{"id":29442,"date":"2023-07-12T10:21:17","date_gmt":"2023-07-12T08:21:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=29442"},"modified":"2023-07-12T10:21:22","modified_gmt":"2023-07-12T08:21:22","slug":"oedipe-melancolique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/oedipe-melancolique\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0\u0152dipe m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p><em>\u0152dipe<\/em> et <em>m\u00e9lancolie<\/em>&nbsp;: l\u2019association peut para\u00eetre, de prime abord, \u00e9tonnante, voire contradictoire. Le premier renvoie spontan\u00e9ment \u00e0 la triangulation objectale li\u00e9e au conflit n\u00e9vrotique inconscient tel que Freud l\u2019a \u00e9labor\u00e9 dans le complexe qui en porte le nom, la seconde \u00e9tant spontan\u00e9ment associ\u00e9e au registre narcissique auquel Freud s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce n\u2019est pas seulement une association de ces deux registres \u00e0 laquelle invite Vladimir Marinov. La majuscule conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 \u0152dipe souligne l\u2019importance de la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la pi\u00e8ce de Sophocle : une histoire marqu\u00e9e par un inceste et un meurtre. Un inceste et un meurtre, l\u2019un et l\u2019autre perp\u00e9tr\u00e9s du fait de l\u2019ignorance d\u2019\u0152dipe de ses v\u00e9ritables origines, et li\u00e9s \u00e0 un acte condamnable, commis avant lui par son propre p\u00e8re La\u00efos&nbsp;: un acte p\u00e9dophile homosexuel. Ainsi, \u0152dipe est indissociablement marqu\u00e9 par l\u2019abandon parental et une faute commise avant lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Quant \u00e0 la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la m\u00e9lancolie, sa proposition sous forme adjectiv\u00e9e me semble d\u00e9gager le terme de ses limites psychopathologiques ou de r\u00e9f\u00e9rence au complexe pour en souligner la valeur dynamique, processuelle, potentiellement pr\u00e9sente dans toute psychopathologie. La perspective revendiqu\u00e9e est ainsi transnosologique et transnosographique, et concerne tous les tableaux psychopathologiques. Elle soutient la possibilit\u00e9 de parler d\u2019un \u00ab&nbsp;conflit \u0153dipien de type m\u00e9lancolique&nbsp;\u00bb, quelle que soit l\u2019organisation psychopathologique du sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 proposer l\u2019association des deux termes. Mais il me semble que l\u2019alliance est cependant reconnue au sein de la figure du masochisme moral, un masochisme pr\u00e9cis\u00e9ment caract\u00e9ris\u00e9 par le <em>sentiment inconscient de culpabilit\u00e9<\/em> et la <em>resexualisation<\/em> du surmoi, Freud l\u2019ayant reli\u00e9, je le cite, au \u00ab&nbsp;fantasme (\u0153dipien) d\u2019\u00eatre battu par le p\u00e8re, fantasme tr\u00e8s proche de cet autre d\u00e9sir, avoir des rapports sexuels passifs avec lui, le premier n\u2019\u00e9tant qu\u2019une d\u00e9formation r\u00e9gressive du second&nbsp;\u00bb (Freud, 1924, p. 21). La culpabilit\u00e9 et le besoin de punition g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par la fantasmatique incestueuse, alimentent des mesures de r\u00e9torsion compulsives humiliantes et mortif\u00e8res, quand la pente m\u00e9lancolique s\u2019acharne contre l\u2019empreinte de l\u2019objet et le risque de d\u00e9pendance qu\u2019elle est susceptible de g\u00e9n\u00e9rer (Chabert, 2019).<\/p>\n\n\n\n<p>La probl\u00e9matique de l\u2019\u00ab&nbsp;\u0152dipe m\u00e9lancolique&nbsp;\u00bb est pr\u00e9sente d\u00e8s les premiers travaux cliniques de V. Marinov, avant m\u00eame qu\u2019elle ne soit formul\u00e9e comme telle, en particulier dans le cadre de l\u2019anorexie<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Elle est reprise au sein de l\u2019ouvrage <em>Le charognard, le boucher et le&nbsp;guerrier. Essais sur l\u2019\u0153dipe m\u00e9lancolique<\/em> (2021) \u2013&nbsp;o\u00f9 sont d\u00e9ploy\u00e9s avec beaucoup de finesse une vari\u00e9t\u00e9 de tableaux psychopathologiques, t\u00e9moignant de la diversit\u00e9 des agencements que peut prendre cet \u00ab&nbsp;\u0152dipe m\u00e9lancolique&nbsp;\u00bb,&nbsp;ces deux ouvrages \u00e9tant ancr\u00e9s dans le vif de rencontres cliniques, \u00e0 l\u2019origine des \u00e9laborations th\u00e9oriques de V. Marinov.<\/p>\n\n\n\n<p>A-t-elle \u00e9merg\u00e9 plus particuli\u00e8rement \u00e0 partir de cette clinique singuli\u00e8re des troubles des conduites alimentaires, rencontr\u00e9e \u00e0 Sainte-Anne o\u00f9 V. Marinov a exerc\u00e9 de nombreuses ann\u00e9es&nbsp;? La question a son int\u00e9r\u00eat en pensant par ailleurs que la notion de \u00ab&nbsp;F\u00e9minin m\u00e9lancolique&nbsp;\u00bb propos\u00e9e par Catherine Chabert, dans une perspective \u00e0 la fois proche et diff\u00e9rente, est n\u00e9e pr\u00e9cis\u00e9ment de la rencontre avec une clinique adolescente engag\u00e9e dans des troubles des conduites alimentaires. L\u2019oralit\u00e9, et la dynamique de l\u2019incorporation qui s\u2019y rattache y jouent un r\u00f4le essentiel. Aborder la proposition d\u2019un \u0152dipe m\u00e9lancolique \u00e0 partir de la clinique de l\u2019anorexie fait d\u00e8s lors sens.<\/p>\n\n\n\n<p>La perspective psychanalytique transnosographique permet de ne pas r\u00e9duire le sujet souffrant d\u2019anorexie \u00e0 un \u00ab&nbsp;trouble des conduites alimentaires&nbsp;\u00bb, soit un trouble d\u00e9pourvu de sens, \u00e0 rabattre simplement du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une conduite op\u00e9ratoire relevant d\u2019un d\u00e9faut de mentalisation. Elle permet de maintenir la diversit\u00e9 des organisations psychiques qui sous-tendent cette conduite, qualifiable selon moi de symptomatique, en tant qu\u2019elle r\u00e9sulte de conflits psychiques insolubles vis-\u00e0-vis desquels le sujet se d\u00e9fend par des strat\u00e9gies d\u00e9fensives multiples, souvent fort co\u00fbteuses, mais qui \u00e9pousent des manifestations communes et spectaculaires. Car, et sans doute plus que d\u2019autres conduites addictives, les apparences du sympt\u00f4me ne sont pas sans cr\u00e9er des effets de sid\u00e9ration pour celui qui en est t\u00e9moin, au risque de produire chez le th\u00e9rapeute une certaine fascination productrice d\u2019emp\u00eachement de penser.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces pathologies, auxquelles on a commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00eater un int\u00e9r\u00eat vif dans les ann\u00e9es 70, constituent un enjeu social et th\u00e9rapeutique important. Elles se manifestent particuli\u00e8rement au moment du processus adolescent, traductrices du rejet pubertaire, et r\u00e9v\u00e9lant les traumatismes du temps pass\u00e9 et les fragilit\u00e9s qui en sont n\u00e9es. Car la <em>violence<\/em> de cette pathologie (nom que V. Marinov a choisi pour une de ses patientes) est grande. Qu\u2019est-ce qui peut conduire en effet des adolescents, le plus souvent des jeunes filles, ou des adultes \u00e0 entrer, puis se maintenir, dans un \u00e9tat d\u2019inanition, entre la vie et la mort&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La clinique d\u00e9crite ici est celle de patients adultes, quand la pathologie se voit fix\u00e9e dramatiquement en un tableau marqu\u00e9 par un \u00e9tat de survie permanent. Elle est interrog\u00e9e \u00e0 partir des temps premiers de la rencontre de l\u2019infans avec son environnement, en un temps o\u00f9 les processus d\u2019incorporation li\u00e9s \u00e0 l\u2019activit\u00e9 orale sont intimement li\u00e9s aux processus d\u2019introjection et d\u2019identification. Cela am\u00e8ne \u00e0 convoquer de nombreux auteurs, comme K. Abraham, M. Klein, S. Ferenczi \u2013 notamment <em>L\u2019enfant mal accueilli et sa pulsion de mort<\/em> \u2013 &nbsp;qui se sont particuli\u00e8rement attel\u00e9s \u00e0 travailler les articulations entre le \u00ab&nbsp;stade sadique oral&nbsp;\u00bb, l\u2019ambivalence, l\u2019incorporation et l\u2019introjection. Chez ces patients, une forme d\u2019avidit\u00e9 orale est chaque fois pr\u00e9sente, qui \u00ab&nbsp;ne rencontre pas d\u2019enveloppe corporelle stable pour la contenir&nbsp;\u00bb (Marinov, 2008), alimentant des angoisses d\u2019effondrement dans un univers mental marqu\u00e9 par l\u2019informe.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Ferenczi, c\u2019est aussi la d\u00e9ception v\u00e9cue par l\u2019infans \u00e0 l\u2019occasion de sa venue au monde qui est mise en exergue \u2013 le corps, par son sacrifice, se faisant l\u2019incarnation du fantasme d\u2019infanticide n\u00e9 de ce \u00ab&nbsp;mal accueil&nbsp;\u00bb (Chiantaretto, 2016) \u2013 incarnation du d\u00e9sir inconscient de l\u2019autre qui l\u2019aurait (mal) accueilli. Est indiqu\u00e9e ici, me semble-t-il, la n\u00e9cessit\u00e9 de faire une place \u00e0 la douleur, de celle qui ne trouve pas de mots pour se dire, le sujet restant, selon moi, la proie de ses morts \u2013 des figures d\u2019objet mort incorpor\u00e9 dans le moi, les meurtres psychiques dont il a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet, et ceux auxquels il se sent contraint pour survivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec la proposition d\u2019un \u00ab&nbsp;\u0152dipe m\u00e9lancolique&nbsp;\u00bb, V. Marinov souhaite \u00ab&nbsp;jeter un pont entre Narcissisme et Complexe d\u2019\u0152dipe, les deux notions devant n\u00e9cessairement \u00eatre pens\u00e9es conjointement, th\u00e9oriquement et cliniquement parlant. (\u2026) En effet,&nbsp;une relation triangulaire d\u00e9faillante pr\u00e9c\u00e8de souvent un narcissisme et une relation d\u2019objet fragile&nbsp;\u00bb (2021, p. 24). Est ainsi soulign\u00e9e combien l\u2019\u0153dipe m\u00e9lancolique plonge ses racines dans une relation triangulaire pr\u00e9coce, pr\u00e9g\u00e9nitale et pr\u00e9objectale. L\u2019incorporation m\u00e9lancolique est alors r\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 une relation pr\u00e9coce triangulaire, la perspective rejoignant ici celle de M. Klein, pour laquelle les identifications bisexuelles, les fixations pr\u00e9g\u00e9nitales et les relations sadomasochistes jouent un r\u00f4le essentiel. Selon M. Klein, l\u2019angoisse d\u00e9pressive porte sur le \u00ab&nbsp;danger fantasmatique de d\u00e9truire la m\u00e8re et de perdre la m\u00e8re du fait du sadisme du sujet&nbsp;\u00bb (Marinov, 2021, p. 51) engageant un travail de r\u00e9paration visant \u00e0 lui restituer l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de son corps. Mais V. Marinov souligne que \u00ab&nbsp;la libido et l\u2019angoisse d\u00e9pressive en partie d\u00e9tourn\u00e9es de la m\u00e8re \u00ab&nbsp;stimulent les relations d\u2019objet&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;diminuent l\u2019intensit\u00e9 des sentiments d\u00e9pressifs&nbsp;\u00bb. L\u2019existence d\u2019un tiers est ainsi tr\u00e8s pr\u00e9cocement rep\u00e9r\u00e9e, \u00ab&nbsp;avant m\u00eame de distinguer l\u2019autre&nbsp;\u00bb. Et V. Marinov propose de faire un pas de plus en proposant l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019une fixation \u00e0 la position d\u00e9pressive, soutenant un attachement fort entre la m\u00e8re et l\u2019infans, \u00ab&nbsp;peut prendre la forme d\u2019une complicit\u00e9 victorieuse contre un tiers paternel&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 50).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce titre, l\u2019usage fait du texte de Andr\u00e9 Green \u2013 \u00ab&nbsp;La m\u00e8re morte&nbsp;\u00bb \u2013 m\u2019a particuli\u00e8rement int\u00e9ress\u00e9e. La dimension sacrificielle qui vise \u00e0 r\u00e9animer l\u2019objet primaire, \u00ab&nbsp;sacrifice de sa vitalit\u00e9 sur l\u2019autel de la m\u00e8re&nbsp;\u00bb, dit A. Green, traduit l\u2019enferment de ces sujets dans un fantasme au sein duquel le sujet passe sa vie \u00e0 nourrir son mort. Mais A. Green souligne aussi combien \u00ab&nbsp;le sujet ne peut pas renoncer \u00e0 l\u2019inceste, ni par cons\u00e9quent renoncer au deuil maternel&nbsp;\u00bb. V. Marinov propose alors l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00ab&nbsp;inceste m\u00e9lancolique&nbsp;\u00bb, \u00e0 comprendre ainsi&nbsp;: attach\u00e9 incestueusement et vitalement \u00e0 la m\u00e8re, le sujet s\u2019identifie \u00e0 elle et devient d\u00e8s lors \u00ab&nbsp;un rival invincible\u2026consid\u00e9r\u00e9 comme sadique, voire m\u00eame n\u00e9crophile&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 57).<\/p>\n\n\n\n<p>Reconna\u00eetre l\u2019importance de l\u2019angoisse et sa nature mortif\u00e8re chez ces sujets, confront\u00e9s \u00e0 un univers fantasmatique non pas vide comme ils tendent \u00e0 vouloir s\u2019en convaincre et convaincre leur entourage, mais peupl\u00e9 de monstres, est un pr\u00e9alable n\u00e9cessaire pour qu\u2019une rencontre soit possible \u2013 pour autant, bien s\u00fbr, que le th\u00e9rapeute, comme le dit justement V. Marinov, soit pr\u00eat \u00e0 \u00ab&nbsp;p\u00e9n\u00e9trer dans un monde de cauchemars&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enjeu th\u00e9rapeutique est de taille. La r\u00e9actualisation transf\u00e9rentielle est susceptible de r\u00e9p\u00e9ter ce \u00ab&nbsp;mal accueil&nbsp;\u00bb en suscitant rejet ou sadisme des soignants et en pla\u00e7ant le th\u00e9rapeute du c\u00f4t\u00e9 des meurtriers fantasm\u00e9s. Dans le travail th\u00e9rapeutique, l\u2019analyste devra donc se mobiliser pour saisir les traces libidinales subsistantes, notamment en favorisant la prise de contact avec les affects, afin de soutenir les mouvements de vie du sujet, \u00e0 la fois dans une perspective de reconstruction narcissique minimale et d\u2019\u00e9tayage de la vie fantasmatique. La possibilit\u00e9 passe par une mobilisation pulsionnelle possible, alors m\u00eame que le sujet d\u00e9ploie une \u00e9nergie gigantesque pour maintenir \u00e9teinte toute excitation qui pourrait s\u2019enflammer et d\u00e8s lors compromettre l\u2019hom\u00e9ostasie interne durement maintenue. L\u2019enjeu est important, car la s\u00e9paration corps\/psych\u00e9 est parfois si drastique (dissociation) que l\u2019offre d\u2019un travail th\u00e9rapeutique bas\u00e9 sur l\u2019association libre est inenvisageable pour ces sujets. Ce sont ces situations cliniques, entre autres, qui ont conduit V. Marinov \u00e0 promouvoir l\u2019int\u00e9r\u00eat de la m\u00e9diation du collage.<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re ce besoin forcen\u00e9 de ma\u00eetrise, v\u00e9cu comme une n\u00e9cessit\u00e9 vitale, c\u2019est bien l\u2019identification \u00e0 un \u00eatre mort incorpor\u00e9 qui fait emprise sur la pens\u00e9e, d\u2019autant que l\u2019enracinement pulsionnel de la pens\u00e9e est susceptible de r\u00e9veiller les morts&nbsp;: ici, l\u2019association d\u2019\u0152dipe \u00e0 la m\u00e9lancolie prend selon moi tout son sens. Le sujet, par ses conduites addictives, compulsives ou son hyperactivit\u00e9, cherche \u00e0 \u00e9chapper&nbsp;\u00e0 l\u2019inertie issue de l\u2019identification indissociablement \u00e0 et avec cet \u00eatre mort sous la forme d\u2019une co-pr\u00e9sence \u00e0 laquelle le sujet ne peut renoncer. Conduites paradoxales bien s\u00fbr, car immobilisantes par leur r\u00e9p\u00e9tition d\u00e9l\u00e9t\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une br\u00e8ve s\u00e9quence clinique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Mme A. s\u2019exprime dans une prosodie neutre, d\u00e9saffect\u00e9e et feutr\u00e9e, ses grands yeux fi\u00e9vreux, portant l\u2019intensit\u00e9 d\u2019un regard fonctionnant tel un scanner avide et inquiet, contrastant avec la neutralit\u00e9 du ton. La demande est d\u00e9vorante, \u00ab&nbsp;tendue&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le regret actuel de n\u2019avoir jamais pu engager aucun travail th\u00e9rapeutique, elle dit souffrir d\u2019anorexie\/boulimie depuis la fin d\u2019adolescence \u2013 le sympt\u00f4me s\u2019\u00e9tant d\u00e9clench\u00e9 selon elle \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un \u00e9loignement de la cellule familiale pour ses \u00e9tudes. Ses parents \u00e2g\u00e9s et en mauvaise sant\u00e9, elle fait le constat amer, que l\u2019attente \u00e9perdue d\u2019une reconnaissance par eux de son \u00eatre en\/de souffrance est peut-\u00eatre vaine. Le doute, avec l\u2019espoir qui l\u2019anime, reste n\u00e9anmoins pr\u00e9sent. Et il faudra quelques ann\u00e9es de travail et la perte de sa m\u00e8re pour que cette attente charg\u00e9e d\u2019un espoir incommensurable puisse commencer \u00e0 faire l\u2019objet d\u2019un renoncement.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette attente ne lui a pas permis de les quitter vraiment. Ou peut-\u00eatre faudrait-il dire, lui a permis de ne pas les quitter. &nbsp;Et si elle m\u00e8ne une vie mat\u00e9riellement autonome, Mme A. est rest\u00e9e vierge de toute rencontre amoureuse ou amicale, a sacrifi\u00e9 sa vie de femme, tout son souci restant port\u00e9 vers ses parents et l\u2019espoir d\u2019un regard. Mme A. est seule, et ce depuis toujours, tenue par son activit\u00e9 professionnelle et les relations \u00e0 ses fr\u00e8res et s\u0153urs marqu\u00e9es d\u2019une vive ambivalence, le reproche de d\u00e9ni de la singularit\u00e9 de sa situation d\u2019infortune et d\u2019affliction, leur \u00e9tant \u00e9galement adress\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ayant accept\u00e9 de m\u2019engager avec elle, je crains l\u2019enlisement de mon \u00e9coute face \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition des mots porteurs d\u2019une litanie am\u00e8re, sur ce qui ne lui a jamais \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 et les pr\u00e9judices actuels et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s dont elle se sent victime. Pourtant, doucement, des changements s\u2019op\u00e8rent. J\u2019apprends incidemment que les conduites boulimiques auxquelles elle se trouvait contrainte quasi quotidiennement, ont \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9es par de longues marches en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, dans lesquelles elle tente d\u2019\u00e9puiser l\u2019excitation cumul\u00e9e en exc\u00e8s au long de la journ\u00e9e. L\u2019am\u00e9nagement trouv\u00e9 me semble moins dommageable, \u00ab&nbsp;moins honteux&nbsp;\u00bb reconna\u00eetra-t-elle, tout en s\u2019interrogeant sur les exc\u00e8s de cette hyperactivit\u00e9 \u00e0 laquelle elle ne peut renoncer. La parole aussi se lib\u00e8re, prise dans le transfert.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une s\u00e9ance<\/h2>\n\n\n\n<p>Mme A. \u00e0 peine install\u00e9e d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&nbsp;je ne suis pas bien&nbsp;\u00bb. Elle se trouve depuis quelques semaines tr\u00e8s mobilis\u00e9e par une coll\u00e8gue qui souffre d\u2019alcoolisme. Aujourd\u2019hui celle-ci est arriv\u00e9e dans un tel \u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 et de malaise qu\u2019elle n\u2019a pu faire autrement, dit-elle, que de l\u2019assister et lui porter charitablement secours. Elle avait admis, quelque temps avant, que cette jeune coll\u00e8gue et ses conduites addictives la renvoyaient \u00e0 elle-m\u00eame, et cela l\u2019avait beaucoup troubl\u00e9e. Elle y revient ce jour, pour dire, \u00e0 mots couverts, sa rage&nbsp;: elle, n\u2019a pas b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019autant d\u2019attention quand elle en aurait eu besoin.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle associe alors \u00e0 une interview entendue au cours de laquelle une actrice c\u00e9l\u00e8bre a parl\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame comme s\u2019\u00e9tant v\u00e9cue une \u00ab&nbsp;mauvaise nouvelle&nbsp;\u00bb. Ces mots d\u00e9signent bien, me dit-elle, ce qu\u2019elle ressent \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle poursuit en \u00e9voquant son \u00ab&nbsp;manque&nbsp;d\u2019amour propre&nbsp;\u00bb&nbsp;auquel je r\u00e9ponds&nbsp;par cette question \u00ab&nbsp;un amour sale&nbsp;?&nbsp;\u00bb Les figures parentales sont d\u00e8s lors convoqu\u00e9es&nbsp;: des parents qui ne l\u2019ont jamais valoris\u00e9e, en particulier la m\u00e8re, qui s\u2019en prenait \u00e0 la moindre manifestation de plaisir pris par ses filles en dehors d\u2019elle-m\u00eame. Une m\u00e8re d\u00e9crite comme abusive, d\u00e9pressive, narcissique, violente et inconstante, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un p\u00e8re aimant, mais impuissant \u00e0 s\u2019affirmer. Un p\u00e8re, d\u00e9sormais accessible avec la mort de la m\u00e8re, dont elle aimerait pleinement pouvoir profiter aujourd\u2019hui, mais la promesse continue de se d\u00e9rober&nbsp;: l\u2019homme est aujourd\u2019hui absorb\u00e9 par la perte de sa femme. Le d\u00e9pit amoureux reste vif. Est-ce les traces de cette promesse d\u2019amour \u00e0 laquelle il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 possible de renoncer que d\u00e9signe le manque d\u2019amour \u00ab&nbsp;propre&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Mme A. poursuit et raconte la f\u00eate de fin d\u2019ann\u00e9e post-bac \u00e0 laquelle elle s\u2019\u00e9tait rendue exceptionnellement et le plaisir qu\u2019elle y avait trouv\u00e9, imm\u00e9diatement condamn\u00e9 par la m\u00e8re rivale \u00e0 son retour. Elle en a \u00e9t\u00e9 bris\u00e9e, salie, dit-elle, commentant&nbsp;: \u00ab&nbsp;elle ne supportait pas que l\u2019on soit vivantes&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la \u00ab&nbsp;mauvaise nouvelle&nbsp;\u00bb, telle qu\u2019elle se nomme, convoque aussi l\u2019histoire d\u2019enfance des premiers temps. En particulier la \u00ab&nbsp;mauvaise nouvelle&nbsp;\u00bb qu\u2019a constitu\u00e9e pour la m\u00e8re l\u2019annonce de cette seconde grossesse, trop t\u00f4t venue apr\u00e8s la s\u0153ur a\u00een\u00e9e, d\u2019autant que le p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 dans une autre ville le rendant tr\u00e8s absent du domicile familial. Un b\u00e9b\u00e9 \u00ab&nbsp;mal accueilli&nbsp;\u00bb&nbsp;? \u00c0 la d\u00e9signation d\u2019une m\u00e8re alors d\u00e9prim\u00e9e et d\u00e9bord\u00e9e, s\u2019ajoute \u2013 pour la disculper \u2013 la description d\u2019un b\u00e9b\u00e9 refusant de manger (anorexie primaire&nbsp;?) et pr\u00e9sentant des spasmes du sanglot. Sympt\u00f4mes d\u2019un b\u00e9b\u00e9 en d\u00e9tresse, d\u00e9sign\u00e9 simplement et violemment par la m\u00e8re comme coupable de son \u00e9puisement \u2013 les mots condamnateurs ayant \u00e9t\u00e9 chaque fois v\u00e9cus par Mme A. comme rejetants, blessants et humiliants.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a jamais eu de r\u00e9volte possible contre cette m\u00e8re et Mme A. est rest\u00e9e seule, avec sa douleur t\u00e9r\u00e9brante, mais transparente. Le tableau de d\u00e9solation incarn\u00e9 par son corps, la demande d\u2019amour indicible et la haine infigurable autrement que par la voie d\u2019un corps mis \u00e0 mal, n\u2019y ont rien fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme A. peint et puise dans cette activit\u00e9 un peu de plaisir solitaire, mais pr\u00e9cieux. Ce qu\u2019elle voudrait parvenir \u00e0 \u00ab&nbsp;montrer&nbsp;\u00bb ou \u00e0 \u00ab&nbsp;rendre&nbsp;\u00bb (le mot m\u2019\u00e9voquant le vomissement), c\u2019est ce cri jamais entendu, jamais reconnu. \u00c0 qui appartient ce cri&nbsp;? Jusqu\u2019o\u00f9 serait-il l\u2019incorporation de la m\u00e9lancolie maternelle&nbsp;? Je me le demande. Ce que dit Mme A. c\u2019est qu\u2019aucune peinture \u00ab&nbsp;figurative&nbsp;\u00bb, qu\u2019elle n\u2019aime pas par ailleurs, ne pourrait le traduire. Comment parvenir \u00e0 lui donner forme s\u2019interroge-t-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Se m\u00ealent ici singuli\u00e8rement des temps premiers empreints de la d\u00e9tresse et du d\u00e9faut d\u2019introjection, \u00e0 des temps affect\u00e9s par la d\u00e9ception \u0153dipienne rageuse, l\u2019un et l\u2019autre \u00e9tant marqu\u00e9s par d\u2019impossibles renoncements au prix du sacrifice du pubertaire. Qu\u2019est-ce qui constitue en ces situations le plus dur de la r\u00e9sistance&nbsp;? L\u2019emprise m\u00e9lancolique ou l\u2019emprise incestueuse&nbsp;? La r\u00e9ponse se situe sans doute au croisement des deux, l\u00e0 o\u00f9 meurtre d\u2019\u00e2me et inceste s\u2019allient (pour salir), bien souvent pour le pire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Chabert C. (2003). <em>F\u00e9minin m\u00e9lancolique<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Chabert C. (2019). \u00ab&nbsp;F\u00e9minin pluriel&nbsp;: hyst\u00e9rie, masochisme ou m\u00e9lancolie&nbsp;?&nbsp;\u00bb, <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, p. 811-823.<\/p>\n\n\n\n<p>Chiantaretto J.-F. (2016). \u00ab&nbsp;Au commencement \u00e9tait le meurtre&nbsp;\u00bb, <em>Le Coq-H\u00e9ron<\/em>, 1, 224, p.c10-24.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1915&nbsp;b). \u00ab&nbsp;Deuil et m\u00e9lancolie&nbsp;\u00bb, <em>OCF.P<\/em>,&nbsp;XIII, 2005, p.&nbsp;261-280.<\/p>\n\n\n\n<p>Green A., Le complexe de la m\u00e8re morte, <em>Narcissisme de vie, Narcissisme de mort<\/em>,<\/p>\n\n\n\n<p>Paris, Gallimard, 1983, p.&nbsp;22-254.<\/p>\n\n\n\n<p>Marinov V. (2008). <em>L\u2019anorexie, cette \u00e9trange violence<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Marinov V. (2021). <em>Le charognard, le boucher et le guerrier<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Cf Marinov V. (2008). <em>L\u2019anorexie, cette \u00e9trange violence<\/em>, Paris, pbp, PUF.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29442?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u0152dipe et m\u00e9lancolie&nbsp;: l\u2019association peut para\u00eetre, de prime abord, \u00e9tonnante, voire contradictoire. 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