{"id":9541,"date":"2021-08-22T07:30:11","date_gmt":"2021-08-22T05:30:11","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/tombeau-dun-ami-muet-2\/"},"modified":"2021-09-22T11:42:07","modified_gmt":"2021-09-22T09:42:07","slug":"tombeau-dun-ami-muet","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/tombeau-dun-ami-muet\/","title":{"rendered":"Tombeau d&rsquo;un ami muet"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;Les chiens n\u2019ont pas la ressource qu\u2019ont les hommes de se r\u00e9fugier dans les \u00ab&nbsp;arri\u00e8re-mondes&nbsp;\u00bb.<footer>Jean Grenier<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Tous ceux qui ont connu une familiarit\u00e9 prolong\u00e9e avec un animal savent qu\u2019avec lui des \u00e9changes amoureux sont possibles. Aimer un chien, tout particuli\u00e8rement, enseigne la modestie, \u00f4te \u00ab&nbsp;cette vanit\u00e9 d\u2019imagination qui nous invite, dit Montaigne, \u00e0 nous trier nous-m\u00eames et s\u00e9par\u00e9s de la presse des autres cr\u00e9atures, \u00e0 tailler les parts aux animaux nos confr\u00e8res et compagnons, \u00e0 leur distribuer telle portion de facult\u00e9s et de forces que bon nous semble.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Etre la m\u00e8re de son chien<\/h2>\n\n\n\n<p>A partir d\u2019une communaut\u00e9 pulsionnelle et affective archa\u00efque, se noue, par del\u00e0 les limites de l\u2019esp\u00e8ce, dissym\u00e9trique mais mutuelle \u00e0 n\u2019en pas douter une relation d\u2019amour entre b\u00eates et gens. Tellement forte et exclusive parfois qu\u2019elle prend aux yeux de ceux qui restent \u00e9trangers \u00e0 cette exp\u00e9rience une allure de d\u00e9raison voire de scandale. M\u00eame avec plus d\u2019indulgence on en sourira comme d\u2019un leurre infantile. Et pourtant il y a plus de perspicacit\u00e9 et de profondeur dans l\u2019humoristique \u00ab&nbsp;mon chien c\u2019est quelqu\u2019un&nbsp;\u00bb de Raymond Devos, plus d\u2019intuition et de finesse dans les acrobatiques et cocasses renversements identificatoires que le grand fantaisiste met en parole et en sc\u00e8ne au cours de ce sketch que dans mainte d\u00e9n\u00e9gation sophistiqu\u00e9e de moralistes d\u2019hier ou de savants d\u2019aujourd\u2019hui. Je songe entre autres \u00e0 une certaine r\u00e9duction psychanalytique de tout amour \u00e0 l\u2019amour de soi. L\u2019attachement \u00e0 un animal domestique constituerait dans une telle perspective une preuve de choix du caract\u00e8re pr\u00e9tend\u00fbment fallacieux de la croyance en la mutualit\u00e9 de l\u2019\u00e9change. C\u2019est \u00e0 l\u2019inconscience de la projection narcissique qu\u2019il faudrait attribuer l\u2019illusion de la communication en fait limit\u00e9e dans la circonstance \u00e0 la coexistence sans interp\u00e9n\u00e9tration de deux sacs bien clos de peau et de poils. Vous protestez&nbsp;? C\u2019est que cette th\u00e8se monadiste vous peine, c\u2019est que vous r\u00e9sistez \u00e0 reconna\u00eetre que la tendresse que vous vouez \u00e0 votre animal aussi bien que celle dont il para\u00eet t\u00e9moigner \u00e0 votre \u00e9gard r\u00e9sultent en v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une occultation continuelle au sein de votre moi de son propre et fatal ressassement.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes je caricature&nbsp;; il n\u2019emp\u00eache qu\u2019une telle position renvoie &#8211; aussi bien est-ce le cas de tous ceux qui ne peuvent aimer ni comprendre les b\u00eates &#8211; \u00e0 un r\u00e9el effroi devant le risque de perte &#8211; voire d\u2019alt\u00e9ration ou de perm\u00e9abilisation &#8211; des limites du moi. L\u2019attitude mentale touchant la relation de l\u2019homme avec l\u2019animal &#8211; surtout certes s\u2019il s\u2019agit d\u2019un animal familier &#8211; varie, en effet, le plus souvent en fonction de la capacit\u00e9 et de la qualit\u00e9 d\u2019identification. L\u2019investigation psychanalytique et psychosomatique permet ainsi d\u2019observer comment l\u2019insensibilit\u00e9, l\u2019indiff\u00e9rence et l\u2019incompr\u00e9hension \u00e0 l\u2019\u00e9gard des animaux se rattachent \u00e0 des carences structurelles et \u00e9volutives dans le fonctionnement mental. La conception qui frappe de nullit\u00e9 l\u2019amour entre l\u2019animal et l\u2019homme proc\u00e8de d\u2019une tache aveugle de l\u2019intelligence, suppose au moins des traces de ce que P. Marty et M. de M\u2019Uzan ont appel\u00e9 <em>pens\u00e9e op\u00e9ratoire<\/em>, P. Sifn\u00e9os et Joyce McDougall <em>alexithymie<\/em> (entendez par l\u00e0 comme une dyslexie \u00e0 l\u2019\u00e9gard des affects, comme une perte de contact vivant entre la conscience et les formations foisonnantes de l\u2019inconscient). Corr\u00e9lativement, la perspicacit\u00e9 et l\u2019empathie concernant les manifestations expressives des b\u00eates &#8211; \u00e0 ne pas confondre avec une sensiblerie morbide ou les exc\u00e8s \u00ab&nbsp;b\u00eatifiants&nbsp;\u00bb de la pens\u00e9e magique et de l\u2019anthropomorphisme spontan\u00e9 &#8211; supposent, outre une int\u00e9gration d\u00e9velopp\u00e9e de la vie pulsionnelle, de suffisantes ressources d\u2019imagination et d\u2019esprit inductif. Le go\u00fbt et le don de percevoir et de d\u00e9chiffrer les signes inh\u00e9rents au comportement animal (en particulier les messages relationnels destin\u00e9s \u00e0 l\u2019homme de la part des animaux domestiques) vont de pair avec la capacit\u00e9 d\u2019utiliser la vie fantasmatique propre en l\u2019extrapolant par rapport \u00e0 la sph\u00e8re narcissique o\u00f9 elle se d\u00e9veloppe. On constatera notamment dans la vie courante combien le r\u00f4le d\u2019une sorte d\u2019anticipation inductrice (et d\u2019induction anticipatrice) se r\u00e9v\u00e8le d\u00e9cisif quant \u00e0 la maturation du lien entre le chien et son ou ses ma\u00eetres. Le lent et d\u00e9j\u00e0 ancien processus d\u2019 \u00ab&nbsp;humanisation&nbsp;\u00bb de cet animal a repos\u00e9 et sans doute continue de reposer sur de telles possibilit\u00e9s. Celles-ci impliquent \u00e0 l\u2019\u00e9vidence une intense et permanente activit\u00e9 projective si bien que les radicaux du narcissisme trouveraient belle ici l\u2019occasion de faire rebondir la pol\u00e9mique.<br>La pr\u00e9tendue relation de l\u2019animal \u00e0 l\u2019\u00eatre humain aurait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e de toutes pi\u00e8ces de par le travail projectif intrapsychique. En r\u00e9alit\u00e9 l\u2019efficace permanence de la projection &#8211; mieux vaut pr\u00e9ciser&nbsp;: le cycle des identifications et des introjections, des projections et des r\u00e9introjections &#8211; \u00ab&nbsp;renvoie non pas seulement aux mouvements pseudopodiques de la libido \u00e0 partir de son \u00ab&nbsp;grand r\u00e9servoir&nbsp;\u00bb narcissique (Freud) mais \u00e9galement \u00e0 une modalit\u00e9 de nidation mentale, d\u2019ancrage, d\u2019un mouvement psychique dans un autre psychisme, f\u00fbt-il animal. L\u2019identification centrifuge (par rapport au moi) et l\u2019induction anticipatrice, associ\u00e9e aux ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019empreinte, font partie des conditions fondamentales de la cr\u00e9ation d\u2019un lien mutuel, de la gen\u00e8se d\u2019un \u00e9change s\u00e9miologique et affectif entre l\u2019homme et l\u2019animal. Ainsi l\u2019homme serait-il la m\u00e8re des b\u00eates, ainsi tout un chacun serait-il peu ou prou la m\u00e8re de son chien\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le myst\u00e8re animal<\/h2>\n\n\n\n<p>N\u00e9 de la m\u00e8re que je ne fus pas, fils que jamais je n\u2019aurai, part \u00ab&nbsp;bestiale&nbsp;\u00bb de moi sp\u00e9cifiquement autre que moi, boule de vie autonome et singuli\u00e8re aujourd\u2019hui vivante en ma seule pens\u00e9e, des ann\u00e9es apr\u00e8s que les traces l\u00e9g\u00e8res de ta silencieuse, tendre, parfois difficile pr\u00e9sence se soient effac\u00e9es, tu t\u2019incrustes en ma m\u00e9moire. Il \u00e9tait dans ta fibre d\u2019attendre. Toi, si remuant tu t\u2019immobilisais soudain, me fixant de tes yeux intenses pour m\u2019inviter \u00e0 lire ton d\u00e9sir car tu savais que j\u2019avais t\u00f4t appris \u00e0 le pressentir. Que de moments pass\u00e9s \u00e0 scruter le message de ta mutit\u00e9, au-del\u00e0, bien au-del\u00e0, de tes pressions quotidiennes&nbsp;! Autant ton instinct de garde et tes r\u00e9actions de rivalit\u00e9 faisaient de toi un grand aboyeur. autant le plaisir de la promenade quotidienne, le paisible c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur le lit ou la sieste au pied de la table de travail te laissaient silencieux, t\u2019induisant peu \u00e0 peu \u00e0 un sommeil l\u00e9ger, ponctu\u00e9 parfois de petits cris ou de br\u00e8ves secousses musculaires des pattes, du museau, t\u00e9moins de r\u00eaves \u00e0 jamais inanalysables mais peut-\u00eatre moins frustes qu\u2019on ne serait port\u00e9 \u00e0 le croire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu faisais partie int\u00e9grante de la maison et la maison de toi, mais tu connaissais par c\u0153ur, d\u00e8s la seconde fois, tous les lieux nouveaux o\u00f9 tu \u00e9tais conduit. Tu en rep\u00e9rais l\u2019approche plusieurs minutes avant l\u2019arriv\u00e9e, te dressant sur le si\u00e8ge de la voiture et glissant ta t\u00eate entre la mienne et la vitre manifestant ton excitation et ton impatience. Grand amateur d\u2019asphaltes odorants tu l\u2019\u00e9tais plus encore des senteurs v\u00e9g\u00e9tales, ce qui me semble, enivr\u00e9 de l\u2019immersion dans les pr\u00e9s et les fourr\u00e9s. Tu avais t\u00f4t fait de te constituer une topographie \u00e0 ton usage des espaces nouveaux o\u00f9 tu \u00e9tais lanc\u00e9. J\u2019aimais, tout en en ressentant de vives appr\u00e9hensions, te savoir \u00e0 la fois \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 moi, aux miens, et tellement avide de libert\u00e9. Que tu sois parti cinq minutes ou plusieurs heures &#8211; tout comme lorsqu\u2019on te laissait (le moins souvent possible) seul &#8211; c\u2019\u00e9tait la m\u00eame joie exub\u00e9rante des retrouvailles&nbsp;: jappements, sauts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s aussi haut que ta force te le permettait, comme pour atteindre et l\u00e9cher le visage.<\/p>\n\n\n\n<p>Quantit\u00e9 de d\u00e9tails concrets de notre long compagnonnage m\u2019\u00e9chappent, vingt ans apr\u00e8s ta naissance, encore que le travail du deuil, depuis cinq ans, n\u2019ait pas fait que je me sois d\u00e9parti d\u2019un certain f\u00e9tichisme de l\u2019amour. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 je voudrais laisser autour de ta pr\u00e9sence disparue une large zone d\u2019ombre d\u2019o\u00f9 tu pourrais surgir ici, image \u00e9pur\u00e9e, \u00ab&nbsp;eid\u00e9tique&nbsp;\u00bb, de toi-m\u00eame&nbsp;; de l\u2019autre je ne puis me d\u00e9fendre du plaisir d\u2019\u00e9voquer ta \u00ab&nbsp;robe&nbsp;\u00bb multicolore aux longs poils soyeux, ton blanc panache, un peu d\u00e9garni durant tes derni\u00e8res ann\u00e9es, ta truffe fra\u00eeche et mobile, d\u2019un beau noir brillant, devenue peu \u00e0 peu s\u00e8che et craquel\u00e9e\u2026 Tu \u00e9tais un simple b\u00e2tard, un corniaud, et cependant il arrivait qu\u2019on t\u2019assimil\u00e2t g\u00e9n\u00e9reusement \u00e0 un \u00e9pagneul voire \u00e0 un <em>colley<\/em> d\u2019\u00c9cosse comme ce fut le cas de cette vieille dame anglaise s\u2019exclamant alors que nous sortions d\u2019un ascenseur&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>What a beautiful and nice scottish colley<\/em>&nbsp;!&nbsp;\u00bb Tu n\u2019avais cependant qu\u2019une gr\u00e2ce tr\u00e8s relative et nullement la beaut\u00e9 de certains chiens de race. Ta \u00ab&nbsp;caninit\u00e9&nbsp;\u00bb n\u2019en \u00e9tait pour moi que plus \u00e9mouvante&nbsp;: l\u2019\u00e9cran esth\u00e9tique s\u2019interpose souvent comme un obstacle entre le chien et son entourage humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu avais ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler, par litote, un dr\u00f4le de caract\u00e8re et je n\u2019\u00e9tais donc pas fond\u00e9 \u00e0 m\u2019enorgueillir de toi \u00ab&nbsp;au moral&nbsp;\u00bb non plus qu\u2019\u00ab&nbsp;au physique&nbsp;\u00bb&nbsp;: tu \u00e9tais vindicatif hors de propos, bruyant, exigeant, indisciplin\u00e9, parfois malpropre\u2026 Mais il y avait tes yeux, noirs et toujours demeur\u00e9s brillants, comme incandescents, malgr\u00e9 une cataracte assez pr\u00e9coce&nbsp;; il y avait ton regard extraordinairement expressif. La derni\u00e8re trace qu\u2019il a laiss\u00e9 en moi demeure douloureuse encore&nbsp;: essouffl\u00e9. \u00e9puis\u00e9 par la d\u00e9compensation cardiaque progressive dont tu allais mourir le lendemain, tu \u00e9tais \u00e9tendu de tout ton long sur des dalles de marbre blanc, tourn\u00e9 vers moi, assis sur le lit, et tu me fixais. Tu ne t\u2019assoupissais pas comme de coutume, tu me fixais longuement comme pour une interrogation plaintive. Toute la nuit suivante, la derni\u00e8re pour toi, tu l\u2019as en revanche pass\u00e9e tourn\u00e9 vers la lune qui se trouvait pleine au milieu d\u2019un ciel tr\u00e8s pur. La fen\u00eatre largement ouverte, je t\u2019observais sans pouvoir dormir, je t\u2019accompagnais une ultime fois. A ce souvenir \u00ab&nbsp;\u00e0 peu que le c\u0153ur ne me fend&nbsp;\u00bb alors qu\u2019il y a tant de douleur, tant de mis\u00e8re et de malheur de par le monde&nbsp;! Sans commune mesure. C\u2019est ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, tu me donnais rarement l\u2019occasion d\u2019\u00eatre fier de toi. Il y en eut une toutefois et si marquante que notre relation s\u2019en trouva encore resserr\u00e9e. Lors d\u2019une promenade au bois de Boulogne je t\u2019avais vu courir apr\u00e8s une chienne et puis dispara\u00eetre. Malgr\u00e9 mes appels et mes longues recherches je n\u2019avais pu remettre la main sur toi et j\u2019avais \u00e9t\u00e9 contraint de repartir seul \u00e0 la maison. Heures insupportables, ponctu\u00e9es de nombreuses d\u00e9marches infructueuses, y compris le retour \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 je t\u2019avais perdu. Et ne voil\u00e0-t-il pas qu\u2019ayant miraculeusement trouv\u00e9 ton chemin, parcourant sans encombre des kilom\u00e8tres \u00e0 travers Paris, tu attendais, moins de vingt-quatre heures apr\u00e8s, au pied de la cabine de la vendeuse de journaux pr\u00e8s du domicile familier. Ce sens de l\u2019orientation lointaine est bien connu chez diff\u00e9rentes esp\u00e8ces. Mais se fut-il manifest\u00e9 aussi efficacement chez toi sans la stimulation de l\u2019amour conjointement \u00e0 celle de la n\u00e9cessit\u00e9 vitale&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait lieu d\u2019\u00eatre inlassablement \u00e9tonn\u00e9, chez toi comme chez la plupart de tes pareils, de l\u2019extr\u00eame acuit\u00e9 de ta sensibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des moindres indices d\u2019une intention frustrante ou gratifiante de la part de tes ma\u00eetres. Sans doute, ainsi que font maints amoureux des chiens et des chats, t\u2019avais-je induit \u00e0 cet exc\u00e8s de vigilance. Tu demandais trop souvent parce que j\u2019\u00e9tais trop enclin \u00e0 aller au devant de tes besoin, et de tes d\u00e9sirs, parce que j\u2019avais un n\u00e9vrotique souci de te satisfaire le plus vite possible. Mauvaise disposition \u00e9ducative&nbsp;! Il reste que ta demande allait au-del\u00e0 de son objet car tu \u00e9tais chroniquement en \u00e9tat de demande. Quelque chose de fondamental et d\u2019obscur -inh\u00e9rent au \u00ab&nbsp;myst\u00e8re animal&nbsp;\u00bb&nbsp;? &#8211; dans ton insistance paraissait de nature \u00e0 ne pouvoir \u00eatre combl\u00e9. Comme pour les humains, je ne crois pas qu\u2019il s\u2019agisse du m\u00eame sentiment in\u00e9luctable de manque et d\u2019absence&nbsp;: bien plut\u00f4t d\u2019un malaise sp\u00e9cifiquement canin (chez les chats il s\u2019agit encore d\u2019une autre disposition) qui consiste, oserai-je dire, avec une pointe d\u2019anthropomorphisme in\u00e9luctable, \u00e0 souffrir d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et d\u2019inach\u00e8vement je veux dire d\u2019un malaise foncier, existentiel \u00e0 se trouver situ\u00e9 dans l\u2019entre-deux inconfortable voire intenable entre condition animale et destin humain. A souffrir de ne pas pouvoir communiquer de fa\u00e7on plus extensive et plus riche, une fois s\u2019\u00e9tant port\u00e9 aux limites de ses possibilit\u00e9s d\u2019humanisation, d\u2019accommodation au milieu humain, d\u2019assimilation de la mani\u00e8re humaine de communiquer, d\u2019agir et de se lier, telle qu\u2019elle peut se d\u00e9gager et appara\u00eetre pour un chien \u00e0 travers un vaste r\u00e9seau de signes conventionnels. Est-ce ce statut que la Conscience populaire prend, plus ou moins \u00e0 son insu, en consid\u00e9ration quand, \u00e0 propos d\u2019un animal domestique visiblement tr\u00e8s \u00ab&nbsp;humanis\u00e9&nbsp;\u00bb elle d\u00e9clare qu\u2019\u00ab&nbsp;il ne lui manque que la parole&nbsp;\u00bb&nbsp;? Ce n\u2019est pas cependant du seul d\u00e9faut du langage qu\u2019il s\u2019agit. Ce n\u2019\u00e9tait pas seulement de ne pas pouvoir t\u2019adresser \u00e0 moi par la parole que tu \u00e9tais en peine, mon ami muet, mon chien aim\u00e9, mais du sentiment confus que je participais d\u2019un dehors, d\u2019un monde qui te resterait toujours \u00e9tranger, auquel tu n\u2019\u00e9tais pas fait, pas organis\u00e9, pour participer. Diff\u00e9rence essentielle, in\u00e9galit\u00e9 radicale en d\u00e9pit des \u00ab&nbsp;parent\u00e9s&nbsp;\u00bb (J. Grenier) que les amis des chiens se d\u00e9couvrent avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019est arriv\u00e9 de me surprendre \u00e0 t\u2019envier pour la simplicit\u00e9 et l\u2019absoluit\u00e9 de tes sensations et de tes affects, mon d\u00e9funt compagnon de promenade, pour les plaisirs olfactifs, notamment, o\u00f9 tu t\u2019absorbais tout entier, trouvant dans l\u2019accord imm\u00e9diat avec la nature ambiante des instants ludiques, jouissifs et parfaits. Mais l\u2019envie que je t\u2019attribue \u00e0 mon \u00e9gard d\u00e9passait \u00e0 coup s\u00fbr de beaucoup la mienne au tien. Quant \u00e0 la jalousie ce serait un autre chapitre que je n\u2019ouvrirai pas&nbsp;; pas plus que celui de la servitude plus ou moins volontaire o\u00f9 le lien d\u2019amour qui nous unissait m\u2019a, durant quinze ann\u00e9es, maintenu. Non, sans d\u00e9nier l\u2019ambivalence je choisis de clore cet \u00ab&nbsp;hommage&nbsp;\u00bb posthume en soulignant combien profond\u00e9ment notre communaut\u00e9, notre long \u00e9change mutuel m\u2019ont enrichi et marqu\u00e9. L\u2019empreinte en l\u2019occurrence a marqu\u00e9 aussi le marqueur.<\/p>\n\n\n\n<p>Vivrais-je assez vieux pour conna\u00eetre un pareil compagnonnage. Fut-ce avec ton sosie (j\u2019ai eu depuis ta disparition quelquefois l\u2019illusion de l\u2019apercevoir) que l\u2019exp\u00e9rience entre nous partag\u00e9e demeurerait unique, \u00e0 l\u2019instar de toute vraie rencontre. J\u2019irai plus loin&nbsp;: devrais-je aimer sans ambivalence &#8211; ce dont je doute, comme de la r\u00e9ciproque en d\u00e9pit de certaines remarques confidentielles de Freud &#8211; plus tard. Un autre chien, rien ne pourra faire que ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu entre nous, ce qui s\u2019en est inscrit en moi, puisse jamais se reproduire.<br>Avide et doux ami muet si je n\u2019ai pas dit ton nom en ces pages pas plus que je ne l\u2019ai mis sur l\u2019endroit fleuri o\u00f9 tu reposes en terre \u00e9trang\u00e8re &#8211; ce n\u2019est pas pour anonymiser ta m\u00e9moire ni pour la d\u00e9pouiller de son identit\u00e9. Si je ne te nomme pas c\u2019est que ton nom n\u2019avait de sens et de valeur qu\u2019entendu par toi comme appel. Tu ne peux plus m\u2019entendre donc je ne t\u2019appelle pas. Mais jusqu\u2019\u00e0 la fin tu continueras, ch\u00e8re ombre quadrip\u00e8de, \u00e0 participer, gr\u00e2ce au souvenir que tu me laisses, gr\u00e2ce \u00e0 ces lignes m\u00eames, au monde des hommes, \u00e0 la vie.<br><em>Ce texte a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans la revue <strong>Le genre humain<\/strong> (n\u00b013) en 1985 aux \u00e9ditions Complexes<\/em>.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9541?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Les chiens n\u2019ont pas la ressource qu\u2019ont les hommes de se r\u00e9fugier dans les \u00ab&nbsp;arri\u00e8re-mondes&nbsp;\u00bb. Jean Grenier &nbsp; Tous ceux qui ont connu une familiarit\u00e9 prolong\u00e9e avec un animal savent qu\u2019avec lui des \u00e9changes amoureux sont possibles. 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