{"id":9465,"date":"2021-08-22T07:30:02","date_gmt":"2021-08-22T05:30:02","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/passions-et-constructions-apres-la-naissance-2\/"},"modified":"2021-09-16T23:39:19","modified_gmt":"2021-09-16T21:39:19","slug":"passions-et-constructions-apres-la-naissance","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/passions-et-constructions-apres-la-naissance\/","title":{"rendered":"Passions et constructions apr\u00e8s la naissance"},"content":{"rendered":"\n<p>Aux origines \u00e9tait l\u2019amour fou.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9ot\u00e9nie du petit d\u2019homme, amour d\u00e9sordonn\u00e9 qu\u2019il porte \u00e0 sa m\u00e8re, selon la belle expression de Donald\u202fW. Winnicott<sup>1<\/sup>, alors que celle-ci traverse cet intense mouvement de retour nostalgique propre \u00e0 l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-naissance, jeu de l\u2019antinarcissisme d\u00e9crit par Francis Pasche<sup>2<\/sup>, capacit\u00e9 maternelle \u00e0 d\u00e9sinvestir son propre narcissisme pour favoriser le d\u00e9ploiement de celui de l\u2019enfant. Dans cette rencontre avec la r\u00e9alit\u00e9 de son b\u00e9b\u00e9, la m\u00e8re, comme d\u00e9nud\u00e9e au plus intime d\u2019elle-m\u00eame, puise les sources qui lui permettent de se mettre au diapason de son enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le nouveau-n\u00e9 est un pi\u00e8tre interlocuteur, comme le souligne Jo\u00eblle Rochette<sup>3<\/sup>. Dans le prolongement de l\u2019\u00e9lation narcissique de la grossesse, l\u2019absence de r\u00e9gulation \u00e9manant du b\u00e9b\u00e9 laisse une place vacante dans l\u2019\u00e9conomie narcissique et pulsionnelle maternelle. Vacance qui met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la souplesse de sa psych\u00e9, la qualit\u00e9 de son pr\u00e9conscient et de symbolisation primaire, ses capacit\u00e9s de r\u00eaverie et de mentalisation. Du fait des potentialit\u00e9s maternelles \u00e0 surseoir, \u00e0 anticiper et \u00e0 jouer transitionnellement, le b\u00e9b\u00e9, d\u2019\u00e9tranger \u00e0 demeure, selon l\u2019expression d\u2019Anne Aubert-Godard<sup>4<\/sup>, devient rapidement un familier interne pour sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s la naissance, Paul-Claude Racamier<sup>5<\/sup> d\u00e9crit une intense relation de \u00ab\u202fs\u00e9duction\u202f\u00bb entre m\u00e8re et b\u00e9b\u00e9. S\u00e9duction, passion amoureuse, visent \u00e0 \u00e9tablir et \u00e0 pr\u00e9server \u00ab\u202fun accord parfait, sans faille et sans tension\u202f\u00bb, \u00e0 neutraliser les excitations du dedans et du dehors qui pourraient troubler cette \u00ab\u202fs\u00e9r\u00e9nit\u00e9 narcissique id\u00e9ale\u202f\u00bb. Dans cette \u00ab\u202fn\u00e9buleuse symbiotique\u202f\u00bb, r\u00e8gne une \u00ab\u202fimmense admiration mutuelle\u202f\u00bb. Illusion n\u00e9cessaire avant de pouvoir se d\u00e9faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Car d\u2019embl\u00e9e, une tension s\u2019exerce sur cet unisson initial. Le processus de deuil originaire s\u2019engage tout aussi t\u00f4t, processus qui n\u2019a plus de fin et met un terme \u00e0 l\u2019enchantement d\u2019un narcissisme id\u00e9al. Ce processus de deuil \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez l\u2019enfant trouve sa correspondance et sa sym\u00e9trie chez la m\u00e8re, aux prises avec l\u2019ambivalence de sa sexualit\u00e9 adulte, pouss\u00e9e vers d\u2019autres investissements. L\u2019enfant tourne le dos \u00e0 cette m\u00e8re indistincte, \u00e0 cette \u00ab\u202fatmosph\u00e8re\u202f\u00bb, pour rencontrer une m\u00e8re, objet de d\u00e9sirs. L\u2019\u2009\u00ab\u202fobjet n\u2019est trouv\u00e9 que parce qu\u2019il est perdu\u202f\u00bb pr\u00e9cise Racamier. Cette capacit\u00e9 de d\u00e9sillusion conditionne la pleine capacit\u00e9 de d\u00e9couverte de l\u2019objet, tout comme la possibilit\u00e9 d\u2019int\u00e9riorit\u00e9, de subjectivation. Ainsi, sont d\u2019embl\u00e9e activement et intimement m\u00eal\u00e9es cette aspiration narcissique et unissante et une aspiration objectale diff\u00e9renciante. Ce deuil originaire constitue la \u00ab\u202ftrace vivante et durable de ce que l\u2019on accepte de perdre comme prix de toute d\u00e9couverte\u202f\u00bb, trace qui conf\u00e8re au moi une forme d\u2019immunit\u00e9 aux deuils \u00e0 venir de l\u2019existence, mise en jeu dans toute pouss\u00e9e d\u00e9veloppementale.<\/p>\n\n\n\n<p>Marion Milner<sup>6<\/sup> souligne la mall\u00e9abilit\u00e9 de la m\u00e8re s\u2019adaptant aux besoins sp\u00e9cifiques du b\u00e9b\u00e9 qui la pr\u00e9occupe. Gr\u00e2ce aux r\u00e9gularit\u00e9s, aux rythmes et au renouvellement des r\u00e9ponses qu\u2019il re\u00e7oit, le b\u00e9b\u00e9 va progressivement s\u2019organiser. Et Winnicott<sup>7<\/sup> insiste sur le r\u00f4le de l\u2019objet s\u2019ajustant \u00e0 l\u2019\u00e9volution de l\u2019enfant, garant de la constitution de son <em>self.<\/em> C\u2019est aussi par ses moments int\u00e9rieurs d\u2019absence, par son mouvement de r\u00e9investissement d\u2019autres objets, que la m\u00e8re permet au b\u00e9b\u00e9 d\u2019investir son corps propre, \u00e0 travers ses auto\u00e9rotismes. Censure de l\u2019amante<sup>8<\/sup>, jeu entre investissement et d\u00e9sinvestissement, mouvement narcissico-objectal, permettent au b\u00e9b\u00e9 la d\u00e9couverte et l\u2019int\u00e9riorisation du monde ext\u00e9rieur, de nourrir son monde interne, de faire face aux alternances pr\u00e9sence\/absence, le conduisant \u00e0 pouvoir attendre, \u00e0 halluciner les sources de satisfaction.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce jeu subtil et d\u00e9licat est d\u2019une grande complexit\u00e9. Cette \u00e9conomie psychosomatique permet \u00e0 l\u2019enfant d\u2019investir l\u2019espace au sein duquel les \u00e9prouv\u00e9s peuvent se lier aux repr\u00e9sentations, capacit\u00e9s associatives autorisant les jeux de la pens\u00e9e, de l\u2019imagination, du langage. Ainsi, l\u2019enfant acc\u00e8de \u00e0 ses manifestations affectives, la m\u00e8re fournissant \u00e0 son enfant un miroir des \u00e9motions ressenties, un soutien \u00e0 ses exp\u00e9riences narcissiques et objectales, qui favorisent la subjectivation et la construction psychique liant affects et repr\u00e9sentations. Les \u00e9changes pulsionnels ludiques entre m\u00e8re et enfant, nourris de r\u00eaveries et de signifiants symboliques, offrent cet \u00e9quilibre entre action et passivation, la possibilit\u00e9 de se faire l\u2019objet de la m\u00e8re, qui ouvre ensuite \u00e0 l\u2019auto\u00e9rotisme et \u00e0 l\u2019espace transitionnel. La recherche d\u2019activit\u00e9s sublimatoires compensatrices favorise le d\u00e9veloppement cognitif, qui n\u2019est possible que dans une relation maternelle permettant la r\u00e9gression \u00e0 la position passive, une contenance face aux conflits<sup>9<\/sup>. L\u2019enfant organise ses d\u00e9fenses psychiques, \u00e9conomie affective dans laquelle il va pouvoir d\u00e9velopper sa subjectivation et les sources de son autonomisation, sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00eatre seul, son sentiment de continuit\u00e9 d\u2019exister.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette but\u00e9e qui s\u2019impose \u00e0 la m\u00e8re comme \u00e0 l\u2019enfant, issue \u00e0 l\u2019amour passionn\u00e9 initial, est n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019investissement d\u2019autres objets par la m\u00e8re comme par le b\u00e9b\u00e9. Tiers, ouverture vers une triangulation pr\u00e9coce, passent aussi par la possibilit\u00e9 pour la m\u00e8re de percevoir les premiers signaux de son enfant, sourires, protoconversations, eux-m\u00eames sources d\u2019un lien d\u2019\u00e9merveillement, d\u2019un engagement intense, gage d\u2019une r\u00e9gulation mutuelle aboutie. Cette conversation amoureuse entre m\u00e8re et b\u00e9b\u00e9 est un processus psychique fondateur, par lequel le b\u00e9b\u00e9 fait l\u2019exp\u00e9rience de se sentir senti, de se sentir per\u00e7u comme sujet par l\u2019autre, processus de la diff\u00e9renciation pr\u00e9coce soi\/autrui. \u00c9prouvant tr\u00e8s pr\u00e9cocement sa capacit\u00e9 \u00e0 modifier les \u00e9tats mentaux de l\u2019autre, le b\u00e9b\u00e9 fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre \u00e0 l\u2019origine d\u2019un comportement r\u00e9fl\u00e9chissant de l\u2019adulte. \u00ab\u202fProcessus transformationnel\u202f\u00bb selon Christopher Bollas<sup>10<\/sup>, compr\u00e9hension mutuelle asym\u00e9trique et trans-modale, dont d\u00e9pendent les processus de subjectivation.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pr\u00e9senterai maintenant quelques \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion \u00e0 partir d\u2019une histoire clinique. L\u2019enfant et sa m\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 suivis plusieurs ann\u00e9es. Des consultations conjointes m\u00e8re-enfant ont permis de d\u00e9gager une indication de th\u00e9rapie analytique individuelle pour l\u2019enfant et d\u2019entretiens pour la m\u00e8re re\u00e7ue seule. Un mat\u00e9riel clinique tr\u00e8s riche \u00e0 partir duquel je tirerai quelques fils, \u00e0 la suite de nombreuses r\u00e9flexions communes avec Mich\u00e8le Pollak-Cornillot.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9onard est un petit gar\u00e7on qui a 2\u202fans quand nous le rencontrons avec sa m\u00e8re. Celle-ci annonce \u00e0 notre secr\u00e9taire qu\u2019elle vient sur les conseils de son p\u00e9diatre. L\u00e9onard n\u2019a jamais fait une nuit enti\u00e8re, r\u00e9siste pour dormir et dort avec elle. Sinon, il est gai et raconte des histoires. Elle ajoute, toujours au t\u00e9l\u00e9phone, qu\u2019elle a eu L\u00e9onard par ins\u00e9mination artificielle. Celle-ci a eu lieu dans un pays qui autorise ce mode de procr\u00e9ation pour les femmes seules.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9onard est tr\u00e8s affair\u00e9 avec les jouets de la salle d\u2019attente, il lui faut plusieurs minutes pour qu\u2019il consente \u00e0 venir avec sa maman dans le bureau, sans que cela semble \u00e9tonner ou pr\u00e9occuper sa m\u00e8re. Tr\u00e8s entreprenant, une fois entr\u00e9 dans le cabinet de consultation, il ne montre pas d\u2019inqui\u00e9tude devant cette nouvelle situation. L\u00e9onard occupe tout l\u2019espace, met un moment pour trouver une position plus calme et laisser sa m\u00e8re lui expliquer qu\u2019ils sont venus pour parler de son sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s vite, elle annonce qu\u2019elle a eu son enfant seule. Elle d\u00e9crit longuement son h\u00e9sitation, ses atermoiements avant de se d\u00e9cider, compare leur situation \u00e0 celle de ces femmes abandonn\u00e9es avec leur b\u00e9b\u00e9 par un homme de passage. Elle est originaire d\u2019un pays lointain, arriv\u00e9e en France petite fille lorsque sa famille a \u00e9migr\u00e9 du fait d\u2019un r\u00e9gime politique devenu dangereux pour son p\u00e8re qui exer\u00e7ait une profession expos\u00e9e. Elle est la petite derni\u00e8re d\u2019une fratrie bien plus \u00e2g\u00e9e. Un fr\u00e8re, de deux\u202fans son a\u00een\u00e9, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une maladie tout juste neuf\u202fmois avant sa naissance. Son fils porte un pr\u00e9nom qui lui a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par un r\u00eave au cours de sa grossesse, r\u00eave encore vivace d\u2019un petit gar\u00e7on associ\u00e9 \u00e0 une figure h\u00e9ro\u00efque de l\u2019histoire de son pays.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re de L\u00e9onard est une femme volubile qui n\u2019est plus tr\u00e8s jeune. D\u00e8s cette premi\u00e8re rencontre, prolixe, elle semble d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 justifier sa d\u00e9marche. Sentant les ann\u00e9es passer, de d\u00e9ception en rencontre sans lendemain, ne pouvant concevoir une vie sans enfants, elle s\u2019est alors d\u00e9cid\u00e9e\u202f: elle a voulu cet enfant pour elle. Avec fiert\u00e9, elle ajoute que l\u2019ins\u00e9mination a march\u00e9 d\u00e8s la premi\u00e8re tentative, \u00ab\u202favec L\u00e9onard, nous avons fait exploser leurs statistiques\u202f\u00bb, plaisante-t-elle. Sa grossesse s\u2019est tr\u00e8s bien pass\u00e9e, ce fut une p\u00e9riode\u202fheureuse. De l\u2019accouchement et de la p\u00e9riode postnatale, elle dit peu de choses, sinon qu\u2019elle a allait\u00e9 L\u00e9onard jusqu\u2019\u00e0 8\u202fmois et qu\u2019il n\u2019a jamais bien dormi. Il a ensuite \u00e9t\u00e9 accueilli \u00e0 la cr\u00e8che. Tout s\u2019est tellement bien pass\u00e9 qu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 en dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019endormissement de L\u00e9onard peut prendre plusieurs\u202fheures, se poursuit tard le soir, elle n\u2019en peut plus. Il ne veut ou ne peut aller dormir que si elle-m\u00eame se couche, il sort de son lit pour voir ce qu\u2019elle fait, accueille les invit\u00e9s de passage, s\u2019int\u00e9resse \u00e0 tout, l\u2019emp\u00eache de travailler, tout le concerne. Elle s\u2019adresse \u00e0 lui en cherchant \u00e0 le raisonner, lui fournit des explications, poursuit l\u2019id\u00e9e qu\u2019il faut beaucoup parler aux enfants, mais leurs rythmes se trouvent confondus, sans diff\u00e9rence. Quelque chose dans sa mani\u00e8re de l\u2019endormir semble trop excitant pour son petit gar\u00e7on, leurs interactions ne permettent pas \u00e0 L\u00e9onard de s\u2019absenter, de se laisser aller \u00e0 un mouvement narcissique, r\u00e9gressif, de d\u00e9sinvestir ses objets vigiles. Les difficult\u00e9s qu\u2019elle rencontre avec son fils sont celles d\u2019une m\u00e8re trop seule avec son enfant\u202f: il ne supporte pas les limites, lui oppose une posture de d\u00e9fi, elle ne parvient pas \u00e0 trouver une voie de d\u00e9gagement dans leur colloque trop singulier.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9onard a un vocabulaire plut\u00f4t vari\u00e9 pour son \u00e2ge, joue bien, m\u00eame si son jeu ne semble pas encore l\u2019occasion d\u2019une large expression fantasmatique. Il est tr\u00e8s enrhum\u00e9, et sa m\u00e8re souligne qu\u2019il est d\u2019ordinaire beaucoup plus actif et bien plus loquace\u202f; peut-\u00eatre serait-il encore plus admirable alors. Il est vrai que l\u2019admiration gagne rapidement devant cet enfant vif et d\u00e9cid\u00e9. La tentation est grande de partager son \u00e9merveillement face \u00e0 cet enfant d\u00e9licat, sorte de bel \u00e9tranger qui lui ressemble si peu.<\/p>\n\n\n\n<p>On comprend que, du fait de leur situation, elle sollicite beaucoup sa famille, notamment ses parents, \u00e2g\u00e9s d\u00e9sormais. Le grand-p\u00e8re de L\u00e9onard a des soucis de sant\u00e9 et n\u2019est pas d\u2019un grand appui. En revanche, elle raconte avec beaucoup de plaisir qu\u2019elle emm\u00e8ne sa m\u00e8re et son fils dans tous ses d\u00e9placements. Famille id\u00e9alis\u00e9e d\u00e9crite comme une tribu, ayant travers\u00e9 le monde, l\u2019exil, les difficult\u00e9s joyeusement, sans une plainte. Une seule fausse note dans ce tableau o\u00f9 pointe sa d\u00e9ception\u202f: l\u2019accueil somme toute banal que ses parents ont r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de L\u00e9onard.<\/p>\n\n\n\n<p>La rencontre avec cette m\u00e8re et son fils suscite un subtil m\u00e9lange de fascination et de contrari\u00e9t\u00e9. Une toute-puissance assum\u00e9e, en somme\u202f: ce que le destin ne me donne pas, je me l\u2019octroie\u202f; un petit gar\u00e7on trop install\u00e9 dans sa position d\u2019objet d\u2019une s\u00e9duction maternelle plus narcissique qu\u2019objectale.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9onard se souvient parfaitement du bureau d\u00e8s la rencontre suivante, y entre gaiement, presque comme chez lui, ce qui ne d\u00e9pla\u00eet pas \u00e0 sa m\u00e8re. Exub\u00e9rant, L\u00e9onard est tout en d\u00e9mesure\u202f: il parle tr\u00e8s bien, dans ses deux langues, le fran\u00e7ais et la langue maternelle de sa m\u00e8re. Elle semble combl\u00e9e par toutes ses conqu\u00eates, fi\u00e8re de son insatiable curiosit\u00e9, de ses questionnements permanents sur tout ce qui constitue leur petit quotidien. L\u2019humeur tr\u00e8s gaie de cet enfant n\u2019est pas d\u00e9nu\u00e9e d\u2019une certaine exaltation, il se positionne au centre de la pi\u00e8ce et, dans une certaine mesure, au centre du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, les relations entre m\u00e8re et fils sont des plus difficiles. L\u00e9onard se rebelle devant tout interdit, sollicite un corps-\u00e0-corps de plus en plus compliqu\u00e9\u202f; le coucher est une lutte quotidienne, il occupe tout l\u2019espace intime de sa m\u00e8re qui rend les armes, se r\u00e9signe. Lors de nos rencontres, L\u00e9onard, toujours tr\u00e8s actif, s\u2019installe selon un petit rituel\u202f: il demande les jouets qu\u2019il conna\u00eet et tr\u00e8s vite se met \u00e0 jouer, tout en restant tr\u00e8s attentif \u00e0 ce que sa m\u00e8re dit de lui. Ces rencontres \u00e9voquent le moment o\u00f9 l\u2019on raconte au p\u00e8re les m\u00e9faits de l\u2019enfant, le soir quand il rentre. La m\u00e8re se plaint, raconte par le menu les b\u00eatises de son fils, qui \u00e0 son grand \u00e9tonnement fait d\u00e9sormais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 nos \u00e9changes. Ils semblent tous deux attendre nos rencontres, s\u2019\u00eatre bien saisis de la possibilit\u00e9 th\u00e9rapeutique qui leur est offerte. Je semble investie dans une position de tiers, sur un mode surmo\u00efque d\u00e9sign\u00e9, position inhabituelle pour un analyste d\u2019enfant, et l\u2019on peut penser que L\u00e9onard aspirait \u00e0 ce que quelqu\u2019un prenne cette position. Les consultations avec de tr\u00e8s jeunes patients font ainsi souvent courir le risque de nous donner un r\u00f4le par trop r\u00e9el dans leur configuration familiale. L\u00e9onard cherche d\u00e9sormais \u00e0 ce que je m\u2019occupe de lui, initie un jeu avec de petites voitures ou des animaux, jubile, un jeu dont la m\u00e8re supporte mieux d\u2019\u00eatre exclue. Je me trouve investie par L\u00e9onard plus que sa m\u00e8re ne l\u2019avait pr\u00e9vu, qui admet cependant cette situation, malgr\u00e9 son ambivalence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0\u202fd\u2019autres moments, lorsque sa m\u00e8re me fait part de leurs difficult\u00e9s, il veut parler, affirme que c\u2019est son tour, se f\u00e2che. Quand je le fais attendre, pr\u00eate une oreille plus attentive \u00e0 sa m\u00e8re, celle-ci supporte difficilement que je contourne le m\u00e9contentement de L\u00e9onard en lui laissant sa place d\u2019enfant, vit difficilement cette sc\u00e8ne \u00e0 trois, et tente de lui porter secours et r\u00e9confort.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle convient que L\u00e9onard est souvent tr\u00e8s en \u00e9veil, posant de nombreuses questions sur de multiples sujets, presque survolt\u00e9, cherchant \u00e0 \u00eatre au centre de tout. Nous relions ses difficult\u00e9s d\u2019endormissement \u00e0 cet \u00e9tat d\u2019excitation psychique dont il ne peut se d\u00e9partir seul. Une excitation dont elle non plus ne peut sans doute se d\u00e9prendre par elle-m\u00eame. Elle raconte alors que le livre qu\u2019ils lisent le soir, et que L\u00e9onard appr\u00e9cie, tant n\u2019est autre que <em>Le myst\u00e8re des graines \u00e0 b\u00e9b\u00e9, <\/em>de Serge Tisseron<sup>11<\/sup>, dont la m\u00e8re pr\u00e9cise qu\u2019il d\u00e9crit si bien tous les modes possibles de procr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque l\u2019on s\u2019interroge avec prudence sur son renoncement \u00e0 toute vie d\u2019adulte, dans l\u2019intention de susciter une r\u00e9flexion sur la place d\u2019un tiers aupr\u00e8s d\u2019elle et de tenter de desserrer la position omnipotente de L\u00e9onard, elle vacille un instant. Elle a longtemps esp\u00e9r\u00e9 rencontrer un homme qui les accepterait, elle et son fils. Deuil et d\u00e9ception ont fait suite \u00e0 cette attente. D\u00e9sormais, L\u00e9onard s\u2019est install\u00e9 dans cette place inoccup\u00e9e, douloureuse, endeuill\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet enfant vit assur\u00e9ment dans une constellation familiale particuli\u00e8re, mais se pr\u00e9sente comme un enfant plut\u00f4t bien organis\u00e9, dans un environnement non d\u00e9nu\u00e9 de qualit\u00e9s. Pourtant, son lien \u00e0 l\u2019objet pourrait devenir tyrannique. C\u2019est la raison pour laquelle, apr\u00e8s deux\u202fans de suivi sur ce mode de consultations espac\u00e9es, et devant l\u2019absence de mobilisation suffisante de la dynamique relationnelle m\u00e8re-enfant comme de l\u2019\u00e9volution du fonctionnement psychique de L\u00e9onard, s\u2019est impos\u00e9e la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une th\u00e9rapie individuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques \u00e9l\u00e9ments de discussion.<\/p>\n\n\n\n<p>La grossesse a fait l\u2019objet d\u2019une assistance m\u00e9dicale \u00e0 la procr\u00e9ation, sans st\u00e9rilit\u00e9 justifiant cette demande d\u2019aide m\u00e9dicale. Les al\u00e9as de la destin\u00e9e n\u2019ayant pas permis \u00e0 cette femme de rencontrer un homme d\u00e9sireux de lui faire un enfant, elle est pass\u00e9e en force et a d\u00e9cid\u00e9 de se passer de p\u00e8re. Ce n\u2019est pas seulement d\u2019un point de vue fantasmatique que les m\u00e9decins \u00e0 l\u2019origine de la conception ont \u00e9t\u00e9 investis, ils le sont r\u00e9ellement et restent bien pr\u00e9sents quand elle \u00e9voque triomphalement leurs statistiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, cette tonalit\u00e9 triomphale appara\u00eet tr\u00e8s d\u00e9fensive. Il n\u2019est pas question qu\u2019elle raconte les d\u00e9buts de la vie de L\u00e9onard, ils n\u2019ont \u00e9t\u00e9 que bonheur. Elle est en admiration devant ce petit gar\u00e7on, objet de la jouissance maternelle. Ce n\u2019est que tr\u00e8s ponctuellement qu\u2019elle peut mentionner qu\u2019il est difficile d\u2019\u00e9lever un enfant seule, pleine de l\u2019illusion que son amour maternel seul y suffirait. Et de fait, il a suffi pour faire de L\u00e9onard un petit gar\u00e7on bien d\u00e9velopp\u00e9, si on le consid\u00e8re dans toutes ses acquisitions cognitives. Cependant, pointe progressivement une inqui\u00e9tude quant \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9 naissante dans leurs relations, au moment o\u00f9 L\u00e9onard dans son d\u00e9veloppement n\u2019accepte plus de limite \u00e0 sa toute-puissance. Comment l\u2019interdit de l\u2019inceste peut-il s\u2019installer, d\u00e8s lors qu\u2019il ne semble pas pouvoir faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un tiers interdicteur au c\u0153ur de la vie psychique maternelle\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re se montre dubitative \u00e0 l\u2019\u00e9vocation du fait qu\u2019elle renonce \u00e0 vivre une vie de femme adulte. Le sexuel f\u00e9minin n\u2019est pas tr\u00e8s vivant. Que peut-on imaginer de la construction psychique de cette m\u00e8re\u202f? Elle a toujours v\u00e9cu entour\u00e9e de ses parents, a perdu un fr\u00e8re plus \u00e2g\u00e9 d\u2019une maladie infantile. Doit-on penser qu\u2019elle a eu \u00e0 vivre, encore b\u00e9b\u00e9, un \u00e9pisode de deuil de sa propre m\u00e8re\u202f? Son exaltation fait penser \u00e0 une position d\u2019enfant luttant contre la d\u00e9pression maternelle, et son insistance \u00e0 pr\u00e9senter L\u00e9onard comme tr\u00e8s joyeux et entreprenant va \u00e9galement dans ce sens. Mais cela peut aussi \u00eatre une mani\u00e8re de le voir indemne, et donc d\u2019all\u00e9ger une possible culpabilit\u00e9 issue d\u2019un v\u00e9cu transgressif. En difficult\u00e9 pour lui imposer une limite qui le frustre, est-elle confront\u00e9e \u00e0 des sentiments d\u2019abandon remontant \u00e0 son enfance\u202f? S\u2019est-elle donn\u00e9 pour mission de devoir combler tous ses d\u00e9sirs, comme ceux de ses parents endeuill\u00e9s\u202f? Elle racontera plus tard une conviction de son enfance\u202f: ses parents poss\u00e9daient une provision d\u2019enfants dans laquelle il leur suffisait de puiser. Elle ne serait jamais venue au monde sans le d\u00e9c\u00e8s de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9. \u00c9cho \u00e0 la conception de L\u00e9onard, \u00e0 la transgression \u0153dipienne, comme la r\u00e9alisation trop directe d\u2019une th\u00e9orie sexuelle infantile, sans l\u2019\u00e9paisseur de l\u2019\u00e9cart g\u00e9n\u00e9rationnel, sans l\u2019\u00e9cart de la rencontre avec un compagnon int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9 Carel<sup>12<\/sup> \u00e9crit que, dans les bons cas, le parent mobilise ses capacit\u00e9s libidinales pour surmonter une r\u00e9alit\u00e9 traumatique, gr\u00e2ce \u00e0 un \u00ab\u202fapr\u00e8s-coup organisateur\u202f\u00bb, en \u00e9tayage sur les imagos parentales bienveillantes et sur une enveloppe psychique familiale suffisamment bonne. L\u2019essence du travail de deuil est de remettre au pass\u00e9 ce qui s\u2019imposait r\u00e9p\u00e9titivement comme actuel, de reconna\u00eetre que le pass\u00e9 n\u2019est pas d\u00e9ni\u00e9 mais conserv\u00e9 en soi autrement, sous des formes att\u00e9nu\u00e9es de pr\u00e9sence affective et repr\u00e9sentationnelle, disponibles pour la rem\u00e9moration et la symbolisation, permettant son appropriation subjective par l\u2019enfant<sup>13<\/sup>. Inversement, dans certaines situations traumatiques, l\u2019apr\u00e8s-coup bouleverse le travail de nativit\u00e9 et de deuil originaire, \u00ab\u202fdans un mouvement de condensation identificatoire, ressemblance et diff\u00e9rence sont m\u00eal\u00e9es, r\u00e9unissant dans une m\u00eame imago le b\u00e9b\u00e9 et tel objet trop t\u00f4t perdu, trop peu endeuill\u00e9. L\u2019enfant, dans le fantasme d\u2019identification construit pour \u00e9chapper \u00e0 la catastrophe de la d\u00e9saffiliation, devient identique \u00e0 telle imago ancestrale, en filiation narcissique<sup>14<\/sup>\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9onard, quant \u00e0 lui, est un petit gar\u00e7on vif, intelligent, joyeux, affair\u00e9, d\u00e9cid\u00e9, s\u00e9ducteur, au d\u00e9veloppement cognitif \u00e9tonnant qui vient masquer ses fragilit\u00e9s narcissiques. Il a r\u00e9ponse \u00e0 tout, trompe son interlocuteur avec des d\u00e9fenses intellectuelles, des mots d\u2019esprit. Il cherche \u00e0 s\u2019imposer et \u00e0 commander. Il va toujours tr\u00e8s vite, passe d\u2019une chose \u00e0 une autre, activit\u00e9 \u00e0 tonalit\u00e9 maniaque, empreinte de fantasmes m\u00e9galomaniaques, d\u2019une lutte contre l\u2019\u00e9mergence d\u2019affects d\u00e9pressifs et d\u2019une crainte de r\u00e9torsion. Ce petit gar\u00e7on est-il toujours en train de devoir prouver \u00e0 sa m\u00e8re son bonheur de vivre\u202f? Tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de ma\u00eetrise omnipotente de l\u2019objet afin de colmater son v\u00e9cu d\u2019impuissance infantile.<\/p>\n\n\n\n<p>Il peine \u00e0 s\u2019endormir comme \u00e0 se s\u00e9parer, ne peut s\u2019absenter, se laisser aller \u00e0 un mouvement r\u00e9gressif, et se trouve par sa m\u00e8re mis en position d\u2019en d\u00e9cider. Les quelques s\u00e9quences cliniques rapport\u00e9es font appara\u00eetre la signification d\u2019appel \u00e0 une instance interdictrice s\u2019interposant dans le couple m\u00e8re- enfant, l\u00e0 o\u00f9 la sexualit\u00e9 maternelle ne permet pas la censure de l\u2019amante, gardienne du sommeil, au sens de Denise Braunschweig et Michel Fain<sup>15<\/sup>. L\u2019origine du pare-excitation est \u00e0 chercher pour ces auteurs dans le fait que la m\u00e8re abandonne ses d\u00e9sirs incestueux \u00e0 l\u2019\u00e9gard du b\u00e9b\u00e9 pour se tourner vers le p\u00e8re ou, tout du moins, un homme qui la d\u00e9sire. Dans ce mouvement, se trouvent d\u00e9sign\u00e9es la place du p\u00e8re, et l\u2019inscription du b\u00e9b\u00e9 dans la filiation d\u2019un p\u00e8re r\u00e9el. B\u00e9b\u00e9 du\u202fjour distinct du b\u00e9b\u00e9 de la nuit qui, lui, na\u00eet du fantasme incestueux de la m\u00e8re avec son propre p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re qui endort son b\u00e9b\u00e9 lui transmet dans le bercement un message qui incite celui-ci \u00e0 dormir pour restaurer ses forces, poursuivre sa croissance harmonieusement, message qui va dans le sens de sa conservation, message de vie. Mais ce message est double, car il contient aussi le d\u00e9sir maternel de laisser son enfant pour r\u00e9pondre au d\u00e9sir de son amant. C\u2019est la femme qui a besoin que son enfant dorme, et qui l\u2019emporte alors sur la m\u00e8re. Sans ce d\u00e9sinvestissement, action sp\u00e9cifique et silencieuse de la pulsion de mort, une m\u00e8re ne peut endormir son enfant. Selon le degr\u00e9 d\u2019intrication ou de d\u00e9sintrication des pulsions de vie et de mort, Michel Fain<sup>16<\/sup> distingue l\u2019endormissement du b\u00e9b\u00e9 repu et satisfait par une m\u00e8re attentionn\u00e9e et l\u2019endormissement du b\u00e9b\u00e9 par une m\u00e8re plus calmante que satisfaisante, par des proc\u00e9d\u00e9s entretenant une excitation continue.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9veloppement de l\u2019activit\u00e9 fantasmatique est conditionn\u00e9 par la bonne mise en place de l\u2019hallucination de la satisfaction de d\u00e9sir, dont d\u00e9pend l\u2019absence, et suppose aussi qu\u2019il ait exist\u00e9 des exp\u00e9riences de satisfaction suffisantes des besoins au contact de la m\u00e8re pour donner mati\u00e8re \u00e0 halluciner. \u00c0\u202fd\u00e9faut, l\u2019enfant est contraint de se d\u00e9fendre pr\u00e9cocement contre une excitation chroniquement en exc\u00e8s, d\u00e9veloppant pr\u00e9matur\u00e9ment d\u2019autres syst\u00e8mes d\u00e9fensifs engageant des conduites comportementales. \u00ab\u202fL\u2019impossibilit\u00e9 \u00e0 \u00eatre passif face \u00e0 un objet actif contraint \u00e0 l\u2019activit\u00e9, voire \u00e0 une hyperactivit\u00e9 motrice. L\u2019exp\u00e9rience clinique nous montre que le b\u00e9b\u00e9 insomniaque la nuit a souvent une hyperactivit\u00e9 le\u202fjour<sup>17<\/sup>.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Comment quitter la position narcissique pour ce petit gar\u00e7on, autour de l\u2019av\u00e8nement de l\u2019objet et de la naissance de l\u2019agressivit\u00e9\u202f? Comment se laisser aller \u00e0 une position de satisfaction passive, cesser de lutter contre la r\u00e9gression, et investir l\u2019\u0152dipe dans ces circonstances\u202f? En s\u00e9ance, L\u00e9onard met en sc\u00e8ne une repr\u00e9sentation paternelle ressentie comme interdictrice et castratrice, qui suscite des fragilit\u00e9s, un surmoi non protecteur qui r\u00e9active des fantasmes r\u00e9gressifs de d\u00e9voration. Tout se passe comme si chercher \u00e0 rester au centre, cette position triomphale, ne pouvait avoir de fin, qu\u2019il ne pouvait la quitter au risque d\u2019un d\u00e9sinvestissement de sa m\u00e8re, de sa d\u00e9ception, de la perdre. Au risque pour lui de son d\u00e9veloppement pulsionnel et affectif.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces particularit\u00e9s se retrouvent souvent chez les enfants \u00e9lev\u00e9s par une m\u00e8re seule, mais ici, ce qui frappe est l\u2019absence de rencontre, m\u00eame \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, avec une personne de la g\u00e9n\u00e9ration maternelle, dans sa t\u00eate comme dans celle de son enfant, en dehors du corps m\u00e9dical. Tout se passe l\u00e0 encore comme si la m\u00e8re \u00e9tait rest\u00e9e attach\u00e9e, elle-m\u00eame comme une petite fille, \u00e0 son histoire, son pass\u00e9, ne pouvait en sortir et faire une rencontre f\u00e9conde pour sa descendance. L\u00e0 aussi, on retrouve cette position triomphale d\u2019avoir pu fantasmatiquement se passer d\u2019une telle rencontre pour concevoir un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce triomphe a un prix\u202f: une difficult\u00e9 d\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019ambivalence et des v\u0153ux de mort infiltrent toutes les rencontres de la m\u00e8re seule \u00e9voquant L\u00e9onard. Enfants en danger, cousins d\u00e9c\u00e9d\u00e9s brutalement, enfants monstrueux, en soins, malmenant leurs parents. Ceux-ci masquent difficilement un f\u00e9minin douloureux, une femme qui ne se sent pas d\u00e9sir\u00e9e, sinon par cet enfant qui la fascine tout autant qu\u2019il la tyrannise. L\u2019amour fou, l\u2019id\u00e9alisation vient faire obstacle \u00e0 un v\u00e9cu d\u2019amputation du f\u00e9minin, \u00e0 l\u2019ambivalence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son fils. Sa volubilit\u00e9 n\u2019est pas sans \u00e9voquer la mission qu\u2019elle s\u2019est donn\u00e9e au sein de sa propre famille, mais aussi son rapport \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9 comme emp\u00each\u00e9, d\u2019\u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment le gar\u00e7on perdu par sa m\u00e8re. Dans ses \u00e9vocations, L\u00e9onard semble faire \u00e9cho \u00e0 tous ses deuils, comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait install\u00e9 dans son existence, comme si elle pouvait faire machine arri\u00e8re, comme une enfant qui pourrait effacer son dessin. Tout autant sources de l\u2019amour humain le plus sinc\u00e8rement d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 que germe de la haine parano\u00efde la plus intense, pour paraphraser Harold Searles<sup>18<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Bernard Brusset<sup>19<\/sup>, \u00e0 propos de la th\u00e9orie de Jean Laplanche<sup>20<\/sup> sur la situation anthropologique fondamentale, consid\u00e8re le mythe d\u2019\u0152dipe comme un soutien \u00e0 la traduction des signifiants \u00e9nigmatiques, r\u00e9sultant des effets intrapsychiques de la s\u00e9duction narcissique originaire. Les soins maternels produisent in\u00e9vitablement des signifiants \u00e9nigmatiques, \u00e9veillent la pulsionnalit\u00e9 du b\u00e9b\u00e9 et risquent d\u2019induire une exp\u00e9rience de s\u00e9duction traumatique, en cas de bombardement de projections sexualis\u00e9es et anxieuses. Lorsque la dimension de tendresse ne peut \u00eatre \u00e9labor\u00e9e, laissant place \u00e0 une \u00e9rotisation de l\u2019investissement, l\u2019enfant fait l\u2019objet d\u2019une confusion dans les investissements libidinaux, partenaire amoureux, sur fond d\u2019annulation des diff\u00e9rences de g\u00e9n\u00e9ration et des tabous organisateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut se demander si ce n\u2019est pas \u00e0 partir de cette confusion des langues<sup>21<\/sup> qu\u2019il peut vivre dans cette lecture excitante de sa m\u00e8re avec lui, que L\u00e9onard a abord\u00e9 la question du p\u00e8re, le\u202fjour o\u00f9, en consultation, il a affirm\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re interloqu\u00e9e que son p\u00e8re \u00e9tait un objet inanim\u00e9, bidimensionnel et sans \u00e9paisseur, objet bizarre, repr\u00e9sentation loin de toute conception raisonnablement imaginaire. L\u00e9onard semble avoir alors organis\u00e9 une qu\u00eate du p\u00e8re dans une formulation \u00e9nigmatique, laissant sa m\u00e8re sans voix. Processus imaginaire et r\u00e9alit\u00e9 de la s\u00e9duction par l\u2019adulte font l\u2019objet d\u2019un affrontement dans le cours de la construction psychique de tout un chacun. Mais, si m\u00e8re et enfant ne peuvent trouver une issue \u00e0 leur passion amoureuse, et l\u2019enfant rencontrer une femme, objet de d\u00e9sirs, l\u2019adulte devient par trop r\u00e9el dans son action s\u00e9ductrice et risque de venir entraver le processus imaginaire de l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>D.W.\u202fWinnicott (1947), \u00ab\u202fLa haine dans le contre-transfert\u202f\u00bb, dans <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>, Paris, Payot, 1969.<\/li><li>F.\u202fPasche, \u00ab\u202fL\u2019anti-narcissisme\u202f\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse,<\/em> vol.\u202f29, n\u00b0\u202f5-6, 1965, p.\u202f503-518.<\/li><li>J.\u202fRochette, \u00ab\u202fTravail des traces en post-partum imm\u00e9diat\u202f: le blues des quarante\u202fjours\u202f\u00bb, dans L. Ayoun, P. Ayoun, F. Drossart (sous la direction de), <em>Les traces de l\u2019archa\u00efque,<\/em> Toulouse, \u00e9r\u00e8s, 2009, p.\u202f61-116.<\/li><li>A.\u202fAubert-Godard, B.\u202fChouvier, A.\u202fFrichet, P.\u202fMauvais, R.\u202fPrat, <em>Le b\u00e9b\u00e9, l\u2019intime et l\u2019\u00e9trange<\/em>, Toulouse, \u00e9r\u00e8s, coll.\u202f\u00ab\u202f1001BB\u202f\u00bb, 1998<em>.<\/em><\/li><li>P.-C.\u202fRacamier, <em>Le g\u00e9nie des origines\u202f: psychanalyse et psychoses<\/em>, Paris, Payot, 1992.<\/li><li>M.\u202fMilner, \u00ab\u202fThe role of illusion in symbol formation\u202f\u00bb (1977), trad. fr. D.\u202fHouzel, \u00ab\u202fLe r\u00f4le de l\u2019illusion dans la formation du symbole. Les concepts psychanalytiques sur les deux fonctions du symbole\u202f\u00bb, <em>Journal de la psychanalyse de l\u2019enfant<\/em>, n\u00b0\u202f8, 1990, p.\u202f244-278.<\/li><li>D.W.\u202fWinnicott (1971), <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9, l\u2019espace potentiel<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u202fnrf\u202f\u00bb, 1975.<\/li><li>D.\u202fBraunschweig, M.\u202fFain, <em>La nuit, le\u202fjour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental<\/em>, Paris, Puf, coll. \u00ab\u202fLe fil rouge\u202f\u00bb, 1975.<\/li><li>R.\u202fDebray, \u00ab\u202fD\u00e9veloppement psychique des b\u00e9b\u00e9s et point de vue psychosomatique\u202f\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychosomatique<\/em>, n\u00b0\u202f1, 1991, p.\u202f41-58.<\/li><li>C. Bollas, <em>Les forces de la destin\u00e9e, la psychanalyse et l\u2019idiome humain<\/em>, Paris, Calmann-L\u00e9vy, 1996.<\/li><li>S.\u202fTisseron, A.\u202fGuillerey, <em>Le myst\u00e8re des graines \u00e0 b\u00e9b\u00e9,<\/em> Paris, Albin Michel Jeunesse, 2008.<\/li><li>A.\u202fCarel, \u00ab\u202fLe processus de reconnaissance dans les liens premiers\u202f\u00bb, <em>Le divan familial<\/em>, n\u00b0\u202f20, 2008, p.\u202f61-76.<\/li><li>W.R. Bion (1962),<em> Aux sources de l\u2019exp\u00e9rience<\/em>, Paris, Puf, 1979.<\/li><li>A.\u202fCarel, <em>op.\u202fcit.<\/em><\/li><li>D.\u202fBraunschweig, M.\u202fFain, <em>op. cit.<\/em><\/li><li>M.\u202fFain, \u00ab\u202f Pr\u00e9lude \u00e0 la vie fantasmatique\u202f\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, vol.\u202f35, n\u00b0\u202f2-3, 1971, p.\u202f291-364.<\/li><li>G.\u202fSzwec, \u00ab\u202fL\u2019enfant dormira bien vite\u2026\u202f\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychosomatique<\/em>, vol.\u202f1, n\u00b0\u202f37, 2010, p.\u202f81-95.<\/li><li>H.\u202fSearles (1979), <em>Le contre-transfert,<\/em> Paris, Gallimard, 1981.<\/li><li>B.\u202fBrusset, \u00ab\u202fOralit\u00e9 et attachement\u202f\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, vol.\u202f65, n\u00b0\u202f5, 2001, p.\u202f1447-1462.<\/li><li>J.\u202fLaplanche, \u00ab\u202f\u00c0\u202fpartir de la situation anthropologique fondamentale\u202f\u00bb, dans <em>Sexual. La sexualit\u00e9 \u00e9largie au sens freudien<\/em>, Paris, Puf, 2007.<\/li><li>S.\u202fFerenczi (1933), \u00ab\u202fConfusion de langue entre les adultes et l\u2019enfant. Le langage de la tendresse et de la passion\u202f\u00bb, dans <em>Psychanalyse\u202fIV<\/em>, Paris, Payot, 2008.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9465?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aux origines \u00e9tait l\u2019amour fou. N\u00e9ot\u00e9nie du petit d\u2019homme, amour d\u00e9sordonn\u00e9 qu\u2019il porte \u00e0 sa m\u00e8re, selon la belle expression de Donald\u202fW. 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