{"id":9597,"date":"2021-08-22T07:30:17","date_gmt":"2021-08-22T05:30:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/depression-ou-detresse-du-nourrisson-2\/"},"modified":"2021-09-24T11:37:30","modified_gmt":"2021-09-24T09:37:30","slug":"depression-ou-detresse-du-nourrisson","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/depression-ou-detresse-du-nourrisson\/","title":{"rendered":"D\u00e9pression ou d\u00e9tresse du nourrisson"},"content":{"rendered":"\n<p>La d\u00e9pression du nourrisson est-elle une d\u00e9pression ou un \u00e9tat de d\u00e9tresse&nbsp;? C\u2019est le questionnement auquel invite le fait de mettre en rapport \u00e9motion et d\u00e9pression. S\u2019agit-il vraiment d\u2019une d\u00e9pression&nbsp;? Une probl\u00e9matique de la perte est-elle en jeu&nbsp;? Ou s\u2019agit-il plut\u00f4t d\u2019une situation traumatique, entre stress et d\u00e9tresse&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On peut voir l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse du nourrisson comme la situation de l\u2019enfant \u00e0 l\u2019aube de la vie, d\u00e9sempar\u00e9 face \u00e0 l\u2019exc\u00e8s du vivant qui l\u2019habite. Il est pris par l\u2019\u00e9moi, submerg\u00e9, d\u00e9pass\u00e9 dans ses capacit\u00e9s de faire face \u00e0 quelque chose qui le d\u00e9borde. Une des caract\u00e9ristiques du petit d\u2019homme est de na\u00eetre dans l\u2019inach\u00e8vement. Il na\u00eet inachev\u00e9 de naissance. L\u2019inach\u00e8vement, c\u2019est son statut qui le fait d\u00e9sempar\u00e9 tant par rapport \u00e0 ce qui l\u2019entoure, que par rapport \u00e0 ce que manifeste son corps, qui s\u2019impose \u00e0 lui. Le vivant qui le constitue lui appara\u00eet tout aussi ext\u00e9rieur \u00e0 lui-m\u00eame que le monde dans lequel il est tomb\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De l\u2019inach\u00e8vement \u00e0 la d\u00e9tresse<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019inach\u00e8vement am\u00e8ne \u00e0 cette forme de chaos des effractions int\u00e9roceptives et ext\u00e9roceptives qui submergent potentiellement le nouveau-n\u00e9, le plongeant dans la d\u00e9tresse (<em>Hilflosigkeit<\/em>). Le petit d\u2019homme est en effet le plus n\u00e9ot\u00e9nique des vivants. Ainsi, au commencement est la d\u00e9tresse, une d\u00e9tresse dont il ne peut advenir seul. Il lui faut l\u2019action sp\u00e9cifique de l\u2019autre, du <em>Nebenmensch<\/em> comme le dit Freud, pour d\u00e9charger l\u2019excitation qui l\u2019habite, pour passer du d\u00e9plaisir au plaisir. C\u2019est ce qui est au centre de la premi\u00e8re exp\u00e9rience de satisfaction. De ce passage, de cette d\u00e9charge, r\u00e9sulte une trace, associant une repr\u00e9sentation \u00e0 un \u00e9tat somatique, \u00e0 un \u00e9moi, \u00e0 un plaisir qui est d\u2019abord un non d\u00e9plaisir.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la d\u00e9tresse, la question de l\u2019exc\u00e8s du vivant est centrale. La trace est n\u00e9cessaire pour traiter cet exc\u00e8s. Elle a d\u2019abord une fonction hom\u00e9ostatique par rapport \u00e0 la destruction potentielle port\u00e9e par le vivant. Et la trace r\u00e9sulte de l\u2019intervention de l\u2019autre, qui permet la d\u00e9charge et fait entrer le petit d\u2019homme dans le monde du langage qui le pr\u00e9c\u00e8de. C\u2019est un fondamental pour na\u00eetre humain. La d\u00e9tresse est paradoxalement n\u00e9cessaire m\u00eame si elle est potentiellement destructrice. Cette double dimension est une probl\u00e9matique essentielle pour appr\u00e9hender le b\u00e9b\u00e9, plus exactement le passage du b\u00e9b\u00e9 n\u00e9ot\u00e9nique au sujet. D\u00e9sempar\u00e9 face au vivant qui le constitue, il doit trouver un moyen de s\u2019arrimer dans le monde de l\u2019autre, afin de parvenir \u00e0 \u201ctraiter\u201d le vivant. De ce proc\u00e8s r\u00e9sulte le sujet, comme d\u00e9fense contre le r\u00e9el, comme r\u00e9ponse face au r\u00e9el. Cette dynamique, sur fond de d\u00e9tresse, est fondamentale par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9mergence du sujet, \u00e0 la naissance du psychique, \u00e0 l\u2019installation du circuit de la pulsion, \u00e0 son bouclage, n\u00e9cessaire pour articuler le vivant au langage, \u00e0 travers le traitement du vivant par la trace inscrite.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9tresse du nourrisson n\u2019est pas qu\u2019une hypoth\u00e8se. Il y a une clinique de la d\u00e9tresse que l\u2019on peut observer chez l\u2019enfant, qui se manifeste sous forme d\u2019un \u00e9tat de stress. Le stress p\u00e9rinatal est un autre nom de l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse. Il r\u00e9sulte du d\u00e9bordement, d\u2019un syst\u00e8me nerveux bombard\u00e9 en permanence par toutes sortes d\u2019aff\u00e9rences qui d\u00e9passent ses capacit\u00e9s de les traiter. C\u2019est pourquoi, pour Freud, les fonctions de protection sont plus importantes que les fonctions de r\u00e9ception<sup>2<\/sup>. L\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse du nourrisson, tel que Freud l\u2019a d\u00e9fini, est revisit\u00e9 aujourd\u2019hui par des chercheurs comme Als, et tous ceux qui s\u2019occupent du b\u00e9b\u00e9 depuis Brazelton, qui peuvent rep\u00e9rer toute la s\u00e9rie des signes de stress et de d\u00e9tresse sur le plan neurov\u00e9g\u00e9tatif, les pauses respiratoires, les apn\u00e9es, les tachycardies, les bradycardies, les doigts \u00e9cart\u00e9s, les tr\u00e9mulations, la flacidit\u00e9, les protrusions, les perturbations des alternances veille-sommeil, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 cet \u00e9tat de d\u00e9tresse et \u00e0 la destruction propre au vivant, la seule issue possible est donc l\u2019acte de l\u2019autre, l\u2019intervention de l\u2019autre, l\u2019action de l\u2019autre. Dans <em>l\u2019Esquisse<\/em>, Freud fait remarquer que l\u2019organisme seul ne peut pas r\u00e9soudre l\u2019excitation qui l\u2019habite. Il lui faut l\u2019intervention de l\u2019autre, pour permettre la d\u00e9charge de l\u2019excitation, le passage de la d\u00e9tresse au plaisir et l\u2019inscription d\u2019une premi\u00e8re trace, qui du m\u00eame coup se trouve associ\u00e9e \u00e0 un \u00e9tat somatique de plaisir li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9charge, que r\u00e9alise l\u2019incidence de l\u2019autre humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, il y a le cri du vivant qui se transforme en appel, en demande, par l\u2019effet de la r\u00e9ponse de l\u2019autre. C\u2019est ainsi que l\u2019enfant entre dans le monde qui l\u2019entoure, qu\u2019il s\u2019arrime au monde du langage qui lui pr\u00e9existe. C\u2019est ainsi que se r\u00e9alise l\u2019\u00e9mergence du sujet, sur un fond de d\u00e9tresse. Ce qui est important dans ce sch\u00e9ma de l\u2019exp\u00e9rience de satisfaction, c\u2019est qu\u2019elle donne \u00e0 la trace elle-m\u00eame une fonction hom\u00e9ostatique, une fonction n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre et \u00e0 la sortie de l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse. Consid\u00e9rer la trace comme le r\u00e9sultat du traitement du vivant est tout \u00e0 fait central. C\u2019est l\u00e0 que se nouent d\u00e9pression, plus exactement d\u00e9tresse, \u00e9motion et cognition, pour reprendre l\u2019intitul\u00e9 de la table ronde o\u00f9 se situe cette intervention.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le traumatisme par non \u00e9v\u00e9nement<\/h2>\n\n\n\n<p>En l\u2019absence de r\u00e9ponse de l\u2019autre, c\u2019est l\u2019inach\u00e8vement et la d\u00e9tresse qui priment, comme en t\u00e9moigne toute la clinique des enfants abandonn\u00e9s \u00e0 la naissance. L\u2019absence de r\u00e9ponse de l\u2019autre implique que la tension reste sans solution, soumettant l\u2019enfant au stress de l\u2019excitation non r\u00e9solue de l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une situation de traumatisme par non \u00e9v\u00e9nement, par d\u00e9faut de la r\u00e9ponse, par d\u00e9faut de la rencontre, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment de la premi\u00e8re rencontre subjectivante qui permet au sujet d\u2019advenir. Nous pouvons donc dire que cette situation met en jeu le traumatisme de fa\u00e7on tout \u00e0 fait classique, le traumatisme par effraction. Mais c\u2019est d\u2019abord l\u2019effraction d\u2019une excitation interne qui le submerge, une effraction interne suite \u00e0 un d\u00e9faut de protection interne, au non \u00e9v\u00e9nement de la r\u00e9ponse de l\u2019autre. Au commencement est l\u2019inach\u00e8vement et donc aussi la r\u00e9ponse de l\u2019autre. Ce d\u00e9faut de la r\u00e9ponse engendre des situations de souffrance du b\u00e9b\u00e9 qui constituent toujours aujourd\u2019hui un grand enjeu de sant\u00e9 publique autour de la toute petite enfance et des naissances dans des situations difficiles.<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve notre question sur la d\u00e9pression du nourrisson&nbsp;: faut-il penser la clinique des enfants abandonn\u00e9s, soumis \u00e0 des situations extr\u00eames, en terme de d\u00e9pression ou en terme de d\u00e9tresse, voire d\u2019angoisse du nourrisson&nbsp;? &#8211; m\u00eame si par rapport \u00e0 la d\u00e9tresse, l\u2019angoisse est d\u00e9j\u00e0 une protection, l\u2019attente de quelque chose, d\u2019une r\u00e9ponse, et pas seulement une attente dans le vide, sans repr\u00e9sentation, sans trace, une attente sans attente, sans anticipation, sans hallucination de quelque chose qui puisse \u00eatre satisfaisant, qui puisse faire sortir de l\u2019en-trop. On voit bien qu\u2019il s\u2019agit d\u2019autre chose qu\u2019une d\u00e9pression par perte, mettant en jeu l\u2019objet et l\u2019investissement. Il s\u2019agit plut\u00f4t de stress et de d\u00e9tresse, donc d\u2019une clinique \u00e0 situer plus du c\u00f4t\u00e9 du traumatisme que de la d\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Trace ou d\u00e9faut de trace&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>Nos travaux avec Pierre Magistretti<sup>3<\/sup>, entre neurosciences et psychanalyse, sont centr\u00e9s sur la plasticit\u00e9 neuronale. La plasticit\u00e9, c\u2019est le fait que l\u2019exp\u00e9rience laisse une trace dans le r\u00e9seau neuronal. Est-ce le cas pour l\u2019exp\u00e9rience qui traite l\u2019excitation propre au vivant. A ce propos, on peut se poser la question suivante&nbsp;: l\u2019exc\u00e8s d\u2019excitation propre au vivant, pr\u00e9sent dans ces situations pr\u00e9coces de d\u00e9tresse, laisse-t-il une trace, une trace de l\u2019exp\u00e9rience traumatique, ou au contraire l\u2019effraction emp\u00eache-t-elle la formation d\u2019une trace&nbsp;? Tout pourrait r\u00e9sulter de l\u2019impossibilit\u00e9 de former une trace. L\u2019effraction propre au vivant, le d\u00e9bordement, le stress de la d\u00e9tresse aboutirait \u00e0 une impasse dans la constitution d\u2019une trace, une absence de trace, par d\u00e9faut de traitement hom\u00e9ostatique du vivant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La souffrance li\u00e9e \u00e0 la d\u00e9tresse du nourrisson et aux d\u00e9fauts de r\u00e9ponse de l\u2019environnement aboutirait \u00e0 une absence de trace, \u00e0 un trou, une impasse non inscrite, ou paradoxalement inscrite par d\u00e9faut d\u2019inscription. Un d\u00e9faut d\u2019inscription, de constitution de traces, sur lequel le sujet peut toujours buter, de la petite enfance \u00e0 l\u2019adolescence, dans des moments d\u00e9cisifs de son existence. Du b\u00e9b\u00e9 \u00e0 l\u2019adolescent, se v\u00e9hicule le non traitement du vivant. Ce qui ne s\u2019est pas nou\u00e9 dans la petite enfance, on le retrouve \u00e0 l\u2019adolescence. Selon cette optique, l\u2019exp\u00e9rience du vivant qui serait non trait\u00e9e psychiquement persisterait au noyau de l\u2019\u00eatre, le confrontant de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9titive \u00e0 des exc\u00e8s d\u2019excitation, suite \u00e0 un d\u00e9faut inaugural qui peut expliquer des effondrements survenant ult\u00e9rieurement. Cette hypoth\u00e8se va contre l\u2019id\u00e9e courante qui suppose que le traumatisme devrait laisser une trace, une cicatrice. Au contraire, les situations traumatiques \u00e0 l\u2019aube de la vie, suite au traumatisme interne par l\u2019exc\u00e8s d\u2019excitation qui fait effraction depuis le vivant, posent le probl\u00e8me de l\u2019impossibilit\u00e9 qu\u2019une trace se forme. Le stress rendrait impossible la constitution d\u2019une trace.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Destins de la d\u00e9tresse<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019on voudrait faire serait donc que suite au stress, il n\u2019y aurait pas constitution d\u2019une trace. La pression du vivant resterait en exc\u00e8s. Ce que laisserait l\u2019exp\u00e9rience serait paradoxalement une absence de trace. Quel est le destin de cette absence, de ce d\u00e9faut de trace&nbsp;? Que devient l\u2019exp\u00e9rience&nbsp;? Se conserve-t-elle&nbsp;? En a-t-on une m\u00e9moire&nbsp;? Ou seulement des \u00e9tats somatiques qui lui \u00e9taient associ\u00e9s&nbsp;? Cette s\u00e9rie de questions peut \u00eatre \u00e9clair\u00e9e par les travaux neurobiologiques contemporains sur les m\u00e9moires des \u00e9motions.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son livre, <em>Le cerveau des \u00e9motions<\/em><sup>4<\/sup>, Ledoux fait une revue passionnante sur les m\u00e9moires et les \u00e9motions. Il distingue la m\u00e9moire \u00e9motionnelle amygdalienne, implicite, de la m\u00e9moire hippocampique, d\u00e9clarative. Selon lui, la m\u00e9moire hippocampique renferme les souvenirs explicites des situations \u00e9motionnelles tandis que la m\u00e9moire amygdalienne serait davantage li\u00e9e aux \u00e9motions proprement dites &#8211; le noyau amygdalien \u00e9tant d\u2019ailleurs en connexion tr\u00e8s \u00e9troite avec les noyaux v\u00e9g\u00e9tatifs. Un \u00e9v\u00e9nement traumatique, par l\u2019effet du stress, a un effet neurotoxique sur l\u2019hippocampe, comme cela a pu \u00eatre montr\u00e9 \u00e0 propos des situations de stress post-traumatiques chez les v\u00e9t\u00e9rans de la guerre du Vietnam ou de celle du Golfe. De m\u00eame, un traumatisme pr\u00e9coce pourrait ne pas laisser de trace, c\u2019est-\u00e0-dire impliquer une atteinte concr\u00e8te de l\u2019hippocampe, r\u00e9sultant en un d\u00e9faut de m\u00e9moire explicite. Par contre, le stress entra\u00eene une inscription amygdalienne renforc\u00e9e, donc une m\u00e9moire implicite, non consciente, qui se trouve donc associ\u00e9e \u00e0 un d\u00e9faut de m\u00e9moire explicite. Ceci am\u00e8ne \u00e0 faire retour sur l\u2019amn\u00e9sie infantile. Celle-ci est li\u00e9e \u00e0 l\u2019immaturit\u00e9 du syst\u00e8me hippocampique, qui se d\u00e9veloppe progressivement jusqu\u2019\u00e0 quatre ans environ. Par contre, le syst\u00e8me amygdalien de m\u00e9moire implicite, est en place d\u00e8s avant la naissance. L\u2019amn\u00e9sie infantile serait donc une amn\u00e9sie explicite, d\u00e9clarative, hippocampique, sans amn\u00e9sie amygdalienne, implicite. Tout \u00e9v\u00e9nement pr\u00e9coce laisserait ainsi une trace implicite amygdalienne, sans trace explicite.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceci est encore plus marqu\u00e9 en cas de stress p\u00e9rinatal o\u00f9 l\u2019inscription \u00e9motionnelle amygdalienne implicite est d\u00e9j\u00e0 possible, ce syst\u00e8me \u00e9tant d\u00e9j\u00e0 en place et actif, tout en s\u2019accompagnant d\u2019une alt\u00e9ration concr\u00e8te de l\u2019hippocampe. Cela pourrait vouloir dire qu\u2019en cas de stress p\u00e9rinatal, le traumatisme li\u00e9 \u00e0 la pression du vivant s\u2019inscrirait dans le syst\u00e8me amygdalien mais serait associ\u00e9 \u00e0 un d\u00e9faut de trace hippocampique. On aurait une m\u00e9moire de l\u2019\u00e9motion sans m\u00e9moire de l\u2019\u00e9v\u00e9nement&nbsp;: un \u00e9tat somatique sans repr\u00e9sentation. On aurait donc un \u00e9tat somatique sans trace, un \u00e9tat somatique associ\u00e9 \u00e0 une absence de trace, paradoxalement une sorte de trace somatique d\u2019une non trace psychique. Il s\u2019agirait d\u2019une sorte de m\u00e9moire du corps, une m\u00e9moire somatique d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, en de\u00e7\u00e0 de tout traitement subjectif des ph\u00e9nom\u00e8nes du vivant par des repr\u00e9sentations. Cette m\u00e9moire implicite serait d\u00e9j\u00e0 active en pr\u00e9natal. On pourrait ainsi aller vers l\u2019hypoth\u00e8se de traumatismes pr\u00e9nataux&nbsp;: ce serait en tout cas une voie nouvelle \u00e0 explorer.<br>Tout cela implique d\u2019entreprendre une r\u00e9flexion nouvelle sur l\u2019inscription des exp\u00e9riences pr\u00e9coces, pour mieux saisir l\u2019effet des situations traumatiques \u00e0 l\u2019aube de la vie. L\u2019\u00e9tude approfondie de cette m\u00e9moire amygdalienne et de ses relations avec le syst\u00e8me neurov\u00e9g\u00e9tatif, au carrefour du psychique et du somatique, pourrait aussi jouer un r\u00f4le dans l\u2019abord de pathologies m\u00e9dicales comme le diab\u00e8te, l\u2019ob\u00e9sit\u00e9 ou l\u2019hypertension. Aujourd\u2019hui, nous d\u00e9couvrons un carrefour p\u00e9rinatal, voire m\u00eame pr\u00e9natal, entre notre champ et celui de la m\u00e9decine du d\u00e9veloppement&nbsp;: en tout cas des voies nouvelles \u00e0 explorer \u00e0 partir de la question du stress p\u00e9rinatal.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La sortie de la d\u00e9tresse<\/h2>\n\n\n\n<p>La question est donc aussi celle du destin des exp\u00e9riences traumatiques pr\u00e9coces qui n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 trait\u00e9es psychiquement, qui n\u2019auraient pas laiss\u00e9 de traces, et qui potentiellement restent toujours actives ou activables. Les stress ou les traumatismes pr\u00e9coces peuvent persister sous forme de noyaux d\u2019\u00e9tats de d\u00e9tresse. Et le destin de cette d\u00e9tresse est de resurgir ult\u00e9rieurement, suite \u00e0 des situations qui r\u00e9veillent le traumatisme ou la d\u00e9tresse dans un apr\u00e8s-coup m\u00eame \u00e9loign\u00e9. Le r\u00e9el du traumatisme, non subjectivable, inabordable, peut soudainement \u00eatre \u00e0 nouveau d\u00e9voil\u00e9, remis en jeu par la contingence &#8211; comme cela peut si facilement se produire \u00e0 l\u2019adolescence, o\u00f9 ce qui est rest\u00e9 dans l\u2019impasse traumatique depuis la toute petite enfance peut s\u2019actualiser. Le surgissement du r\u00e9el du traumatisme d\u00e9clenche \u00e0 nouveau la d\u00e9tresse, au-del\u00e0 de ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu dans la petite enfance, sur la base de ce qui est rest\u00e9 non trait\u00e9, enkyst\u00e9 et toujours actif au noyau de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce deuxi\u00e8me temps d\u2019un traumatisme qui a eu lieu dans la petite enfance n\u2019est pas qu\u2019une fatalit\u00e9. Il peut \u00eatre parfois une chance, devenir l\u2019occasion d\u2019un traitement dans l\u2019apr\u00e8s-coup du r\u00e9el mis en jeu par le traumatisme, de ce qui est rest\u00e9 gel\u00e9 et v\u00e9hicul\u00e9 au cours du temps, offrant une possibilit\u00e9 tardive mais propice de r\u00e9aliser une sortie du traumatisme, pour trouver enfin une issue au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse toujours pr\u00e9sent depuis la petite enfance. Il y a toujours une discontinuit\u00e9 possible dans le devenir, l\u2019occasion d\u2019une coupure. Tout n\u2019est pas pris dans la continuit\u00e9 d\u2019un d\u00e9terminisme lin\u00e9aire. On peut miser sur la discontinuit\u00e9, miser sur la contingence, pour permettre au sujet de se s\u00e9parer de ce qui l\u2019a d\u00e9termin\u00e9 jusque l\u00e0 de fa\u00e7on contraignante. Cette discontinuit\u00e9 dans le devenir provient de la capacit\u00e9 du sujet d\u2019\u00eatre toujours capable de produire un acte, un acte de libert\u00e9. La discontinuit\u00e9 est l\u2019\u0153uvre du cr\u00e9ateur impr\u00e9visible qui sommeille en chaque sujet, de sa capacit\u00e9 de r\u00e9ponse, d\u2019invention par rapport \u00e0 ce qui s\u2019impose \u00e0 lui, au del\u00e0 de ce qu\u2019il a v\u00e9cu. Le sujet reste l\u2019interpr\u00e8te de son propre d\u00e9sir d\u2019exister, ce qui fait que le pire n\u2019est pas toujours s\u00fbr. M\u00eame sur le plan biologique, on peut montrer qu\u2019on est d\u00e9termin\u00e9 pour ne pas l\u2019\u00eatre compl\u00e8tement\u00a0: c\u2019est la le\u00e7on de la plasticit\u00e9, du changement permanent qu\u2019elle permet au-del\u00e0 de ce qui s\u2019est produit, de la discontinuit\u00e9 qu\u2019elle introduit paradoxalement<sup>5<\/sup>.<br>D\u2019exp\u00e9rience en exp\u00e9rience, de trace en trace, le lien avec l\u2019exp\u00e9rience se perd dans des associations nouvelles, qui peuvent aussi cr\u00e9er un pont au-dessus du trou laiss\u00e9 par le traumatisme, lui permettant d\u2019aller au-del\u00e0 de ce qui n\u2019a pas pu s\u2019inscrire par le fait du traumatisme pr\u00e9coce. Bref, il y a de la place pour le sujet et sa libert\u00e9 au-del\u00e0 de ce qui le d\u00e9termine sur la plan psychique ou biologique, au-del\u00e0 de toute la dialectique des \u00e9motions, pour que s\u2019ouvre \u00e0 nouveau un espace pour l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 du devenir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Texte transcrit de l\u2019enregistrement, avec l\u2019aide de Fran\u00e7ois Hentsch et de Sarah Jourdain, retravaill\u00e9 sous une forme r\u00e9duite par l\u2019auteur.<\/li><li>\u201cPour l\u2019organisme vivant, la fonction de pare-excitation est presque plus importante que la r\u00e9ception d\u2019excitations\u201d Freud S., <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em> (1920), In: <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Petite Biblioth\u00e8que Payot, Paris, 1981, p.69<\/li><li>Ansermet F., Magistretti P. (2004). <em>A chacun son cerveau, Plasticit\u00e9 neuronale et inconscient<\/em>. Odile Jacob, Paris.<\/li><li>Joseph Ledoux (2005). <em>Le cerveau des \u00e9motions<\/em>. Odile Jacob, Paris.<\/li><li>Ansermet F., Magistretti P. (2004). <em>A chacun son cerveau, Plasticit\u00e9 neuronale et inconscient<\/em>. Odile Jacob, Paris.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9597?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La d\u00e9pression du nourrisson est-elle une d\u00e9pression ou un \u00e9tat de d\u00e9tresse&nbsp;? C\u2019est le questionnement auquel invite le fait de mettre en rapport \u00e9motion et d\u00e9pression. S\u2019agit-il vraiment d\u2019une d\u00e9pression&nbsp;? Une probl\u00e9matique de la perte est-elle en jeu&nbsp;? 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