{"id":30512,"date":"2023-06-14T11:23:49","date_gmt":"2023-06-14T09:23:49","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=30512"},"modified":"2023-06-14T11:23:55","modified_gmt":"2023-06-14T09:23:55","slug":"un-psychodrame-en-cinq-seances-le-psychodrame-dinvestigation-et-de-mobilisation","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/un-psychodrame-en-cinq-seances-le-psychodrame-dinvestigation-et-de-mobilisation\/","title":{"rendered":"Un psychodrame en cinq s\u00e9ances\u00a0. Le psychodrame d\u2019investigation et de mobilisation"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019objet de cet article est de pr\u00e9senter une variation institutionnelle d\u2019un dispositif de psychodrame. Ce psychodrame s\u2019inscrit dans le fonctionnement du service d\u2019hospitalisation \u00e0 temps plein du d\u00e9partement de Psychiatrie de l\u2019adolescent et du jeune adulte de l\u2019Institut Mutualiste Montsouris. Nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;Psychodrame d\u2019Investigation et de Mobilisation (PIM)&nbsp;\u00bb, il s\u2019agit d\u2019un dispositif singulier, tant par le nombre r\u00e9duit de ses s\u00e9ances, que par son inscription singuli\u00e8re dans un fonctionnement institutionnel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le dispositif<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le psychodrame est propos\u00e9 traditionnellement comme une modalit\u00e9 de th\u00e9rapie. Clairement adoss\u00e9 \u00e0 la psychanalyse, le PIM, compos\u00e9 seulement de cinq s\u00e9ances, pourrait surprendre en \u00e9voquant plut\u00f4t une th\u00e9rapie br\u00e8ve. Ce dispositif est en fait indissociable du cadre hospitalier dans lequel il s\u2019inscrit. Les patients auxquels il s\u2019adresse s\u00e9journent dans le service sur une dur\u00e9e assez longue qui se compte souvent en mois. Il s\u2019agit d\u2019accompagner des troubles graves \u00e0 l\u2019adolescence comme l\u2019anorexie mentale, les d\u00e9pressions m\u00e9lancoliformes, les troubles limites ou les risques d\u2019entr\u00e9e dans la psychose. C\u2019est dans le cadre de cette temporalit\u00e9 particuli\u00e8re que les indications de PIM peuvent \u00eatre pos\u00e9es. Le dispositif comprend un meneur de jeu et trois co-th\u00e9rapeutes, appartenant au d\u00e9partement, mais ext\u00e9rieurs \u00e0 l\u2019unit\u00e9 d\u2019hospitalisation. Ils ne connaissent pas le patient. Celui-ci est accompagn\u00e9 durant les cinq s\u00e9ances par l\u2019un de ses infirmiers ou psychiatres. Il y a aussi un secr\u00e9taire (le plus souvent un stagiaire psychologue) qui prend en note la s\u00e9ance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces notes sont confidentielles, elles ne figurent dans aucun dossier et servent le groupe de psychodramatistes dans ses r\u00e9flexions et son \u00e9laboration. Elles sont aussi une trame utile \u00e0 la restitution, organis\u00e9e aupr\u00e8s l\u2019\u00e9quipe r\u00e9f\u00e9rente, \u00e0 l\u2019issue des cinq s\u00e9ances.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019investigation&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le jeu est un ressort essentiel de la construction psychique et bien s\u00fbr de la psychoth\u00e9rapie. Le jeu est une exploration. L\u2019invisible y devient plus visible, des mouvements inconscients y prennent une forme. Des fantasmes, des fantaisies, des r\u00eaves s\u2019y d\u00e9ploient. Le jeu permet de percevoir des aspects nouveaux et in\u00e9dits qui peuvent aider dans la perception de ce qui anime un patient et qui peuvent \u00e9clairer sous un angle diff\u00e9rent la compr\u00e9hension clinique de ses difficult\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce sens, le PIM, qui fait l\u2019objet d\u2019une restitution synth\u00e9tique aux \u00e9quipes soignantes, se trouve concourir \u00e0 la compr\u00e9hension clinique du patient qui s\u2019est pr\u00eat\u00e9 \u00e0 l\u2019exercice. Mais surtout et bien davantage, l\u2019investigation est ici \u00e0 entendre comme un champ d\u2019exploration pour le patient et par le patient. Le PIM lui donne la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9prouver un mode relationnel aux th\u00e9rapeutes qui lui est nouveau et in\u00e9dit. \u00c0 mi-chemin entre l\u2019entretien et la m\u00e9diation culturelle (qui pourrait ici, par le jeu, s\u2019apparenter \u00e0 du th\u00e9\u00e2tre), \u00e0 mi-chemin entre la parole qui pr\u00e9vaut lors des entretiens, et les autres canaux d\u2019expression plus sensoriels qui pr\u00e9valent dans toutes les m\u00e9diations artistiques, culturelles, esth\u00e9tiques ou sportives qui lui sont propos\u00e9es dans l\u2019institution.<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps de l\u2019hospitalisation n\u2019est pas le temps de la th\u00e9rapie stricto sensu. Or pour beaucoup de patients, notre intuition toujours \u00e0 v\u00e9rifier est que le psychodrame pourrait constituer pour eux une modalit\u00e9 du soin int\u00e9ressante pour la suite de la prise en charge en psychoth\u00e9rapie. Cinq s\u00e9ances constituent la possibilit\u00e9 de tester un dispositif. Il n\u2019est pas rare qu\u2019\u00e0 l\u2019issue de ces cinq s\u00e9ances, la demande de psychodrame au long cours \u00e9merge pour le patient. Souvent en fin d\u2019hospitalisation ou en relais de celle-ci.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019engagement dans une th\u00e9rapie a quelque chose qui peut paraitre angoissant pour certains adolescents\u2026 un engagement sans fin. La proposition d\u2019essai d\u2019un dispositif sur cinq s\u00e9ances rassure nombre d\u2019entre eux. Certains se feront un malin plaisir de nous en signifier le d\u00e9compte \u00e0 chaque s\u00e9ance, comme pour nous rappeler la date prochaine de leur lib\u00e9ration. La dimension du lien, le risque d\u2019emprise ou la peur de l\u2019abandon nous semblent consubstantiels de la probl\u00e9matique pubertaire. Ainsi ce cadre d\u00e9fini \u00e0 l\u2019avance dans sa dur\u00e9e, favorise-t-il la possibilit\u00e9 d\u2019une investigation sans trop de danger. Il permet aussi de vivre une exp\u00e9rience de fin, de s\u00e9paration.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au PIM, il s\u2019agit de jouer et, adoss\u00e9e \u00e0 la pr\u00e9sence et au mouvement des corps, la parole s\u2019y d\u00e9ploie d\u2019une mani\u00e8re in\u00e9dite. Le patient y joue pour explorer autrement qu\u2019en entretien, autrement qu\u2019en atelier, quelque chose de lui et de ses mouvements internes. Il peut aussi, par le d\u00e9tour de l\u2019imaginaire et de la fiction, explorer diff\u00e9remment le rapport \u00e0 l\u2019autre. Qu\u2019il y mette en jeu des personnages r\u00e9els ou fictifs, des soignants de son quotidien hospitalier, d\u2019autres patients, des membres de sa famille, des amis\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ce r\u00e9am\u00e9nagement possible du lien se joue d\u2019abord dans le cadre m\u00eame du PIM. Les trois adultes-acteurs de ce dispositif, trois adultes qui \u00ab&nbsp;peuvent tout jouer&nbsp;\u00bb, se trouvent \u00e0 la disposition du patient, metteur en sc\u00e8ne de ce qui va se produire. Ils seront le temps de la s\u00e9ance des objets mall\u00e9ables, \u00e0 l\u2019instar de ces jouets \u00e0 disposition des enfants dans les th\u00e9rapies psychanalytiques. Il dispose de cette boite de jeux rien qu\u2019\u00e0 lui avec ses jouets-th\u00e9rapeutes, qu\u2019il retrouve \u00e0 chaque s\u00e9ance, et avec lesquels il va inventer toutes les histoires qui lui viendront. Parfois r\u00e9p\u00e9tition des m\u00eames sc\u00e9narios, parfois nouvelles histoires toujours diff\u00e9rentes, le plus souvent \u00e9volution de la m\u00eame histoire qui s\u2019\u00e9toffe de nouveaux rebondissements au cours des cinq s\u00e9ances avec des personnages qu\u2019il retrouve et de nouveaux qu\u2019il invente.<\/p>\n\n\n\n<p>Occasionnellement, de fa\u00e7on \u00ab&nbsp;m\u00e9ta&nbsp;\u00bb, le jeu peut figurer l\u2019impossibilit\u00e9 de se pr\u00eater au jeu. Que lui veut-on&nbsp;? \u00ab&nbsp;Je n\u2019ai pas d\u2019id\u00e9e&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;rien ne me vient&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je ne voulais pas venir&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;\u00e0 quoi \u00e7a sert d\u2019\u00eatre l\u00e0&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je n\u2019aime pas jouer&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;c\u2019est ridicule, je ne vois pas \u00e0 quoi \u00e7a peut servir&nbsp;\u00bb. Les apparentes impasses, tous les refus de jeu ou de penser, se jouent et se d\u00e9jouent. Il y a toujours pour le patient quelque chose \u00e0 penser dans l\u2019ici et maintenant de ce qu\u2019il \u00e9prouve. F\u00fbt-ce dans la r\u00e9sistance ou la tentation d\u2019une mise en \u00e9chec d\u2019un dispositif. Probable \u00e9cho aux forces qui le contraignent et l\u2019immobilisent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus souvent cependant, la proposition de jeu va le mettre au contact de mouvements inconscients et pulsionnels. \u00c0 la question \u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce qu\u2019on joue&nbsp;?&nbsp;\u00bb, r\u00e8gle \u00e9quivalente&nbsp;du \u00ab&nbsp;dites ce qui vous vient&nbsp;\u00bb de la s\u00e9ance analytique, le patient se plonge et plonge la petite \u00e9quipe de psychodrame dans la spontan\u00e9it\u00e9 de ses pens\u00e9es. Il fr\u00e9quente, avec les th\u00e9rapeutes, ce monde interne si \u00e9nigmatique et parfois si effrayant pour lui, mais que le voile protecteur de la fiction lui permet d\u2019approcher.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le point de d\u00e9part est toujours singulier. Parfois en apparence, point de d\u00e9part factuel, une sensation ou une pens\u00e9e imm\u00e9diate&nbsp;: \u00ab&nbsp;je ne sais pas, j\u2019ai sommeil&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je repense \u00e0 la pes\u00e9e de ce matin&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;j\u2019ai revu mes parents&nbsp;\u00bb&nbsp;; d\u2019autre fois immersion dans le jeu relationnel et les souvenirs&nbsp;: \u00ab&nbsp;un repas en famille&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;un groupe d\u2019amis dont je suis exclue, une rivale en classe&nbsp;\u00bb&nbsp;; ou encore cr\u00e9ation d\u2019un r\u00e9cit fictionnel&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019ai fait un dr\u00f4le de r\u00eave&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Un professeur tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8re&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;j\u2019imagine que je partirai seul, en voyage dans un pays inconnu et \u00e7a serait le jour du d\u00e9part, mes parents sont venus me dire au revoir, mais je ne les vois plus, ils ne sont plus sur le quai&nbsp;\u00bb. Quelle que soit l\u2019amorce, un jeu va se produire, se d\u00e9rouler, se d\u00e9ployer, aliment\u00e9 par la cr\u00e9ativit\u00e9 du patient, du meneur de jeu et des th\u00e9rapeutes dans une co-cr\u00e9ation sur l\u2019instant, que personne ne peut pr\u00e9voir ou deviner \u00e0 l\u2019avance et qui jaillit comme un r\u00eave commun. On devient une partie du r\u00eave, \u00e0 la fois un \u00e9l\u00e9ment du r\u00eave, mais aussi son co-auteur et son co-spectateur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019image de la fronti\u00e8re du moi et du non-moi de l\u2019espace transitionnel, le patient est amen\u00e9 \u00e0 trouver-cr\u00e9er quelque chose qui part de lui, mais se trouve nourrit aussi de la mall\u00e9abilit\u00e9 des co-th\u00e9rapeutes, des supports de figuration qu\u2019ils repr\u00e9sentent et qui, \u00e0 leur tour, s\u2019animent, parlent, r\u00e9pondent, cr\u00e9ent\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Les sc\u00e8nes sont donc jou\u00e9es autant que regard\u00e9es par le patient, v\u00e9cues autant que per\u00e7ues depuis la place qu\u2019il occupe dans le jeu. Et comme accueilli et retenu dans un espace virtuel contenant, lointain \u00e9quivalent de la pr\u00e9sence aimant\u00e9e du public au th\u00e9\u00e2tre, le jeu se trouve soutenu par un regard ext\u00e9rieur. Il y a le regard du meneur de jeu, celui des acteurs non choisis par le patient pour la sc\u00e8ne (et qui donc deviennent spectateurs le temps o\u00f9 ils ne jouent pas), celui du secr\u00e9taire de s\u00e9ance. Il y a aussi le regard et l\u2019\u00e9coute de l\u2019infirmier r\u00e9f\u00e9rent ou du psychiatre qui accompagne le patient et qui assiste silencieux \u00e0 la s\u00e9ance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dernier \u00ab&nbsp;spectateur&nbsp;\u00bb joue un r\u00f4le singulier. Il est un lien incarn\u00e9 entre le dedans (le psychodrame) et le dehors (espace d\u2019hospitalisation) dans ce voyage que le patient est invit\u00e9 \u00e0 explorer, dans cette mise en mouvement singuli\u00e8re qui lui est propos\u00e9e. Ce spectateur connait mieux le patient que l\u2019\u00e9quipe de psychodrame qui le d\u00e9couvre. Il est un lien entre un espace plus intime, auquel il aura davantage acc\u00e8s, et un espace partag\u00e9 sur l\u2019instant des repr\u00e9sentations mobilis\u00e9es ou choisies par le patient. Souvent une complicit\u00e9 s\u2019instaure entre le patient d\u00e9couvrant le dispositif et ce t\u00e9moin silencieux bien mieux connu de lui. D\u2019ailleurs, en le raccompagnant dans le service, cet infirmier ou ce psychiatre, recueille les premi\u00e8res impressions, \u00ab&nbsp;c\u2019est chelou&nbsp;!&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;c\u2019\u00e9tait fort&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;je n\u2019imaginais pas que j\u2019allais parler de \u00e7a&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La mobilisation<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>En termes d\u2019indication, le PIM est tr\u00e8s souvent propos\u00e9 en cours d\u2019hospitalisation, \u00e0 des patients qui ressentent ou font \u00e9prouver aux \u00e9quipes soignantes, un sentiment de trop grande lin\u00e9arit\u00e9, une impression de stagnation. Le PIM est alors une invitation \u00e0 redynamiser, du fait de l\u2019angle singulier qu\u2019il propose, le processus de soin. Fr\u00e9quemment, on per\u00e7oit un avant et un apr\u00e8s. La teneur des entretiens m\u00e9dicaux s\u2019est enrichie d\u2019une exp\u00e9rience institutionnelle in\u00e9dite.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent les parents, en marge de l\u2019hospitalisation de leur enfant, par exemple lorsqu\u2019ils participent aux diff\u00e9rents groupes de parole qui leur sont propos\u00e9s, nous questionnent sur la notion de th\u00e9rapie. Leur enfant fait-il une th\u00e9rapie avec nous&nbsp;? A-t-on seulement pens\u00e9 \u00e0 lui proposer une th\u00e9rapie&nbsp;? Est-ce qu\u2019il y a des th\u00e9rapies de pr\u00e9vues&nbsp;? Pour nombre d\u2019entre eux, la th\u00e9rapie se con\u00e7oit comme un espace de parole avec un psychologue ou un psychiatre. Il est plus difficile de se repr\u00e9senter ce qui soigne dans le cadre \u00e9largi d\u2019une hospitalisation. Or c\u2019est l\u2019ensemble du processus qui se d\u00e9ploie entre le patient et le tissu institutionnel qui cette fois peut \u00eatre qualifi\u00e9 de th\u00e9rapeutique. Le PIM, bien que dispositif de th\u00e9rapie, est donc ici \u00e0 percevoir, davantage comme un rouage de la th\u00e9rapie institutionnelle qu\u2019un espace de soin en soi, qui serait autonome et isol\u00e9 du reste de l\u2019ensemble du dispositif soignant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, les pens\u00e9es de ces patients, sur le mod\u00e8le de la grande d\u00e9pression ou de la m\u00e9lancolie, sont soumises \u00e0 d\u2019intenses fixations comme une p\u00e9joration de l\u2019avenir, un d\u00e9go\u00fbt de soi, une d\u00e9valorisation abyssale, une focalisation permanente sur la nourriture ou le poids\u2026 Toutes les pens\u00e9es qui paraissent alors s\u2019en \u00e9loigner sont r\u00e9prouv\u00e9es ou leur semblent d\u00e9risoires. Ainsi, sur un mod\u00e8le de neutralit\u00e9 absolue, et si on laissait libre cours aux chaines associatives de ces jeunes patients lors des entretiens psychiatriques, il y a de fortes chances que les sujets ne s\u2019\u00e9cartent que rarement de ces fixations morbides. Certains patients souffrant d\u2019anorexie pouvant par exemple interroger \u00e0 l\u2019infini le contrat de poids qui leur a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9, entrer dans des n\u00e9gociations interminables pour en changer l\u2019un des aspects, en infl\u00e9chir une borne. Ils pourraient souvent reproduire en boucle le m\u00eame entretien, la m\u00eame n\u00e9gociation, tant l\u2019ensemble de leur pens\u00e9e est envahie par le sujet qui semble receler l\u2019alpha et l\u2019om\u00e9ga de leur mal-\u00eatre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il va donc s\u2019agir d\u2019introduire une possibilit\u00e9 de penser les choses autrement. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 le cas lors des entretiens psychiatriques bien s\u00fbr, mais l\u2019espace temporaire du psychodrame peut y concourir plus facilement avec ses instruments sp\u00e9cifiques du jeu et de la figuration. Il concourt \u00e0 amener le patient \u00e0 redonner complexit\u00e9 et profondeur \u00e0 la situation massive dans laquelle il est englu\u00e9. Se d\u00e9tourner un peu de l\u2019actuel, si pr\u00e9gnant, si douloureux soit-il, pour retrouver du contextuel et de l\u2019historique. Trouver ou retrouver la possibilit\u00e9 des mises en sens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi nombre de sc\u00e8nes propos\u00e9es au PIM vont se saisir d\u2019un th\u00e8me historique et d\u2019une possible mise en abime. Par exemple, telle m\u00e8re en conflit avec son enfant, voit appara\u00eetre sur la sc\u00e8ne du psychodrame et au cours du jeu, sa propre m\u00e8re, la grand-m\u00e8re maternelle, qui interroge l\u2019actuel de la relation m\u00e8re-fille&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est comme \u00e7a que je t\u2019ai \u00e9duqu\u00e9e&nbsp;?&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;on peut dire que tu \u00e9tais bien semblable \u00e0 son \u00e2ge&nbsp;! quand elle parle, je croirais t\u2019entendre&nbsp;\u00bb, ou encore \u00ab&nbsp;les reproches que tu es en train de faire \u00e0 ma petite fille, j\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est \u00e0 moi que tu devrais les adresser&nbsp;\u00bb, etc. Les patients peuvent aussi \u00eatre invit\u00e9s \u00e0 prendre les diff\u00e9rents r\u00f4les. Il n\u2019est pas rare que jouant un parent, un grand-parent, un m\u00e9decin ou un professeur, ils d\u00e9chainent une grande violence contre celui qui joue leur propre r\u00f4le. Comme si tous ces niveaux de tensions internes pouvaient se d\u00e9ployer hors d\u2019eux, dans une sc\u00e8ne fictive, virtuelle. Le temps d\u2019une sc\u00e8ne, le \u00ab&nbsp;en-soi&nbsp;\u00bb devient un \u00ab&nbsp;hors-de-soi&nbsp;\u00bb. Et le temps lui-m\u00eame se dote d\u2019une \u00e9trange plasticit\u00e9, l\u2019actuel y renoue avec l\u2019histoire et la possibilit\u00e9 de percevoir, par la r\u00e9p\u00e9tition ou par l\u2019agir, l\u2019interg\u00e9n\u00e9rationnel ou le&nbsp;transg\u00e9n\u00e9rationnel. Toutefois, la dimension contextuelle et historique, bien que souvent sourde et invisible, est plus facilement accessible \u00e0 notre raisonnement, \u00e0 sa possible mise en exergue. Mais il y a une autre dimension sur laquelle nous aimerions ici nous pencher, et qu&rsquo;on pourrait qualifier de \u00ab&nbsp;sensible&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Corps, mouvement et \u00e9motions<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La narration et tout le langage qui va se d\u00e9ployer au psychodrame, se font exclusivement avec une mise en jeu du corps, du mouvement, du visuel, exceptionnellement du toucher (une main sur l\u2019\u00e9paule\u2026). Le d\u00e9ploiement du r\u00e9cit, voire du sens, emprunte un chemin, tout \u00e0 la fois, imaginaire et incarn\u00e9. La pr\u00e9sence physique des th\u00e9rapeutes, le son et les inflexions de leur voix, leurs attitudes, l\u2019expression de leur visage, leurs mouvements ou leur immobilit\u00e9, soutiennent, accompagnent ou \u00e9ventuellement contredisent ce qui est parl\u00e9, exprim\u00e9 par les mots ou le r\u00f4le qu\u2019ils tiennent.<\/p>\n\n\n\n<p>La pr\u00e9sence mat\u00e9rielle et physique des acteurs plonge le patient dans un univers de perceptions sensibles, le contenu m\u00eame des repr\u00e9sentations propos\u00e9es, sur le mod\u00e8le du r\u00eave est plus proche de la chose que du mot, d\u2019un fragment de r\u00e9alit\u00e9 ou d\u2019image fantasm\u00e9e, que d\u2019une proposition imm\u00e9diatement formulable et mise en mots.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, lorsque certains patients proposent que l\u2019on joue leur sonde naso-gastrique, celle-ci devient proposition de jeu. Un acteur est d\u00e9sign\u00e9 par le patient pour la jouer. Il devient cet appendice qui nourrit, cette chose qui p\u00e9n\u00e8tre le corps, entre par le nez et plonge au-dedans. Parfois, la sc\u00e8ne se transforme et la sonde devient le biberon&nbsp;; le co-th\u00e9rapeute, initialement choisi pour jouer l\u2019infirmi\u00e8re, devient la m\u00e8re c\u00e2line et rassurante qui nourrit son enfant appendu \u00e0 la t\u00e9tine. Sc\u00e8ne quasi hallucinatoire o\u00f9 certains patients semblent s\u2019immobiliser dans une b\u00e9atitude et une \u00e9motion hors du temps. Ou bien l\u2019on joue le miroir, un miroir qui parle bien s\u00fbr, mais qui refl\u00e8te bien quelque chose. Comment se voit le patient&nbsp;? Que lui r\u00e9fl\u00e9chit son miroir&nbsp;? Le jeu des dysmorphophobies n\u2019est-il pas directement li\u00e9 \u00e0 une distorsion des perceptions&nbsp;? Le fantasme y d\u00e9voie le r\u00e9el, le r\u00e9el de la perception du dehors, modifi\u00e9 par une lecture interne et subjective&nbsp;: se voir \u00e9norme quand on est cachexique. Les propositions de jeu sont ici infinies. On consid\u00e8re au psychodrame que l\u2019on peut \u00ab&nbsp;tout jouer&nbsp;\u00bb. Un trou de serrure bien utile pour satisfaire la curiosit\u00e9 et n\u00e9gocier avec la chose interdite. Avoir un double de soi avec lequel on discute, figuration d\u2019un dialogue int\u00e9rieur et d\u2019une possible dualit\u00e9. Voire multiplicit\u00e9 des \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb. Voire introduction d\u2019un triple \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces propositions de jeu, dont nous venons de donner quelques exemples, peuvent s\u2019apparenter aux images et aux sensations du souvenir, de la fiction ou du r\u00eave. Seulement, elles ne sont pas contenues enti\u00e8rement dans le verbe et les mots qui les \u00e9noncent, comme en entretien. Elles apparaissent figur\u00e9es dans le jeu, le mouvement et l\u2019interaction. Cette qualit\u00e9 sensible les rend vivantes, visibles et accessibles aux patients qui peuvent en \u00eatre \u00ab&nbsp;touch\u00e9s&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;remu\u00e9s&nbsp;\u00bb. L\u2019indice pour nous que quelque chose des chaines associatives est en mouvement, parce que le sensible a \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9, r\u00e9side dans ce mot de certains patients au retour d\u2019une s\u00e9ance de psychodrame&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019\u00e9tait bizarre&nbsp;!&nbsp;\u00bb Nous gageons alors que quelque chose du nouveau et du diff\u00e9rent a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce PIM en cinq s\u00e9ances est un rouage de la th\u00e9rapie institutionnelle telle qu\u2019elle se pratique \u00e0 l\u2019Institut Mutualiste Montsouris. Il offre un cadre solide qui peut accueillir la cr\u00e9ativit\u00e9 du patient sur laquelle repose une dimension essentielle du soin. &nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30512?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019objet de cet article est de pr\u00e9senter une variation institutionnelle d\u2019un dispositif de psychodrame. 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