{"id":30489,"date":"2023-06-14T11:27:30","date_gmt":"2023-06-14T09:27:30","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=30489"},"modified":"2023-06-14T11:27:36","modified_gmt":"2023-06-14T09:27:36","slug":"lhumour-permet-la-dislocation-des-imagos","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lhumour-permet-la-dislocation-des-imagos\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0L&rsquo;humour permet la dislocation des imagos \u00a0\u00bb\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans cet entretien, Isaac Salem revient sur son parcours, ses influences et insiste sur les vertus de l&rsquo;humour pour approcher les rives de l&rsquo;inconscient.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Carnet Psy&nbsp;: Isaac Salem, vous \u00eates psychiatre et psychanalyste. Qu\u2019est-ce qui vous a amen\u00e9, d\u2019abord, \u00e0 faire ce m\u00e9tier&nbsp;?<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Comme j\u2019\u00e9tais bon en sciences, je me suis inscrit en Math sup&rsquo; avant de changer d\u2019avis pour m\u00e9decine. Je trouvais \u00e7a passionnant. J\u2019ai fait un stage dans un petit service de psychiatrie \u00e0 Beaujon o\u00f9 l\u2019on recevait des jeunes, surtout des jeunes femmes, qui venaient parce qu\u2019elles avaient fait des tentatives de suicide, ou parce qu\u2019elles \u00e9taient anorexiques. Pourquoi ces jeunes cherchaient-elles \u00e0 mettre fin \u00e0 leurs jours&nbsp;? Je me suis dit qu\u2019il y avait quelque chose \u00e0 creuser, une autre logique \u00e0 d\u00e9couvrir. J\u2019ai commenc\u00e9 une analyse \u00e0 ce moment-l\u00e0, et je me suis int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la psychiatrie, et j\u2019ai continu\u00e9 ma formation pour \u00eatre psychiatre et psychanalyste. Pour gagner ma vie, je travaillais deux jours par semaine comme m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste avec des patients ayant des pathologies graves. Pour moi, c\u2019est important qu\u2019un analyste puisse \u00eatre au contact du corps de ses patients, et puisse \u00eatre aussi au contact de la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai toujours pens\u00e9 que je serai un psychanalyste \u00ab&nbsp;g\u00e9n\u00e9raliste&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire qui travaille avec des b\u00e9b\u00e9s, des enfants, des adolescents et des adultes. J\u2019ai dirig\u00e9 un CMP o\u00f9 j\u2019ai fait aussi des th\u00e9rapies et du psychodrame avec des enfants et des adolescents. J\u2019ai ensuite travaill\u00e9 dans un h\u00f4pital de jour d\u2019adultes aupr\u00e8s de patients extr\u00eamement lourds, et l\u00e0 aussi, je pense que c\u2019est tr\u00e8s important que les psychologues puissent \u00eatre en contact avec des patients atteints de psychoses graves, pour qu\u2019ils puissent comprendre un peu ce qu\u2019est la folie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je trouve dommage que l\u2019on ait scind\u00e9 la psychiatrie g\u00e9n\u00e9rale au profit de super sp\u00e9cialit\u00e9s comme la p\u00e9dopsychiatrie ou la g\u00e9ronto-psychiatrie. Je suis p\u00e9dopsychiatre et psychiatre. C\u2019est important que tout le monde ait fait au moins un stage ou travaill\u00e9 avec des enfants. En 1975, je suis rentr\u00e9 \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris, o\u00f9 je suis maintenant formateur. C\u2019est un nouveau m\u00e9tier que je fais en transmettant \u00e0 de jeunes coll\u00e8gues ma pratique et mon exp\u00e9rience. Et c\u2019est aussi ce que j\u2019ai fait depuis pr\u00e8s de 40&nbsp;ans en formant des coll\u00e8gues au psychodrame \u00e0 l\u2019association ETAP (\u00c9tude et Traitement Analytique par le Psychodrame) que j\u2019ai fond\u00e9 avec Nadine Amar et G\u00e9rard Bayle, o\u00f9 les stagiaires participent comme acteurs \u00e0 un psychodrame individuel et \u00e0 un psychodrame individuel en groupe pendant 3&nbsp;ans.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Vous d\u00e9fendez le lien entre la psychanalyse et le corps, comment cela vous est-il venu dans votre parcours et comment vous appuyez vous sur cette interd\u00e9pendance dont parle Freud d\u00e8s 1890&nbsp;?<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 longtemps m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste, et puis peut-\u00eatre \u00e0 cause de mes origines&nbsp;: je suis n\u00e9 en \u00c9gypte, un pays o\u00f9 l\u2019on touche beaucoup le corps des autres&nbsp;! En venant en France, j\u2019ai appris \u00e0 ne pas toucher et \u00e0 ne pas bouger mon corps. J\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9 de voir que les gens parlaient avec tr\u00e8s peu de gestes. C\u2019\u00e9tait assez glacial&nbsp;! Et donc j\u2019ai appris \u00e0 m\u2019adapter au comportement des Fran\u00e7ais. Pour moi, c\u2019\u00e9tait important qu\u2019il y ait un lien entre nos pratiques et le corps. Le psychodrame, c\u2019est vraiment l\u2019exemple m\u00eame d\u2019un travail qui met en \u00e9vidence le corps. On met en action le corps. Le corps est tout le temps en mouvement, c\u2019est ainsi que les pens\u00e9es arrivent. Des patients qui sont extr\u00eamement inhib\u00e9s en face \u00e0 face, dans un psychodrame en groupe, ils se mettent par le mouvement \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et \u00e0 nous faire part de&nbsp;leurs pens\u00e9es. Souvent, je dis \u00e0 de jeunes analystes qui viennent faire du psychodrame, de bouger. Ils ont un corps fig\u00e9. Et je dis, \u00ab&nbsp;non, non. On est l\u00e0 pour jouer avec son corps&nbsp;\u00bb. Cela permet d\u2019\u00eatre vraiment en contact avec le patient dans son ensemble et pas uniquement avec le langage, car beaucoup de patients ont de grandes difficult\u00e9s \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 leur repr\u00e9sentation de mots. Pour eux, la chose est une chose et rien de plus&nbsp;! Ils ne pensent pas qu\u2019il puisse y avoir autre chose que ce qu\u2019ils disent. Au psychodrame, gr\u00e2ce au jeu, ils acc\u00e8dent \u00e0 ce monde symbolique, c\u2019est-\u00e0-dire que, effectivement, on joue un p\u00e8re, mais ce n\u2019est pas le p\u00e8re qu\u2019ils ont dans la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. En termes d\u2019indications, ce sont des personnes qui ne peuvent absolument pas d\u2019embl\u00e9e profiter d\u2019une th\u00e9rapie ou d\u2019une analyse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Vous souvenez-vous de votre premi\u00e8re s\u00e9ance de psychodrame&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Ma premi\u00e8re s\u00e9ance \u00e9tait traumatique&nbsp;: un homme qui avait tu\u00e9 une femme d\u2019autant de coups de couteau que son \u00e2ge, terminait sa cure de psychodrame. \u00c0 la derni\u00e8re s\u00e9ance, on a jou\u00e9 tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 pendant cette cure. C\u2019\u00e9tait impressionnant de voir que cet homme qui \u00e9tait dans le passage \u00e0 l\u2019acte, qui ne pouvait pas penser et qui mettait un acte \u00e0 la place d\u2019une pens\u00e9e, a pu r\u00e9ussir \u00e0 acc\u00e9der aux symboles et \u00e0 pouvoir mettre des mots sur tout ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans sa vie traumatique actuelle et dans sa vie infantile. J\u2019ai eu peur, mais quand on est jeune psychiatre et psychanalyste, c\u2019est passionnant et rassurant de voir un autre analyste travailler devant soi. C\u2019est comme \u00e7a que j\u2019ai appris la psychanalyse. D\u2019abord avec mon analyste, avec ma cure personnelle, puis avec mes superviseurs. Mais c\u2019est encore plus parlant de voir un analyste travailler devant vous, et ensuite prendre le temps de r\u00e9fl\u00e9chir ensemble sur ce qui vient de se jouer. C\u2019est une tr\u00e8s bonne \u00e9cole pour apprendre son m\u00e9tier. On y comprend pourquoi untel est intervenu, pourquoi il s\u2019est tu, pourquoi il a fait telle ou telle interpr\u00e9tation. Pour moi, ce fut un moment tr\u00e8s riche. C\u2019est pour \u00e7a que quelques ann\u00e9es apr\u00e8s, en 1982, j\u2019ai eu l\u2019id\u00e9e de monter un psychodrame de formation pour former toute une \u00e9quipe. Heureusement que G\u00e9rard Bayle est venu \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s pour former de jeunes psychologues ou psychiatres qui travaillaient en institution. Ce qui est beau c\u2019est qu\u2019au bout d\u2019un certain temps, les soignants en formation oublient la hi\u00e9rarchie, elle ne compte plus. Ce qui compte, c\u2019est la capacit\u00e9 de penser de l\u2019analyste et les interpr\u00e9tations qu\u2019il peut faire, les changements qui aboutissent, ou pas. C\u2019est l\u00e0 le fondement du travail, et on oublie que l\u2019on a devant soi \u00ab&nbsp;le m\u00e9decin-chef&nbsp;\u00bb. On est tous quasiment \u00e0 \u00e9galit\u00e9 devant des patients tr\u00e8s difficiles.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Qu\u2019est-ce qui vous a pouss\u00e9 \u00e0 inventer le cadre nouveau du \u00ab&nbsp;psychodrame individuel en groupe&nbsp;\u00bb&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>G\u00e9rard Bayle et moi-m\u00eame avons cr\u00e9\u00e9 le cadre du psychodrame individuel en groupe, c\u2019est-\u00e0-dire quatre patients qui proposent tour \u00e0 tour une sc\u00e8ne avec un meneur de jeu et un couple, au minimum, de co-th\u00e9rapeutes&nbsp;: car les patients sont dans ce dispositif possiblement aussi en position de co-th\u00e9rapeutes dans les sc\u00e8nes des uns et des autres. \u00c0 partir des propositions d\u2019Oph\u00e9lia Avron<strong>\u00b9<\/strong> avec laquelle nous avons eu beaucoup de plaisir \u00e0 travailler et qui disait que \u00ab&nbsp;le groupe est plus important que le jeu&nbsp;\u00bb, je pense qu\u2019un psychodrame individuel en groupe pouvait apporter encore plus d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019un psychodrame individuel. Comme disait Anzieu, le groupe est un lieu de d\u00e9p\u00f4t, c\u2019est-\u00e0-dire un lieu o\u00f9 les patients viennent \u00e9changer leurs angoisses, tout ce qui les fait souffrir. Ils nous les apportent, ils nous les d\u00e9posent dans le groupe. Mais le vrai travail commence hors de la s\u00e9ance, lorsqu\u2019on se met \u00e0 \u00e9laborer ensemble sur ce que les patients ont d\u00e9pos\u00e9 au cours des s\u00e9ances. En g\u00e9n\u00e9ral, les patients en psychodrame usent \u00e9norm\u00e9ment de l\u2019identification projective. Donc, ils nous faisaient vivre des angoisses torpides. Heureusement que l\u2019on est un groupe de th\u00e9rapeutes pour pouvoir survivre&nbsp;! Ces identifications projectives p\u00e9n\u00e8trent en nous. Lorsque l\u2019acteur joue dans un psychodrame, il est ouvert, il est expos\u00e9 de partout, il re\u00e7oit toutes les identifications projectives du patient. C\u2019est tr\u00e8s important que l\u2019on puisse \u00eatre p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 par les identifications projectives de chaque patient pour qu\u2019ensuite, comme Bion nous l\u2019a montr\u00e9, on puisse les \u00e9laborer et les restituer. \u00c7a se fait en deux temps. Au fond, si on pense mieux en groupe, c\u2019est parce que le groupe nous prot\u00e8ge&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Pense-t-on mieux ces \u00ab&nbsp;r\u00e9sonances&nbsp;\u00bb auxquelles vous attachez beaucoup d\u2019importance dans la circulation des repr\u00e9sentations dans un groupe, comme dans sa composition&nbsp;?<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>En tant que meneur de jeu, je suis amen\u00e9 \u00e0 construire un groupe. \u00c7a demande un certain travail pour que les fantasmes passent d\u2019un patient \u00e0 l\u2019autre. Il m\u2019arrive parfois de demander \u00e0 un patient \u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce que \u00e7a vous a fait d\u2019entendre ce qui vient de se jouer&nbsp;?&nbsp;\u00bb. J\u2019essaye de voir comment le fantasme inconscient ou pr\u00e9conscient va circuler dans le groupe, sa r\u00e9sonance, en effet. C\u2019est \u00e7a qui nous int\u00e9resse&nbsp;! Il y a par ailleurs le ph\u00e9nom\u00e8ne de \u00ab&nbsp;l\u2019interf\u00e9rence&nbsp;\u00bb qui est la circulation des m\u00e9canismes de d\u00e9fense d\u2019un patient \u00e0 l\u2019autre. Il est int\u00e9ressant de composer des groupes avec diff\u00e9rentes pathologies, mettre des patients <em>borderline<\/em> ou psychotiques avec des patients n\u00e9vros\u00e9s pour qu\u2019ils entendent autre chose que ce dont ils ont l\u2019habitude, et avec des m\u00e9canismes de d\u00e9fense diff\u00e9rents. Pendant longtemps, j\u2019avais peur de mettre de grands psychotiques en pr\u00e9sence de patients n\u00e9vros\u00e9s. En r\u00e9alit\u00e9, il y a une tol\u00e9rance entre les patients, et une \u00e9coute entre les patients qui est stup\u00e9fiante et qui m\u2019a incit\u00e9e \u00e0 continuer. Le n\u00e9vros\u00e9, du fait de ses angoisses de castration, est quelqu\u2019un de fondamentalement empot\u00e9&nbsp;! Il n\u2019ose pas&nbsp;! Il a peur tout le temps que ses angoisses se r\u00e9veillent. Et quand il est devant un psychotique qui n\u2019a peur de rien, qui dit des choses ahurissantes, comme des moments d\u00e9lirants, \u00e7a l&rsquo;int\u00e9resse parce qu\u2019il se dit \u00ab&nbsp;mais donc, je peux sortir de mon carcan qui m\u2019emp\u00eache de vivre&nbsp;\u00bb. La m\u00eame chose pour le psychotique qui est pris par des angoisses d\u2019an\u00e9antissement&nbsp;: entendre un n\u00e9vros\u00e9 qui a peur de petites choses, \u00e7a l&rsquo;\u00e9tonne et \u00e7a l&rsquo;int\u00e9resse. On peut donc fonctionner diff\u00e9remment.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Comment r\u00e9agissent les acteurs et ceux qui sont en formation face \u00e0 ce groupe de patients qui a de multiples visages auxquels ils doivent s\u2019ouvrir&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est une gymnastique qui peut faire peur aux jeunes analystes. Cependant, on est dans un cadre o\u00f9 il y a un appui constant du meneur de jeu qui veille \u00e0 ce que les choses n\u2019aillent pas trop loin. Mais, c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 cette ouverture que quelque chose de nouveau peut se passer chez le patient. Ce sont des patients qui ont beaucoup de mal \u00e0 symboliser, \u00e0 penser, et donc, ils n\u2019ont pas un pr\u00e9conscient qui est riche et fonctionnel. Le psychodrame est un dialogue de pr\u00e9conscients, du pr\u00e9conscient de l\u2019acteur, du pr\u00e9conscient du patient et du pr\u00e9conscient de l\u2019analyste chef d\u2019orchestre. Quand un patient psychotique ou <em>borderline<\/em> se met \u00e0 jouer avec un acteur qui est plut\u00f4t n\u00e9vros\u00e9, il va recevoir des \u00e9l\u00e9ments <em>b\u00eata <\/em>non symbolis\u00e9s, et c\u2019est tout un travail de l\u2019acteur que de transformer ces \u00e9l\u00e9ments qui sortent d\u2019une autre plan\u00e8te, pour pouvoir les travailler \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi et les restituer au patient. C\u2019est \u00e0 ce niveau-l\u00e0 que l\u2019interpr\u00e9tation du meneur de jeu est essentielle pour pouvoir permettre \u00e0 ces patients de s\u2019approprier de nouvelles repr\u00e9sentations. C\u2019est gr\u00e2ce au transfert sur le meneur que les figurations propos\u00e9es se transforment en repr\u00e9sentations que le patient s\u2019approprie et qui viennent enrichir le pr\u00e9conscient du patient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat du psychodrame, c\u2019est d\u2019enrichir le pr\u00e9conscient pour que des patients puissent acc\u00e9der \u00e0 <em>un autre monde<\/em>, qui est le monde symbolique et de ne plus rester coll\u00e9 au concret, \u00e0 l\u2019actuel, au factuel. Ce sont des patients qui sont difficiles \u00e0 supporter parce qu\u2019un analyste s\u2019ennuie tr\u00e8s vite si le patient n\u2019acc\u00e8de pas \u00e0 des capacit\u00e9s nouvelles de symbolisation. Mais en groupe, cela devient supportable. Je sais que, moi, je ne les vois pas en individuel parce que tr\u00e8s vite, je m\u2019ennuie avec ce type de patient. Mais comme il y a un travail th\u00e9rapeutique \u00e0 faire avec eux, le psychodrame est un moyen adapt\u00e9 pour enrichir leur pr\u00e9conscient gr\u00e2ce au jeu, gr\u00e2ce au plaisir que l\u2019on peut prendre ensemble. Pour moi, l\u2019enjeu essentiel au psychodrame, c\u2019est de permettre \u00e0 ces patients qui ont un espace interne tr\u00e8s r\u00e9duit de pouvoir introjecter cet espace de jeu et de le mettre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019eux-m\u00eames. En un mot&nbsp;: de se l\u2019approprier.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Il s\u2019agit bien de l\u2019introjection de figurations pour en faire des repr\u00e9sentations, que pouvez-vous dire de cette appropriation&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est tout l\u2019enjeu du psychodrame. Il y a des patients qui ont des difficult\u00e9s importantes pour introjecter. En g\u00e9n\u00e9ral, ils se contentent du premier temps qui est l\u2019incorporation. L\u2019incorporation est une fa\u00e7on de mettre un objet ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi, mais tel quel&nbsp;sans le transformer. Et \u00e7a devient des imagos qui sont \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nous-m\u00eames et qui dirigent notre vie psychique. Ce qui est important, c\u2019est ce travail d\u2019appropriation subjective dont a beaucoup parl\u00e9 Ren\u00e9 Roussillon, et qui permet d\u2019acc\u00e9der plut\u00f4t \u00e0 l\u2019introjection qu\u2019\u00e0 l\u2019incorporation. Mais l\u2019incorporation, c\u2019est ce que l\u2019on fait tout le temps, quand on est petit, quand on va \u00e0 l\u2019\u00e9cole, on essaye d\u2019imiter. C\u2019est une identification mim\u00e9tique, c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019on met le professeur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nous, comme on peut gober un \u0153uf, et ce n\u2019est que dans un deuxi\u00e8me temps qu\u2019on va pouvoir transformer cette incorporation pour pouvoir l\u2019int\u00e9grer pleinement dans notre vie psychique. Sans quoi l\u2019\u0153uf reste un corps \u00e9tranger. Et un corps \u00e9tranger est source de nombreuses pathologies.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Quelle place pour l\u2019humour afin de soutenir ce travail d\u2019int\u00e9riorisation et de transformation&nbsp;?<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>En fait, l\u2019humour est \u00ab&nbsp;<em>imagocide<\/em>&nbsp;\u00bb. C\u2019est une expression que je dois \u00e0 Paul Denis, parce que c\u2019est par l\u2019humour que l\u2019on peut scinder les imagos qui sont comme des dieux \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nous, qui nous gouvernent. Le psychodrame utilise beaucoup l\u2019humour. C\u2019est quelque chose d\u2019extraordinaire quand on peut \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 rire ensemble. Certains patients tr\u00e8s pers\u00e9cut\u00e9s ne supportent pas notre rire. Et puis, petit \u00e0 petit, ils comprennent que l\u2019on n\u2019est pas l\u00e0 pour se moquer d\u2019eux, mais que l\u2019on est l\u00e0 pour partager un moment de plaisir, ensemble. La pers\u00e9cution est toujours l\u00e0, mais ils acceptent de rire aussi. Ils acceptent notre forme d\u2019humour qui permet cette ouverture et cette dislocation de ces imagos. Et puis un jour, ils acceptent de se moquer d\u2019eux-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Vous parlez de l\u2019humour, du plaisir et d\u2019une forme de co-excitation. Mais qu\u2019est-ce qui fait peur alors au psychodrame&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Ce qui fait peur c\u2019est la violence pulsionnelle. Quand les pulsions sont vraiment l\u00e0, tout pr\u00e8s de nous, et extr\u00eamement violentes, telles que l\u2019on n\u2019arrive pas \u00e0 les faire jouer, \u00e7a peut effectivement faire tr\u00e8s peur. Les jeunes analystes ont peur de se rapprocher trop du c\u00f4t\u00e9 pulsionnel des patients et notamment quand le patient peut \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper un transfert n\u00e9gatif. Or, il y a des moments dans une cure o\u00f9 il est absolument n\u00e9cessaire d\u2019attaquer l\u2019analyste et de ne pas en avoir peur. Les analystes peuvent en avoir peur et se mettent tout de suite \u00e0 interpr\u00e9ter pour essayer de ne pas \u00eatre la cible de ce transfert, et de montrer qu\u2019au fond ce n\u2019est qu\u2019une r\u00e9p\u00e9tition. Mais c\u2019est trop t\u00f4t. Il est important de vivre ce transfert n\u00e9gatif, ensemble, le patient avec l\u2019analyste. C\u2019est quelque chose qui est capital parce que c\u2019est ainsi que le patient acc\u00e9dera vraiment \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et \u00e0 la conviction que la vie vaut la peine d\u2019\u00eatre v\u00e9cue.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Quels outils au psychodrame pour lutter contre cette peur&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>Un des points particuliers du psychodrame pour des patients aussi difficiles et qui font peur, c\u2019est que nous sommes, th\u00e9rapeutes et patients, en contact permanent avec un tiers. Habituellement, chez le n\u00e9vros\u00e9, ce tiers est int\u00e9gr\u00e9, introject\u00e9. Il est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi, mais ce tiers peut dispara\u00eetre \u00e0 certains moments. Quand on traverse des traumatismes importants, ce tiers, qui est \u00e0 l\u2019origine de notre vie symbolique, ne fonctionne plus et c\u2019est comme \u00e7a que l\u2019on peut tomber malade, ou \u00e0 l\u2019inverse m\u00eame certaines maladies nous emp\u00eachent d\u2019acc\u00e9der \u00e0 cette forme symbolique du tiers.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, le traumatisme reste un moment important au sein du psychodrame lui-m\u00eame. Comme disait Nadine Amar avec laquelle j\u2019ai fond\u00e9 l\u2019association ETAP, faire vivre \u00e0 nos patients des microtraumatismes est essentiel pour \u00e9branler leur topique, pour les faire \u00ab&nbsp;changer&nbsp;\u00bb. Sans quoi on reste dans notre syst\u00e8me de d\u00e9fense et l\u2019on ne bouge pas. D\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, les patients ne veulent pas bouger. Et il y a des analystes qui partagent inconsciemment cette peur du changement, ce qui m\u00e8ne \u00e0 des analyses interminables qui n\u2019aboutissent \u00e0 aucun changement. Ce qui est int\u00e9ressant dans le psychodrame, c\u2019est que l\u2019on travaille \u00e0 plusieurs. Un coll\u00e8gue peut tr\u00e8s bien me montrer quelque chose que je n\u2019ai pas vu ou que je ne voulais pas voir. Il peut y avoir des ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9ni \u00e0 deux, ce qui fait qu\u2019au psychodrame, ce probl\u00e8me n\u2019existe pas, il y a cette libert\u00e9 entre coll\u00e8gues de tenir des propos parfois tr\u00e8s durs pour que l\u2019autre puisse entendre et changer. Sinon, on tourne en rond.<\/p>\n\n\n\n<p>Le clivage est un autre \u00e9l\u00e9ment qui peut donner le sentiment de tourner en rond. Comme le clivage est une condition de survie, on n\u2019y touche pas aussi facilement. Il y a lieu de le respecter le temps qu\u2019il faut. Le clivage a une cons\u00e9quence importante&nbsp;: le patient n\u2019est plus dans la conflictualit\u00e9. Dans le psychodrame, on va essayer de jouer des sc\u00e8nes plus conflictuelles qui vont permettre de faire des ponts entre les deux parties du moi qui sont bien s\u00e9par\u00e9es et qui s\u2019ignorent. Ce sont ces petits ponts qui r\u00e9unifient le moi et qui r\u00e9duisent la d\u00e9sintrication pulsionnelle concomitante du clivage. Le but est de pouvoir r\u00e9unir tous les morceaux du moi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Est-ce que vous pourriez sp\u00e9cifier ce qu\u2019apporte la pratique du psychodrame \u00e0 un analyste qui se retrouve en s\u00e9ance avec un seul patient&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019apport consid\u00e9rable que le psychodrame a eu sur moi, c\u2019est un assouplissement de mes d\u00e9fenses. \u00c7a me permet d\u2019\u00eatre beaucoup plus proche de mes patients sans en avoir trop peur. Parfois, j\u2019ai des formes d\u2019interpr\u00e9tation psychodramatique, c\u2019est-\u00e0-dire que ce sont des interpr\u00e9tations br\u00e8ves, incisives et qui ont la possibilit\u00e9 de contourner les d\u00e9fenses du patient. C\u2019est ce que l\u2019on fait aussi au psychodrame gr\u00e2ce au jeu et \u00e0 l\u2019humour, on arrive \u00e0 ouvrir un peu cette carapace dans laquelle ils sont enferm\u00e9s. L\u2019autre int\u00e9r\u00eat que j\u2019ai eu au psychodrame, c\u2019est que je me suis fait beaucoup d\u2019amis. Au psychodrame, parce que l\u2019on travaille ensemble, en lib\u00e9ral ou en institution, des liens d\u2019amiti\u00e9 tr\u00e8s profonds se cr\u00e9ent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><em>Comment percevez-vous la place que le psychodrame psychanalytique continue \u00e0 occuper dans les institutions&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est un lieu pr\u00e9cieux de formation \u00e0 la psychopathologie en g\u00e9n\u00e9ral, et qui permet de transmettre comment l\u2019autre en le voyant faire, se \u00ab&nbsp;d\u00e9brouille&nbsp;\u00bb avec des patients aussi difficiles. Mais le psychodrame cr\u00e9e en lui-m\u00eame des r\u00e9sistances au sein d\u2019une institution, parce que c\u2019est le \u00ab&nbsp;soufre&nbsp;\u00bb comme disait Freud pour la psychanalyse&nbsp;; c\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019on apporte par le psychodrame une forme de subversion dans l\u2019institution. On apporte l\u00e0 des grains de sable dans les rouages d\u2019une institution. En g\u00e9n\u00e9ral, cela cr\u00e9e \u00e9norm\u00e9ment d\u2019envies et de jalousies parce que les autres coll\u00e8gues nous voient sortir hilares en train de prendre du bon temps. J\u2019ai toujours eu des mouvements de r\u00e9sistances violentes de la part de certains coll\u00e8gues qui \u00e9taient dans l\u2019institution dans laquelle je travaillais. \u00c7a pouvait aller assez loin. Les institutions parfois ne pensent plus. Or, le psychodrame marche en institution parce qu\u2019il permet de penser. En raison de ces mouvements, il est parfois important que les soignants puissent parfois sortir de l\u2019institution pour se former au psychodrame ou \u00e0 un autre traitement. Nous demandons que chaque coll\u00e8gue qui vient se former ait au moins fait un travail psychoth\u00e9rapique, id\u00e9alement une cure analytique. Comment peut-on traiter un patient si l\u2019on n\u2019est pas soi-m\u00eame au clair avec ses propres m\u00e9canismes de d\u00e9fense&nbsp;? Ce n\u2019est pas possible. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>1. <\/strong>Oph\u00e9lia Avron est une psychanalyste qui a beaucoup travaill\u00e9 sur le groupe \u00e0 partir des travaux de Bion. Elle est l\u2019autrice d\u2019un livre tr\u00e8s int\u00e9ressant sur le psychodrame&nbsp;: <em>La Pens\u00e9e Sc\u00e9nique. Groupe et psychodrame<\/em>, \u00c9r\u00e8s, 2004.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30489?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cet entretien, Isaac Salem revient sur son parcours, ses influences et insiste sur les vertus de l&rsquo;humour pour approcher les rives de l&rsquo;inconscient. Carnet Psy&nbsp;: Isaac Salem, vous \u00eates psychiatre et psychanalyste. 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