{"id":9537,"date":"2021-08-22T07:30:11","date_gmt":"2021-08-22T05:30:11","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/dun-transfert-a-lautre-un-bebe-est-sorti-trop-tot-2\/"},"modified":"2021-09-19T22:23:12","modified_gmt":"2021-09-19T20:23:12","slug":"dun-transfert-a-lautre-un-bebe-est-sorti-trop-tot","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/dun-transfert-a-lautre-un-bebe-est-sorti-trop-tot\/","title":{"rendered":"D&rsquo;un transfert \u00e0 l&rsquo;autre. \u00ab\u00a0Un b\u00e9b\u00e9 est sorti trop t\u00f4t\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div><em>\u00ab&nbsp;&#8211; Allo bonjour, Madame Lila, c\u2019est la R\u00e9animation de l\u2019h\u00f4pital des Marguerites.<\/em><br><em>&#8211; Que se passe-t-il&nbsp;? Il est arriv\u00e9 quelque chose \u00e0 Paul&nbsp;?<\/em><br><em>&#8211; Non, ne vous inqui\u00e9tez pas, rien de grave&nbsp;! C\u2019est m\u00eame une bonne nouvelle. On va transf\u00e9rer Paul en N\u00e9onatologie \u00e0 l\u2019h\u00f4pital des Tulipes.<\/em><br><em>&#8211; Comment \u00e7a&nbsp;? Mais nous sommes avec mon mari sur la route pour venir lui donner son premier bain&nbsp;! NON, on n\u2019est pas d\u2019accord&#8230; C\u2019est trop t\u00f4t&#8230;<\/em><br><em>&#8211; Mais on vous en a parl\u00e9 d\u00e8s le premier jour&nbsp;! Une place s\u2019est lib\u00e9r\u00e9e aux Tulipes dans la matin\u00e9e et l\u2019ambulance arrive. On est d\u00e9sol\u00e9. On ne peut pas attendre votre arriv\u00e9e dans le service. En plus on accueille un autre b\u00e9b\u00e9 dans la journ\u00e9e qui a besoin de soins.<\/em><br><em>&#8211; Je comprends, mais&#8230; on ne conna\u00eet pas ce service.<\/em><br><em>&#8211; Rassurez-vous, nous on les conna\u00eet bien&nbsp;! On travaille souvent avec eux. Et puis c\u2019est plus pr\u00e8s de chez vous, vous verrez c\u2019est plus pratique&nbsp;!<\/em><br><em>&#8211; Mais&#8230; on ne les conna\u00eet pas. Les kilom\u00e8tres c\u2019est pas important&#8230; on est habitu\u00e9s maintenant&#8230;on veut pas changer&#8230; Et puis Paul il est encore trop fragile&#8230; et s\u2019il ne supportait pas le trajet&nbsp;?<\/em><br><em>&#8211; Mais non \u00e7a va aller c\u2019est un grand maintenant, votre petit Paul&nbsp;! (silence)<\/em><br><em>&#8211; Je dois vous laisser Madame Lila. N\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 nous rappeler, on reste \u00e0 votre disposition&nbsp;\u00bb.<\/em>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le service de R\u00e9animation n\u00e9onatale est un monde \u00e0 part, charg\u00e9 de repr\u00e9sentations conscientes et inconscientes de mort, d\u2019angoisse, d\u2019attente, de machines\u2026 M\u00eame en ayant une id\u00e9e de ce \u00e0 quoi on va \u00eatre confront\u00e9, rien ne vous y pr\u00e9pare. Il n\u2019y a plus de rep\u00e8re connu. Tout est \u00e0 r\u00e9apprendre. C\u2019est dans cette atmosph\u00e8re que va tout doucement s\u2019engager la rencontre avec le b\u00e9b\u00e9. C\u2019est aussi dans cette temporalit\u00e9 que va s\u2019inscrire le processus de parentalit\u00e9 o\u00f9 chacun apprend \u00e0 se conna\u00eetre, s\u2019apprivoiser, se lier, s\u2019attacher et se s\u00e9parer. Sur ce long chemin, il existe une \u00e9tape que l\u2019on appelle commun\u00e9ment le transfert. Nous \u00e9voquons ici par \u00ab&nbsp;transfert&nbsp;\u00bb le changement d\u2019h\u00f4pital du b\u00e9b\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9 depuis la R\u00e9animation N\u00e9onatale ou les Soins Intensifs (Niveau III) vers une unit\u00e9 de N\u00e9onatologie (Niveau II). Habituellement, la d\u00e9cision de transfert est prise \u00e0 partir de plusieurs crit\u00e8res&nbsp;: le crit\u00e8re m\u00e9dical, dans un premier temps, selon lequel l\u2019enfant n\u2019a plus besoin de soins r\u00e9animatoires ou intensifs. Le crit\u00e8re g\u00e9ographique, dans le but de rapprocher l\u2019enfant du domicile parental et de proposer un r\u00e9seau de pr\u00e9vention et d\u2019accompagnement autour du b\u00e9b\u00e9. Enfin, le crit\u00e8re de la \u00ab&nbsp;place&nbsp;\u00bb \u00e0 c\u00e9der pour un autre nouveau-n\u00e9 dont la vie en d\u00e9pend. Bien que ces trois motifs soient tout-\u00e0-fait compr\u00e9hensibles pour les parents, l\u2019annonce du changement de service suscite souvent des r\u00e9actions massives de refus qui peuvent \u00eatre difficiles \u00e0 saisir pour les \u00e9quipes. A quelle r\u00e9alit\u00e9 psychique renvoient donc ces manifestations parentales&nbsp;? Comment les soignants qui ont couv\u00e9 ce b\u00e9b\u00e9 et guid\u00e9 les parents toutes ces semaines peuvent-ils accueillir ces r\u00e9actions&nbsp;? A l\u2019\u00e9coute des b\u00e9b\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s, des familles et des \u00e9quipes, nous faisons l\u2019hypoth\u00e8se que cette \u00e9tape du transfert constitue un temps clef pour la construction du lien pr\u00e9coce et m\u00e9rite que l\u2019on s\u2019y attarde.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un transfert peut en cacher un autre<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous nous sommes aper\u00e7ues que par leurs r\u00e9sistances, bien souvent les parents nous parlent en fait d\u2019un autre transfert &#8211; le transfert inconscient sur l\u2019\u00e9quipe de r\u00e9animation &#8211; mouvement par lequel les parents expriment indirectement le d\u00e9sarroi qu\u2019ils ressentent. M\u00eame si chaque histoire est diff\u00e9rente, nous retrouvons certains sch\u00e8mes communs dans les plaintes et les craintes parentales \u00e0 l\u2019annonce du transfert.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">De la culpabilit\u00e9 aux fantasmes d\u2019abandon<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e m\u00eame que ce b\u00e9b\u00e9 que l\u2019on a port\u00e9, mobilis\u00e9 avec tant de pr\u00e9cautions durant toutes ces semaines va \u00eatre transf\u00e9r\u00e9 en ambulance est source d\u2019angoisse de perte \u00ab&nbsp;et s\u2019il ne supportait pas le trajet&nbsp;? Il va \u00eatre trop secou\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb nous disent beaucoup de m\u00e8res. Cela vient aussi rappeler \u00e0 quel point elles se sont elles-m\u00eames senties \u00ab&nbsp;secou\u00e9es&nbsp;\u00bb, dans une angoisse de mort, le jour de leur propre transfert \u00e0 la maternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Concernant le besoin de place dans le service&nbsp;: les parents comprennent la n\u00e9cessit\u00e9 de laisser la chambre \u00e0 un autre enfant. Mais parall\u00e8lement, il arrive que les m\u00e8res racontent leur v\u00e9cu de rejet soudain, d\u2019expulsion brutale du service, \u00e0 l\u2019image de ce qu\u2019elles ont pu vivre lorsque le b\u00e9b\u00e9 est n\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9ment. La culpabilit\u00e9 de ne pas avoir su garder le b\u00e9b\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi\/du service, est d\u2019ailleurs parfois projet\u00e9e de fa\u00e7on brute sur le r\u00e9animateur \u00e0 l\u2019annonce du transfert \u00ab&nbsp;vous ne voulez plus de mon b\u00e9b\u00e9, c\u2019est \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut penser que dans le v\u00e9cu contre-transf\u00e9rentiel, les soignants eux-m\u00eames peuvent se sentir comme des parents abandonniques souvent pris dans un dilemme impossible o\u00f9, dans l\u2019urgence, \u00ab&nbsp;soit on transf\u00e8re le nouveau-n\u00e9 loin de sa m\u00e8re qui vient d\u2019accoucher, soit l\u2019on transf\u00e8re trop t\u00f4t le b\u00e9b\u00e9 pr\u00e9sent dans le service&nbsp;\u00bb. Ils peuvent alors inconsciemment faire appel \u00e0 des m\u00e9canismes de d\u00e9fense tels que l\u2019\u00e9vitement, en demandant \u00e0 un m\u00e9decin non r\u00e9f\u00e9rent de l\u2019enfant de pr\u00e9venir par t\u00e9l\u00e9phone les parents. Une autre d\u00e9fense fr\u00e9quente est de projeter sur les parents leur propre culpabilit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vous avais pourtant pr\u00e9venus, vous aviez le temps de vous pr\u00e9parer&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, combien de ces b\u00e9b\u00e9s vont tout-\u00e0-coup moins bien, \u00ab&nbsp;d\u00e9saturent&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019approche d\u2019un transfert ou \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e dans le nouveau service de n\u00e9onatologie, alors que leur \u00e9tat de sant\u00e9 s\u2019am\u00e9liorait. A travers ce changement sans pr\u00e9c\u00e9dent, on peut supposer que le b\u00e9b\u00e9 lui-m\u00eame peut revivre un v\u00e9cu de rupture, une discontinuit\u00e9 du <em>holding<\/em> et des enveloppes psychiques qu\u2019il est alors souhaitable d\u2019accompagner.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019apr\u00e8s-coup de la rupture pr\u00e9matur\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p>Les r\u00e9actions parentales viennent donc dire quelque chose d\u2019un r\u00e9am\u00e9nagement inconscient plus profond au moment du transfert de leur b\u00e9b\u00e9. Cette \u00e9tape du changement d\u2019unit\u00e9, dans un second temps, <em>a priori<\/em> positive ou anodine, r\u00e9activerait en fait les m\u00e9andres souvent traumatiques du premier temps, celui de la naissance pr\u00e9matur\u00e9e. La sortie de R\u00e9animation n\u00e9onatale signerait l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019apr\u00e8s-coup du traumatisme potentiel caus\u00e9 par une grossesse non men\u00e9e \u00e0 terme. Comme tout apr\u00e8s-coup, il est \u00e0 la fois porteur de r\u00e9solutions possibles ou au contraire de fixations (Freud, 1939) et renvoie aux blessures propres \u00e0 l\u2019histoire de tout-un-chacun, ces \u00ab&nbsp;avants-coups&nbsp;\u00bb de la sc\u00e8ne traumatique. On pourrait presque assimiler cette \u00e9tape \u00e0 un rite de passage n\u00e9cessaire et b\u00e9n\u00e9fique. Le psychologue peut aider le couple parental \u00e0 mettre \u00e0 jour ces v\u00e9cus traumatiques et ainsi comprendre ensemble ce qui se rejoue dans l\u2019ici et maintenant de la transition hospitali\u00e8re. Sans ce temps d\u2019\u00e9laboration, un nouveau ressenti de rupture peut venir figer le sentiment d\u2019arrachement premier avec le b\u00e9b\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La \u00ab&nbsp;dette de survie&nbsp;\u00bb vis-\u00e0-vis des soignants de R\u00e9animation<\/h2>\n\n\n\n<p>Reprenons le crit\u00e8re g\u00e9ographique&nbsp;: pour beaucoup de parents, l\u2019alliance th\u00e9rapeutique avec le service de R\u00e9animation d\u2019origine pr\u00e9vaut, ressenti alors comme familier et s\u00e9curisant. Sur un plan fantasmatique il symbolise souvent la bonne m\u00e8re, celle qui a r\u00e9ussi \u00e0 maintenir le b\u00e9b\u00e9 en vie dans son immense ventre relationnel et de haute technicit\u00e9, fantasme d\u2019ailleurs souvent \u00e0 l\u2019origine de mouvements de rivalit\u00e9 envers les soignants. A l\u2019inverse, on pourrait dire qu\u2019aux yeux des parents, le service de N\u00e9onatalogie repr\u00e9sente la m\u00e8re qui n\u2019a pas fait la preuve qu\u2019elle pouvait sauver l\u2019enfant en son sein. Sur le coup, l\u2019intensit\u00e9 de ce clivage qui s\u2019att\u00e9nue par la suite peut expliquer la force du \u00ab&nbsp;non&nbsp;\u00bb adress\u00e9 au m\u00e9decin. Malgr\u00e9 les efforts importants d\u00e9ploy\u00e9s dans les services pour que les parents se sentent acteurs des soins, tout se passe comme s\u2019ils attendaient la reconnaissance de leur statut parental dans le regard de l\u2019\u00e9quipe. Or, la sortie de l\u2019h\u00f4pital et dans un tout premier temps de la R\u00e9animation vient signifier au b\u00e9b\u00e9 et ses parents qu\u2019ils n\u2019ont plus vraiment besoin de s\u2019appuyer sur cette \u00e9quipe pour vivre leur quotidien de parents. Le travail de s\u00e9paration n\u00e9cessaire avec les professionnels de la R\u00e9animation \u00e0 l\u2019annonce du transfert vient alors d\u00e9figer l\u2019id\u00e9alisation premi\u00e8re et permettre aux parents de se r\u00e9approprier davantage leurs capacit\u00e9s contenantes et protectrices projet\u00e9es jusqu\u2019ici en artie sur les m\u00e9decins, infirmiers, psychologues, v\u00e9ritables figures maternelles voire \u00ab&nbsp;grands maternelles&nbsp;\u00bb (Vanier, 2008). C\u2019est sous le regard d\u2019autres \u00ab&nbsp;soignants passerelle&nbsp;\u00bb, en N\u00e9onatologie, que petit \u00e0 petit la parentalit\u00e9 prendra tout son sens.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce travail psychique nous \u00e9voque ce que M. Bydlowski (1997) d\u00e9crit au sujet de la \u00ab&nbsp;dette de vie&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Par l\u2019enfantement et singuli\u00e8rement le premier enfant, une femme r\u00e8gle sa dette \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa propre m\u00e8re&nbsp;\u00bb (p.79), dette qui circule de m\u00e8res en filles. Pour pouvoir transmettre la vie \u00e0 son tour, poursuit l\u2019auteure, il faut pouvoir s\u2019identifier \u00e0 une \u00ab&nbsp;m\u00e8re suffisamment faible&nbsp;\u00bb, celle des premiers soins, \u00e0 l\u2019inverse \u00ab&nbsp;des repr\u00e9sentations de m\u00e8res toutes-puissantes&nbsp;\u00bb comme celles de l\u2019adolescence (p. 170). Or dans les jours qui suivent la naissance de b\u00e9b\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s, il n\u2019est pas rare d\u2019entendre les m\u00e8res dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;je suis la premi\u00e8re de toutes les femmes de ma famille \u00e0 qui cela arrive&nbsp;\u00bb. Etranget\u00e9 du v\u00e9cu de la maternit\u00e9, souvent associ\u00e9 \u00e0 un profond sentiment de culpabilit\u00e9, qui semble couper toute identification possible aux autres femmes et m\u00e8res de la filiation. Etranget\u00e9 du b\u00e9b\u00e9 \u00e9galement, \u00ab&nbsp;si petit&nbsp;\u00bb, qui ne ressemble \u00e0 aucun autre enfant de la famille, \u00e0 mille lieux des projections parentales et mandats transg\u00e9n\u00e9rationnels. Le temps que le b\u00e9b\u00e9 soit moins d\u00e9pendant de l\u2019environnement r\u00e9animatoire, \u00e0 quelles figures identificatoires ceux-ci peuvent-ils se raccrocher&nbsp;? La vie ou plut\u00f4t la survie de cet enfant est due en grande partie aux gestes et soins prodigu\u00e9s par les r\u00e9animateurs, les infirmier(e)s et autres soignants, prolong\u00e9s par ces machines si \u00e9tranges elles aussi. La plupart des parents parlent de leurs sentiments d\u2019impuissance. Et de fait, l\u2019identification \u00e0 ce (les machines) et ceux qui rendent la survie de l\u2019enfant possible est vaine ou presque\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Madame N., la maman de Jos\u00e9phine, n\u00e9e tr\u00e8s pr\u00e9matur\u00e9ment quelques semaines auparavant, refuse le transfert. En entretien, elle nous parle de son inqui\u00e9tude \u00e0 l\u2019approche du changement de service. Comment vont-ils s\u2019occuper de Jos\u00e9phine, l\u00e0-bas, eux qui ne la connaissent pas&nbsp;? Au d\u00e9but un peu inhib\u00e9e, elle se saisit d\u2019une toute petite poup\u00e9e pr\u00e9sente dans le bureau, la prend dans les bras, l\u2019habille du minuscule bonnet bleu qui a gliss\u00e9 au fond du bac de jouets. Elle revient alors sur sa petite enfance en Asie, marqu\u00e9e par la s\u00e9paration avec ses deux parents qui travaillaient dur et les soins maternels prodigu\u00e9s par des nourrices, dont elle n\u2019a plus eu de nouvelles en quittant le pays. Elle raconte alors son projet d\u2019enfant, port\u00e9 par des d\u00e9sirs de maternage affectueux, de proximit\u00e9 physique et psychique avec ce b\u00e9b\u00e9 fantasm\u00e9. Ses premiers temps avec Jos\u00e9phine \u00e9taient loin de cette image. Elle la trouvait si maigre, si fragile, qu\u2019elle ne pouvait se r\u00e9soudre \u00e0 la toucher. La naissance pr\u00e9matur\u00e9e de Jos\u00e9phine et son hospitalisation faisaient rupture avec ses fantasmes de r\u00e9paration et la replongeaient dans une certaine r\u00e9p\u00e9tition. L\u2019\u00e9quipe avait per\u00e7u la difficult\u00e9 de Madame N. \u00e0 toucher Jos\u00e9phine. Elle semblait confier pleinement aux soignants le pouvoir de prendre soin de son enfant. \u00ab&nbsp;Elles sont comme des nourrices&nbsp;\u00bb nous dit Madame N. au sujet des infirmi\u00e8res auxquelles elle s\u2019\u00e9tait raccroch\u00e9e. L\u2019id\u00e9e que Jos\u00e9phine allait vivre une s\u00e9paration soudaine avec ces personnes, qui lui avaient apport\u00e9 les besoins n\u00e9cessaires \u00e0 son d\u00e9veloppement, tout comme elle \u00e9tant enfant, \u00e9tait insoutenable. De par son transfert sur l\u2019\u00e9quipe, elle avait pu retrouver des rep\u00e8res identificatoires qui la maintenaient cependant dans une position passive, infantile, d\u2019impuissance maternelle. C\u2019est en jouant \u00e0 prendre soin de cette toute petite poup\u00e9e, objet transitionnel, que Madame N. a donc pu retrouver le lien entre ce qu\u2019elle vivait aujourd\u2019hui dans cette s\u00e9paration brutale avec Jos\u00e9phine puis l\u2019\u00e9quipe soignante et son pass\u00e9 infantile douloureux. Quand elle saisira qu\u2019elle et son conjoint \u00e9taient les v\u00e9ritables fils conducteurs de l\u2019histoire de Jos\u00e9phine, Madame N. pourra alors accepter le transfert et remercier infiniment l\u2019\u00e9quipe.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut ainsi penser que lors du transfert de la R\u00e9animation \u00e0 la N\u00e9onatalogie, les parents et en particulier les m\u00e8res, \u00e0 l\u2019image de Madame N., \u00e9prouvent quelque chose du passage de l\u2019impuissance vers la capacit\u00e9 d\u2019enfanter, \u00e9quivalent symbolique du passage de l\u2019identification \u00e0 l\u2019imago maternelle id\u00e9alis\u00e9e\/d\u00e9test\u00e9e de l\u2019adolescence vers l\u2019identification \u00e0 la figure maternelle imparfaite mais tendre des premiers soins. Le cheminement psychologique &#8211; depuis le refus vers l\u2019acceptation de ce transfert &#8211; repr\u00e9senterait donc la reconnaissance et le d\u00e9passement d\u2019une \u00ab&nbsp;dette de survie&nbsp;\u00bb envers le service de R\u00e9animation. La perspective du passage en N\u00e9onatalogie ouvre ainsi l\u2019espace possible de l\u2019imperfection des soins parentaux et all\u00e8ge l\u2019enfant du poids de la \u00ab&nbsp;dette de survie&nbsp;\u00bb originaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous avons donc tent\u00e9 de comprendre ce qui peut se jouer inconsciemment entre parents et soignants r\u00e9animateurs \u00e0 l\u2019annonce du transfert en N\u00e9onatalogie comme dans les temps qui suivent cette annonce. Le transfert trop rapide peut raviver l\u2019\u00e9v\u00e8nement potentiellement traumatique de l\u2019accouchement pr\u00e9coce et entrer en r\u00e9sonance avec le travail psychique de la dette de vie chez tout parent. La clinique, ici au travers de l\u2019histoire de Jos\u00e9phine et de sa maman nous montre \u00e0 quel point plus l\u2019histoire parentale r\u00e9cente et pass\u00e9e est \u00e9maill\u00e9e de ruptures non \u00e9labor\u00e9es, plus cette transition m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pens\u00e9e en \u00e9quipe. Il nous semble que si le temps du transfert n\u2019est pas suffisamment accompagn\u00e9, ne serait-ce qu\u2019avec quelques mots, ce rite de passage risque d\u2019\u00eatre de moins en moins <em>secure<\/em> pour les b\u00e9b\u00e9s et leurs parents, devenus \u00ab&nbsp;objets de transfert&nbsp;\u00bb, et non \u00ab&nbsp;sujets de transferts&nbsp;\u00bb. Les psychologues ne sont pas \u00e9pargn\u00e9s par cette d\u00e9rive possible. Pour les soignants r\u00e9f\u00e9rents de l\u2019enfant comme pour les parents, le temps des <em>au-revoir<\/em> et des remerciements para\u00eet primordial pour cl\u00f4turer cette tranche de soins souvent intense.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Comment peut-on alors anticiper au mieux avec les parents le transfert de leur b\u00e9b\u00e9&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sans parler de protocoles trop fig\u00e9s, proposer des espaces de pens\u00e9e, des rituels de sortie et des supports de m\u00e9diation du transfert adapt\u00e9s pour chaque enfant semble avoir des effets apaisants. Citons \u00e0 titre d\u2019exemple \u00ab&nbsp;<em>Le livret de b\u00e9b\u00e9&nbsp;: \u00e0 petits pas vers la maison<\/em>&nbsp;\u00bb cr\u00e9\u00e9 par une maman pour SOS pr\u00e9ma. R\u00e9assurer les parents sur les liens et la reconnaissance entre les professionnels de ces deux espaces -R\u00e9animation d\u2019origine et N\u00e9onatalogie d\u2019accueil- nous para\u00eet tout aussi s\u00e9curisant pour les familles. Associ\u00e9s dans un m\u00eame tissu de transferts, nous pr\u00e9servons alors quelque chose du sentiment de \u00ab&nbsp;continuit\u00e9 d\u2019existence du b\u00e9b\u00e9&nbsp;\u00bb (Winnicott, 1960) d\u2019un service \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, loin d\u2019effacer les blessures psychiques de la pr\u00e9maturit\u00e9, nous pouvons veiller \u00e0 ne pas en rajouter, d\u2019abord peut-\u00eatre en \u00e9vitant de banaliser le v\u00e9cu psychique des parents lors de ce passage vers une autre rive &#8211; la N\u00e9onatalogie &#8211; bien qu\u2019elle soit du c\u00f4t\u00e9 de la vie. Penser ce transfert en(tre) \u00e9quipe(s), c\u2019est ouvrir le champ des possibles, offrir \u00e0 ce b\u00e9b\u00e9 et ses parents la possibilit\u00e9 d\u2019un maillage originaire tiss\u00e9 et co-construit au cas par cas.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9537?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;&#8211; Allo bonjour, Madame Lila, c\u2019est la R\u00e9animation de l\u2019h\u00f4pital des Marguerites.&#8211; Que se passe-t-il&nbsp;? Il est arriv\u00e9 quelque chose \u00e0 Paul&nbsp;?&#8211; Non, ne vous inqui\u00e9tez pas, rien de grave&nbsp;! C\u2019est m\u00eame une bonne nouvelle. 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