{"id":9585,"date":"2021-08-22T07:30:15","date_gmt":"2021-08-22T05:30:15","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-memoire-et-loubli-de-la-psychanalyse-au-neurosciences-2\/"},"modified":"2021-10-08T01:35:41","modified_gmt":"2021-10-07T23:35:41","slug":"la-memoire-et-loubli-de-la-psychanalyse-au-neurosciences","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-memoire-et-loubli-de-la-psychanalyse-au-neurosciences\/","title":{"rendered":"La m\u00e9moire et l&rsquo;oubli, de la psychanalyse au neurosciences"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>Je suis loin de penser que le psychologique flotte dans les airs et n\u2019a pas de fondements organiques<footer>Sigmund Freud (22 septembre 1898)<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas inutile aujourd\u2019hui de tenter un \u00e9clairage des arguments d\u00e9cisifs de l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique par les donn\u00e9es neuroscientifiques. La question de la m\u00e9moire tient une place centrale dans les deux champs que nous essayons de croiser.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9moire de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition et m\u00e9moire du souvenir de la cure analytique vont \u00e0 la rencontre des m\u00e9moires implicite et explicite des neurosciences avec pour corollaire l\u2019oubli.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>Rem\u00e9moration, r\u00e9p\u00e9tition, perlaboration<\/em> (Freud, 1914), Freud \u00e9nonce&nbsp;: \u201cC\u2019est dans le maniement du transfert que l\u2019on trouve le principal moyen d\u2019enrayer la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition et de la transformer en une raison de se souvenir.\u201d Il s\u2019agit ici de relire cette phrase \u00e0 la lumi\u00e8re des connaissances neuroscientifiques actuelles sur la m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Diff\u00e9rentes formes de m\u00e9moire<\/h2>\n\n\n\n<p>La neuropsychologie distingue plusieurs formes de m\u00e9moire. Tout d\u2019abord m\u00e9moire \u00e0 court terme et m\u00e9moire \u00e0 long terme. Nous ne nous attarderons pas sur la m\u00e9moire \u00e0 court terme qui ne participe pas \u00e0 notre sujet. C\u2019est \u00e0 la m\u00e9moire \u00e0 long terme que la psychanalyse fait appel.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette m\u00e9moire \u00e0 long terme est elle-m\u00eame subdivis\u00e9e en plusieurs types&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>la m\u00e9moire explicite (dite d\u00e9clarative),<\/li><li>la m\u00e9moire implicite (dite non d\u00e9clarative).<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire explicite r\u00e9f\u00e8re aux traces conscientes d\u2019exp\u00e9riences pass\u00e9es. Elle implique le souvenir et la rem\u00e9moration conscients. Elle regroupe elle-m\u00eame ce que l\u2019on nomme les m\u00e9moires \u00e9pisodique et s\u00e9mantique.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire \u00e9pisodique est la m\u00e9moire autobiographique, la m\u00e9moire des \u00e9v\u00e9nements, des choses v\u00e9cues par le sujet (par exemple, la soir\u00e9e de mon anniversaire en telle ann\u00e9e). La m\u00e9moire s\u00e9mantique concerne des contenus plus g\u00e9n\u00e9raux, plus abstraits, ayant trait au savoir, \u00e0 la culture (par exemple, ce que je sais sur tel sujet ou bien le vocabulaire que je poss\u00e8de).<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire implicite r\u00e9f\u00e8re aux effets non conscients d\u2019exp\u00e9riences pass\u00e9es. C\u2019est celle qui nous int\u00e9resse en premier lieu. Elle est aujourd\u2019hui d\u00e9crite dans ses deux dimensions&nbsp;: proc\u00e9durale (m\u00e9moire des savoir-faire moteurs) et \u00e9motionnelle affective.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour illustrer la d\u00e9finition de la m\u00e9moire implicite, nous pouvons rapporter l\u2019exp\u00e9rience de B. S., fameuse patiente du m\u00e9decin et psychologue suisse \u00c9douard Clapar\u00e8de (qui, par ailleurs, assura la diffusion du travail de Freud en Suisse romande au d\u00e9but du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle). Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1900, le docteur Clapar\u00e8de suivait B. S., patiente atteinte du syndrome de Korsakoff qui a pour cons\u00e9quence une amn\u00e9sie s\u00e9v\u00e8re. B. S. ne reconnaissait jamais le docteur Clapar\u00e8de qui la voyait pourtant depuis plusieurs ann\u00e9es. Lors d\u2019une consultation, E. Clapar\u00e8de cacha dans sa main une \u00e9pingle au moment de saluer B. S. qui, de ce fait, sursauta. La fois suivante, lorsque le docteur Clapar\u00e8de tendit la main \u00e0 sa patiente, celle-ci retira aussit\u00f4t la sienne. Lorsqu\u2019il lui demanda la raison de ce geste, elle ne sut l\u2019expliquer. Des traces de l\u2019exp\u00e9rience pass\u00e9e s\u2019\u00e9taient donc inscrites dans ses circuits c\u00e9r\u00e9braux, sans aucun souvenir conscient.<br>Cette anecdote trouva son prolongement dans les recherches et l\u2019\u00e9laboration du concept de m\u00e9moire implicite. C\u2019est sur cette m\u00e9moire implicite que se fonde l\u2019impact de toutes les perceptions dites subliminales. De tr\u00e8s nombreuses exp\u00e9riences d\u00e9montrent qu\u2019en l\u2019absence de perception consciente, les sujets \u00e9taient capables de restituer le contenu d\u2019un <em>stimulus<\/em> qu\u2019ils consid\u00e9raient n\u2019avoir pas per\u00e7u. Comme nous l\u2019avons d\u00e9crit, la m\u00e9moire implicite se subdivise en m\u00e9moire proc\u00e9durale (savoir-faire moteurs) et \u00e9motionnelle. C\u2019est sa qualit\u00e9 \u00e9motionnelle qui nous importe ici. Son centre n\u00e9vralgique est l\u2019amygdale c\u00e9r\u00e9brale qui re\u00e7oit des informations par deux circuits&nbsp;: un circuit court thalamo-amygdalien et une voie corticale longue.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">M\u00e9moire implicite et compulsion de r\u00e9p\u00e9tition<\/h2>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire implicite, dans sa dimension inconsciente et agie, peut \u00eatre mise en lien avec les concepts psychanalytiques de r\u00e9p\u00e9tition ou de compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. La compulsion de r\u00e9p\u00e9tition pourrait alors \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une des formes de la m\u00e9moire implicite. La m\u00e9moire implicite d\u00e9signe les traces non conscientes d\u2019exp\u00e9riences pass\u00e9es. Nous pouvons dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une m\u00e9moire inconsciente, d\u2019une m\u00e9moire sans souvenir. Une forme de m\u00e9moire qui ne retient pas l\u2019exp\u00e9rience de son origine. La m\u00e9moire implicite ne peut \u00eatre volontairement convoqu\u00e9e. Elle se manifeste dans l\u2019\u00eatre et dans le faire sans se rapporter consciemment \u00e0 une inscription pass\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9p\u00e9tition est, elle aussi, une forme de m\u00e9moire. Elle est une mani\u00e8re de rappeler le pass\u00e9 par l\u2019\u00e9ternel retour du m\u00eame. Elle est un \u00e9cho de l\u2019infantile sur le mode actuel et vivant. Elle est la r\u00e9sonance, le prolongement sans fin des traces de l\u2019enfance, et a pour seul emploi de maintenir ces traces \u00e0 travers une multitude de contours. Elle pr\u00e9sentifie une histoire sans souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>La compulsion de r\u00e9p\u00e9tition est rang\u00e9e par Freud du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019acte. Cela signifie qu\u2019elle est une fa\u00e7on de dire, de vivre et d\u2019\u00e9prouver des \u00e9motions inconscientes qui, elles, ne sont pas d\u00e9chiffr\u00e9es. Elles habitent le patient qui de ce fait ne peut ni les regarder ni les consid\u00e9rer. Cette dimension inconsciente et agie caract\u00e9rise \u00e9galement la m\u00e9moire implicite. C\u2019est la raison pour laquelle celle-ci est difficilement observable scientifiquement et n\u00e9cessite l\u2019\u00e9laboration de tests tout \u00e0 fait sp\u00e9cifiques. Les protocoles de mise en \u00e9vidence de la m\u00e9moire implicite posent probl\u00e8me aux chercheurs dans la mesure o\u00f9 ceux-ci ne peuvent mettre en place des exp\u00e9rimentations o\u00f9 l\u2019on demanderait au sujet d\u2019accomplir une t\u00e2che inconsciemment. Certaines m\u00e9thodologies ont pu cependant \u00eatre cr\u00e9\u00e9es pour \u00e9valuer les effets de cette m\u00e9moire inconsciente (la plus connue d\u2019entre elles est \u201cl\u2019effet d\u2019amor\u00e7age\u201d qui s\u2019appuie sur l\u2019effet des perceptions subliminales).<\/p>\n\n\n\n<p>La compulsion de r\u00e9p\u00e9tition est d\u00e9termin\u00e9e par les influences de la petite enfance. La m\u00e9moire implicite \u00e9motionnelle est, elle aussi, au premier plan au cours de la petite enfance. Nous avons mentionn\u00e9 que l\u2019amygdale c\u00e9r\u00e9brale \u00e9tait son centre n\u00e9vralgique. L\u2019amygdale est une structure du cerveau fortement activ\u00e9e dans les \u00e9motions. Elle est plus ancienne dans sa formation (tant ontog\u00e9nique que phylog\u00e9n\u00e9tique) que l\u2019hippocampe, structure incontournable de la m\u00e9moire explicite.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette anciennet\u00e9 de la m\u00e9moire implicite inconsciente justifie son r\u00f4le primordial dans l\u2019empreinte des deux premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie. Ces ann\u00e9es sans souvenir parce que les structures n\u00e9cessaires \u00e0 la m\u00e9moire explicite ne sont pas encore matures. Cette empreinte des d\u00e9buts de la vie, Winnicott l\u2019a parfaitement d\u00e9crite, en particulier dans ses aspects traumatiques, dans son article sur <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em> (Winnicott, 1989). Freud employait le terme de traces mn\u00e9siques pour \u00e9voquer ces inscriptions inconscientes dans la m\u00e9moire. Corr\u00e9lativement \u00e0 la question de la m\u00e9moire implicite et de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition se pose la question de l\u2019oubli. Par quel processus, la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, inscrite dans la m\u00e9moire implicite, peut-elle se dissoudre dans la cure&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le d\u00e9gagement de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition et l\u2019oubli par interf\u00e9rence r\u00e9troactive<\/h2>\n\n\n\n<p>Le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019oubli en neuropsychologie prend diff\u00e9rentes formes. L\u2019une d\u2019elles est l\u2019oubli par interf\u00e9rence r\u00e9troactive. Il consiste \u00e0 ce qu\u2019une donn\u00e9e nouvelle tende \u00e0 effacer et \u00e0 prendre la place d\u2019une trace mn\u00e9sique ancienne appartenant au m\u00eame champ d\u2019informations. Comment conjuguer cette d\u00e9finition avec la question du d\u00e9gagement de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition dans le transfert&nbsp;? La r\u00e9p\u00e9tition s\u2019exprime en tous lieux, dans tous les endroits de la vie du sujet, mais c\u2019est dans la cure qu\u2019elle se d\u00e9ploie de fa\u00e7on la plus intelligible. Le transfert est bas\u00e9 sur un report, une substitution, et c\u2019est dans le cadre de la relation transf\u00e9rentielle que va agir la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. \u201cNous lui permettons l\u2019acc\u00e8s du transfert, cette sorte d\u2019ar\u00e8ne, o\u00f9 il lui sera permis de se manifester dans une libert\u00e9 quasi totale et o\u00f9 nous lui demandons de nous r\u00e9v\u00e9ler tout ce qui se dissimule de pathog\u00e8ne dans le psychisme du sujet.\u201d (Freud, 1914).<\/p>\n\n\n\n<p>La compulsion de r\u00e9p\u00e9tition est remise en jeu sur le terrain analytique, et l\u2019analyste pr\u00e9sentifie une r\u00e9ponse \u00e0 cette r\u00e9p\u00e9tition. Cette r\u00e9ponse s\u2019exprime par le cadre qu\u2019il met en place, ses attitudes et ses interpr\u00e9tations. L\u2019analyste incarne donc la r\u00e9ponse \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition et la cure analytique permet de rejouer la partie. La relation transf\u00e9rentielle accueille une r\u00e9\u00e9dition du m\u00eame, et par sa r\u00e9ponse in\u00e9dite, elle propose de d\u00e9velopper un ailleurs, une autre chose, une nouvelle voie qui prend la place de cette m\u00e9moire redondante.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous appara\u00eet alors que cette nouvelle voie est comparable \u00e0 celle qui agit dans l\u2019interf\u00e9rence r\u00e9troactive. Et nous en arrivons \u00e0 ce savoureux paradoxe&nbsp;: la psychanalyse permet d\u2019oublier. Elle permet d\u2019oublier certaines traces de la m\u00e9moire implicite en en inscrivant de nouvelles, d\u2019effacer certaines traces de cette m\u00e9moire inconsciente qui font contrainte et souffrance. La psychanalyse inscrit ces nouvelles traces par le biais de tout ce qui, adress\u00e9 au patient, ne constitue pas, \u00e0 proprement parler une interpr\u00e9tation. Nous ne reprendrons pas ici toutes les nuances techniques qui distinguent intervention, construction, interpr\u00e9tation\u2026 Nous \u00e9voquons ce qui, dans l\u2019analyse, exprime l\u2019implication de l\u2019analyste sans pour autant contrarier le mouvement transf\u00e9rentiel ou court-circuiter la parole de l\u2019analysant.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9voquons ce qui se re\u00e7oit comme un rien, ou avec le reste, par le patient dans le travail analytique. Ce qui n\u2019est pas per\u00e7u comme du sens. Ce sont \u00e0 notre avis, ces \u201cexp\u00e9riences correctrices\u201d comme les a nomm\u00e9es J. Godfrind, qui autorisent l\u2019oubli par interf\u00e9rence r\u00e9troactive. Nous leur pr\u00e9f\u00e9rons le terme de \u201cplus-value analytique\u201d. Cette plus-value analytique est bien s\u00fbr re\u00e7ue par ce qui constitue les traces les plus anciennes et les plus profondes de la personne de l\u2019analysant. Ce qui se re\u00e7oit en ces termes est donn\u00e9 dans l\u2019analyse par le biais de multiples aff\u00e9rences, verbales et infra-verbales, qui participent \u00e0 une s\u00e9curisation v\u00e9cue corporellement et psychiquement par le patient.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>la constance et la s\u00e9curit\u00e9 du cadre,<\/li><li>la voix et la prosodie de l\u2019analyste,<\/li><li>le fait qu\u2019il reste bienveillant,<\/li><li>le fait qu\u2019il garde sa place,<\/li><li>le fait qu\u2019il montre qu\u2019il comprend,<\/li><li>le fait qu\u2019il \u00e9coute,<\/li><li>le fait qu\u2019il se taise,<\/li><li>le fait qu\u2019il ait envie de parler\u2026<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Rappelons que cette s\u00e9curisation n\u2019a d\u2019effet mutatif que dans le transfert, et en r\u00e9ponse \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition du patient, c\u2019est ce qui la diff\u00e9rencie de la s\u00e9curisation convenue d\u2019autres approches psychoth\u00e9rapiques. Nous ne reviendrons pas sur l\u2019apport de Winnicott sur la question de la s\u00e9curit\u00e9 interne mais nous nous contenterons de le citer&nbsp;: \u201cSi un patient a besoin de qui\u00e9tude, alors on ne peut rien faire hormis la lui donner. Si on ne r\u00e9pond pas \u00e0 ce besoin, il n\u2019en r\u00e9sulte pas de la col\u00e8re&nbsp;; on reproduit simplement la situation de carence de l\u2019environnement qui a arr\u00eat\u00e9 les processus de croissance du <em>Self<\/em>.\u201d (Winnicott, 1954).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette s\u00e9curisation offerte \u00e0 nos patients se r\u00e9imprime sur l\u2019exp\u00e9rience \u00e9motionnelle douloureuse et permet son effacement par l\u2019oubli. L\u2019\u00e9prouv\u00e9 se transforme, la douleur s\u2019efface, mais l\u2019histoire, elle, n\u2019est en rien l\u2019objet de l\u2019oubli. Au contraire, le roman s\u2019\u00e9chafaude et le souvenir se construit. Car voil\u00e0 une autre propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience analytique, elle transforme l\u2019\u00e9prouv\u00e9 de la m\u00e9moire implicite en construction autobiographique de la m\u00e9moire \u00e9pisodique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La transformation de la r\u00e9p\u00e9tition en souvenir<\/h2>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire \u00e9pisodique, en neuropsychologie, est la m\u00e9moire des \u00e9v\u00e9nements. Elle n\u2019est pas consid\u00e9r\u00e9e comme une reproduction \u00e0 l\u2019identique du r\u00e9el. La neuropsychologie est loin d\u2019ignorer la dimension autoconstruite de la m\u00e9moire. Donc, pendant que la m\u00e9moire implicite se d\u00e9gage de ses effets en termes de compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, la m\u00e9moire explicite \u00e9pisodique (autobiographique) s\u2019enrichit. La m\u00e9moire implicite, inconsciente et agie de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition se transforme en rem\u00e9moration consciente de la m\u00e9moire autobiographique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les neurosciences, comme la psychanalyse, reconnaissent les connexions possibles entre ces diff\u00e9rentes formes de m\u00e9moire. Cette retranscription de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, c\u2019est-\u00e0-dire sa transformation en m\u00e9moire autobiographique est \u00e0 chaque fois une avanc\u00e9e symbolisante. Cette mise en sens autobiographique est reconnue par certains neuroscientifiques comme un besoin vital des processus de conscience humains. Lionel Naccache (Naccache, 2006) relate l\u2019histoire d\u2019une patiente, Madame R. M. B., souffrant de troubles neurologiques cons\u00e9cutifs \u00e0 une rupture d\u2019an\u00e9vrisme. Les l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales en cause (\u00e0 la face interne du lobe frontal gauche), outre les troubles de la m\u00e9moire et de l\u2019attention qu\u2019elles produisirent, modifi\u00e8rent \u201cprofond\u00e9ment le caract\u00e8re \u00e9motionnel et affectif de cette malade\u201d (cons\u00e9quence neurologique classique de ce type de l\u00e9sion) qui d\u00e8s lors \u201cmanifesta un tableau d\u2019indiff\u00e9rence affective profonde\u201d et se d\u00e9sint\u00e9ressa du sort de ses enfants, alors qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 jusque-l\u00e0 une m\u00e8re attentive. Quand on la questionnait \u00e0 ce sujet, elle construisait une interpr\u00e9tation de ses troubles consistant \u00e0 dire qu\u2019\u00e9tant pass\u00e9e si pr\u00e8s de la mort, sa conception des choses de la vie avait chang\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ce neurologue, cette patiente parmi d\u2019autres exemples cit\u00e9s, faisait la preuve de l\u2019incontournable exigence de fiction du processus conscient. Cette n\u00e9cessit\u00e9 n\u2019est pas con\u00e7ue comme l\u2019exclusivit\u00e9 des malades neurologiques, mais elle est attribu\u00e9e aux besoins ordinaires du fonctionnement neurocognitif conscient. La m\u00e9moire \u00e9pisodique autobiographique, et donc la construction en analyse, r\u00e9pondent \u00e0 l\u2019apport perceptif de la r\u00e9alit\u00e9, nourri par cette n\u00e9cessit\u00e9 fictionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychanalyse travaille \u00e0 une forme de m\u00e9tabolisation de la m\u00e9moire, capable comme l\u2019expriment certains neuroscientifiques, \u201cd\u2019interpr\u00e9ter\u201d et de \u201cdonner du sens\u201d. Comme nous pouvons le voir, il arrive m\u00eame que les terminologies neuroscientifique et psychanalytique se recoupent. De m\u00eame que se recoupent les formes et circonvolutions de la m\u00e9moire avec les lignes de force de la psychanalyse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Freud S. (1914), <em>Rem\u00e9moration, r\u00e9p\u00e9tition et perlaboration<\/em> in <strong>La technique psychanalytique<\/strong>, Paris, PUF 1994<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1915), <em>M\u00e9tapsychologie<\/em>, Paris, Gallimard, 1968<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1920), <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>, in <strong>Essais de psychanalyse<\/strong>, Paris, Payot 1984<\/p>\n\n\n\n<p>Godfrind J. (1994), <em>Transfert, compulsion et exp\u00e9rience correctrice<\/em>, in <strong>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/strong>, 58, 2.<\/p>\n\n\n\n<p>Naccache L. (2006), <em>Le nouvel inconscient<\/em>, Paris, Odile Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott D.W. (1954), expos\u00e9 sur les aspects m\u00e9tapsychologiques et cliniques de la r\u00e9gression dans le setting analytique ; propos rapport\u00e9s par J-P Lehmann (2004), <em>La clinique analytique de Winnicott<\/em>, Paris, Eres<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott D.W. (1989), <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em> et autres situations cliniques, Paris, Gallimard 2000.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9585?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis loin de penser que le psychologique flotte dans les airs et n\u2019a pas de fondements organiques Sigmund Freud (22 septembre 1898) &nbsp; Il n\u2019est pas inutile aujourd\u2019hui de tenter un \u00e9clairage des arguments d\u00e9cisifs de l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique par&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[1138],"auteur":[1867],"dossier":[],"mode":[61],"revue":[954],"type_article":[453],"check":[2023],"class_list":["post-9585","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-neurosciences","auteur-marylin-corcos","mode-gratuit","revue-954","type_article-recherche","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9585","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9585"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9585\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17118,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9585\/revisions\/17118"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9585"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9585"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9585"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9585"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9585"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9585"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9585"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9585"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9585"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}