{"id":9543,"date":"2021-08-22T07:30:11","date_gmt":"2021-08-22T05:30:11","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-bete-humaine-2\/"},"modified":"2021-09-22T15:50:29","modified_gmt":"2021-09-22T13:50:29","slug":"la-bete-humaine","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-bete-humaine\/","title":{"rendered":"La b\u00eate humaine"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;Ce qui \u00e9l\u00e8ve l\u2019homme par rapport \u00e0 l\u2019animal, ce n\u2019est que la conscience qu\u2019il a d\u2019\u00eatre un animal&nbsp;\u00bb.<footer>Hegel.<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;L\u2019homme est une corde tendue entre l\u2019animal et le surhomme, une corde au-dessus d\u2019un abyme&nbsp;\u00bb.<footer>Nietzche.<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019homme est pourvu, contrairement \u00e0 l\u2019animal (et ce jusqu\u2019\u00e0 preuve du contraire), d\u2019une conscience r\u00e9flexive, qui lui permet de se penser, c\u2019est-\u00e0-dire de penser quelque chose de ce qui lui arrive ou mieux de ce qui l\u2019affecte, (de l\u2019ext\u00e9rieur, comme de l\u2019int\u00e9rieur) mais aussi de penser sa pens\u00e9e, de se poser en position <em>m\u00e9ta.<\/em> Si le <em>cogito<\/em> est le point de d\u00e9part de la conscience et de la vie sociale, il est aussi ce que les \u00ab&nbsp;psy&nbsp;\u00bb ne cessent de rappeler, des cognitivistes aux nouveaux moralistes en passant par les psychanalystes chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, une praxis m\u00e9dicale. Le <em>Littr\u00e9<\/em> rapproche penser et panser et m\u00e9decine et m\u00e9ditation&#8230; la pens\u00e9e soigne, parfois m\u00eame gu\u00e9rit, mais parfois encore elle ne fait que colmater, quand elle devient f\u00e9tiche (sch\u00e8me de pens\u00e9e, idiome psychanalytique). Hegel et Nietzche rappellaient avant tous les neurobiologistes et les g\u00e9n\u00e9ticiens (mod\u00e8les animaux, continuit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique, patrimoine g\u00e9n\u00e9tique commun avec le singe Bonobo) que la diff\u00e9rence entre l\u2019homme et l\u2019animal \u00e7a n\u2019est pas grand-chose&#8230; mais ce pas grand-chose, \u00e7a n\u2019est pas rien sauf quand l\u2019homme s\u2019oublie, et que comme le soulignait Freud<sup>1<\/sup> dans <em>Malaise dans la civilisation<\/em>, il retrouve dans ses comportements gr\u00e9gaires son animalit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le singe sans effort devint l\u2019homme lequel un peu plus tard d\u00e9sagr\u00e9gea l\u2019atome<sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb. Cette conscience r\u00e9flexive qui na\u00eet d\u00e8s la premi\u00e8re ann\u00e9e, pose question au petit d\u2019homme, lors de sa fameuse premi\u00e8re confrontation \u00e0 un miroir, cet objet inanim\u00e9 que notre reflet anime magiquement et de qui, d\u00e8s lors, par excellence, on peut se poser la question de savoir s\u2019il a une \u00e2me&#8230; ou si il y a quelqu\u2019un dedans ou derri\u00e8re comme s\u2019interrogent innocemment les enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>La surface d\u2019eau ou le cristal de ce miroir, refl\u00e8te une r\u00e9alit\u00e9 qui a ceci de particulier qu\u2019elle n\u2019est pas en lui, mais hors de lui. Ce n\u2019est pas comme celle perceptible dans le miroir du visage humain maternel, le premier miroir sur le chemin de toute vie, qui a plus \u00e0 voir avec la r\u00e9alit\u00e9 de soi en l\u2019autre\u2026 et de l\u2019autre en soi. Surtout si ce miroir humain se laisse p\u00e9n\u00e9trer et parfois brouiller. De quoi alors en effet, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre mir\u00e9, contempl\u00e9 et r\u00e9fl\u00e9chi, se r\u00e9fl\u00e9chir, m\u00e9diter, s\u2019admirer ou se ruminer.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant d\u2019abord s\u2019en \u00e9tonne, puis peut-\u00eatre s\u2019en enorgueillit un moment, mais surtout arrive rapidement \u00e0 en douter. D\u2019autant que l\u2019image est invers\u00e9e\u2026 ce qui ne le lasse pas de le laisser perplexe\u2026 \u00e0 ma droite sur moi\u2026 \u00e0 ma gauche dans le miroir&nbsp;? Cette inversion est le premier signe qui lui indique qu\u2019il faut se m\u00e9fier de ce qu\u2019il croit \u00eatre la r\u00e9alit\u00e9, \u2026 de ses sources et de ses simulacres. Souvent, doutant donc de son propre reflet dans le miroir, il cherche ce qui derri\u00e8re ce miroir pense ainsi pouvoir se cacher. Personne\u2026 il n\u2019y a personne\u2026 vous \u00eates seul mais avec vous-m\u00eame et \u00e7a va \u00eatre dur de sortir de vous-m\u00eame, semble dire le miroir. Le miroir devient en effet un objet magnifique en ce qu\u2019il confirme la r\u00e9alit\u00e9 psychique de l\u2019enfant en affirmant son unit\u00e9 corporelle dont il ne se savait pas aussi possesseur. Mais le miroir devient aussi un objet mal\u00e9fique comme il va bient\u00f4t le lire dans les contes&nbsp;: voil\u00e0 que l\u2019on s\u2019aper\u00e7oit en effet que l\u2019on s\u2019expose soi et ses secrets d\u00e9sirs\u2026 continuellement et sans possibilit\u00e9 de ma\u00eetrise (sauf \u00e0 fermer les yeux, ce que font souvent les enfants pour ne pas \u00eatre vus). Nous sommes transparents, et aussi plus expos\u00e9s au regard des autres qu\u2019on ne le pensait.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette premi\u00e8re confrontation du petit d\u2019homme au miroir, c\u2019est peut-\u00eatre donc la jubilation d\u2019\u00eatre corps et \u00e2me mais aussi et dans le m\u00eame temps la fin de l\u2019innocence. Au moment m\u00eame o\u00f9 nous nous voyons, l\u2019on d\u00e9couvre notre point aveugle. Dans le m\u00eame temps o\u00f9 le miroir lui dit que sa r\u00e9alit\u00e9 interne pourrait \u00eatre visible aux autres au travers des \u00e9motions qu\u2019elle imprime sur son visage, des rougeurs dont elle colore son corps, et des tremblements dont elle affuble ses mains, et donc qu\u2019elle existe dans le r\u00e9el, il l\u2019avertit de la surexposition de ce monde interne au regard des autres. Il va falloir prendre en compte cette nouvelle donne qui lui permet de transmettre plus que de simplement communiquer, mais qui peut aussi le d\u00e9voiler\u2026 jusqu\u2019\u00e0 litt\u00e9ralement le mettre \u00e0 nu. Le nombre d\u2019animaux \u00e0 qui la science reconna\u00eet aujourd\u2019hui une conscience r\u00e9flexive va croissant. Apr\u00e8s notre cousin le singe et d\u2019improbables mangoustes, voil\u00e0 qu\u2019un \u00e9l\u00e9phant \u00e0 qui on avait mis un pansement sur la t\u00eate et qui s\u2019aventurait et s\u2019\u00e9vertuait, au miroir, \u00e0 vouloir l\u2019\u00f4ter, vient rejoindre le cort\u00e8ge de ceux qui sur cette terre r\u00e9fl\u00e9chissent sur eux-m\u00eames en se r\u00e9fl\u00e9chissant\u2026 \u00e0 leurs risques et p\u00e9rils.<\/p>\n\n\n\n<p>On raconte qu\u2019un perroquet g\u00e9nial, au vocabulaire riche d\u2019une centaine de mots et qui pouvait sans coup f\u00e9rir tenir une conversation avec n\u2019importe quel \u00eatre humain dou\u00e9 de parole, s\u2019est vu malencontreusement refus\u00e9 l\u2019acc\u00e8s au Saint des Saints de la conscience r\u00e9flexive. Une chercheuse un peu trop excit\u00e9e eut, trop brutalement semble-il, l\u2019intuition d\u2019un r\u00e9sultat positif de l\u2019exp\u00e9rience qui consistait \u00e0 mettre cet animal aussi bavard au miroir pour v\u00e9rifier s\u2019il pouvait en dire quelque chose. Aussit\u00f4t pens\u00e9, aussit\u00f4t fait. Imm\u00e9diatement l\u2019animal s\u2019\u00e9cria&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qui c\u2019est \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb, accompagn\u00e9 presque simultan\u00e9ment par la r\u00e9ponse joyeuse de la chercheuse&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais c\u2019est toi&nbsp;!&nbsp;\u00bb. On ne saura donc jamais s\u2019il l\u2019aurait trouv\u00e9 tout seul&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-il en \u00eatre diff\u00e9remment pour le petit d\u2019homme qui, comme le rappelait Winnicott, n\u2019existe pas tout seul, en dehors de son environnement et qui contrairement \u00e0 Lacan n\u2019entrevoyait pas la jubilation de l\u2019enfant au miroir sans la pr\u00e9sence de sa m\u00e8re \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s&nbsp;? Peut-il en \u00eatre diff\u00e9remment pour tout homme\u2026 c\u2019est bien l\u2019autre qui me pense et me fait penser quand il m\u2019octroie la gr\u00e2ce d\u2019une tr\u00eave d\u2019avec moi-m\u00eame, par sa simple pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>Rappelons \u00e0 ceux qui pensent que nous ne descendons pas du singe, mais du poisson, que ce cousin, jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui et jusqu\u2019\u00e0 preuve du contraire, ne dispose pas de conscience r\u00e9flexive, et que si d\u2019aventure vous le surprenez \u00e0 s\u2019abandonner dans son bocal \u00e0 la m\u00e9lancolie jusqu\u2019\u00e0 en mourir d\u2019ennui, il vous suffit de lui adjoindre un compagnon ou \u00e0 d\u00e9faut de placer un miroir devant le bocal pour qu\u2019instantan\u00e9ment il recouvre un peu de joie de vivre\u2026 et qu\u2019il se remette \u00e0 tourner en rond.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette exp\u00e9rience ne donne cependant pas toujours un r\u00e9sultat aussi rassurant. On raconte ainsi que face \u00e0 leurs images dans un miroir les <em>rumble fisch<\/em> (litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;poisson de grondement&nbsp;\u00bb) se battent contre leur propre reflet sur les parois de l\u2019aquarium, jusqu\u2019\u00e0 en mourir. Le probl\u00e8me, c\u2019est que personne ne saurait dire ce que voient ces poissons-limites si susceptibles, voire sensitifs, en leur miroir. Inconscience r\u00e9flexive&nbsp;? <em>Rumble Fish<\/em> est un magnifique film m\u00e9taphorique de Francis Ford Coppola (titre fran\u00e7ais <em>Rusty James<\/em>, 1984) sur l\u2019adolescence limite. Ce film est presque enti\u00e8rement en noir et blanc, \u00e0 l\u2019exception notable de ces poissons pulsionnels et sensibles qui s\u2019acharnent contre leur propre reflet. Comme si pour cette esp\u00e8ce de poisson narcissique le miroir ne se laissait pas aussi ais\u00e9ment p\u00e9n\u00e9trer que l\u2019onde pure. Comme le dit Denis de Rougemont<sup>3<\/sup>: \u00ab&nbsp;Tant que les animaux ne parleront pas, toutes les hypoth\u00e8ses sont permises.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Insistons\u2026 les animaux n\u2019ont que le nom qu\u2019on leur donne\u2026 leur nom m\u00eame n\u2019est qu\u2019une d\u00e9cision humaine\u2026 Alors leurs actes&nbsp;! Ne r\u00e9ifions pas pour autant le langage, l\u2019homme est le seul animal parlant, mais c\u2019est tout de suite pour se raconter des histoires jusqu\u2019\u00e0 devenir, \u00e0 force d\u2019y croire, un animal religieux. La facult\u00e9 la plus importante de l\u2019homme, c\u2019est bien l\u2019imagination (\u00e0 ne pas confondre avec les capacit\u00e9s d\u2019abstraction dont peuvent faire preuve certains animaux). Le psychisme <em>per se<\/em>, c\u2019est l\u2019\u00e9laboration imaginative qui s\u2019appuie sur le fantasme pour peu ou prou s\u2019en distinguer\u2026 ne serait-ce que parce que le fantasme, en la mati\u00e8re biologique pulsatile qui le nourrit, et en tant qu\u2019organisateur de la vie sexuelle infantile, comporte plus de risque et donne moins de libert\u00e9. Le biologique n\u2019a pas d\u2019id\u00e9e, ni d\u2019intention\u2026 C\u2019est la tyrolienne que l\u2019homme doit installer au-dessus de l\u2019ab\u00eeme nietzsch\u00e9en qui donne du sens \u00e0 ses secr\u00e9tions chimiques. Pas certain que comme pour l\u2019homme, l\u2019animal voit d\u00e9filer toute sa vie au moment du mourir&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le propre de l\u2019homme qui le diff\u00e9rencie fondamentalement de l\u2019animal et que magnifie Francis Bacon dans ses toiles, m\u00eame et surtout quand il expose l\u2019animalit\u00e9 de l\u2019homme dans ses figures de babouins et de chiens errants ahuris de voir leur cha\u00eene bris\u00e9e, c\u2019est sa conscience r\u00e9flexive enferm\u00e9e dans un corps pulsionnel source de plus de d\u00e9saccord que d\u2019accord, son aptitude au-del\u00e0 de sentir et jouir, \u00e0 tomber amoureux, sa capacit\u00e9 de rire de l\u2019horreur en lui (\u00ab&nbsp;un d\u00e9sespoir joyeux&nbsp;\u00bb), et le fait qu\u2019il sache qu\u2019il meurt quand on le tue. Qui niera que ces quatre aptitudes ne soient li\u00e9es&nbsp;? Ces quatre aptitudes se mixent et aboutissent \u00e0 cette qualit\u00e9 qui ne laisse pas d\u2019impressionner&nbsp;: sa capacit\u00e9 de dire non, sa libert\u00e9 de choisir de se refaire et non de suivre son origine bestiaire.<\/p>\n\n\n\n<p>On dit aussi depuis Bergson que \u00ab&nbsp;le propre de l\u2019Homme c\u2019est le rire&nbsp;\u00bb et depuis Pline que \u00ab&nbsp;l\u2019Homme est un animal qui pleure&nbsp;\u00bb. Bref c\u2019est un grand affectif et sa pens\u00e9e m\u00eame en est toujours toute troubl\u00e9e et ne peut \u00eatre jamais consid\u00e9r\u00e9e comme une pens\u00e9e-concept pure de tout \u00e9moi. D\u2019aucuns de Bentham \u00e0 Derrida<sup>4<\/sup> s\u2019interrogent&nbsp;: si l\u2019on ne sait encore si l\u2019animal \u00e9prouve des sentiments, on est s\u00fbr qu\u2019il peut souffrir\u2026 et souffrir n\u2019est-ce pas le d\u00e9but de la pens\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mais lorsqu\u2019un enfant martyrise un animal dans les balbutiements curieux de sa premi\u00e8re rencontre avec son sadisme, c\u2019est peut-\u00eatre parce que son ignorance-innocence l\u2019emp\u00eache de se projeter dans cet autre de la m\u00eame esp\u00e8ce que lui. D\u00e8s qu\u2019il prend conscience de ce qu\u2019il fait\u2026. dans la majorit\u00e9 des cas il s\u2019arr\u00eate et s\u2019\u00e9meut de ce qu\u2019il lit dans le regard de la b\u00eate bless\u00e9e. Demander \u00e0 un animal (et aussi il est vrai \u00e0 certains hommes) la m\u00eame chose\u2026 est infantile. Ajoutons que l\u2019homme est un animal qui jouit de ses fantasmes (il cherche moins les cycles de reproduction que son plaisir) et se pose des questions \u00e0 lui-m\u00eame, avant qu\u2019aux autres. Bref encore, c\u2019est un grand amoureux sensuel, un croyant qui se raconte des histoires quand il est seul, et m\u00eame quand il est en couple ou en groupe\u2026 auto-\u00e9rotismes obligent. Ainsi donc il pense souvent de fa\u00e7on paradoxale ce qui l\u2019\u00e9meut\u2026 il ne peut s\u2019emp\u00eacher de se faire, non une id\u00e9e mais des id\u00e9es, parfois m\u00eame un sentiment de son animalit\u00e9. Et les id\u00e9es \u00e7a peut modifier la biologie. Y a qu\u2019\u00e0 voir en amour&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Son animalit\u00e9, c\u2019est son comportement m\u00fb par le biologique. Son humanit\u00e9, une fois sa mati\u00e8re somatique investie, en son corps, c\u2019est la possibilit\u00e9 comme le dit Lautr\u00e9amont d\u2019acc\u00e9der \u00e0 \u00ab&nbsp;la conscience de ce qu\u2019il est pendant qu\u2019il pousse&nbsp;\u00bb et d\u2019y r\u00e9agir non par un acte de d\u00e9charge, ou par un comportement op\u00e9ratoire, mais par une conduite sous-tendue par une pens\u00e9e et un fantasme plus ou moins dict\u00e9s par des id\u00e9aux individuels et collectifs\u2026 avec donc plus ou moins un espace de libert\u00e9\u2026 pour un libre arbitre. Ce qui pousse dans le corps de l\u2019homme n\u2019a peut-\u00eatre pas grand-chose de sp\u00e9cifique par rapport \u00e0 ce qui pousse dans le corps de l\u2019animal. Apparemment, nulle intentionnalit\u00e9 dans les excitations primitives qui nourriraient les premi\u00e8res impulsions du corps. Mais ce corps de l\u2019homme est aim\u00e9 et manipul\u00e9, et ce tr\u00e8s t\u00f4t, par des hommes et des femmes qui ont des intentions et surtout des d\u00e9sirs inconscients pour lui, ce qui le rend, et c\u2019est l\u00e0 sa singularit\u00e9 par rapport \u00e0 l\u2019animal&nbsp;: sp\u00e9culaire, jouissif, d\u00e9sirant, imaginaire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t \u00e9tabli dans un cadre et bien mis en \u00e9vidence par L\u00e9vi-Strauss, un scientifique qui n\u2019\u00e9ludait pas la question de la place essentielle de l\u2019investigateur dans son investigation&nbsp;: celui de la prohibition de l\u2019inceste et de l\u2019int\u00e9gration dans un syst\u00e8me de parent\u00e9. Les dimensions qu\u2019impose ce cadre ne sont pas biologiques mais bien culturelles et sociales, et elles vont avoir un impact majeur sur une autre diff\u00e9rence essentielle entre l\u2019homme et l\u2019animal&nbsp;: les liaisons complexes et dangereuses entre sexualit\u00e9 et reproduction. Liaison incontournable, pour un temps encore, de la chair et de la procr\u00e9ation dont on ne dira jamais assez qu\u2019elle est la matrice \u00ab&nbsp;perverse&nbsp;\u00bb de la cr\u00e9ation artistique et de la croyance en Dieu. Pas moins&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ce pr\u00e9ambule pour annoncer que ni le comportementalisme, ni le biologisme ne seront suffisants \u00e0 comprendre la violence pulsionnelle des hommes plus ou moins \u00e9troitement contenue par leur subjectivit\u00e9. Une subjectivit\u00e9 ontologiquement marqu\u00e9e chez l\u2019homme qui fait qu\u2019il est loin d\u2019\u00eatre rationnel lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9meut de son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>En tout \u00e9tat de cause on peut r\u00eaver, enfant, avec Walt Disney (le pire du kitsch et du chromo) que certains animaux soient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, mais d\u2019aucun d\u2019eux on ne pourra dire qu\u2019il aurait le d\u00e9sespoir joyeux. Paradoxe humain rencontr\u00e9 chez l\u2019humain\u2026 qui lui permet de vivre avec\u2026 et parfois de s\u2019en sortir.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut imaginer avec Walt Disney des animaux qui tombent amoureux, pour peu qu\u2019on leur pr\u00eate des sentiments humains, mais qui peut dire dans la vie animale que l\u2019attachement d\u2019une b\u00eate \u00e0 une autre renvoie \u00e0 un sentiment amoureux tel qu\u2019il conduit parfois chez l\u2019homme \u00e0 la conversion, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019identification\u2026 d\u2019une b\u00eate \u00e0 l\u2019autre&nbsp;? Les animaux sont-ils capables de passion ou de transfert&nbsp;? Peu probable car passion et transfert sont li\u00e9s \u00e0 l\u2019imm\u00e9diat du coup de foudre, mais aussi \u00e0 ce que celui-ci masque&nbsp;: cette rencontre avait \u00e9t\u00e9 bien moins que spontan\u00e9e, pr\u00e9par\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait par l\u2019histoire de chacun des sujets et la m\u00e9moire qu\u2019ils en conservaient. \u00c9cho libidinal plus souvent que hasard et contingence&nbsp;! Les psychologues \u00e9volutifs ont montr\u00e9 que nos cousins les chimpanz\u00e9s pouvaient nous \u00eatre sup\u00e9rieurs pour la m\u00e9moire imm\u00e9diate\u2026 mais pour le reste on attend encore&nbsp;! Or si l\u2019homme r\u00eave et cauchemarde ou si il devient insomniaque, c\u2019est bien parce qu\u2019il a, comme le disait Nietzche<sup>5<\/sup> \u00ab&nbsp;l\u2019obsession de l\u2019histoire et qu\u2019il ne peut vivre sans aucune m\u00e9moire comme l\u2019animal&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Tex Avery plut\u00f4t que Walt Disney, et avec les commentaires de Pierre Delion (cf. <a href=\"http:\/\/www.carnetpsy.com\/#xd_co_f=NGM3Zjg0NzAtZmY4MS00MjA0LWFiNmQtYzY5MDNlMzU2M2Ez~\">www. carnetpsy. com<\/a>)\u00a0! Quand ce cartooniste de g\u00e9nie utilise les animaux pour exprimer certaines angoisses archa\u00efques, et qu\u2019en dessinant le d\u00e9mant\u00e8lement, la chute sans fin, \u2026 il \u00ab\u00a0psychise\u00a0\u00bb leur v\u00e9cu, il nous fait rire d\u2019effroi. On comprend alors que la fameuse innocence de l\u2019enfant ou de l\u2019animal, qui devrait emp\u00eacher qu\u2019on les frappe, c\u2019est que ne pouvant pas \u00ab\u00a0psychiser\u00a0\u00bb leurs v\u00e9cus, on imagine que leur douleur doit \u00eatre plus profonde. Pour Delion, et beaucoup d\u2019autres, les dessins anim\u00e9s de Tex Avery ont \u00e9t\u00e9 d\u2019un utile secours.<br>Au total si l\u2019on reconna\u00eet aujourd\u2019hui aux animaux la capacit\u00e9 de r\u00eaver et d\u2019halluciner (cf. les travaux de Jouvet dans les ann\u00e9es 1965, et les r\u00e9centes \u00e9tudes d\u00e9montrant l\u2019existence (IRM fonctionnelle) de m\u00eames m\u00e9canismes neurobiologiques pour le r\u00eave et le d\u00e9lire), si on leur attribue une m\u00e9moire imm\u00e9diate et des possibilit\u00e9s d\u2019associer des perceptions \u00e0 d\u2019autres perceptions, si on voit bien qu\u2019ils sont tristes quand on les abandonne, on reste\u00a0perplexe et sp\u00e9culateur sur leurs capacit\u00e9s de repr\u00e9sentation (non de repr\u00e9sentation-perception, mais de repr\u00e9sentation-image-imaginaire-symbolique). Capacit\u00e9 ou fonction r\u00e9flexive n\u2019est pas conscience r\u00e9flexive\u00a0!<br>Si leur comportement interroge, a m\u00eame une signification personnelle (le chien qui se laisse mourir au d\u00e9c\u00e8s de son ma\u00eetre) et dans le cadre d\u2019une organisation collective (nos amies les fourmis et les abeilles) fait-il sens, au sens de conscience r\u00e9flexive transmise \u00e0 l\u2019autre\u00a0? Si leur comportement est langage, est-il parole\u00a0? Si leur comportement est acte, est-il geste (au sens de porteur d\u2019une offre, dirig\u00e9 vers un autre \u00e0 partir de soi\u2026 au sens surtout d\u2019\u00eatre affect\u00e9 par le monde et l\u2019affecter en retour)\u00a0?<br>Arm\u00e9 pour le meilleur comme pour le pire de cette conscience r\u00e9flexive, de cet indispensable besoin du miroir de l\u2019autre pour se penser et s\u2019affecter, l\u2019homme exprime dans tous ses gestes et ses mots la conscience de sa finitude et, lot de consolation ou opportunit\u00e9 de r\u00e9demption, la conscience que sa sexualit\u00e9 peut aboutir \u00e0 la reproduction et donc \u00e0 une forme d\u2019immortalit\u00e9. N\u2019en d\u00e9plaise donc \u00e0 Walt Disney, l\u2019homme contrairement \u00e0 l\u2019animal, aime comme il d\u00e9sire et il aura toujours peur quand il s\u2019aventurera \u00e0 embrasser l\u2019autre, \u00e0 mettre sa main dans sa main, son sexe dans son sexe. Ce qui n\u2019a pas l\u2019air d\u2019\u00eatre \u00e9vident pour l\u2019animal peut-\u00eatre parce que contrairement \u00e0 l\u2019homme il ne se pose pas la question-essence\u00a0: qui dois-je aimer\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n<ol class=\"wrapper-children-grnote\">\n<li id=\"no1\" class=\"note renvoi-in-alinea\">\n<div class=\"wrapper-note\"><em class=\"marquage italique\">Malaise dans la civilisation<\/em>, Puf, 1984.<\/div>\n<\/li>\n<li id=\"no2\" class=\"note renvoi-in-alinea\">\n<div class=\"wrapper-note\">R. Queneau. \u00ab&nbsp;Petite cosmogonie portative&nbsp;\u00bb. 1961.<\/div>\n<\/li>\n<li id=\"no3\" class=\"note renvoi-in-alinea\">D. de Rougemont,&nbsp;<em>L\u2019Amour et l\u2019Occident<\/em>, Paris, Plon, re\u00e9d. UGE, coll. \u00ab&nbsp;10-18&nbsp;\u00bb, 1972.<\/li>\n<li id=\"no4\" class=\"note renvoi-in-alinea\">\u00ab&nbsp;L\u2019animal que donc je suis&nbsp;\u00bb, 2006.<\/li>\n<li id=\"no5\" class=\"note renvoi-in-alinea\">F. Nietzche.&nbsp;<em>Consid\u00e9rations inactuelles. \u0152uvres philosophiques compl\u00e8tes<\/em>, Paris, Gallimard, 1990, pp 99.<\/li>\n<\/ol><div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9543?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Ce qui \u00e9l\u00e8ve l\u2019homme par rapport \u00e0 l\u2019animal, ce n\u2019est que la conscience qu\u2019il a d\u2019\u00eatre un animal&nbsp;\u00bb. Hegel. &nbsp; \u00ab&nbsp;L\u2019homme est une corde tendue entre l\u2019animal et le surhomme, une corde au-dessus d\u2019un abyme&nbsp;\u00bb. Nietzche. &nbsp; L\u2019homme est pourvu,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[302],"auteur":[1372],"dossier":[304],"mode":[61],"revue":[305],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9543","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-animaux","auteur-maurice-corcos","dossier-humanite-et-animalite-les-frontieres-de-passage","mode-gratuit","revue-305","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9543","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9543"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9543\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14971,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9543\/revisions\/14971"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9543"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9543"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9543"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9543"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9543"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9543"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9543"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9543"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9543"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}