{"id":9394,"date":"2021-08-22T07:11:54","date_gmt":"2021-08-22T05:11:54","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/sur-la-premiere-vague-le-bateau-ivre-une-experience-a-linstitution-nationale-des-invalides-en-temps-de-covid\/"},"modified":"2021-09-14T13:03:08","modified_gmt":"2021-09-14T11:03:08","slug":"sur-la-premiere-vague-le-bateau-ivre-une-experience-a-linstitution-nationale-des-invalides-en-temps-de-covid","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/sur-la-premiere-vague-le-bateau-ivre-une-experience-a-linstitution-nationale-des-invalides-en-temps-de-covid\/","title":{"rendered":"Sur la premi\u00e8re vague, le bateau ivre. Une exp\u00e9rience \u00e0 l\u2019Institution Nationale  des Invalides en temps de COVID"},"content":{"rendered":"\n<p><span>N<\/span>ous n\u2019en avons pas fini avec cette crise sanitaire, loin s\u2019en faut. Depuis la fin du confinement, seul temps circonscrit de cette crise, nous demeurons dans l\u2019attente et l\u2019incertitude, suspendus \u00e0 son \u00e9volution et aux directives qui en d\u00e9coulent, dans une perspective de dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019avons donc pas suffisamment de recul pour la commenter. En revanche, nous pouvons commencer \u00e0 penser, dans un court apr\u00e8s-coup, sa phase aigu\u00eb. Ce que nous avons v\u00e9cu dans notre service et ce que nous y avons fait et observ\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les observations et r\u00e9flexions pr\u00e9sent\u00e9es dans ce travail ne concernent que ce premier temps de la crise et ne rel\u00e8vent que de notre cadre de travail. Nous imaginons bien diff\u00e9rent le v\u00e9cu de ceux qui exercent dans les services accueillant des patients Covid ou d\u2019autres types de structures hospitali\u00e8res et m\u00e9dico-sociales, ou encore de ceux qui ont \u00e9t\u00e9 confin\u00e9s chez eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous intervenons dans le centre de r\u00e9habilitation post-traumatique (<span>crpt<\/span>) de l\u2019Institution nationale des Invalides. \u00c9tablissement fond\u00e9 par Louis\u202fXIV pour accueillir, soigner et h\u00e9berger des invalides de guerre, sa mission premi\u00e8re a peu chang\u00e9. Ce <span>crpt<\/span> accueille toujours des bless\u00e9s civils ou militaires, victimes d\u2019attentats notamment. Blessures physiques et\/ou psychiques n\u00e9cessitant des soins sp\u00e9cifiques de r\u00e9\u00e9ducation, r\u00e9adaptation\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Afin de se remettre dans le contexte, rappelons que dans la soir\u00e9e du 16 mars, nous apprenions par les m\u00e9dias ou des messages effar\u00e9s de nos proches un confinement total d\u00e8s le lendemain. Le 23\u202fmars \u00e9tait promulgu\u00e9e la loi d\u2019\u00e9tat d\u2019urgence sanitaire, puis le\u202f25 \u00e9tait lanc\u00e9e l\u2019op\u00e9ration \u00ab\u202fr\u00e9silience\u202f\u00bb. Nous avons tous compris que nous vivions un temps \u00e0 fort potentiel traumatique. En tant que psychologues, nous \u00e9tions d\u00e8s ce moment concern\u00e9es \u00e0 titre personnel et professionnel, nous pr\u00e9parant \u00e0 une intense sollicitation. D\u00e8s cette annonce, nous avons ressenti une forme de sid\u00e9ration psychique et, <em>en m\u00eame temps<\/em>, une forme de mobilisation\/excitation psychique de notre moi professionnel. Ce paradoxe pr\u00e9figurait ce que nous avons observ\u00e9, dans le premier temps aigu de cette crise sanitaire, du c\u00f4t\u00e9 des soignants de notre institution. En revanche, ce que nous avons pu subodorer de la r\u00e9action des patients s\u2019est trouv\u00e9 rapidement d\u00e9menti. Paradoxes, surprises, incertitudes. Ces termes, tel le motif d\u2019une frise, vont r\u00e9appara\u00eetre tout au long de notre r\u00e9flexion tant ils nous apparaissent caract\u00e9ristiques de cette crise. Autre motif de cette frise, l\u2019expression <em>et en m\u00eame temps<\/em>. Mise \u00e0 la mode ces derni\u00e8res ann\u00e9es, elle a pu \u00eatre galvaud\u00e9e. Elle r\u00e9v\u00e8le cependant probablement le noyau m\u00eame de ce qui fait crise et \u00ab\u202fen m\u00eame temps\u202f\u00bb de ce qui fait voie de d\u00e9gagement. Nous y reviendrons.<\/p>\n\n\n\n<p>Les termes d\u2019\u00e9tat d\u2019urgence sanitaire et d\u2019op\u00e9ration r\u00e9silience r\u00e9sonnent particuli\u00e8rement quand, dans le m\u00eame temps, le premier terme annonce un v\u00e9cu traumatog\u00e8ne et le second appara\u00eet comme une ligne d\u2019horizon, un rem\u00e8de, un objectif pour nous tous. Mais cet horizon, qui en lui-m\u00eame comporte l\u2019id\u00e9e d\u2019apr\u00e8s coup, comment y parvenir\u202fici et maintenant\u202f? Sur quoi s\u2019appuyer et quelles ressources mobiliser pour accompagner les patients et les soignants vers cet horizon\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>Durant ces premiers\u202fjours du confinement total, toute l\u2019organisation et les activit\u00e9s hospitali\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant le 16 mars, des mesures avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mises en place pour limiter la circulation des personnes dans l\u2019\u00e9tablissement, comme de n\u2019autoriser qu\u2019un visiteur \u00e0 la fois pour chaque patient.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0\u202fpartir de cette date, l\u2019institution ferme ses portes et les services se r\u00e9organisent. De nombreux patients suffisamment autonomes sont \u00ab\u202frenvoy\u00e9s\u202f\u00bb chez eux afin de pouvoir fermer des lits. Cela dans l\u2019optique de pouvoir faire face \u00e0 une r\u00e9duction des effectifs soignants mais aussi pour qu\u2019il n\u2019y ait plus qu\u2019un lit par chambre. Ces patients-l\u00e0 ont pu se sentir abandonn\u00e9s et m\u00eame rejet\u00e9s. Tout comme les patients suivis en h\u00f4pital de\u202fjour, que la fermeture de ce dispositif a priv\u00e9s de soins.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les lits d\u2019hospitalisation ont \u00e9t\u00e9 regroup\u00e9s au m\u00eame \u00e9tage afin de lib\u00e9rer un espace d\u2019hospitalisation s\u00e9par\u00e9 et d\u00e9di\u00e9 \u00e0 d\u2019\u00e9ventuels patients Covid.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les infirmiers dont les missions n\u2019\u00e9taient plus au lit du patient (infirmiers responsables de l\u2019\u00e9ducation th\u00e9rapeutique du patient, des explorations fonctionnelles, des consultations externes, de l\u2019hospitalisation de\u202fjour) y ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9affect\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La baln\u00e9oth\u00e9rapie et les plateaux techniques ont \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9s, les actes de r\u00e9\u00e9ducation s\u2019effectuant en chambre, consid\u00e9rablement r\u00e9duits afin de restreindre le nombre de passages au lit du patient.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi les personnels param\u00e9dicaux ont \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9s pour renforcer les effectifs aides-soignants. Des kin\u00e9sith\u00e9rapeutes, ergoth\u00e9rapeutes, psychomotriciens secondant les aides-soignants pour les toilettes, l\u2019habillage\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Tous ces changements dans l\u2019organisation des soins, ajout\u00e9s aux besoins sp\u00e9cifiques \u00e0 cette p\u00e9riode, ont amen\u00e9 \u00e0 un effacement des limites professionnelles, alors m\u00eame que tout \u00e9tait bord\u00e9 par les limites strictes des gestes barri\u00e8res. Parmi les missions inhabituelles imput\u00e9es \u00e0 chacun des personnels, il y avait aussi par exemple d\u2019aller acheter des objets de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 pour les patients ou de laver leurs v\u00eatements, ces t\u00e2ches \u00e9tant habituellement \u00e0 la charge des proches.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019h\u00f4pital a donc d\u00fb se laisser d\u00e9sorganiser\/r\u00e9organiser afin de permettre une permanence des soins, en opposition avec l\u2019impermanence des d\u00e9cisions.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Discussion autour de la port\u00e9e traumatique de cette crise de la Covid-19<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour nos g\u00e9n\u00e9rations qui, dans nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales, n\u2019ont jamais connu les grands fl\u00e9aux de l\u2019humanit\u00e9 que sont les guerres, les famines et les \u00e9pid\u00e9mies, ce virus est un grand bouleversement. Dans nos vies et pour nos psych\u00e9s. C\u2019est ce qui en fait le caract\u00e8re in\u00e9dit et potentiellement traumatique. In\u00e9dite aussi est la magnitude de sa propagation. L\u2019\u00e9crivain Sylvain Tesson souligne la particularit\u00e9 de ce ph\u00e9nom\u00e8ne moderne en le qualifiant de \u00ab\u202fmassif, rapide, global et incontr\u00f4lable\u202f\u00bb (Tesson, 2020). Ces mots font potentiellement le lit du trauma.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce que nous avons v\u00e9cu dans la premi\u00e8re phase de cette crise ne ressemblait pas exactement \u00e0 d\u2019autres situations extr\u00eames comme les lendemains des attentats en 2015\u202f; eux nous avaient plong\u00e9s au c\u0153ur m\u00eame de la vocation de l\u2019Institution nationale des Invalides, mobilisant un savoir-faire qui nous pr\u00e9c\u00e8de et nous a fa\u00e7onn\u00e9es en tant que psychologues.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Stress ou trauma\u202f?<\/h2>\n\n\n\n<p>Alors la premi\u00e8re question que nous nous sommes pos\u00e9e est celle du traumatisme. Peut-on parler de traumatisme\u202f? Et si oui lequel\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>Impr\u00e9gn\u00e9es des cat\u00e9gories conceptuelles de nos psychiatres militaires, nous distinguons deux modalit\u00e9s de traumatisme. D\u2019une part, le psychotrauma, tel que d\u00e9crit par Fran\u00e7ois Lebigot (2011), se caract\u00e9risant par l\u2019effraction de la psych\u00e9 provenant de la rencontre avec le r\u00e9el de la mort qui surprend le sujet. D\u2019autre part, le traumatisme psychique, tel que d\u00e9crit sous l\u2019influence des classifications m\u00e9dicales, cons\u00e9cutif \u00e0 un d\u00e9bordement du pare-excitation du fait d\u2019un stress unique ou r\u00e9p\u00e9t\u00e9 dans la dur\u00e9e. Si le stress exerce une pression sur la psych\u00e9, le trauma est une effraction de la psych\u00e9. Dans le premier, la menace reste externe. Dans le second, la menace est interne, l\u2019image traumatique constituant un corps \u00e9tranger interne.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, selon les acceptions, le psychotrauma ou l\u2019\u00e9tat de stress post&#8211;traumatique (<span>espt<\/span>) peut \u00eatre la cons\u00e9quence de l\u2019effroi de la confrontation avec le r\u00e9el de la mort\u202f; il peut \u00e9galement \u00eatre provoqu\u00e9 par une exposition r\u00e9p\u00e9t\u00e9e ou prolong\u00e9e \u00e0 un stress continu du fait d\u2019une menace non contr\u00f4lable ou contre laquelle on ne peut se pr\u00e9munir.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre service hospitalier n\u2019\u00e9tant pas en premi\u00e8re ligne dans cette crise sanitaire comme les services d\u2019urgence et de r\u00e9animation, nous serions davantage dans cette seconde dimension du traumatisme, ou stress aigu.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette crise est ind\u00e9niablement traumatog\u00e8ne car il y a bien les ingr\u00e9dients du trauma. Mais pas tous. C\u2019est peut-\u00eatre pourquoi il nous est apparu d\u2019une qualit\u00e9 diff\u00e9rente de ceux que nous avons pu vivre collectivement auparavant.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce qui concourt \u00e0 faire trauma, outre l\u2019exp\u00e9rience traumatog\u00e8ne elle-m\u00eame, il y l\u2019incommunicabilit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience traumatique, la non-reconnaissance d\u2019un v\u00e9cu sid\u00e9rant, un sentiment de solitude, voire d\u2019abandon de la communaut\u00e9 des hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur ce dernier point, on voit que par la dimension imm\u00e9diatement collective et reconnue de cette exp\u00e9rience, par sa communicabilit\u00e9 au sens de la possibilit\u00e9 de partager les \u00e9prouv\u00e9s, la port\u00e9e traumatique en est r\u00e9duite. Il n\u2019y a pas de r\u00e9cit possible de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue sans horizon d\u2019attente nous dit R\u00e9gine Waintrater (2003), c\u2019est-\u00e0\u2011dire sans reconnaissance pr\u00e9alable de ce qui a \u00e9t\u00e9 traumatique et qui peut d\u00e8s lors \u00eatre entendu. Ici, nul besoin d\u2019attendre cette reconnaissance dans l\u2019apr\u00e8s-coup, nul besoin d\u2019horizon d\u2019attente. Tout le monde peut d\u00e9j\u00e0 raconter \u00e0 chacun quelque chose de son v\u00e9cu imm\u00e9diat. De m\u00eame, pas de sentiment d\u2019abandon de la communaut\u00e9 des hommes quand justement tout est sacrifi\u00e9 \u00e0 la survie du plus grand nombre, quand la vie humaine est au centre des d\u00e9cisions, \u00e9rig\u00e9e en valeur absolue.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, et en d\u00e9pit des mesures d\u2019isolement, il n\u2019y a pas eu de sentiment de solitude au sens de d\u00e9s-aide. De ce sentiment de solitude qui favorise l\u2019inscription traumatique d\u2019un v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019injonction de ne pas s\u2019approcher les uns des autres est m\u00e9diatis\u00e9e par le syntagme de \u00ab\u202fdistanciation sociale\u202f\u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est une distanciation physique qui est pr\u00e9conis\u00e9e. Celle-ci n\u2019induit pas n\u00e9cessairement l\u2019isolement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019usage intensif du t\u00e9l\u00e9phone et d\u2019Internet durant le confinement t\u00e9moigne de ce maintien d\u2019une forme de lien social. Comme les arbres de la for\u00eat qui, s\u00e9par\u00e9s les uns des autres, communiquent entre eux par le r\u00e9seau racinaire, le Wood Wide Web.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si ces op\u00e9rateurs du trauma n\u2019apparaissent pas dans ce contexte, il y a bien d\u00e9bordement du pare-excitation en raison d\u2019une situation virale hautement anxiog\u00e8ne et des bouleversements de nos habitus qui en d\u00e9coulent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Du dedans et en m\u00eame temps du dehors<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous allons parler maintenant plus pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019h\u00f4pital et des soignants. Imm\u00e9diatement apr\u00e8s l\u2019annonce de confinement, on a pu observer une forme de sid\u00e9ration, contrebalanc\u00e9e <em>dans le m\u00eame temps<\/em> par une forte excitation psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>La philosophe Simone Weil mentionne deux besoins essentiels pour la psych\u00e9\u202f: la s\u00e9curit\u00e9 et le risque. Elle avance que la peur et l\u2019ennui sont l\u2019une et l\u2019autre cause de paralysie de l\u2019\u00e2me humaine (Weil, 1990).<\/p>\n\n\n\n<p>Or, si l\u2019excitation provoqu\u00e9e par le risque peut \u00eatre stimulante, d\u00e9fense efficace contre le gel traumatique, trop d\u2019excitation mal canalis\u00e9e peut aussi faire basculer dans le traumatisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons connu dans le m\u00eame temps ces deux p\u00f4les de l\u2019excitation\u202f: l\u2019une d\u00e9sorganisante et l\u2019autre plut\u00f4t organisante.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re, excitation d\u00e9sorganisante venant du dehors, en lien avec les modifications de l\u2019organisation du travail et des services, ajout\u00e9e aux changements plus globaux du confinement, a induit une perte des rep\u00e8res spatio-temporels personnels et professionnels. Par exemple, un v\u00e9cu de discontinuit\u00e9 induit par les affectations al\u00e9atoires dans les services, en fonction des effectifs en personnel pr\u00e9sents chaque\u202fjour. Discontinuit\u00e9 sollicitant une forme de flexibilit\u00e9 \u00e0 vis\u00e9e adaptative, notamment pour les soignants qui ne travaillaient plus au lit du patient depuis longtemps. Pour ceux-l\u00e0 (responsables <span>HDJ, ETP<\/span>\u2026), il a \u00e9t\u00e9 difficile de quitter leur domaine d\u2019expertise pour r\u00e9int\u00e9grer les \u00e9quipes constitu\u00e9es dont ils ne faisaient plus partie avec, en plus, la peur de ne plus savoir faire les soins de base. Cette r\u00e9affectation a \u00e9t\u00e9 une \u00e9preuve narcissique et a suscit\u00e9 une hypervigilance anxieuse quant \u00e0 leurs gestes techniques.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, acutisant d\u00e9sorganisation et angoisse, les premiers temps ont \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9s par des changements de directives sanitaires d\u2019un\u202fjour \u00e0 l\u2019autre, parfois d\u2019une\u202fheure \u00e0 l\u2019autre. Ordres et contre-ordres donnant un sentiment de directives al\u00e9atoires, sans r\u00e9el fondement, sans un savoir assur\u00e9 et rassurant. D\u2019habitude, il y a toujours quelqu\u2019un qui sait ce qu\u2019il faut faire. L\u00e0, aucun ne sait, il n\u2019y a officiellement aucune ma\u00eetrise de la situation. De m\u00eame, le manque de communication claire de la part de l\u2019encadrement a pu donner le sentiment aux soignants d\u2019\u00eatre abandonn\u00e9s et utilis\u00e9s \u00e0 la fois. Sentiment d\u2019abandon par manque de moyens et par les contrev\u00e9rit\u00e9s quant aux moyens (masques, solution hydroalcoolique, gants, sacs poubelles en guise de sur-blouses\u2026)<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, la r\u00e9organisation des services dans le sens d\u2019une pr\u00e9paration \u00e0 vivre le pire a major\u00e9 le climat anxiog\u00e8ne. Par exemple, la cr\u00e9ation d\u2019une unit\u00e9 Covid et la constitution dans l\u2019urgence, au gr\u00e9 des soignants crois\u00e9s dans les couloirs, sans information claire sur un tel engagement, d\u2019une liste de volontaires qui seraient alors d\u00e9di\u00e9s \u00e0 ce service.<\/p>\n\n\n\n<p>Une excitation d\u00e9sorganisante donc, due en grande partie \u00e0 la volatilit\u00e9 des directives institutionnelles red\u00e9finissant constamment les caps. Comme un bateau fou tournicotant sur place. Effet girouette ne permettant pas de stase psychique mais \u00e9peronnant l\u2019angoisse et une mobilit\u00e9 destructur\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant une autre forme d\u2019excitation, venant du dedans et plut\u00f4t organisante cette fois, a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9e. Notamment par le sentiment de vivre une exp\u00e9rience in\u00e9dite, un moment historique. La notion de pand\u00e9mie donnant une \u00e9chelle plan\u00e9taire \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement, la port\u00e9e multidimensionnelle de cette crise (\u00e9conomique, sociale, politique, \u00e9thique, existentielle, etc.), le battage m\u00e9diatique, les annonces martiales l\u2019ont d\u2019embl\u00e9e inscrite dans l\u2019histoire en posant les conditions d\u2019une m\u00e9moire collective.<\/p>\n\n\n\n<p>Curiosit\u00e9, d\u00e9sir de faire partie de l\u2019histoire en tant qu\u2019acteur de premier plan, sollicitation de l\u2019id\u00e9al professionnel (possibilit\u00e9 d\u2019exercer au plus juste son c\u0153ur de m\u00e9tier, surtout dans cette institution dont c\u2019est la vocation historique que de soigner les bless\u00e9s de guerre, sentiment de coh\u00e9rence identitaire), cette excitation semblait donc plut\u00f4t organisante.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec cette double valence de l\u2019excitation, on peut faire l\u2019hypoth\u00e8se que la neutralisation de l\u2019une par l\u2019autre a limit\u00e9 l\u2019impact traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, dans ce qui fait trauma reste la question de la confrontation au r\u00e9el de la mort. Par ce coronavirus, le r\u00e9el de la mort et sa menace pour tout un chacun a fait irruption dans nos vies. Mais on ne peut pour autant parler de confrontation directe. Il s\u2019agit davantage de la possibilit\u00e9 r\u00e9elle de la mort. De ce fait, il n\u2019y a pas d\u2019effroi mais une peur charg\u00e9e d\u2019angoisse\u202f; la distinction peur\/angoisse s\u2019estompe. La peur a l\u00e0 son objet mais cet objet\u202f\u2013\u202fcelui du risque de contamination\u202f\u2013\u202fsollicite des angoisses archa\u00efques de p\u00e9n\u00e9tration, de contact mortif\u00e8re, de mort. Paul Ricoeur (1983) \u00e9voque d\u2019ailleurs la contamination comme la perception la plus archa\u00efque de la propagation du mal. Un mal qui convoque la question des limites. Limites devenues poreuses avec ce virus qui, \u00e0 notre insu, passe du dedans au dehors ou du dehors au dedans.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons \u00e9voqu\u00e9 d\u00e8s l\u2019introduction la question des paradoxes.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette Covid-19 nous y soumet pleinement avec un danger r\u00e9el mais invisible, \u00e0 la fois concret et abstrait\u202f; identifi\u00e9, nommable (tant\u00f4t au masculin, tant\u00f4t au f\u00e9minin) mais \u00e0 peine repr\u00e9sentable\u202f; que chacun et chaque chose, anim\u00e9 et inanim\u00e9, peut porter\u202f; dont on ne peut savoir d\u2019o\u00f9 et quand il viendra, s\u2019il vient\u202f; dont on ne peut savoir si, pr\u00e9sent, il se d\u00e9clarera et comment. Nous pouvons \u00eatre \u00e0 la fois le r\u00e9ceptacle de l\u2019agent mortel mais aussi son vecteur. Comme le repr\u00e9sente le mot \u00ab\u202fh\u00f4te\u202f\u00bb. Celui qui invite ou est invit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>De ce fait, nous nous trouvons dans la situation insolite d\u2019appliquer \u00e0 tout instant et pour toute chose une auto et h\u00e9t\u00e9roprotection. Nous sommes contraints \u00e0 une vigilance anxieuse, <em>et en m\u00eame temps<\/em>, cette vigilance active peut r\u00e9duire l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 en redonnant un sentiment de contr\u00f4le et de limites.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 ce risque de contamination sont donc \u00e9rig\u00e9s des gestes dits \u00ab\u202fbarri\u00e8re\u202f\u00bb dans une tentative de reconstituer des limites. Ce que vise aussi le confinement dont l\u2019\u00e9tymologie ne dit rien d\u2019autre\u202f: <em>cum<\/em>,\u202f\u00ab\u202favec\u202f\u00bb et <em>finis<\/em>,\u202f\u00ab\u202flimites\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plan psychique, ces limites \u00e0 vis\u00e9e isolante, symbolisant la s\u00e9paration entre soi et l\u2019autre, entre le dedans et le dehors, peuvent \u00eatre v\u00e9cues comme protectrices mais aussi <em>et en m\u00eame temps<\/em> comme ali\u00e9nantes ou pers\u00e9cutrices.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Des v\u00e9cus de paradoxe appelant la figure de l\u2019oxymore<\/h2>\n\n\n\n<p>En \u00e9non\u00e7ant tout cela on entrevoit d\u00e9j\u00e0 un certain nombre de v\u00e9cus, de propositions, de termes oppos\u00e9s, antinomiques, paradoxaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour continuer d\u2019en donner le ton et en rire un peu, citons R\u00e9gis Debray qui l\u2019illustre ainsi en disant \u00ab\u202fqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une dr\u00f4le de guerre que celle o\u00f9 le commandant en chef a pour mot d\u2019ordre planquez-vous\u202f; o\u00f9 une mobilisation g\u00e9n\u00e9rale met \u00e0 l\u2019arr\u00eat\u202f; o\u00f9 on appelle \u00e0 ne plus faire soci\u00e9t\u00e9 pour faire nation, \u00e0 s\u2019isoler pour se serrer les coudes\u202f\u00bb (Debray, 2020).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce v\u00e9cu de paradoxe est ce qui nous est apparu comme le plus singulier. Le paradoxe \u00e9tant toujours une \u00e9preuve, c\u2019est-\u00e0\u2011dire un travail et un risque pour la psych\u00e9, il nous a sembl\u00e9 pertinent de tenter d\u2019en comprendre la nature et la port\u00e9e psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>Par le prisme de la psychanalyse, certains sont ais\u00e9s \u00e0 reconna\u00eetre comme le <em>double-bind<\/em> \u00e0 port\u00e9e paralysante, n\u00e9gative.<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple, ce que nous avons v\u00e9cu \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, au premier temps du confinement, o\u00f9 \u00e9tait attendue des psychologues une pr\u00e9sence active pour contenir les angoisses de tous et pour \u00eatre les sentinelles de la direction, mais o\u00f9 il nous \u00e9tait interdit d\u2019aller au contact des patients et de se r\u00e9unir avec les soignants.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il y a ainsi deux \u00e9l\u00e9ments en contradiction, nous sommes tent\u00e9s de penser \u00e9galement au clivage et \u00e0 l\u2019ambivalence.<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe diff\u00e9rentes sortes de clivage selon qu\u2019il s\u2019applique au moi, \u00e0 l\u2019objet, \u00e0 la repr\u00e9sentation, aux pulsions\u202f; ou encore qu\u2019il soit structurel ou fonctionnel selon la distinction d\u00e9crite par G\u00e9rard Bayle (1988).<\/p>\n\n\n\n<p>De mani\u00e8re ultra synth\u00e9tique, le clivage est la m\u00e9connaissance d\u2019un des termes de l\u2019opposition qui est alors d\u00e9ni\u00e9, scotomis\u00e9, \u00e9vacu\u00e9. En simplifiant encore ce serait <em>ou l\u2019un ou l\u2019autre<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019ambivalence coexistent de mani\u00e8re plus ou moins simultan\u00e9e deux affects oppos\u00e9s, comme l\u2019amour et la haine, dont l\u2019un des deux est refoul\u00e9. En simplifiant encore ce serait <em>et\/ou<\/em>. Car l\u2019ambivalence implique une tension, un conflit et une forme de choix entre les deux termes.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme exemple de posture ambivalente\u202f: rester chez soi dans les limites contenantes et protectrices du confinement ou bien \u00eatre \u00ab\u202fsur le front\u202f\u00bb pour reprendre la m\u00e9taphore guerri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces concepts de clivage et d\u2019ambivalence ne nous permettent pas de penser les paradoxes que nous avons observ\u00e9s pendant cette crise in\u00e9dite.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces v\u00e9cus antagonistes nous avons constat\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait bien plus d\u2019un <em>et l\u2019un et l\u2019autre<\/em>, les oppos\u00e9s se vivant dans le m\u00eame temps, en toute conscience, simultan\u00e9ment sans refoulement ni d\u00e9ni.<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple, cet \u00e9change informel avec une infirmi\u00e8re crois\u00e9e dans un couloir alors que, devant son chariot, elle pr\u00e9pare la distribution des m\u00e9dicaments. Elle en vient \u00e0 dire sa fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u00e0, soignante \u00e0 son poste <em>et en m\u00eame temps<\/em> sa honte de cette fiert\u00e9, alors qu\u2019elle fait seulement ce qu\u2019elle fait habituellement tous les\u202fjours plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre dans les services \u00ab\u202fchauds\u202f\u00bb. Ce qui veut dire \u00e0 risque et o\u00f9 il y a de la souffrance. Nous pourrions dire \u00ab\u202fune fiert\u00e9 honteuse\u202f\u00bb pour reprendre les termes de Boris Cyrulnik (2001).<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans la litt\u00e9rature que nous avons trouv\u00e9 une figure de rh\u00e9torique pour ce<em> et en m\u00eame temps<\/em> des oppos\u00e9s, \u00e0 savoir l\u2019oxymore.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019oxymore est donc cette figure de la litt\u00e9rature qui allie les antonymes. En voici un floril\u00e8ge\u202f: le \u00ab\u202fclair-obscur\u202f\u00bb de Caravage, \u00ab\u202fla sublime horreur\u202f\u00bb de Balzac qualifiant la blessure au cr\u00e2ne du colonel Chabert, ou encore \u00ab\u202fla neutralit\u00e9 bienveillante\u202f\u00bb des psychanalystes et le \u00ab\u202fmerveilleux malheur\u202f\u00bb de Cyrulnik.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques exemples d\u2019oxymorisation de la vie \u00e9motionnelle des soignants durant cette phase du confinement\u202f:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u202fUn silence assourdissant\u202f: notre \u00e9tablissement n\u2019ayant pas eu de cas Covid, soulagement d\u2019\u00eatre \u00e9pargn\u00e9 et d\u00e9ception de n\u2019avoir pas eu \u00e0 \u00ab\u202fsauver des vies\u202f\u00bb, d\u2019\u00eatre sous-employ\u00e9, seulement en deuxi\u00e8me ou troisi\u00e8me ligne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u202fUne fiert\u00e9 honteuse\u202f: fiert\u00e9 d\u2019avoir r\u00e9ussi \u00e0 pr\u00e9server l\u2019institution du virus et sentiment de honte parfois \u00e0 l\u2019id\u00e9e de vivre \u00e0 l\u2019abri de nos murs historiques alors que d\u2019autres souffrent et sont expos\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u202fDes faux h\u00e9ros\u202f: sentiment de dignit\u00e9 d\u2019appartenir au corps des soignants, sacr\u00e9s en h\u00e9ros par les applaudissements chaque soir <em>et en m\u00eame temps <\/em>sentiment d\u2019indignit\u00e9 par v\u00e9cu d\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u202fUne libre servitude\u202f: soulagement d\u2019avoir enfin une reconnaissance de la valeur de leur travail de soignants <em>via<\/em> les applaudissements et tension par un sentiment d\u2019obligation de r\u00e9sultat, d\u2019\u00eatre \u00e0 la hauteur de ce qu\u2019on leur pr\u00eate d\u2019infaillibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019oxymore se pose \u00e0 la place de l\u2019alternative <em>ou l\u2019un\/ou l\u2019autre<\/em> dont on a parl\u00e9 pour le clivage, \u00e0 la place du <em>et\/ou <\/em>de l\u2019ambivalence. Il ajoute une autre possibilit\u00e9\u202f\u2013\u202f<em>et\/et<\/em>\u202f\u2013\u202fsignifiant l\u2019impossibilit\u00e9 radicale de choisir. Comme dans l\u2019anneau de Moebius qui probl\u00e9matise le rapport binaire simple recto\/verso\u202f; cet anneau qui n\u2019a pas d\u2019envers, o\u00f9 nous passons imperceptiblement de l\u2019endroit \u00e0 l\u2019envers, de l\u2019int\u00e9rieur \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur en restant toujours sur la m\u00eame face.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u202fTout comme l\u2019inconscient, l\u2019oxymore d\u00e9fie le principe aristot\u00e9licien de non-contradiction\u202f\u00bb, \u00e9crit Catherine Ebert (2013). Il renvoie \u00e0 l\u2019ind\u00e9cidabilit\u00e9 entre deux contraires quant \u00e0 leur fusion et leur disjonction, leur union et leur s\u00e9paration.<\/p>\n\n\n\n<p>Un parall\u00e8le est possible avec le travail du r\u00eave qui pose simultan\u00e9ment le oui et le non sans trancher.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019\u00e9tanche, la fronti\u00e8re entre les oppositions devient perm\u00e9able. \u00c0\u202fl\u2019origine de cette porosit\u00e9, on peut faire l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une lev\u00e9e du refoulement sous l\u2019effet d\u2019un v\u00e9cu extr\u00eame qui rendrait les d\u00e9fenses moins op\u00e9rantes. Comme dans la transparence psychique dont parle Monique Bydlowski (1997) chez la femme enceinte et d\u00e9crite \u00e9galement par H\u00e9l\u00e8ne Oppenheim-Gluckmann (1996) dans les r\u00e9veils de coma.<\/p>\n\n\n\n<p>Si cette hypoth\u00e8se d\u2019un vacillement des d\u00e9fenses est pertinente, alors nous pouvons avancer que cette crise a eu un impact psychique fort dans le sens d\u2019une d\u00e9stabilisation et d\u2019une fragilisation. Donc une port\u00e9e traumatog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c0\u202fdimension collective, un traumatisme partag\u00e9\u202f?<\/h2>\n\n\n\n<p>Outre le v\u00e9cu de paradoxe et l\u2019oxymorisation de la vie \u00e9motionnelle, ce qui nous est apparu in\u00e9dit dans cette crise sanitaire est sa dimension collective. Cela nous renvoie au concept de traumatisme partag\u00e9. Il s\u2019agit alors pour les th\u00e9rapeutes de g\u00e9rer les changements de fronti\u00e8res, de limites et les probl\u00e8mes de divulgation.<\/p>\n\n\n\n<p>La singularit\u00e9 d\u2019un traumatisme collectif tient \u00e0 la modification du cadre th\u00e9rapeutique qui peut en r\u00e9sulter. Les patients savent que leur psychoth\u00e9rapeute vit le m\u00eame \u00e9v\u00e9nement traumatisant, qu\u2019il en a donc d\u00e9j\u00e0 la connaissance. De ce fait, le patient va davantage \u00e9voquer son ressenti de cette exp\u00e9rience que l\u2019\u00e9v\u00e9nement lui-m\u00eame. L\u2019un comme l\u2019autre vivent une exp\u00e9rience de rupture o\u00f9 il y aura, on le sait d\u00e9j\u00e0, un avant et un apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, les patients s\u2019interrogent sur l\u2019impact de cet \u00e9v\u00e9nement sur leur psychoth\u00e9rapeute. Ils peuvent se sentir autoris\u00e9s \u00e0 le questionner sur lui, ses proches\u202f: \u00ab\u202fcomment allez-vous\u202f? Et votre famille\u202f?\u202f\u00bb\u2026 \u00c0\u202flui t\u00e9moigner une sollicitude\u202f: \u00ab\u202fPrenez soin de vous\u202f\u00bb et une attention empathique comme dans un retournement des positions respectives habituelles dans l\u2019espace th\u00e9rapeutique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9duction de l\u2019asym\u00e9trie induit des effets int\u00e9ressants et possiblement f\u00e9conds dans les mouvements transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiels. Les r\u00e9ponses aux perceptions des patients sur la perte de contr\u00f4le ou de s\u00e9curit\u00e9 du th\u00e9rapeute doivent alors \u00eatre pens\u00e9es dans l\u2019ici et maintenant, en fonction de la configuration transf\u00e9rentielle et de la probl\u00e9matique de chaque patient.<\/p>\n\n\n\n<p>Situation d\u00e9licate, parfois inconfortable pour le psychoth\u00e9rapeute d\u2019\u00eatre sollicit\u00e9 de mani\u00e8re personnelle, d\u2019\u00eatre impliqu\u00e9 au m\u00eame titre que son patient. Inconfort aussi de devoir, au titre des pr\u00e9cautions sanitaires, nettoyer sous le regard du patient, \u00e0 la fin de la s\u00e9ance, la chaise sur laquelle nous nous sommes assis et se laver les mains. Comment cela peut-il \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9\u202f? Marque de respect et de protection \u00e0 son \u00e9gard\u202f? Rappel que l\u2019on peut \u00eatre porteur de l\u2019agent pathog\u00e8ne\u202f? Modification du statut symbolique du psy faisant le m\u00e9nage dans la chambre\u202f?\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Le concept de traumatisme partag\u00e9, ou <em>shared trauma<\/em>, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit par les Am\u00e9ricains apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements du 11\u202fseptembre 2001 et d\u00e9velopp\u00e9 par Ghislaine Boulanger (2013) lors de l\u2019ouragan Katrina. Par la dimension collective de ces drames, nombre de psychologues ont \u00e9t\u00e9 concern\u00e9s et diff\u00e9rents niveaux de traumatisation ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans les mettre au m\u00eame niveau que la crise sanitaire actuelle, il s\u2019agit de penser notre question initiale\u202f: peut-on parler de traumatisme et si oui, lequel\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier niveau concerne une traumatisation directe ou primaire. Les effets directs de l\u2019exposition \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements traumatiques, tels que per\u00e7us et v\u00e9cus par le psychologue.<\/p>\n\n\n\n<p>La traumatisation secondaire correspond aux effets sur le psychologue de la traumatisation d\u2019un proche, d\u2019une personne avec laquelle il a des liens affectifs forts et dont il se sent responsable.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, le troisi\u00e8me niveau est la traumatisation vicariante. Celle-ci est d\u00e9crite dans la relation th\u00e9rapeutique, lorsque le r\u00e9cit d\u2019un patient traumatis\u00e9 a un effet traumatisant sur son psychoth\u00e9rapeute, avec la transformation de son Moi suite \u00e0 son engagement empathique avec son patient. La traumatisation vicariante serait plus de l\u2019ordre du partage du traumatisme que du traumatisme partag\u00e9. Il n\u2019est cependant pas \u00e0 n\u00e9gliger. Le traumatisme vicariant peut nous affecter lorsque nous intervenons aupr\u00e8s d\u2019une patient\u00e8le traumatis\u00e9e et que nous entendons \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition des descriptions d\u00e9taill\u00e9es de sc\u00e8nes traumatiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette crise sanitaire nous place davantage dans le risque du premier niveau de traumatisation et on retrouve l\u00e0 quelque chose de l\u2019oxymorisation car nous \u00e9tions alors dans un <em>et\/et<\/em>. Et psychologue, et sujet du trauma \u00e0 la fois. On pourrait dire de mani\u00e8re un peu emphatique\u202f:<em> et victime et sauveur<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Discussion autour des modalit\u00e9s de la r\u00e9silience\u202f: la plasticit\u00e9 psychique<\/h2>\n\n\n\n<p>Alors qu\u2019est-ce qui va permettre d\u2019\u00e9viter la traumatisation ou de la d\u00e9passer dans ce contexte quasi sismique\u202f? La question est d\u2019autant plus importante, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 nous \u00e9crivons ces lignes, que nous sommes encore menac\u00e9s. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9branlement initial du confinement, les r\u00e9pliques se poursuivent au rythme de la recrudescence de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie et des nouvelles annonces au\u202fjour le\u202fjour.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette question de la r\u00e9sistance au trauma am\u00e8ne \u00e0 celle de la r\u00e9silience.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a diff\u00e9rentes conceptions de la r\u00e9silience. L\u2019une qui met l\u2019accent sur la capacit\u00e9 \u00e0 rebondir apr\u00e8s un choc, \u00e0 retrouver de la coh\u00e9sion et de l\u2019\u00e9lan apr\u00e8s une \u00e9preuve d\u00e9sorganisante. L\u2019autre, que soutient Serge Tisseron (2017) notamment, qui inclut la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 un choc.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette p\u00e9riode de crise, par ses rebondissements dans la dur\u00e9e apr\u00e8s l\u2019effarement initial de l\u2019annonce du confinement, nous place dans cette recherche de pouvoir r\u00e9sister \u00e0 la d\u00e9sorganisation psychique. D\u00e9sorganisation que pourraient provoquer l\u2019angoisse, l\u2019instabilit\u00e9 et l\u2019incertitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Kant, \u00ab\u202fl\u2019intelligence est la quantit\u00e9 d\u2019incertitudes que l\u2019on est capable de supporter\u202f\u00bb. Intelligence que l\u2019on doit entendre ici comme la confiance en ses capacit\u00e9s d\u2019adaptation et de transformation. Cela renvoie alors \u00e0 la notion de plasticit\u00e9. Ce terme est emprunt\u00e9 \u00e0 la physique des mat\u00e9riaux pour rendre compte de la capacit\u00e9 d\u2019un objet \u00e0 se d\u00e9former sous l\u2019effet d\u2019une force, sans se briser. Ce que Paul Ricoeur dit ainsi\u202f: \u00ab\u202fque quelque chose persiste en changeant, voil\u00e0 ce que signifie durer\u202f\u00bb (Ricoeur, 1983). C\u2019est diff\u00e9rent de l\u2019\u00e9lasticit\u00e9 o\u00f9 l\u2019objet reprendra sa forme initiale alors que la plasticit\u00e9 am\u00e8ne \u00e0 une forme nouvelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Les neurosciences ont repris ce terme avec la notion de plasticit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale pour rendre compte de la r\u00e9organisation des circuits neuronaux sous l\u2019effet des apprentissages ou \u00e0 la suite de l\u00e9sions. Dans notre domaine, nous pourrions \u00e9galement parler de plasticit\u00e9 psychique pour d\u00e9signer ce qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le processus de r\u00e9silience.<\/p>\n\n\n\n<p>De multiples facteurs favorisent cette plasticit\u00e9. Il y a une part intrins\u00e8que \u00e0 l\u2019individu, notamment le type de ses d\u00e9fenses, leur plus ou moins grande souplesse. Et une part environnementale, \u00e0 savoir quelles ressources et \u00e9tayages le sujet va trouver dans son environnement familial, social, professionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous revenons \u00e0 notre exp\u00e9rience de cette crise, nous savons tous que le risque psychique a \u00e9t\u00e9 pris en compte au plus t\u00f4t. De nombreux dispositifs ont \u00e9t\u00e9 pens\u00e9s et mis en place dans les h\u00f4pitaux pour limiter l\u2019impact traumatique, notamment pour les soignants.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans notre \u00e9tablissement, comme dans d\u2019autres, les plateformes t\u00e9l\u00e9phoniques ont eu peu de succ\u00e8s. La psychologue du travail qui se tenait \u00e0 la disposition du personnel a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s peu sollicit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>En revanche, tous les psychologues de l\u2019institution ont accru leur temps de pr\u00e9sence aupr\u00e8s des \u00e9quipes, de mani\u00e8re organis\u00e9e\u202f\u2013\u202fcomme d\u2019assister plus syst\u00e9matiquement aux transmissions\u202f\u2013\u202fou de mani\u00e8re plus informelle\u202f\u2013\u202f\u00e0 type de maraudes dans les couloirs\u202f\u2013\u202fpour aller \u00e0 la rencontre de chacun, pour se montrer disponible. Cela dans l\u2019id\u00e9e de proposer un environnement contenant, \u00e9tayant, pour solliciter et soutenir les capacit\u00e9s plastiques. Chaque rencontre \u00e9tant une invitation \u00e0 verbaliser, \u00e0 penser entre eux et avec nous, entre professionnels qui se connaissent bien et sont reconnus, ce qui se vivait au\u202fjour le\u202fjour.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est apparu plus ais\u00e9 et naturel, plus rassurant et contenant d\u2019\u00eatre entre soi. On conna\u00eet aujourd\u2019hui la valeur th\u00e9rapeutique des groupes de pairs, la pair-\u00e9mulation. Nous l\u2019utilisons d\u2019ailleurs dans la clinique du handicap o\u00f9, dans des groupes de parole, le partage \u00ab\u202fentre soi\u202f\u00bb de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue est un contrepoint essentiel \u00e0 la psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9changes entre soignants, et\/ou avec nous, ont vis\u00e9 \u00e0 renforcer le sentiment de confiance en soi, en ses ressources propres. \u00c0\u202fles aider \u00e0 les trouver et \u00e0 les valoriser. L\u2019id\u00e9e \u00e9tant de rep\u00e9rer chez le sujet en difficult\u00e9 ses comp\u00e9tences salutog\u00e8nes tout autant que les facteurs ali\u00e9nants, comme peuvent l\u2019\u00eatre la honte et la culpabilit\u00e9 pour ne citer que ceux-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u202fLe v\u00e9ritable ami est celui qui arrive \u00e0 nous faire faire ce dont nous sommes capables\u202f\u00bb nous dit Ralph Waldo Emerson<sup>1<\/sup>. N\u2019est-ce pas l\u00e0 l\u2019essence m\u00eame du travail du psychoth\u00e9rapeute\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>En tant que psychologues, nous nous sommes propos\u00e9es comme tuteurs de r\u00e9silience. Cette formule de Boris Cyrulnik d\u00e9signe ceux qui, dans l\u2019entourage affectif ou professionnel du sujet (famille, ami, pair\u2026), peuvent constituer des figures d\u2019\u00e9tayage et d\u2019identification.<\/p>\n\n\n\n<p>Par le fait d\u2019\u00eatre ensemble, en pr\u00e9sence sur le lieu de travail, par le fait de se conna\u00eetre d\u00e9j\u00e0 et d\u2019\u00eatre positivement identifi\u00e9es dans notre r\u00f4le, nous avons pu \u00eatre investies comme tuteurs de r\u00e9silience. Mais aussi de pouvoir instaurer, parce qu\u2019on partageait le m\u00eame v\u00e9cu, quelque chose d\u2019une solidarit\u00e9. Ainsi, les \u00e9changes ont eu une tonalit\u00e9 plus personnelle que d\u2019ordinaire et des moments de convivialit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 initi\u00e9s sous l\u2019impulsion des m\u00e9decins\u202f; par exemple de partager un verre dans les jardins de l\u2019institution. Savoir go\u00fbter \u00e0 notre chance d\u2019avoir cette opportunit\u00e9 fait partie des forces salutog\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce que nous \u00e9tions \u00e9galement concern\u00e9es \u00e0 titre personnel, nous avons quitt\u00e9 la neutralit\u00e9 bienveillante pour une forme d\u2019amiti\u00e9 vigilante. En restant toutefois identifi\u00e9es dans notre identit\u00e9 professionnelle reconnue de longue date.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour cela, ce qui\u202f\u2013\u202fdans notre pr\u00e9sence\u202f\u2013\u202fa \u00e9t\u00e9 \u00e9galement contenant pour les soignants \u00e9tait de savoir que la charge psychique des patients dont ils craignaient les r\u00e9actions, \u00e9tait r\u00e9partie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, nouveau paradoxe, cette p\u00e9riode du confinement a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue de mani\u00e8re relativement paisible par les patients. Nous avons craint pour eux que cette s\u00e9paration radicale d\u2019avec le monde ext\u00e9rieur, d\u2019avec leurs proches, r\u00e9v\u00e8le ou accentue une d\u00e9pressivit\u00e9 latente. Que cet isolement affectif ajoute \u00e0 leur v\u00e9cu traumatique et entra\u00eene des d\u00e9compensations psychiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour la plupart d\u2019entre eux le contexte a \u00e9t\u00e9 propice.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout d\u2019abord, l\u2019annonce du confinement n\u2019a pas eu la m\u00eame port\u00e9e pour ceux qui, hospitalis\u00e9s, vivaient d\u00e9j\u00e0 une forme de confinement dans l\u2019espace de leur chambre. Ils ont m\u00eame pu dire qu\u2019ils se sentaient prot\u00e9g\u00e9s d\u2019\u00eatre l\u00e0, dans ce qui \u00e9tait devenu un abri, un refuge. Comme dit Nicolas Grimaldi (2020) \u00ab\u202fl\u2019isolement ne cr\u00e9e pas la solitude mais la rappelle. Dans cette solitude fondamentale, aux fronti\u00e8res du r\u00e9el, nous pouvons trouver la v\u00e9rit\u00e9\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Outre ce sentiment de s\u00e9curit\u00e9, le confinement a paradoxalement r\u00e9duit la solitude des patients en situation de handicap en les raccordant au v\u00e9cu commun. Dans notre clinique du handicap, le confinement n\u2019a pas chang\u00e9 fondamentalement leur condition d\u2019existence et pourtant il semble les avoir sortis d\u2019une certaine forme de solitude. \u00ab\u202fEn \u00e9tant s\u00e9par\u00e9 des autres, je me sens s\u00e9par\u00e9 de moi-m\u00eame\u202f\u00bb \u00e9crit N.\u202fGrimaldi\u202f; comme si la condition de handicap venait, un temps, passer \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan de ce v\u00e9cu commun et qui s\u2019entendait le plus souvent dans cette expression \u00ab\u202ftout le monde est dans le m\u00eame bateau\u202f\u00bb. Dans sa th\u00e9orie de la liminalit\u00e9, R.F.\u202fMurphy parle du handicap comme d\u2019un entre-deux dont le sujet ne sort pas et qui le laisse sur le seuil\u202f: \u00ab\u202fNi mort, ni pleinement vivant, ni malade, ni en bonne sant\u00e9, ni en dehors de la soci\u00e9t\u00e9, ni tout \u00e0 fait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ni chair, ni poisson\u202f\u00bb (Murphy, 1990). Avec le confinement, nombre de nos patients ont t\u00e9moign\u00e9 de la possibilit\u00e9 de rejoindre la communaut\u00e9 humaine, de restaurer une identit\u00e9 plus pleine, de s\u2019\u00e9prouver \u00e0 la fois <em>et handicap\u00e9 et citoyen.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On sait que le renforcement du lien social, dans les p\u00e9riodes de grands bouleversements, participe \u00e0 r\u00e9duire la d\u00e9pressivit\u00e9 et m\u00eame le nombre de suicides.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00c9mile Durkheim (1993), les grands drames \u00e0 l\u2019\u00e9chelle sociale f\u00e9d\u00e8rent les hommes autour de sentiments collectifs et d\u2019activit\u00e9s \u00e0 but commun d\u00e9terminant, au moins pour un temps, une int\u00e9gration plus forte dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est comme si cette exp\u00e9rience collectivement partag\u00e9e \u00e0 grande \u00e9chelle les avait d\u00e9centr\u00e9s de leur trauma personnel, les restaurant dans une dimension de citoyen et non plus seulement de personne bless\u00e9e ou handicap\u00e9e. Comme si ce v\u00e9cu extr\u00eame venait faire rupture dans une forme de monotonie et d\u2019ennui de l\u2019hospitalisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans \u00ab\u202fPour introduire le narcissisme\u202f\u00bb, Freud (1914) m\u00e9taphorise le repli narcissique de celui qui souffre avec cette id\u00e9e que \u00ab\u202fl\u2019\u00e2me se resserre au trou \u00e9troit de la molaire\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette crise collective semble avoir eu pour effet de faire refluer la libido vers les objets en red\u00e9ployant leurs investissements vers l\u2019ext\u00e9rieur. Vers leurs proches mais aussi vers le personnel soignant \u00e0 leurs c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons observ\u00e9 une relance de la pens\u00e9e, de l\u2019ouverture \u00e0 l\u2019autre. Pens\u00e9e autour de ce v\u00e9cu commun, int\u00e9r\u00eat et sollicitude pour l\u2019autre, soignant et humain \u00e0 la fois. Sollicitude directe par l\u2019instauration d\u2019un lien plus empathique de leur part. Et nous faisons aussi l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une sollicitude indirecte, moins consciente, moins explicite, se manifestant par la r\u00e9duction de leurs demandes et exigences (parfois tyranniques) \u00e0 l\u2019\u00e9gard des soignants pour lesquels ils ressentaient, plus encore que d\u2019habitude, de la gratitude.<\/p>\n\n\n\n<p>De vivre ensemble, en m\u00eame temps, le m\u00eame \u00e9v\u00e9nement a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 une r\u00e9duction de l\u2019asym\u00e9trie.<\/p>\n\n\n\n<p>Des changements dans le cadre et dans la relation psychoth\u00e9rapeutique en ont d\u00e9coul\u00e9. Les patients s\u2019autorisant \u00e0 nous questionner sur nous et nos proches, \u00e0 commenter cette actualit\u00e9 envahissante. Impossible de ne s\u2019occuper que de leur r\u00e9alit\u00e9 psychique quand notre r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 tous est si pr\u00e9gnante. Ne serait-ce pas fou que de les ramener au trou de leur molaire comme dans un \u00e9vitement du partage de ce v\u00e9cu commun\u202f?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Ce que nous avons v\u00e9cu dans le premier temps de cette crise sanitaire nous a amen\u00e9es \u00e0 poser la question du trauma et \u00e0 vivre des exp\u00e9riences psychiques et humaines in\u00e9dites dans notre cadre de travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors port\u00e9e traumatique ou non\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>Oui si l\u2019on consid\u00e8re qu\u2019il y a eu d\u00e9bordement de la psych\u00e9 sous l\u2019effet d\u2019un exc\u00e8s d\u2019excitation. Et ce fut le cas puisqu\u2019il y a eu vacillement des d\u00e9fenses psychiques. L\u2019oxymorisation de la vie \u00e9motionnelle \u2013\u202favec ses \u00e9prouv\u00e9s antagonistes\u202f\u2013 dont nous avons parl\u00e9 plus haut, t\u00e9moignant de l\u2019\u00e9chec <em>et\/ou<\/em> de la lev\u00e9e du refoulement. On peut dire d\u2019ailleurs que, de mani\u00e8re globale, ce virus a fait sauter les cloisons, a touch\u00e9 aux limites.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui \u00e9galement si l\u2019on consid\u00e8re que le psychotraumatisme peut d\u00e9couler d\u2019une chronicisation du stress et n\u2019\u00eatre pas seulement le fait d\u2019un \u00e9v\u00e9nement unique et intense. C\u2019est pourquoi nous avons compar\u00e9 cette crise \u00e0 un s\u00e9isme avec une secousse initiale et des r\u00e9pliques, encore actives \u00e0 ce\u202fjour.<\/p>\n\n\n\n<p>Et oui enfin si l\u2019on consid\u00e8re pouvoir parler de v\u00e9cu traumatique lorsqu\u2019il d\u00e9finit nettement un avant et un apr\u00e8s, qu\u2019il laisse une trace ind\u00e9l\u00e9bile.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes alors dans le cadre d\u2019un trauma partag\u00e9 avec toutes les implications que nous avons \u00e9voqu\u00e9es, notamment dans notre posture de psychologue\u202f: r\u00e9duction de l\u2019asym\u00e9trie dans la relation au patient, porosit\u00e9 des limites entre notre moi professionnel et personnel, oxymorisation de notre statut en \u00e9tant \u00ab\u202fvictime-sauveur\u202f\u00bb, cela impliquant d\u2019autres modalit\u00e9s de traitement du traumatisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Modalit\u00e9s s\u2019appuyant davantage encore qu\u2019habituellement sur la dimension de partage de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue. Partage incluant ici une r\u00e9ciprocit\u00e9, une forme de communion puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un trauma partag\u00e9 et non seulement vicariant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui a \u00e9t\u00e9 in\u00e9dit, pour nous qui traitons toujours le trauma dans l\u2019apr\u00e8s-coup, est de devoir travailler quasiment en amont ou dans le temps m\u00eame de l\u2019impact traumatique. C\u2019est-\u00e0\u2011dire de tenter justement de limiter ou d\u2019\u00e9viter la traumatisation en stimulant, pour nous-m\u00eames et pour tous, nos capacit\u00e9s plastiques. Plasticit\u00e9 qui est le facteur dynamique de la r\u00e9silience.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0\u202ftrauma partag\u00e9 r\u00e9silience collective. Celle-ci se traduisant essentiellement par des comportements de solidarit\u00e9 et d\u2019entraide.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sollicite particuli\u00e8rement la troisi\u00e8me forme de l\u2019amour \u2013\u202f<em>Agap\u00e9<\/em>\u202f\u2013 qui est celle de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, de la solidarit\u00e9, de la communion. Et cela est le moyen de surmonter l\u2019exp\u00e9rience traumatog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019objectif serait peut-\u00eatre alors de pouvoir apprendre de cette exp\u00e9rience d\u00e9boussolante. Notamment en tendant \u00e0 faire coexister dans notre espace psychique les \u00e9motions antagonistes de l\u2019oxymore. Accro\u00eetre son moi en acceptant d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois et en m\u00eame temps cela et cela, avec un degr\u00e9 de tension et de conflictualisation supportable. N\u2019est-ce pas aussi l\u2019essence m\u00eame de notre travail de psychologue\u202f? Quand la situation de crise occasionne une rupture, un avant\/apr\u00e8s, c\u2019est la question de l\u2019agir\/p\u00e2tir qui est convoqu\u00e9e. Une voie de d\u00e9gagement psychique pour sortir de cette binarit\u00e9 ne serait-elle pas alors, pour permettre la r\u00e9silience, de favoriser ce que l\u2019on pourrait appeler le travail d\u2019oxymorisation\u202f? Comme l\u2019\u00e9crit Catherine Ebert (2013) \u00ab\u202fl\u2019oxymore n\u2019est-il pas une combinaison plus qu\u2019un antagonisme\u202f\u00bb\u202f?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0\u202fce\u202fjour nous ne sommes toujours pas dans l\u2019apr\u00e8s-coup puisque le virus court toujours et nous impose cette angoisse de la maladie et de l\u2019incertitude, cette r\u00e9alit\u00e9 mortif\u00e8re. Certains disent qu\u2019il nous faudra peut-\u00eatre apprendre \u00e0 vivre pour longtemps avec cela. Cette perspective implique pour nous tous de pouvoir nous adapter. Autrement dit de nous transformer. Exactement comme le travail somato-psychique de m\u00e9tamorphose qui s\u2019impose \u00e0 nos patients dont la blessure entra\u00eene un handicap irr\u00e9m\u00e9diable.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p>1-                  <span>Ralph Waldo Emerson, philosophe, po\u00e8te et essayiste am\u00e9ricain du d\u00e9but du <span>XIX<\/span><sup>e<\/sup>\u202fsi\u00e8cle.<\/span><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/9394?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous n\u2019en avons pas fini avec cette crise sanitaire, loin s\u2019en faut. 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