{"id":29889,"date":"2023-05-09T12:26:27","date_gmt":"2023-05-09T10:26:27","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=29889"},"modified":"2023-05-09T12:26:33","modified_gmt":"2023-05-09T10:26:33","slug":"lentrelacs-des-coeurs-une-voie-x-poetique-pour-symboliser-le-reel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lentrelacs-des-coeurs-une-voie-x-poetique-pour-symboliser-le-reel\/","title":{"rendered":"L\u2019entrelacs des c\u0153urs\u00a0&#8211; Une voie\/x po\u00e9tique pour symboliser le r\u00e9el"},"content":{"rendered":"\n<p>Psychologue clinicienne, j\u2019exerce dans un service de g\u00e9riatrie en soins de suite et de r\u00e9adaptation, \u00e0 court et moyen s\u00e9jour, situ\u00e9e en Seine-Saint-Denis, o\u00f9 le corps est criant, explosif. Un corps qui expose les pertes r\u00e9actualis\u00e9es par le processus du vieillissement, exacerb\u00e9es par une pathologie somatique, venant intens\u00e9ment solliciter et \u00e9branler les capacit\u00e9s d\u2019accueil du clinicien. Quelle voie possible pour le clinicien pour r\u00e9sister au r\u00e9el et \u00e9laborer les \u00e9v\u00e9nements traumatiques qui r\u00e9sonnent avec acuit\u00e9&nbsp;? Une rencontre ouvrira une voie inattendue, celle d\u2019une autre \u00e9coute tout en finesse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab&nbsp;Vous entendez, je veux vivre&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Au c\u0153ur du service de g\u00e9riatrie, les g\u00e9riatres, l\u2019\u00e9quipe soignante et param\u00e9dicale me sollicitent pour aller \u00e0 la rencontre de patients en souffrance psychique. Une souffrance r\u00e9actionnelle ou exacerb\u00e9e suite \u00e0 une chute (avec ou sans fracture), \u00e0 une (poly)pathologie et\/ou de troubles cognitifs, \u00e0 la perte d\u2019un proche (conjoint, enfant). Il s\u2019agit de proposer un espace et un temps pour \u00e9tayer les assises narcissiques fragilis\u00e9es. Soutenir \u00e9galement la narrativit\u00e9 pour favoriser un travail de liaison l\u00e0 o\u00f9 la d\u00e9liaison peut faire rage.<\/p>\n\n\n\n<p>Une patiente \u00e2g\u00e9e de 81 ans, venant de Guadeloupe pour soigner un diab\u00e8te d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 depuis de nombreuses ann\u00e9es, vient d\u2019apprendre par ses enfants le d\u00e9c\u00e8s de sa s\u0153ur ain\u00e9e, survenu il y a quelques jours. Lors de la premi\u00e8re rencontre, elle est fortement \u00e9branl\u00e9e par ce d\u00e9c\u00e8s r\u00e9activant d\u2019anciennes pertes. La semaine suivante, je me rends dans le service pour le rendez-vous convenu avec madame. Arriv\u00e9e \u00e0 destination, je frappe \u00e0 la porte de la chambre individuelle pour annoncer ma venue. Je la d\u00e9couvre allong\u00e9e sur le lit m\u00e9dicalis\u00e9, avec un visage pr\u00e9occup\u00e9. Avec son autorisation, je prends une chaise et m\u2019assois \u00e0 proximit\u00e9. Aussit\u00f4t assise, elle m\u2019embarque dans le vif de ce qu\u2019elle a v\u00e9cu la veille.<\/p>\n\n\n\n<p>Atteinte d\u2019une cardiopathie isch\u00e9mique, elle a ressenti une douleur vive \u00e0 la poitrine irradiant son bras gauche. Elle a cru que c\u2019\u00e9taient ses derniers instants de vie. Tous les visages de ses enfants en pleurs ont d\u00e9fil\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comment partir quand tout vous retient&nbsp;? Comment laisser les enfants dans le chagrin&nbsp;? Dont un qui pleure encore son p\u00e8re deux ans apr\u00e8s sa mort&nbsp;\u00bb, dit-elle. Puis, elle tourne son visage vers moi et me regarde droit dans les yeux&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je veux vivre&nbsp;!&nbsp;\u00bb s\u2019exclame-t-elle avec d\u00e9termination. \u00ab&nbsp;Vous entendez, je veux vivre&nbsp;!&nbsp;\u00bb r\u00e9it\u00e8re-t-elle, venant \u00e0 chaque fois s\u2019agripper \u00e0 mon regard. J\u2019acquiesce d\u2019un mouvement de t\u00eate et esquisse un sourire. Par cet accueil, elle livre \u00e0 c\u0153ur ouvert ses blessures, ses fragilit\u00e9s&nbsp;: le d\u00e9c\u00e8s d\u2019une de ses filles, \u00e2g\u00e9e seulement de vingt ans&nbsp;; le d\u00e9c\u00e8s de son mari, n\u00e9anmoins soulag\u00e9e d\u2019avoir accompli son devoir aupr\u00e8s de lui&nbsp;; le d\u00e9c\u00e8s de sa s\u0153ur ain\u00e9e&nbsp;; ses enfants partis un par un de la maison pour la m\u00e9tropole. Dans cet instant si vif, o\u00f9 elle fit l\u2019exp\u00e9rience d\u2019avoir fr\u00f4l\u00e9 de peu la mort, dans cette intensit\u00e9 de quitter ce monde, jaillit une image chez madame&nbsp;: \u00ab&nbsp;un seul c\u0153ur ne suffit pas pour une vie&nbsp;\u00bb, \u00e9nonce-t-elle soudainement. Un \u00ab&nbsp;seul c\u0153ur (corps) ne suffit pas&nbsp;\u00bb pour traverser les temp\u00eates de la vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis sortie de cet entretien boulevers\u00e9e, litt\u00e9ralement touch\u00e9e en plein c\u0153ur, sans prendre conscience, au moment o\u00f9 je franchissais le seuil de cette chambre, que quelque chose venait de se passer. Que ce quelque chose allait l\u2019accompagner, nous accompagner et m\u2019accompagner bien au-del\u00e0 de la rencontre. Arriv\u00e9e \u00e0 mon domicile, le vif au c\u0153ur de l\u2019entretien se rappelle \u00e0 moi, me saisit avec intensit\u00e9. \u00c9trange et d\u00e9routante sensation, je ressentais les pulsations de mon c\u0153ur au rythme du parler de madame que j\u2019entendais au creux de mon oreille, r\u00e9sonnant en moi sans rel\u00e2che, pendant des heures. Comme si les blessures de son c\u0153ur s\u2019\u00e9taient greff\u00e9es sur le mien, de&nbsp;c\u0153ur, les miennes, de blessures. Comme si elles r\u00e9sonnaient en ch\u0153ur. Le vif s\u2019op\u00e8re \u00e0 condition que les blessures du patient entrent en r\u00e9sonance avec celles du th\u00e9rapeute (Pontalis, 1977).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette insistance \u00e0 \u00eatre accueillie esquissait un autre travail fourmillant en moi, dans l\u2019obscurit\u00e9. Face \u00e0 cette insistance, \u00e0 cette intensit\u00e9, me revient en m\u00e9moire une lecture d\u2019un ouvrage du philosophe Jean-Luc Nancy (2000) L\u2019intrus o\u00f9 il partage son exp\u00e9rience d\u2019avoir re\u00e7u une greffe de c\u0153ur. D\u00e8s l\u2019ouverture, l\u2019accueil de l\u2019\u00e9tranger est au c\u0153ur et au corps de l\u2019exp\u00e9rience&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019intrus s\u2019introduit de force, par surprise ou par ruse, en tout cas sans droit ni sans avoir \u00e9t\u00e9 d\u2019abord admis. Il faut de l\u2019intrus dans l\u2019\u00e9tranger, sans quoi il perd son \u00e9tranget\u00e9. (\u2026) Une fois qu\u2019il est l\u00e0, s\u2019il reste \u00e9tranger, aussi longtemps qu\u2019il le reste, au lieu de simplement se \u201c naturaliser \u201d, sa venue ne cesse pas (\u2026). (2000, p.1)&nbsp;\u00bb Quelques pages plus loin, une ouverture appara\u00eet&nbsp;: \u00ab&nbsp;Accueillir l\u2019\u00e9tranger, il faut bien que ce soit aussi \u00e9prouver son intrusion. (Nancy, 2000, p.12)&nbsp;\u00bb Par le travail de l\u2019\u00e9criture, r\u00e9ceptionner le parler de cet autre c\u0153ur, ressentir son intrusion, \u00ab&nbsp;son exc\u00e8s de pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb (Pontalis, 1977, p.226), laisser venir les \u00e9chos des blessures entrelac\u00e9es. Et quelle surprise de d\u00e9couvrir au fil des mots l\u2019\u00e9closion de ma premi\u00e8re impulsion po\u00e9tique en apr\u00e8s-coup de cette rencontre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Un c\u0153ur ne suffit pas pour une vie pour traverser tes p\u00e9riples.&nbsp;<\/p><p>Je cherche dans le c\u0153ur d\u2019un autre un souffle pour all\u00e9ger mes peines.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de ce lieu, de l\u2019accueil du parler de son c\u0153ur, de son \u00e9coute et de son retentissement po\u00e9tique en moi, \u00e0 la fois proche et lointain, ce que nous nommerons ici l\u2019entrelacs des c\u0153urs, me permet d\u2019accueillir le vif des pertes r\u00e9activ\u00e9es chez madame et d\u2019ouvrir une voie\/x po\u00e9tique pour lib\u00e9rer l\u2019\u00e9cho en moi.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab&nbsp;J\u2019aurais d\u00fb pr\u00e9parer mon c\u0153ur&nbsp;\u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Des pertes, il en sera \u00e0 nouveau question \u00e0 l\u2019entretien suivant. En particulier une perte traumatique, le d\u00e9c\u00e8s d\u2019une de ses filles \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt ans, morte d\u2019un accident en France. Elle s\u2019est \u00e9panch\u00e9e sur sa douleur. Elle a cru qu\u2019elle ne se l\u00e8verait jamais. Un chagrin incommensurable. Elle s\u2019\u00e9tait jur\u00e9 de ne plus retourner en France, inconsolable. Gr\u00e2ce \u00e0 une amie, se confie-t-elle, elle a pu se remettre \u00e0 la couture qu\u2019elle avait d\u00e9laiss\u00e9e pendant de nombreux mois. Coudre ses plaies, ai-je pens\u00e9, pour supporter la douleur de perdre un enfant. Puis par associations, elle \u00e9voque d\u2019autres d\u00e9chirures, celles de voir ses autres enfants s\u2019envoler un par un vers la m\u00e9tropole, laissant un grand vide. \u00ab&nbsp;J\u2019aurais d\u00fb me pr\u00e9parer&nbsp;\u00bb, dit-elle brusquement, \u00ab&nbsp;pr\u00e9parer mon c\u0153ur \u00e0 ces pertes&nbsp;\u00bb, poursuit-elle. Tout au long du d\u00e9pliement de son r\u00e9cit, j\u2019ai ressenti une \u00e9motion vive, \u00e9cho au d\u00e9chirement de perdre un enfant et d\u2019\u00eatre \u00e9loign\u00e9e par des milliers de kilom\u00e8tres de ses autres enfants. D\u2019\u00eatre si pr\u00e8s de sa douleur, une nouvelle impulsion po\u00e9tique a \u00e9merg\u00e9 en apr\u00e8s-coup&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00c0 la chaleur d\u2019une bougie, je couds en ch\u0153ur les cicatrices pour att\u00e9nuer mon agonie.<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab&nbsp;Vous me regardez vivre&nbsp;!&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Je rencontre madame en janvier, apr\u00e8s mes cong\u00e9s s\u2019\u00e9talant sur la p\u00e9riode des f\u00eates de fin d\u2019ann\u00e9e, pour notre quatri\u00e8me entretien. Lorsque j\u2019entre dans sa chambre, je suis d\u2019embl\u00e9e accapar\u00e9e par l\u2019atmosph\u00e8re qui r\u00e8gne. Une profonde tristesse qui se refl\u00e8te sur son visage. Elle n\u2019a pas le c\u0153ur \u00e0 parler. Hospitalis\u00e9e depuis cinq semaines, elle fait part de son souhait de retrouver ses enfants. Lorsqu\u2019elle en a discut\u00e9 avec ses enfants, ils lui ont sugg\u00e9r\u00e9 de rester encore hospitaliser pour se reposer. Cela l\u2019attriste profond\u00e9ment. Elle s\u2019adresse \u00e0 moi avec une voix de d\u00e9solation&nbsp;: \u00ab&nbsp;est-ce bien utile de parler, de r\u00e9veiller des souvenirs&nbsp;? me demande-t-elle&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Pour soulager votre c\u0153ur de ses peines&nbsp;\u00bb, ai-je r\u00e9pondu d\u00e9licatement. Un silence s\u2019installe. \u00c0 l\u2019\u00e9coute de son silence et de son c\u0153ur qui me parle po\u00e9tiquement, des vers apparaissent dans ma pens\u00e9e&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>La famille tient son c\u0153ur, lui tient \u00e0 c\u0153ur, le fait battre.&nbsp;<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Quelques secondes apr\u00e8s, elle brise le silence en m\u2019interpellant \u00ab&nbsp;vous me regardez vivre&nbsp;!&nbsp;\u00bb, propos accompagn\u00e9 d\u2019un sourire qui illumine son visage. \u00c9bahie, je souris et je lui partage \u00e0 voix haute ces quelques vers survenus dans ma pens\u00e9e lors du silence. Elle communique, \u00e0 son tour, ce par quoi elle a \u00e9t\u00e9 travers\u00e9e&nbsp;: un souvenir d\u2019un voyage en Guadeloupe, o\u00f9 la famille \u00e9tait r\u00e9unie autour d\u2019un repas. La maison est pleine, une vingtaine de personnes, il y a du bruit, les rires des petits enfants, la vie, une table garnie de plats traditionnels, tous ses enfants pr\u00e9sents, le bonheur. Un r\u00eave \u00e9veill\u00e9 qui s\u2019accorde \u00e0 une r\u00eaverie po\u00e9tique&nbsp;: \u00ab&nbsp;un ph\u00e9nom\u00e8ne utile (\u2026) \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre psychique&nbsp;\u00bb (Bachelard, 2013, p.10). Elle se r\u00e9anime. Son c\u0153ur aussi. Elle retrouve le sourire, elle si \u00e9teinte \u00e0 mon arriv\u00e9e, d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 retrouver au plus vite sa famille.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab&nbsp;Je ne connais pas votre m\u00e9tier, mais j\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 votre fa\u00e7on de travailler.&nbsp;\u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Quelques jours apr\u00e8s l\u2019entretien, le g\u00e9riatre m\u2019informe d\u2019une sortie imminente, apr\u00e8s avoir effectu\u00e9 des examens, autorisant cette sortie d\u2019hospitalisation sur le plan m\u00e9dical. Son d\u00e9part approchant \u00e0 grands pas, je d\u00e9cide d\u2019aller \u00e0 sa rencontre pour la saluer. Tout au long du trajet, j\u2019ai \u00e0 l\u2019esprit, avec pers\u00e9v\u00e9rance, ce c\u0153ur o\u00f9 a jailli la po\u00e9sie. Un c\u0153ur qui a \u00e9t\u00e9 tout au long des quatre entretiens, si pr\u00e9sent, si fragile et tenace \u00e0 la fois. Je l\u2019ai entendu battre avec vigueur et douleur. Ce c\u0153ur m\u2019a fait voyager dans des contr\u00e9es que je n\u2019aurai jamais imagin\u00e9 explorer. C\u2019est bien ce mot \u00ab&nbsp;voyage&nbsp;\u00bb qui m\u2019habite sur ce trajet. Dire au revoir \u00e0 ce c\u0153ur qui m\u2019a saisie po\u00e9tiquement. Un ch\u0153ur que nous avons partag\u00e9 le temps des rencontres. Arriv\u00e9e sur le seuil de la chambre, je la d\u00e9couvre radieuse, s\u2019affairant \u00e0 ranger ses v\u00eatements. La vie n\u2019attend pas. Elle se savoure \u00e0 chaque instant, me murmurai-je. Je frappe \u00e0 la porte pour annoncer ma pr\u00e9sence. Elle m\u2019invite \u00e0 entrer tout en continuant \u00e0 ranger ses affaires. Ne voulant pas retarder son d\u00e9part, j\u2019explique ma venue et lui souhaite bon voyage. Surprise, elle s\u2019interroge&nbsp;: \u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce que vous me racontez l\u00e0&nbsp;? Vous savez que je vais chez ma fille&nbsp;\u00bb, habitant en r\u00e9gion parisienne. N\u2019ayant pas oubli\u00e9, je pr\u00e9cise ma pens\u00e9e&nbsp;: je parle \u00e0 votre c\u0153ur. Elle sourit, me remercie et dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;je ne connais pas votre m\u00e9tier, mais j\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 votre fa\u00e7on de travailler&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous sommes quitt\u00e9es sur ces mots, elle rejoignant sa famille, ses enfants et petits-enfants, sa raison de vivre&nbsp;; moi \u00e9mue de cette rencontre, exp\u00e9rience profond\u00e9ment po\u00e9tique. Les impulsions po\u00e9tiques, \u00e9crites en apr\u00e8s-coup, ont \u00e9t\u00e9 une premi\u00e8re exp\u00e9rience pour moi. Cela a \u00e9t\u00e9 tout au long de la rencontre une source d\u2019interrogations&nbsp;: aurait-il fallu les lire \u00e0 voix haute&nbsp;? Si oui, comment aurais-je pu les amener&nbsp;? Bien qu\u2019elles soient rest\u00e9es dans l\u2019ombre, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 n\u00e9anmoins habit\u00e9e par leurs pr\u00e9sences, sur lesquelles j\u2019ai pu m\u2019appuyer pour accompagner madame dans ses pertes, en travaillant po\u00e9tiquement mon r\u00e9ceptacle interne pour accueillir leur retentissement en moi. Ces impulsions po\u00e9tiques d\u00e9voilent le cheminement de l\u2019accompagnement. Nous sommes pass\u00e9es de l\u2019entrelacs des c\u0153urs, une enveloppe et un \u00e9tayage n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019expression des pertes \u00e0 une int\u00e9riorisation de l\u2019entrelacs reliant perte et attachement, dont atteste ma derni\u00e8re impulsion po\u00e9tique \u00e9crite en apr\u00e8s-coup du quatri\u00e8me et dernier entretien&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Loin&nbsp;<\/p><p>Mon c\u0153ur se d\u00e9chire&nbsp;<\/p><p>En lambeaux&nbsp;<\/p><p>Pr\u00e8s des souvenirs&nbsp;<\/p><p>Je respire&nbsp;<\/p><p>L\u2019\u00e9merveillement<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le fil des entretiens r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement que l\u2019entrelacs des c\u0153urs \u2014 qui r\u00e9sonne fortement sur le plan clinique comme entrelacs des corps \u2014 ouvre dans un premier temps, par les impulsions po\u00e9tiques, une voie\/x po\u00e9tique garante \u00e0 la fois d\u2019un accueil et d\u2019un r\u00e9ceptacle, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9mergence de vers au c\u0153ur du dernier entretien&nbsp;: la famille tient son c\u0153ur, lui tient \u00e0 c\u0153ur, le fait battre. Ces vers partag\u00e9s \u00e0 voix haute s\u2019apparentent \u00e0 une \u00ab&nbsp;image po\u00e9tique&nbsp;\u00bb qui esquisse \u00ab&nbsp;un soudain relief du psychisme&nbsp;\u00bb (Bachelard,&nbsp;2014, p.1). Un relief qui atteste l\u2019\u00e9mergence d\u2019un espace psychique entre les corps, un espace transitionnel (Winnicott, 1975).<\/p>\n\n\n\n<p>Cette voie\/x po\u00e9tique s\u2019est av\u00e9r\u00e9e, \u00e0 la suite de cette rencontre, essentielle, voire vitale, pour accompagner des patientes atteintes de cancers du sein, o\u00f9 le d\u00e9voilement de leur atteinte organique r\u00e9sonnait dans une violence inou\u00efe avec leurs probl\u00e9matiques migratoires et de traumatismes de guerre. Elles d\u00e9posaient litt\u00e9ralement leurs maux enclav\u00e9s corporellement, venant envahir massivement mes capacit\u00e9s d\u2019accueil, \u00e0 me couper le souffle. L\u2019\u00e9mergence d\u2019une voie\/x po\u00e9tique a tout \u00e0 la fois repr\u00e9sent\u00e9 un \u00e9tayage et une \u00e9toffe \u00e0 ma cr\u00e9ativit\u00e9 (Winnicott, 1975), r\u00e9ceptacle pour accueillir l\u2019inconciliable, l\u2019irrepr\u00e9sentable. Entendre, l\u00e0, les soubresauts en moi, lib\u00e9rer son cri dans une double voie\/x \u2013, int\u00e9riorit\u00e9 et ext\u00e9riorit\u00e9, travailler sa possibilit\u00e9, son mouvement \u00e0 travers corps et po\u00e9sie. Par et gr\u00e2ce \u00e0 ce travail, je retrouvai une respiration et un souffle psychique pour r\u00e9sister po\u00e9tiquement (Th\u00e9lot,&nbsp;2013) \u00e0 la violence du r\u00e9el et \u00e9laborer les \u00e9v\u00e9nements traumatiques.&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29889?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Psychologue clinicienne, j\u2019exerce dans un service de g\u00e9riatrie en soins de suite et de r\u00e9adaptation, \u00e0 court et moyen s\u00e9jour, situ\u00e9e en Seine-Saint-Denis, o\u00f9 le corps est criant, explosif. 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