{"id":29433,"date":"2023-07-12T10:27:28","date_gmt":"2023-07-12T08:27:28","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=29433"},"modified":"2023-07-12T10:27:32","modified_gmt":"2023-07-12T08:27:32","slug":"a-propos-du-livre-les-mefiants-de-vladimir-marinov%ef%bf%bc","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/a-propos-du-livre-les-mefiants-de-vladimir-marinov%ef%bf%bc\/","title":{"rendered":"\u00c0 propos du livre Les m\u00e9fiants de Vladimir Marinov\ufffc"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La m\u00e9fiance en chacun de nous<\/h2>\n\n\n\n<p><em>Les m\u00e9fiants<\/em>&nbsp;: voici un titre magnifique&nbsp;! Magnifique parce qu\u2019inattendu, et peut-\u00eatre surtout inattendu pour nous, psychanalystes. Car cela n\u2019aurait eu rien \u00e0 voir si le livre de Vladimir Marinov s\u2019\u00e9tait appel\u00e9 <em>Les parano\u00efaques<\/em>. Le choix du \u00ab&nbsp;m\u00e9fiant&nbsp;\u00bb, et sa substantivation d\u00e9signe ceux qui sont <em>avant tout<\/em> \u00ab&nbsp;m\u00e9fiants&nbsp;\u00bb, ceux qui se m\u00e9fient toujours et tout le temps, ceux dont ce serait le trait le plus caract\u00e9ristique au point qu\u2019on pourrait les appeler comme \u00e7a&nbsp;: les m\u00e9fiants. Au fond, le titre de cet ouvrage prend le probl\u00e8me \u00e0 revers et ouvre un espace de pens\u00e9e in\u00e9dit par-del\u00e0 le lieu commun clinique de la sensitivit\u00e9 parano\u00efde ou la pers\u00e9cution parano\u00efaque. Car il ne s\u2019agit pas de stigmatiser les m\u00e9fiants ni m\u00eame d\u2019en tracer un portrait psychopathologique, mais, bien plut\u00f4t de faire appara\u00eetre le fond de m\u00e9fiance qui git en chacun de nous dans les liens que l\u2019on peut tisser avec les autres et avec nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les m\u00e9fiants<\/em> prend aussi sens dans une trajectoire de recherche qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la plasticit\u00e9 infinie des formes de la vie psychique ainsi qu\u2019aux fantasmes qui la constituent et la fa\u00e7onnent. Vladimir Marinov s\u2019int\u00e9resse au premier chef \u00e0 la mani\u00e8re dont la psych\u00e9 se d\u00e9forme, dont elle se tord et se d\u00e9plie pour accoucher de formes in\u00e9dites, d\u00e9mesur\u00e9es, surprenantes et parfois m\u00eame monstrueuses&nbsp;: ces formes ne lui font jamais peur, elles ne le rebutent jamais, il a pour elles une inlassable curiosit\u00e9 voire un v\u00e9ritable app\u00e9tit. Depuis son premier ouvrage en 1990, <em>Figures du crime chez Dosto\u00efevski<\/em> jusqu\u2019aux <em>M\u00e9fiants<\/em> en 2018, la trajectoire de ses investigations th\u00e9oriques et cliniques embrasse de nombreux th\u00e8mes&nbsp;: <em>Anorexie, addictions et fragilit\u00e9s narcissiques<\/em> en 2002, <em>L\u2019anorexie, une \u00e9trange violence<\/em> en 2008, mais aussi <em>R\u00eave et s\u00e9duction&nbsp;: l\u2019art de l\u2019homme aux loups<\/em> en 1999, sans oublier, en 2017, <em>Le d\u00e9miurge et le funambule&nbsp;: Brancusi et Giacometti<\/em>, un tr\u00e8s beau livre sur deux grands artistes qui sont aussi deux grands m\u00e9fiants de notre si\u00e8cle<em>. <\/em>Alors<em>, <\/em>peut-\u00eatre, comme un fil rouge, d\u2019un livre \u00e0 l\u2019autre, une pr\u00e9dilection pour l\u2019\u00e9trange, le bizarre, la fa\u00e7on dont le normal ouvre toujours sur le pathologique et inversement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">M\u00e9fiance ou confiance fondamentale<\/h2>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re question que l\u2019on se pose en ouvrant <em>Les m\u00e9fiants<\/em>, est la suivante&nbsp;: puisque Vladimir Marinov remarque d\u2019embl\u00e9e qu\u2019avec les m\u00e9fiants, l\u2019analyse risque de tourner court et que la premi\u00e8re s\u00e9ance risque bien d\u2019\u00eatre souvent d\u2019\u00eatre la derni\u00e8re, qu\u2019est-ce qui l\u2019a amen\u00e9 \u00e0 engager une analyse avec les m\u00e9fiants qui parcourent ce livre, qu\u2019il s\u2019agisse de Thomas, d\u2019\u00c9mile, d\u2019Omar, de Louis ou de Pascale&nbsp;? Comme ce sont \u00e0 chaque fois des analyses passionnantes, est-ce que Vladimir Marinov s\u2019appuie, pour proposer une cure, sur un fond de <em>confiance<\/em> au-del\u00e0 ou peut-\u00eatre m\u00eame en de\u00e7\u00e0 de la m\u00e9fiance, ou est-ce que, au contraire, c\u2019est l\u2019intensit\u00e9 de la m\u00e9fiance qui rend possible l\u2019analyse&nbsp;? Dans ce cas, on a plut\u00f4t l\u2019impression que c\u2019est cette m\u00e9fiance qui permet \u00e0 la relation transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentielle de s\u2019engager, au sens o\u00f9 Vladimir Marinov note dans son avant-propos que la m\u00e9fiance du patient est un affect contagieux qui gagne instantan\u00e9ment l\u2019analyste.<\/p>\n\n\n\n<p>Vladimir Marinov relie la m\u00e9fiance fondamentale \u00e0 \u00ab&nbsp;un \u00e9tat de d\u00e9tresse originelle marqu\u00e9e par la confusion identitaire et surtout par la confusion corporelle&nbsp;\u00bb. \u00c0 partir de ce premier constat, il note que l\u2019humain est \u00ab&nbsp;un animal particuli\u00e8rement m\u00e9fiant&nbsp;\u00bb et il fait l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une \u00ab&nbsp;m\u00e9fiance fondamentale qui serait li\u00e9e \u00e0 certains rat\u00e9s ou dysfonctionnements des interactions pr\u00e9coces m\u00e8re\/enfant. Vladimir Marinov se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019article de Ferenczi \u201c&nbsp;l\u2019enfant mal accueilli et sa pulsion de mort&nbsp;\u201d (encore un titre magnifique&nbsp;!) pour mettre l\u2019accent sur \u201c&nbsp;le sentiment de trahison impardonnable&nbsp;\u201d qui r\u00e9sulte de ces rat\u00e9s dans les interactions pr\u00e9coces&nbsp;(\u2026)&nbsp;la m\u00e9fiance appara\u00eet comme une sorte d\u2019introjection primitive d\u2019un mauvais accueil, d\u2019un mauvais environnement, ou d\u2019une crainte de damnation ontologique, et m\u00eame de la perception d\u2019un souhait de mort inconscient en provenance des parents&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais plut\u00f4t que de postuler une \u00ab&nbsp;m\u00e9fiance fondamentale&nbsp;\u00bb ne pourrait-on pas consid\u00e9rer que le nourrisson est, du fait de sa n\u00e9ot\u00e9nie et de la d\u00e9tresse qui en r\u00e9sulte, d\u2019abord et avant tout dans un \u00e9tat de \u00ab&nbsp;confiance fondamentale&nbsp;\u00bb et que le sentiment de trahison ou de m\u00e9fiance serait r\u00e9actionnel aux abus, aux exc\u00e8s, aux traumas que cette confiance initiale, entendue comme un \u00e9tat d\u2019ouverture et de r\u00e9ceptivit\u00e9 maximale, peut autoriser&nbsp;? Le mouvement de fermeture de la patiente Jo\u00eblle pourrait illustrer ce ph\u00e9nom\u00e8ne&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais ce qui \u00e9tait encore plus saisissant, c\u2019\u00e9tait le fait que Jo\u00eblle souffrait d\u2019une crainte de la p\u00e9n\u00e9tration g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e touchant non pas seulement son vagin, sa bouche, son anus et l\u2019ensemble de son tractus digestif, mais aussi ses oreilles, ses yeux et sa peau. Seule l\u2019id\u00e9e d\u2019une carapace ferme, d\u2019un tombeau pyramidal ou d\u2019un squelette imputrescible pouvait s\u2019opposer \u00e0 cette porosit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e&nbsp;\u00bb. Ce passage \u00e9voque la derni\u00e8re page de <em>\u00c0 l\u2019ombre des jeunes filles en fleurs<\/em> o\u00f9 le narrateur se d\u00e9crit, dormant tout le jour dans sa chambre d\u2019h\u00f4tel \u00e0 Balbec et demandant \u00e0 Fran\u00e7oise de fermer les grandes fen\u00eatres et d\u2019attacher pr\u00e9cautionneusement les grands rideaux violets avec des \u00e9pingles afin que rien du jour, ni le bruit ni la lumi\u00e8re, ne puisse p\u00e9n\u00e9trer un sommeil que Proust voudrait lui aussi totalement claustral. Ainsi, derri\u00e8re le d\u00e9sir de fermeture, de repli narcissique et d\u00e9fensif dans leur coquille de ses patients, Vladimir Marinov montre la pr\u00e9valence et l\u2019intensit\u00e9 d\u2019une menace de la confusion, de perte de rep\u00e8res. Du coup, je me demandais s\u2019il ne fallait pas consid\u00e9rer qu\u2019il existe, dans les tr\u00e9fonds du psychisme, et encore plus angoissante peut-\u00eatre que l\u2019angoisse de s\u00e9paration et l\u2019angoisse de perte, une angoisse d\u2019\u00eatre r\u00e9-englouti dans l\u2019autre, d\u2019\u00eatre aval\u00e9, d\u00e9vor\u00e9, manipul\u00e9, contr\u00f4l\u00e9, influenc\u00e9, voire m\u00eame confondu avec l\u2019autre. On peut d\u2019ailleurs se demander, \u00e0 la lecture des <em>M\u00e9fiants<\/em>, comment s\u2019articulent ces deux menaces&nbsp;fondamentales.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le rejet premier<\/h2>\n\n\n\n<p>Vladimir Marinov fait des hypoth\u00e8ses audacieuses concernant le parasite au XX<sup>\u00e8me<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, son lien \u00e0 la m\u00e9fiance fondamentale et \u00e0 l\u2019obsession de la puret\u00e9. Il part de la dimension h\u00e9morragique de la m\u00e9fiance au sein du totalitarisme, et ce m\u00eame chez les individus a priori les plus normaux&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a pas de possibilit\u00e9 de se cacher ou de devenir invisible, toute enveloppe ou enclos protecteur a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9. En revanche, il existe en permanence un sentiment de pesanteur et de p\u00e9n\u00e9tration intime de la pers\u00e9cution&nbsp;\u00bb. Il pose une question absolument pertinente&nbsp;: \u00ab&nbsp;Y a-t-il un rapport quelconque entre un abus sexuel et un abus politique commis par un r\u00e9gime de terreur&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il conclut&nbsp;: \u00ab&nbsp;En tout cas, dans les deux cas de figure, il s\u2019agit d\u2019une relation hypnotique qui engendre une paralysie, une peur, une difficult\u00e9 de parler et de s\u2019opposer \u00e0 son agresseur, le maintien malgr\u00e9 soi d\u2019un pacte du silence. Tout adulte condamn\u00e9, mis au pilori par une autorit\u00e9 toute-puissante, ne redevient-il pas un enfant impuissant&nbsp;?&nbsp;\u00bb. \u00c0 partir du dernier cas, Pascale, Vladimir Marinov fait l\u2019hypoth\u00e8se de la m\u00e8re comme une \u00ab&nbsp;masse&nbsp;\u00bb et il en arrive \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un enfant con\u00e7u, non pas comme un accomplissement, mais comme un parasite, comme quelque chose dont il conviendrait de se d\u00e9barrasser absolument. Cette hypoth\u00e8se, remarquable par son audace et sa radicalit\u00e9, relie la m\u00e9fiance \u00e0 un rejet premier des ascendants et fait du destin des <em>m\u00e9fiants<\/em> un itin\u00e9raire aussi boulevers\u00e9 que bouleversant.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29433?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La m\u00e9fiance en chacun de nous Les m\u00e9fiants&nbsp;: voici un titre magnifique&nbsp;! Magnifique parce qu\u2019inattendu, et peut-\u00eatre surtout inattendu pour nous, psychanalystes. Car cela n\u2019aurait eu rien \u00e0 voir si le livre de Vladimir Marinov s\u2019\u00e9tait appel\u00e9 Les parano\u00efaques. 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