{"id":30524,"date":"2023-06-14T11:26:23","date_gmt":"2023-06-14T09:26:23","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=30524"},"modified":"2023-06-15T09:14:31","modified_gmt":"2023-06-15T07:14:31","slug":"sur-ladamant%ef%bf%bc","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/sur-ladamant%ef%bf%bc\/","title":{"rendered":"Sur L&rsquo;Adamant"},"content":{"rendered":"\n<p>Nicolas Philibert nous avait d\u00e9j\u00e0 conquis avec ses films pr\u00e9c\u00e9dents. Que ce soit avec <em>La moindre des choses<\/em> (1997) retra\u00e7ant la vie quotidienne de la c\u00e9l\u00e8bre clinique de la Borde fond\u00e9e par Jean Oury, <em>\u00catre et avoir<\/em> (2002) racontant une ann\u00e9e scolaire dans une classe unique dans la campagne profonde de Clermont-Ferrand, ou encore <em>La maison de la radio<\/em> (2013) en mettant des images sur de nombreuses voix connues et reconnues, il a toujours su nous captiver par son style et sa pr\u00e9sence aupr\u00e8s de ceux qu\u2019il filme avec autant de tact que d\u2019intelligence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son dernier documentaire, couronn\u00e9 d\u2019un Ours d\u2019or \u00e0 Berlin cette ann\u00e9e, il nous fait d\u00e9couvrir un lieu magique de la psychiatrie parisienne, la p\u00e9niche du p\u00f4le Paris centre-Charenton, qui porte ce nom \u00e9nigmatique, l\u2019<em>Adamant<\/em>, signifiant le c\u0153ur du diamant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019histoire de la rencontre entre un cin\u00e9aste, sa petite \u00e9quipe et des patients malades mentaux qui viennent chaque jour ou presque sur ce bateau amarr\u00e9 \u00e0 un quai de la Seine, anim\u00e9 par des soignants qui les accueillent de fa\u00e7on tout humaine, se d\u00e9marquant ainsi du d\u00e9labrement et de la d\u00e9shumanisation de la psychiatrie contemporaine. Cette \u00e9quipe y pratique une psychoth\u00e9rapie institutionnelle, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans <em>La moindre des choses,<\/em> en appui sur une vie quotidienne partag\u00e9e autour de repas, de caf\u00e9s, de cigarettes, d\u2019activit\u00e9s culturelles diverses (cin\u00e9ma, peinture, dessin, po\u00e9sie, journal, ballades, gestion du bar\u2026) et de nombreux espaces interstitiels impr\u00e9vus facilitant les rencontres inopin\u00e9es et f\u00e9condes. On croise dans ce film \u00e9mouvant de nombreux visages, souvent ravag\u00e9s par les angoisses archa\u00efques, pas celles du n\u00e9vros\u00e9 occidental poids moyen, mais celles qui \u00e9voquent l\u2019enfer du monde int\u00e9rieur de personnes gravement troubl\u00e9es. Ces visages montrent que, contrairement \u00e0 ce qui se dit pour masquer la r\u00e9alit\u00e9 de la maladie mentale, les angoisses travers\u00e9es sont les signes d\u2019une urgence vitale quotidienne pour chacun d\u2019eux, et nous assistons avec reconnaissance au miracle de leur r\u00e9solution partielle dans l\u2019\u00e9change entre eux et avec ceux qu\u2019ils c\u00f4toient dans la p\u00e9niche, aussi bien les soignants que les autres patients. Leur regard p\u00e9n\u00e9trant est celui d\u2019\u00eatres fragiles qui voient la mort psychique en face et d\u00e9cident de ne pas la suivre. Un des patients d\u00e9crit par le menu son d\u00e9lire pers\u00e9cutif terrible qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 se f\u00e2cher avec tout le monde, y compris avec la part de lui-m\u00eame qui le retient de se jeter dans la Seine, \u00e0 l\u2019image de l\u2019h\u00e9ro\u00efne de l\u2019<em>Atalante <\/em>de Jean Vigo, et il souligne avec vigueur l\u2019importance de ses m\u00e9dicaments qui lui permettent, dit-il, la communication avec autrui. C\u2019est le m\u00eame qui ouvre le film avec une interpr\u00e9tation poignante d\u2019un rock de T\u00e9l\u00e9phone, groupe pour lequel il \u00e9prouve une passion folle\u2026 Un autre patient s\u2019installe au piano et interpr\u00e8te une chanson qu\u2019il a \u00e9crite avec un talent qui le m\u00e8ne aux confins de L\u00e9o Ferr\u00e9. Fr\u00e9d\u00e9ric, qui poss\u00e8de une culture \u00e9poustouflante, soigne son d\u00e9lire ancien en c\u00f4toyant avec gr\u00e2ce Vincent Van Gogh, son fr\u00e8re, Jim Morrisson et Pamela Courson, et bien d\u2019autres encore.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous partageons avec eux ce que l\u2019effet psychoth\u00e9rapique peut produire lorsqu\u2019il se construit dans les rencontres multiples et non programm\u00e9es, \u00e0 partir des comp\u00e9tences que ces patients trouvent en eux au contact des autres, et qu\u2019ils arrivent \u00e0 faire fructifier \u00e0 force de pr\u00e9textes divers tels que les nombreuses r\u00e9unions de pr\u00e9paration d\u2019un anniversaire des dix ans du club cin\u00e9ma, la gestion du bar de l\u2019<em>Adamant<\/em>,&nbsp; la fabrication de confitures, les discussions sur l\u2019organisation de la journ\u00e9e, bref, tout ce que la psychoth\u00e9rapie institutionnelle a invent\u00e9 \u00e0 partir d\u2019une relecture du concept freudien de transfert \u00e0 l\u2019aune des psychopathologies psychotiques, \u00e0 savoir la n\u00e9cessit\u00e9 de disposer d\u2019institutions. En effet, la psychiatrie, notamment pour les personnes les plus en difficult\u00e9, ne peut se r\u00e9duire \u00e0 l\u2019exercice du psychanalyste en cabinet ni \u00e0 celle du psychiatre biologiste avec ses protocoles pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9s, attendant des seules neurosciences le grand soir de la d\u00e9couverte du g\u00e8ne de l\u2019autisme et de la schizophr\u00e9nie, ou&nbsp;encore \u00e0 celle du r\u00e9habilitateur psychosocial avec ses vis\u00e9es r\u00e9\u00e9ducatives et normalisantes, s\u00e9duit par les mirages de l\u2019\u00e9ducation th\u00e9rapeutique. Non, elle a besoin d\u2019institutions vivantes, accueillantes et souples, qui n\u2019ont pas d\u2019<em>a priori<\/em> sur les personnes gravement touch\u00e9s par la d\u00e9sh\u00e9rence psychopathologique, mais qui acceptent de traverser les \u00e9preuves de la vie quotidienne avec elles, et pensent les soins <em>a posteriori<\/em>, \u00e0 la lumi\u00e8re des exp\u00e9riences v\u00e9cues ensemble, de leurs impasses et de leurs ouvertures, de leurs apories et de leurs avanc\u00e9es notables.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes l\u00e0 tr\u00e8s loin de tous ceux qui, parmi nos d\u00e9cideurs, pensent qu\u2019il faut contraindre la psychiatrie \u00e0 suivre des r\u00e8gles d\u2019asepsie, certes pertinentes en chirurgie, mais nuisibles d\u00e8s lors qu\u2019il s\u2019agit de restaurer les relations avec autrui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes l\u00e0 tr\u00e8s loin de l\u2019importation dans le domaine des soins d\u2019un management pr\u00e9vu initialement pour l\u2019industrie alors qu\u2019il s\u2019agit essentiellement du fonctionnement des \u00e9quipes au contact de la souffrance humaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes l\u00e0 tr\u00e8s loin d\u2019une hi\u00e9rarchie bas\u00e9e sur les statuts professionnels quand il s\u2019agit au contraire de faciliter les \u00e9mergences permises par une ambiance phorique, au plus pr\u00e8s des vuln\u00e9rabilit\u00e9s et des potentialit\u00e9s de chacun.<\/p>\n\n\n\n<p>Les responsables de l\u2019Adamant ont compris qu\u2019il fallait un lieu insolite, esth\u00e9tique et chaleureux pour y exercer une psychiatrie digne de ce nom. Et plut\u00f4t que de suivre aveugl\u00e9ment les recommandations d\u2019une pr\u00e9tendue haute autorit\u00e9 en psychiatrie, ils ont accept\u00e9 l\u2019id\u00e9e que les soignants se laissent guider par leurs intuitions dans un accompagnement authentique de chaque patient et ont tout mis en \u0153uvre pour en favoriser l\u2019augure. Il arrive trop rarement que les tenants du pouvoir comprennent qu\u2019ils ne sont pas l\u00e0 pour imposer un fonctionnement jug\u00e9 ad\u00e9quat \u00e0 leurs yeux de non sp\u00e9cialistes, mais bien plut\u00f4t pour donner les moyens aux artisans que nous sommes r\u00e9solument, d\u2019accomplir ce pour quoi ils travaillent dans ce domaine si complexe, et de redonner du sens \u00e0 des professions sinistr\u00e9es. Et les r\u00e9sultats ne sont pas pures supputations, ils sont l\u00e0, sous nos yeux, en plein Paris, \u00e0 deux pas des minist\u00e8res de la Sant\u00e9 et de Bercy, qui continuent de nous imposer une politique de la psychiatrie qui a perdu l\u2019essence m\u00eame de sa raison d\u2019\u00eatre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le documentaire de Nicolas Philibert est, de ce point de vue, un outil essentiel pour rappeler comment et pourquoi les psychiatres et leurs \u00e9quipes avaient invent\u00e9 la psychiatrie de secteur comme condition de possibilit\u00e9 d\u2019exercer une psychiatrie publique digne de ce nom et la psychoth\u00e9rapie institutionnelle comme discours de la m\u00e9thode des soins psychiques. Il ne s\u2019agit pas d\u2019opposer les d\u00e9couvertes de la g\u00e9n\u00e9tique et des neurosciences \u00e0 celles de la psychopathologie transf\u00e9rentielle, mais tout simplement de les articuler pour en tirer les avantages attendus et les mettre au service des patients, notamment des plus gravement atteints. L\u2019Adamant nous d\u00e9montre qu\u2019il existe encore de tels lieux. Sachons en faire fructifier la praxis et revenir \u00e0 une psychiatrie humaine dans tous les services o\u00f9 elle risque de dispara\u00eetre avec perte et fracas, malgr\u00e9 les discours l\u00e9nifiants de nos d\u00e9cideurs. Merci \u00e0 Nicolas Philibert et \u00e0 son \u00e9quipe de nous d\u00e9livrer avec sagesse et s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 un message d\u2019espoir \u00e0 un moment o\u00f9 les patients en ont particuli\u00e8rement besoin. L\u2019Adamant est bien d\u00e9cid\u00e9ment le c\u0153ur du diamant.&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30524?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nicolas Philibert nous avait d\u00e9j\u00e0 conquis avec ses films pr\u00e9c\u00e9dents. 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