{"id":9407,"date":"2021-08-22T07:11:54","date_gmt":"2021-08-22T05:11:54","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/discussion-blanche-n\/"},"modified":"2021-09-14T17:46:15","modified_gmt":"2021-09-14T15:46:15","slug":"discussion-blanche-n","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/discussion-blanche-n\/","title":{"rendered":"Discussion :  Blanche-N"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;<em>D\u2019o\u00f9 vient que le temps de notre petite enfance nous appara\u00eet si doux, si rayonnant&nbsp;? Un gosse a des peines comme tout le monde, et il est, en somme, si d\u00e9sarm\u00e9 contre la douleur, la maladie&nbsp;! L\u2019enfance et l\u2019extr\u00eame vieillesse devraient \u00eatre les deux grandes \u00e9preuves de l\u2019homme. Mais c\u2019est du sentiment de sa propre impuissance que l\u2019enfant tire humblement le principe m\u00eame de sa joie. Il s\u2019en rapporte \u00e0 sa m\u00e8re, comprends-tu&nbsp;? Pr\u00e9sent, pass\u00e9, avenir, toute sa vie enti\u00e8re tient dans un regard, et ce regard est un sourire<\/em>&nbsp;\u00bb.<footer>Georges Bernanos, <em>Journal d\u2019un cur\u00e9 de campagne<\/em>.<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Je vous propose de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que nous pouvons retirer pour notre pratique, \u00e0 partir du cas singulier de la tr\u00e8s belle et passionnante pr\u00e9sentation de Karine Baudelaire et Emmanuelle Sarfati, de questions plus g\u00e9n\u00e9rales sur les enjeux de notre regard sur nos patients, de l\u2019entrecroisement, et si possible du dialogue de celui-ci avec leur regard sur nous. Je le ferai en m\u2019appuyant sur l\u2019\u00e9clairage de psychanalystes, Ren\u00e9 Roussillon, Paulette Letarte et Nathalie Zilkha, et de sociologues philosophes, Harmut Rosa et Alain Caill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>De la pr\u00e9sentation de Blanche-N, je voudrais commencer par relever deux points&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>d\u2019une part le sentiment d\u2019\u00e9chec \u00e9prouv\u00e9 par K. Baudelaire, E. Sarfati et son \u00e9quipe. Sentiment qui d\u00e9coule comme in\u00e9luctablement de celui d\u2019un v\u00e9ritable \u00ab&nbsp;dialogue de sourd&nbsp;\u00bb avec la m\u00e8re&nbsp;: celle-ci emmur\u00e9e dans son d\u00e9ni de la pathologie de sa fille et l\u2019impossibilit\u00e9 du renoncement \u00e0 ses projets pour elle&nbsp;; l\u2019\u00e9quipe elle-m\u00eame impuissante \u00e0 nouer un dialogue v\u00e9ritable, r\u00e9duite \u00e0 subir une fatale r\u00e9p\u00e9tition.<\/li><li>d\u2019autre part tout le travail soutenu par les soignants, et en particulier Karine Baudelaire et Emmanuelle Sarfati, notamment \u00e0 l\u2019occasion de cette pr\u00e9sentation avec le d\u00e9ploiement d\u2019une tr\u00e8s riche associativit\u00e9 \u00e0 partir du conte de Blanche-Neige. De celui-ci, je retiens en particulier la place d\u2019une confrontation narcissique n\u00e9cessairement en tout ou rien, fusion ou exclusion. Confrontation que l\u2019on retrouve de fait dans la relation entre Blanche-N et sa m\u00e8re, et bient\u00f4t dans celle entre cette famille et l\u2019\u00e9quipe soignante.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>D\u2019o\u00f9 l\u2019on pourrait observer que, tout comme dans le conte, c\u2019est tout l\u2019\u00e9pisode des 7 nains, qui lui donne pourtant son titre, qui est \u00e9vacu\u00e9&nbsp;; \u00e9pisode qui, dans mon souvenir de Walt Disney du moins, constituait tout de m\u00eame l\u2019essentiel du plaisir de l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais, avec la sc\u00e8ne finale de la mort de la sorci\u00e8re (assez effrayante toutefois).<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, dans l\u2019histoire de Blanche-N, c\u2019est tout l\u2019espace de la transitionnalisation, de la sublimation, qui para\u00eet exclu, impossible, y compris dans le temps de la prise en charge.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans doute la pathologie, ici psychose symbiotique, \u00e9tait trop s\u00e9v\u00e8re, et ne l\u2019a pas permis. Mais c\u2019est la possibilit\u00e9 de constitution d\u2019un tel espace qui est soulign\u00e9e par certains auteurs, pour des pathologies non n\u00e9vrotiques, et que je voudrais ici pr\u00e9senter \u00e0 la lumi\u00e8re du regard, et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment de ces regards crois\u00e9s qui prennent place dans une entreprise th\u00e9rapeutique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut alors consid\u00e9rer que le regard du clinicien informe, forme ce qu\u2019il observe, \u00e0 partir de son savoir accumul\u00e9, son exp\u00e9rience clinique, mais aussi bien s\u00fbr son analyse personnelle. Et dans ses paroles va transpara\u00eetre pour le patient ce qu\u2019il aura vu, d\u00e9coup\u00e9 dans ce qu\u2019il voit, par son regard.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sans doute ce qu\u2019il fallait \u00e9viter avec le dispositif divan-fauteuil, pour privil\u00e9gier la seule parole, et que pousseront parfois jusqu\u2019\u00e0 l\u2019absurde certaines d\u00e9rives lacaniennes, r\u00e9duisant le sujet au signifiant langagier. C\u2019est aussi le sens du propos de Bion, invitant l\u2019analyste \u00e0 \u00eatre \u00ab&nbsp;sans d\u00e9sir, sans m\u00e9moire, sans compr\u00e9hension&nbsp;\u00bb. Car en r\u00e9alit\u00e9 il faut entendre regard dans son sens \u00e9largi, en grande partie m\u00e9taphorique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat du face \u00e0 face est pr\u00e9cis\u00e9ment de ne pas laisser certains sujets, pour qui cela serait d\u00e9structurant ou d\u00e9r\u00e9alisant, sans regard. Le risque bien s\u00fbr en est de le reconfronter \u00e0 une possible ali\u00e9nation aux attentes suppos\u00e9es de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019objet d\u2019une r\u00e9flexion passionnante de Ren\u00e9 Roussillon dans son texte \u00ab&nbsp;S\u00e9duction, suggestion, influence en psychanalyse&nbsp;: \u00e0 la d\u00e9couverte de la fonction de l\u2019objet&nbsp;\u00bb, dans A. Abella, G. D\u00e9jussel (dir.) justement intitul\u00e9 <em>Conviction, suggestion, s\u00e9duction<\/em> (PUF, 2017).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le rapport de soi \u00e0 soi est n\u00e9cessairement m\u00e9diatis\u00e9 par la r\u00e9ponse de l\u2019objet en tant qu\u2019il est aussi un autre sujet. [\u2026] Or cette r\u00e9ponse, si elle d\u00e9pend en partie du message adress\u00e9 par le sujet, d\u00e9pend aussi tr\u00e8s largement des mouvements propres de l\u2019objet, de ses particularit\u00e9s, de son contexte personnel en partie ind\u00e9pendants du sujet. [\u2026] in\u00e9vitablement l\u2019objet \u00ab&nbsp;d\u00e9forme&nbsp;\u00bb ce qu\u2019il met en forme [\u2026] Il y a une \u00ab&nbsp;violence de l\u2019interpr\u00e9tation&nbsp;\u00bb, selon l\u2019expression de Piera Aulagnier. Tout d\u00e9pendra de l\u2019ad\u00e9quation de cette r\u00e9ponse, et donc de l\u2019accordage de l\u2019objet&nbsp;: si le travail d\u2019accordage et d\u2019ajustement impos\u00e9 au sujet par l\u2019objet exc\u00e8de les capacit\u00e9s du sujet, celui-ci se trouve plac\u00e9 devant une alternative&nbsp;: soit il s\u2019identifie \u00e0 la r\u00e9ponse de l\u2019objet et alors \u00ab&nbsp;l\u2019ombre de l\u2019objet tombe sur le moi&nbsp;\u00bb et le sujet se tord pour assimiler celle-ci, ou, si l\u2019\u00e9cart est trop important, il se clive de lui-m\u00eame&nbsp;; soit il refuse cette r\u00e9ponse, se r\u00e9volte contre elle, [\u2026et] il ne peut alors que mobiliser des m\u00e9canismes de rejet contre une part de lui-m\u00eame et son exp\u00e9rience subjective&nbsp;\u00bb. Une autre conjoncture qui produit des effets de s\u00e9duction ali\u00e9nante&nbsp;\u00bb [\u2026est celle] du silence de l\u2019objet et des techniques fond\u00e9es sur le silence de l\u2019analyste&nbsp;\u00bb. Le sujet fait alors l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une absence de retour, de r\u00e9ponse, et d\u2019une annulation de son \u00ab&nbsp;message&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Roussillon pr\u00e9cise ainsi que tout l\u2019enjeu de la cure est de ne pas rester silencieux, sans \u00eatre empi\u00e9tant. Ceci parce que \u00ab&nbsp;le trouv\u00e9 et le cr\u00e9\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 suffisamment rapproch\u00e9s par le travail en commun pour qu\u2019ils rentrent en co\u00efncidence, [et] \u00e0 ce moment-l\u00e0 les in\u00e9vitables effets de s\u00e9duction, de suggestion ou d\u2019influence [\u2026] sont d\u00e9pass\u00e9s par le processus appropriatif du sujet&nbsp;\u00bb (Roussillon, 2017, p.&nbsp;189).<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi l\u2019objet de Nathalie Zilkha dans son ouvrage r\u00e9cent, <em>L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9latrice<\/em> (PUF, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p>A propos du face \u00e0 face, elle met en valeur la n\u00e9cessit\u00e9 pour certains patients de la pr\u00e9sence de l\u2019analyste et de son regard. Mais l\u2019enjeu en est alors de permettre une forme d\u2019oscillation entre des moments o\u00f9 l\u2019analyste \u00ab&nbsp;fait le choix de la r\u00e9sonance, et de la fonction messag\u00e8re du corps&nbsp;\u00bb (il s\u2019agit de r\u00e9fl\u00e9chir au patient ce qu\u2019il nous adresse), et d\u2019autres moments o\u00f9 l\u2019analysant rencontre \u00ab&nbsp;l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de l\u2019analyste&nbsp;\u00bb. Ainsi l\u2019analyste alterne des temps privil\u00e9giant \u00ab&nbsp;certaines formes d\u2019interpr\u00e9tation qui impliquent de quitter, en partie, la position de surplomb pour accompagner le mouvement inconscient et pr\u00e9conscient de l\u2019analysant et permettre \u00e0 ce dernier de mieux entendre son improvisation en cours, et d\u2019autre temps o\u00f9 travailler au corps \u00e0 corps avec le transfert reste \u00e9videmment n\u00e9cessaire&nbsp;\u00bb. Le but est ici, comme pour Roussillon, de favoriser le processus appropriatif en rapprochant le trouv\u00e9 et le cr\u00e9\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, c\u2019est une position que d\u00e9fend Paulette Letarte, dans un certain nombre de textes regroup\u00e9s apr\u00e8s sa mort dans un livre magnifique, et recommandable \u00e0 tous \u00e9gards, <em>Entendre la folie<\/em> (PUF, 2018). Celle-ci souligne l\u2019exigence de ce type de traitement, qui est d\u2019assumer ou de renforcer \u00ab&nbsp;activement certaines fonctions psychiques qui ne sont pas assum\u00e9es par le patient, du surmoi, du moi, du \u00e7a int\u00e9gr\u00e9 par le moi&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;108). Ce qui peut passer en effet par des interventions aupr\u00e8s du patient. Ainsi, dans une vignette (dans le chapitre \u00ab&nbsp;Les interventions du psychanalyste&nbsp;\u00bb), interdire \u00e0 une m\u00e8re de frapper sa fille&nbsp;: \u00ab&nbsp;A la suite d\u2019un r\u00e9cit particuli\u00e8rement r\u00e9voltant j\u2019interromps Mme X en lui disant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Maintenant, c\u2019est moi qui parle&nbsp;! Vous allez me faire le plaisir de ne plus frapper cette enfant&nbsp;! Votre fille n\u2019est pas votre fr\u00e8re, et elle n\u2019est pas votre analyste&nbsp;! Si vous avez quelque chose \u00e0 me dire, dites-le donc&nbsp;!&nbsp;\u00bb. J\u2019ai utilis\u00e9 mon indignation comme tremplin hostile pour assumer le r\u00f4le d\u2019un surmoi temp\u00e9r\u00e9, qui impose de conserver l\u2019objet plut\u00f4t que de le d\u00e9truire&nbsp;: que la haine soit harnach\u00e9e par l\u2019amour, dirait Freud. D\u2019aucuns parleraient ici de la fonction contenante de la m\u00e8re [\u2026] Interdire est alors favoriser l\u2019instauration d\u2019un surmoi plus \u00e9volu\u00e9, qui ne participe pas seulement de la pulsion agressive, mais aussi du rapport \u00e0 un objet aim\u00e9 int\u00e9rioris\u00e9&nbsp;\u00bb (p.&nbsp;104). Une telle intervention pourrait surprendre si on s\u2019en tenait \u00e0 la conception habituelle de la neutralit\u00e9 requise dans la cure type.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sans doute cette notion de fonction contenante qui permet de d\u00e9passer l\u2019aporie entre n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019intervenir (pour contrer la destructivit\u00e9), et n\u00e9cessit\u00e9 de respecter l\u2019espace propre du patient (sauf \u00e0 repr\u00e9senter une menace pour lui).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la contrepartie de cette intervention plus active de l\u2019analyste, qui ext\u00e9riorise ainsi plus explicitement son regard sur le patient, qui prend parti, est de veiller au risque d\u2019empi\u00e8tement, de suggestion, et par l\u00e0 d\u2019ali\u00e9nation possible du patient (qui nous ram\u00e8ne aux origines de la psychanalyse, prenant le contrepied de la d\u00e9marche hypnotique). C\u2019est une question qu\u2019abordent de fa\u00e7on \u00e9clairante nos trois auteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Chez Roussillon, on l\u2019a vu dans la citation retenue&nbsp;: il s\u2019agit de rapprocher le trouv\u00e9 et le cr\u00e9\u00e9, donc \u00e9tablir un espace transitionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Chez Zilkha, on trouve des d\u00e9veloppements reprenant la m\u00eame th\u00e9matique d\u2019une n\u00e9cessaire transitionnalisation, de la cr\u00e9ation d\u2019une aire de jeu, mais en \u00e9voquant plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce sujet la dynamique entre les agirs du patient et les interpr\u00e9tations de l\u2019analyste. En regard de l\u2019acte interpr\u00e9tatif du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019analyste, il y aurait l\u2019<em>agieren<\/em> du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019analysant, mani\u00e8re pour chacun d\u2019exprimer leur point de vue, et d\u2019accuser r\u00e9ception du regard\/message de l\u2019autre, en un v\u00e9ritable dialogue.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Chez Letarte enfin, il s\u2019agit cette fois d\u2019une insistance sur la n\u00e9cessaire tierc\u00e9isation dans ces cures difficiles et risqu\u00e9es&nbsp;: elle pr\u00e9cise les fonctions irrempla\u00e7ables de ce travail de supervision (ou d\u2019intervision), et donc du croisement des regards.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me semble que nous pourrions ressaisir l\u2019essentiel de cette question en soulignant qu\u2019il s\u2019agit \u00e0 la fois&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>de reconna\u00eetre dans certaines conjonctures cliniques la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019engagement actif de l\u2019analyste, et donc d\u2019une implication assum\u00e9e du regard qu\u2019il porte sur son patient&nbsp;;<\/li><li>mais aussit\u00f4t de prendre la mesure des risques d\u2019empi\u00e8tement, d\u2019ali\u00e9nation, d\u2019abus d\u2019un tel engagement en le compl\u00e9tant par une attention extr\u00eame port\u00e9e \u00e0 ces risques.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Ce que l\u2019on pourrait formuler en disant que l\u2019engagement de l\u2019analyste, qui est mani\u00e8re d\u2019affecter le patient, n\u2019est concevable que si l\u2019analyste accepte en retour de se laisser affecter par le patient&nbsp;; que si son regard sur son patient se compl\u00e8te d\u2019une acceptation de regard de son patient sur lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il me semble que nous sommes encourag\u00e9s dans cette mani\u00e8re de voir par un courant sociologique et philosophique incarn\u00e9 actuellement par deux auteurs dont j\u2019aimerais dire quelques mots pour conclure&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Alain Caill\u00e9, sociologue et animateur du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales) qui se propose de d\u00e9velopper, dans <em>L\u2019extension du domaine du don<\/em> (Actes Sud, 2019) l\u2019analyse de Marcel Mauss dans son <em>essai sur le don<\/em>, autour de la s\u00e9quence demander-donner &#8211; recevoir-rendre. Ce mouvement a trouv\u00e9 sa dynamique en premier lieu dans une critique du n\u00e9olib\u00e9ralisme et de la vision outrageusement individualiste de l\u2019homme qu\u2019il promeut, mais il apporte un \u00e9clairage anthropologique beaucoup plus large sur ce qui fonde le lien interhumain. Celui-ci ne peut exister que dans la r\u00e9ciprocit\u00e9 du don, et de l\u2019acceptation du don. Dans la relation th\u00e9rapeutique, A. Caill\u00e9 souligne ainsi ce que nous recevons comme soignant \u00e0 travers ce que nous donnons (et l\u2019on pourrait reprendre ici le titre du livre de N. Zilkha, <em>L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 r\u00e9v\u00e9latrice<\/em>, \u00e0 entendre dans les deux sens&nbsp;: ce que le patient apprend de lui-m\u00eame \u00e0 travers nous, et ce que nous apprenons de nous-m\u00eames \u00e0 travers lui).<\/p>\n\n\n\n<p>Halmut Rosa, philosophe et sociologue h\u00e9ritier actuel de l\u2019\u00e9cole de Francfort, apr\u00e8s un livre remarqu\u00e9 d\u00e9non\u00e7ant l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration folle de la modernit\u00e9, a propos\u00e9 r\u00e9cemment un ouvrage intitul\u00e9 <em>R\u00e9sonance<\/em> (La D\u00e9couverte, 2018) et qui se veut le rem\u00e8de au mal d\u00e9crit dans le premier. Dans le domaine relationnel, cette r\u00e9sonance implique tout \u00e0 la fois la reconnaisance de la diff\u00e9rence, et de l\u2019affectation r\u00e9ciproque entre les sujets (H. Rosa est ainsi le successeur d\u2019Axel Honneth et son travail sur la reconnaissance).<\/p>\n\n\n\n<p>Une tr\u00e8s belle illustration de cette r\u00e9sonance, et de son rapport au regard, me semble offerte par le dernier film d\u2019Elia Suleiman, <em>It must be heaven<\/em>. Il parvient en effet \u00e0 nous faire sentir de mani\u00e8re profonde et po\u00e9tique l\u2019enjeu d\u2019un regard, le sien, qui se laisse affecter par le spectacle du monde. Le film est constitu\u00e9 d\u2019une part de longs plans sur son visage et donc son regard (le r\u00e9alisateur est en m\u00eame temps le personnage principal du film) apparemment impassible mais l\u00e9g\u00e8rement souriant&nbsp;; la sobri\u00e9t\u00e9 de ses r\u00e9actions rend celles-ci d\u2019autant plus significatives, alors qu\u2019il ne s\u2019exprime pas du tout par la parole. En regard, nous participons par la magie du cin\u00e9ma \u00e0 ce qu\u2019il observe&nbsp;: sc\u00e8nes de la vie quotidienne \u00e0 Nazareth, Paris et New-York. Sc\u00e8nes qui t\u00e9moignent d\u2019incidents plus ou moins graves ou d\u00e9risoires, de mondes instables dont les rep\u00e8res vacillent, mais auxquels les personnages tentent de se raccrocher. Pour parler de son exp\u00e9rience de palestinien, Suleiman choisit donc une voie indirecte, en ne montrant jamais le conflit qui fait la une des journaux, mais cette m\u00eame exp\u00e9rience de d\u00e9litement de la culture humaine, qu\u2019il fait r\u00e9sonner dans ces diff\u00e9rentes r\u00e9gions du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, gr\u00e2ce \u00e0 son regard souriant et plein d\u2019humour, comme l\u2019enfant dont parlait Bernanos, \u00ab&nbsp;c\u2019est du sentiment de notre propre impuissance que nous tirons le principe m\u00eame de notre joie&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9407?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;D\u2019o\u00f9 vient que le temps de notre petite enfance nous appara\u00eet si doux, si rayonnant&nbsp;? Un gosse a des peines comme tout le monde, et il est, en somme, si d\u00e9sarm\u00e9 contre la douleur, la maladie&nbsp;! L\u2019enfance et l\u2019extr\u00eame vieillesse&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[],"auteur":[],"dossier":[2017],"mode":[60],"revue":[324],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-9407","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","dossier-jeu-de-regard-et-construction-du-jeu","mode-payant","revue-324","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9407","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=9407"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9407\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13140,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9407\/revisions\/13140"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=9407"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=9407"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=9407"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=9407"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=9407"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=9407"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=9407"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=9407"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=9407"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}