{"id":9467,"date":"2021-08-22T07:30:02","date_gmt":"2021-08-22T05:30:02","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/honte-et-decrochage-2\/"},"modified":"2021-09-18T10:49:28","modified_gmt":"2021-09-18T08:49:28","slug":"honte-et-decrochage","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/honte-et-decrochage\/","title":{"rendered":"Honte et de\u0301crochage"},"content":{"rendered":"\n<p>Le d\u00e9crochage scolaire&nbsp;: cette expression fourre-tout, qui reste tr\u00e8s insatisfaisante, nous interpelle cependant tous, et nous renvoie souvent \u00e0 notre propre scolarit\u00e9, r\u00e9ussie ou difficile, brillante ou laborieuse, et fait ressurgir quelques souvenirs&#8230; La r\u00e9ussite scolaire est pr\u00e9sent\u00e9e comme indispensable \u00e0 la r\u00e9ussite sociale. Aussi celui qui \u00e9choue souffre-t-il non seulement socialement mais aussi et avant tout dans son \u00eatre profond&nbsp;: il est exclu. \u00ab&nbsp;<em>C\u2019est le propre des cancres, ils se racontent en boucle l\u2019histoire de leur cancrerie&nbsp;: je suis nul, je n\u2019y arriverai jamais, m\u00eame pas la peine d\u2019essayer, c\u2019est foutu d\u2019avance, je vous l\u2019avais bien dit, l\u2019\u00e9cole n\u2019est pas faite pour moi&#8230; L\u2019\u00e9cole leur para\u00eet un club tr\u00e8s ferm\u00e9 dont ils s\u2019interdisent l\u2019entr\u00e9e. Avec l\u2019aide de quelques professeurs, parfois<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup> \u00e9crit Daniel Pennac dans <em>Chagrin d\u2019\u00e9cole<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, celui qui est sorti du syst\u00e8me \u00e9ducatif sans dipl\u00f4me est souvent d\u00e9sign\u00e9 comme un co\u00fbt pour la soci\u00e9t\u00e9. \u00ab&nbsp;Les co\u00fbts associ\u00e9s au d\u00e9crochage d\u2019un jeune, cumul\u00e9s tout au long de sa vie, sont \u00e9valu\u00e9s \u00e0 230 000 euros&nbsp;\u00bb, peut-on lire sur le site du gouvernement. Ces exclus de la connaissance sont montr\u00e9s comme des parias, d\u2019o\u00f9 la valorisation de la r\u00e9ussite scolaire et l\u2019\u00e9norme pression qui p\u00e8se sur les \u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot \u00ab&nbsp;d\u00e9crocheur&nbsp;\u00bb revient souvent dans le discours des parents d\u2019adolescents que nous accueillons au CMPP. Ce d\u00e9crochage scolaire, ou \u00e9chec scolaire, recouvre des m\u00e9canismes complexes, et une multiplicit\u00e9 de facteurs \u00e0 la fois environnementaux et structurels, mais avant tout beaucoup de souffrance, la plupart du temps non formul\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Penser un dispositif en partenariat avec des lyc\u00e9es<\/h2>\n\n\n\n<p>Sous l\u2019impulsion de Didier Lauru, l\u2019\u00e9quipe a voulu interroger cette question du d\u00e9crochage. Je vais tenter de vous pr\u00e9senter ici, le dispositif que nous avons mis en place ainsi que les questions et pierres d\u2019achoppement (nombreuses&nbsp;!) que nous avons rencontr\u00e9es. Il s\u2019agit d\u2019un travail en cours, qui ouvre donc tout un champ de r\u00e9flexions qu\u2019il faudra sans doute continuer d\u2019approfondir et de discuter.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 les divers acteurs de l\u2019Education nationale, inspecteur d\u2019acad\u00e9mie, proviseurs et principaux, m\u00e9decins scolaires, conseillers principaux d\u2019\u00e9ducation, l\u2019\u00e9quipe du CMPP s\u2019est r\u00e9unie r\u00e9guli\u00e8rement durant plus d\u2019un an, pour tenter de penser la clinique de ce que je nommerai ici l\u2019inhibition scolaire afin de resserrer mon propos et de mettre \u00e0 part, dans cet expos\u00e9, la question de la psychose.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019issue de cette ann\u00e9e de r\u00e9flexion, nous avons \u00e9tabli des partenariats avec trois lyc\u00e9es parisiens, deux g\u00e9n\u00e9raux, et un professionnel, et nous leur avons propos\u00e9 d\u2019animer des groupes de parole au sein m\u00eame de l\u2019\u00e9tablissement. \u00c9ric Flame et moi-m\u00eame allions \u00e0 la rencontre des \u00e9l\u00e8ves, qui nous \u00e9taient adress\u00e9s par les conseillers principaux d\u2019\u00e9ducation.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cadre que nous avions choisi, un groupe de parole au sein du lyc\u00e9e, se confrontait d\u2019embl\u00e9e au groupe r\u00e9el, c\u2019est-\u00e0-dire un groupe de jeunes qui travaillent ensemble, qui sont dans le m\u00eame niveau d\u2019\u00e9tude, qui se croisent dans les couloirs de l\u2019\u00e9tablissement. Ces \u00e9l\u00e8ves partagent la m\u00eame vie scolaire et on pourrait dire que le groupe avait une vague existence avant notre intervention, au sein de ce syst\u00e8me organis\u00e9 dans lequel les adolescents ont des relations de travail, des places, une histoire. La dynamique et la conduite d\u2019un tel groupe est, de fait, diff\u00e9rente de celui qui n\u2019a pas d\u2019histoire ou de lieu commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9changes qui les ont anim\u00e9s ont peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 la r\u00e9p\u00e9tition, sur la sc\u00e8ne groupale, de ce qui se jouait sur la sc\u00e8ne de la vie scolaire. Cette r\u00e9plique a d\u2019ailleurs constitu\u00e9 une partie de notre travail&nbsp;: mettre \u00e0 jour ce qui se tisse \u00e0 la fois entre eux, mais \u00e9galement dans la relation \u00e0 l\u2019adulte, aux professeurs en particulier, install\u00e9s par eux en position de savoir. L\u2019\u00e9l\u00e8ve dans une attitude passive attend de l\u2019adulte qu\u2019il impose un th\u00e8me. D\u2019ailleurs, ils nous interpellaient avec cette phrase \u00ab&nbsp;madame, il n\u2019y a pas de sujet&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Le sujet dispara\u00eet en l\u2019absence de d\u00e9sir, et il s\u2019efface aussi sous l\u2019empi\u00e8tement du d\u00e9sir de l\u2019autre. La possibilit\u00e9 donn\u00e9e aux jeunes de se saisir de la parole \u00e9tait porteuse d\u2019une angoisse tr\u00e8s archa\u00efque. Il a malheureusement \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s difficile, pour eux, de faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019autres \u00e9changes, pour pouvoir envisager de se positionner autrement. Il nous a sembl\u00e9 que l\u2019impact du groupe r\u00e9el \u00e9tait trop important. Les \u00e9changes portant sur des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s de leur scolarit\u00e9 \u00e9taient possibles, et sans doute constructifs, mais tr\u00e8s vite, la parole \u00e9tait bloqu\u00e9e, et l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019intime emp\u00each\u00e9 par le dispositif lui m\u00eame. En effet, la question concernant le secret professionnel \u00e9tait souvent pos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cette exp\u00e9rience, et un bilan avec les \u00e9quipes p\u00e9dagogiques, il nous a donc sembl\u00e9 plus pertinent de modifier sensiblement le dispositif, afin de proposer aux jeunes un espace de parole plus neutre. Il nous est donc apparu important d\u2019accompagner le passage du lyc\u00e9e vers un autre lieu. Nous avons imagin\u00e9 des rencontres individuelles dans l\u2019\u00e9tablissement scolaire qui permettraient de travailler l\u2019adresse vers le groupe de parole qui, cette fois, se tiendrait toutes les semaines au CMPP.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis ainsi rendue r\u00e9guli\u00e8rement dans deux lyc\u00e9es professionnels \u00e0 Paris, \u00e0 la rencontre des \u00e9l\u00e8ves en difficult\u00e9. Les conseill\u00e8res principales d\u2019\u00e9ducation \u00e9taient mes interlocutrices et m\u2019ont adress\u00e9 les jeunes. A nouveau, le syst\u00e8me de d\u00e9signation se reproduisait. Pourtant, rappelant que je suis tenue au secret professionnel, et \u00e9tant dans une position tr\u00e8s distincte de la position \u00e9ducative, j\u2019esp\u00e9rais que ces \u00e9l\u00e8ves qui refusent la loi scolaire pourraient peut-\u00eatre entendre une personne ext\u00e9rieure qui ne pr\u00e9sentait pas l\u2019handicap massif d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019institution qu\u2019ils rejetaient profond\u00e9ment voire violemment. Mais ma position ext\u00e9rieure au lyc\u00e9e n\u2019a pas suffi, la plupart du temps, \u00e0 m\u2019extraire de l\u2019injonction institutionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces adolescents rep\u00e9r\u00e9s et d\u00e9sign\u00e9s par l\u2019administration du lyc\u00e9e pour participer au groupe se sentaient stigmatis\u00e9s, montr\u00e9s, ils demandaient \u00ab&nbsp;mais pourquoi moi&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Leur parcours scolaire difficile s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 charg\u00e9 de les assigner \u00e0 la place du jeune en \u00e9chec, de celui qui ne fait rien. Ces ressentis d\u2019exclusion, de marginalisation, avaient engendr\u00e9 chez eux un abandon scolaire, une abdication face au d\u00e9sir d\u2019apprendre. Plut\u00f4t que de ne pas exister dans le groupe, l\u2019identification \u00e0 l\u2019incapable serait, pour certains d\u2019entre eux du moins, leur nouvelle place. Une place honteuse, que malheureusement certains professeurs ne se privent pas de rappeler sur la sc\u00e8ne publique de la classe. Les \u00e9l\u00e8ves rencontr\u00e9s attribuent tr\u00e8s souvent la responsabilit\u00e9 de l\u2019\u00e9chec \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 l\u2019institution, et notamment \u00e0 ce professeur qui est particuli\u00e8rement s\u00e9v\u00e8re, injuste, qui ne les respecte pas\u2026 Les professeurs selon eux, sont incomp\u00e9tents, car incapables de donner envie. Ils reconnaissent d\u2019ailleurs volontiers la place centrale du professeur. Qu\u2019importe la mati\u00e8re, s\u2019ils aiment l\u2019enseignant, ils feront des efforts&nbsp;; en revanche, si le professeur est d\u00e9consid\u00e9r\u00e9, plus rien n\u2019est possible, m\u00eame si la mati\u00e8re est appr\u00e9ci\u00e9e. Ils revendiquent une classe o\u00f9 la dissym\u00e9trie prof \/ \u00e9l\u00e8ve n\u2019existerait plus. La question du respect est une question r\u00e9currente dans ces entretiens. Ils sont en grande demande d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9s, tout en restant dans une profonde ambivalence, car ils revendiquent constamment leur autonomie, leur libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi ces adolescents, certains ont des probl\u00e8mes psychopathologiques. Le champ est large&nbsp;: phobie, d\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re, d\u00e9clenchement psychotique\u2026 Ils vivent dans des environnements qui semblent tr\u00e8s pathog\u00e8nes. Pourtant, force est de constater que tr\u00e8s peu sont pris en charge dans des institutions de soins, comme le CMPP. S\u2019impose donc aujourd\u2019hui la n\u00e9cessit\u00e9 de penser les choses de fa\u00e7on collective. Mais comment&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Souffrances et emp\u00eachement \u00e0 penser<\/h2>\n\n\n\n<p>Ce qui est remarquable dans grand nombre d\u2019entretiens, c\u2019est le m\u00e9canisme d\u2019emp\u00eachement \u00e0 penser. Annie Birraux<sup>2<\/sup> parle de la phobie du penser&nbsp;: c\u2019est la pens\u00e9e qui est devenue un objet phobog\u00e8ne. Penser met le moi en danger du fait de la sexualisation des processus de pens\u00e9e. \u00ab&nbsp;C\u2019est la pens\u00e9e qui est l\u2019objet pers\u00e9cuteur, pens\u00e9e sexualis\u00e9e par le fait pubertaire et qui se projette sur l\u2019espace dans lequel elle devrait se d\u00e9ployer&nbsp;\u00bb, \u00e9crit-elle. L\u2019activit\u00e9 de penser est alors coupable, car trop pr\u00e8s des d\u00e9sirs \u0153dipiens interdits, d\u2019o\u00f9 certaines inhibitions de la pens\u00e9e. Ce qui effraie le jeune serait \u00ab&nbsp;de devoir faire face \u00e0 son monde interne et \u00e0 son appareil psychique d\u00e9stabilis\u00e9s par la pouss\u00e9e pubertaire&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e9tablissement scolaire devient le lieu de la pens\u00e9e, donc il est le lieu \u00e0 fuir. Serge Boimare<sup>3<\/sup> et Nicole Catheline<sup>4<\/sup> reprendront cette id\u00e9e de la phobie du penser et parlent d\u2019adolescents emp\u00each\u00e9s de penser, ou d\u2019\u00e9l\u00e8ves qui ont peur d\u2019apprendre. Montrer que penser n\u2019est pas douloureux, c\u2019est, peut-\u00eatre, un des enjeux du groupe que nous proposons. Penser, r\u00e9fl\u00e9chir, raisonner, peut s\u2019explorer dans d\u2019autres lieux que l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>La grande majorit\u00e9 de la population des lyc\u00e9es professionnels est constitu\u00e9e d\u2019\u00e9l\u00e8ves en grande difficult\u00e9 (souvent sociale et scolaire). Pour la plupart, ils suivent un cursus subi, et ils le vivent comme une sanction par rapport \u00e0 la voie g\u00e9n\u00e9rale consid\u00e9r\u00e9e comme plus noble. \u00ab&nbsp;La fili\u00e8re professionnelle, Madame, c\u2019est la honte&nbsp;!&nbsp;\u00bb. La honte qui vient sanctionner un parcours d\u00e9j\u00e0 fait de notes, de jugements douloureux qui blessent leur narcissisme. Ils se sentent m\u00e9pris\u00e9s par les adultes qui, pour finir, les orientent vers une voie dont ils ne veulent pas, une voie par d\u00e9faut. Les adultes sont les pers\u00e9cuteurs, et \u00e0 aucun moment, ils ne peuvent se saisir de l\u2019aide qui leur est parfois propos\u00e9e. Je suis prise \u00e9galement dans ce refus passif, cet immobilisme agi.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle que soit l\u2019intensit\u00e9 du d\u00e9crochage &#8211; absence perl\u00e9e, d\u00e9crocheur de l\u2019int\u00e9rieur, absence r\u00e9currente &#8211; il reste toujours une souffrance pour l\u2019adolescent. Les \u00e9l\u00e8ves savent qu\u2019ils transgressent, et notamment la promesse faite \u00e0 leur famille. Ils mettent en \u00e9chec les d\u00e9sirs de r\u00e9ussites conscients ou non de leurs parents. Ainsi frustrent-ils le narcissisme et la demande des parents. Cette demande parentale de succ\u00e8s peut en effet faire parfois l\u2019objet chez le sujet d\u2019une grande ambivalence. Il faudrait r\u00e9ussir l\u00e0 o\u00f9 justement le parent a parfois \u00e9chou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se sentent extr\u00eamement d\u00e9valoris\u00e9s, ils se sentent maltrait\u00e9s&nbsp;: \u00ab&nbsp;on nous fait faire des programmes du primaire, les profs nous prennent vraiment pour des abrutis&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Ils ont le sentiment de ne pas \u00eatre \u00e9cout\u00e9s&nbsp;: \u00ab&nbsp;je ne voulais pas \u00eatre en pro, je suis en fili\u00e8re v\u00eatement et je n\u2019aime pas la couture&nbsp;\u00bb. La plupart attribue leur \u00e9chec \u00e0 l\u2019autre, les profs, les cursus, un autre \u00e9l\u00e8ve pers\u00e9cuteur. Ce m\u00e9canisme de d\u00e9fense permet probablement de prot\u00e9ger tant bien que mal leur narcissisme tr\u00e8s attaqu\u00e9. Ils ne se sentent pas respect\u00e9s par le CPE, par l\u2019enseignant qui leur parle \u00ab&nbsp;comme \u00e0 un chien&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;les profs qui foutent la pression&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;le proviseur qui refuse d\u2019entendre une justification de retard\u2026&nbsp;\u00bb. Ils \u00e9voquent presque tous une sorte de lassitude, ils ne sont pas motiv\u00e9s pour se lever, pour \u00e9couter. J\u2019ai pu constater un mouvement de tristesse, d\u2019angoisse, non reconnu, ni m\u00eame nomm\u00e9 par les adolescents eux-m\u00eames qui banalisent. Ils se d\u00e9fendent avec des positions d\u2019\u00e9vitement&nbsp;: solution de l\u2019absence qui ne fait que les assigner encore plus dans leur place de d\u00e9crocheur n\u00e9anmoins coupable. Tr\u00e8s souvent ils ne distinguent aucun but&nbsp;: avoir leur bac pro, oui, mais ils ne se projettent pas dans la vie professionnelle, ou, si elles existent, les projections sont inad\u00e9quates avec la fili\u00e8re. Une jeune fille \u00e9voque sa volont\u00e9 d\u2019\u00eatre psychologue, elle est en couture\u2026 Certains veulent gagner de l\u2019argent tout de suite&nbsp;: \u00ab&nbsp;au lyc\u00e9e on doit travailler sans rien gagner&nbsp;! ce n\u2019est pas juste&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9l\u00e8ves rencontr\u00e9s appartiennent en grande partie \u00e0 des milieux d\u00e9favoris\u00e9s. Pour un tr\u00e8s grand nombre la ma\u00eetrise du langage reste tr\u00e8s approximative. Joseph Rossetto, principal du coll\u00e8ge Guy Flavien que j\u2019ai rencontr\u00e9, parle d\u2019une \u00ab&nbsp;ins\u00e9curit\u00e9 langagi\u00e8re&nbsp;\u00bb. On peut donc penser que cette lacune a un impact important sur la symbolisation et donc sur les apprentissages. Catherine Azoulay et Mich\u00e8le Emmanuelli<sup>5<\/sup> ont r\u00e9alis\u00e9 une \u00e9tude \u00e0 partir de tests projectifs pass\u00e9s aupr\u00e8s d\u2019adolescents et elles concluent en ces termes&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ces donn\u00e9es quantitatives ou statistiques rendent compte des constats cliniques mettant en \u00e9vidence la relative importance de l\u2019inhibition dans les cat\u00e9gories de populations d\u00e9favoris\u00e9es, que ce soit chez l\u2019enfant, l\u2019adolescent ou l\u2019adulte. Dans notre recherche, cet aspect d\u2019inhibition chez les sujets relevant de la CSP-Def a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 point\u00e9 par l\u2019ensemble des psychologues charg\u00e9es du recueil des protocoles. Encore faut-il se poser la question de savoir de quelle inhibition nous parlons. Inhibition intellectuelle, inhibition de l\u2019expression de l\u2019imaginaire, inhibition verbale, inhibition de la cr\u00e9ativit\u00e9&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Presque tous se montrent faussement surpris d\u2019\u00eatre l\u00e0. Ils ne semblent pas comprendre pourquoi il faudrait me parler, et de quoi&nbsp;? Je fais intrusion, un adulte de plus, apr\u00e8s le prof, le CPE, le th\u00e9rapeute. Beaucoup disent qu\u2019ils ne sont plus d\u00e9crocheurs, que depuis quelques jours, ils se sont repris en main, qu\u2019ils vont r\u00e9int\u00e9grer leur scolarit\u00e9 sans probl\u00e8me. C\u2019est l\u00e0 un discours d\u00e9fensif, certes. Mais cette proposition de groupe de parole n\u2019est-elle pas entendue comme une forme de renforcement de leur statut d\u2019exclu&nbsp;? Notre groupe nomm\u00e9 parfois \u00ab&nbsp;groupe d\u2019aide \u00e0 la scolarit\u00e9&nbsp;\u00bb ne signe-t-il pas pour ces jeunes une id\u00e9e de leur insuffisance puisqu\u2019il faudrait les aider&nbsp;? Finalement, refuser ce groupe ne serait-ce pas refuser d\u2019\u00eatre nul, et donc, refuser une forme de d\u00e9pr\u00e9ciation de soi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Un grand nombre de ces \u00ab&nbsp;d\u00e9crocheurs&nbsp;\u00bb n\u2019a pas les comp\u00e9tences psychiques pour affronter les enseignements. La dimension de plaisir doit faire partie des apprentissages, <em>a minima<\/em> le plaisir que l\u2019on donne aux parents ou aux professeurs lorsqu\u2019on r\u00e9ussit. Cette dimension de plaisir permet de faire face \u00e0 la contrainte, \u00e0 l\u2019effort que demandent les acquisitions. Il y a chez eux un seuil de tol\u00e9rance trop faible \u00e0 la frustration. Pour apprendre il faut perdre, et assumer ses manques.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00catre face \u00e0 ses manques pour pouvoir ensuite les surmonter et trouver les solutions met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les assises narcissiques. Ceux que je rencontre font le r\u00e9cit d\u2019une scolarit\u00e9 chaotique. Depuis le primaire, ils ont des difficult\u00e9s, et, tr\u00e8s souvent, la classe de 4<sup>\u00e8me<\/sup> ou 3<sup>\u00e8me<\/sup> est cit\u00e9e comme classe charni\u00e8re, la classe des premi\u00e8res absences r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Tr\u00e8s pr\u00e9cocement dans son parcours scolaire, un \u00e9l\u00e8ve \u00e0 la scolarit\u00e9 fragile est point\u00e9, interpel\u00e9. Ce moment inconfortable o\u00f9 le jeune doit faire face \u00e0 son ignorance sera v\u00e9cu comme un temps d\u2019effondrement narcissique, surtout si le professeur reste dans une position de jugement. La honte peut l\u2019envahir. Pourtant si l\u2019enseignant peut l\u2019\u00e9tayer, il peut trouver un peu de plaisir \u00e0 la recherche de la solution. Sans bienveillance, la honte de ses limites, sera, pense-t-il, d\u00e9voil\u00e9e \u00e0 tous. Pour ces \u00e9l\u00e8ves ces situations d\u2019exclusion se sont r\u00e9p\u00e9t\u00e9es tout au long de leur scolarit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La honte du cancre<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<em>Mon Dieu<\/em>, \u00e9crit Pennac<sup>6<\/sup> dans <em>Chagrin d\u2019\u00e9cole<\/em>, <em>cette solitude du cancre dans la honte de ne jamais faire ce qu\u2019il faut\u00a0! et cette envie de fuir\u2026 j\u2019ai ressenti tr\u00e8s t\u00f4t l\u2019envie de fuir. Pour o\u00f9\u00a0? Assez confus. Fuir de moi-m\u00eame, disons et pourtant en moi-m\u00eame. Mais un moi qui aurait \u00e9t\u00e9 acceptable pour les autres.<\/em>\u00a0\u00bb. L\u2019\u00e9l\u00e8ve en difficult\u00e9 serait donc saisi par l\u2019affect de honte sur la sc\u00e8ne de la classe, sous le regard des autres. Il aimerait fuir, nous dit Pennac, fuir de lui-m\u00eame. On entend \u00e0 quel point la dimension sociale est forte, mais par l\u2019int\u00e9riorisation de ce jugement il touche l\u2019intime, et l\u2019enti\u00e8ret\u00e9 de la personne. L\u2019\u00e9l\u00e8ve voudrait subtiliser au regard d\u2019autrui ce qui ne peut pas \u00eatre cach\u00e9, c\u2019est un d\u00e9voilement de l\u2019intime. Il est aux prises avec un moi f\u00e9roce, un surmoi social f\u00e9roce. \u00ab\u00a0Cette prof m\u2019affiche devant les gens\u00a0! elle me dit que je n\u2019ai rien \u00e0 faire l\u00e0, que je ne suis pas \u00e0 ma place\u00a0!\u00a0\u00bb me disait une \u00e9l\u00e8ve. Cette expression donne bien \u00e0 entendre la puissance de l\u2019exposition subie aux regards de l\u2019autre. Le regard d\u00e9pr\u00e9ciatif, et l\u2019absence de place que l\u2019on signifie \u00e0 celui qui n\u2019a pas appris suffisamment. L\u2019adolescent entend alors \u00ab\u00a0je n\u2019ai pas de place, je n\u2019ai donc aucune valeur\u00a0\u00bb. Comme si tout l\u2019\u00eatre \u00e9tait \u00e0 cet instant r\u00e9duit \u00e0 la connaissance scolaire. L\u2019enseignante placarde aux yeux de tous les lacunes de l\u2019\u00e9l\u00e8ve et celui-ci est litt\u00e9ralement envahi d\u2019un sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 et d\u2019humiliation. La condamnation est sans appel. Albert Cicconne et Alain Ferrand<sup>7<\/sup> \u00e9crivent\u00a0: \u00ab\u00a0<em>la honte blanche est d\u2019essence catastrophique globale. Elle touche la totalit\u00e9 de l\u2019\u00eatre et ouvre sur la disparition de la personne<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cas des d\u00e9crocheurs, la honte vient de l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019\u00eatre dans la norme banale de la r\u00e9ussite scolaire, donc d\u2019appartenir \u00e0 80% de la classe d\u2019\u00e2ge qui obtient le bac. Aujourd\u2019hui banalis\u00e9e&nbsp;: n\u2019entend-on pas r\u00e9guli\u00e8rement, \u00ab&nbsp;<em>on donne le bac&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb. Cette norme est pourtant pour eux hors de port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La honte ne se met pas en mots, elle est muette, honte solitaire qui isole, \u00e9loigne, marginalise. Dire sa honte est per\u00e7u comme une humiliation suppl\u00e9mentaire, sa sp\u00e9cificit\u00e9, c\u2019est qu\u2019elle se cache. La honte n\u2019est-elle pas un affect de la sid\u00e9ration&nbsp;? Le sujet est envahi par son propre \u00e9chec, une sorte de privation des repr\u00e9sentations et donc un emp\u00eachement \u00e0 penser. Cette honte devient alors un grand inhibiteur de la pens\u00e9e de la cr\u00e9ativit\u00e9. Non seulement le narcissisme est gravement atteint mais cela peut aller jusqu\u2019au trouble de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 psychique. Les autres le regardent et il se per\u00e7oit comme inf\u00e9rieur. Le regard de la classe le pers\u00e9cute, il se sent rejet\u00e9 par le groupe&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>j\u2019ai honte de moi tel que j\u2019apparais aux autres<\/em>&nbsp;\u00bb \u00e9crit Sartre<sup>8<\/sup> dans <em>L\u2019\u00catre et le N\u00e9ant<\/em>. Cette formulation souligne bien que la honte a un lien \u00e9troit avec l\u2019\u00eatre&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>j\u2019ai honte de moi<\/em>&nbsp;\u00bb, et dans le m\u00eame temps \u00ab&nbsp;<em>tel que j\u2019apparais aux autres<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;: la honte repr\u00e9sente la peur de l\u2019exclusion, la mise au ban par autrui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est important de noter que je ne rencontre pas de grands d\u00e9crocheurs, ceux qui ne peuvent plus franchir la porte de l\u2019\u00e9tablissement. Je rencontre plut\u00f4t ceux qui viennent mais en \u00e9tant tr\u00e8s souvent absents. Ceux que l\u2019on pourrait nommer les d\u00e9crocheurs de l\u2019int\u00e9rieur. Ils arrivent en retard, donc ne sont pas accept\u00e9s en cours, ils s\u00e8chent, en fait, ils sont absent\u00e9istes mais ils s\u2019emploient \u00e0 ce que cela se voit. Ils brillent par leur absence&nbsp;; finalement les adultes ne les voient que lorsqu\u2019ils s\u2019absentent. L\u2019int\u00e9r\u00eat qui se porte sur eux semble articul\u00e9 \u00e0 la fa\u00e7on dont ils \u00e9chappent au regard. Ne pourrait-on pas penser cette soustraction aux regards comme une formation r\u00e9actionnelle \u00e0 une id\u00e9e d\u2019invisibilit\u00e9 sociale, ou de sensation de m\u00e9pris&nbsp;? Les ados, quant \u00e0 eux, parlent plut\u00f4t d\u2019absence de respect que les adultes ont envers eux. S\u2019absenter pour exister&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Et quand ils vont en cours, ils ont des mouvements agressifs&nbsp;: ils chahutent, se battent, bavardent, ils ne travaillent pas, ne prennent pas part \u00e0 la vie scolaire\u2026 Tous ces troubles du comportement ne sont-ils pas une fa\u00e7on de dissimuler leur inhibition intellectuelle&nbsp;? Se cr\u00e9ent-ils un abri dans leur retrait scolaire afin d\u2019\u00e9viter la confrontation avec le social, et la confrontation avec eux-m\u00eames qui les assignent \u00e0 une place honteuse&nbsp;? Honte \u00e0 \u00eatre ce qu\u2019ils sont&nbsp;? Fuient-ils une forme d\u2019ext\u00e9riorisation de leur int\u00e9riorit\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La honte \u00e9prouv\u00e9e en classe peut s\u2019\u00e9tendre \u00e0 la famille interpell\u00e9e par l\u2019institution qui se plaint des difficult\u00e9s de l\u2019\u00e9l\u00e8ve. La famille per\u00e7oit aussi le sentiment de rejet et d\u2019inqui\u00e9tude qui entoure son enfant. Le parent, lui aussi, peut \u00e9prouver de la honte aux yeux de l\u2019institution qui, selon lui, juge son \u00e9ducation. Les Conseillers Principaux d\u2019Education me racontent que certaines familles ne veulent pas se d\u00e9placer, ne r\u00e9pondent pas aux appels. Pour d\u2019autres, les rencontres parents\/professeurs peuvent \u00eatre des moments tr\u00e8s difficiles \u00e0 vivre, leur enfant pouvant \u00eatre d\u00e9sign\u00e9 comme le responsable des difficult\u00e9s familiales. Donc la honte est \u00e9galement ressentie en famille. Pour ces adolescents, le lyc\u00e9e est une sc\u00e8ne publique dont il faudrait prot\u00e9ger les parents. Tr\u00e8s souvent, les d\u00e9crocheurs vont plut\u00f4t d\u00e9fendre ces derniers, m\u00eame d\u00e9faillants. Le probl\u00e8me, selon eux, est strictement focalis\u00e9 sur le lyc\u00e9e et les \u00e9quipes p\u00e9dagogiques d\u00e9crites comme incomp\u00e9tentes, et sourdes \u00e0 leur demande de soutien.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 la culpabilit\u00e9, la honte ouvre sur du non-dit, du non-r\u00e9parable. Le mauvais \u00e9l\u00e8ve, comme son parent, ne pense pas pouvoir r\u00e9parer, j\u2019entends souvent une fatalit\u00e9, un inexorable&nbsp;: \u00ab&nbsp;le lyc\u00e9e \u2026 ce n\u2019est pas pour moi, je vais aller travailler, je ne peux pas apprendre assis sur une chaise toute la journ\u00e9e, je n\u2019y arrive pas&nbsp;\u00bb. Il devient impossible de se concentrer, d\u2019\u00e9couter, de raisonner quand l\u2019adolescent, comme le dit Pennac, se r\u00e9p\u00e8te en boucle l\u2019histoire de sa cancrerie. Le \u00ab&nbsp;t\u2019es nul&nbsp;\u00bb revient face \u00e0 toute difficult\u00e9 et emp\u00eache la qu\u00eate de solution. Ces \u00e9l\u00e8ves honteux de leurs facult\u00e9s intellectuelles expriment une fatalit\u00e9. Depuis des ann\u00e9es, ils sont qualifi\u00e9s de nuls, d\u2019incomp\u00e9tents. La honte qu\u2019ils ressentent de ne pas pouvoir r\u00e9ussir comme les autres les emp\u00eache \u00e9galement d\u2019exprimer quelque chose de leur souffrance. Ils s\u2019enferment dans un cercle vicieux, \u00ab&nbsp;je ne comprends rien, de toute fa\u00e7on, \u00e7a ne sert \u00e0 rien que je vienne en cours de math&nbsp;\u00bb me confie une adolescente. Ils se r\u00e9signent et donc d\u00e9crochent, s\u2019extraient d\u2019un jugement social insupportable. Voire, pour certains, \u00eatre dans le passage \u00e0 l\u2019acte, dans des troubles du comportement, dans l\u2019agressivit\u00e9, permet de justifier le bannissement dont ils pensent \u00eatre l\u2019objet, \u00e0 cause de leur difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces adolescents dont le d\u00e9sir est en panne r\u00e9sistent dans une passivit\u00e9 tellement active&nbsp;! Ils s\u2019opposent au cadre scolaire, mais r\u00e9sistent aussi (surtout) \u00e0 la demande de l\u2019adulte. Ils agissent, par leur absence et leur emp\u00eachement \u00e0 penser, un refus ind\u00e9boulonnable. Comment les amener \u00e0 un mouvement r\u00e9flexif permettant d\u2019\u00e9laborer quelque chose de la place qu\u2019ils occupent dans ce dispositif&nbsp;? La question centrale c\u2019est la question du d\u00e9sir, d\u00e9sir d\u2019apprendre, d\u00e9sir de s\u2019interroger sur ses positions. Comment le relancer, alors qu\u2019eux-m\u00eames ne veulent rien en savoir&nbsp;? Ces adolescents se sentent menac\u00e9s par une demande de l\u2019ext\u00e9rieur, ils ont peur de perdre la ma\u00eetrise. Personne ne peut obliger \u00e0 d\u00e9sirer\u2026 Comment la demande de l\u2019autre vient-elle empi\u00e9ter le d\u00e9sir jusqu\u2019\u00e0 le faire dispara\u00eetre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Annie Cordi\u00e9<sup>9<\/sup> \u00e9claire cette question en proposant un parall\u00e8le avec l\u2019anorexie mentale&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La demande de la m\u00e8re gavante ne laisse pas de place au d\u00e9sir de se nourrir. (\u2026) Quand la pulsion de savoir reste interdite, le d\u00e9sir reste en rade. De m\u00eame que l\u2019anorexique mange du rien, le sujet en \u00e9tat d\u2019anorexie scolaire met toute son \u00e9nergie \u00e0 ne rien en savoir. (\u2026) La raison la plus fr\u00e9quente de cet arr\u00eat est \u00e0 chercher du c\u00f4t\u00e9 de la demande \u00e9crasante de l\u2019Autre, que ce soit le \u201cmange\u201d ou le \u201capprends\u201d<\/em>&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9motivation et le mal-\u00eatre des \u00e9l\u00e8ves sont, petit \u00e0 petit, devenus les miens. Apr\u00e8s de nombreuses permanences \u00e0 attendre des \u00e9l\u00e8ves qui ne viennent pas, \u00e0 entendre leur refus, je me sens moi-m\u00eame d\u00e9munie, passiv\u00e9e, prise dans un immobilisme qui me p\u00e8se et me pousse \u00e0 rejeter le projet. Finalement, seules deux s\u00e9ances se seront d\u00e9roul\u00e9es aux CMPP. Beaucoup d\u2019adolescents refusent le groupe, mais ils veulent bien revenir en rendez-vous individuel, quand je me d\u00e9place au lyc\u00e9e. D\u2019ailleurs, ils peuvent, dans une forme de passivit\u00e9 complaisante avec moi, me dire qu\u2019ils viendront, disons, \u00ab&nbsp;une fois pour voir\u2026&nbsp;\u00bb, mais le jour J, personne ne se pr\u00e9sente. Ils sont tr\u00e8s inquiets de ce qui peut \u00eatre dit sur eux, et malgr\u00e9 mon insistance sur le secret professionnel, ils posent plusieurs fois la question. Le groupe est donc vu comme pers\u00e9cutant, et une r\u00e9p\u00e9tition de la sc\u00e8ne de la classe.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, au nom de quoi faudrait-il venir les chercher&nbsp;? Il est, sans doute, toujours important de me m\u00e9fier de cette volont\u00e9 terrible des les sortir d\u2019une impasse. Je dois absolument laisser ce champ aux \u00e9ducateurs. Ma place, comment la penser&nbsp;? Je dois me m\u00e9fier de cette position de gavage\u2026 Les \u00e9l\u00e8ves le disent souvent d\u2019ailleurs&nbsp;: le lyc\u00e9e, \u00e7a me gave&nbsp;! Je me trouve dans une position tr\u00e8s paradoxale&nbsp;: aller au devant d\u2019adolescents qui ne veulent rien en savoir. Il me semble, pourtant, qu\u2019un travail \u00e0 tr\u00e8s long terme avec les lyc\u00e9es, permettrait, j\u2019ose l\u2019imaginer, que les adolescents puissent m\u2019identifier, me trouver et qu\u2019ils puissent avoir le sentiment que cela vient d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est donc n\u00e9cessaire de continuer \u00e0 chercher\u2026 Peut-on exp\u00e9rimenter sans risquer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Pennac D., <em>Chagrin d\u2019\u00e9cole<\/em>, Gallimard Folio, Paris, 2007, p 22.<\/li><li>Birraux A., Refus scolaire et difficult\u00e9s d\u2019apprentissage \u00e0 l\u2019adolescence. <em>Encycl M\u00e9d Chir<\/em> (Elsevier Paris) Psychiatrie, 37-216-D-10, 1999.<\/li><li>Boimare S., <em>Ces enfants emp\u00each\u00e9s de penser<\/em>, Dunod, Paris, 2008.<\/li><li>Catheline N., Quand penser devient douloureux. Int\u00e9r\u00eat d\u2019un travail th\u00e9rapeutique de groupe en institution et avec m\u00e9diateur dans la pathologie du jeune adolescent. <em>Psychiatrie de l\u2019enfant<\/em>, 2001\/1, Vol 44.<\/li><li>Azoulay C., Emmanuelli M., et al., \u00ab&nbsp;Les donn\u00e9es normatives fran\u00e7aises du Rorschach \u00e0 l\u2019adolescence et chez le jeune adulte&nbsp;\u00bb, <em>Psychologie clinique et projective<\/em>, 2007\/1 (n\u00b0 13), p. 371-409.<\/li><li>Pennac D., <em>Chagrin d\u2019\u00e9cole<\/em>, Gallimard Folio, Paris, 2007, p. 28.<\/li><li>A. Cicconne et A. Ferrand, <em>Honte, culpabilit\u00e9 et traumatisme<\/em>, Paris, Dunod, 2009, p. 17.<\/li><li>Jean-Paul Sartre, <em>L\u2019\u00catre et le N\u00e9ant, Essai d\u2019ontologie ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/em>, Paris, Gallimard, 1943, p. 266<\/li><li>Cordi\u00e9 A. <em>Les cancres n\u2019existent pas, Psychanalyse d\u2019enfants en \u00e9chec scolaire<\/em>, Seuil, Paris, 1993, p. 31.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9467?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le d\u00e9crochage scolaire&nbsp;: cette expression fourre-tout, qui reste tr\u00e8s insatisfaisante, nous interpelle cependant tous, et nous renvoie souvent \u00e0 notre propre scolarit\u00e9, r\u00e9ussie ou difficile, brillante ou laborieuse, et fait ressurgir quelques souvenirs&#8230; La r\u00e9ussite scolaire est pr\u00e9sent\u00e9e comme indispensable&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1214,1215],"thematique":[176,177],"auteur":[1939],"dossier":[179],"mode":[60],"revue":[180],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9467","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-corps","thematique-narcissisme","auteur-benedicte-rochas","dossier-honte-et-adolescence","mode-payant","revue-180","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9467","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9467"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9467\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13837,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9467\/revisions\/13837"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9467"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9467"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9467"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9467"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9467"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9467"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9467"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9467"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9467"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}