{"id":9578,"date":"2021-08-22T07:30:15","date_gmt":"2021-08-22T05:30:15","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/de-lusage-du-transfert-une-conception-psychanalytique-2\/"},"modified":"2021-09-24T12:19:27","modified_gmt":"2021-09-24T10:19:27","slug":"de-lusage-du-transfert-une-conception-psychanalytique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/de-lusage-du-transfert-une-conception-psychanalytique\/","title":{"rendered":"De l&rsquo;usage du transfert : une conception psychanalytique"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas \u00e0 prouver qu\u2019il se suffit \u00e0 lui-m\u00eame. On croit qu\u2019on va faire un voyage, mais bient\u00f4t c\u2019est le voyage qui vous fait, ou vous d\u00e9fait.<footer>Nicolas Bouvier, L\u2019Usage du Monde<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pour des raisons \u00e9pist\u00e9mologiques et conjoncturelles, compte tenu des probl\u00e8mes que nous rencontrons actuellement autour de l\u2019article 52 (de la loi Sant\u00e9 publique d\u2019ao\u00fbt 2004), et dans notre souci de nous diff\u00e9rencier du champ des psychoth\u00e9rapies, j\u2019aborde la question de l\u2019usage psychanalytique du transfert, en me fondant sur une conception unitaire de la psychanalyse. Les d\u00e9terminations fauteuil\/divan, fauteuil\/fauteuil, psychodrame psychanalytique, me paraissent secondaires en ce qui concerne la conception et le traitement du transfert, dans le champ psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici d\u2019abord une anecdote que j\u2019ai v\u00e9cue, lorsque j\u2019animais un atelier de psychodrame avec une coll\u00e8gue pour des enfants entre trois et six ans. Un petit gar\u00e7on de quatre ans et demi vient vers moi et me dit&nbsp;: \u201cMonsieur S\u00e9dat, tu es un dinosaure, et moi, je suis un brontosaure. Donc je suis plus fort et je te tue.\u201d Je suis naturellement tomb\u00e9 par terre, parce qu\u2019il fallait que je m\u2019assigne \u00e0 la parole de ce jeune patient, et que, en dehors de l\u2019\u00e9cole, on peut entendre et prendre en compte ce qu\u2019il en est du transfert. Ce gar\u00e7on de quatre ans et demi faisait donc tr\u00e8s bien la diff\u00e9rence entre Jacques S\u00e9dat et le dinosaure, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il rep\u00e9rait sans peine la \u201ctierce personne\u201d que Freud introduit dans \u201cla psychologie de l\u2019hyst\u00e9rie\u201d, texte qui conclut ses <em>\u00c9tudes sur l\u2019hyst\u00e9rie<\/em> en en tirant les cons\u00e9quences.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le transfert, en contraignant l\u2019analyste \u00e0 revivre des s\u00e9quences du pass\u00e9 qui resurgissent de fa\u00e7on intemporelle, telles qu\u2019elles se sont produites, l\u2019analysant tente n\u00e9cessairement et exigiblement de situer l\u2019analyste du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un d\u00e9placement d\u2019objet. Freud \u00e9crit, en 1912, dans <em>La dynamique du transfert<\/em>&nbsp;: \u201cL\u2019aveu d\u2019un souhait interdit devient particuli\u00e8rement malais\u00e9 lorsqu\u2019il doit \u00eatre fait \u00e0 la personne m\u00eame qui en est l\u2019objet. Une pareille obligation fait na\u00eetre des situations \u00e0 peine concevables dans la vie r\u00e9elle. Pourtant, c\u2019est justement l\u00e0 o\u00f9 le patient cherche \u00e0 parvenir, quand il fait co\u00efncider le m\u00e9decin et l\u2019objet de ses motions affectives.\u201d \u00c9tymologiquement, le verbe allemand <em>zusammenfallen<\/em> signifie \u201cmettre ensemble\u201d. Il s\u2019agit bien l\u00e0 d\u2019un \u201cfaux rapport\u201d. Cette volont\u00e9 de symbiose, de reproduire du un, est \u00e0 rapprocher de l\u2019\u00e9tat fusionnel originaire m\u00e8re\/enfant, dans une relation de r\u00e9ciprocit\u00e9 qui fait souvent dire \u00e0 une m\u00e8re&nbsp;: \u201cil me fait une grippe\u201d, et qui constitue une foule \u00e0 deux.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyste est donc exigiblement \u201cmanipul\u00e9\u201d par le patient. Il s\u2019agit l\u00e0 de la logique du transfert qui n\u2019est pas une logique d\u2019implication, mais une logique d\u2019imputation. Dans le transfert, tout comme dans l\u2019hyst\u00e9rie, le patient met ce qu\u2019il ressent au compte de l\u2019autre, il pr\u00e9tend ne r\u00e9pondre qu\u2019\u00e0 la parole de l\u2019autre, mais en m\u00eame temps, il n\u2019a qu\u2019une demande&nbsp;: que l\u2019autre vienne l\u00e0 pour l\u2019interpr\u00e9ter. Ce que Dosto\u00efevski exprime \u00e0 sa fa\u00e7on dans <em>Les Fr\u00e8res Karamazov<\/em>&nbsp;: \u201cIl n\u2019y a point pour l\u2019homme, livr\u00e9 \u00e0 sa libert\u00e9, de souci plus constant que de chercher un Autre devant qui s\u2019incliner\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>La sc\u00e8ne du transfert est donc une sc\u00e8ne de symbiose, \u00e0 la limite extr\u00eame qui renvoie \u00e0 celle de la symbiose infantile. Le patient tente de \u201cconstituer une foule \u00e0 deux\u201d en hypnotisant son analyste, pr\u00e9cis\u00e9ment pour ne pas sortir de la sc\u00e8ne d\u2019un pass\u00e9 primordial. Le transfert constitue donc une r\u00e9sistance, r\u00e9sistance \u00e0 la rem\u00e9moration, par la contrainte de r\u00e9p\u00e9tition, c\u2019est-\u00e0-dire une r\u00e9sistance \u00e0 pouvoir temporaliser, historiciser ce qui vient dans l\u2019espace de la s\u00e9ance et dans le temps de la cure.<\/p>\n\n\n\n<p>La rem\u00e9moration met en lumi\u00e8re ce qui s \u2019 est pass\u00e9. On n\u2019est donc pas dans l\u2019histoire historique, mais dans l\u2019histoire psychique, l\u2019histoire d\u2019une \u00e2me, l\u2019histoire telle qu\u2019elle revient par la rem\u00e9moration et par ses effets qui, dans la vie, ne peuvent advenir que sous forme de r\u00e9p\u00e9tition. C\u2019est cette prise de conscience (<em>anerkenmen<\/em>) qui peut renvoyer le patient \u00e0 sa propre histoire dans une logique d\u2019implication -et non plus d\u2019imputation- o\u00f9 il pourra enfin devenir partie prenante de son pass\u00e9. Pour reprendre le propos de Dosto\u00efevski&nbsp;: \u201cCe qui nous arrive nous ressemble.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, la condition d\u2019\u00e9mergence du transfert dans l\u2019analyse, c\u2019est qu\u2019il y ait r\u00e9p\u00e9tition et r\u00e9sistance \u00e0 la rem\u00e9moration. En effet, si le transfert n\u2019est pas, sur la sc\u00e8ne psychanalytique, le d\u00e9placement atemporel de sc\u00e8nes pass\u00e9es qui ont marqu\u00e9 l\u2019analysant tel un arr\u00eat sur image, la sexualit\u00e9 infantile ne pourra pas venir au jour, et la n\u00e9vrose infantile ne pourra se manifester que sous forme de r\u00e9sistance.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi l\u2019analyste ne doit-il pas se tromper sur les demandes d\u2019amour de la part de l\u2019analysant, qui ne sont pas des amours au pr\u00e9sent, mais la possibilit\u00e9 de retrouver de vieilles amours pass\u00e9es et celles de la n\u00e9vrose infantile. Dans cette dimension de d\u00e9placement d\u2019objet, de relation d\u2019objet avec l\u2019analyste, \u201cce que l\u2019analysant vit comme r\u00e9el et actuel, doit \u00eatre reconduit au pass\u00e9\u201d par l\u2019analyste, \u00e9crit Freud, et cela, gr\u00e2ce au travail de rem\u00e9moration.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le 2 octobre 1907, avec <em>l\u2019Homme aux rats<\/em>, que Freud \u00e9nonce ce qui deviendra plus tard l\u2019un des versants de la r\u00e8gle fondamentale, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019analysant&nbsp;: \u201cJe l\u2019ai laiss\u00e9 libre de son commencement\u201d, \u00e9crit-il dans le <em>Journal d\u2019une analyse<\/em>. En d\u2019autres termes, Freud l\u2019a laiss\u00e9 libre de dire \u201cce qui lui vient \u00e0 l\u2019esprit\u201d (<em>was ihm einf\u00e4llt)<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, lors de la deuxi\u00e8me s\u00e9ance o\u00f9 <em>l\u2019homme aux rats<\/em> \u00e9voque les cruaut\u00e9s accomplies autrefois par son capitaine, Freud pr\u00e9cise&nbsp;: \u201c\u00c0 un moment donn\u00e9, comme je lui fais remarquer que je ne suis pas cruel moi-m\u00eame, il r\u00e9agit en m\u2019appelant \u201cMon capitaine\u201d. En effet, Ernst Lanzer ne venait pas voir le Docteur Freud mais rencontrer un psychanalyste, afin de pouvoir se faire entendre du \u201ccapitaine cruel\u201d. Ce que Freud, encore fig\u00e9 dans son savoir, n\u2019a pas saisi alors.<\/p>\n\n\n\n<p>Le transfert constitue donc une r\u00e9gression, un abandon \u00e0 la position de petit enfant pour lequel on doit tout faire, et qui, en outre, impose ce qu\u2019on doit lui faire ou dire. L\u2019oubli dans lequel se trouve le patient, l\u2019insistance \u00e0 revivre des sc\u00e8nes pass\u00e9es pour les faire vivre \u00e0 l\u2019analyste en tant que tierce personne, l\u2019obligent \u00e0 se mettre dans telle ou telle position (r\u00e9pondre \u201coui, mon capitaine\u201d, et non \u201coui, docteur Freud\u201d dont il n\u2019a que faire).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette apostrophe \u201cMon capitaine\u201d nous rappelle qu\u2019au-del\u00e0 d\u2019un d\u00e9placement d\u2019objet, l\u2019enjeu de l\u2019analyse r\u00e9side dans un d\u00e9placement de repr\u00e9sentations, o\u00f9 l\u2019analyste n\u2019est que le support des repr\u00e9sentations du patient. C\u2019est le point essentiel sur lequel Freud diff\u00e8re de Ferenczi qui traite le transfert comme une introjection, c\u2019est-\u00e0-dire comme un simple d\u00e9placement d\u2019objet, d\u2019o\u00f9 les imbroglios auxquels il s\u2019est souvent trouv\u00e9 confront\u00e9 en r\u00e9pondant \u00e0 l\u2019amour de certaines patientes.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s lors, on peut dire que, du point de vue du patient, il s\u2019agit non plus d\u2019une relation d\u2019objet avec l\u2019analyste, mais de faire de l\u2019analyste le support de ses repr\u00e9sentations, de d\u00e9placer sur l\u2019analyste les repr\u00e9sentations de ce qui s\u2019est v\u00e9cu dans le pass\u00e9 et a organis\u00e9 la n\u00e9vrose.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa d\u00e9termination initiale, le transfert n\u2019est pas d\u2019abord un amour de transfert, un amour de l\u2019analyste, mais la possibilit\u00e9, par la n\u00e9gativation des singularit\u00e9s m\u00eames de l\u2019analyste, d\u2019en faire le support de sc\u00e8nes de son pass\u00e9. Si on suit cet axe temporel, on se rend compte qu\u2019il scande diff\u00e9rentes constructions th\u00e9oriques de Freud, qui, toutes, concernent l\u2019\u00e9laboration de l\u2019objet. Telle est la vis\u00e9e que Freud signalait d\u00e8s la premi\u00e8re \u00e9dition des <em>Trois Essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>&nbsp;: \u201cIl nous appara\u00eet que nous nous repr\u00e9sentions la liaison entre la pulsion sexuelle (<em>Sexualtrieb<\/em>) et l\u2019objet sexuel sous une forme trop \u00e9troite. L\u2019exp\u00e9rience des cas consid\u00e9r\u00e9s comme anormaux nous apprend qu\u2019il existe dans ces cas une soudure (<em>Verl\u00f6tung<\/em>) entre pulsion sexuelle et objet sexuel, que nous risquons de ne pas voir en raison de l\u2019uniformit\u00e9 de la conformation normale, dans laquelle la pulsion semble porter en elle l\u2019objet. Nous sommes ainsi mis en demeure de rel\u00e2cher dans nos pens\u00e9es les liens entre pulsion et objet. Il est probable que la pulsion de genre (<em>Geschlechstrieb<\/em>) est d\u2019abord ind\u00e9pendante de son objet et que ce ne sont pas davantage les attraits de ce dernier qui d\u00e9terminent son apparition.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>On peut donc dire du transfert ce qu\u2019on peut dire de la croyance ou de la passion&nbsp;: le transfert, dans sa toute puissance, constitue les objets qu\u2019il investit, il pr\u00e9c\u00e8de les objets qu\u2019il investit et qu\u2019il va constituer. Il d\u00e9termine les conditions de leur apparition. C\u2019est ce qu\u2019illustre remarquablement le roman \u00e9pistolaire, <em>Les Lettres portugaises<\/em>, \u00e9crit par un homme, le comte de Guilleragues, qui imagine la correspondance adress\u00e9e par une religieuse portugaise \u00e0 un officier fran\u00e7ais. Dans la cinqui\u00e8me lettre, envoy\u00e9e apr\u00e8s le d\u00e9part de l\u2019officier, la religieuse lui \u00e9crit&nbsp;: \u201cJ\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 que vous m\u2019\u00e9tiez moins cher que ma passion.\u201d La passion, la croyance, le transfert pr\u00e9c\u00e8dent toujours l\u2019objet et l\u2019instituent comme objet. Ce que Jacques Lacan formule ainsi&nbsp;: \u201cLe transfert n\u2019est rien de r\u00e9el dans le sujet, sinon l\u2019apparition (\u2026) des modes permanents selon lesquels il constitue ses objets.\u201d D\u00e8s lors que l\u2019analysant montre une confiance \u00e0 se livrer et \u00e0 se d\u00e9mettre de soi en l\u2019autre, cela implique que l\u2019analyste se d\u00e9place dans le temps pour entendre ce qui lui est dit. L\u2019aptitude \u00e0 soutenir la position analyste, c\u2019est donc \u00eatre capable de se d\u00e9mettre de soi pour pouvoir se mettre \u00e0 la place d\u2019o\u00f9 l\u2019analysant souhaite \u00eatre entendu.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ses <em>Conseils aux m\u00e9decins<\/em>, en 1912, Freud \u00e9nonce enfin ce qui est la r\u00e8gle fondamentale, dans sa double polarit\u00e9. Du c\u00f4t\u00e9 du patient, laisser surgir les pens\u00e9es, pour qu\u2019on puisse \u201cse laisser surprendre par tout fait inattendu\u201d. Ce que Freud n\u2019a pr\u00e9cis\u00e9ment pas su mettre en application avec <em>l\u2019Homme aux rats<\/em>, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. Du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019analyste, Freud ajoute un corr\u00e9lat (<em>Gegenst\u00fcck<\/em>) qui a curieusement \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 de c\u00f4t\u00e9 ou est m\u00eame pass\u00e9 inaper\u00e7u&nbsp;: \u201cIl devra, selon les besoins du patient, osciller (<em>zwingen<\/em> en allemand, <em>swing<\/em> en anglais) d\u2019une position psychique \u00e0 une autre, ni sp\u00e9culer ni ruminer pendant le temps qu\u2019il analyse\u201d. Le terme de \u201cposition psychique\u201d (<em>psychische Einstellung<\/em>) est capital pour qualifier la clinique freudienne&nbsp;: il renvoie au terme <em>Stelle<\/em> qui signifie \u201cplace\u201d. La position psychique d\u00e9coule de la place dans laquelle on a \u00e9t\u00e9 mis dans son enfance, elle d\u00e9pend de la place qu\u2019on peut ou qu\u2019on veut choisir \u00e9ventuellement plus tard. Et c\u2019est \u00e9galement la place o\u00f9 l\u2019on va mettre l\u2019analyste, en l\u2019obligeant \u00e0 se d\u00e9placer, \u00e0 osciller \u201cselon les besoins du patient\u201d. Freud pr\u00e9cise plus loin&nbsp;: \u201cIl doit tourner vers l\u2019inconscient \u00e9metteur du malade son propre inconscient en tant qu\u2019organe r\u00e9cepteur, se r\u00e9gler sur l\u2019analys\u00e9 comme le r\u00e9cepteur du t\u00e9l\u00e9phone est r\u00e9gl\u00e9 sur la platine.\u201d Il n\u2019est peut-\u00eatre pas inutile de rappeler que c\u2019est dans le m\u00eame contexte que Freud parle, \u00e0 propos de l\u2019analyste, de \u201cpurification psychanalytique\u201d, et non de psychanalyse pure, contrairement \u00e0 ce qui a souvent \u00e9t\u00e9 entendu par la suite.<\/p>\n\n\n\n<p>La position psychique est l\u2019effet psychique produit par la place o\u00f9 l\u2019on se met. Cette d\u00e9couverte permet \u00e0 Freud d\u2019opposer radicalement deux positions dans <em>Le D\u00e9but du traitement<\/em>&nbsp;: \u201cLors des tout premiers d\u00e9buts de la psychanalyse, en consid\u00e9rant les choses d\u2019une position de pens\u00e9e intellectualiste (<em>intellektualisticher Denkeinstellung<\/em>), nous avons attribu\u00e9 une grande valeur \u00e0 faire conna\u00eetre au patient (donc de l\u2019ext\u00e9rieur, d\u2019une position de savoir h\u00e9g\u00e9monique) ce qu\u2019il avait oubli\u00e9. Ce faisant, nous ne faisions plus de diff\u00e9rence entre notre savoir et le sien.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Freud avance donc ici que lorsque l\u2019analyste se situe dans une position de savoir et fournit de la th\u00e9orie ou sa th\u00e9orie \u00e0 l\u2019analysant, il fait la m\u00eame chose que ce que fait l\u2019analysant, mais d\u2019une autre fa\u00e7on&nbsp;: l\u2019analysant ne veut faire qu\u2019un avec l\u2019analyste, dans une position psychique o\u00f9 ils peuvent \u00eatre ensemble. Tous deux se retrouvent alors dans ce qu\u2019on pourrait appeler une position d\u2019\u00e9tat maniaque, dans lequel on ne fait plus la diff\u00e9rence entre les pens\u00e9es de l\u2019un et les pens\u00e9es de l\u2019autre. On ne sait plus quelles sont les productions du sujet. On a d\u00e8s lors affaire \u00e0 des pens\u00e9es apatrides, qui viennent ainsi se loger dans un sujet d\u00e9territorialis\u00e9. Cette \u201cposition de pens\u00e9e intellectualiste\u201d ne se distingue gu\u00e8re, en fait, de celle de l\u2019hypnotiseur qui \u201cmet ses mots dans ceux de l\u2019autre\u201d -ou du \u201csuggesteur\u201d pour employer un n\u00e9ologisme en vogue-, puisque dans ce cas, l\u2019analyste introduit, introjecte sa th\u00e9orie dans l\u2019espace psychique de l\u2019analysant. Dans chacun de ces cas, on entend arraisonner l\u2019autre pour le mettre \u00e0 une place qu\u2019on d\u00e9termine, dans une position de savoir parano\u00efaque, n\u00e9gatrice de la subjectivit\u00e9 de l\u2019autre. Nous rejoignons ici ce que Freud \u00e9crivait \u00e0 Jung, dans la lettre qui accompagnait l\u2019envoi des <em>Th\u00e9ories sexuelles infantiles<\/em>&nbsp;: \u201cD\u2019ailleurs, naturellement, qui utilise l\u2019hypnose ne trouve pas la sexualit\u00e9. Elle est alors comme \u00e9vacu\u00e9e.\u201d L\u2019hypnose, comme toute posture th\u00e9rapeutique qui privil\u00e9gie la position du psychoth\u00e9rapeute sur celle du patient, ne peut qu\u2019\u00e9tablir un rapport fort \/faible (l\u2019une des th\u00e9ories sexuelles infantiles), dans lequel l\u2019histoire du sujet s\u2019efface au profit de la parole du th\u00e9rapeute.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyste doit donc laisser toute sp\u00e9culation, toute rumination mentale pendant la dur\u00e9e du travail, et se mobiliser de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir, dans le strict espace de la s\u00e9ance, entendre les choses \u00e0 partir du lieu et du moment o\u00f9 elles ont \u00e9t\u00e9 v\u00e9cues ou \u00e9nonc\u00e9es une premi\u00e8re fois, et sont souvent rest\u00e9es non entendues, inou\u00efes. Le transfert pr\u00e9c\u00e8de ce qu\u2019il rencontre et il s\u2019instaure sans qu\u2019on ait \u00e0 le forcer, dans la fa\u00e7on dont l\u2019analysant aborde l\u2019analyste. Il est donc inutile de vouloir susciter le transfert pour qu\u2019il existe.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit plut\u00f4t de le \u201cdeviner\u201d (<em>erraten<\/em>), c\u2019est-\u00e0-dire deviner la position o\u00f9 l\u2019analysant entend mettre l\u2019analyste. \u201cL\u2019analyste doit alors, avant toute chose, commencer par la d\u00e9couverte de ce transfert.\u201d De par la position m\u00eame de l\u2019analyste, l\u2019activit\u00e9 psychanalytique inaugure en quelque sorte le d\u00e9clin de l\u2019interpr\u00e9tation, au profit de la perlaboration, ou selon la formulation de Piera Aulagnier, la capacit\u00e9 de la psych\u00e9 \u00e0 s\u2019interpr\u00e9ter elle-m\u00eame. Ce que Freud dit en d\u2019autres termes dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>&nbsp;: \u201cLe malade doit bien avoir en quelque fa\u00e7on raison.\u201d C\u2019est en effet toujours le malade qui a raison, pas l\u2019analyste. La parole de l\u2019analysant a donc le pouvoir de d\u00e9placer l\u2019analyste au lieu d\u2019o\u00f9 son pass\u00e9 peut \u00eatre entendu, et c\u2019est la parole qui a cette capacit\u00e9 &#8211; comme toutes les paroles qui nous ont marqu\u00e9s dans notre enfance &#8211; d\u2019assigner l\u2019autre \u00e0 une place psychique d\u2019o\u00f9 l\u2019analysant peut \u00eatre entendu. Parole allocutive et non d\u00e9locutive.<br>\u00c0 partir de cette d\u00e9couverte fondamentale, le transfert n\u2019est plus pour Freud un transfert sur l\u2019objet-analyste, mais un d\u00e9placement de repr\u00e9sentations sur l\u2019analyste qui n\u2019en est que le support. L\u2019analyste se doit donc, m\u00e9thodologiquement, d\u2019\u00eatre une personne fondamentalement d\u00e9plac\u00e9e, d\u00e9pla\u00e7able. II doit \u00eatre cet \u201chomme sans qualit\u00e9s\u201d, qui n\u2019est l\u00e0 que pour repr\u00e9senter les absents de l\u2019histoire du sujet, le capitaine cruel pour <em>l\u2019homme aux rats<\/em>, le dinosaure pour le jeune gar\u00e7on dont je parlais au d\u00e9but\u2026<br>\u201cDu fait de l\u2019ignorance (de l\u2019\u00e9tiologie des n\u00e9vroses), la n\u00e9vrose appara\u00eet g\u00e9n\u00e9ralement comme une sorte de \u201cjeune fille venue d\u2019une terre \u00e9trang\u00e8re\u201d (<em>M\u00e4dchen aus der Fremde<\/em>). Ne sachant d\u2019o\u00f9 elle vient, on s\u2019attend \u00e0 la voir un jour dispara\u00eetre.\u201d Dispara\u00eetre, si l\u2019analyste ne s\u2019applique pas \u00e0 entendre cette langue \u00e9trang\u00e8re, s\u2019il n\u2019accepte pas le bilinguisme fondamental de la rencontre analytique. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment une indication venue de loin, \u201cvenue d\u2019une terre \u00e9trang\u00e8re\u201d qui permet de penser aussi la parole de l\u2019analyste. Nos analysants sont des bless\u00e9s, il faut leur parler doucement, comme \u00e0 quelqu\u2019un qui revient de loin. Compte tenu de la c\u00e9cit\u00e9 des analystes \u00e0 lire Freud et \u00e0 oublier la diff\u00e9rence entre position intellectualiste de savoir et position psychique, il n\u2019y a pas lieu de s\u2019\u00e9tonner de la parole vide de certains patients, faute de r\u00e9cepteur.<br>Ce qui constitue le cadre analytique, c\u2019est donc bien le processus analytique en tant que tel, en tant qu\u2019analyseur du transfert. On peut donc soutenir que ce n\u2019est pas le transfert en lui-m\u00eame, mais que c\u2019est la conception analytique du transfert qui constitue le discriminant de toute v\u00e9ritable position analytique.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9578?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas \u00e0 prouver qu\u2019il se suffit \u00e0 lui-m\u00eame. On croit qu\u2019on va faire un voyage, mais bient\u00f4t c\u2019est le voyage qui vous fait, ou vous d\u00e9fait. 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