{"id":29352,"date":"2023-04-03T09:38:00","date_gmt":"2023-04-03T07:38:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=29352"},"modified":"2023-04-03T09:38:06","modified_gmt":"2023-04-03T07:38:06","slug":"le-lien-pere-fils-chez-kafka","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-lien-pere-fils-chez-kafka\/","title":{"rendered":"Le lien p\u00e8re-fils chez Kafka"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">A rebours de la promesse<\/h2>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne pr\u00eate \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chaque \u00eatre et toujours dans sa pl\u00e9nitude, mais qu\u2019elle soit voil\u00e9e, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine. Elle est pourtant l\u00e0, ni malveillante ni sourde, qu\u2019on l\u2019invoque par le mot juste, par son nom juste, et elle vient. C\u2019est l\u00e0 l\u2019essence de la magie, qui ne cr\u00e9e pas, mais invoque.<\/p><cite>(Kafka, Journal)<strong><sup>1&nbsp;<\/sup><\/strong><\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>L\u2019acte de na\u00eetre porte une promesse, une sorte de virtualit\u00e9 d\u2019\u00e9merveillement. \u00c9merveillement proche de la folie primaire et r\u00e9gressive, celle qui exalte la m\u00e8re au contact de son juste n\u00e9. Splendeur de la vie pouvant m\u00eame aller vers un d\u00e9sir de s\u2019agenouiller sans bruit et t\u00eate nue<strong><sup>2<\/sup><\/strong>. Exp\u00e9rience de l\u2019inou\u00ef. Intensit\u00e9 pulsionnelle de la sc\u00e8ne comme si la bascule pouvait \u00eatre imminente, l\u2019avait \u00e9t\u00e9, de l\u2019inexistence \u00e0 l\u2019existence certes, mais aussi pourrait l\u2019\u00eatre de la vie \u00e0 la mort sans crier gare. Ou de l\u2019amour \u00e0 la haine, <em>\u00e0 rebours de la promesse<\/em> d\u2019\u00eatre aim\u00e9. Il se peut que quelque chose li\u00e9e \u00e0 ce que l\u2019on ne sait pas arrive et surgisse soudain. Il se peut que cette chose d\u00e9truise toute conscience d\u2019\u00eatre et an\u00e9antisse les liens patients construits de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Il se peut que la peur de basculer dans l\u2019impossible renvoie \u00e0 la peur de toucher avec son corps et son \u00e2me l\u2019impossibilit\u00e9 de vivre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La pulsion de mort s&rsquo;immisce partout, jusque dans l&rsquo;\u00e9lan d&rsquo;\u00e9merveillement qu&rsquo;elle prend alors \u00e0 rebours. Ici elle s&rsquo;incarne dans le texte litt\u00e9raire lui-m\u00eame, sous forme d&rsquo;une pulsion d&rsquo;envie d\u00e9charg\u00e9e telle quelle, \u00e0 peine camoufl\u00e9e dans les plis du langage, cruelle et destructrice d&rsquo;un lien p\u00e8re-fils pourtant prometteur. Quand la pulsion se d\u00e9charge en attaques envieuses sous la pouss\u00e9e de vouloir poss\u00e9der l\u2019objet du d\u00e9sir de l\u2019autre et toutes ses richesses suppos\u00e9es extraordinaires, mais retenues \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son corps, l\u2019inaccessibilit\u00e9 au-dedans de l\u2019autre donnerait ainsi la l\u00e9gitimit\u00e9 \u00e0 d\u00e9truire et arracher pour se servir. \u00c0 rebours de la promesse, rage et haine distillent leur fiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019aux v\u0153ux d\u2019inexistence de p\u00e8re \u00e0 fils dont, peut-\u00eatre, on se d\u00e9livre par l\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9criture de Kafka&nbsp;\u2014 issue d\u2019un combat entrainant tout autant \u00e9lans d\u2019\u00e9l\u00e9vation que fracassantes d\u00e9faites&nbsp;\u2014 en est la d\u00e9monstration. Un lien p\u00e8re-fils s\u2019y donne \u00e0 voir \u00e0 rebours de la promesse d\u2019\u00e9merveillement. Apr\u00e8s un long temps d\u2019improductivit\u00e9 litt\u00e9raire, dans la nuit f\u00e9conde du&nbsp;22 au&nbsp;23&nbsp;septembre&nbsp;1912, <em>Le Verdict<\/em> est \u00e9crit<strong><sup>3<\/sup><\/strong>. Kafka y exsude sa substantifique moelle faite de ses ombres les plus crues. Au petit matin, la chose faite entrainera lev\u00e9e du doute et de la fatigue, joie, sentiment de puissance et larmes aux yeux. \u00ab&nbsp;Ma terrible fatigue et ma joie, comment l\u2019histoire se d\u00e9roulait sous mes yeux, j\u2019avan\u00e7ais en fendant les eaux. \u00c0 plusieurs reprises durant cette nuit, j\u2019ai port\u00e9 le poids de mon corps sur mon dos&nbsp;\u00bb<strong><sup>4<\/sup><\/strong>. L\u2019\u00e9criture porte le poids du corps et r\u00e9ciproquement, tous deux (corps et \u00e9criture) engag\u00e9s dans le patient travail de la sublimation afin, entre autres, de faire avec la pulsionnalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Kafka sait que ce r\u00e9cit, terrible, n\u2019a pu s\u2019arracher de ses bas-fonds qu\u2019au prix d\u2019une disponibilit\u00e9 \u00e0 ses mati\u00e8res inconscientes. N\u2019est-ce pas l\u00e0 la marque de la \u00ab&nbsp;vraie&nbsp;\u00bb litt\u00e9rature, celle qui, tout en lisant, donne continuit\u00e9 au travail de la cure&nbsp;? D\u2019\u00e9vidence, Kafka, choisi ici pour cela m\u00eame, s\u2019est senti soutenu par Freud cette nuit-l\u00e0&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em>Ma certitude est confirm\u00e9e, quand je travaille \u00e0 mon roman, je me trouve dans les bas-fonds honteux de la litt\u00e9rature. Ce n\u2019est qu\u2019ainsi qu\u2019on peut \u00e9crire, avec cette continuit\u00e9, avec une ouverture aussi totale de l\u2019\u00e2me et du corps\u2026 Tout au long de mon travail, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9 par de nombreux sentiments, joie, par exemple\u2026 souvenir de Freud naturellement.<em><sup>5<\/sup><\/em><em>&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pourquoi certains personnages de roman parlent aux psychanalystes au point d\u2019en devenir leurs pr\u00e9cieux alli\u00e9s&nbsp;\u2014 voire l\u2019\u00e9tayage n\u00e9cessaire pour \u00e9couter mieux encore leurs patients. Comme si se proposait dans une telle lecture de quoi transformer le mat\u00e9riau psychique&nbsp;\u2014 informe, terrible, inqui\u00e9tant, monstrueux&nbsp;\u2014 en quelque chose de supportable, voire de beau. Ou comment la pulsionnalit\u00e9, trouvant une forme esth\u00e9tique, s\u2019endure non pas sans douleur, mais avec travail et, qui sait, avec joie&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019intrigue<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Un jeune homme, Georg Bendemann (consonant avec le Gregor de <em>La M\u00e9tamorphose<\/em>), pas encore vraiment adulte, vit sous le m\u00eame toit que son p\u00e8re, qu\u2019il croit connaitre et affectionner. Il pense que son p\u00e8re peut \u00eatre fier de lui, car il prend soin de lui au quotidien et fait fructifier ses affaires. Apr\u00e8s h\u00e9sitation, Georg \u00e9crit une lettre \u00e0 un ami tr\u00e8s cher exil\u00e9 en Russie pour lui annoncer son prochain mariage. Par acquit de conscience, ou soumission encore charg\u00e9e de d\u00e9pendance infantile, Georg informe son p\u00e8re de ce&nbsp;courrier en partance. Par culpabilit\u00e9 aussi, puisqu\u2019il semble li\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re par une contrainte de transparence&nbsp;\u2014 reliquat de la croyance infantile \u00e0 ne pas avoir droit au secret.<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u00e0, stupeur. Le p\u00e8re, vieillard faible, malade et perdu dans le deuil continuel de son \u00e9pouse, se transforme. Du banal au monstrueux, c\u2019est le chemin que prend souvent chez Kafka le devenir homme. \u00c0 rebours de toutes les esp\u00e9rances ou promesses. La tension monte, le fils s\u2019y plie sans s\u2019en rendre vraiment compte, aveugl\u00e9 par son propre d\u00e9sir de tendresse filiale. Le lecteur, lui, per\u00e7oit la mont\u00e9e de l\u2019angoisse qui va <em>crescendo<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant que Georg d\u00e9cide de s\u2019occuper du bien-\u00eatre de son p\u00e8re, l\u2019aide \u00e0 se d\u00e9shabiller, prend des r\u00e9solutions pour qu\u2019il se fatigue moins&nbsp;\u2014 bref, le traite en vieillard faible et d\u00e9pendant&nbsp;\u2014 on pressent une certaine jouissance du c\u00f4t\u00e9 du fils, quelque chose comme enfin-un-p\u00e8re-affaibli-que-je-peux-tenter-de-contr\u00f4ler-sous-apparence-de-tendresse-filiale. Une sourde et commune tension, pour ne pas dire haine, circule de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les paroles du p\u00e8re au fils, \u00e9quivoques, laissent planer un doute sur l\u2019honn\u00eatet\u00e9 du fils, nourrissant ainsi une suspicion d\u2019autant plus inqui\u00e9tante qu\u2019elle n\u2019est qu\u2019allusive&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026 depuis la mort de ta m\u00e8re, il s\u2019est pass\u00e9 certaines choses qui ne sont pas tr\u00e8s belles\u2026 je ne veux pas aller jusqu\u2019\u00e0 supposer qu\u2019on me les cache\u2026 je n\u2019ai plus l\u2019\u0153il qu\u2019il faudrait pour veiller sur certaines choses\u2026&nbsp;\u00bb<strong><sup>6<\/sup><\/strong>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Geste peut-\u00eatre anodin, mais premi\u00e8re v\u00e9ritable alarme&nbsp;\u2014 signal d\u2019angoisse annon\u00e7ant un danger imminent&nbsp;\u2014 alors que Georg porte son p\u00e8re dans ses bras pour le mettre au lit, il le sent, appuy\u00e9 contre sa poitrine, jouer avec sa chaine de montre puis l\u2019agripper fr\u00e9n\u00e9tiquement. La proximit\u00e9 des corps est \u00e0 son comble. Impression \u00e9pouvantable. Le corps est enfin d\u00e9pos\u00e9 sous les couvertures, la violence s\u2019estompe peut-\u00eatre, ose-t-on croire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sauf qu\u2019un instant apr\u00e8s le p\u00e8re se redresse et s&rsquo;\u00e9rige droit debout sur le lit, tel un \u00e9pouvantail (ou plut\u00f4t le totem du p\u00e8re de la horde primitive) aux yeux exorbit\u00e9s et au regard fulminant. Haineux des pieds jusqu\u2019au doigt point\u00e9 au plafond en guise de condamnation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019objet de la haine<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>En \u00e9ructant d\u2019une voix fl\u00fbt\u00e9e, le p\u00e8re reproche \u00e0 son fils son choix amoureux. Puisque lui seul saurait voir clair dans son fils, il affirme n&rsquo;y trouver l\u00e0 que d\u00e9bauche sexuelle et&nbsp; malhonn\u00eatet\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Or le fils a seulement pr\u00e9tendu \u00e0 sa propre sexualit\u00e9. Certes alors m\u00eame que sa m\u00e8re est morte et alors m\u00eame que son p\u00e8re se retrouve quant \u00e0 lui sans plus de sexualit\u00e9. Serait-ce en cela qu\u2019il m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre banni&nbsp;? Banni au sens d\u2019aller au diable&nbsp;? \u00c0 la mort&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Explosion envieuse du p\u00e8re, lui, pauvre veuf sans consolation qui se sent vieux jusqu\u2019\u00e0 la moelle des os. Jamais le fils n\u2019avait envisag\u00e9 que l\u2019envie surgisse de son propre p\u00e8re. Fix\u00e9 au temps de l\u2019id\u00e9alisation d\u00e9fensive des figures parentales, Georg continue \u00e0 s\u2019agenouiller, ici aupr\u00e8s du p\u00e8re. Sauf qu\u2019il regrettera am\u00e8rement de n\u2019\u00eatre pas rest\u00e9 sur ses gardes. Il essaie bien une d\u00e9fense en le traitant de com\u00e9dien, mais s\u2019en repent aussit\u00f4t en se mordant la langue avec une douleur aigu\u00eb&nbsp;: d\u00e9cid\u00e9ment, il faut se punir de toutes les pens\u00e9es mauvaises.<\/p>\n\n\n\n<p>Les v\u0153ux de mort, r\u00e9ciproques, se font une course fun\u00e8bre. Les capacit\u00e9s \u00e0 penser du fils ont vol\u00e9 en \u00e9clats ainsi que son sentiment de rester lui-m\u00eame en la pr\u00e9sence de son p\u00e8re. Pas de d\u00e9passement possible de l\u2019enjeu \u0153dipien. La d\u00e9route est totale, filant \u00e0 folle allure vers la trag\u00e9die&nbsp;:&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tu \u00e9tais au fond un enfant innocent, mais, encore plus au fond, un \u00eatre diabolique. Et par cons\u00e9quent, \u00e9coute-moi bien&nbsp;: je te condamne en cet instant \u00e0 p\u00e9rir noy\u00e9&nbsp;\u00bb<strong><sup>7<\/sup><\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que fait le fils tout aussit\u00f4t, comme expuls\u00e9 de la chambre parentale et des amours qui s\u2019y sont tram\u00e9s sans lui, voire tr\u00e8s certainement contre lui. Il accepte sa culpabilit\u00e9 fictive (teint\u00e9e de masochisme, il faut bien le reconnaitre) puis ob\u00e9it \u00e0 l\u2019injonction et, rendu fou, s\u2019expulse de la matrice pour se pr\u00e9cipiter vers le fleuve.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ses derniers mots avant le bond seront <em>Chers parents, je vous ai pourtant toujours aim\u00e9s<\/em>. Rien n\u2019\u00e9tanche la soif. P\u00e8re et m\u00e8re ainsi m\u00eal\u00e9s dans un dernier cri de regret, comme si, combin\u00e9s, ils s\u2019\u00e9taient coagul\u00e9s en une sorte de figure monstrueuse&nbsp;\u2014 mais adul\u00e9e. Fantasme de parents combin\u00e9s unis dans un co\u00eft ininterrompu, certes, mais surtout unis contre lui, l\u2019enfant diabolique exclu \u00e0 jamais du triangle par cette alliance compacte et redoutable. Situation de danger, la plus pr\u00e9coce de toutes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Un p\u00e8re tout-puissant<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Attach\u00e9 \u00e0 la gestuelle, celle qui montre plus qu\u2019elle n\u2019explique, nombre des \u00e9crits de Kafka non seulement font sc\u00e8ne, mais renvoient \u00e0 d\u2019autres sc\u00e8nes s\u2019emboitant les unes dans les autres et s\u2019articulant, de fa\u00e7on proche ou lointaine, \u00e0 des \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9alit\u00e9 concernant la figure du p\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Celle-ci encore, cr\u00e9ation de son imaginaire d\u00e9crite au d\u00e9cours de son <em>Journal <\/em>et dont voici la sc\u00e8ne&nbsp;: une flop\u00e9e d\u2019enfants d\u2019une m\u00eame famille attend dans un trou creus\u00e9 dans le sable \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit \u2014 lov\u00e9e sans oser bouger, comme en suspens. Leurs corps s\u2019enroulent les uns aux autres \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du trou pour ne pas craindre la nuit et l\u2019issue de l\u2019attente. C\u2019est que le p\u00e8re est parti en bouchant l\u2019entr\u00e9e du trou de troncs et de broussailles par-dessus afin, mais pas seulement, de les prot\u00e9ger des temp\u00eates et des animaux. Les enfants invoquent souvent le p\u00e8re, tentent de le faire venir, lui, trop souvent impr\u00e9visible&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00ab\u00a0P\u00e8re\u00a0\u00bb, criions-nous souvent, tout peureux quand il faisait d\u00e9j\u00e0 sombre sous les troncs et que le p\u00e8re tardait \u00e0 para\u00eetre&nbsp;\u00bb<strong><sup>8<\/sup><\/strong>. Enfin il vient, g\u00e9ant surgissant du n\u00e9ant, \u00e0 la fois sauveur et menace en de\u00e7\u00e0. Il entre par la fente \u00e0 peine ouverte entre le dehors et le dedans, on l\u2019imagine se faufilant en surprise, voix basse et effrayante. Puis il donne \u00e0 chacun une tape l\u00e9g\u00e8re suffisamment agissante et magique pour qu\u2019elle entraine en m\u00eame temps chacun dans le sommeil enfin. Le contact de la main du p\u00e8re, une tape l\u00e9g\u00e8re&nbsp;\u2014 mots pourtant inconciliables. Sans autre r\u00e9action possible que de perdre \u00e0 la fois pens\u00e9e, vigilance et d\u00e9sir de s\u2019aventurer seul au-dehors.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment ne pas relier ce p\u00e8re-ci, id\u00e9alis\u00e9 mais inqui\u00e9tant, \u00e0 la figure du p\u00e8re l\u00e0-bas, celui de la<em> Lettre au P\u00e8re <\/em>non envoy\u00e9e dans laquelle se montre la douleur de la d\u00e9pendance articul\u00e9e \u00e0 celle de la culpabilit\u00e9&nbsp;: <em>On avait conserv\u00e9 la vie par l\u2019effet de ta gr\u00e2ce et on continuait \u00e0 la porter comme un pr\u00e9sent imm\u00e9rit\u00e9. <\/em>Comprim\u00e9 par ce p\u00e8re offensif en tout ce qui concernait son corps et sa pens\u00e9e, le petit Franz pressent l\u2019impact de sa trop forte pr\u00e9sence&nbsp;\u2014 encore l\u00e0, m\u00eame en son absence&nbsp;\u2014 s\u2019affirmant fier de lui, mais d\u00e9j\u00e0 \u00e9cras\u00e9 par la simple existence de son corps. Corps du p\u00e8re supplantant celui du fils, le recouvrant de sa puissance avec, en \u00e9cho inconscient, tout ce qui ne se sait pas des mouvements homosexu\u00e9s en filigrane. Puisqu\u2019un \u00e9lan de tendresse enveloppe la sc\u00e8ne lorsque le p\u00e8re se montre (trop rarement) inoffensif&nbsp;: alors \u00ab&nbsp;l\u2019on se couchait et l\u2019on pleurait de bonheur, et je pleure maintenant encore en l\u2019\u00e9crivant&nbsp;\u00bb<strong><sup>9<\/sup><\/strong>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De ces oscillations impr\u00e9dictibles de la tendresse \u00e0 la haine, le monde en entier devenait incompr\u00e9hensible ou mena\u00e7ant, monde pourtant \u00e0 peine entraper\u00e7u \u00e0 travers la fente maintenue ouverte dans l\u2019amas de troncs et de broussailles paternelles qui recouvraient la fondri\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Serait-ce le corps maternel ainsi obtur\u00e9 par le grand corps du p\u00e8re et gardant par cette forclusion tous ses petits \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ainsi ni morts ni vivants&nbsp;? Corps de la m\u00e8re contenant non pas seulement le p\u00e9nis du p\u00e8re, mais tous les petits qu\u2019ils font de fa\u00e7on ininterrompue. En ce cas, les p\u00e8res de toutes ces sc\u00e8nes&nbsp;\u2014 tout comme celui de la<em> Lettre au p\u00e8re&nbsp;<\/em>\u2014 se soutiennent d\u2019une imago paternelle terrible, prototype inconscient d\u2019un personnage \u00e9labor\u00e9 \u00e0 partir des premi\u00e8res relations r\u00e9elles et fantasmatiques \u00e0 l\u2019aune non seulement de la pouss\u00e9e constante des d\u00e9sirs \u0153dipiens, mais aussi \u00e0 celle de l\u2019envie. Celle, destructrice et barbare, qui se partage de p\u00e8re \u00e0 fils de fils \u00e0 p\u00e8re se nourrissant de l&rsquo;ambivalence des flux \u0153dipiens et qui, sans but\u00e9e,&nbsp; abime en retour l\u2019int\u00e9grit\u00e9 narcissique de chacun.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 de telles monstrations, sortes de d\u00e9nudations, le lecteur, pour y survivre, doit se relier. Se relier \u00e0 d\u2019autres \u00e9crits encore afin de ne pas d\u00e9j\u00e0 clore, \u00e0 ce point-l\u00e0 de la terreur, l\u2019horizon de la promesse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le mythe de la horde primitive<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Vient \u00e0 Freud un apr\u00e8s-midi de pluie et \u00e0 partir des m\u0153urs de peuplades sauvages, un sc\u00e9nario imaginaire invraisemblable et pourtant mythique&nbsp;: sa propre fable des origines, exercice litt\u00e9raire pour approcher l\u2019\u00e9nigme des enjeux libidinaux \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du trio p\u00e8re-m\u00e8re-fils.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Aux origines de l\u2019humanit\u00e9, un m\u00e2le puissant, brutal et violent, r\u00e8gne en ma\u00eetre sur toutes les femmes d\u2019une horde primitive. Il ne connait que sa propre loi, auto-d\u00e9clar\u00e9 possesseur de tout. Il ne passe pas \u00e0 l\u2019acte, il est l\u2019acte. Chassant tous ses rivaux, il interdit ainsi \u00e0 ses fils l\u2019acc\u00e8s au f\u00e9minin&nbsp;\u2014 garde toutes les femmes vers lui et pour lui. L\u2019emprise maintenue sur leur pulsionnalit\u00e9 lui donne ainsi pouvoir monarchique absolu et assurance de n\u2019\u00eatre supplant\u00e9 par personne. Tel le titan Chronos d\u00e9vorant ses fils \u00e0 peine n\u00e9s pour s\u2019\u00e9pargner des rivalit\u00e9s ult\u00e9rieures. Ou, plus subtilement, pour ne pas voir se r\u00e9p\u00e9ter ce que lui-m\u00eame comme fils fit pour son p\u00e8re Ouranos en des temps pass\u00e9s&nbsp;: lui trancher le sexe. En effet Chronos ne supportait plus d\u2019\u00eatre maintenu dans la matrice de Gaia, sa m\u00e8re qui, en plus, ne cessait de se laisser recouvrir par Ouranos le ciel dans des copulations qui n\u2019en finissaient pas. Ou comment Chronos s\u2019est lib\u00e9r\u00e9 de sa propre envie et du joug de son p\u00e8re en le castrant. Rien d\u2019\u00e9tonnant alors que, par identification projective, il se trouve saisi, une fois devenu p\u00e8re, par la crainte que ses fils un jour en fassent autant avec lui&nbsp;! Alors, autant les d\u00e9vorer avant qu\u2019ils ne grandissent et se subjectivent.<\/p>\n\n\n\n<p>Sauf que, le tabou <em>\u00e9tant un acte prohib\u00e9 vers lequel l\u2019inconscient est pouss\u00e9 par une tendance tr\u00e8s forte<\/em><strong><sup>10<\/sup><\/strong>, les fils tiennent \u00e0 leur d\u00e9sir. D\u00e9sir qui tend, le plus souvent, \u00e0 rapter \u00e0 l\u2019autre l\u2019objet de son d\u00e9sir. Un jour donc, pour mettre un terme \u00e0 cette tyrannie afin d\u2019acc\u00e9der enfin \u00e0 leur propre sexualit\u00e9, ils complotent contre lui et tuent le p\u00e8re primitif. Plus encore, ils le mangent&nbsp;: d\u00e9voration cannibalique leur donnant l\u2019illusion constructive qu\u2019ils s\u2019approprient une partie de la puissance du p\u00e8re. Toujours cette envie destructrice dont le p\u00e8re et son phallus demeurent les seuls objets.<\/p>\n\n\n\n<p>Impossible de s\u2019arr\u00eater l\u00e0, trop de culpabilit\u00e9 puisque, certes,<em> ils ha\u00efssaient le p\u00e8re, qui s\u2019opposait si violemment \u00e0 leur besoin de puissance et \u00e0 leurs exigences sexuelles, mais, tout en le ha\u00efssant, ils l\u2019aimaient et l\u2019admiraient<\/em><strong><sup>11<\/sup><\/strong>. Le tant ha\u00ef reste le tant aim\u00e9. Alors les fils s\u2019assemblent pour \u00e9riger le p\u00e8re mort en totem, \u00e9quivalent d\u2019un dieu auquel dor\u00e9navant ils voueront un culte et suivront les prescriptions. Totem \u00e0 la fonction symbolique et limitante apte \u00e0 transmettre un contenant au pulsionnel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La vie commune ne sera possible qu\u2019\u00e0 ce prix afin de conjurer le risque d\u2019\u00eatre \u00e0 nouveau en guerre par rivalit\u00e9. L\u2019objet de d\u00e9sir du p\u00e8re reste donc au p\u00e8re. Renoncer \u00e0 la possession d\u2019un objet de convoitise d\u00e9j\u00e0 pris r\u00e9pond \u00e0 une loi. Reste ensuite \u00e0 \u00e9tablir prohibitions et \u00e9vitements pour se soustraire \u00e0 cet attrait, f\u00fbt-il minime.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si le d\u00e9sir, puissant dans sa force de transgression, ne rencontre ni culpabilit\u00e9, ni tabou, ni loi, il se maintient en l\u2019\u00e9tat, intact, non refoul\u00e9. Pr\u00eat \u00e0 l\u2019agir, hors pens\u00e9e, hors processus de sublimation.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois l\u2019interdit ainsi pos\u00e9 et int\u00e9gr\u00e9, libre \u00e0 chacun de donner continuit\u00e9 \u00e0 son d\u00e9sir sur la sc\u00e8ne du fantasme. Sur cette sc\u00e8ne, on reste libre d\u2019aller et venir \u2014 d\u2019\u00e9crire. Libre de fantasmer ici \u00e9quivaudrait \u00e0 faire mourir puis rena\u00eetre l\u2019imago paternelle selon le rythme du d\u00e9sir et en fonction de la densit\u00e9, variable, de la culpabilit\u00e9 et du sentiment de la dette, illimit\u00e9e ou pas. Le parricide symbolique ouvre le fils \u00e0 sa propre subjectivit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le filicide, renversement du sc\u00e9nario \u0153dipien<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La subjectivation du fils s\u2019articule ainsi \u00e0 la mani\u00e8re dont le p\u00e8re symbolique se laisse prendre au jeu sans repr\u00e9sailles. Les al\u00e9as multiples de ce processus font \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 suivre le p\u00e8re du <em>Verdict <\/em>il e\u00fbt mieux valu que le fils Georg n\u2019existe pas afin de laisser place \u00e0 un autre fils qui, lui, aurait \u00e9t\u00e9 un fils selon son c\u0153ur. Comme si, tel \u0152dipe, Georg avait \u00e9t\u00e9 lui aussi un fils de mauvais augure. Un diabolique. Un \u00eatre dont on ne veut pas, mais \u00e0 qui l&rsquo;on veut pourtant tout prendre. Ou comment le concept psychanalytique d\u2019envie est indissociable de la notion freudienne de meurtre originaire. Sans m\u00eame avoir eu le temps d\u2019\u00eatre cr\u00e9atif \u00e0 partir de ses pulsions destructrices et tendres entrem\u00eal\u00e9es, le fils, coll\u00e9 au d\u00e9sir du p\u00e8re, y c\u00e8de. Va au fleuve.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En mati\u00e8re d\u2019\u0153dipe, p\u00e8re et m\u00e8re ont leur part. Oui, \u0152dipe se trouve \u00eatre n\u00e9 de ceux dont il ne fallait point na\u00eetre. Avec un tel commencement, comment faire&nbsp;? Son nom et ses chevilles portent les stigmates d\u2019une blessure dont il ne connait pas la cause. On en sait peu du p\u00e8re d\u2019\u0152dipe, de ce qui depuis les origines couvait en potentiel de violence destructrice \u00e0 l\u2019encontre de son propre fils. Si \u0152dipe transgresse tous les tabous, n\u2019est-ce pas parce que La\u00efos d\u00e8s avant d\u2019\u00eatre p\u00e8re avait transgress\u00e9&nbsp;? Si \u0152dipe d\u00e9truit, n\u2019est-ce pas parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9, avant m\u00eame de na\u00eetre, le support des terreurs parano\u00efdes de son p\u00e8re-m\u00e8re&nbsp;? Ainsi il faudrait tuer pour ne pas \u00eatre tu\u00e9s&nbsp;: justification que La\u00efus et Jocaste fomentent pour leur propre survie et aux d\u00e9pens de leur fils \u00e0 peine n\u00e9<strong><sup>12<\/sup><\/strong>. Pas de place pour tous, le p\u00e8re, la m\u00e8re et l\u2019enfant. Triangle impossible et l\u00e9tal.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est Jocaste elle-m\u00eame qui livrera son fils (chevilles entrav\u00e9es sur une montagne d\u00e9serte) pour y \u00eatre mang\u00e9 par les loups.Puis plus tard, c\u2019est elle aussi qui, \u00e0 l\u2019heure des r\u00e9v\u00e9lations, lancera cette injonction&nbsp;: <em>Oh malheureux&nbsp;! Plaise aux dieux que tu ne saches jamais qui tu es&nbsp;! <\/em>D\u00e9claration \u00e9minemment meurtri\u00e8re&nbsp;: \u00eatre emp\u00each\u00e9 de se (re) connaitre, supr\u00eame punition pour quelqu\u2019un qui, de surcroit, n\u2019a, aux origines, pas faut\u00e9. D\u00e9priv\u00e9 \u00e0 ce point de son identit\u00e9, comment \u0152dipe aurait-il pu acc\u00e9der \u00e0 la nature de son d\u00e9sir&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Mourir ou \u00e9crire<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Jamais re\u00e7ue ou toujours en d\u00e9cal\u00e9, la promesse d\u2019aimer et d\u2019\u00eatre aim\u00e9, non tenue, laisse non seulement le d\u00e9sir \u00e0 vif, mais l\u2019attise. Tel le Lenz de B\u00fcchner implorant \u00e0 genoux le regard de son p\u00e8re apr\u00e8s douze ann\u00e9es de f\u00e2cheries&nbsp;: <em>Maintenant, j\u2019attache tant d\u2019importance \u00e0 vous entendre m\u2019accueillir, mon p\u00e8re\u2026 P\u00e8re, s\u2019il vous plait, dites quelque chose\u2026 Vous entendez comme j\u2019attends&nbsp;?<\/em><strong><sup>13<\/sup><\/strong>. Lenz voudrait tout pouvoir lui raconter de son errance pass\u00e9e, de ses d\u00e9couvertes en mati\u00e8re de po\u00e9sie et d\u2019\u00e9criture. Sauf que le p\u00e8re ni n\u2019\u00e9coute ni ne parle, excitant en retour la f\u00e9brilit\u00e9 inqui\u00e8te du fils&nbsp;\u2014 fils si douloureux&nbsp;\u2014 fils au bord du vide&nbsp;\u2014 fils qui se poudre le visage de cendre lorsque l\u2019angoisse d\u00e9borde ses fronti\u00e8res&nbsp;\u2014 fils tenu vacillant entre le r\u00eave et l\u2019\u00e9veil, entre l\u2019engourdissement et l\u2019excitation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Par son silence contre nature le p\u00e8re tente de se d\u00e9faire de ce fils probl\u00e9matique qui en retour s\u2019agrippe, talonn\u00e9 toujours plus par une sorte de hargne d\u2019aimer et puis aussi par l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9crire sans sout\u00e8nement. Comment, d\u2019une imago de p\u00e8re \u00e0 la verticale de soi \u2014 par trop phallique \u2014 le po\u00e8te pourrait-il rester cr\u00e9atif, couchant \u00e0 l\u2019horizontale de la feuille de quoi survivre \u00e0 la menace de la castration&nbsp;? Est-ce possible&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Kafka, oui. La nuit de l\u2019\u00e9criture du Verdict il n\u2019est pas Georg, ce jeune homme rendu fou. Il ne se pr\u00e9cipite pas vers la noyade, mais vers l\u2019\u00e9criture, cherch\u00e9e par d\u00e9sir du fond des entrailles et avec toute la d\u00e9lectation qu\u2019il y a \u00e0 expectorer hors de soi les mucosit\u00e9s de la douleur&nbsp;: <em>ce r\u00e9cit est sorti de moi comme une v\u00e9ritable d\u00e9livrance couverte de salet\u00e9s et de mucus\u2026<\/em><strong><sup>14<\/sup><\/strong> Transformant ainsi une forme hybride f\u0153tale sale et couverte des mati\u00e8res haineuses les plus indicibles en syllabes, mots, phrases puis r\u00e9cit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019\u00e9crit pas ce qu\u2019on veut. On \u00e9crit en connivence inconsciente avec le corps puisque le corps de l\u2019\u00e9criture s\u2019inscrit en directe continuit\u00e9 avec l\u2019\u00e9conomie libidinale et l\u2019envie de na\u00eetre enfin. Parole de Virginia Woolf&nbsp;: \u00ab&nbsp;Moi c\u2019est le fait d\u2019\u00e9crire qui me donne mes proportions&nbsp;\u00bb<strong><sup>15<\/sup><\/strong>. Et puis celle encore de Kafka&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c9trange, myst\u00e9rieuse consolation donn\u00e9e par la litt\u00e9rature, dangereuse peut-\u00eatre, peut-\u00eatre lib\u00e9ratrice&nbsp;: bond hors du rang des meurtriers, acte-observation.&nbsp;\u00bb<strong><sup>16<\/sup><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019identit\u00e9 pourrait-elle donc se trouver gr\u00e2ce au r\u00e9cit, au moyen de cette capacit\u00e9 (ou gr\u00e2ce) narrative qui, entre la naissance et la mort, structure, organise et donne un sens \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience&nbsp;? Le cr\u00e9ateur litt\u00e9raire, ou<em> dichter<\/em>, anim\u00e9 par son activit\u00e9 imaginative, transforme les images sensorielles, les sentiments et les affections de l\u2019\u00e2me humaine en images langagi\u00e8res&nbsp;: en un dire po\u00e9tique apte \u00e0 pr\u00e9server la fraicheur des exp\u00e9riences primitives premi\u00e8res. Ainsi, l\u2019\u00e9criture pourrait bien offrir une solution fantasmatique \u00e0 un conflit psychique inconscient. Serait-ce suffisant et, \u00e0 contrario, ne creuse-t-elle pas plus encore le manque \u00e0 \u00eatre&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre ne fait-elle que proposer un monde&nbsp;\u2014 un monde de possibles.&nbsp; Mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>1.<\/strong> F. Kafka, <em>Journal<\/em>, Paris, Le Livre de Poche, 1954. p519<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. <\/strong>D. Meltzer, Donald Meltzer \u00e0 Paris, <em>Conf\u00e9rences et S\u00e9minaires au Gerpen<\/em>, Ed du Hublot, Paris, 2013, p68<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3.<\/strong>F. Kafka, Le verdict, in <em>La m\u00e9tamorphose et autres r\u00e9cits<\/em>, Folio classique, Paris 1990, p63 \u00e0 78<\/p>\n\n\n\n<p><strong>4.<\/strong>F. Kafka, <em>Journa<\/em>l, Ibid. p262<\/p>\n\n\n\n<p><strong>5. <\/strong>F.Kafka, <em>Journal<\/em>, Ibid. p262-263<\/p>\n\n\n\n<p><strong>6. <\/strong>F.Kafka, <em>Le verdict<\/em>, Ibid. p70<\/p>\n\n\n\n<p><strong>7.<\/strong>F. Kafka, <em>Le verdict<\/em>, Ibid. p77&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>8. <\/strong>F. Kafka, <em>Journal<\/em>, Ibid. p319<\/p>\n\n\n\n<p><strong>9. <\/strong>F. Kafka, <em>Lettre au p\u00e8re<\/em>, Folio Gallimard, Paris, 1957, p30-18-35&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>10.<\/strong>Freud, <em>Totem et tabou (1912-1913)<\/em>, Paris, Payot, 1965.p.57<\/p>\n\n\n\n<p><strong>11. <\/strong>Freud, T<em>otem et tabou<\/em>, Ibid. p214.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>12. <\/strong>La\u00efos, \u00e9cart\u00e9 t\u00f4t du tr\u00f4ne de Th\u00e8bes, confi\u00e9 \u00e0 P\u00e9lops, souverain d\u2019un pays voisin, s\u2019\u00e9tait \u00e9pris du fils de celui-ci et l\u2019avait conduit \u00e0 la mort. P\u00e9lops, dans sa col\u00e8re, maudira toute la lign\u00e9e de La\u00efos&nbsp;: s\u2019il lui venait un fils, alors celui-ci le tuerait et sa maison enti\u00e8re s\u2019abimerait dans le sang. De l\u2019union de La\u00efos et Jocaste aucune prog\u00e9niture ne doit naitre, sinon, selon de lamentables oracles, celle-ci se retournera contre ses g\u00e9niteurs. Sauf qu\u2019une nuit d\u2019enivrement le couple con\u00e7oit \u0152dipe.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>13. <\/strong>Voir G.B\u00fcchner, <em>Lenz<\/em> ,Paris, Points 2007 et G. Hofmann, <em>Le retour \u00e0 Riga du fils prodigue J.M.R.Lenz<\/em>, Rennes, Pontcerq 2022, p.9 et 25<\/p>\n\n\n\n<p><strong>14. <\/strong>F. Kafka, <em>Journal<\/em>, Ibid. p267&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>15. <\/strong>V. Woolf, <em>Journal int\u00e9gral 1915-1941<\/em>, 30 d\u00e9cembre 1930, Stock Paris 2008, p.858<\/p>\n\n\n\n<p><strong>16.&nbsp; <\/strong>Kafka, <em>Journal<\/em>, Ibid. p540<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29352?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A rebours de la promesse Il est parfaitement concevable que la splendeur de la vie se tienne pr\u00eate \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chaque \u00eatre et toujours dans sa pl\u00e9nitude, mais qu\u2019elle soit voil\u00e9e, enfouie dans les profondeurs, invisible, lointaine. Elle est&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[2461],"thematique":[2021,555,290],"auteur":[1611],"dossier":[],"mode":[60],"revue":[2676],"type_article":[451],"check":[],"class_list":["post-29352","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-un-auteur-une-oeuvre","thematique-famille","thematique-paternite","thematique-violence","auteur-sabine-fos-falque","mode-payant","revue-2676","type_article-articles"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29352","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=29352"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29352\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":29701,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29352\/revisions\/29701"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=29352"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=29352"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=29352"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=29352"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=29352"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=29352"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=29352"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=29352"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=29352"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}