{"id":9604,"date":"2021-08-22T07:30:17","date_gmt":"2021-08-22T05:30:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-moi-peau-et-la-reflexivite-2\/"},"modified":"2021-12-05T14:15:48","modified_gmt":"2021-12-05T13:15:48","slug":"le-moi-peau-et-la-reflexivite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-moi-peau-et-la-reflexivite\/","title":{"rendered":"Le Moi-peau et la r\u00e9flexivit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">I \u2013 Le Moi-peau et la pens\u00e9e de Freud<\/h2>\n\n\n\n<p>D. Anzieu est un cr\u00e9ateur et aucun de ceux qui ont c\u00f4toy\u00e9 de pr\u00e8s son \u0153uvre n\u2019en doute, c\u2019est aussi sans doute l\u2019un des psychanalystes fran\u00e7ais qui a fait avancer non seulement la compr\u00e9hension m\u00e9tapsychologique et clinique des probl\u00e9matiques narcissiques-identitaires, mais aussi la question des conditions de leur mise en analyse concr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un cr\u00e9ateur et, comme le souligne Winnicott, tout cr\u00e9ateur doit traiter pour son propre compte le paradoxe qui consiste dans le fait d\u2019innover mais en s\u2019\u00e9tayant en m\u00eame temps sur la tradition de pens\u00e9e du champ dans lequel il op\u00e8re. D. Anzieu, en effet, s\u2019\u00e9taye sur la pens\u00e9e de Freud, qu\u2019il conna\u00eet bien depuis son \u00e9tude r\u00e9f\u00e9rentielle sur l\u2019auto-analyse, et en particulier s\u2019agissant du Moi-peau sur un chantier laiss\u00e9 en friche par celui-ci concernant la question de la surface du moi et des barri\u00e8res de contact de celui-ci. Mais il innove en plusieurs points. D\u2019abord il rend audible et lisible l\u2019\u00e9tat de cette question chez Freud, l\u00e0 o\u00f9 de nombreux auteurs \u00e9taient pass\u00e9s \u201csans voir\u201d ce que celui-ci proposait. Ensuite il prolonge les intuitions freudiennes en leur donnant un v\u00e9ritable statut m\u00e9tapsychologique et propose des d\u00e9veloppements qui lui sont propres, en se fondant sur une clinique diff\u00e9rente et compl\u00e9mentaire de celle de l\u2019\u00e9poque de Freud, il permet ainsi \u00e0 la fois d\u2019identifier certains manques de la th\u00e9orie et de combler ceux que ses innovations rendent accessibles. Relevons les \u201cmanques\u201d ainsi rendus sensibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier de ceux-ci concerne la question des formes de la diff\u00e9rence. Freud a montr\u00e9 la voie en explorant deux grandes formes de celles-ci, la diff\u00e9rence des g\u00e9n\u00e9rations et la diff\u00e9rence des sexes, on peut ajouter, au croisement de celles-ci la diff\u00e9rence entre sexualit\u00e9 infantile et sexualit\u00e9 adulte. Mais par contre, celle qui sous-tend les diff\u00e9rentes formes ainsi explor\u00e9es, la diff\u00e9rence moi-non-moi, n\u2019a que peu \u00e9t\u00e9 probl\u00e9matis\u00e9e dans ses travaux, elle semble \u00eatre une donne pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me nous le trouverons dans le fait que m\u00eame si Freud n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement \u00e9tranger \u00e0 la question de la peau ni \u00e0 celle de la surface, comme le relev\u00e9 d\u00e9taill\u00e9 que D. Anzieu en propose dans son livre le montre, sa probl\u00e9matique propre est surtout centr\u00e9e sur \u201cle vu et l\u2019entendu\u201d, formule qui revient r\u00e9guli\u00e8rement sous sa plume. La question du \u201csenti\u201d n\u2019est que peu explor\u00e9e dans ses travaux, sauf peut-\u00eatre sous cette forme particuli\u00e8re qu\u2019est celle de l\u2019affect. L\u2019affect aussi \u201ctouche\u201d d\u2019une mani\u00e8re qui lui est sp\u00e9cifique mais ne couvre pas, loin s\u2019en faut tout le champ de la question du touch\u00e9. L\u00e0 aussi, dans une large mesure, le fait de se sentir va de soi pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>En troisi\u00e8me lieu, il est vrai que ce que l\u2019on a pu appeler le \u201ctournant de 1920\u201d, ouvre une s\u00e9rie de chantiers cliniques et th\u00e9oriques, mais laisse en grande partie inachev\u00e9 le travail qu\u2019ils appellent. La m\u00e9lancolie et la question de \u201cl\u2019ombre de l\u2019objet qui tombe sur le moi\u201d amorce bien la probl\u00e9matisation de la question des rapports du moi au non moi, elle laisse entrevoir la question moderne de la subjectivation et de l\u2019appropriation subjective, mais sans aller beaucoup plus loin que d\u2019en indiquer la direction. Et ce n\u2019est que tout \u00e0 fait \u00e0 la fin de sa vie, en 1937-38, qu\u2019il laisse comme un testament \u00e0 ceux qui voudront s\u2019en emparer et ceci dans les petites notes r\u00e9dig\u00e9es \u00e0 Londres plus encore que dans <em>Construction en analyse<\/em>, deux indications essentielles pour comprendre les d\u00e9veloppements de la pens\u00e9e de D. Anzieu. Il souligne d\u2019une part que les exp\u00e9riences pr\u00e9coces semblent se conserver beaucoup plus que les exp\u00e9riences post\u00e9rieures, et d\u2019autre part il en indique la raison probable en notant entre parenth\u00e8ses&nbsp;: \u201cfaiblesse de la synth\u00e8se du moi\u201d. Je connais peu de travaux post-freudiens qui ont repris de front la question de la capacit\u00e9 de synth\u00e8se du moi, et ceci m\u00eame si la faiblesse de celle-ci a souvent \u00e9t\u00e9 soulign\u00e9e dans les tableaux cliniques des pathologies du narcissisme.<br>L\u2019analyse de la naissance du Moi-peau et de ses fonctions psychiques telles que D. Anzieu les profile s\u2019inscrivent, par contre, directement dans la voie ainsi esquiss\u00e9e. Le Moi-peau rassemble les exp\u00e9riences pr\u00e9coces les plus significatives, il se donne comme la premi\u00e8re formation de rassemblement de ces premi\u00e8res exp\u00e9riences et donc, d\u2019une certaine mani\u00e8re, propose une premi\u00e8re forme de la question de la synth\u00e8se. On ne sera pas tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9 de relever d\u00e8s lors, que l\u2019une des questions cliniques, que l\u2019un des \u00e9cueils sur lesquels D. Anzieu s\u2019est le plus pench\u00e9, concerne les formes de ce que la tradition a fix\u00e9 sous le nom de \u201cr\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative\u201d o\u00f9 pr\u00e9cis\u00e9ment la capacit\u00e9 de synth\u00e8se semble en difficult\u00e9. Les analystes contemporains aux prises avec les arcanes et paradoxes des formes de la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative feraient bien de m\u00e9diter l\u2019apport de D. Anzieu sur cette question, apport qu\u2019il faudrait avoir le temps d\u2019extraire des nombreux fragments de cure dont il \u00e9maille ses principaux textes cliniques et qu\u2019il rassemble dans l\u2019article \u00e9crit pour le volume co-dirig\u00e9 avec R. Ka\u00ebs, article qui n\u2019a jamais eu l\u2019audience qu\u2019il m\u00e9riterait chez les psychanalystes, et qui est consacr\u00e9 \u00e0 <em>L\u2019analyse transitionnelle en psychanalyse individuelle<\/em>. Je ne peux malheureusement pas reprendre ici, faute de place, les principales th\u00e8ses qu\u2019il propose, mais je veux simplement souligner combien il est la contre-partie technique du livre <em>Le Moi-peau<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">II \u2013 Peau commune et Moi-peau<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019article <em>Le Moi-peau<\/em> est publi\u00e9 en premier en 1974, et le livre du m\u00eame nom en 1985, et pourtant ceux qui se tiennent au courant de l\u2019avanc\u00e9e des travaux cliniques concernant les exp\u00e9riences pr\u00e9coces et leur place dans la construction de la psych\u00e9, pourront faire le m\u00eame constat que celui que j\u2019ai fait en relisant pour le colloque les deux textes&nbsp;: ils n\u2019ont pas pris une ride. Dans un domaine o\u00f9 l\u2019\u00e9volution des conceptions est rapide dans la mesure o\u00f9 le continent noir qu\u2019est le b\u00e9b\u00e9 commence seulement \u00e0 \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9, cela m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soulign\u00e9. Il est vrai que D. Anzieu est fort bien document\u00e9 sur tous les travaux de son \u00e9poque sur la vie psychique des premiers temps. Le lecteur actuel peut donc continuer d\u2019\u00e9tayer sa r\u00e9flexion sur les propositions de D. Anzieu, elles sont toujours actuelles. Je vais essayer de r\u00e9sumer l\u2019essentiel des points que je souhaite relever dans ma r\u00e9flexion sur la r\u00e9flexivit\u00e9 \u201c\u00e0 la mani\u00e8re Anzieu\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire en listant un certain nombre de propositions pr\u00e9cises formant un argumentaire en plusieurs points.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>a-<\/strong> Tout d\u2019abord, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019indiquer mais cela vaut le rappel, la probl\u00e9matique centrale est celle de la diff\u00e9renciation moi-non-moi. La fonction du Moi-peau est de proposer une premi\u00e8re forme de d\u00e9limitation entre le moi et son environnement. On ne peut qu\u2019\u00eatre frapp\u00e9 de la mani\u00e8re dont la proposition d\u2019Anzieu est ici anticipatrice de celle que F. Varela va \u00e9laborer concernant la d\u00e9finition et le fonctionnement du vivant et pour laquelle il propose la conception de l\u2019auto-po\u00ebse. Une enveloppe d\u00e9limite un dehors et un dedans, et forme la barri\u00e8re \u00e0 partir de laquelle tout ce qui p\u00e9n\u00e8tre au-dedans doit et va \u00eatre transform\u00e9 en fonction des particularit\u00e9s du \u201cmilieu interne\u201d ainsi d\u00e9fini. L\u00e0 encore cela m\u00e9riterait d\u00e9veloppement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>b-<\/strong> C\u2019est dans un m\u00eame mouvement que la diff\u00e9renciation entre le b\u00e9b\u00e9 et son environnement premier, principalement ici la m\u00e8re bien s\u00fbr, et la diff\u00e9renciation entre le moi psychique et le moi corporel s\u2019effectuent. On pense ici aux rapprochements possibles avec la notion de \u201cdouble limite\u201d propos\u00e9e par A. Green.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>c-<\/strong> Mais ce processus de diff\u00e9renciation, ce processus \u00e0 deux faces, ne peut s\u2019effectuer sans un temps pr\u00e9alable, celui de la construction d\u2019une peau commune entre b\u00e9b\u00e9 et m\u00e8re. Celle-ci appara\u00eet comme une formation interm\u00e9diaire, transitionnelle, qui assure la maintenance et la synth\u00e8se, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 le b\u00e9b\u00e9 n\u2019est pas capable de l\u2019assumer seul. La qualit\u00e9 de cette peau commune est \u00e9troitement d\u00e9pendante de la qualit\u00e9 des soins maternels et des satisfactions donn\u00e9es \u00e0 la pulsion d\u2019attachement et \u00e0 la communication pr\u00e9coce qu\u2019elle sous-tend. C\u2019est le champ sensori-moteur qui est ici au premier plan, tant au niveau de l\u2019\u00e9prouver qu\u2019au niveau des premi\u00e8res formes de \u201cpartage d\u2019affect\u201d et de communication. On pense ici bien s\u00fbr aux propositions du <em>middle group<\/em> anglais, et en particulier aux propositions de M. Little concernant ce qu\u2019elle nomme <em>oneness<\/em>, mais aussi celles de J. MacDougall concernant la forme \u201cun corps pour deux\u201d, un corps ou une partie du corps ou encore une fonction psychique pour deux. Les travaux de G. Pankov sur l\u2019image du corps des patients psychotiques pourraient aussi fournir la trame de rapprochements f\u00e9conds.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>d-<\/strong> Les avatars et la qualit\u00e9, disons les particularit\u00e9s, de cette formation interm\u00e9diaire entre b\u00e9b\u00e9 et environnement, conditionnent la qualit\u00e9 du processus de diff\u00e9renciation, aussi bien celle qui doit se mettre en place entre le b\u00e9b\u00e9 et son environnement que celle qui concerne la diff\u00e9renciation entre corps et psych\u00e9. Il ne faut donc non pas penser s\u00e9paration-diff\u00e9renciation \u00e0 la mani\u00e8re de M. Malher, mais plut\u00f4t la dialectique attachement-diff\u00e9renciation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>e-<\/strong> Les difficult\u00e9s caract\u00e9ristiques des pathologies narcissiques-identitaires et limites prennent naissance dans le processus de construction de la peau commune et de diff\u00e9renciation du Moi-peau psychique. Elles sont \u00e0 appr\u00e9hender autant \u00e0 partir de la mani\u00e8re dont elles portent la trace des investissements libidinaux que des processus de pens\u00e9e qu\u2019elles mettent en \u0153uvre. \u00c0 la place de l\u2019organisation des formes de la conflictualit\u00e9 (ambivalence et conflits associ\u00e9s) elles tendent \u00e0 produire des formes de paradoxe, \u00e0 la place des formations de compromis elles structurent des impasses. L\u2019interface, la double face de l\u2019interface s\u2019aplatie alors et se retourne en un processus sans fin qui prend la forme d\u2019une bande de Mo\u00ebbus dans laquelle une m\u00eame face doit assurer \u00e0 la fois le versant interne et le versant externe de l\u2019interface.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>f-<\/strong> Ces difficult\u00e9s doivent \u00eatre analys\u00e9es \u201cd\u00e9tail par d\u00e9tail\u201d, elles doivent \u00eatre reconstruites \u00e0 la fois dans leurs particularit\u00e9s historiques que dans leur fonction actuelle dans le transfert, et autant dans les particularit\u00e9s des modes de pr\u00e9sence de l\u2019objet que dans les r\u00e9actions et d\u00e9fenses du sujet, autant dans les formes singuli\u00e8res de peau-commune qu\u2019elles ont engendr\u00e9es que dans les al\u00e9as des processus de diff\u00e9renciation qu\u2019elles ont induits (Moi-peau passoire, carapace, v\u00e9cu d\u2019arrachement de la peau-commune, \u00e9corch\u00e9-vif\u2026).<br><strong>g-<\/strong> Les signifiants formels prennent sens au sein de la peau-commune, ils doivent \u00eatre compris en fonction des al\u00e9as de la construction de celle-ci, ils doivent \u00eatre analys\u00e9s comme le produit du mouvement de l\u2019un et de la r\u00e9ponse de l\u2019autre. Par exemple, un \u00e9lan du b\u00e9b\u00e9 en direction de l\u2019objet qui ne rencontre qu\u2019un objet qui se d\u00e9robe, se montre insaisissable, qui glisse donc sur une forme de rejet, produira un signifiant formel dans lequel le mouvement s\u2019incurve et fait retour vers son point de d\u00e9part\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">III \u2013 Prolongements personnels&nbsp;: intersensorialit\u00e9 et r\u00e9flexivit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">a \u2013 Intersensorialit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00c0 diff\u00e9rentes reprises D. Anzieu souligne l\u2019importance de ce qu\u2019il nomme intersensorialit\u00e9, il fait alors l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019existence d\u2019un \u201csens commun\u201d selon le terme propos\u00e9 par Aristote. Actuellement, chez Stern par exemple, on pr\u00e9f\u00e8re le terme de transmodalit\u00e9, mais la probl\u00e9matique est commune au-del\u00e0 des diff\u00e9rences d\u2019appellation. Il s\u2019agit avant tout en effet de souligner qu\u2019il existe des formes de correspondance d\u2019une forme de sensorialit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre, voire des modes de passage d\u2019un sens \u00e0 l\u2019autre, des modes de traduction d\u2019un sens dans l\u2019autre, et donc de souligner que tout semble se passer comme s\u2019il existait une forme aperceptive ou asensorielle qui se traduisait, selon les moments, en une forme de sensorialit\u00e9 ou en une autre. Sur ce fond D. Anzieu rencontre la question de savoir lequel des sens se d\u00e9veloppe le premier dans le processus de maturation, il discute alors de la pr\u00e9\u00e9minence de la peau, par exemple sur l\u2019audition qui semble \u00eatre l\u00e0 d\u2019embl\u00e9e\u2026 En 1978, dans ma premi\u00e8re th\u00e8se consacr\u00e9e \u00e0 la paradoxalit\u00e9 et dans laquelle je m\u2019appuie sur l\u2019article consacr\u00e9 en 1974 au <em>Moi-peau<\/em>, j\u2019ai propos\u00e9 de consid\u00e9rer que la question n\u2019\u00e9tait pas de savoir quel sens \u00e9tait premier mais de savoir lequel donnait le mod\u00e8le organisateur, je proposais aussi \u00e0 l\u2019\u00e9poque de g\u00e9n\u00e9raliser le mod\u00e8le et de d\u00e9crire non seulement un Moi-peau ou une enveloppe sonore, mais une enveloppe visuelle, une enveloppe olfactive, gustative, musculaire (la carapace musculaire de W. Reich) voire m\u00eame une enveloppe de mouvement comme dans certaines formes d\u2019\u00e9tat maniaque ou d\u2019hyper-activit\u00e9. D. Anzieu proposera plus tard l\u2019id\u00e9e d\u2019une enveloppe de douleur etc.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, me semblait \u00eatre implicite au Moi-peau, \u00e9tait que l\u2019ensemble de la sensorialit\u00e9 \u00e9tait d\u2019abord organis\u00e9 sur le mod\u00e8le du tactile et de la peau. Ainsi on touche avec les yeux, le nez, la bouche ou encore l\u2019oreille, et l\u2019ensemble des sens, M. Khan n\u2019\u00e9crivait-il pas alors un texte intitul\u00e9 <em>L\u2019\u0153il \u00e9coute<\/em>. Avec J. Guillaumin, mais aussi Lacan, il me semblait qu\u2019ensuite l\u2019ensemble de la sensorialit\u00e9 \u00e9tait organis\u00e9e par le visuel et \u201cl\u2019enveloppe visuelle du moi\u201d. Depuis, G. Lavall\u00e9e a donn\u00e9 ses lettres de noblesse \u00e0 l\u2019id\u00e9e \u201cd\u2019une enveloppe visuelle du moi\u201d et largement confirm\u00e9 ce qui n\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque qu\u2019une simple proposition. Puis j\u2019avan\u00e7ais l\u2019id\u00e9e que l\u2019ensemble de la sensorialit\u00e9 \u00e9tait ensuite r\u00e9organis\u00e9e sous le primat de l\u2019auditif et de l\u2019appareil de langage. D. Stern a d\u00e9velopp\u00e9 en 1985 l\u2019id\u00e9e \u201cd\u2019une enveloppe narrative\u201d qui me semble aller dans le m\u00eame sens, mais il a aussi propos\u00e9 de consid\u00e9rer que celle-ci s\u2019ajoutait plus qu\u2019elle ne se substituait aux autres. Mon id\u00e9e \u00e9tait que la question de l\u2019identit\u00e9 et de la r\u00e9gulation psychique s\u2019effectuait par pallier, se sentir, se voir, s\u2019entendre, et que les formes de retournement observ\u00e9s dans la paradoxalit\u00e9 n\u2019\u00e9taient que des avatars qui t\u00e9moignaient de l\u2019\u00e9chec des formes premi\u00e8res de la r\u00e9flexivit\u00e9.<br>L\u2019enjeu premier, celui du Moi-peau, serait donc de (se) sentir, et le b\u00e9b\u00e9 apprendrait \u00e0 (se) sentir \u00e0 partir de la mani\u00e8re dont il est senti par son environnement premier, puis il s\u2019agirait ensuite de se voir, et l\u00e0 encore le b\u00e9b\u00e9 apprendrait \u00e0 se voir \u00e0 partir de la mani\u00e8re dont il a \u00e9t\u00e9 vu, et enfin on s\u2019entendrait sur le mod\u00e8le de la mani\u00e8re dont on a \u00e9t\u00e9 entendu. D. Anzieu souligne dans son livre que la peau est le premier mod\u00e8le de la r\u00e9flexivit\u00e9 dans la mesure o\u00f9 quand on se touche on se per\u00e7oit \u00e0 la fois du dehors par la partie qui touche, et du dedans par la partie qui est touch\u00e9e, les travaux modernes post\u00e9rieurs ont bien montr\u00e9 que les b\u00e9b\u00e9s ne se trompent pas et ne traitent pas les contacts qu\u2019ils peuvent avoir avec leur propre corps et sa surface, et ceux dans lesquels c\u2019est d\u2019un autre que vient le touch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">b \u2013 R\u00e9flexivit\u00e9<\/h3>\n\n\n\n<p>Les derni\u00e8res remarques nous ont conduits \u00e0 la question de la r\u00e9flexivit\u00e9, paradigme \u00e0 partir duquel nombre de questions, traditionnellement pos\u00e9es en terme de narcissisme, peuvent \u00eatres utilement reformul\u00e9es. L\u2019int\u00e9r\u00eat du paradigme de la r\u00e9flexivit\u00e9 est qu\u2019il ouvre sur la question de la place de l\u2019objet dans la naissance et les formes de celle-ci, l\u00e0 o\u00f9, souvent, l\u2019analyse en terme de narcissisme mena\u00e7ait d\u2019enfermer les questions dans le solipsisme et ses impasses&nbsp;: le solipsisme appartient \u00e0 l\u2019univers narcissique, il n\u2019en permet pas l\u2019analyse.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la forme \u201cse sentir\u201d est la premi\u00e8re forme de r\u00e9flexivit\u00e9, comment penser la place de l\u2019objet dans celle-ci&nbsp;? Comment penser le processus de diff\u00e9renciation qui fait passer de la sensation du moi corporel au Moi-peau psychique&nbsp;? Nous avons d\u00e9j\u00e0 indiqu\u00e9 comment la \u201cpeau commune\u201d permettait une r\u00e9gulation \u201ctransitionnelle\u201d au sein de l\u2019unit\u00e9 duelle m\u00e8re-b\u00e9b\u00e9 qu\u2019elle incarne, comment donc l\u2019objet contribuait ainsi aux formes de rassemblement premier qui sous-tendent les premi\u00e8res formes de la capacit\u00e9 de synth\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut compl\u00e9ter cette premi\u00e8re proposition par un rep\u00e9rage de la fonction de l\u2019objet dans le passage de la sensori-motricit\u00e9 premi\u00e8re celle qui est au plus pr\u00e8s de l\u2019\u00e9prouver corporel, \u00e0 l\u2019affect sensori-moteur qui prend valeur de message. Je ne sais pas si la sensori-motricit\u00e9 premi\u00e8re est d\u2019embl\u00e9e \u201cmessag\u00e8re\u201d ou si elle n\u2019acquiert cette qualit\u00e9 que dans le partage avec l\u2019objet et la libidinalisation qu\u2019il rend possible. La question me para\u00eet ind\u00e9cidable dans l\u2019\u00e9tat actuel ne nos connaissances. Il para\u00eet probable qu\u2019elle est potentiellement messag\u00e8re d\u2019embl\u00e9e, mais qu\u2019elle n\u2019acquiert cette pleine propri\u00e9t\u00e9 que dans et par le partage avec l\u2019objet et la libidinalisation qu\u2019il introduit, selon le mod\u00e8le de l\u2019\u00e9pigen\u00e8se interactionnelle. Par contre ce qui me para\u00eet important est que le partage sensori-moteur, j\u2019entends par-l\u00e0 celui qui s\u2019effectue au sein de ce que j\u2019ai propos\u00e9 de nommer le \u201cpartage esth\u00e9sique\u201d, et qui op\u00e8re par le biais de micro-\u00e9changes et ajustements mimo-gesto-posturaux entre b\u00e9b\u00e9 et m\u00e8re, permet de donner progressivement \u00e0 l\u2019\u00e9prouver sensoriel premier la valeur d\u2019un message et donc d\u2019un \u201csignifiant\u201d psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce passage progressif de l\u2019\u00e9prouver corporel au statut de message intersubjectif qui me semble \u00e0 l\u2019origine du d\u00e9collement du peau \u00e0 peau premier, du d\u00e9collement de la peau de l\u2019un et de celle de l\u2019autre, en m\u00eame temps que s\u2019op\u00e8re le passage et la transformation du proprement corporel \u00e0 la repr\u00e9sentance psychique, qui sera, elle, capable de se saisir comme repr\u00e9sentation psychique, comme repr\u00e9sentation de soi ou de moments de soi.<br>Ainsi les exp\u00e9riences sensorielles qui sous-tendent le Moi-peau corporel vont-elles pouvoir \u00eatre reprises dans l\u2019ordre repr\u00e9sentatif et signifiant pour produire cette formation psychique qu\u2019est le Moi-peau et qui repr\u00e9sente aussi bien l\u2019enveloppe psychique du sujet que la repr\u00e9sentation de sa surface de contact et de rencontre avec l\u2019objet.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9604?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>I \u2013 Le Moi-peau et la pens\u00e9e de Freud D. Anzieu est un cr\u00e9ateur et aucun de ceux qui ont c\u00f4toy\u00e9 de pr\u00e8s son \u0153uvre n\u2019en doute, c\u2019est aussi sans doute l\u2019un des psychanalystes fran\u00e7ais qui a fait avancer non&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[301],"auteur":[1484],"dossier":[236],"mode":[60],"revue":[237],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9604","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-moi-peau","auteur-rene-roussillon","dossier-loeuvre-de-didier-anzieu","mode-payant","revue-237","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9604","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9604"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9604\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19570,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9604\/revisions\/19570"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9604"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9604"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9604"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9604"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9604"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9604"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9604"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9604"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9604"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}