{"id":29911,"date":"2023-05-09T12:25:53","date_gmt":"2023-05-09T10:25:53","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=29911"},"modified":"2023-05-09T12:25:58","modified_gmt":"2023-05-09T10:25:58","slug":"contre-transfert-et-desir-de-lanalyste","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/contre-transfert-et-desir-de-lanalyste\/","title":{"rendered":"Contre-transfert et d\u00e9sir de l&rsquo;analyste"},"content":{"rendered":"\n<p>Il serait plus simple, tous ne l\u2019admettraient pas, d\u2019aborder le contre-transfert, avec la m\u00eame forte \u00e9vidence qui anime Freud quand il reconna\u00eet la dynamique du transfert. Il l\u2019a d\u2019abord m\u00e9connu, puis reconnu dans sa face de r\u00e9sistance (en pensant l\u2019\u00e9viter ou le contourner) avant de l\u2019int\u00e9grer, avec ses difficult\u00e9s, comme partie int\u00e9grante de la cure analytique. En 1912, il veut faire comprendre \u00ab&nbsp;comment le transfert se produit n\u00e9cessairement pendant une cure psychanalytique, et comment il parvient \u00e0 jouer le r\u00f4le qu\u2019on lui conna\u00eet pendant le traitement<strong>\u00b9<\/strong>.&nbsp;\u00bb Bien souvent, ce qui s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 comme un&nbsp;obstacle est appel\u00e9 \u00e0 devenir un ressort de la cure et une ouverture \u00e0 l\u2019intelligence des processus psychiques inconscients.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est bien le destin du contre-transfert, avec de notables diff\u00e9rences qui n\u2019en laissent ni le terme, ni son extension et sa compr\u00e9hension intactes. Son int\u00e9grit\u00e9 non plus. Elle engage en effet, dans un tout autre sens, celle de l\u2019analyste. Il n\u2019en sort pas indemne. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, le terme de contre-transfert peut pr\u00e9tendre \u00e0 une clart\u00e9 et une consistance comparables, sinon \u00e9gales, \u00e0 celle du transfert. Au risque de nourrir les dangereuses r\u00e9ciprocit\u00e9s et sym\u00e9tries des pens\u00e9es d\u2019une cure qui ne trouve et maintient sa dynamique que dans la dissym\u00e9trie des places et des positions qui l\u2019instaure. Cependant, son analyse, comme son exposition, s\u2019apparente bien \u00e0 ce qu\u2019Andr\u00e9 Green a appel\u00e9 \u00ab&nbsp;d\u00e9membrement du contre-transfert<strong>\u00b2<\/strong>.&nbsp;\u00bb En sort-il indemne&nbsp;? C\u2019est bien la question.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le scandale du Burgh\u00f6lzli<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Tout commence avec Freud. On aurait tendance \u00e0 l\u2019oublier. Il n\u2019est pas seul. Il nomme ainsi la difficult\u00e9 au moment o\u00f9 il la reconna\u00eet. C\u2019est dans une lettre \u00e0 Jung qu\u2019il emploie le terme pour la premi\u00e8re fois. Celui-ci s\u2019\u00e9tait honn\u00eatement ouvert du \u00ab&nbsp;scandale&nbsp;\u00bb fait par Sabina Spielrein qu\u2019il avait hospitalis\u00e9e et soign\u00e9e entre 1904 et 1909, \u00e0 la clinique du Burgh\u00f6lzli, pour un \u00ab&nbsp;\u00e9pisode de psychose schizophr\u00e9nique&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une patiente que j\u2019ai tir\u00e9e autrefois d\u2019une tr\u00e8s grave n\u00e9vrose avec un immense d\u00e9vouement (\u2026) a d\u00e9\u00e7u mon amiti\u00e9 et ma confiance (\u2026). Elle m\u2019a fait un vilain scandale, uniquement parce que j\u2019ai refus\u00e9 le plaisir de concevoir un enfant avec elle<strong>\u00b3<\/strong>.&nbsp;\u00bb Freud \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 au courant. Sabina Spielrein lui avait \u00e9crit, elle s\u2019\u00e9tait plainte de la rupture que lui avait impos\u00e9e Jung. Il s\u2019en explique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comme je savais par exp\u00e9rience qu\u2019elle rechuterait imm\u00e9diatement d\u00e8s que je refusais mon assistance (\u2026), je me suis finalement senti pratiquement oblig\u00e9 moralement de lui accorder largement mon amiti\u00e9<strong>\u2074<\/strong>.&nbsp;\u00bb Il a rompu d\u00e9finitivement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Freud accueillera Sabina Spielrein aux r\u00e9unions du mercredi. Elle deviendra membre de l\u2019Association Viennoise d\u00e8s 1912. Elle s\u2019installera \u00e0 Gen\u00e8ve&nbsp;; Freud lui adressa Jean Piaget pour une analyse. Elle retournera en URSS en 1923.<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 Jung, Freud le soutient&nbsp;: \u00ab&nbsp;de telles exp\u00e9riences, si elles sont douloureuses, lui \u00e9crit-il, sont aussi n\u00e9cessaires et difficiles \u00e0 \u00e9pargner. Ce n\u2019est qu\u2019ensuite que l\u2019on conna\u00eet la vie et la chose qu\u2019on a entre les mains<strong>\u2075<\/strong>&nbsp;\u00bb. C\u2019est in\u00e9vitable. \u00ab&nbsp;Cela ne nuit en rien. Il nous pousse ainsi la peau dure qu\u2019il nous faut, on devient ma\u00eetre du \u2018\u2018contre-transfert\u2019\u2019<strong>6<\/strong> dans lequel on est tout de m\u00eame chaque fois plac\u00e9 (\u2026), c\u2019est un <em>blessing in disguise<\/em><strong>\u2077<\/strong>&nbsp;\u00bb<strong>\u2078<\/strong>.<strong><sup>&nbsp; <\/sup><\/strong>La conclusion est claire. Au moment m\u00eame o\u00f9 il est reconnu et nomm\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, le contre-transfert devient partie int\u00e9grante de la cure analytique, et de la formation des psychanalystes.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud mentionnera peu le terme. La derni\u00e8re r\u00e9f\u00e9rence est de 1915. Cependant, une grande partie des tensions, voire des impasses, qui seront reprises par d\u2019autres, se trouvent nomm\u00e9es et reconnues, \u00e0 quelques notables exceptions pr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, en 1910, dans l\u2019article sur \u00ab&nbsp;Les chances d\u2019avenir de la th\u00e9rapie psychanalytique<strong>\u2079<\/strong>&nbsp;\u00bb, il \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous sommes devenus attentifs au \u00ab&nbsp;contre-transfert&nbsp;\u00bb qui s\u2019installe chez le m\u00e9decin de par l\u2019influence du patient sur la sensibilit\u00e9 inconsciente du m\u00e9decin et nous ne sommes pas loin d\u2019avancer l\u2019exigence que le m\u00e9decin doive obligatoirement reconna\u00eetre en lui-m\u00eame et ma\u00eetriser ce contre-transfert<strong>\u00b9\u2070<\/strong>.&nbsp;\u00bb Reconna\u00eetre et ma\u00eetriser. La sinc\u00e9rit\u00e9 clinique face \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne in\u00e9vitable et la prise en compte d\u2019un rapport de force dynamique, \u00e0 la fois pulsionnel et d\u00e9sirant, s\u2019imposent&nbsp;: force du transfert, force du (des&nbsp;?) contre-transfert. L\u2019inconscient (comment pourrait-il en \u00eatre autrement&nbsp;?) est en jeu. On peut en ma\u00eetriser les effets, les exclure est impossible. Ce serait nier le \u00ab&nbsp;d\u00e9sir indestructible&nbsp;\u00bb, ce trait ultime de l\u2019inconscient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s cette \u00e9poque, et bien avant que S\u00e1ndor Ferenczi n\u2019en fasse une r\u00e8gle, sous la <em>pression<\/em> de la reconnaissance du contre-transfert, l\u2019analyse du futur analyste est n\u00e9cessaire. La raison vaut d\u2019en \u00eatre rappel\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Chaque psychanalyste ne va qu\u2019aussi loin que le permettent ses propres complexes et r\u00e9sistances internes<strong>\u00b9\u00b9<\/strong>.&nbsp;\u00bb L\u2019insistance est plus mise sur les effets de r\u00e9sistance. Ils sont, en un sens, sym\u00e9triques des effets de r\u00e9sistance du transfert lui-m\u00eame. Qui oserait \u00e9crire sur la dynamique du contre-transfert&nbsp;? Quoique\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ma\u00eetrise donc, froideur, distance, indiff\u00e9rence (non pas au patient, mais aux ph\u00e9nom\u00e8nes de contre-transfert), tout est dit pour, qu\u2019en somme, ce ne soit pas l\u2019inconscient de l\u2019un et de l\u2019autre des partenaires qui m\u00e8ne le jeu et prenne le dessus. Il s\u2019agit de la libert\u00e9 de l\u2019analyste. Il \u00e9crit \u00e0 Ludwig Binswanger&nbsp;: \u00ab&nbsp;On doit chaque fois reconna\u00eetre et d\u00e9passer son contre-transfert pour \u00eatre libre soi-m\u00eame<strong>\u00b9\u00b2<\/strong>.&nbsp;\u00bb Mais libre de quoi&nbsp;? De quoi d\u2019autre que de faire au mieux son m\u00e9tier d\u2019analyste&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment m\u00eame o\u00f9, loin de vouloir le supprimer ou l\u2019att\u00e9nuer, il en impose la force, il ne cesse d\u2019en reconna\u00eetre la difficult\u00e9 et l\u2019embarras. Le 20 f\u00e9vrier 1913, il \u00e9crit \u00e0 Binswanger&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le probl\u00e8me du contre-transfert que vous \u00e9voquez est l\u2019un des plus difficiles de la technique analytique<strong>\u00b9\u00b3<\/strong>.&nbsp;\u00bb Il a souhait\u00e9 \u00e9crire un article qui lui soit consacr\u00e9, mais la question est trop brulante et trop complexe (surtout si elle est abord\u00e9e \u00e0 la hauteur de l\u2019exigence de \u00ab&nbsp;v\u00e9ridicit\u00e9&nbsp;\u00bb qu\u2019il attendait des analystes) pour ne pas risquer de nuire \u00e0 la psychanalyse. On peut le penser \u00e0 la lecture de cette lettre \u00e0 Jung&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019essai sur le \u2018\u2018contre-transfert\u2019\u2019 qui me semble n\u00e9cessaire ne devrait pas \u00eatre imprim\u00e9, mais circuler entre nous en copie<strong>\u00b9\u2074<\/strong>.&nbsp;\u00bb Cet essai ne verra jamais le jour. On peut penser que l\u2019article sur \u00ab&nbsp;L\u2019amour du transfert&nbsp;\u00bb<strong>\u00b9\u2075<\/strong> est \u00e9crit \u00e0 sa place et donne une large et pr\u00e9cise id\u00e9e de ce qu\u2019il aurait pu \u00eatre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Se servir de l&rsquo;inconscient<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Cet aspect du contre-transfert garde la marque n\u00e9gative de son origine&nbsp;: s\u2019il est contre le transfert, il y r\u00e9siste, il le contre. Tr\u00e8s vite, une autre orientation se d\u00e9gage et insiste. Elle s\u2019appuie sur la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019analyse, de l\u2019analyste, mais dans un sens et une finalit\u00e9 oppos\u00e9s. La vis\u00e9e n\u2019est pas de limiter la part de l\u2019inconscient de l\u2019analyste pour autant qu\u2019il r\u00e9sisterait \u00e0 l\u2019analyse, mais, \u00e0 l\u2019inverse, selon les mots m\u00eames de Freud, de permettre \u00e0 l\u2019analyste de \u00ab&nbsp;se servir de son inconscient comme d\u2019un instrument&nbsp;\u00bb, un r\u00e9ceptacle t\u00e9l\u00e9phonique, pr\u00e9cise-t-il. Se servir de l\u2019inconscient ouvre une tout autre perspective que, simplement, le reconna\u00eetre et le ma\u00eetriser, y devenir indiff\u00e9rent. C\u2019est m\u00eame l\u2019oppos\u00e9. L\u2019indiff\u00e9rence dont Freud fait \u00e9tat dans une lettre \u00e0 Ferenczi, qu\u2019il juge trop impliqu\u00e9 dans ses cures, est \u00e0 la mesure de la d\u00e9saffection (d\u00e9sapprobation) dont il t\u00e9moigne devant des questions cliniques qu\u2019il reviendra \u00e0 celui-ci de d\u00e9fricher et auxquelles, comme en t\u00e9moigne la r\u00e9ception de Freud de l\u2019article sur \u00ab&nbsp;<em>La<\/em> <em>confusion des langues<\/em>&nbsp;\u00bb, il restera ferm\u00e9 et indiff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Force est de reconna\u00eetre que, pendant tout un temps, les ouvertures (cliniques, th\u00e9oriques et techniques) dont t\u00e9moigne la reconnaissance du fait contre-transf\u00e9rentiel n\u2019ont pas produit l\u2019\u00e9lan ni les recherches que l\u2019on pouvait esp\u00e9rer. Dans l\u2019ensemble, la question s\u2019est referm\u00e9e. La neutralit\u00e9 s\u2019est transform\u00e9e en neutralisation de l\u2019inconscient de l\u2019analyste. Le \u00ab&nbsp;contre&nbsp;\u00bb a perdu son inscription dans le dialogue analytique pour ne garder que son aspect contraire ou contrariant. Sans m\u00eame reconna\u00eetre le jeu de forces qu\u2019une analyse engage et d\u00e9clenche, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 comme de l\u2019autre, et la n\u00e9cessit\u00e9, pour l\u2019analyste d\u2019y faire face et d\u2019y faire front. \u00c0 la fois pour le reconna\u00eetre, l\u2019interpr\u00e9ter et le contrecarrer tant dans ses aspects passionnels que n\u00e9gatifs. La n\u00e9gativit\u00e9 est aussi une affirmation.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud n\u2019a pas \u00e9crit d\u2019article sur la haine du transfert, ni sur les enjeux narcissiques et d\u2019existence qui se sont impos\u00e9s dans la clinique, et qui, autour de la question des cas limites, ont profond\u00e9ment transform\u00e9 des aspects de la pens\u00e9e du transfert et du contre-transfert.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019ensemble, ces questions se sont referm\u00e9es au point que la norme est devenue d\u2019\u00e9viter le contre-transfert plus que d\u2019y faire face et de l\u2019int\u00e9grer dans le processus de la cure, et encore moins de le reconna\u00eetre et de le ma\u00eetriser. On a pu consid\u00e9rer qu\u2019un analyste qui r\u00eavait de ses patients \u00e9tait lui-m\u00eame mal analys\u00e9. L\u2019id\u00e9al analytique ne laissait de place qu\u2019\u00e0 l\u2019inconscient et aux d\u00e9sirs de l\u2019analysant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudra attendre 1950 pour que Paula Heimann, comme par hasard une femme analyste, dans un article devenu c\u00e9l\u00e8bre<strong>\u00b9\u2076<\/strong> auquel Lacan fera r\u00e9f\u00e9rence une d\u00e9cennie apr\u00e8s, r\u00e9ouvre et rel\u00e9gitimise magistralement la question. Elle le fait dans un contexte kleinien. Le concept d\u2019identification projective lui permet de valoriser les ressentis et la vie psychique de l\u2019analyste et son expression dans la cure. Au point d\u2019en faire un passage oblig\u00e9 du processus analytique. Melanie Klein ne la suivra pas compl\u00e8tement. Le contre-transfert est ainsi r\u00e9introduit dans le processus analytique. Il le restera, avec des \u00e9clipses, dans un large spectre o\u00f9 des effets de r\u00e9ciprocit\u00e9 et de sym\u00e9trie viennent toujours contrarier, et parfois mettre \u00e0 mal, la dissym\u00e9trie inaugurale de la situation analytique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le contre-transfert chez Lacan<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est une erreur d\u2019exclure le contre-transfert de la pens\u00e9e de Lacan, comme de se fixer uniquement sur la critique effective qu\u2019il en fait. De fait, il critique moins la notion (comment le pourrait-il&nbsp;?) que l\u2019usage exclusif et unique qui en est fait. Il s\u2019est toujours attach\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre et clarifier l\u2019\u00ab&nbsp;activit\u00e9&nbsp;\u00bb de l\u2019analyste, sa pratique en t\u00e9moigne, m\u00eame s\u2019il lui a fallu du temps pour la penser dans le cadre de sa th\u00e9orie. Paradoxalement, sa critique du contre-transfert devient, au fil des s\u00e9minaires, une rectification de sa place et de sa notion.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, dans la reprise de son analyse de Dora, il renverse la perspective. L\u2019impasse de l\u2019analyse est moins due \u00e0 Dora qu\u2019\u00e0 Freud. Lacan invite \u00e0 consid\u00e9rer le transfert de Dora \u00ab&nbsp;comme une entit\u00e9 relative au contre-transfert d\u00e9fini comme la somme des pr\u00e9jug\u00e9s, des passions, de l\u2019embarras, voire de l\u2019insuffisante formation de l\u2019analyste \u00e0 tel moment du proc\u00e8s dialectique<strong>\u00b9\u2077<\/strong>&nbsp;\u00bb. En somme, le contre-transfert de Freud, ainsi d\u00e9fini, induit des effets de transfert chez le patient&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les pr\u00e9jug\u00e9s de l\u2019analyste (c\u2019est-\u00e0-dire son contre-transfert, terme dont l\u2019emploi correct \u00e0 notre gr\u00e9 ne saurait \u00eatre \u00e9tendu au-del\u00e0 des raisons dialectiques de l\u2019erreur) l\u2019ont fourvoy\u00e9 dans son interpr\u00e9tation, il la paie aussit\u00f4t de son prix par un transfert n\u00e9gatif.&nbsp;\u00bb<strong>\u00b9\u2078<\/strong> Radicalement, Lacan applique sa d\u00e9finition du d\u00e9sir (le d\u00e9sir de l\u2019homme, c\u2019est le d\u00e9sir de l\u2019autre) \u00e0 la dialectique du transfert. Le contre-transfert de l\u2019analyste (ou le transfert de l\u2019analyste) est premier, il pr\u00e9c\u00e8de, l\u2019analysant y r\u00e9pond. Cette position, au mot pr\u00e8s, sera soutenue vingt ans plus tard, mais dans un autre contexte, sous le mode de la pr\u00e9cession de ce contre-transfert. Lacan le reconna\u00eetra et l\u2019approuvera. Mais il en avait d\u00e9j\u00e0 modifi\u00e9 les termes.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette critique, cette rectification nourrira un id\u00e9alisme lacanien qui y trouvera une fa\u00e7on de se cantonner dans ses certitudes. Au prix de rater \u2013 et de m\u00e9conna\u00eetre \u2013 la dynamique de la pens\u00e9e de Lacan. Il situe la r\u00e9sistance au lieu de l\u2019analyste. La r\u00e9sistance est celle de l\u2019analyste. Si le patient doit affronter ses propres r\u00e9sistances, dans le processus analytique c\u2019est l\u2019inconscient qui insiste (il ne r\u00e9siste en aucune mani\u00e8re) et l\u2019analyste est en devoir, lui, de ne pas r\u00e9sister, par son d\u00e9sir, ses pr\u00e9jug\u00e9s, ses peurs, \u00e0 ce qui ne cesse d\u2019insister \u00e0 se faire entendre et reconna\u00eetre. Sans quoi, il ne reste plus que des r\u00e9sistances qui, dans un registre&nbsp;r\u00e9el et imaginaire, s\u2019opposent l\u2019un \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Aussi Lacan voit-il dans l\u2019usage, et parfois l\u2019inflation non r\u00e9fl\u00e9chie, du terme de contre-transfert, un alibi, un refuge, pour ne pas penser l\u2019action de l\u2019analyste et ses derniers ressorts. \u00c0 ses yeux, le terme est impropre. Quelle que soit la justesse&nbsp;de son emploi qui garde le double m\u00e9rite d\u2019impliquer, parfois au-del\u00e0 de ce qu\u2019il en sait, le psychanalyste dans la cure et d\u2019y engager sa vie psychique consciente et inconsciente sous un autre mode que la disponibilit\u00e9 r\u00e9ceptive. Le concept&nbsp;\u2013 mais n\u2019est-ce pas plut\u00f4t une notion d\u2019autant plus malais\u00e9e \u00e0 cerner qu\u2019on en reconna\u00eet la pertinence<strong>\u00b9\u2079<\/strong> \u2013 reste marqu\u00e9 du sceau de son origine. Le \u00ab&nbsp;contre&nbsp;\u00bb appara\u00eet aussi comme un \u00ab&nbsp;avec&nbsp;\u00bb, moins une opposition qu\u2019un processus o\u00f9 l\u2019un et l\u2019autre des partenaires sont impliqu\u00e9s. Mais la \u00ab&nbsp;mutualit\u00e9&nbsp;\u00bb que cette perspective reconna\u00eet ne peut effacer l\u2019\u00e9cart des places, les diff\u00e9rences du travail attendu de l\u2019un et l\u2019autre, et encore moins la responsabilit\u00e9 du psychanalyste. \u00c0 se modeler sur une vue trop \u00e9troite du contre-transfert, on risque d\u2019en \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 n\u2019\u00eatre plus qu\u2019un contre-psychanalyste.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019orientation de Lacan est autre. \u00ab&nbsp;J\u2019entends, \u00e9crit-il, par contre-transfert l\u2019implication n\u00e9cessaire de l\u2019analyste dans la situation de transfert, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui fait que nous devons nous m\u00e9fier de ce terme impropre.&nbsp;\u00bb<strong>\u00b2\u2070<\/strong> En effet, le \u00ab&nbsp;transfert est un ph\u00e9nom\u00e8ne o\u00f9 sont inclus ensemble le sujet et le psychanalyste. Le diviser en termes de transfert et de contre-transfert, quelles que soient la hardiesse et la d\u00e9sinvolture des propos qu\u2019on se permet sur le terme, ce n\u2019est jamais qu\u2019une fa\u00e7on d\u2019\u00e9luder ce dont il s\u2019agit.&nbsp;\u00bb<strong>\u00b2\u00b9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De quoi s\u2019agit-il&nbsp;? De r\u00e9f\u00e9rer ce qu\u2019il en est du contre-transfert, qui ne se laisse r\u00e9duire ni \u00e0 la part propre et encore moins \u00e0 la part&nbsp;fautive du psychanalyste, \u00e0 ce qu\u2019il finit par nommer le <em>d\u00e9sir de l\u2019analyste<\/em>, \u00ab&nbsp;ce qui, en dernier terme op\u00e8re dans la psychanalyse&nbsp;\u00bb<strong>\u00b2\u00b2<\/strong>. Dans une analyse, l\u2019analyste est \u00ab&nbsp;autant en cause que l\u2019analys\u00e9&nbsp;\u00bb<strong>\u00b2\u00b3<\/strong>. Chaque incidence et reconnaissance de ce qui peut \u00eatre nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;contre-transfert&nbsp;\u00bb renvoie l\u2019analyste \u00e0 la fa\u00e7on de soutenir (et pr\u00e9server) sa place d\u2019analyste dans une cure. C\u2019est impossible sans que soit r\u00e9-interrog\u00e9, sous diff\u00e9rents modes, son rapport \u00e0 la psychanalyse. Faut-il \u00e0 chaque fois r\u00e9inventer la psychanalyse et redonner sens \u00e0 la place, la part et la parole de l\u2019analyste&nbsp;? C\u2019est bien la perspective de Lacan. C\u2019est impossible sans la parole et l\u2019\u00e9nonciation d\u2019un analyste qui, le faisant dans chaque cure singuli\u00e8re, \u00e9nonce, \u00e0 chaque fois, son rapport \u00e0 la psychanalyse, \u00e0 son m\u00e9tier, \u00e0 ce qu\u2019elle est pour lui. Son d\u00e9sir d\u2019analyste et son transfert sur la psychanalyse. N\u2019est-ce pas gr\u00e2ce \u00e0 cela, gr\u00e2ce \u00e0 cet appui, qu\u2019il peut analyser le contre-transfert&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Un manque d\u2019audace et de clart\u00e9 finit par engendrer des confusions. On a vu une extension du contre-transfert qui ne laissait plus aucune place au transfert. En soutenant que le contre-transfert pr\u00e9c\u00e8de le transfert, on a fini par inclure sous ce terme l\u2019ensemble du psychisme de l\u2019analyste&nbsp;: sa conception de l\u2019analyse, son exp\u00e9rience, ses attentes\u2026 et son inanalys\u00e9&nbsp;! N\u2019y aurait-il pas int\u00e9r\u00eat \u00e0 poursuivre le d\u00e9bat avec un usage mieux r\u00e9gl\u00e9 des termes dont on dispose&nbsp;: transfert, transfert de l\u2019analyste, d\u00e9sir de l\u2019analyste, contre-transfert de l\u2019analyste et\u2026 contre-transfert de l\u2019analysant&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>1. <\/strong>Sigmund Freud, \u00ab&nbsp;Sur la dynamique du transfert&nbsp;\u00bb, <em>OC<\/em>,<em> t. XI<\/em>,&nbsp; Paris, Puf, 1998, p. 107.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. <\/strong>Andr\u00e9 Green, \u00ab&nbsp;D\u00e9membrement du transfert, ce que nous avons gagn\u00e9 et perdu avec l\u2019extension du contre-transfert&nbsp;\u00bb, in Andr\u00e9 Green,<em> La Clinique psychanalytique contemporaine<\/em>, Paris, Ithaque, 2012, p. 79.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. <\/strong>Sigmund Freud, Carl G. Jung,<em> Correspondances<\/em>, t. 1, Paris, Gallimard, 1975, p. 283.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4.&nbsp; <\/strong><em>Ibid.<\/em>, p. 307.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>5. <\/strong><em>Ibid.<\/em>, p. 309.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>6. <\/strong>Les guillemets sont de Freud qui emploie ici le terme pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>7. <\/strong>En anglais : un mal pour un bien&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>8. <\/strong><em>Ibid.<\/em>, p. 309. Freud ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;Moi-m\u00eame, je ne me suis, il est vrai, pas fait prendre ainsi, mais j\u2019en ai \u00e9t\u00e9 plusieurs fois tr\u00e8s pr\u00e8s et j\u2019ai eu <em>a narrow escape<\/em>.&nbsp;\u00bb Il s\u2019en est \u00e9chapp\u00e9 de peu. Pour de plus amples pr\u00e9cisions, on pourra consulter&nbsp;: Patrick Guyomard, <em>Lacan et le contre-transfert<\/em>, Paris, Puf, 2011, p. 21 sqq.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>9. <\/strong>Sigmund Freud, \u00ab&nbsp;Les chances d\u2019avenir de la th\u00e9rapie psychanalytique&nbsp;\u00bb, in <em>OC, t. X<\/em>, Paris, Puf, 1993.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>10. <\/strong><em>Ibid.<\/em>, p. 76. On notera que Freud utilise les guillemets la premi\u00e8re fois et pas la seconde fois.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>11. <\/strong><em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>12. <\/strong>Sigmund Freud, Ludwig Binswanger, <em>Correspondances<\/em>, Paris, Calmann-L\u00e9vy, 1995, p.&nbsp;183.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>13. <\/strong><em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>14. <\/strong>Sigmund Freud, Carl G. Jung,<em> Correspondance, op. cit.<\/em>, t. 2, p. 237.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>15. <\/strong>Sigmund Freud, \u00ab&nbsp;Remarques sur l\u2019amour de Transfert&nbsp;\u00bb, in<em> OC<\/em>, <em>t. XII<\/em>, Paris, Puf, 2005.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>16. <\/strong>Paula Heimann, \u00ab&nbsp;On counter transferance&nbsp;\u00bb, in <em>The International Journal of Psycho-Analysis<\/em>, <em>n\u00b031<\/em>, 1-2, 1950, p. 81-84.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>17. <\/strong>Jacques Lacan, <em>\u00c9crits<\/em>, t. 1, Paris, Seuil, 1999, p. 222.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>18. <\/strong><em>Ibid.<\/em>, p. 307.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>19. <\/strong>On le voit bien dans l\u2019usage r\u00e9gl\u00e9 du terme transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiel que Green, lui-m\u00eame, juge peu supportable. On ne peut que le suivre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>20. <\/strong>Jacques Lacan, <em>Le S\u00e9minaire<\/em>, livre VIII, <em>Le Transfert<\/em>, Paris, Seuil, 1991, p. 237.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>21. <\/strong>Jacques Lacan, <em>Le S\u00e9minaire<\/em>, livre XI, <em>Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse<\/em>, Paris, Seuil, 1973, p. 230.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>22. <\/strong>Jacques Lacan, <em>\u00c9crits<\/em><em>, t. 2<\/em>, Paris, Seuil, p. 334.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>23. <\/strong>Jacques Lacan, <em>Le S\u00e9minaire<\/em>, livre XII, <em>Probl\u00e8mes cruciaux de la psychanalyse<\/em>, in\u00e9dit. S\u00e9ance du 5 mai 1965.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29911?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il serait plus simple, tous ne l\u2019admettraient pas, d\u2019aborder le contre-transfert, avec la m\u00eame forte \u00e9vidence qui anime Freud quand il reconna\u00eet la dynamique du transfert. 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