{"id":9408,"date":"2021-08-22T07:11:54","date_gmt":"2021-08-22T05:11:54","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-regard-dans-la-cure-la-pulsion-scopique-et-ses-ecueils\/"},"modified":"2021-09-14T17:46:50","modified_gmt":"2021-09-14T15:46:50","slug":"le-regard-dans-la-cure-la-pulsion-scopique-et-ses-ecueils","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-regard-dans-la-cure-la-pulsion-scopique-et-ses-ecueils\/","title":{"rendered":"Le regard dans la cure, la pulsion scopique et ses \u00e9cueils"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vous propose de tracer \u00e0 grands traits une sorte d\u2019histoire du regard de l\u2019<em>infans<\/em> \u00e0 l\u2019adulte, et comment il se construit \u00e0 partir de la vision comme fonction, rep\u00e9rant quelques moments cl\u00e9, de but\u00e9e \u00e9ventuellement o\u00f9 le regard se fait symptomatique.<\/p>\n\n\n\n<p>En exergue, pour entrer dans notre sujet, tout d\u2019abord une remarque de Freud extraite du <em>Malaise dans la culture<\/em> o\u00f9 il am\u00e8ne que dans le processus phylog\u00e9n\u00e9tique, les \u00eatres humains quand ils sont pass\u00e9s \u00e0 la position verticale auraient vu leur sexualit\u00e9 se transformer et l\u2019excitation sexuelle, cyclique au d\u00e9part, devenir permanente, en m\u00eame temps que les <em>stimuli<\/em> visuels se substituaient aux <em>stimuli<\/em> olfactifs. Il donne ainsi d\u2019embl\u00e9e <em>\u00e0 la vision une place pr\u00e9\u00e9minente<\/em> dans la vie sexuelle, et il le fait d\u00e8s les <em>Trois essais<\/em> en consid\u00e9rant la pulsion de voir aux sources de la sexualit\u00e9 infantile, rep\u00e9rant la dimension scopique de l\u2019enqu\u00eate sur la castration et t\u00e9moignant du plaisir de voir \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019exhibitionnisme et le voyeurisme. S\u2019il fait s\u2019articuler la pulsion sexuelle au fait de sentir, toucher, voir, la pr\u00e9\u00e9minence \u00e0 la vision \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019homme devient bip\u00e8de va d\u00e9terminer la mani\u00e8re dont Freud interroge toute la clinique du regard, de la c\u00e9cit\u00e9 hyst\u00e9rique \u00e0 l\u2019\u00e9reuthophobie, de la diff\u00e9rence anatomique des sexes au f\u00e9tichisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Envisageant donc l\u2019action de voir <em>comme une pulsion<\/em>, mais pas au sens d\u2019une pulsion partielle, plut\u00f4t d\u2019une scopicit\u00e9 structurelle de la pulsion, tachons d\u00e8s lors d\u2019en faire l\u2019\u00e9tude syst\u00e9matique en d\u00e9taillant les trois temps que Freud distingue&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>O\u00f9 il s\u2019agit de regarder un objet ext\u00e9rieur.<\/li><li>De se regarder et \u00eatre regard\u00e9.<\/li><li>De se faire voir \u00e0 quelqu\u2019un.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Ces trois temps que l\u2019on retrouve dans toute pulsion, l\u2019actif, le passif et le transitif, nous les d\u00e9taillerons.<\/p>\n\n\n\n<p>Repartant du d\u00e9but, de l\u2019<em>infans<\/em>, et il nous faut comprendre que <em>le regard se construit<\/em> dans le temps et dans la relation. D\u2019ailleurs certaines affections telle l\u2019autisme entra\u00eene que si l\u2019enfant voit, il ne regarde pas, de m\u00eame qu\u2019il entend mais n\u2019\u00e9coute pas, c\u2019est aussi cet \u00e9cart qu\u2019il y a de voir \u00e0 regarder qu\u2019il nous faut saisir. Le b\u00e9b\u00e9, tel qu\u2019on le pense aujourd\u2019hui, a deux types de comp\u00e9tences concernant la vision, on distingue le suivi d\u2019une cible, et la reconnaissance des visages, qui sont cod\u00e9es dans des aires c\u00e9r\u00e9brales distinctes. D\u00e8s la naissance on v\u00e9rifie la fonctionnalit\u00e9 de l\u2019\u0153il en v\u00e9rifiant le suivi du regard du b\u00e9b\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire en testant la capacit\u00e9 \u00e0 suivre une cible mobile. L\u2019autre dimension, l\u2019app\u00e9tence pour le visage n\u2019est pas test\u00e9e mais on consid\u00e8re que c\u2019est elle qui permet le ph\u00e9nom\u00e8ne que selon les th\u00e9ories de l\u2019attachement on appelle l\u2019empreinte qui chez l\u2019\u00eatre humain se constitue au cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e. Le ph\u00e9nom\u00e8ne qui fait que les canards n\u00e9s dans son laboratoire vont s\u2019attacher aux pas de Lorenz plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 ceux de leur m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces deux dimensions du regard doivent se croiser. Il s\u2019agit que l\u2019objet que voit l\u2019enfant soit lest\u00e9 par le regard de l\u2019autre parental, le locuteur, qui nomme, parle, affecte donc cet objet de sa valeur d\u2019usage et de sa dimension symbolique. L\u2019enfant va donc porter son regard de l\u2019objet \u00e0 la bouche du locuteur, \u00e0 ses yeux, \u00e0 ses mains pour revenir \u00e0 l\u2019objet et constituer une boucle \u00e0 l\u2019origine de l\u2019attention conjointe et \u00e0 la base de l\u2019intersubjectivit\u00e9, incidemment aussi de l\u2019apprentissage du langage. Cette boucle fait ainsi entrer la vision de l\u2019objet, d\u00e9sormais \u00e0 la crois\u00e9e de tout un faisceau de liens, dans le champ de la relation, du sexuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la premi\u00e8re th\u00e9orie des pulsions o\u00f9 Freud distingue pulsion d\u2019autoconservation et pulsions sexuelles, on pourrait r\u00e9f\u00e9rer les deux types de visions \u00e0 ces deux dimensions de la pulsion de vie. Mais l\u2019on voit que bient\u00f4t tous les objets du monde se retrouveront pris dans un \u00e9cheveau de liens, nouant \u00e0 l\u2019objet le locuteur d\u00e9positaire du langage. Aussi la seule vision, d\u00e9prise du sexuel, serait peut-\u00eatre celle de l\u2019enfant autiste faisant tournoyer l\u2019objet autistique devant ses yeux, en proie \u00e0 un investissement en de\u00e7\u00e0 de l\u2019auto-\u00e9rotisme, qui ne ferait r\u00e9f\u00e9rence qu\u2019\u00e0 un plaisir de fonctionnement d\u2019organe. Des <em>stimuli<\/em> lumineux affectant la r\u00e9tine et donnant lieu \u00e0 une excitation.<\/p>\n\n\n\n<p>(Le nouveau-n\u00e9 sinon d\u00e8s sa sortie du corps maternel ne fait pas que suivre l\u2019autre maternel du regard, comme le caneton suit sa m\u00e8re, ce faisant constitue un lien pour les uns d\u2019attachement primaire, mais cherche avec elle un contact visuel et donc cherche ce qu\u2019elle veut \u00ab&nbsp;<em>Che voi<\/em>&nbsp;\u00bb et \u00e0 se faire d\u00e9sirer d\u2019elle, lien n\u00e9cessaire d\u2019assujettissement au d\u00e9sir de la m\u00e8re que d\u2019aucuns nomment ali\u00e9nation.)<\/p>\n\n\n\n<p>Une petite fille est amen\u00e9e un jour \u00e0 la consultation \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 5&nbsp;ans, petite fille sans langage, agit\u00e9e en proie \u00e0 d\u2019incessantes clonies des membres sup\u00e9rieurs. Une petite fille fort mal en point, d\u00e9bile, malhabile, si ce n\u2019est d\u00e9sorganis\u00e9e dans sa motricit\u00e9, surexcit\u00e9e et bizarrement joviale, jamais pos\u00e9e, jamais \u00e0 l\u2019\u00e9coute, m\u00eame lorsque la m\u00e8re pleure \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de sa naissance. Il s\u2019agit d\u2019une enfant n\u00e9e pr\u00e9matur\u00e9ment \u00e0 32 semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e, avec une souffrance f\u0153tale aig\u00fce et qui passe quelques jours en n\u00e9onatologie. L\u2019accouchement est tr\u00e8s mal v\u00e9cu par la m\u00e8re, qui garde l\u2019image traumatique de la couveuse et du nouveau-n\u00e9. Interrogeant la m\u00e8re, je tache co\u00fbte que co\u00fbte d\u2019int\u00e9resser l\u2019enfant \u00e0 son histoire. Je figure par un poupon ce b\u00e9b\u00e9 dans la couveuse dont on parle. Elle me regarde surprise. Le poupon se met \u00e0 la concerner. \u00c0 un moment surgissent des questions, sur l\u2019origine, sur l\u2019histoire du b\u00e9b\u00e9 dans la couveuse, sur la peur de la m\u00e8re. L\u2019ouverture de cet espace l\u2019am\u00e8ne \u00e0 entrer plus franchement dans le langage et les apprentissages, ce travail se prolonge pendant les 4&nbsp;ans o\u00f9 elle viendra tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement. La m\u00e8re sort un peu de cette relation \u00e9perdue, exclusive avec cet enfant, la relation se conflictualise un peu. Madame d\u00e9cide de reprendre son travail et interrompt brusquement alors la th\u00e9rapie de l\u2019enfant. Ce n\u2019est pas n\u00e9gociable. Deux ans plus tard, elle a alors 11&nbsp;ans et la petite faisant des col\u00e8res, sa m\u00e8re la ram\u00e8ne. Quelle n\u2019est pas ma surprise quand m\u2019adressant \u00e0 l\u2019enfant, celle-ci tourne sa t\u00eate vers sa m\u00e8re, la regarde d\u2019un regard fixe, adh\u00e9sif, et lui r\u00e9pond, pas dans une demande de soutien, ni un souci de confirmation, car elle ne revient pas vers moi. Certes elle est entr\u00e9e dans le langage. Mais la m\u00e8re est rest\u00e9e le lieu de toute adresse et toute parole. Tout vient d\u2019elle et lui revient. Cela t\u00e9moigne de la relation exclusive, duelle dans laquelle elle est toujours prise port\u00e9e par <em>ce regard qui colle, s\u2019agrippe<\/em>. Elle ne voit pas que je la regarde alors, elle ne se sait pas \u00eatre vue. La fixit\u00e9 du regard riv\u00e9 \u00e0 la m\u00e8re traduit l\u2019\u00e9chec du passage de la relation de dyade \u00e0 une relation tierce. Fondamentalement elle reste dans un lien d\u2019ali\u00e9nation compl\u00e8te sans que rien n\u2019ait pu engager un travail de s\u00e9paration. Elle reste l\u2019objet de sa m\u00e8re, dans une d\u00e9pendance \u00e0 la m\u00e8re et non une d\u00e9pendance \u00e0 son d\u00e9sir, ce qu\u2019un temps j\u2019avais essay\u00e9 de susciter en ouvrant pour la m\u00e8re en pr\u00e9sence de son enfant un espace de parole. Car si la m\u00e8re s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 parler, l\u2019enfant ne s\u2019en \u00e9tait d\u2019abord pas saisi. J\u2019avais d\u00fb tenter un for\u00e7age symbolique pour attraper l\u2019enfant. A l\u2019aide du poupon, j\u2019avais figur\u00e9 ce b\u00e9b\u00e9 dans la couveuse pour la d\u00e9coller du fantasme dans lequel elle \u00e9tait prise. L\u2019espace o\u00f9 j\u2019avais tent\u00e9 de m\u2019introduire s\u2019\u00e9tait referm\u00e9. Et si le travail avait permis de favoriser la symbolisation de sa naissance, elle restait en de\u00e7\u00e0 de la possibilit\u00e9 de regarder au-del\u00e0 de sa m\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019aurait port\u00e9 le regard de cette derni\u00e8re s\u2019il ne revenait pas incessamment sur elle. Aucun tiers n\u2019avait pu m\u00e9diatiser le d\u00e9sir de la m\u00e8re rest\u00e9e prise dans les rets de cette naissance bouleversante en ce qu\u2019elle r\u00e9alisait la mauvaise parole prof\u00e9r\u00e9e par le p\u00e8re depuis toujours, ce qu\u2019elle n\u2019avait pu aborder que tr\u00e8s furtivement. Cette petite fille restait bloqu\u00e9e dans ce premier moment de la pulsion de voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour illustrer ce premier <em>temps actif de la pulsion de voir<\/em> je me propose de piocher \u00e0 nouveau dans la clinique du tout-petit, de vous rappeler l\u2019enfant d\u2019avant la latence dont Freud remarque une diff\u00e9rence int\u00e9ressante de comportement des deux sexes. Le gar\u00e7on qui aper\u00e7oit la r\u00e9gion g\u00e9nitale de la fille ne voit rien, mais ce rien il ne le voit pas, en d\u00e9nie la perception, \u00ab&nbsp;il cherche des renseignements pour les mettre en accord avec son attente&nbsp;\u00bb, attente de trouver un phallus, il cherche \u00e0 \u00ab&nbsp;gagner du temps&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;se comporte de fa\u00e7on irr\u00e9solue&nbsp;\u00bb, veut attendre de comprendre pour voir et va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 trafiquer sa perception. Ce n\u2019est que dans l\u2019apr\u00e8s-coup qu\u2019il va consentir \u00e0 voir ce qu\u2019il a vu sous l\u2019effet d\u2019une menace de castration, et est alors en proie \u00e0 un d\u00e9cha\u00eenement d\u2019affects, ceux-l\u00e0 m\u00eame gel\u00e9s lors de sa vision du sexe de la petite fille.<\/p>\n\n\n\n<p>La petite fille quant \u00e0 elle s\u2019av\u00e8re, aux dires de Freud, moins embarrass\u00e9e. \u00ab&nbsp;elle l\u2019a vu, sait qu\u2019elle ne l\u2019a pas, et veut l\u2019avoir&nbsp;\u00bb. Tout se passe en direct. En ce regard fulgurant ce qu\u2019elle a vu lui manque d\u00e9sormais, et elle veut l\u2019avoir. Si en r\u00e9alit\u00e9 \u00ab&nbsp;elle ne manque de rien, mais elle a vu, elle a cru, elle a su qu\u2019il y avait quelque chose que son regard voulait.&nbsp;\u00bb (P.-L. Assoun).<\/p>\n\n\n\n<p>Son destin se scelle en ce regard. Elle ne doute pas de ce qu\u2019elle a vu, et propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019autre sexe, elle le d\u00e9sire ou l\u2019envie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut comprendre que l\u2019\u00eatre du <em>penisneid<\/em> est scopique. On ne peut alors que constater une asym\u00e9trie flagrante entre la fille et le gar\u00e7on quant \u00e0 la symbolisation de la diff\u00e9rence anatomique des sexes et les th\u00e9orisations qui vont \u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9es de cette connaissance par la vue. Selon cette vieille cat\u00e9gorisation binaire, la mani\u00e8re, dont sera envisag\u00e9e la castration et le traitement qui en sera fait, diff\u00e8re radicalement, le traitement masculin se d\u00e9brouille de la castration f\u00e9minine par un traitement raisonnablement f\u00e9tichiste, le traitement f\u00e9minin a pour Freud trois issues, la revendication phallique, l\u2019inhibition avec le rejet de la libido et la maternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 2<sup>\u00e8me<\/sup> temps apr\u00e8s \u00ab&nbsp;regarder un objet ext\u00e9rieur&nbsp;\u00bb consiste donc \u00e0 \u00ab&nbsp;se regarder et \u00eatre regard\u00e9&nbsp;\u00bb (et cela peut \u00eatre le sexe ou le corps propre). C\u2019est le temps passif o\u00f9 le sujet r\u00e9cup\u00e8re un investissement narcissique.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00catre regard\u00e9, cela sous-tend qu\u2019il y a un Autre. Et cet Autre, en fonction du regard qu\u2019il va porter sur l\u2019enfant, va \u00eatre d\u00e9terminant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce deuxi\u00e8me temps renvoie donc au corps propre en tant qu\u2019il est vu, investi pulsionnellement par l\u2019Autre. Le parent regardant son enfant ne fait pas que lui dessiner un corps &#8211; du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019image &#8211; mais lui donne, lui signifie (ou pas) une assise, une place dans le monde. Pour illustrer cette dimension passive de la pulsion scopique, je voudrai parler de Mickael 7&nbsp;ans qui vient alors parce que sont r\u00e9apparues des angoisses assez massives. La m\u00e8re me dit qu\u2019au parc alors qu\u2019il jouait avec un copain, Mickael r\u00e9clamait qu\u2019elle les regard\u00e2t en permanence, ne pouvant lire son journal ou discuter avec une voisine sans qu\u2019il ne s\u2019affole et vienne r\u00e9clamer son attention. Il s\u2019exprime alors au bord des larmes, \u00ab&nbsp;ben parce que <em>si tu ne me regardes pas je n\u2019existe pas.<\/em>&nbsp;\u00bb Il s\u2019agit pour l\u2019enfant de ne pas \u00eatre perdu de vue par sa m\u00e8re, car pour cet enfant pr\u00e9sentant un trouble du spectre autistique, il bute sur la possibilit\u00e9 de se faire l\u2019objet du regard de l\u2019autre et reste d\u00e8s lors d\u00e9pendant du fait d\u2019\u00eatre regard\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019il n\u2019est pas en mesure de constituer une strat\u00e9gie pour se faire regarder, Mickael reste d\u00e9pendant du regard maternel dont il se soutient. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher de faire le lien avec la premi\u00e8re consultation. Ce petit gar\u00e7on de 5&nbsp;ans est amen\u00e9 par ses parents pour difficult\u00e9s de socialisation et d\u2019adaptation en classe. Dou\u00e9 de capacit\u00e9s cognitives exceptionnelles, il est tr\u00e8s angoiss\u00e9 par la cour de r\u00e9cr\u00e9ation et l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 des comportements des autres enfants, il pr\u00e9sente manifestement des TSA. Tandis que ses parents exposent le motif de leur demande de consultation, sans rien dire mais en proie \u00e0 une certaine excitation, il fait un dessin qui, s\u2019il ne ressemble \u00e0 rien, a sembl\u00e9 capter toute son attention et dont il a l\u2019air tout \u00e0 fait satisfait. Je l\u2019interroge sur la figure qu\u2019il a repr\u00e9sent\u00e9e, mais il ne r\u00e9pond \u00e0 aucune de mes questions, je cherche \u00e0 distinguer dans cette forme g\u00e9om\u00e9trique quelque chose en vain jusqu\u2019\u00e0 ce que je remarque le chiffre 11 qui est le num\u00e9ro de mon bureau. Je comprends alors qu\u2019il a dessin\u00e9 les d\u00e9dales du long couloir pour parvenir jusqu\u2019\u00e0 mon bureau en plan vu d\u2019en haut. Je lui dis alors qu\u2019il a oubli\u00e9 quelque chose et d\u00e9coupe un papier pour installer la table et les personnages qui se trouvent dans ce bureau, \u00e0 savoir lui et moi. Il sourit. S\u2019il repr\u00e9sente le lieu de cette rencontre, l\u2019espace o\u00f9 nous nous tenons, il ne peut nous figurer, aucun trait qui ne le repr\u00e9sente ni moi. Ce qui fait trait c\u2019est le num\u00e9ro qui d\u00e9signe le bureau, du symbolique pur, et le chemin, la trajectoire. De m\u00eame, \u00e0 sa m\u00e8re, il demande d\u2019attester de sa place dans le parc, de suivre ses d\u00e9placements.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque chose manque dans cette sc\u00e8ne pour permettre le nouage du corps, de l\u2019image et du symbolique car il se perd lui-m\u00eame sans le soutien du regard en permanence de la m\u00e8re. Ce qui manque, c\u2019est ce qui ferait poin\u00e7on, ce qui permettrait d\u2019attester une bonne fois pour toutes du fait que son corps, son image et celui qu\u2019on d\u00e9signe par Mickael sont bien un, c\u2019est qu\u2019il puisse trouver le regard de la m\u00e8re jouissant de le voir et le lui signifiant. Cette demande, il n\u2019aurait pas besoin de la faire s\u2019il savait par une exclamation joyeuse en haut du toboggan, attirer l\u2019attention de sa m\u00e8re, aller chercher sa surprise, sa jouissance.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019affaire peut riper \u00e0 un autre moment, c\u2019est l\u2019histoire de Mme M. que je vois au d\u00e9cours de sa grossesse dans un grand d\u00e9sarroi. Dans le cours du suivi, elle arrive un jour, affol\u00e9e, me disant \u00ab&nbsp;vous avez vu, vous avez vu&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Assez perplexe car je n\u2019avais aucune id\u00e9e de ce qu\u2019il y avait \u00e0 voir\u2026 elle me dit que le coiffeur lui a rat\u00e9 sa couleur, je note alors qu\u2019elle est peut-\u00eatre d\u2019un blond un peu plus fonc\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019habitude. Blonde, elle l\u2019avait \u00e9t\u00e9 enfant et la m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s fi\u00e8re de la blondeur de sa petite-fille rare dans son voisinage, cela avait \u00e9t\u00e9 un trait hyper investi par la m\u00e8re. Le probl\u00e8me est qu\u2019\u00e0 l\u2019adolescence elle avait fonc\u00e9 et sa m\u00e8re ne pouvant renoncer lui avait alors fait des shampoings d\u00e9colorants et depuis, elle se teignait. La r\u00e9action catastrophique \u00e0 cette teinte plus sombre \u00e9tait li\u00e9e au fait que <em>perdant sa blondeur, elle n\u2019\u00e9tait plus rien<\/em>, tombait sa valeur phallique pour la m\u00e8re, et elle risquait de perdre son amour. Elle ne se soutenait narcissiquement que de cette identification sp\u00e9culaire trompeuse et forc\u00e9e par la m\u00e8re \u00e0 cette petite fille blonde. Aussi, par cette perte se d\u00e9faisait le lien entre son image et son sentiment d\u2019\u00eatre elle-m\u00eame, qui dans le regard de la m\u00e8re la d\u00e9signait comme blonde. L\u2019angoisse \u00e9tait si massive et le sentiment de d\u00e9personnalisation tel que je me suis surprise \u00e0 \u00eatre tent\u00e9e de lui proposer de retourner chez le coiffeur. Je ne me suis r\u00e9solue &#8211; en fin de compte &#8211; qu\u2019\u00e0 reprendre le fil de ses associations, l\u2019investissement par la m\u00e8re de la blondeur, ses mots, les s\u00e9ances interminables de shampoing et de coiffage et le sentiment de ne jamais \u00eatre l\u00e9gitime, et \u00e0 lui donner rendez-vous dans trois jours. Quelle ne fut pas ma surprise de la trouver calme, pos\u00e9e, et m\u00eame un peu exalt\u00e9e quand elle me dit qu\u2019elle avait d\u00e9cid\u00e9 de garder cette couleur tr\u00e8s proche de sa vraie couleur et qu\u2019elle veut d\u00e9sormais aussi porter son pr\u00e9nom d\u2019origine avec sa v\u00e9ritable orthographe, pas celui francis\u00e9 qu\u2019elle donne, ce dont elle n\u2019avait jamais parl\u00e9 jusque-l\u00e0. D\u2019avoir pu \u00eatre reconnue et investie, m\u00eame si elle n\u2019\u00e9tait plus blonde, lui permettait de s\u2019autoriser de son nom et non plus des semblants sans lesquels jusque-l\u00e0 elle n\u2019avait pu s\u2019envisager.<\/p>\n\n\n\n<p>Si dans le premier cas aucune image ne le repr\u00e9sente et ne fait jouir la m\u00e8re, dans le deuxi\u00e8me cas, le sujet est appendu \u00e0 l\u2019image qui le repr\u00e9sente. Il s\u2019agit d\u2019une identification sp\u00e9culaire, \u00e0 une image, et non pas une identification symbolique. La m\u00e8re regarde la blondeur, pas la petite fille qui se sait plaisant \u00e0 sa m\u00e8re, elle ne lui signifie rien. Priv\u00e9e de sa valeur phallique pour la m\u00e8re, elle n\u2019est plus rien. Elle est \u00e0 la merci d\u2019un d\u00e9nouage entre le corps, l\u2019image et le sentiment d\u2019\u00eatre soi. Une autre fois cette d\u00e9personnalisation avait entra\u00een\u00e9 en sus de l\u2019angoisse un \u00e9pisode de masturbation intense, le sujet tentant de r\u00e9cup\u00e9rer du c\u00f4t\u00e9 du corps ce qui l\u00e2chait du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019image et du symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le stade du miroir<\/em> correspond \u00e0 ce moment o\u00f9 l\u2019enfant se voit dans le miroir, en tant qu\u2019image, et voit le parent qui le regarde puis o\u00f9 il se retourne vers le parent et y trouve le signe d\u2019acquiescement, de confirmation que sa d\u00e9duction est juste. Moment donc de contentement de ce gain symbolique, il a compris que l\u2019image c\u2019est bien la sienne, et cela t\u00e9moigne d\u2019un passage entre le deuxi\u00e8me et troisi\u00e8me temps de la pulsion scopique, o\u00f9 il s\u2019agit de se faire voir. L\u2019op\u00e9ration se cl\u00f4t par ce moment dit \u00ab&nbsp;d\u2019assomption jubilatoire du moi&nbsp;\u00bb, o\u00f9 l\u2019enfant se reconna\u00eet et se saisit de son image en tant qu\u2019un. Si Lacan a insist\u00e9 sur ce moment o\u00f9 l\u2019enfant jubile, au fil des versions qui s\u2019\u00e9chelonnent de 36 \u00e0 49, il va insister sur le nouage au symbolique avec l\u2019adulte qui attribue \u00e0 l\u2019enfant son image. Nous insistons aujourd\u2019hui sur le fait que cet Autre qui fait correspondre l\u2019image et le sujet ne le fait pas de mani\u00e8re neutre. Cette jouissance de l\u2019adulte regardant l\u2019enfant est peut-\u00eatre le poin\u00e7on de cette op\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me temps de la pulsion c\u2019est donc ce temps o\u00f9 elle se retourne et se renverse, c\u2019est sa forme transitive qui selon la th\u00e8se de M.-C Laznik fait d\u00e9faut \u00e0 l\u2019autiste, o\u00f9 l\u2019enfant vient activement chercher \u00e0 se faire regarder, o\u00f9 il se fait l\u2019objet de la jouissance de l\u2019Autre, o\u00f9 il vient crocheter chez l\u2019autre la jouissance, o\u00f9 il la provoque.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est le petit Karl, que je vois une fois \u00e0 deux ans et demi, dont les parents disent qu\u2019il est tr\u00e8s autonome, qui m\u2019inqui\u00e8te car il ne cherche pas son interlocuteur du regard, ne r\u00e9pond pas aux questions, parle peu, passe au domicile beaucoup de temps \u00e0 se frotter, mais en s\u00e9ance prend vite go\u00fbt au plaisir d\u2019un jeu de cache-cache.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne le retrouve que cinq mois plus tard, \u00e2g\u00e9 alors de 3&nbsp;ans. D\u2019embl\u00e9e il se cache et attend excit\u00e9 que je le trouve et sanctionne de mon rire le moment des retrouvailles. Il se fait appara\u00eetre et dispara\u00eetre pour moi. Un jeu de la bobine o\u00f9 la bobine c\u2019est lui. Un jeu de cache-cache o\u00f9 il est l\u2019objet perdu et retrouv\u00e9, l\u2019objet pour mon regard, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un objet libidinal.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me temps, s\u2019il s\u2019agit de se faire voir, se montrer \u00e0 quelqu\u2019un, une des versions on pourrait la penser \u00e0 l\u2019autre bord non plus du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019objet de la libido mais de l\u2019objet d\u2019amour, et c\u2019est la demande d\u2019amour, le transfert.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0 le sujet se fait objet aimable. Et c\u2019est depuis l\u2019id\u00e9al du moi que le sujet se sent aussi satisfaisant qu\u2019aim\u00e9. Lacan d\u00e9nonce cette dimension narcissique de l\u2019amour qui ob\u00e8re la possibilit\u00e9 de l\u2019analyse, et il veut amener une autre dimension de l\u2019amour du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019objet perdu qui peut \u00eatre mis au service de la satisfaction pulsionnelle. Si l\u2019analysant se sent aimable sous la forme o\u00f9 il lui pla\u00eet, alors le transfert fonctionne \u00e0 plein mais il n\u2019y a pas d\u2019analyse.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame dans la tradition grecque de la Gr\u00e8ce ancienne, le r\u00f4le du regard dans l\u2019\u00e9namoration est majeur. Le regard est carr\u00e9ment un flux physique, mat\u00e9riel, partant de l\u2019aim\u00e9, atteignant l\u2019\u0153il de l\u2019amant qui s\u2019enflamme. La premi\u00e8re fl\u00e8che vient de celui qui est aim\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre lecture de ce troisi\u00e8me temps, o\u00f9 il s\u2019agit de se faire voir serait l\u2019exhibitionniste qui, montrant son sexe, cherche la r\u00e9action de l\u2019autre par surprise, il cherche \u00e0 attraper son regard, effroi ou jouissance. Et alors l\u2019objet qui fait jouir l\u2019exhibitionniste c\u2019est le regard. Lacan d\u00e9tache ainsi le regard comme objet de la pulsion scopique.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers ce d\u00e9roul\u00e9, j\u2019ai voulu pointer des moments o\u00f9 le regard se faisait symptomatique dans la cure et essayer d\u2019en saisir la signification et la place en rendant compte de sa dimension pulsionnelle sous sa forme active, passive ou transitive, enfin comment le regard se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre aussi un objet de la libido.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9408?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vous propose de tracer \u00e0 grands traits une sorte d\u2019histoire du regard de l\u2019infans \u00e0 l\u2019adulte, et comment il se construit \u00e0 partir de la vision comme fonction, rep\u00e9rant quelques moments cl\u00e9, de but\u00e9e \u00e9ventuellement o\u00f9 le regard se&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[],"auteur":[],"dossier":[2017],"mode":[60],"revue":[324],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9408","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","dossier-jeu-de-regard-et-construction-du-jeu","mode-payant","revue-324","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9408","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9408"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9408\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13142,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9408\/revisions\/13142"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9408"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9408"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9408"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9408"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9408"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9408"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9408"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9408"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9408"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}