{"id":9598,"date":"2021-08-22T07:30:17","date_gmt":"2021-08-22T05:30:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-problematique-des-limites-dans-le-fonctionnement-auto-erotique-2\/"},"modified":"2021-10-02T15:19:31","modified_gmt":"2021-10-02T13:19:31","slug":"la-problematique-des-limites-dans-le-fonctionnement-auto-erotique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-problematique-des-limites-dans-le-fonctionnement-auto-erotique\/","title":{"rendered":"La probl\u00e9matique des limites dans le fonctionnement auto-\u00e9rotique"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Du son au lien, du lien au son<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour introduire ma r\u00e9flexion sur la probl\u00e9matique des limites dans le fonctionnement auto\u00e9rotique, je vais parler ici d\u2019un enfant au piano&nbsp;: enfant unique, fils de parents \u00e2g\u00e9s. Avant sa naissance, sa m\u00e8re, elle-m\u00eame professeur de chant, pianiste et organiste, s\u2019est fix\u00e9 comme objectif de faire de lui un grand musicien. Il r\u00e9ussirait l\u00e0 o\u00f9 elle \u2013 pi\u00e9g\u00e9e par le mariage \u2013 en \u00e9tait rest\u00e9e \u00e0 une carri\u00e8re locale. Lors de sa grossesse, elle se mit r\u00e9guli\u00e8rement pr\u00e8s du tourne-disque ou du poste de radio diffusant des programmes de musique classique, certaine que par ce traitement pr\u00e9natal, le cerveau de l\u2019enfant s\u2019impr\u00e9gnerait plus facilement du langage musical&nbsp;: il comprendrait la musique avant m\u00eame de la lire ou de la jouer. D\u00e8s qu\u2019il fut en mesure de s\u2019asseoir, elle l\u2019installa \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle au piano, tandis qu\u2019elle jouait en chantant les notes. Ce traitement particulier porta ses fruits&nbsp;: l\u2019enfant apprit le nom des notes avant les mots, la musique avant de parler. Et comme dans tout conditionnement, le succ\u00e8s devait \u00eatre r\u00e9compens\u00e9 d\u2019une gratification et l\u2019\u00e9chec d\u2019une \u00e9preuve non agr\u00e9able. La m\u00e8re proposa ce petit jeu&nbsp;: d\u00e8s qu\u2019il fut en \u00e2ge de marcher, elle l\u2019envoyait \u00e0 l\u2019autre bout de la maison, jouait une note sur son piano que l\u2019enfant devait reconna\u00eetre et nommer. S\u2019il se trompait, il n\u2019avait pas le droit de revenir. Entre elle et lui, le son, des notes, la musique, un invisible fil auditif\u2026 L\u2019enfant ne se trompait jamais. On est loin du jeu de la bobine observ\u00e9 par Freud&nbsp;! Puisque ici, c\u2019est la m\u00e8re qui tient l\u2019autre bout du fil auditif. Et puis, difficile de faire dispara\u00eetre la m\u00e8re car le son, contrairement \u00e0 l\u2019image, traverse les murs.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 11 ans, elle fut son unique professeur de piano. Il devint d\u00e8s 14 ans un concertiste de haut niveau et \u00e0 17, un prodige du piano. Il v\u00e9cut chez ses parents jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de 27 ans. Mais qu\u2019est devenu l\u2019homme&nbsp;? Comment survivre en tant qu\u2019homme sexu\u00e9 \u00e0 l\u2019empire du d\u00e9sir maternel&nbsp;? Et le p\u00e8re dans tout cela&nbsp;? On sait que son commerce de fourrures faisait vivre confortablement la famille et qu\u2019il fabriqua pour son fils une chaise ajustable, de sorte qu\u2019il put jouer au piano dans la position qui lui \u00e9vita le plus possible de souffrir de son dos. Cette chaise l\u2019accompagna d\u2019ailleurs partout durant toute sa carri\u00e8re, comme s\u2019il fallait prendre appui sur le p\u00e8re avant de se livrer \u00e0 l\u2019extase musicale avec son piano-m\u00e8re, comme si la pr\u00e9sence de cette chaise avait m\u00e9taphoris\u00e9 une sorte de tiers dans le couple incestueux qu\u2019il formait avec sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Connu pour ses excentricit\u00e9s, ses rituels et ses nombreuses phobies, il ne regardait pas dans les yeux, ne voulait rien toucher avec ses mains \u2013 et surtout pas serrer une main, tant il avait peur de contracter une infection par ce contact. \u00c9tait-il s\u00e9rieux d\u2019envisager le tabou du toucher chez un pianiste&nbsp;? Cette question peut pr\u00eater \u00e0 sourire. Si la valeur des mains, dans une telle activit\u00e9 professionnelle, impose des mesures de prudence, cette hantise d\u2019\u00eatre touch\u00e9 (par l\u2019autre), dans le cas qui nous occupe, d\u00e9passait la probl\u00e9matique de la valeur fonctionnelle des mains chez un pianiste de renomm\u00e9e internationale. \u00catre touch\u00e9, \u00eatre s\u00e9duit, accepter l\u2019influence de l\u2019autre annoncent la d\u00e9finition de la passivit\u00e9 telle que l\u2019entend Freud. \u00catre passif, c\u2019est \u00eatre excit\u00e9 par l\u2019autre. Lorsqu\u2019on sait que celui qui adorait conduire des heures dans sa voiture surchauff\u00e9e, envelopp\u00e9 de plusieurs pulls et manteaux de laine \u2013 en plein \u00e9t\u00e9 \u2013, se munissait de sortes d\u2019\u0153ill\u00e8res, curieux ustensile en cuir \u00e9vitant \u00e0 ses yeux de se poser sur les prostitu\u00e9es de la 5<sup>e<\/sup> avenue \u00e0 New York, on peut entendre que cet interdit de toucher (visuel ou tactile) \u00e9tait \u00e0 la mesure de ses d\u00e9sirs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e2ge de 32 ans, alors que les plus grandes salles de concert du monde se le disputent, il quitte la sc\u00e8ne pour se consacrer \u00e0 l\u2019enregistrement. Notre homme, en se privant de la pr\u00e9sence en personne de ceux qui \u00e9coutent, entendait renforcer le rapport extatique entretenu avec l\u2019intimit\u00e9 de chaque auditeur par voie technologique interpos\u00e9e&nbsp;: il ne souhaitait plus jouer dans ces ar\u00e8nes mondaines face \u00e0 un public h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne plus ou moins attentif&nbsp;; il voulait enfin s\u2019abstraire de l\u2019effraction des pr\u00e9sences corporelles de ce public bruyant \u2013 parlant, toussant, applaudissant \u00e0 sa guise. Il pr\u00e9f\u00e9ra proposer sa musique confectionn\u00e9e dans sa bulle laboratoire \u00e0 un auditeur singulier qui avait choisi d\u2019acheter son disque pour l\u2019\u00e9couter avec recueillement. Chercher une pr\u00e9sence de loin\u2026 avec un auditeur id\u00e9alis\u00e9. On repense au petit jeu de son enfance&nbsp;: l\u2019\u00e9rotisation d\u2019une distance spatiale qui s\u2019efface gr\u00e2ce au fil auditif permettant de conduire les sons musicaux. C\u2019est en s\u2019\u00e9loignant au plus loin du corps de l\u2019auditeur qu\u2019il le touche au plus pr\u00e8s avec des sons. Un \u00e9loigner qui rapproche, la pr\u00e9sence ne pouvant se manifester pour lui que dans la distance des corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Il aimait parler quotidiennement plusieurs heures au t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 des personnes qui parfois s\u2019endormaient sous son flux ininterrompu de paroles. Il allait jusqu\u2019\u00e0 rythmer par des gestes ressemblant \u00e0 ceux d\u2019un chef d\u2019orchestre les conversations qu\u2019il captait autour de lui. Pr\u00e9cis\u00e9ment, il touchait et \u00e9tait touch\u00e9 avec des sons. La musique \u00e9tait devenue un langage qui l\u2019isolait autant qu\u2019elle lui ouvrait le monde, une enveloppe sonore sans laquelle il se sentait nu. Jouer de la musique en se privant de la pr\u00e9sence en personne de celui qui \u00e9coute soul\u00e8ve certains effets. En voulant s\u2019\u00e9tendre dans et par le piano, souhaitant pousser au plus loin les limites entre lui et l\u2019instrument, tout se passe comme si le corps s\u2019\u00e9tait lui-m\u00eame laiss\u00e9 p\u00e9n\u00e9trer par la machinerie de l\u2019instrument faite de cordes et de marteaux. Et vraiment, \u00e0 la fin de sa vie, \u00ab&nbsp;il a mal au piano&nbsp;\u00bb (Schneider, 1987). Tout semble se pr\u00e9cipiter apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re, comme s\u2019il avait pris le soin de continuer \u00e0 la faire exister au-dedans de lui, elle si anxieuse pour sa sant\u00e9. Et pourtant, cet enfermement quasi autistique ouvre paradoxalement sur un dehors, un ailleurs, une extase. On le trouvera un matin de printemps \u00e9tendu, mort, seul, non loin de son piano. En 2012, il aurait pu avoir 80 ans.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Auto\u00e9rotisme et extase musicale<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019ai volontairement choisi de parler ici du pianiste canadien Glenn Gould pour tenter de montrer comment la solitude, l\u2019extase et le lien musical sont des figures du sexuel. Interrogeant les limites entre \u00ab&nbsp;g\u00e9nie&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;folie&nbsp;\u00bb, et le rapport de la cr\u00e9ation artistique \u00e0 la vie amoureuse, le cas Glenn Gould donne \u00e0 \u00e9tudier une figure \u00ab&nbsp;extr\u00eame&nbsp;\u00bb du destin de la sublimation. \u00catre le phallus de la m\u00e8re, c\u2019est donner \u00e0 la m\u00e8re ce qu\u2019elle n\u2019a pas et ce qu\u2019elle attend de lui. Dans une telle configuration, certains deviennent psychotiques, fuient dans le d\u00e9lire et les hallucinations&nbsp;; Gould, lui, s\u2019\u00e9chappe gr\u00e2ce \u00e0 la transe et \u00e0 l\u2019extase musicales&nbsp;; le moyen d\u2019y parvenir est un style d\u2019interpr\u00e9tation o\u00f9 chaque note doit se d\u00e9tacher clairement de celles avec lesquelles elle aurait pu se lier. Son style est inimitable&nbsp;: hant\u00e9 par ce qu\u2019il appelait le syndrome des \u00ab&nbsp;notes qui collent&nbsp;\u00bb, il s\u2019appliquait \u00e0 produire des sons cisel\u00e9s, \u00e0 la pr\u00e9cision chirurgicale, sans aucun jeu de p\u00e9dale forte dont l\u2019effet est justement de lier et de faire se r\u00e9verb\u00e9rer le lien des notes entre elles. Lui, si puritain au piano, laisse toutefois \u00e9chapper avec sa voix de curieux r\u00e2les, fredonnements, chantonnements, qui semblent former des enveloppes de consolation \u00e0 son jeu si coupant, si d\u00e9tach\u00e9\u2026 Comme si ses notes, elles aussi, avaient froid.<\/p>\n\n\n\n<p>Au plan de sa vie amoureuse, que dire&nbsp;? Si le pianiste a pu enregistrer plusieurs centaines de disques musicaux, produire des textes, vid\u00e9os, \u00e9missions radiophoniques, compositions\u2026, on ne lui conna\u00eet aucune exp\u00e9rience amoureuse autre que celle proc\u00e9dant de l\u2019extase musicale. On entend de dr\u00f4les de phrases&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019avait pas de sexualit\u00e9.&nbsp;\u00bb Je me suis toujours \u00e9tonn\u00e9 que l\u2019on assimile la sexualit\u00e9 aux conduites sexuelles. Glenn Gould donne \u00e0 entendre que la sexualit\u00e9 n\u2019est pas toujours o\u00f9 l\u2019on croit imaginer qu\u2019elle se trouve&nbsp;: Glenn ne t\u00e9moigne-t-il pas d\u2019un curieux accouplement \u00e0 son instrument de musique l\u2019unissant \u00e0 la musique&nbsp;? L\u2019extase musicale n\u2019est-elle pas figure du sexuel&nbsp;? Sur ce point, les descriptions laiss\u00e9es par Pierre Janet (1926) de sa patiente Madeleine, dans lesquelles elle hallucine le baiser perp\u00e9tuel, illustrent dans quelle mesure l\u2019auto\u00e9rotisme est aussi convoqu\u00e9 dans les ph\u00e9nom\u00e8nes de transes et d\u2019extases religieuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Je souhaite rapprocher ici la question de l\u2019extase musicale du concept d\u2019auto\u00e9rotisme, trop souvent r\u00e9duit \u00e0 des conduites d\u2019ordre masturbatoire. Se construisant entre soi et l\u2019autre, sensations internes et environnement externe, pr\u00e9sence et absence, illusion et d\u00e9sillusion, d\u00e9tresse et consolation, passivit\u00e9 et activit\u00e9, le concept m\u00e9tapsychologique d\u2019auto\u00e9rotisme est essentiel pour comprendre la naissance de la psychosexualit\u00e9 chez l\u2019\u00eatre humain. Engag\u00e9 dans la construction de la capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre seul, dans l\u2019\u00e9conomie \u00e9rotique des sensations, dans la construction d\u2019aires transitionnelles, dans le sentiment d\u2019estime et de confiance en soi, l\u2019auto\u00e9rotisme ne saurait se r\u00e9duire \u00e0 un stade du d\u00e9veloppement libidinal. Se d\u00e9veloppant \u00e0 la fronti\u00e8re des pulsions d\u2019autoconservation et des pulsions sexuelles, de la libido narcissique et de la libido objectale, impliqu\u00e9 dans la r\u00e9gulation des \u00e9motions comme dans la production r\u00e9p\u00e9titive des sensations compulsives, on peut \u00e0 raison s\u2019\u00e9tonner que le concept d\u2019auto\u00e9rotisme ne soit pas plus utilis\u00e9 dans les recherches actuelles en psychopathologie clinique.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019il s\u2019agisse de la fabrication de l\u2019illusion d\u2019une pr\u00e9sence sous fond d\u2019absence ou de celle d\u2019une illusion d\u2019absence sur fond de pr\u00e9sence, le fonctionnement auto\u00e9rotique est convoqu\u00e9. La liste serait longue si l\u2019on voulait \u00e9num\u00e9rer toutes les affections psychopathologiques o\u00f9 l\u2019auto\u00e9rotisme se trouve convoqu\u00e9 en arri\u00e8re-plan \u2013 souvent dans une dynamique dite de b\u00e9n\u00e9fices secondaires, et dont l\u2019hypocondrie semble constituer la meilleure illustration psychopathologique pour donner \u00e0 imaginer et \u00e0 entendre, au travers de la psalmodie des plaintes, un langage d\u2019organe. Et pourtant, ce concept se trouve plus ou moins d\u00e9laiss\u00e9 dans l\u2019\u0153uvre de Freud \u00e0 partir de 1914, moment o\u00f9 il se voit largement rabattu dans le concept de narcissisme. Disparaissent alors progressivement un certain nombre de notions int\u00e9ressantes issues de la pr\u00e9sentation des <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em> (1905), parmi lesquelles&nbsp;: l\u2019int\u00e9r\u00eat accord\u00e9 au tact, au contact, aux \u00e9rotismes partiels, \u00e0 la satisfaction partielle et anarchique des \u00e9rotismes d\u2019organe et de zones corporelles fonctionnelles impliqu\u00e9es dans l\u2019autoconservation.<\/p>\n\n\n\n<p>Une des hypoth\u00e8ses d\u00e9fendues dans ma th\u00e8se consiste \u00e0 dire qu\u2019avec le narcissisme, on se situe apr\u00e8s le stade du miroir (Lacan) et \u2013 au plan de l\u2019\u00e9rotisme \u2013 plus pr\u00e8s de la g\u00e9nitalit\u00e9, comme si le rep\u00e9rage visuel de la diff\u00e9rence des sexes et l\u2019amphimixie des \u00e9rotismes (Ferenczi) marquaient l\u2019av\u00e8nement du narcissisme. Dans cette \u00e9volution th\u00e9orique, tout se passe comme si la question d\u2019une perception pr\u00e9consciente accordant aux sensations une valeur d\u00e9terminante \u2013 vision p\u00e9riph\u00e9rique (lumi\u00e8re, couleur, brillance, flou), sensations kinesth\u00e9siques, musculaires, (mouvements, \u00e9tats du corps), olfaction (odeurs), toucher (chaleur, tact, sentir, grain de peau,), ou\u00efe (tonalit\u00e9, timbre) \u2013 \u00e9tait perdue au profit d\u2019une narcissique image du miroir, donnant au Moi l\u2019illusion de son image. Dans cette progression th\u00e9orique, le sens de la vision gagne aux d\u00e9pens du reste des sens et l\u2019empire de l\u2019image se met en place au service de l\u2019illusion d\u2019unit\u00e9 et de l\u2019administration du Moi. En contraste, en associant auto\u00e9rotisme et sensations, je souhaite insister tout particuli\u00e8rement sur celles issues de l\u2019ou\u00efe, du tact a\u00e9rien, de la chaleur et des lumi\u00e8res. L\u2019exp\u00e9rience clinique de l\u2019autisme confront\u00e9e au paradigme autisme-auto\u00e9rotisme donne \u00e0 d\u00e9couvrir comment certains \u00e9changes avec l\u2019environnement, qui ne sont pas parvenus \u00e0 produire des sensations internes subjectiv\u00e9es, peuvent \u00eatre traduits par les contenus d\u2019angoisses autistiques d\u2019effondrement. La notion d\u2019empreinte rythmique, que j\u2019associe \u00e0 l\u2019auto\u00e9rotisme, vient interpeller le traitement du large champ clinique des enclaves autistiques. On sait d\u2019ailleurs comment la production de forme-substance corporelle informe, auto-engendr\u00e9e chez les enfants autistes, peut \u00eatre utilis\u00e9e comme modalit\u00e9 d\u2019\u00e9change avec le psychoth\u00e9rapeute \u00e0 partir du moment o\u00f9 ce dernier est capable de cr\u00e9er des images in\u00e9dites \u00e0 partir de sa propre r\u00e9gression onirique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Auto\u00e9rotisme de vie, auto\u00e9rotisme de mort<\/h2>\n\n\n\n<p>Regrettant la disparition progressive de l\u2019entit\u00e9 conceptuelle de l\u2019auto\u00e9rotisme dans l\u2019\u0153uvre freudienne \u00e0 partir du tournant des ann\u00e9es 1914, tout en souhaitant int\u00e9grer les apports du second dualisme pulsionnel, j\u2019ai formalis\u00e9 (Estellon, 2000) une stylisation dialectique articulant \u00ab&nbsp;auto\u00e9rotisme de vie&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;auto\u00e9rotisme de mort&nbsp;\u00bb, inspir\u00e9e pour une bonne part des travaux d\u2019A. Green (1983) sur le narcissisme. Le d\u00e9veloppement actuel de ces r\u00e9flexions m\u2019am\u00e8ne \u00e0 distinguer&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>un auto\u00e9rotisme de vie (ae de vie) o\u00f9 le plaisir de fonctionnement reste ouvert sur l\u2019environnement objectal disposant des ressources du pouvoir d\u2019animation du psychique de l\u2019activit\u00e9 hallucinatoire. Il s\u2019agit d\u2019un fonctionnement auto\u00e9rotique \u00ab&nbsp;bien temp\u00e9r\u00e9&nbsp;\u00bb, supportant l\u2019\u00e9cart \u00e0 l\u2019identique, assurant une possibilit\u00e9 de jeu, une certaine \u00ab&nbsp;d\u00e9pressivit\u00e9&nbsp;\u00bb selon F\u00e9dida. Le mod\u00e8le freudien du <em>fort\/da<\/em> tient lieu d\u2019illustration paradigmatique du fonctionnement de l\u2019auto\u00e9rotisme de vie, engageant \u2013 par l\u2019activation temp\u00e9r\u00e9e de l\u2019activit\u00e9 fantasmatique-hallucinatoire \u2013 la construction d\u2019une aire d\u2019illusion donnant une possibilit\u00e9 de jeu au dialogue entre pr\u00e9sence et absence, disparition et apparition, vie et mort&nbsp;;<\/li><li>un auto\u00e9rotisme mortif\u00e8re (ae de mort) o\u00f9 le plaisir sensoriel pris sur le corps propre bascule dans un fonctionnement autocratique repli\u00e9 sur lui-m\u00eame, coup\u00e9 du monde de l\u2019autre, condamn\u00e9 aux frottements ou \u00e0 l\u2019agitation compulsive. Certaines conduites autocalmantes jusqu\u2019aux automutilations rendent compte de la difficult\u00e9 de mobilisation de l\u2019activit\u00e9 fantasmatique pour r\u00e9guler le flux d\u2019excitations conduisant \u00e0 rechercher dans la production d\u2019une sensation auto-g\u00e9n\u00e9r\u00e9e un effet apaisant. Dans cette version-l\u00e0 de l\u2019activit\u00e9 auto\u00e9rotique, pas de jeu, pas d\u2019\u00e9cart, ni d\u2019intervalle&nbsp;! Mais plut\u00f4t un emballement auto-toxique proc\u00e9dant de la logique du repli autistique. Sont perdues ici les qualit\u00e9s de l\u2019<em>autos<\/em> aristot\u00e9licien au profit de celles du <em>Selbst<\/em>&nbsp;: c\u2019est la recherche du m\u00eame qui triomphe. Si l\u2019auto\u00e9rotisme de vie accorde la possibilit\u00e9 d\u2019un intervalle entre le sujet et l\u2019objet, permettant une mise en mouvement de l\u2019activit\u00e9 hallucinatoire du fantasme et celle d\u2019une cr\u00e9ativit\u00e9 ouverte sur l\u2019objet, l\u2019auto\u00e9rotisme mortif\u00e8re ne permet plus ce jeu (au sens d\u2019\u00e9cart). Sans les mouvements d\u2019\u00c9ros, c\u2019est un auto\u00e9rotisme qui mime l\u2019autisme. Ces deux tendances pulsionnelles de l\u2019activit\u00e9 auto\u00e9rotique (int\u00e9grant ou excluant une vis\u00e9e objectale) peuvent se croiser avec les deux versants fonctionnels de l\u2019activit\u00e9 auto\u00e9rotique&nbsp;:\n<ul>\n<li>l\u2019un \u00ab&nbsp;positif&nbsp;\u00bb (ae +), r\u00e9sultant du versant positif de l\u2019activit\u00e9 hallucinatoire (consistant \u00e0 faire appara\u00eetre une pr\u00e9sence \u00e0 partir d\u2019un objet absent du champ de la perception r\u00e9elle),<\/li>\n<li>l\u2019autre, \u00ab&nbsp;n\u00e9gatif&nbsp;\u00bb (ae -), issu du versant n\u00e9gatif de la fonction hallucinatoire (consistant \u00e0 faire dispara\u00eetre dans le champ de perception consciente-pr\u00e9consciente un objet pr\u00e9sent dans l\u2019espace de perception environnant).<\/li>\n<\/ul>\n<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>La stylisation esquiss\u00e9e ci-dessus pr\u00e9sente l\u2019avantage, non seulement de diff\u00e9rencier les diff\u00e9rentes vis\u00e9es pulsionnelles de l\u2019auto\u00e9rotisme (ae de vie\/ ae de mort), mais \u00e9galement de pr\u00e9ciser ses moyens de fonctionnement (ae +\/ae -). Elle invite \u00e0 sp\u00e9cifier les moyens de satisfactions auto\u00e9rotiques en les d\u00e9gageant du concept de narcissisme primaire et m\u00eame du narcissisme. Cette isolation conceptuelle ne s\u2019apparente pas tant \u00e0 un retour sur le mod\u00e8le de l\u2019auto\u00e9rotisme tel qu\u2019il est construit par Freud de 1889 \u00e0 1917, mais plut\u00f4t \u00e0 une d\u00e9finition nouvelle \u2013 prenant en compte l\u2019\u00e9volution des recherches psychanalytiques contemporaines \u2013 donnant la possibilit\u00e9 d\u2019explorer sous son \u00e9clairage certaines modalit\u00e9s \u00e9conomiques des fonctionnements psychopathologiques en ext\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces consid\u00e9rations int\u00e9ressent les recherches sur la psychopathologie du lien chez les \u00e9tats limites&nbsp;: quand l\u2019on conna\u00eet la difficult\u00e9 (la douleur \u00e0 vif) des \u00e9tats limites face \u00e0 l\u2019\u00e9loignement de l\u2019autre aim\u00e9 ou au contraire cette aptitude si particuli\u00e8re \u00e0 pouvoir se sentir envahi de fa\u00e7on intol\u00e9rable par une pr\u00e9sence \u2013 sans aucune possibilit\u00e9 pour l\u2019activit\u00e9 psychique de s\u2019abstraire de cet \u00e9tat angoissant et obs\u00e9dant \u2013, on revisitera ces fameuses \u00ab&nbsp;angoisses d\u2019abandon et d\u2019intrusion&nbsp;\u00bb aux b\u00e9n\u00e9fices des apports \u00e9pist\u00e9mologiques et de la souplesse heuristique de ce concept. La probl\u00e9matique si insistante des \u00ab&nbsp;h\u00e9morragies \u00e9motionnelles&nbsp;\u00bb comme celle du d\u00e9ni des affects peuvent alors se lire comme r\u00e9sultant \u2013 au plan \u00e9conomique \u2013 d\u2019une d\u00e9faillance du fonctionnement auto\u00e9rotique si l\u2019on admet que de ce dernier d\u00e9coule en partie la bonne marche du syst\u00e8me de pare-excitation. On saisit mieux comment, sans la possibilit\u00e9 de faire appara\u00eetre psychiquement l\u2019objet manquant, sa disparition dans l\u2019espace de perception est v\u00e9cu subjectivement comme un arrachement, une perte, un abandon. \u00c0 l\u2019inverse, sans la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019abstraire psychiquement de la pr\u00e9sence d\u2019un autre \u2013 pr\u00e9sent dans l\u2019espace de perception \u2013, les manifestations de sa pr\u00e9sence sont \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00eatre subjectivement v\u00e9cues comme un envahissement intrusif.<\/p>\n\n\n\n<p>Autorisant la mise en dialogue des deux versants de l\u2019activit\u00e9 hallucinatoire, ce mod\u00e8le est utile pour mieux comprendre comment se forme l\u2019\u00e9dification de la subjectivit\u00e9 et comment se construisent les limites entre soi et l\u2019autre, le dedans et le dehors, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9. Chez Glenn Gould, justement, on per\u00e7oit comment le fonctionnement obsessionnel traduit \u00e0 la fois la destruction de la capacit\u00e9 d\u2019auto\u00e9rotisme et sa tentative de gu\u00e9rison. Parler d\u2019enveloppe sonore, c\u2019est bien arriver \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du v\u00e9cu sonore, \u00e0 un niveau de mentalisation qui assure, sans recours n\u00e9cessaire aux autres sens, surface, continuit\u00e9 et contenance. Ces id\u00e9es \u00e9voquent la dimension du \u00ab&nbsp;bercement&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce propos, il est bon de souligner l\u2019importance des <em>Variations Goldberg<\/em> de J.S. Bach dans la carri\u00e8re de Gould. Ces variations constituent son premier enregistrement ainsi que son ultime. Il est n\u00e9 et mort avec ces variations, de sorte que certains musiciens parlent des \u00ab&nbsp;variations Gouldberg&nbsp;\u00bb. Outre que l\u2019enregistrement de cette pi\u00e8ce passe pour condenser d\u2019une mani\u00e8re sans doute abusive toute sa carri\u00e8re, il faut rappeler que Bach avait compos\u00e9 cette \u0153uvre pour r\u00e9pondre \u00e0 la demande du comte Hermann de Kayserling, en 1742, qui souffrait d\u2019insomnie&nbsp;: Goldberg, un \u00e9l\u00e8ve de Bach, \u00e9tait charg\u00e9 de l\u2019ex\u00e9cution de cette pi\u00e8ce pour l\u2019endormir, jouant dans une pi\u00e8ce voisine. Une berceuse sur mesure, en somme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Surinvestissement de la cr\u00e9ativit\u00e9 et affranchissement de l\u2019objet<\/h2>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me axe de mon propos concerne le surinvestissement de la cr\u00e9ativit\u00e9 comme une mani\u00e8re d\u2019\u00e9viter la rencontre et le partage avec l\u2019objet. Certains artistes choisissent la cr\u00e9ativit\u00e9 par-del\u00e0 la relation amoureuse, pr\u00e9cis\u00e9ment pour s\u2019affranchir de l\u2019objet. Et pour cause&nbsp;! L\u2019objet est inconstant, incontr\u00f4lable, soumis \u00e0 une activit\u00e9 d\u00e9sirante propre&nbsp;: il peut appara\u00eetre et dispara\u00eetre \u00e0 sa guise, vous aimer et ne plus vous aimer, s\u2019installer progressivement dans votre monde interne pour dispara\u00eetre au moment o\u00f9 ce dernier commen\u00e7ait juste \u00e0 faire une place pour cet objet\u2026 La cr\u00e9ativit\u00e9, elle, d\u00e9pend uniquement de vous. Et m\u00eame si elle contient l\u2019espoir d\u2019un retour positif \u00e9manant de l\u2019autre, permettant parfois un partage \u00e9motionnel, ce partage s\u2019apparente plut\u00f4t \u00e0 une gratification narcissique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, pour Andr\u00e9 Green, \u00ab&nbsp;pervers et cr\u00e9ateur peuvent \u00eatre rapproch\u00e9s dans la mesure o\u00f9 tous deux refusent le monde tel qu\u2019il est pour lui pr\u00e9f\u00e9rer un monde cr\u00e9\u00e9 par eux&nbsp;\u00bb (Kohon, Green, 2009). Joyce McDougall, elle aussi (1978), avait bien rep\u00e9r\u00e9 cette donn\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019artiste comme le pervers ont affaire avec des objets internes&nbsp;; que chacun essaie d\u2019atteindre par sa cr\u00e9ation.&nbsp;\u00bb Sauf que les jouissances sont de natures diff\u00e9rentes. On pourrait penser que si elle est de nature \u00e9rog\u00e8ne chez le pervers, elle se situe plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 du pouvoir de s\u00e9duction chez l\u2019artiste. Chez Gould, pourtant, cette jouissance touche non pas \u00e0 la s\u00e9duction qui lui faisait horreur, mais \u00e0 l\u2019extase qu\u2019il cherchait \u00e0 partager, non pas avec une foule mais avec des auditeurs singuliers qu\u2019il souhaitait envelopper intimement de sa musique.<\/p>\n\n\n\n<p>En 2002, Bruno Monsaingeon mettait en lumi\u00e8re un journal singulier, rassemblant des notes manuscrites difficilement d\u00e9chiffrables trouv\u00e9es apr\u00e8s la mort du pianiste Glenn Gould. Ces notes, destin\u00e9es \u00e0 l\u2019oubli, interdites \u00e0 la copie par la Biblioth\u00e8que nationale d\u2019Ottawa, connurent un curieux destin. Non pas recopi\u00e9es mais plut\u00f4t \u00ab&nbsp;redessin\u00e9es&nbsp;\u00bb par une fan peu anglophone de l\u2019artiste durant l\u2019un de ses p\u00e8lerinages r\u00e9guliers au Canada, ces notes \u00e0 la calligraphie parfaitement reproduite furent transmises \u00e0 Bruno Monsaingeon. Le clinicien d\u00e9couvre alors des descriptions m\u00e9thodiques, syst\u00e9matiques, obsessionnelles, d\u2019un corps machine constamment \u00e9valu\u00e9, traqu\u00e9. Ces notes extr\u00eamement pesantes, proc\u00e9durales, impersonnelles, n\u2019auraient pas le moindre int\u00e9r\u00eat litt\u00e9raire \u2013 elles n\u2019en ont d\u2019ailleurs pas \u2013 ni le moindre int\u00e9r\u00eat de lecture si elles ne constituaient pas une des seules traces intimes \u00e9manant d\u2019un des plus grands personnages que l\u2019histoire du piano ait connu&nbsp;: \u00ab&nbsp;Jamais le cerveau d\u2019aucun grand pianiste ne s\u2019\u00e9tait attel\u00e9 \u00e0 un examen aussi obsessionnel des composantes physiques du jeu pianistique. [\u2026] Il nous livre ici le r\u00e9cit \u00e9mouvant, impitoyablement lucide, quasi proustien dans sa cruaut\u00e9, de la conqu\u00eate de son propre double [\u2026]&nbsp;\u00bb (Gould, Monsaingeon, 2002).<\/p>\n\n\n\n<p>De Gould, on connaissait son g\u00e9nie d\u2019interpr\u00e8te au piano, de compositeur, de chef d\u2019orchestre, de philosophe, d\u2019imitateur\u2026 Ses \u00ab&nbsp;excentricit\u00e9s&nbsp;\u00bb et toutes les hagiographies participaient de ce concert de louanges plus ou moins \u00e9labor\u00e9es. Mais restait l\u2019\u00e9nigmatique et effroyable envers du miroir. J\u2019ai d\u00e9couvert, \u00e0 la lecture de ces morceaux de texte, la \u00ab&nbsp;prison Gould&nbsp;\u00bb. Monde d\u2019une infernale discipline, de la \u00ab&nbsp;mise en surveillance&nbsp;\u00bb, de la captivit\u00e9, de la privation de libert\u00e9, du dressage du corps, bref, ce monde carc\u00e9ral tel qu\u2019il est si pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e9tudi\u00e9 et d\u00e9crit par Michel Foucault dans <em>Surveiller et punir<\/em> (1975)<sup>1<\/sup>. Sauf qu\u2019ici le prisonnier est aussi le premier juge. Paradoxe d\u2019une \u0153uvre pouvant appara\u00eetre \u00e0 la fois comme une issue et un enfermement.<\/p>\n\n\n\n<p>Relisant les contes d\u2019Hoffmann et l\u2019analyse qu\u2019en donne Freud, je ne peux m\u2019emp\u00eacher d\u2019associer Glenn Gould \u00e0 la figure de Nathana\u00ebl. Le premier se coupe du monde par folle passion pour la musique (<em>via<\/em> son piano), le second pour sa poup\u00e9e. Comme l\u2019automate \u2013 objet inanim\u00e9 dou\u00e9 de mouvements et d\u2019expressions \u2013, le piano, sous l\u2019effet des doigts, est capable de chanter. Pour Nathana\u00ebl, Olympia devient vite une sorte de complexe d\u00e9tach\u00e9 de lui, venant \u00e0 sa rencontre en tant que personne. Tout se passe comme si, pour Gould, l\u2019id\u00e9al de la puret\u00e9 du son musical avait \u00e9t\u00e9 mis \u00e0 la place de l\u2019id\u00e9al du Moi. Freud, en 1921, donne \u00e0 penser que le d\u00e9placement du but de la pulsion vers un objet sublim\u00e9 ne s\u2019oriente pas toujours du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un progr\u00e8s de la civilisation. L\u2019id\u00e9al de puret\u00e9 n\u2019\u00e9tant jamais loin du sombre totalitarisme de la perfection narcissique. Chez Gould, le corps semble \u00eatre sacrifi\u00e9 sur l\u2019autel de la sublimation, comme si l\u2019extr\u00eame r\u00e9ussite du processus sublimatoire se soldait de ce que Guy Lavall\u00e9e a nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;d\u00e9corporation mutilante&nbsp;\u00bb (Lavall\u00e9e, 2005). Gould aurait-il particip\u00e9 \u00e0 r\u00e9duire au plus pr\u00e8s les limites de l\u2019artiste et de son instrument&nbsp;? Il a le piano dans la peau. Son toucher engendre des voix musicales, voix qui parlent, conversent, s\u2019interrogent, se r\u00e9pondent pour faire \u00e9merger dans le recueillement de l\u2019\u00e9coute des images, des paysages insoup\u00e7onn\u00e9s, une tranquillit\u00e9 aussi. Mais les notes ne sont pas des mots, ni les enveloppes musicales des corps qui accueillent et prennent dans les bras. Lorsqu\u2019on l\u2019observe jouer, au-del\u00e0 de la danse des bras au-dessus du corps, presque couch\u00e9 sur le clavier, la bouche parfois semble m\u00e2chonner les notes comme s\u2019il eut \u00e9t\u00e9 question de go\u00fbter les notes, voire d\u2019embrasser ce chant musical insaisissable\u2026 Glenn Gould se serait-il d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de ne pas pouvoir parler avec son piano&nbsp;? Car voil\u00e0, le piano, m\u00eame \u00e9lev\u00e9 au rang de meilleur compagnon d\u2019une vie, n\u2019est pas un interlocuteur. Il peut m\u00eame devenir tombeau s\u2019il coupe du monde et du partage des relations humaines.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Cet ouvrage donne \u00e0 entendre comment, apr\u00e8s avoir donn\u00e9 cong\u00e9 aux vieilles \u00ab\u00a0anatomies\u00a0\u00bb punitives (les rites \u00e9clatants du ch\u00e2timent corporel), les nouvelles peines plus douces physiquement agissent sur d\u2019autres aires de la souffrance, parmi lesquelles la discipline ind\u00e9finie, l\u2019interrogatoire sans fin, la captivit\u00e9, le mod\u00e8le dressage\/gratification\/sanction, les \u00e9carts de conduite notifi\u00e9s et recens\u00e9s, l\u2019enregistrement permanent des faits et gestes, l\u2019infernal syst\u00e8me de surveillance.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Estellon, V. 2000. <em>Les destins de l\u2019auto\u00e9rotisme, recherche psychopathologique<\/em>, th\u00e8se de doctorat soutenue sous la direction du professeur Pierre F\u00e9dida, ufr shc, universit\u00e9 Paris 7-Denis Diderot, 16 d\u00e9cembre.<\/p>\n\n\n\n<p>Foucault, M. 1975. <em>Surveiller et punir, Naissance de la prison<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab&nbsp;Tel&nbsp;\u00bb, 2005.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud, S. 1905. <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>, Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>Gould, G.&nbsp;; Monsaingeon, B. 2002. <em>Glenn Gould, journal d\u2019une crise<\/em> suivi de <em>Correspondance de concert<\/em>, Paris, Fayard.<\/p>\n\n\n\n<p>Green, A. 1983. <em>Narcissisme de vie, narcissisme de mort<\/em>, Paris, \u00c9ditions de Minuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Janet, P. 1926. <em>De l\u2019angoisse \u00e0 l\u2019extase<\/em> (2 vol.), Paris, Soci\u00e9t\u00e9 Pierre-Janet, laboratoire de psychologie pathologique de la Sorbonne, 1975.<\/p>\n\n\n\n<p>Kohon, G.&nbsp;; Green, A. 2009. \u00ab&nbsp;Dialogue avec Andr\u00e9 Green&nbsp;\u00bb, <em>Essais sur la m\u00e8re morte<\/em>, Paris, Ithaque.<\/p>\n\n\n\n<p>Lavall\u00e9e, G. 2005. \u00ab&nbsp;Sublimations de vie et de mort&nbsp;: d\u00e9corporation ou excorporation&nbsp;?&nbsp;\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 5, vol. 69.<\/p>\n\n\n\n<p>McDougall, J. 1978. <em>Plaidoyer pour une certaine anormalit\u00e9<\/em> (cf. chapitre IV, \u00ab&nbsp;Cr\u00e9ation et d\u00e9viation sexuelle&nbsp;\u00bb), Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>Schneider, M. 1987. \u00ab&nbsp;Glenn Gould, piano solo, aria et trente variations&nbsp;\u00bb, <em>Nouvelle revue de psychanalyse<\/em>, n\u00b0 36, <em>\u00catre dans la solitude<\/em>, Paris, Gallimard.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9598?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du son au lien, du lien au son Pour introduire ma r\u00e9flexion sur la probl\u00e9matique des limites dans le fonctionnement auto\u00e9rotique, je vais parler ici d\u2019un enfant au piano&nbsp;: enfant unique, fils de parents \u00e2g\u00e9s. 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