{"id":30941,"date":"2023-07-04T11:47:48","date_gmt":"2023-07-04T09:47:48","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=30941"},"modified":"2023-07-04T11:47:55","modified_gmt":"2023-07-04T09:47:55","slug":"lecon-de-survie-de-lhumour-noir-en-psychotherapie-denfant","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lecon-de-survie-de-lhumour-noir-en-psychotherapie-denfant\/","title":{"rendered":"Le\u00e7on de survie. De l\u2019humour noir en psychoth\u00e9rapie d\u2019enfant"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Faire avec l&rsquo;angoisse<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tout le monde me juge pour mon comportement parce que je suis nul \u00e0 l\u2019\u00e9cole et que je pense \u00e0 des trucs gore. Ici, personne&nbsp; me juge&nbsp;\u00bb. Ce sont les propos de Louis, d\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance. Il a onze ans et ce pr\u00e9adolescent me frappe par la fa\u00e7on qu\u2019il a, si directe, de m\u2019interpeler. Sa pr\u00e9sence tr\u00e8s enti\u00e8re, l\u2019intensit\u00e9 des affects qu\u2019il am\u00e8ne me sollicitent fortement, et constituent une profonde empreinte, de celles qu\u2019on peut qualifier de \u00ab&nbsp;rencontre avec un enfant&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il vient me voir en psychoth\u00e9rapie deux&nbsp;fois par semaine au CMPP. La p\u00e9dopsychiatre de notre service l\u2019a re\u00e7u en consultation avec ses parents \u00e9puis\u00e9s, affol\u00e9s par ce gar\u00e7on indomptable. Les sympt\u00f4mes exprim\u00e9s bruyamment \u00e0 l\u2019\u00e9cole et l\u2019inqui\u00e9tude de la famille persuadent ma coll\u00e8gue m\u00e9decin qu\u2019il est urgent de d\u00e9marrer la psychoth\u00e9rapie. Je comprends que le job risque d\u2019\u00eatre intense et j\u2019en accepte le challenge.<\/p>\n\n\n\n<p>Refus explosif de l\u2019autorit\u00e9, probl\u00e8mes d\u2019attention et r\u00e9sultats scolaires calamiteux, Louis met le feu partout o\u00f9 il va. L\u2019\u00e9quipe enseignante, assaillie par son arrogance fulminante, arrive \u00e0 bout de ressources et au bord de la crise de nerfs.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne reconna\u00eet aux adultes aucun ascendant, se place \u00e0 \u00e9galit\u00e9 avec n\u2019importe lequel d\u2019entre eux, et se r\u00e9volte \u00e0 chaque occasion. Au cours de la r\u00e9cr\u00e9ation, il est mont\u00e9 sur le toit du coll\u00e8ge, juste pour rattraper sa balle de foot. \u00ab&nbsp;Logique, non&nbsp;?&nbsp;\u00bb r\u00e9plique-t-il tout naturellement \u00e0 la CPE.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ing\u00e9rable&nbsp;\u00bb, se plaint l\u2019\u00e9cole qui nous appelle au secours, et nous sollicite pour des r\u00e9unions, auxquelles se rendent mes coll\u00e8gues psychiatre et assistante sociale. Au CMPP dans lequel je travaille, les enfants ont un consultant et un psychoth\u00e9rapeute diff\u00e9rent, les psychoth\u00e9rapeutes ne se rendent g\u00e9n\u00e9ralement pas aux r\u00e9unions pour pr\u00e9server l\u2019intimit\u00e9 du travail avec l\u2019enfant. Dans ce contexte, le dispositif th\u00e9rapeutique consiste en une psychoth\u00e9rapie individuelle et des consultations p\u00e9dopsychiatriques une fois par mois, associant habituellement les parents. Le papa refusera tr\u00e8s vite de s\u2019y rendre, sans v\u00e9ritable explication.<\/p>\n\n\n\n<p>Louis est n\u00e9 tr\u00e8s grand pr\u00e9matur\u00e9. Le nourrisson et sa famille ont travers\u00e9 cinq semaines d\u2019incertitude quant \u00e0 son pronostic vital. Les parents racontent l\u2019attente, la peur, et les s\u00e9ances de peau \u00e0 peau. Je remarque la pr\u00e9sence toute chaude du souvenir dans leur r\u00e9cit. L\u2019hypermn\u00e9sie traumatique. Comme s\u2019ils y \u00e9taient encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre que Louis y est encore, lui aussi, peut-\u00eatre\u2026 Il se souvient d\u2019une photo prise dans la couveuse, lumi\u00e8re violette et bandeau sur les yeux. \u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait triste&nbsp;\u00bb, dit-il, le visage sombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez le gar\u00e7on, la charge d\u2019angoisse est intense. Le sang, la mort sont partout dans ses dessins. Il taraude ses parents de questions sur le moindre de leurs propos, imaginant toujours le pire. Un jour o\u00f9 sa maman m\u2019expliquait qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas une maman hyperprotectrice et qu\u2019elle ne se pr\u00e9cipitait pas sur son enfant \u00e0 la moindre petite chute, Louis s\u2019est fortement inqui\u00e9t\u00e9. Il lui en a parl\u00e9 pendant plusieurs semaines, l\u2019interrogeant et lui r\u00e9p\u00e9tant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu m\u2019as laiss\u00e9 tomber&nbsp;? J\u2019\u00e9tais en danger&nbsp;?&nbsp;\u00bb Ne doutant pas, par ailleurs, de l\u2019attention que ses parents lui portaient, je mesurai l\u2019angoisse qui envahissait l\u2019enfant en permanence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bilan psychologique (demand\u00e9 par la consultante juste avant de d\u00e9marrer la psychoth\u00e9rapie, mais dont les r\u00e9sultats nous sont donn\u00e9s en tout d\u00e9but de psychoth\u00e9rapie) le confirme. En r\u00e9union, la coll\u00e8gue qui a effectu\u00e9 les tests projectifs nous alarme. Elle se demande comment on peut m\u00eame vivre avec une telle angoisse. D\u2019apr\u00e8s le contenu des tests projectifs, une prise en charge en ambulatoire serait insuffisante, un h\u00f4pital de jour n\u00e9cessaire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Attentivement, j\u2019\u00e9coute ma cons\u0153ur qui a effectu\u00e9 les tests et me sens un peu penaude avec mon espoir \u00e0 deux balles, ma conviction de sa possible \u00e9volution gr\u00e2ce \u00e0 la psychoth\u00e9rapie. Je serais juste illusionn\u00e9e par l\u2019effet du transfert&nbsp;? Pourtant\u2026 il y a l\u2019\u00e9nergie que diffuse le gar\u00e7on. Les tests sont-ils en mesure de l\u2019appr\u00e9cier&nbsp;? La vitalit\u00e9 d\u2019un couple analytique est-elle pr\u00e9dictible au bilan psychologique&nbsp;? Du patient, ce qui m\u2019interroge au d\u00e9marrage, c\u2019est son potentiel de maturation psychique. Les forces que r\u00e9v\u00e8le la rencontre, voil\u00e0 des impressions difficiles \u00e0 argumenter en r\u00e9union.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La col\u00e8re contre les peurs<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Louis est un pr\u00e9adolescent menu, au corps sec et nerveux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je pr\u00e9f\u00e8re faire ce que je veux, c\u2019est toujours mieux que de faire ce qu\u2019on me demande&nbsp;\u00bb, me lance-t-il la premi\u00e8re fois. Voil\u00e0 le tableau&nbsp;: l\u2019angoisse le dispute \u00e0 l\u2019effronterie. Il est en guerre contre ses propres monstres, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne pas faiblir ni se laisser attendrir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a entre nous comme un deal&nbsp;: la col\u00e8re contre les peurs. Puisque l\u2019arrogance est le seul langage de l\u2019angoisse, je brave le flot d\u2019insolences pour les lui faire entendre, ses peurs. L\u2019ambiance est tendue dans le bureau. Louis est cash, il s\u2019emporte, m\u2019interpelle, il est f\u00e2ch\u00e9 de venir, il m\u2019en veut, je \u00ab&nbsp;ne sers \u00e0 rien&nbsp;\u00bb. Louis y apporte un mat\u00e9riel cru, d\u2019une violence saisissante. Il dessine, beaucoup. C\u2019est trash. Toujours en noir et blanc. Dans l\u2019autoportrait qu\u2019il se propose de faire, le corps est sci\u00e9, d\u00e9bit\u00e9 en tranches, t\u00eate et bras coup\u00e9s par des marques en zigzag, comme par une lame crant\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La trace est habile, les repr\u00e9sentations fortement expressives me sautent \u00e0 la figure. Sur une m\u00eame page s\u2019\u00e9parpillent plusieurs dessins&nbsp;: au centre, une bouche \u00e0 la langue tir\u00e9e. En dessous, une personne allong\u00e9e dans son lit&nbsp;: de sa t\u00eate s\u2019\u00e9chappent des bulles qui expriment sa pens\u00e9e faite de gribouillis circulaires. On y voit aussi une oreille avec anneau, une main gant\u00e9e, sans bras, sans corps, un visage aux yeux fous dont jaillissent les veinules, comme des \u00e9clairs. Et dans une derni\u00e8re bulle sur le c\u00f4t\u00e9, un enfant assis, les yeux tristes, tenant ses genoux pli\u00e9s contre lui.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ensemble sur la feuille est \u00e9clat\u00e9, \u00e0 l\u2019image d\u2019un r\u00eave, fruit d\u2019une pens\u00e9e profuse, riche et d\u00e9sordonn\u00e9e. Il se d\u00e9gage comme une folie de l\u2019intense pouvoir \u00e9vocateur du trait. Heureusement qu\u2019ils sont l\u00e0, avec nous, les dessins. Gr\u00e2ce aux images criantes, Louis m\u2019\u00e9pargne les hurlements de sa terreur. La feuille se tient entre nous deux, elle relie et s\u00e9pare. Elle campe le paysage. Et j\u2019ai les yeux qui \u00e9coutent. Sans mot dire. La d\u00e9licatesse du silence fait l\u2019affaire, pour envelopper ses trucs gore. La moindre remarque semblerait risqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois que Louis se sent admis, lui et son imaginaire f\u00e9roce, le face-\u00e0-face relaie les dessins. La question devient autrement plus v\u00e9h\u00e9mente.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me faut affronter le gar\u00e7on furieux et bouscul\u00e9. Celui qui refuse de laisser sa trottinette en salle d\u2019attente et la balance en figures tournoyantes durant les s\u00e9ances. Au coup de force autoritaire dont je risque de sortir d\u00e9faite, je pr\u00e9f\u00e8re le paradoxe&nbsp;: appr\u00e9cier l\u2019exploit technique et consid\u00e9rer avec quelque s\u00e9rieux les acrobaties. Il se prend au jeu et transforme la provocation agit\u00e9e en recherche assidue de progr\u00e8s sur roulettes. Je le per\u00e7ois comme un signe favorable. \u00c7a sent la sublimation, me dis-je avec d\u00e9rision.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019accepte d\u2019admirer les performances de \u00ab&nbsp;<em>trott freestyle<\/em>&nbsp;\u00bb en n\u00e9gociant que les \u00ab&nbsp;d\u00e9rapages&nbsp;\u00bb n\u2019occupent pas \u00e0 eux seuls la s\u00e9ance, jusqu\u2019\u00e0 pouvoir rel\u00e9guer le v\u00e9hicule contre le mur.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019accepte \u00e9galement de regarder quelques instants sur son mobile des s\u00e9quences plut\u00f4t \u00e9prouvantes&nbsp;: bandes-annonces de films d\u2019horreur ou vid\u00e9os assez rudes. Pour peu que nous puissions <em>d\u00e9briefer <\/em>ensemble nos impressions.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entends du dedans une petite voix marmonnant que peut-\u00eatre ce n\u2019est pas bien du tout, de me laisser faire de la sorte, de lui laisser sa trottinette, d\u2019accueillir le portable en s\u00e9ance, et de transiger sur le cadre analytique. Cependant, je ne vois pas comment imposer plus de contraintes \u00e0 ce gar\u00e7on r\u00e9tif \u00e0 l\u2019autorit\u00e9, sans m\u2019ab\u00eemer avec lui dans une bataille \u00e9chevel\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>De ce d\u00e9bat int\u00e9rieur, je conclus&nbsp;: tant pis. Je pr\u00e9f\u00e8re assumer ces am\u00e9nagements au prix d\u2019int\u00e9r\u00eats sup\u00e9rieurs&nbsp;: la croissance psychique et l\u2019extension de la pens\u00e9e. Ces enjeux me semblent pr\u00e9serv\u00e9s. Je m\u2019arrangerai du reste.<\/p>\n\n\n\n<p>Et m\u00eame s\u2019il s\u2019agit d\u2019images import\u00e9es du dehors de la s\u00e9ance, c\u2019est bien le fond de ses angoisses qui se refl\u00e8te en elles, et s\u2019il faut, je veux bien voir le fond avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui arrive de me rapporter des r\u00eaves, ou plut\u00f4t des cauchemars&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00eav\u00e9 que j\u2019allais faire le djihad. C\u2019est horrible de faire le djihad&nbsp;\u00bb. Nous sommes \u00e0 l\u2019\u00e9poque des attentats, Louis en est fortement perturb\u00e9. Et dans la confusion, comme pour le d\u00e9douaner, je m\u2019entends l\u2019appeler Charlie. Pas non plus \u00e0 l\u2019abri d\u2019un glissement anxieux, la psy. Nos interf\u00e9rences se poursuivent. Louis en tire b\u00e9n\u00e9fice, \u00e7a marche mieux \u00e0 la maison et \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Non sans mal.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>C\u2019est celui qui le dit qui y est <\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant me donne du fil \u00e0 retordre, tant il se m\u00e9fie et m\u2019accuse, moi, de ce qui le ronge, lui. Il vient, \u00e0 l\u2019heure du go\u00fbter, souvent affam\u00e9, et me nomme \u00ab&nbsp;la croqueuse de kebabs&nbsp;\u00bb. Je suis celle qui \u00ab&nbsp;prend les secrets des enfants pour devenir plus belle&nbsp;\u00bb, dit-il f\u00e2ch\u00e9. Louis fait de chaque s\u00e9ance un combat.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, tr\u00e8s en col\u00e8re, il d\u00e9cide de ne plus rien me confier&nbsp;: \u00ab&nbsp;depuis quand vous avez cette n\u00e9vrose d\u2019inventer des probl\u00e8mes aux enfants&nbsp;? Vous parlez de vos probl\u00e8mes et vous dites que c\u2019est les miens. Pour ne pas vous sentir effray\u00e9e, vous remettez toutes vos peurs sur moi&nbsp;\u00bb, explique-t-il, parodiant excellemment Freud dans sa d\u00e9finition de la projection.<\/p>\n\n\n\n<p>Il poursuit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vous \u00eates traumatis\u00e9e par mes dessins parce que vous avez eu un traumatisme dans votre enfance&nbsp;!&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Tu ferais un bon psy&nbsp;\u00bb, r\u00e9pondis-je, amus\u00e9e, en me r\u00e9jouissant secr\u00e8tement de cette d\u00e9licieuse auto-interpr\u00e9tation. L\u2019interpr\u00e9tation, Louis en a pris de la graine. Je suis ravie qu\u2019il s\u2019exerce \u00e0 faire le psy sur moi. Je suis ravie qu\u2019il se fasse ses petites th\u00e9ories sur l\u2019intrapsychique, qu\u2019importe s\u2019il lui pla\u00eet \u00e0 penser que c\u2019est moi la \u00ab&nbsp;flipp\u00e9e&nbsp;\u00bb, pas grave si pour l\u2019instant il m\u2019affuble de ses propres angoisses. Les tourments sont nomm\u00e9s, il se les entend dire. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. Cette erreur d\u2019attribution est malgr\u00e9 tout un grand progr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Vous devez plonger dans la mort pour voir votre vie d\u00e9filer&nbsp;\u00bb, ajoute-t-il. Je ne rejette pas l\u2019injonction d\u2019envisager mon propre tr\u00e9pas et me contente de souligner \u00e0 quel point les r\u00e9cits d\u2019exp\u00e9riences de mort imminente sont troublants. Je ne croyais pas si bien dire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque temps apr\u00e8s, je dois pr\u00e9venir les parents de mon jeune patient d\u2019une absence prochaine exceptionnelle et leur r\u00e9dige un petit mot dans une enveloppe \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019attention des parents de Louis&nbsp;\u00bb que je remets au jeune homme. Celui-ci se saisit du courrier et \u00e9crit dessus quelque chose qu\u2019il cache soigneusement. Je demande \u00e0 le voir, en vain, et n\u2019insiste plus en remarquant le visage g\u00ean\u00e9 du gar\u00e7on qui froisse nerveusement l\u2019enveloppe. Je me contente de r\u00e9\u00e9crire un autre mot, disant \u00e0 Louis que je lirais quand m\u00eame la premi\u00e8re enveloppe apr\u00e8s sa s\u00e9ance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Madame Corcos est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, elle ne pourra plus venir&nbsp;\u00bb, avait \u00e9crit Louis, apr\u00e8s avoir ray\u00e9 mes mots sur l\u2019enveloppe. J\u2019en sursaute. C\u2019est en moi qu\u2019alors, se m\u00ealent effroi, rire et fureur.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019il me veuille morte, \u00e0 ce point, fait d\u2019abord surgir un moment de scandale dans mon esprit. Ma suppos\u00e9e neutralit\u00e9 bienveillante vole en \u00e9clats. Outr\u00e9e, je perds quelques instants la n\u00e9cessaire distance, et mon moi professionnel vacille. Un cri m\u2019\u00e9chappe comme un \u00e9clair de refus. Refus effray\u00e9 du transfert.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019oublie que je ne suis qu\u2019une ombre. La marionnette de son angoisse de mort.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Cela ne dure que le temps d&rsquo;une surprise<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Une fois le choc pass\u00e9, je d\u00e9laisse l\u2019image de ma propre s\u00e9pulture et j\u2019appr\u00e9cie la force de l\u2019\u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa terreur, le d\u00e9cor fun\u00e9raire de son monde interne, Louis me les a livr\u00e9s. Il a craint pour ma vie, comme pour la sienne. Je lui sais presque gr\u00e9 de la plaisanterie, comme une marque de confiance, quelque chose de terriblement secret, dont il me d\u00e9voile l\u2019intensit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e de ma mort devient une intime confidence&nbsp;: j\u2019en con\u00e7ois une compr\u00e9hension \u00e9motionnelle aigu\u00eb de l\u2019angoisse de mon patient. Je ne l\u2019imagine plus, je la traverse. La moindre de mes absences devient mortelle.<\/p>\n\n\n\n<p>La phrase \u00e9crite donne un relief in\u00e9dit \u00e0 l\u2019horreur contre laquelle le gar\u00e7on se d\u00e9bat. J\u2019en t\u00e2te toute la violence.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je go\u00fbte aussi l\u2019humour noir de mon patient, son irr\u00e9v\u00e9rence, \u00e9tonnamment dr\u00f4le. Transformer sa terreur en un \u00e9norme gag, je trouve \u00e7a m\u00e9ritant. Faire de sa douleur un jeu, surligner l\u2019angoisse ultime, comme \u00e7a, en passant, sur une enveloppe qu\u2019on jette, malgr\u00e9 le mal de chien qui l\u2019habite, voil\u00e0 qui est fort. Il parvient, en une ligne, \u00e0 changer les pleurs en rire, et se moquer du tragique, insolemment.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants se plaignent peu, ils ont le talent d\u2019exprimer leur malheur avec fantaisie, po\u00e9sie, ou d\u00e9rision.<br>Louis avait r\u00e9ussi \u00e0 inventer une folle blague en lieu et place de l\u2019angoisse taraudante. J\u2019\u00e9prouvais le plus grand respect pour mon patient.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s trois ans et demi de th\u00e9rapie, le gar\u00e7on furieux s\u2019\u00e9tait pacifi\u00e9, et il a pu conclure ainsi&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Si mon Moi de maintenant et mon Moi d\u2019avant se rencontraient, on n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 potes.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30941?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Faire avec l&rsquo;angoisse \u00ab&nbsp;Tout le monde me juge pour mon comportement parce que je suis nul \u00e0 l\u2019\u00e9cole et que je pense \u00e0 des trucs gore. Ici, personne&nbsp; me juge&nbsp;\u00bb. Ce sont les propos de Louis, d\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[2536],"thematique":[2583,2505,217],"auteur":[1867],"dossier":[],"mode":[60],"revue":[2725],"type_article":[451],"check":[],"class_list":["post-30941","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-paroles-de-clinicien","thematique-adolescence","thematique-dispositif","thematique-psychotherapie","auteur-marylin-corcos","mode-payant","revue-2725","type_article-articles"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30941","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=30941"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30941\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":31345,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30941\/revisions\/31345"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=30941"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=30941"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=30941"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=30941"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=30941"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=30941"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=30941"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=30941"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=30941"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}