{"id":29365,"date":"2023-04-03T09:34:32","date_gmt":"2023-04-03T07:34:32","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=29365"},"modified":"2023-04-03T09:34:37","modified_gmt":"2023-04-03T07:34:37","slug":"violence-haine-destructivite-que-dit-la-psychanalyse","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/violence-haine-destructivite-que-dit-la-psychanalyse\/","title":{"rendered":"Violence, haine, destructivit\u00e9. Que dit la psychanalyse\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La violence intra familiale&nbsp;: un fait de l\u2019histoire des soci\u00e9t\u00e9s&nbsp;?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>En psychanalyse, le sujet des violences intra-familiales est tr\u00e8s peu trait\u00e9 du point de vue de leurs effets sur l\u2019\u00e9volution psychique des enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une des raisons principales est sans doute d\u2019ordre historique et sociologique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 une date r\u00e9cente, les crimes qui s\u00e9vissaient au sein des familles&nbsp;\u2014 violences, incestes, abus divers sur les enfants et sur les femmes&nbsp;\u2014 \u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralement lus comme une question priv\u00e9e qui ne regardait pas la sph\u00e8re publique, et dont l\u2019importance \u00e9tait tr\u00e8s nettement sous-estim\u00e9e. Les \u00ab&nbsp;f\u00e9minicides&nbsp;\u00bb, par exemple (terme du XXI<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle), \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s comme des \u00ab&nbsp;crimes passionnels&nbsp;\u00bb b\u00e9n\u00e9ficiant de circonstances att\u00e9nuantes et de ce fait beaucoup moins s\u00e9v\u00e8rement condamn\u00e9s. Les enfants victimes de ces drames ne b\u00e9n\u00e9ficiaient d\u2019aucune prise en charge particuli\u00e8re.<strong><sup>1<\/sup><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le chercheur en psychanalyse<strong><sup>2<\/sup><\/strong> du XXI<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle pourra sans doute trouver dans quelques grands textes c\u00e9l\u00e8bres certains \u00e9claircissements sur ces questions, mais il devra beaucoup extrapoler et compter sur sa propre exp\u00e9rience clinique pour avoir un d\u00e9but de r\u00e9ponse. Je me suis personnellement heurt\u00e9e \u00e0 cette difficult\u00e9 il y a plus de 25&nbsp;ans quand j\u2019ai pris la responsabilit\u00e9 d\u2019un Placement Familial th\u00e9rapeutique. Les r\u00e9flexions que j\u2019avance dans cet article ne sont \u00e9videmment pas sans rapport avec cette exp\u00e9rience.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La pulsion de mort&nbsp;: un au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La question de la haine, de la destructivit\u00e9, de la pulsion de mort, est une question complexe qui n\u2019a pas de r\u00e9ponse simple. Comme le disait Freud avec humour&nbsp;: \u00ab&nbsp;Faute de pouvoir voir clair, nous voulons \u00e0 tout le moins, voir clairement les obscurit\u00e9s.<strong><sup>3<\/sup><\/strong>&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est g\u00e9n\u00e9ralement admis que Freud a invent\u00e9 la psychanalyse en \u00e9coutant ses tr\u00e8s jeunes patientes, dont bon nombre \u00e9taient mineures. Les troubles dont elles souffraient \u00e0 la suite d\u2019abus et\/ou de harc\u00e8lements sexuels survenaient dans un climat \u00e9touffant de r\u00e9pression de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine. Dans un contexte historique qui ne faisait aucune place \u00e0 la violence faite aux femmes, Freud apr\u00e8s bien des h\u00e9sitations, finira par ranger ces r\u00e9cits dans le monde des fantasmes, qui viendront soutenir la th\u00e9orie de la s\u00e9duction \u2014 un \u00e9trange euph\u00e9misme qui dit assez son embarras.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Freud s\u2019est quand m\u00eame int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la violence, \u00e0 la haine et ses cons\u00e9quences au d\u00e9cours de la terrible Premi\u00e8re Guerre mondiale, dont les historiens aujourd\u2019hui consid\u00e8rent qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 la matrice<strong><sup>4<\/sup><\/strong> de toutes les horreurs du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. Il a pens\u00e9 un moment pouvoir opposer la haine, \u00e0 la vie et \u00e0 l\u2019amour. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 existerait la pulsion de vie, qui appara\u00eet \u00e0 ce moment-l\u00e0 comme une autre modalit\u00e9 de la libido, et de l\u2019autre la pulsion de mort. Ce serait un <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir <\/em>(1920). \u00ab&nbsp;Le principe de plaisir semble \u00eatre en fait&nbsp;au service de la pulsion de mort.&nbsp;\u00bb Freud, \u00e0 ce moment de sa vie, apr\u00e8s les tueries de la guerre, garde encore l\u2019espoir que la violence aveugle de la pulsion de mort pourra \u00eatre r\u00e9gul\u00e9e par les instances du Sur-moi de la civilisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter d\u2019embl\u00e9e que la notion de pulsion de mort chez Freud n\u2019est pas issue d\u2019une observation clinique de ses patients, mais bien plut\u00f4t d\u2019une construction logique, d\u2019un changement de logiciel th\u00e9orique. Il \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il doit bien exister un contrepoint \u00e0 cette pulsion sexuelle ou pulsion de vie qui entra\u00eene l\u2019humain vers toujours plus de jouir \u2014 comme le dira plus tard Lacan.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de la sauvagerie du \u00c7a, le Moi doit advenir, sous la pression mena\u00e7ante du Sur-moi. C\u2019est le fameux<em> Wo es War, soll Ich Verden <\/em>de Freud.<strong><sup> 5<\/sup><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Freud se r\u00e9sout d\u2019abord difficilement \u00e0 admettre l\u2019existence d\u2019une telle force de destructivit\u00e9<strong><sup>6<\/sup><\/strong>. Il imagine, comme les philosophes et les po\u00e8tes avant lui, qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un combat entre les deux forces pulsionnelles. Mais il devra finir par reconnaitre, dix ans plus tard, que pulsion de vie et pulsion de mort sont faites de la m\u00eame \u00e9toffe, qu\u2019il appelle un \u00ab&nbsp;alliage&nbsp;\u00bb dans <em>Malaise dans la culture&nbsp;<\/em>(1929). Il souligne m\u00eame le plaisir que prend l\u2019homme \u00e0 (se) d\u00e9truire. Et il ose encore un pas de plus dans cette direction&nbsp;: l\u2019homme a besoin de cette union de vie et de mort pour vivre plus intens\u00e9ment sa vie. La pulsion de mort est m\u00eame la cause du d\u00e9sir qui donne envie de vivre. Il faut pouvoir perdre quelque chose, pour que le d\u00e9sir se manifeste. Le processus de civilisation lui-m\u00eame est mis en question par la force de la haine et sa pulsion. Les \u00e9v\u00e8nements du monde semblent alors compl\u00e8tement lui donner raison. Au moment o\u00f9 il \u00e9crit ce deuxi\u00e8me article, en 1929, c\u2019est le mardi noir \u00e0 Wall Street avec son lot de mis\u00e8re qui a suivi, l\u2019ann\u00e9e suivante l\u2019entr\u00e9e en masse des nazis au Reichstag. Et ce n\u2019est qu\u2019un d\u00e9but. La sauvagerie humaine semble l\u2019emporter. Et encore Freud ne verra-t-il pas la monstruosit\u00e9 de la Seconde Guerre mondiale et ses g\u00e9nocides.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, il faut reconnaitre que Freud entrevoit ce qui va \u00eatre la th\u00e8se de ces successeurs. La pulsion de mort est dangereuse quand elle se d\u00e9sunit de la pulsion de vie. C\u2019est la d\u00e9liaison qui entra\u00eene le d\u00e9chainement de la haine et de la destructivit\u00e9. L\u2019effort, le travail, la poursuite d\u2019un Id\u00e9al constituent autant une r\u00e9gulation de la libido qu\u2019une r\u00e9gulation de la pulsion de mort, car ils s\u2019inscrivent dans un lien avec la communaut\u00e9 humaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Tout cela concerne-t-il les violences intra-familiales&nbsp;?<\/strong>&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u2019une certaine mani\u00e8re, les violences intra-familiales viennent valider l\u2019hypoth\u00e8se logique de Freud. C\u2019est au c\u0153ur de l\u2019intimit\u00e9 familiale, le lieu m\u00eame de la vie sexuelle, que se manifeste la violence cruelle contre les objets du d\u00e9sir. Le partenaire sexuel, amoureux, mais aussi l\u2019enfant, grand excitant de la sexualit\u00e9, \u00e9veillent les d\u00e9sirs qui deviennent hors de contr\u00f4le. Le passage \u00e0 l\u2019acte est l\u2019un des destins possibles des pulsions au d\u00e9triment d\u2019un refoulement r\u00e9ussi, d\u2019une sublimation dans l\u2019art, le travail ou un projet&nbsp; soci\u00e9tal.<strong><sup>7<\/sup><\/strong>&nbsp; Mais a-t-on toujours le choix&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le probl\u00e8me, le \u00ab&nbsp;malaise&nbsp;\u00bb, ne vient pas de l\u2019existence de la pulsion de mort, mais de son d\u00e9sarrimage \u00e0 la pulsion de vie. L\u2019ultime d\u00e9couverte de Freud c\u2019est que pulsion de vie et pulsion de mort sont li\u00e9es, elles sont en continuit\u00e9. La pulsion de destruction, dit Freud, doit \u00eatre unie \u00e0 la pulsion de vie. La pulsion de vie a besoin de cette union, de cette n\u00e9gativit\u00e9, pour que l\u2019existence soit rendue plus intense.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Freud va quand m\u00eame souhaiter r\u00e9server le joli terme de libido \u00e0 la pulsion sexuelle seule, \u00ab&nbsp;pour les manifestations de la force de l\u2019\u00c9ros&nbsp;\u00bb, mais elle ne s\u2019appliquera pas \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019\u00e9nergie de la pulsion de mort&nbsp;\u00bb \u00e0 laquelle il ne trouvera jamais de nom. N\u00e9anmoins, la chose est compliqu\u00e9e, car cette pulsion de mort \u00ab&nbsp;d\u2019une certaine mani\u00e8re nous ne la devinons derri\u00e8re l\u2019\u00c9ros que comme un reliquat.&nbsp;\u00bb Voire m\u00eame, dans un v\u00e9ritable \u00ab&nbsp;alliage avec l\u2019\u00c9ros&nbsp;\u00bb, comme c\u2019est le cas de la fa\u00e7on la plus \u00e9vidente dans le sadisme o\u00f9 la libido se manifeste dans son but \u00e9rotique \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la pulsion de destruction. Mais Freud insiste pour dire que m\u00eame en dehors de toute vis\u00e9e sexuelle, \u00ab&nbsp;y compris dans la rage de destruction la plus aveugle, on ne peut m\u00e9connaitre que sa satisfaction est connect\u00e9e \u00e0 une jouissance narcissique extraordinairement \u00e9lev\u00e9e.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Qu\u2019il y e\u00fbt donc en dehors de l\u2019\u00c9ros une pulsion de mort&nbsp;; l\u2019action conjugu\u00e9e et antagoniste des deux permettait d\u2019expliquer les ph\u00e9nom\u00e8nes de la vie.&nbsp;\u00bb<strong><sup> 8<\/sup><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un accueil mitig\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9 Green estimait que \u00ab&nbsp;une bonne partie des psychanalystes n\u2019a pas envie d\u2019entendre parler de la pulsion de mort, en s\u2019imaginant que, si elle existe, il n\u2019est plus possible de travailler.&nbsp;\u00bb&nbsp; Seule M\u00e9lanie Klein l\u2019a rapidement adopt\u00e9e en avan\u00e7ant que cette force de destructivit\u00e9 et d\u2019agression donnait en fait l\u2019\u00e9nergie n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019enfant pour se mettre en situation d\u2019apprentissage, pour avoir le d\u00e9sir d\u2019apprendre. La fameuse pulsion \u00e9pist\u00e9mophilique de M\u00e9lnie Klein. Les enseignants seront donc heureux de savoir que leurs \u00e9l\u00e8ves les plus perturbateurs sont sans doute ceux au plus fort potentiel. Nous ne n\u00e9gligerons cependant pas que M\u00e9lanie&nbsp;Klein, dans ses textes tardifs, fera de la pulsion de mort le bras arm\u00e9 de l\u2019envie.<strong><sup>9&nbsp;<\/sup><\/strong> S\u2019emparer de l\u2019objet et le d\u00e9truire. Quand elle pr\u00e9sente ce nouveau concept au Congr\u00e8s de Copenhague en 1955 en on se souvient qu\u2019elle se fait huer dans la salle et que Winnicott prend sa t\u00eate dans ses mains et s\u2019exclame \u00ab&nbsp;Oh non, elle ne pouvait pas dire \u00e7a&nbsp;!&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant nous savons maintenant que Donald Winnicott lui-m\u00eame, sur la fin de sa vie, y viendra dans son fameux texte sur \u00ab&nbsp;L\u2019utilisation de l\u2019objet&nbsp;\u00bb<strong><sup>10<\/sup><\/strong> o\u00f9 il d\u00e9crit un nouveau-n\u00e9 envahi pas la haine. L\u2019affaire n\u2019est pas mince, car en d\u00e9cembre 1968, le grand Winnicott, c\u00e9l\u00e8bre et honor\u00e9, vient faire une conf\u00e9rence \u00e0 New York en pr\u00e9sence de nombreux psychanalystes am\u00e9ricains. \u00c0 sa grande surprise, Winnicott se fait vivement critiquer par une salle devenue houleuse. Rentr\u00e9 \u00e0 son h\u00f4tel, il est victime d\u2019un infarctus et doit \u00eatre hospitalis\u00e9. Il passera ensuite une partie des deux ans qui lui restent \u00e0 vivre \u00e0 r\u00e9\u00e9crire cet article et \u00e0 justifier sa position. Il faut dire que ce raisonnement s\u2019appuie sur l\u2019affirmation que la haine projet\u00e9e par l\u2019enfant est premi\u00e8re et qu\u2019elle appara\u00eet d\u00e8s la naissance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Winnicott la haine du b\u00e9b\u00e9 pour sa m\u00e8re ne r\u00e9pond pas \u00e0 une situation de frustration, comme on le pensait pr\u00e9c\u00e9demment. Ce n\u2019est pas parce que le sein vient \u00e0 manquer que le b\u00e9b\u00e9 hait l\u2019objet primaire, c\u2019est tout simplement pour pouvoir acc\u00e9der aux m\u00e9canismes complexes de la pens\u00e9e humaine. La pens\u00e9e n\u00e9cessite une alt\u00e9rit\u00e9. D\u2019ailleurs, Paula Heimann avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit que le b\u00e9b\u00e9 avait \u00ab&nbsp;besoin&nbsp;\u00bb de d\u00e9poser sa haine dans l\u2019Autre pour l\u2019y retrouver<strong><sup>11<\/sup><\/strong>. On ne pense qu\u2019avec un Autre. Et cet Autre, pour qu\u2019il fasse la preuve de son existence, de sa r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure au Moi, il faut d\u2019abord que je le ha\u00efsse, et m\u00eame que je le tue (dans le fantasme), pour m\u2019assurer qu\u2019il n\u2019est finalement pas mort, que mon fantasme omnipotent de b\u00e9b\u00e9 n\u2019est pas tout-puissant, que l\u2019Autre existe bel et bien en dehors de mon omnipotence fantasm\u00e9e. Alors seulement, je peux me saisir de l\u2019appareil \u00e0 penser que l\u2019Autre, l\u2019objet primaire, veut bien me pr\u00eater pour penser. Freud disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;On ne connait l\u2019objet que dans la haine.&nbsp;\u00bb Depuis Winnicott on ajoute&nbsp;: l\u2019objet ne se constitue que dans la haine. L\u2019histoire de la haine commence d\u00e8s la naissance du b\u00e9b\u00e9. Et aujourd\u2019hui, o\u00f9 l\u2019on s\u2019interroge sur les d\u00e9buts de la pens\u00e9e intra-ut\u00e9rine, il est devenu possible de se questionner&nbsp;: un f\u0153tus pourrait-il m\u00eame ha\u00efr sa famille&nbsp;?<strong><sup>12<\/sup><\/strong><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Que dit la psychanalyse contemporaine&nbsp;?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, c\u2019est du c\u00f4t\u00e9 de la toute petite enfance que se trouvent les travaux les plus innovants sur la pulsion de mort, la violence et la destructivit\u00e9. \u00c0 peine avait-on admis, bien difficilement, que la meilleure des m\u00e8res \u00e9tait capable de haine vis-\u00e0-vis de son enfant<strong><sup>13<\/sup><\/strong>, que l\u2019on envisageait que le b\u00e9b\u00e9 naissait avec la haine en lui \u2014 bien avant l\u2019adolescence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La pulsion de mort chez l\u2019humain trouve son origine dans l\u2019\u00e9tat de d\u00e9tresse impuissante, de faiblesse extr\u00eame du b\u00e9b\u00e9 \u00e0 la naissance. Ce que Freud appelle en allemand<em> hilflosigkeit<\/em><strong><sup>14<\/sup><\/strong>, impuissance ou \u00ab&nbsp;d\u00e9saide&nbsp;\u00bb en fran\u00e7ais, celui qui appelle \u00e0 l\u2019aide. \u00c0 propos de ce nouveau-n\u00e9 en d\u00e9tresse, Freud fait aussi une citation de Shakespeare en anglais&nbsp;:<em> poor inch of nature.<\/em><strong><sup>15<\/sup><\/strong> En traduction libre, pauvre petit Poucet de la nature. Cette d\u00e9tresse infantile du nouveau-n\u00e9 trouve une issue dans le renforcement du narcissisme primaire, une toute-puissance d\u00e9mesur\u00e9e de l\u2019enfant \u00e0 la hauteur de son impuissance originaire. Cet \u00ab&nbsp;illimit\u00e9&nbsp;\u00bb primaire contient en lui les germes de la haine et de la destructivit\u00e9. Notons que dans cette hypoth\u00e8se freudienne, la lutte du moi pour sa survie n\u2019a pas ici ses racines dans le sexuel. La pulsion de haine, pulsion de mort, est bel et bien li\u00e9e \u00e0 l\u2019amour de l\u2019objet&nbsp;; elle lui est en quelque sorte consubstantielle. C\u2019est la d\u00e9sunion entre les deux qui entra\u00eene le probl\u00e8me, la pathologie, le malaise (et pas seulement dans la civilisation).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Winnicott, le petit enfant doit tuer l\u2019objet primaire, par ses fantasmes destructeurs omnipotents, mais il est important que l\u2019objet survive \u00e0 ces attaques sans en \u00eatre entam\u00e9 et surtout sans repr\u00e9sailles (coups, col\u00e8re, d\u00e9sint\u00e9r\u00eat, abandon). Alors seulement, le b\u00e9b\u00e9 d\u00e9couvre qu\u2019il a un monde interne, celui de son fantasme, mais qu\u2019il existe aussi un monde r\u00e9el au-dehors avec lequel il va falloir composer.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est toute la vie psychique qui peut s\u2019organiser autour de ses deux axes, que sont d\u2019une part le conscient dans ses rapports avec le monde ext\u00e9rieur, et d\u2019autre part l\u2019inconscient et la richesse du monde interne.<\/p>\n\n\n\n<p>Notons que Winnicott, dans la r\u00e9\u00e9criture laborieuse de son article<strong><sup>16<\/sup><\/strong>&nbsp; apr\u00e8s sa m\u00e9saventure new-yorkaise, nommera \u00ab&nbsp;le p\u00e8re r\u00e9el&nbsp;\u00bb comme l\u2019objet des attaques du nouveau-n\u00e9, et non plus seulement la m\u00e8re. Winnicott le dit de cette fa\u00e7on.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le destin de cette unit\u00e9 pulsionnelle ne peut \u00eatre expos\u00e9 sans r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019environnement. La pulsion est \u00e9ventuellement \u201c destructrice \u201d, mais qu\u2019elle soit destructrice ou qu\u2019elle ne le soit pas d\u00e9pend de ce \u00e0 quoi ressemble l\u2019objet. Est-ce que l\u2019objet survit, c\u2019est-\u00e0-dire est-ce qu\u2019il conserve ses caract\u00e8res&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cela rejoint les donn\u00e9es de la psychanalyse contemporaine, comme le souligne Bernard Golse<strong><sup>17<\/sup><\/strong>, qui affirme que le b\u00e9b\u00e9 a un acc\u00e8s imm\u00e9diat \u00e0 la personne totale d\u00e8s la naissance, au moins pour de courts moments.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Lacan avait d\u00e9velopp\u00e9 l\u2019id\u00e9e, \u00e0 propos du stade du miroir, que l\u2019agressivit\u00e9 est li\u00e9e \u00e0 l\u2019identification narcissique au miroir.<strong><sup>18<\/sup><\/strong>&nbsp; Dans le miroir appara\u00eet le sujet en m\u00eame temps que le petit autre, un autre semblable, avec lequel la rivalit\u00e9 est n\u00e9cessairement f\u00e9roce. Mais le danger vient aussi de la sph\u00e8re de l\u2019intime, celle des signifiants propres au Sujet, qui le d\u00e9finissent, mais qui l\u2019assujettissent. L\u2019ensemble de ces signifiants intimes qui le \u00ab&nbsp;tutoient&nbsp;\u00bb peuvent \u00eatre aussi ceux qui le \u00ab&nbsp;tuent&nbsp;\u00bb. Le \u00ab&nbsp;tu&nbsp;\u00bb de l\u2019autre est \u00ab&nbsp;tuant&nbsp;\u00bb, dit Lacan. L\u2019injonction du Surmoi, qui mod\u00e8re la pulsion de mort, est \u00e0 la fois productrice de civilisation, mais aussi d\u2019assujettissement. Ce dilemme avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9plor\u00e9 par Freud lui-m\u00eame qui y voyait la preuve que le bonheur complet n\u2019\u00e9tait pas possible pour le sujet humain, limit\u00e9 par son Sur-Moi. Lacan, en proposant jouissance \u00e0 la place de plaisir, affirme que la pulsion de mort est elle-m\u00eame jouissance, ajoutant m\u00eame que c\u2019est parce que l\u2019on sait que l\u2019on va mourir qu\u2019on peut supporter la vie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00c0 partir de l\u00e0, que dire des violences intrafamiliales&nbsp;?&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Introduire la pulsion de mort dans la vie pulsionnelle (pulsion de vie, pulsion sexuelle) impose de regarder les alliances et les agencements libidinaux et \u00e9valuer quelle est r\u00e9ellement la part du sexuel sadique, pervers, dans un acte destructeur. Cette part-l\u00e0, li\u00e9e \u00e0 une organisation n\u00e9vrotique plus ou moins importante selon les sujets, pourra suivre son chemin de sc\u00e9narisation vers l\u2019inconscient refoul\u00e9. Et cela vaut aussi bien pour la victime que l\u2019enfant spectateur de la sc\u00e8ne, comme dans la sc\u00e8ne fantasmatique freudienne \u00ab&nbsp;<em>On bat un enfant&nbsp;<\/em>\u00bb. Dans ce texte, rappelons que Freud montre comment le refoulement de l\u2019enfant lui permet de cr\u00e9er un sc\u00e9nario fantasmatique de type n\u00e9vrotique. Mais cela se complique dans la clinique par le fait que la totalit\u00e9 de l\u2019acte violent est souvent marqu\u00e9e par le retour des mouvements archa\u00efques qui rel\u00e8vent moins de la pulsion de mort que de la d\u00e9sorganisation psychotique. Un reste non sc\u00e9narisable, non sexualis\u00e9, car trop archa\u00efque, qui fera trou, ou trauma, d\u00e9chirure irrepr\u00e9sentable avec son lot de s\u00e9quelles somatiques ou psychotisantes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le \u00ab&nbsp;d\u00e9-cha\u00eenement&nbsp;\u00bb des pulsions, qui lib\u00e8re l\u2019\u00e9nergie en d\u00e9liant la pulsion de mort de la pulsion de vie, donne \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e8nement un caract\u00e8re explosif, soudain, terrorisant. La terreur s\u2019installe dans la famille non seulement lors de l\u2019acte lui-m\u00eame, mais dans l\u2019appr\u00e9hension angoiss\u00e9e de son retour. Des actes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de violences sur le conjoint ou les enfants sont souvent plus destructeurs qu\u2019un acte unique, fait par exemple sous l\u2019emprise de l\u2019alcool, qui peut avoir des cons\u00e9quences tr\u00e8s graves dans la r\u00e9alit\u00e9, mais qui entame moins les repr\u00e9sentations internes des objets parentaux. Beaucoup de facteurs doivent \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 de la vie psychique, au-del\u00e0 de la gravit\u00e9 de l\u2019acte. L\u2019enfant \u00e9tait-il en voie de bonne structuration au moment des actes de violences, ou \u00e0 l\u2019inverse ces actes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s depuis la petite enfance ont-ils gravement entrav\u00e9 son d\u00e9veloppement psychique&nbsp;? Les enfants ayant \u00e9t\u00e9 victimes ou spectateurs de ces violences sont-ils ensuite recueillis par une famille contenante, \u00e9ventuellement par une bonne famille d\u2019accueil, ou continuent-ils \u00e0 \u00eatre dans l\u2019angoisse de l\u2019incertitude du lendemain, comme c\u2019est malheureusement tr\u00e8s souvent le cas&nbsp;? En travaillant sur le long cours aupr\u00e8s de ces familles, on constate, tout comme Freud en \u00e9mettait l\u2019hypoth\u00e8se, que ces enfants victimes gardent l\u2019espoir que la vie et la mort, l\u2019amour et la haine pourront reprendre leur chemin de concert malgr\u00e9 tout. Ils continuent \u00e0 ressentir de l\u2019amour pour leurs parents (internes) et surtout \u00e0 esp\u00e9rer que la vie familiale bris\u00e9e puisse reprendre un jour un cours apais\u00e9. Et il faut noter que ce travail psychique se poursuit des ann\u00e9es, en souterrain, plus ou moins exprim\u00e9 et inconscient. Mais, quand l\u2019enfant revoit le parent violent lors, par exemple, de visites m\u00e9diatis\u00e9es, la pr\u00e9sence r\u00e9elle du parent d\u00e9clenche chez lui une r\u00e9action de peur et de retrait. C\u2019est pourquoi, dans les cas graves, les th\u00e9rapeutes qui suivent ces enfants conseillent de limiter les visites avec le parent violent, car ce n\u2019est pas avec cette personne terrorisante que le travail psychique se fait, mais avec le monde interne fantasmatique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette analyse complexe de l\u2019impact des violences familiales sur les enfants et de leur difficile traitement psychoth\u00e9rapeutique, il ne faudra donc pas oublier qu\u2019un des \u00e9l\u00e9ments de gravit\u00e9 \u00e0 appr\u00e9cier est le dommage caus\u00e9 aux images parentales internes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces enfants victimes de violences intrafamiliales, qu\u2019ils aient \u00e9t\u00e9 victimes directes ou spectateurs, am\u00e8nent en s\u00e9ance de th\u00e9rapie des tableaux complexes et difficiles \u00e0 d\u00e9chiffrer. La m\u00e8re, si elle est victime, est souvent plainte et soutenue par l\u2019enfant, qui le paye alors du prix d\u2019y \u00e9puiser sa propre \u00e9nergie vitale. Le p\u00e8re violent est redout\u00e9 et \u00e9vit\u00e9 autant que possible. Mais l\u2019enfant doit n\u00e9anmoins pouvoir construire une image d\u2019un p\u00e8re interne plus apais\u00e9e, tr\u00e8s importante pour sa vie psychique ult\u00e9rieure. Dans les cas favorables, un grand-p\u00e8re ou un ami de la famille, parfois le p\u00e8re d\u2019un bon copain, pourront partiellement remplir cette fonction.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dolto, dans sa fa\u00e7on tr\u00e8s directe d\u2019envisager le monde interne des enfants, disait \u00e0 un enfant, dont le p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 gravement violent en famille&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand il a fait cela, ce n\u2019\u00e9tait pas ton p\u00e8re&nbsp;\u00bb. Elle voulait ainsi pr\u00e9server l\u2019image interne d\u2019un p\u00e8re indemne de cette cruaut\u00e9, qui permettrait \u00e0 l\u2019enfant de construire sa vie psychique, lui signifiant que l\u2019homme violent auquel il avait eu affaire ne m\u00e9ritait pas ce titre de \u00ab&nbsp;p\u00e8re&nbsp;\u00bb au moment o\u00f9 il avait maltrait\u00e9 son enfant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Clinique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Deux exemples cliniques, recueillis parmi d\u2019autres au cours de vingt ans d\u2019une pratique psychanalytique avec des enfants plac\u00e9s pour violences familiales, en donneront l\u2019id\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeune Achille, 9 ans, est plac\u00e9 depuis plusieurs ann\u00e9es \u00e0 la suite de violences familiales graves qui ont conduit son p\u00e8re en prison pour 10 ans. C\u2019est un enfant renferm\u00e9, en \u00e9chec scolaire, opposant dans sa famille d\u2019accueil. En th\u00e9rapie il ne dit presque rien, les dessins sont rares, il les fait avec r\u00e9ticence. J\u2019ai remarqu\u00e9 que, s\u2019il prend la parole spontan\u00e9ment, et toujours bri\u00e8vement, c\u2019est pour me dire des \u00ab&nbsp;carabistouilles&nbsp;\u00bb. Il pr\u00e9tend avoir gagn\u00e9 \u00e0 tel jeu, il a \u00e9t\u00e9 le premier de la classe, il m\u2019a vol\u00e9 tel objet\u2026 Je finis par lui dire, un jour d\u2019inspiration&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu aimes bien me faire des blagues&nbsp;\u00bb. C\u2019est l\u2019instant magique. Il s\u2019\u00e9veille et dit que son p\u00e8re aime bien faire des blagues. Notons qu\u2019il le dit au pr\u00e9sent. Son p\u00e8re est en prison depuis des ann\u00e9es et il refuse d\u2019aller le voir. Il parle donc de son p\u00e8re interne, celui qui reste pr\u00e9sent et vivant pour lui. Un lieu psychique prot\u00e9g\u00e9 o\u00f9 il fait bon vivre. D\u00e8s lors ce sera un private joke entre nous. \u00c0 toutes ses carabistouilles, nous rirons ensemble de bon c\u0153ur. La th\u00e9rapie devient plus riche, il parle, il dessine, il apprend \u00e0 l\u2019\u00e9cole, il va volontiers avec son p\u00e8re d\u2019accueil faire des courses, ce qu\u2019il refusait jusque-l\u00e0, il est serviable avec sa m\u00e8re d\u2019accueil. L\u2019image d\u2019un p\u00e8re interne a \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9e de la haine que portait \u2014 sans doute \u00e0 juste titre \u2014 ce jeune patient \u00e0 son p\u00e8re r\u00e9el. Melanie Klein appelle les parents r\u00e9els de l\u2019enfant les parents \u00ab&nbsp;ext\u00e9rieurs&nbsp;\u00bb. Elle en parle tr\u00e8s peu, presque pas du tout, et d\u00e9clare \u00e0 plusieurs endroits dans ses \u00e9crits qu\u2019il ne faut pas trop s\u2019en occuper. Seule la construction des parents internes est importante pour elle. Elle a beaucoup \u00e9t\u00e9 suivie en cela par Wilfred Bion, qui parle de ces objets internes comme des objets pensants, qui changent et grandissent avec l\u2019enfant et peuvent prendre des figures tr\u00e8s diff\u00e9rentes avec l\u2019\u00e2ge. C\u2019est une des transformations b\u00e9n\u00e9fiques majeures attendues de la th\u00e9rapie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La petite Ana, 7 ans 1\/2, a \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e par son p\u00e8re \u00e0 deux ans, ce qui a caus\u00e9 une d\u00e9chirure des organes g\u00e9nitaux qui ont n\u00e9cessit\u00e9 une intervention chirurgicale r\u00e9paratrice. Le p\u00e8re est en prison, l\u2019enfant est plac\u00e9e, car la m\u00e8re se montre fragile, peu protectrice pour son enfant. En s\u00e9ance elle dessine des bonshommes \u00e0 toute vitesse puis les d\u00e9chire imm\u00e9diatement en petits morceaux. Elle a pu prendre une vraie place dans sa famille d\u2019accueil qui est bienveillante, mais elle n\u2019apprend rien du tout \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Elle redouble son CP sans avoir appris en une ann\u00e9e d\u2019\u00e9cole \u00e0 d\u00e9chiffrer la syllabe. Le travail avec elle se fera autour de sa langue maternelle, la langue des parents, qu\u2019elle ne parle pas vraiment. Elle est n\u00e9e en France. Elle ouvre son cartable et me montre ses devoirs. Il me vient alors de lui demander comment ces mots, que je vois \u00e9cris sur son cahier et qu\u2019elle ne peut pas d\u00e9chiffrer, se disent dans la langue de sa famille. Elle n\u2019en sait rien. Elle va poser la question \u00e0 sa m\u00e8re qu\u2019elle voit tous les dimanches en visite. Cela va se poursuivre toute l\u2019ann\u00e9e, et m\u00eame plusieurs ann\u00e9es. Elle revient toutes les semaines avec des mots nouveaux dans les deux langues. En s\u00e9ance, j\u2019\u00e9cris sur un cahier d\u2019\u00e9colier tous les mots et leur traduction, une sorte de dictionnaire \u00e0 notre usage intime. Je remarque qu\u2019Ana demande \u00e0 sa m\u00e8re des mots qui ont tous un rapport, de pr\u00e8s ou de loin, avec la campagne. Le p\u00e8re \u00e9tait agriculteur dans leur pays. C\u2019est cet homme-l\u00e0, int\u00e9rioris\u00e9 dans sa langue, qu\u2019elle fait exister avec les mots. Ana va devenir bonne \u00e9l\u00e8ve et tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e de sa famille d\u2019accueil et des enseignants. \u00c0 partir de l\u00e0, sa m\u00e8re, qui avait toujours refus\u00e9 de me voir, acceptera que je la re\u00e7oive pour plusieurs entretiens. La th\u00e9rapie se poursuit trois ans. Ana a maintenant 10 ans, nous savons que la th\u00e9rapie va bient\u00f4t s\u2019arr\u00eater. Elle va rechercher sa bo\u00eete de dessins o\u00f9 j\u2019ai conserv\u00e9 ses bonshommes d\u00e9chir\u00e9s. Elle choisit plusieurs morceaux et se saisit d\u2019un rouleau de papier collant qu\u2019elle use presque enti\u00e8rement. Elle les recolle soigneusement pour faire un bonhomme entier, r\u00e9par\u00e9. Un Bouddha Birman recouvert de feuilles d\u2019or, bouffi, informe, mais protecteur. Elle me le donne sans un mot, et je m\u2019aper\u00e7ois que j\u2019en ai presque les larmes aux yeux. J\u2019y vois, entre autres, la r\u00e9conciliation possible avec une figure interne paternelle r\u00e9par\u00e9e, qui lui permet maintenant d\u2019apprendre et de grandir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour terminer il faut insister sur ce point qu\u2019il n\u2019est jamais facile pour un th\u00e9rapeute pris dans le contre-transfert, de faire la jonction entre la construction d\u2019une image interne paternelle bienveillante avec un p\u00e8re que l\u2019on sait avoir \u00e9t\u00e9 horriblement malveillant dans la r\u00e9alit\u00e9 des faits. Les psychanalystes ne sont pas des r\u00e9dacteurs authentiques de l\u2019Histoire dans sa v\u00e9rit\u00e9 factuelle. Ce n\u2019est pas avec cette v\u00e9rit\u00e9-l\u00e0 que nous travaillons.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes&nbsp;:<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>1.&nbsp; <\/strong>Notons que le premier protocole de prise en charge en p\u00e9dopsychiatrie de ces enfants n\u2019a \u00e9t\u00e9 instaur\u00e9 qu\u2019en 2015 \u00e0 partir d\u2019un travail de l\u2019Intersecteur de p\u00e9dopsychiatrie d\u2019Aulnay-sous-Bois (93600).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. <\/strong>Selon le terme de Winnicott repris par Antonino Ferro pour d\u00e9signer le (la) psychanalyste<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. <\/strong>Freud \u00ab&nbsp;<em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse&nbsp;<\/em>\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4. <\/strong>Herv\u00e9 Mazurel. \u00ab&nbsp;<em>L\u2019inconscient ou l\u2019oubli de l\u2019histoire<\/em>&nbsp;\u00bb Ed La d\u00e9couverte. 2021<\/p>\n\n\n\n<p><strong>5. <\/strong>\u00ab&nbsp;L\u00e0 o\u00f9 \u00e9tait le \u00c7a le Moi doit advenir&nbsp;\u00bb <em>Nouvelle conf\u00e9rence de psychanalyse<\/em> 1932<\/p>\n\n\n\n<p><strong>6. <\/strong>Rappelons rapidement les conditions historiques de cette \u00ab&nbsp;d\u00e9couverte&nbsp;\u00bb de la pulsion de mort qui prennent une r\u00e9sonance particuli\u00e8re aujourd\u2019hui. C\u2019est Sabina Spielrein, la premi\u00e8re psychiatre et psychanalyste d\u2019enfants de l\u2019histoire, qui a souffl\u00e9 cette notion \u00e0 Freud. Il lui rend hommage sur ce point dans une note de bas de page dans <em>Malaise dans la Culture<\/em>. Sabina Spielrein ne savait pas alors qu\u2019elle mourrait sous les coups de cette force meurtri\u00e8re, assassin\u00e9e en 1942 avec ses deux filles par les Nazis dans leur ville du Caucase, \u00e0 Rostov-sur-le-Don. C\u2019est cette m\u00eame ville qui accueille aujourd\u2019hui les r\u00e9fugi\u00e9s qui fuient les horreurs de la guerre russo-ukrainienne dans le Dombass.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>7. <\/strong><em>Pulsions et destins des Pulsions. <\/em>1915<\/p>\n\n\n\n<p><strong>8. <\/strong><em>Malaise dans la culture. <\/em>1929<\/p>\n\n\n\n<p><strong>9. <\/strong>Melanie Klein. <em>Envie et gratitude.<\/em> 1957<\/p>\n\n\n\n<p><strong>10. <\/strong>Donald Winnicott. \u00ab&nbsp;L\u2019utilisation de l\u2019objet et le mode de relation \u00e0 l\u2019objet au travers des Identifications&nbsp;\u00bb. Conf\u00e9rence de 1968 \u00e0 New-York. In <em>De la P\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse.<\/em> Payot, 1975.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>11. <\/strong>Paula Heimann. \u00ab&nbsp;Notes sur la th\u00e9orie des pulsions de vie et des pulsions de mort&nbsp;\u00bb. Londres 1952 in <em>D\u00e9veloppement de la psychanalyse.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>12. <\/strong>Darchis E. (2021). Un f\u0153tus peut-il ha\u00efr sa famille&nbsp;?. <em>Enfances &amp; Psy, 89<\/em>, 23-33. https:\/\/doi.org\/10.3917\/ep.089.0023<\/p>\n\n\n\n<p><strong>13. <\/strong>Donald Winnicott. \u00ab&nbsp;La haine dans le contre-transfert&nbsp;\u00bb 1947. <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse. <\/em>Payot 1975<\/p>\n\n\n\n<p><strong>14. <\/strong>Freud ,<em> Malaise dans la Culture <\/em>chapitre III<\/p>\n\n\n\n<p><strong>15. <\/strong>C\u2019est ce que s\u2019exclame P\u00e9ricl\u00e8s devant son b\u00e9b\u00e9, Marina, dont la m\u00e8re vient de mourir. Shakespeare. <em>P\u00e9ricl\u00e8s<\/em>, Acte II, sc\u00e8ne I.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>16. <\/strong>Article qui restera en partie inachev\u00e9. Donald Winnicott. \u201dThe Use of an Object in the Context of Moses and Monotheism.\u201d 1969. \u00ab&nbsp;L\u2019usage d\u2019un objet dans le contexte de Mo\u00efse et le Monoth\u00e9isme&nbsp;\u00bb in <em>La crainte de l\u2019effondrement et autres situations cliniques.<\/em> Gallimard, 2000. \u00ab&nbsp;Usage&nbsp;\u00bb, dans cette nouvelle traduction, est ici \u00e0 entendre comme \u00ab&nbsp;bon usage&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>17. <\/strong>Golse Bernard. \u00c0 propos de la haine chez le b\u00e9b\u00e9. Les racines p\u00e9rinatales et infantiles de la violence. <em>Enfance et psy. n\u00b0 89.<\/em> Les figures de la haine. Er\u00e8s. p. 12-21, 2021<\/p>\n\n\n\n<p><strong>18. <\/strong>Jacques Lacan&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019agressivit\u00e9 en psychanalyse&nbsp;\u00bb, XI<sup>\u00e8me<\/sup> conf\u00e9rence des psychanalystes de Langue fran\u00e7aise Bruxelles 1948, in <em>\u00c9crits<\/em> 1966.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29365?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La violence intra familiale&nbsp;: un fait de l\u2019histoire des soci\u00e9t\u00e9s&nbsp;? En psychanalyse, le sujet des violences intra-familiales est tr\u00e8s peu trait\u00e9 du point de vue de leurs effets sur l\u2019\u00e9volution psychique des enfants. 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