{"id":9504,"date":"2021-08-22T07:30:06","date_gmt":"2021-08-22T05:30:06","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/corps-et-contre-transfert-2\/"},"modified":"2021-09-24T17:08:19","modified_gmt":"2021-09-24T15:08:19","slug":"corps-et-contre-transfert","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/corps-et-contre-transfert\/","title":{"rendered":"Corps et contre-transfert"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019ai accept\u00e9 \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re de parler de mon propre corps dans la situation de l\u2019analyse. J\u2019ai d\u00fb aussi reconna\u00eetre l\u2019influence de la corpor\u00e9it\u00e9 de mes patients sur mon attitude int\u00e9rieure, il y avait dans le rapprochement entre les deux termes de corps et de contre-transfert comme une \u00e9vidence. Les mots allaient venir d\u2019eux-m\u00eames confirmer un rapport si manifeste. Mais les mots ne se sont pas laiss\u00e9s prendre au jeu de la facilit\u00e9. La distance entre corps et langage s\u2019est de suite d\u00e9gag\u00e9e de ma pens\u00e9e. J\u2019ai pein\u00e9 comme si mon corps de femme refusait de se couler dans celui de l\u2019analyste. Ou peut-\u00eatre l\u2019inverse car l\u2019analyste ne devient \u00e0 y bien penser qu\u2019un attribut de la personne et de son corps usuel. La prison du langage n\u2019enferme pas l\u2019enti\u00e8re vie d\u2019un corps. Le contre-transfert est un concept qui limite injustement le v\u00e9cu de l\u2019analyste. Vigoureux ou affaibli le corps reste un ph\u00e9nom\u00e8ne myst\u00e9rieux -qui s\u2019int\u00e8gre dans ce qu\u2019il est convenu de nommer contre-transfert.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma conception du contre-transfert est proche de ce qu\u2019en a \u00e9crit Hanna Segal, c\u2019est-\u00e0-dire la r\u00e9ponse \u00e9motionnelle globale de l\u2019analyste&nbsp;; la disponibilit\u00e9 \u00e0 laisser affleurer \u00e0 la conscience et \u00e0 utiliser des affects suscit\u00e9s par le patient. Notre approche de celui-ci nous entra\u00eenant \u00e0 \u00e9prouver des mouvements affectifs beaucoup plus sensibles que ce que nous nous permettons dans les rapports sociaux ordinaires. Si je tente d\u2019\u00e9claircir mon rapport d\u2019analyste \u00e0 la personne de mes patients et \u00e0 mon corps propre je dois reconna\u00eetre que quelque chose de moi va m\u2019\u00e9chapper sous forme d\u2019inconscient.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est donc important de reconna\u00eetre que ce mouvement int\u00e9rieur engage la personne totale de l\u2019analyste, corps et \u00e2me en quelque sorte. Il est important aussi de se souvenir de la r\u00e8gle de l\u2019abstinence, qui maintient l\u2019analyste dans sa position de neutralit\u00e9, quelles que soient ses r\u00e9actions envers le patient. D\u00e8s que l\u2019analyste est face \u00e0 son patient cette r\u00e8gle devient une composante de tous les mouvements int\u00e9rieurs de l\u2019analyste. Cette r\u00e9serve fonctionne comme une sorte de contenant qui permet \u00e0 l\u2019analyste de prendre conscience de son propre contenu affectif en rapport \u00e0 ce que le patient provoque en lui. Elle oblige \u00e0 cliver des r\u00e9actions \u00e9motionnelles et en tirer des r\u00e9flexions qui peuvent profiter au processus du transfert. On peut concevoir ce m\u00e9canisme suivant l\u2019analyse processuelle des identifications et des projections multiples qui parviennent \u00e0 la conscience de l\u2019analyste.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes face au ressenti qui nous vient du patient et \u00e0 l\u2019utilisation qu\u2019il fait de son propre corps dans les s\u00e9ances. Nous ne pouvons pas ignorer notre propre ressenti corporel, qu\u2019il soit v\u00e9cu comme impassible, ou qu\u2019il mette en question des \u00e9prouv\u00e9s de la part du patient. Quelle place alors accorder \u00e0 notre corps dans un processus qui semble n\u2019engager que notre personne psychique d\u2019analyste&nbsp;? La tr\u00e8s \u201csurmo\u00efque\u201d r\u00e8gle d\u2019abstinence ne permet gu\u00e8re de nous laisser prendre \u00e0 l\u2019observation de notre v\u00e9cu corporel, de bien-\u00eatre ou de souffrance, de calme ou d\u2019excitation. Notre mode de th\u00e9orisation d\u00e9rive donc en grande partie de nos capacit\u00e9s d\u2019\u00e9laboration de notre contre-transfert. Et il appara\u00eet parfois que l\u2019analyse se con\u00e7oit plus dans l\u2019\u00e9laboration de la relation transfert-contre-transfert que dans les constructions de th\u00e9ories destin\u00e9es \u00e0 nous d\u00e9fendre de la conscience de notre incapacit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec son bon sens r\u00e9aliste, Freud a d\u2019abord reconnu la mat\u00e9rialit\u00e9 de chair et de sang de la personne humaine. Et aussi que son destin est li\u00e9 \u00e0 son anatomie. C\u2019est donc sur cette base et en prenant en compte ma condition f\u00e9minine que je peux r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qui est impliqu\u00e9 de mon moi corporel dans mes activit\u00e9s contre-transf\u00e9rentielles. Je parlerai donc \u00e0 la premi\u00e8re personne, quitte \u00e0 envisager le partage de certaines id\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>La tentation peut \u00eatre grande, \u00e0 partir de cette premi\u00e8re proposition, de r\u00e9duire le contre-transfert \u00e0 des r\u00e9actions personnelles de l\u2019ordre de l\u2019identification projective. Sans n\u00e9gliger cet aspect des mouvements contre-transf\u00e9rentiels, il me para\u00eet n\u00e9cessaire de prendre conscience des quelques questions qu\u2019ils posent. Puis-je oser dire que l\u2019analyste a besoin d\u2019\u00eatre bien dans sa peau pour y accueillir les souffrances de ses patients&nbsp;? Sa technique para\u00eet avant tout l\u2019usage qu\u2019il peut faire de soi-m\u00eame. C\u2019est l\u00e0 ce que Freud a d\u00e9couvert. On sait comment Bion et Winnicott, entre autres, ont d\u00e9velopp\u00e9 cette id\u00e9e. Je me suis souvent demand\u00e9e ce que Freud, malade, pouvait faire de sa souffrance pendant les s\u00e9ances avec ses patients. La dur\u00e9e de sa longue maladie (de 1923 \u00e0 1939) fut sans doute un dur calvaire. Il ne supportait des soins que de la part de sa fille Anna, et dut interrompre plusieurs fois ses activit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1913, dans un article intitul\u00e9 <em>Les d\u00e9buts du traitement<\/em>, Freud expose les raisons pour lesquelles il a fait allonger ses patients. C\u2019est essentiellement parce qu\u2019il ne supporte pas d\u2019\u00eatre d\u00e9visag\u00e9 pendant une journ\u00e9e enti\u00e8re, et aussi parce qu\u2019il craint que son visage n\u2019exprime certaines r\u00e9actions que le patient pourrait percevoir et interpr\u00e9ter. Nous avons l\u00e0 le principe du v\u00e9cu contre-transf\u00e9rentiel. En 1922, il \u00e9crit <em>Le moi et le \u00e7a<\/em>, en 1923, se d\u00e9clare la maladie dont il souffrira jusqu\u2019\u00e0 sa mort. Je ne puis m\u2019emp\u00eacher d\u2019imaginer des signaux sensoriels inconscients qui auraient \u00e9merg\u00e9 dans ce texte qui s\u2019ach\u00e8ve sur la pens\u00e9e de la \u201cdomination des muettes mais puissantes pulsions de mort\u201d qui semblent affaiblir le r\u00f4le d\u2019<em>Eros<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa grande pudeur ne lui a pas permis de confier ce qu\u2019il ressentait envers ses patients dans ces moments douloureux. Mais si l\u2019on prend en consid\u00e9ration les arguments qu\u2019il a donn\u00e9s auparavant pour allonger ses patients, je peux penser qu\u2019il \u00e9tait irrit\u00e9 par certains \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre \u00e9pi\u00e9. Nous savons \u00e0 partir de nombre de ses r\u00eaves, combien il \u00e9tait sensible au regard et \u00e0 ses aspects pers\u00e9cutifs. Il est remarquable que notre conception de la cure analytique a d\u2019embl\u00e9e adopt\u00e9 cette technique parce que plus facile \u00e0 pratiquer que le face \u00e0 face. Cette derni\u00e8re situation est d\u00e9sormais rang\u00e9e, par la plupart des praticiens, dans les techniques plus th\u00e9rapeutiques qu\u2019analytiques. Quelle influence peut-on donc attribuer \u00e0 la pr\u00e9sence corporelle de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre des deux acteurs pendant la s\u00e9ance&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de ma r\u00e9flexion, j\u2019ai bien s\u00fbr \u00e9voqu\u00e9 Searls et son livre sur le contre-transfert paru en fran\u00e7ais en 1981. Il relate quinze ans d\u2019exp\u00e9rience. Searls a travaill\u00e9 surtout avec des autistes et des schizophr\u00e8nes, ce qui l\u2019a sans doute oblig\u00e9 \u00e0 une indispensable clairvoyance sur lui-m\u00eame. Ces cat\u00e9gories de patients suscitent chez l\u2019analyste des r\u00e9actions assez vives pour qu\u2019elles l\u2019entra\u00eenent \u00e0 aborder les fondements de sa propre vie psychique. Il envisage m\u00eame, dans une perspective th\u00e9rapeutique, une phase de symbiose qui soigne aussi l\u2019analyste. Les repr\u00e9sentations fantasmatiques du corps y prennent une place importante par la dominance du regard. Ce que j\u2019\u00e9voquais au sujet des r\u00eaves de Freud, me semble pouvoir se relier \u00e0 l\u2019angoisse de l\u2019\u00e9tranger, ressentie chez le b\u00e9b\u00e9 vers le 8<sup>\u00e8me<\/sup> mois. Le visage est, comme l\u2019\u00e9crit Winnicott, \u201cce qui est l\u00e0 pour \u00eatre vu\u201d. L\u2019enfant ne reconna\u00eet pas la forme, la composition de la face d\u2019une personne nouvelle. J\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9prouv\u00e9 un sentiment d\u2019exclusion lorsque des enfants psychotiques ou autistes ne se reconnaissent pas dans le miroir qu\u2019ils se cachent ou se rejettent brutalement, ou encore qu\u2019ils r\u00e9agissent par une \u00e9tranget\u00e9 qui les fait hurler. Mon propre mouvement int\u00e9rieur est alors plut\u00f4t le d\u00e9sarroi, une sorte de fuite de moi-m\u00eame, dans la panique de ne plus pouvoir me reconna\u00eetre comme ce petit \u00e0 qui je m\u2019\u00e9tais quelque peu identifi\u00e9e jusque-l\u00e0. Je retrouve vraisemblablement la d\u00e9tresse originaire que Rank a jug\u00e9e traumatique. Ce trou noir de l\u2019inconnu de soi-m\u00eame qu\u2019a reconnu Fr. Tustin. Les formes verbales que j\u2019essaie de donner \u00e0 mon angoisse ne sont que l\u2019utilisation que je suis apte \u00e0 faire pour me d\u00e9fendre de cette plong\u00e9e dans le d\u00e9sert int\u00e9rieur. Je suis dans l\u2019incommunicable et pourtant j\u2019ai la capacit\u00e9 de partager cette horreur. Je suppose que la racine de mon incapacit\u00e9 \u00e0 communiquer \u00e0 ce moment s\u2019inscrit dans la profondeur inconsciente o\u00f9 je refoule mes angoisses primaires. Ce que je ressens vivement \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur ces processus, c\u2019est l\u2019obstination de ma curiosit\u00e9 envers ce je ne sais quoi qui lie mon corps \u00e0 ma pens\u00e9e et que je vois se construire chez mes patients.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019une sorte de communication directe peut parfois se manifester, il se produit une possibilit\u00e9 plus imm\u00e9diate de la compr\u00e9hension des inconscients. Ainsi une patiente dont l\u2019analyse se d\u00e9roulait avec beaucoup d\u2019empathie de ma part, \u00e9mettait souvent des bruits intestinaux incoercibles contre les lesquels elle protestait. Je ne cherchais pas vraiment \u00e0 en comprendre le sens, toute int\u00e9ress\u00e9e que j\u2019\u00e9tais par ce qu\u2019elle me disait de sa m\u00e8re, pour qui elle \u00e9prouvait beaucoup d\u2019amour et d\u2019admiration, et aussi du plaisir qu\u2019elle avait \u00e0 son contact physique. C\u2019est alors qu\u2019au cours d\u2019une s\u00e9ance, je me mis aussi \u00e0 \u00e9mettre des bruits en \u00e9cho \u00e0 ma patiente. Celle-ci se mit \u00e0 rire. Je ressentais une sorte de pouvoir qu\u2019elle aurait exerc\u00e9 sur moi et dont je ne comprenais pas le m\u00e9canisme. Je pris cependant assez vite conscience de l\u2019irritation que je ressentais envers l\u2019image de m\u00e8re id\u00e9ale que m\u2019imposait ma patiente. Celle-ci ne semblait pas se satisfaire des sensations qu\u2019elle trouvait dans le cadre des s\u00e9ances. Je sentais une d\u00e9valorisation \u00e9vidente de mon contenant maternel et une rivalit\u00e9 f\u00e9minine d\u2019ordre homosexuel tr\u00e8s manifeste. A un niveau plus profond, j\u2019\u00e9tais identifi\u00e9e au soi infantile de ma patiente. J\u2019avais introject\u00e9 l\u2019image maternelle directrice. Je pus peu \u00e0 peu faire part de ces relations \u00e0 ma patiente en transposant en mots nos ressentis corporels communs. Mais \u00e0 y r\u00e9fl\u00e9chir cette transmission directe de corps \u00e0 corps, d\u2019inconscient \u00e0 inconscient suppose l\u2019\u00e9limination d\u2019un pare-excitation protecteur, et quasiment la transgression de la r\u00e8gle de neutralit\u00e9. J\u2019ai pourtant de mon corps propre pendant les s\u00e9ances, une apparente certitude de sa stabilit\u00e9, de ma domination des remous que le patient peut y provoquer.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9vocation de mes r\u00e9actions m\u2019a conduite au souvenir de situations remarquables pour moi dans ce registre. Apr\u00e8s des vacances hivernales, je reprends mes activit\u00e9s, appuy\u00e9e sur deux b\u00e9quilles. Lorsque je fais entrer ma premi\u00e8re patiente, elle me jette un furtif coup d\u2019\u0153il et, en s\u2019allongeant, elle remarque&nbsp;: \u201cVous avez le m\u00eame pull-over que ma m\u00e8re\u201d. J\u2019ai failli \u00e9clater de rire, tellement la n\u00e9gation de mon \u00e9tat, de l\u2019atteinte de mon corps, \u00e9tait d\u00e9ni\u00e9e. De ma situation r\u00e9elle, pas un mot.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9vidence des contenus transf\u00e9rentiels prit chez moi trop d\u2019importance sur la motricit\u00e9 pour que je revienne sur mes propres r\u00e9actions. Mais la fuite de ma patiente devant son agressivit\u00e9 m\u2019obligeait \u00e0 chercher ce qu\u2019\u00e9voquait pour elle mon incapacit\u00e9 actuelle. Elle ignorait mes jambes mutil\u00e9es pour reporter son attention sur mon buste, ma poitrine et retrouver une partie saine de mon corps, pour sauvegarder le bon-sein. Mais elle semblait me jeter au visage sa fureur pour l\u2019avoir abandonn\u00e9e le temps de mes vacances.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon patient peut donc ressentir ou imaginer transf\u00e9rentiellement mon bon \u00e9tat physique apparent comme la garantie d\u2019un corps maternel s\u00e9curisant et m\u00eame soignant. La certitude id\u00e9alisante du patient que l\u2019analyste ne peut-\u00eatre que contenant, donc \u00e0 l\u2019abri de blessures qui le diminueraient.<\/p>\n\n\n\n<p>La remarque de ma patiente r\u00e9v\u00e9lait aussi sa culpabilit\u00e9 au sujet des attaques fantasmatiques qui auraient entra\u00een\u00e9 ma mutilation. Elle mettait aussi de c\u00f4t\u00e9 ce qui pouvait magiquement concerner le p\u00e8re. Et je crois que cette nuance atteignait chez moi l\u2019\u00e9cho de sa propre r\u00e9action \u00e0 la perte d\u2019un appui solide. Je ne souffrais pas de mon \u00e9tat et je pouvais donc \u00eatre pr\u00e9sente aux projections de ma patiente. Il m\u2019est bien apparu alors combien, d\u00e8s le premier regard, la pr\u00e9sence physique d\u2019un analyste y compris sa mani\u00e8re de se v\u00eatir, d\u00e9clenche tout un processus d\u2019associations inconscientes qui pour la plupart sont refoul\u00e9es mais surtout transf\u00e9r\u00e9es. Je me souviens avoir \u00e9t\u00e9 surtout sensible, sur le moment, \u00e0 l\u2019allusion \u00e0 mon pull-over. Comme si cette enveloppe pouvait masquer quelqu\u2019autre mutilation plus \u00e9videmment maternelle et me rendre en quelque sorte inutilisable pour ma patiente. En fait il s\u2019agissait comme le plus souvent, de ma propre culpabilit\u00e9 relative \u00e0 cette impuissance dont je donnais la preuve. Impuissance de femme plus encore que d\u2019analyste, de toute \u00e9vidence.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle que soit sa corpulence actuelle, ma patiente devenait pour moi \u00e0 la fois un objet de curiosit\u00e9 et un enfant inquiet d\u2019entretenir ou de perdre la pr\u00e9sence maternelle. Il est donc remarquable que je porte mon attention, dans cette situation particuli\u00e8re, certes, plus sur ma propre apparence que sur ce qu\u2019il en est de ma patiente. Mon amusement en r\u00e9ponse \u00e0 sa d\u00e9n\u00e9gation note sans doute ma propre r\u00e9sistance \u00e0 ce que je ressens de moim\u00eame&nbsp;: le ridicule de mon \u00e9tat, la perte de ma validit\u00e9. Le rire est pour moi le d\u00e9placement, peut-\u00eatre, de la d\u00e9ception de n\u2019avoir pas rencontr\u00e9 l\u2019apitoiement auquel je m\u2019attendais inconsciemment et qui aurait manifest\u00e9 de la part de ma patiente sa participation \u00e0 ma d\u00e9tresse physique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il peut para\u00eetre \u00e9trange que cette situation m\u2019ait \u00e9voqu\u00e9 le mythe d\u2019<em>Eros<\/em>. C\u2019est l\u2019importance du regard qui me l\u2019a rappel\u00e9. <em>Eros<\/em> appara\u00eet sous la forme d\u2019un jeune homme. Il repr\u00e9sente une force attractive, issue du chaos primitif, et qui assure la coh\u00e9sion et la perp\u00e9tuit\u00e9 de notre univers gr\u00e2ce \u00e0 son activit\u00e9 sexuelle. Il ne rejoint <em>Psych\u00e9<\/em>, objet de son amour, que la nuit. Elle ne le voit jamais. Et lorsqu\u2019elle c\u00e8de \u00e0 sa curiosit\u00e9, elle perd l\u2019objet de son d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cadre de la s\u00e9ance d\u2019analyse classique reproduit quelque chose de ce mythe en ce que l\u2019analyste est cach\u00e9 le plus souvent aux yeux du patient. C\u2019est bien d\u2019ailleurs ce que Freud a recherch\u00e9 en l\u2019instituant. Le patient dispose ainsi de toute sa libert\u00e9 d\u2019association. La situation peut-elle alors \u00eatre qualifi\u00e9e d\u2019\u00e9rotique&nbsp;? En r\u00e9alit\u00e9 ne l\u2019est-elle pas toujours&nbsp;? Cette disposition permet l\u2019ignorance de la vi e corporelle de l\u2019analyste et la floraison des projections du patient. En \u00e9voquant ma perplexit\u00e9 devant mes propres r\u00e9actions qui m\u2019ont paru si peu \u00e9videntes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cette patiente, me sont survenues quelques autres questions sur moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Car je suis ici concern\u00e9e par mon corps propre, mais aussi par le corps du patient. Ma f\u00e9minit\u00e9 est sans doute plus engag\u00e9e en pr\u00e9sence d\u2019un homme, bien que ce soit sur un mode diff\u00e9rent avec une femme, mais tout aussi manifeste. Quoi qu\u2019il en soit, je me suis souvenue d\u2019une situation contre-transf\u00e9rentielle, remarquable en ce qui me concerne. Un jeune homme tr\u00e8s grand, d\u00e9passait largement du divan lorsqu\u2019il s\u2019allongeait. Disons que ce serait Pierre. Lorsqu\u2019il \u00e9tait debout, il me dominait bien s\u00fbr de sa force et de sa hauteur. Mais j\u2019\u00e9tais surtout mal \u00e0 l\u2019aise du fait que le divan que je mettais \u00e0 sa disposition ne puisse le contenir. Pendant une s\u00e9ance, il me dit r\u00eaveusement qu\u2019il pensait souvent pouvoir me prendre dans ses bras en me quittant. Je r\u00e9alisais alors la densit\u00e9 de mon propre corps, la fragilit\u00e9 de ma petite corpulence, l\u2019incertitude de pouvoir garder une attitude vraiment neutre qui \u00e9viterait un passage \u00e0 l\u2019acte largement regrettable. Il ne se passa rien de manifestement agi. Mais lorsque je reconduisais mon patient \u00e0 la sortie de la s\u00e9ance, je sentais en moi une sorte de raideur malais\u00e9e. Je me souviens que j\u2019ai mis du temps \u00e0 trouver la phrase qui pouvait faire allusion au souhait de mon patient, \u00e0 ce r\u00eave \u00e9rotique qui concernait \u00e0 la fois mon corps de femme et mon r\u00f4le de m\u00e8re. J\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 ce que Ferenczi (\u201cL\u2019\u00e9lasticit\u00e9 de la technique de l\u2019analyse\u201d) \u00e9crit du tact avec lequel il est bon de parler au patient. Je d\u00e9c\u00e8le en moi une culpabilit\u00e9 de s\u00e9duire par la simple existence de mon corps. Une inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 de la s\u00e9duction, qui d\u00e9coule peut-\u00eatre aussi du d\u00e9sir de s\u00e9duire, d\u00e9sir d\u2019\u00eatre aim\u00e9e, que l\u2019analyste ressent in\u00e9vitablement et contient gr\u00e2ce \u00e0 cette bien utile r\u00e8gle d\u2019abstinence et \u00e0 l\u2019appel au Surmoi. Mon patient allait-il me juger suffisamment solide pour supporter sa s\u00e9duction sans lui c\u00e9der, comme une m\u00e8re incestueuse&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut bien reconna\u00eetre que le patient \u00e9met des messages sensoriels \u00e9vidents&nbsp;: dans sa mani\u00e8re de se tenir, de se v\u00eatir. Par les odeurs qu\u2019il transporte. Comme cette patiente qui m\u2019a longtemps incommod\u00e9 par un parfum que je trouvais \u201cscandaleux\u201d ou ce patient qui pendant longtemps a senti l\u2019alcool. Mes r\u00e9actions son in\u00e9vitablement d\u2019embl\u00e9e sensorielles et li\u00e9es pour moi \u00e0 des r\u00e9miniscences de tous ordres, y compris des traces sensorielles archa\u00efques devenues inconscientes. Nous voil\u00e0 donc confront\u00e9s au probl\u00e8me essentiel des limites&nbsp;: limites du corps en soi, limites du transmissible d\u2019un corps \u00e0 l\u2019autre, limites de la communication et de ce que la r\u00e8gle psychanalytique suppose. Et \u00e0 ce que le refoulement peut avoir \u00e0 faire dans le contre-transfert.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entendais l\u2019un de nous, il y a quelque temps, faire allusion aux neurones-miroirs, traces per\u00e7ues scientifiquement sur notre cortex dans une situation de rencontre. Une image corticale repr\u00e9sente ce que l\u2019autre personne projette en nous&nbsp;? ou notre r\u00e9ponse&nbsp;? Notre contre-transfert serait donc mat\u00e9rialis\u00e9 dans notre cortex c\u00e9r\u00e9bral. Une image sym\u00e9trique de ce qui se passe chez l\u2019autre. La repr\u00e9sentation mat\u00e9rialis\u00e9e d\u2019une identification projective. La projection irait-elle jusqu\u2019\u00e0 se refl\u00e9ter mat\u00e9riellement sur notre cortex&nbsp;? Une telle effraction de mon Moi-Peau peut-elle ainsi se produire et me retirer cette protection&nbsp;? C\u2019est dans les cons\u00e9quences affectives de cette situation que se reconna\u00eet l\u2019analyste.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans doute aussi suis-je soumise \u00e0 l\u2019influence de l\u2019un ou de l\u2019autre de mes h\u00e9misph\u00e8res c\u00e9r\u00e9braux selon que mon patient m\u2019adresse un discours que mon penchant personnel me fait entendre soit comme la persistance d\u2019un mouvement pr\u00e9verbal soit comme rang\u00e9 d\u00e9j\u00e0 dans une activit\u00e9 mentale plus \u00e9labor\u00e9e. Or comme je le disais, les mots ont r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 la pens\u00e9e lorsque j\u2019ai entrepris cette r\u00e9flexion sur la place de mon propre corps dans mon activit\u00e9 de psychanalyste, comme si le processus de symbolisation \u00e9tait remis l\u00e0 en question depuis ses bases. Si je me r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019indiscr\u00e9tion scientifique c\u2019est sans doute que quelque chose d\u2019un ressenti intuitif s\u2019est gliss\u00e9 dans ma question. Une d\u00e9fense contre la p\u00e9n\u00e9tration alors que la perception du corps de mes patients comme de mon propre corps repose le probl\u00e8me du toucher sous toutes ses formes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son livre sur le transfert, Michel Neyraut consid\u00e8re qu\u2019on peut admettre que le contre-transfert pr\u00e9c\u00e8de le transfert. En effet l\u2019espace, les meubles et les objets dispos\u00e9s pour recevoir un patient impliquent l\u2019analyste dans son r\u00f4le. La r\u00e9alit\u00e9 le contraint \u00e0 se concevoir comme un objet parmi d\u2019autres, un support anim\u00e9 des projections transf\u00e9rentielles de son patient. Ce lieu pr\u00e9dispos\u00e9 pour un accueil repr\u00e9sente dans l\u2019imm\u00e9diat, pour moi femme, l\u2019aspect in\u00e9vitable d\u2019un int\u00e9rieur maternel, ou f\u00e9minin. Dois-je alors tenter d\u2019annuler quelque chose de la r\u00e9alit\u00e9 de mon \u00eatre sous pr\u00e9texte de neutralit\u00e9&nbsp;? Faut-il refouler ce que je per\u00e7ois de moi par le d\u00e9veloppement du transfert dans lequel va patauger mon patient&nbsp;? L\u2019\u00e9tayage que je suis susceptible d\u2019apporter aux conflits de mon patient repose sur ma propre analyse de moi-m\u00eame et ma recherche permanente de neutralit\u00e9, m\u00eame si comme l\u2019\u00e9crit justement M. Neyraut&nbsp;: \u201cil n\u2019existe pas d\u2019\u00e9coute neutre\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Consid\u00e9rant le rapport du corps et des transferts, je ne peux pas \u00e9chapper \u00e0 la notion de s\u00e9duction, notion qui \u00e9voque bien l\u2019entrave \u00e0 la neutralit\u00e9. Lorsque Pierre me provoque en attaquant par la s\u00e9duction mes retranchements d\u2019analyste, je subis sa s\u00e9duction et par identification projective, je me trouve imm\u00e9diatement coupable de cette m\u00eame s\u00e9duction \u00e0 son \u00e9gard. L\u2019effet de surprise qu\u2019a eu sur moi l\u2019\u00e9vocation d\u2019un corps \u00e0 corps, agite en moi des mouvements contradictoires. Je suis soumise \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019a d\u00e9crite D. Anzieu dans \u201cle <em>Moi-Peau<\/em>\u201d et qu\u2019il nomme le double interdit de toucher. L\u2019allusion au contact possible de mon corps \u00e9veille une r\u00e9sistance en moi, en m\u00eame temps qu\u2019un vague d\u00e9sir. En effet l\u2019excitation produite en moi par l\u2019\u00e9vocation amoureuse de mon patient s\u2019engage dans deux directions pulsionnelles&nbsp;: la sexualit\u00e9 et l\u2019agressivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La sexualit\u00e9 in\u00e9vitablement li\u00e9e \u00e0 la diff\u00e9rence sexuelle entre Pierre et moi. La diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge aussi, car il est plus jeune que moi. Cette r\u00e9alit\u00e9 entra\u00eene une autre r\u00e9action, d\u00e9fensive contre une situation purement oedipienne et je ressens de l\u2019agressivit\u00e9 contre ce comportement s\u00e9ducteur. C\u2019est alors que s\u2019impose l\u2019argument surmo\u00efque du double interdit du toucher&nbsp;: vers l\u2019int\u00e9rieur de moi je dois renoncer au plaisir \u00e9rotique. Vers l\u2019ext\u00e9rieur ne pas punir mon patient de ses fantasmes \u00e0 mon \u00e9gard.<\/p>\n\n\n\n<p>Les analystes qui travaillent avec des petits enfants autistes ou psychotiques, savent tous combien le contact corporel est \u00e0 la base des \u00e9vidences transf\u00e9rentielles. Tant qu\u2019il n\u2019ont pas pris des distances justifi\u00e9es avec la fameuse r\u00e8gle d\u2019abstinence ils sont en permanence replac\u00e9s devant des probl\u00e8mes de culpabilit\u00e9, de surmoi, de moi id\u00e9al. Cependant depuis M. Klein, bon nombre d\u2019analystes c\u00e9l\u00e8bres ont privil\u00e9gi\u00e9 la vie du corps dans la construction du psychisme infantile. Nous pouvons nous r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 M. Mahler, D.W. Winnicott, D. Meltzer. Peu importe lequel r\u00e9pond le mieux \u00e0 nos efforts de compr\u00e9hension de ce probl\u00e8me. Quant \u00e0 ma propre perspective sur la question, elle m\u2019entra\u00eene \u00e0 penser avec M. Neyraut que notre contre-transfert pr\u00e9existe \u00e0 la rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous consid\u00e9rons le contre-transfert comme un \u00e9tat int\u00e9rieur mobilisable, les fondements de notre int\u00e9r\u00eat pour les enfants en construction reposent \u00e9videmment \u00e0 mon sens sur des identifications archa\u00efques&nbsp;: le souvenir ou la recherche des premiers contacts ext\u00e9rieurs avec le corps maternel&nbsp;: odeurs, toucher, premi\u00e8re t\u00e9t\u00e9e. Tout ce qui attache le nouveau-n\u00e9 \u00e0 son propre corps, aux sensations de sa vie, aux n\u00e9cessit\u00e9s de sa survie. Les enfants dont nous avons le souci sont rest\u00e9s en d\u00e9tresse faute d\u2019un amour maternel initial. Enfants non d\u00e9sir\u00e9s ou que la m\u00e8re ne peut accueillir dans sa propre difficult\u00e9 \u00e0 vivre. Nous partageons alors ce que Ferenczi voyait comme \u201cune question de tact\u201d, \u201cla facult\u00e9 de sentir avec\u201d, de \u201csupporter une souffrance\u201d. La technique de l\u2019analyse lui parut d\u00e9j\u00e0 pouvoir \u00eatre \u201c\u00e9lastique\u201d. C\u2019\u00e9tait en 1923. Depuis, D. Meltzer (par exemple) a d\u00e9velopp\u00e9 une th\u00e9orie de la sensorialit\u00e9 infantile dont les images font appel \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de la recherche du corps maternel chez l\u2019enfant malade psychiquement.<\/p>\n\n\n\n<p>Hommes ou femmes, les analystes qui se pr\u00e9occupent de ces enfants mettent \u00e0 leur disposition un contre-transfert dont la forme pr\u00e9c\u00e8de les diff\u00e9renciations sexuelles adultes. Nous utilisons des capacit\u00e9s d\u2019identifications ant\u00e9rieures \u00e0 la diff\u00e9renciation, \u00e0 la d\u00e9sintrication des pulsions entre vie et mort, au ressenti de la d\u00e9tresse primaire. Ce que notre propre analyse nous a permis d\u2019aborder et de surmonter. Ce ne sont pas des capacit\u00e9s de maternage dans le sens adulte que nous mettons en \u0153uvre. Mais plut\u00f4t notre possibilit\u00e9 de r\u00e9gression. L\u2019utilisation de traces sensorielles archa\u00efques qui ne se sont pas fix\u00e9es chez l\u2019enfant souffrant. Notre propre plaisir r\u00e9side alors dans la jouissance inconsciente que nous \u00e9prouvons \u00e0 sentir la solidit\u00e9 de notre attachement basique.<br>J\u2019ai eu la possibilit\u00e9 de m\u2019occuper \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de David. Un petit gar\u00e7on qui avait cinq ans lorsque je l\u2019ai rencontr\u00e9. Brun, solide, la bouche ouverte et silencieuse, le regard vide, sans un geste -agit\u00e9 par moment de mani\u00e8re incompr\u00e9hensible pour l\u2019entourage. Une m\u00e8re folle -insaisissable, une anamn\u00e8se impossible. Nous allons nous lier pour plusieurs ann\u00e9es. Pourtant notre premi\u00e8re rencontre \u00e9tait incertaine. Je parlais doucement de je ne sais plus quoi devant un enfant raide, un regard sans fond o\u00f9 rien ne se refl\u00e9tait, comme absent de ce miroir maternel primordial que nous connaissons. Il ne s\u2019est pas enfui. Ce genre de visite dura des semaines. Je restais \u00e0 distance, David semblait m\u2019attendre. Si je peux exprimer ce que je ressentais alors envers l\u2019enfant c\u2019\u00e9tait un grand d\u00e9sir d\u2019\u00eatre re\u00e7ue par lui, de lui plaire, en un mot de le s\u00e9duire et de lui faire ressentir la tendresse qu\u2019il rencontrait en moi. J\u2019avais le sentiment d\u2019apprivoiser un animal sauvage sans ressources. Je craignais toujours qu\u2019il s\u2019enfuie si j\u2019approchais de lui. Peu \u00e0 peu je pris conscience que son regard guettait mon arriv\u00e9e. Pas orient\u00e9 par mon visage, mais vers une globalit\u00e9 de ma personne. Comme s\u2019il butait sur quelque chose de solide qui faisait peu \u00e0 peu \u00e9cho \u00e0 une conscience de soi.<br>Un long \u00e9pisode de nos rencontres fut centr\u00e9 sur le chemin que nous faisions dans les b\u00e2timents de l\u2019h\u00f4pital pour rejoindre la pi\u00e8ce o\u00f9 je le recevais. J\u2019avais alors une petite Fiat 500 dans laquelle David \u00e9tait mont\u00e9 avec une joie \u00e9vidente d\u00e8s la premi\u00e8re fois. Il s\u2019y tenait bien raide, assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, sans tourner la t\u00eate. Sa satisfaction m\u2019\u00e9voque le bien-\u00eatre du foetus dans un int\u00e9rieur maternel dont j\u2019\u00e9tais \u00e0 la fois le contenant et dont je partageais l\u2019espace. Mon contre-transfert se composait aussi de cet appendice mat\u00e9riel qui \u00e9tait ma voiture et qui m\u2019identifiait \u00e0 l\u2019enfant. Ce contenant excitant qui me donnait aussi le partage des sensations corporelles voisines \u00e0 la fois de celles d\u2019une m\u00e8re enceinte et d\u2019un enfant port\u00e9.<br>David changeait lentement. Il osait toucher la p\u00e2te \u00e0 modeler pour en tirer les ficelles que nous connaissons tous mais qui me paraissent des liens possibles et fragiles. Un jour, David se rencontra dans un miroir qui tra\u00eenait sur la table. Il hurla de terreur et se pr\u00e9cipita sous la table -j\u2019\u00e9tais d\u00e9contenanc\u00e9e- terroris\u00e9e moi aussi par son cri qui m\u2019\u00e9voque le c\u00e9l\u00e8bre tableau de Munch. Il me semble comprendre qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas install\u00e9 dans son propre corps. Il n\u2019avait pas acc\u00e8s \u00e0 cette double enveloppe compos\u00e9e de mon propre corps, de ma voix, de mes odeurs, ce qui pouvait entrer et sortir avec lui du cocon de ma voiture. Ma disposition int\u00e9rieure \u00e0 ce moment me para\u00eet avoir \u00e9t\u00e9 de l\u2019ordre de la gestation. Mon d\u00e9sir \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019enfant \u00e9tait empreint de sentiments d\u2019impuissance, de m\u00e9connaissance de l\u2019\u00e9tranget\u00e9 d\u2019un autre. Curieusement, rien de ce que je rep\u00e8re en moi ne me semble li\u00e9 \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9 en tant que diff\u00e9rence sexuelle, si ce n\u2019est cette capacit\u00e9 de contenance de l\u2019ordre du maternage que je peux partager avec mes coll\u00e8gues masculins. J\u2019ai tendance \u00e0 penser que cette possibilit\u00e9 est li\u00e9e plut\u00f4t \u00e0 nos capacit\u00e9s de r\u00e9gresser sans terreur, \u00e0 nos identifications, aux besoins de survie, \u00e0 une excitation sp\u00e9cifique destin\u00e9e \u00e0 susciter et entretenir les contacts premiers avec un corps maternel qui persiste \u00e0 communiquer la vie et \u00e0 susciter un ressenti de s\u00e9curit\u00e9 malgr\u00e9 la diff\u00e9renciation.<br>J\u2019ai l\u2019impression de ne pas avoir exprim\u00e9 les aspects n\u00e9gatifs de mon contre-transfert, sans doute n\u2019ont-ils pas \u00e9t\u00e9 dominants. Ils peuvent r\u00e9appara\u00eetre. L\u2019emprise du corps est sans aucun doute une donn\u00e9e essentielle dans notre fonctionnement d\u2019analyste. Bien des aspects diff\u00e9rents ou compl\u00e9mentaires des cas particuliers de ce qu\u2019ai abord\u00e9 ici peuvent nous appara\u00eetre encore.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9504?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai accept\u00e9 \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re de parler de mon propre corps dans la situation de l\u2019analyse. 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