{"id":28997,"date":"2023-03-06T14:27:00","date_gmt":"2023-03-06T13:27:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=28997"},"modified":"2023-03-06T16:39:32","modified_gmt":"2023-03-06T15:39:32","slug":"temporalites-educative-et-psychique-en-protection-de-lenfance","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/temporalites-educative-et-psychique-en-protection-de-lenfance\/","title":{"rendered":"Temporalit\u00e9s \u00e9ducative et psychique en Protection de l\u2019enfance"},"content":{"rendered":"\n<p>Les deux auteures partagent un axe de recherche relatif \u00e0 la construction psychique du lien dans la relation \u00e9ducative, ainsi ce texte s\u2019int\u00e9resse aux ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9passement, d\u2019\u00e9clatement des limites que produisent certains agirs adolescents dans les institutions \u00e9ducatives. Il croise nos regards sur deux situations cliniques construites \u00e0 partir de donn\u00e9es (rapports \u00e9ducatifs, entretiens et courriers des jeunes) issues de la pratique professionnelle de l\u2019une des co-auteures, Narj\u00e8s Guetat-Calabrese.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Zohra&nbsp;: \u00ab&nbsp;je pars, mais je ne vous quitte pas&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Zohra<sup>1<\/sup>, 17 ans, est confi\u00e9e \u00e0 un<strong> <\/strong>Service d\u2019accueil d\u2019urgence de la Protection de l\u2019enfance suite \u00e0 des maltraitances r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de la part de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, puis prise en charge dans un service d\u2019accueil de jeunes majeurs. Elle b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un h\u00e9bergement en colocation avec une autre jeune femme, \u00c9l\u00e9na. Les deux jeunes femmes ne se quittent plus, entreprenant toutes leurs d\u00e9marches ensemble. Zohra investit rapidement le travail \u00e9ducatif, cherchant l\u2019aide et le soutien dont elle a besoin pour, dit-elle, se poser et d\u00e9poser ses col\u00e8res, ses peurs, ses douleurs. Cependant, chacune de ces prises en charge est ponctu\u00e9e par des fugues plus ou moins longues au cours desquelles elle dispara\u00eet et se met en danger, mais revient toujours, conservant dans son errance le lien avec la structure \u00e9ducative. Progressivement, les deux jeunes femmes ne g\u00e8rent plus leur logement\u2009; les plaintes de la part du voisinage se multiplient et conduisent l\u2019\u00e9quipe \u00e9ducative \u00e0 mettre un terme \u00e0 leur colocation. Zohra est alors \u00ab&nbsp;d\u00e9plac\u00e9e&nbsp;\u00bb dans un nouveau logement avec une nouvelle colocataire. Elle s\u2019\u00e9loigne \u00e0 nouveau quelques jours et s\u2019immobilise, consomme des stup\u00e9fiants, n\u2019entreprend plus de d\u00e9marches et vit sa nouvelle colocataire comme une intruse. Elle semble rattrap\u00e9e par le deuil non fait de sa m\u00e8re dont le d\u00e9c\u00e8s, un an plus t\u00f4t, est intervenu alors qu\u2019elle \u00e9tait en fugue et qu\u2019elle n\u2019avait pas pu en \u00eatre inform\u00e9e. Elle \u00e9crit une lettre \u00e0 l\u2019\u00e9quipe \u00e9ducative dans laquelle elle explique qu\u2019elle part, mais qu\u2019elle ne les quitte pas, car, consciente de ses manquements r\u00e9p\u00e9t\u00e9s vis-\u00e0-vis de son contrat \u00e9ducatif, elle craint que, si elle reste, ce soit l\u2019\u00e9quipe qui explose.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00c9l\u00e9na&nbsp;: \u00ab&nbsp;je n\u2019ai pas besoin de toi&nbsp;\u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c9l\u00e9na, 17 ans, est la colocataire<strong> <\/strong>de Zohra. Elle a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9e par le juge des enfants \u00e0 sa tante apr\u00e8s le placement en d\u00e9tention de sa m\u00e8re et de sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e avec qui elle vivait. L\u2019accueil chez sa tante se passe mal et \u00c9l\u00e9na profite de la lib\u00e9ration de sa s\u0153ur pour retourner au domicile familial. Elle s\u2019y retrouve seule, enferm\u00e9e dans cet appartement sans aucune ressource. Apr\u00e8s maints refus de la part d\u2019\u00c9l\u00e9na qui \u00ab&nbsp;ne veut jamais l\u2019aide d\u2019une personne qui [lui] veut du bien&nbsp;\u00bb, dit-elle, son \u00e9ducatrice parvient \u00e0 la rencontrer. Elle d\u00e9couvre une jeune en tr\u00e8s mauvaise sant\u00e9, l\u2019emm\u00e8ne \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et veille sur elle jusqu\u2019\u00e0 sa sortie. Le lien qui se noue entre elles deux durant cet \u00e9pisode conduit \u00c9l\u00e9na \u00e0 accepter son placement dans le service de jeunes majeurs auquel l\u2019\u00e9ducatrice passera le relais. Elle y retrouve Zohra avec laquelle elle s\u2019enferme dans une relation fusionnelle. \u00c0 la suite de la d\u00e9cision de mettre fin \u00e0 cette colocation, lorsqu\u2019elle comprend qu\u2019il ne sera plus question d\u2019habiter avec Zohra, \u00c9l\u00e9na r\u00e9p\u00e8te \u00e0 son \u00e9ducateur&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est bon, je n\u2019ai pas besoin de toi&nbsp;\u00bb et repart aupr\u00e8s de sa m\u00e8re qui venait de sortir de prison.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Agir (\u00e0) la limite<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Ces situations illustrent ce que les \u00e9ducateurs rencontrent fr\u00e9quemment dans ce champ&nbsp;: la question des limites qui travaille les sujets qu\u2019ils prennent en charge ainsi que leurs pratiques \u00e9ducatives. En effet, comme l\u2019\u00e9crit Jean-Pierre Pinel, les adolescents \u00ab&nbsp;recourent r\u00e9p\u00e9titivement \u00e0 des agirs de destruction et de d\u00e9liaison [\u2026] dans le registre de la d\u00e9linquance ou l\u2019auto-sabotage, de l\u2019avidit\u00e9&nbsp;consommatoire et du rejet f\u00e9roce de toute d\u00e9pendance subjective \u00e0 l\u2019autre&nbsp;\u00bb (Pinel, 2011, p.&nbsp; 10). Ils sont v\u00e9cus alors par les professionnels comme des adolescents sans limites qui renvoient massivement leur probl\u00e9matique aux \u00e9quipes \u00e9ducatives en provoquant des d\u00e9bordements difficiles \u00e0 anticiper&nbsp;: \u00ab&nbsp;comment aurais-je pu penser qu\u2019il allait faire \u00e7a&nbsp;?!&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas possible elle ne peut pas faire \u00e7a&nbsp;! bah si elle peut&nbsp;! Elle l\u2019a fait&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Ces situations sollicitent chez les professionnels leur capacit\u00e9 psychique \u00e0 contenir (Blanchard-Laville, 2001) les turbulences \u00e9motionnelles que ces jeunes agissent \u00e0 travers des attaques r\u00e9currentes au cadre et aux liens. Il s\u2019agit alors d\u2019entendre, \u00e0 travers ces actes et ces mises en danger, la demande que ces jeunes leur adressent de prendre soin d\u2019elles en cherchant \u00e0 provoquer chez les adultes la r\u00e9ponse que leur environnement ne leur a pas vraiment procur\u00e9e jusqu\u2019ici. Dans cette optique, le \u00ab&nbsp;je n\u2019ai pas besoin de toi&nbsp;\u00bb d\u2019\u00c9l\u00e9na peut s\u2019entendre comme un \u00ab&nbsp;j\u2019ai besoin de toi&nbsp;\u00bb que le trauma a rendu inexprimable (Ferenczi, 1982). L\u2019adolescent sans limites est un adolescent au contraire satur\u00e9 par cette question \u00e0 laquelle il n\u2019a pas encore trouv\u00e9 d\u2019issue. Cependant, l\u2019effet sid\u00e9rant que ces agirs provoquent et l\u2019impossibilit\u00e9 de les m\u00e9taboliser dans l\u2019instant occasionnent bien souvent un contre-agir de la part de l\u2019\u00e9ducateur, redoublant ainsi la violence et l\u2019angoisse li\u00e9es \u00e0 la question des limites. Ainsi, Zohra et \u00c9l\u00e9na ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement accul\u00e9es par l\u2019approche de l\u2019\u00e9ch\u00e9ance de leur contrat \u00e9ducatif \u00e9nonc\u00e9e sous diverses formes qui toutes transmettent une injonction du type&nbsp;: \u00ab&nbsp;ton contrat va s\u2019arr\u00eater, si tu ne changes pas tout de suite, ce sera le vide&nbsp;\u00bb. L\u2019agir adolescent exporte ainsi \u00ab&nbsp;certains \u00e9l\u00e9ments essentiels [de son] fonctionnement psychique dans le cadre institutionnel&nbsp;\u00bb (Pinel, op.&nbsp;cit.), lequel fait fonction de \u00ab&nbsp;structure d\u2019appel&nbsp;\u00bb (<em>Ibid<\/em>.) \u00e0 cette transmission \u00ab&nbsp;directe, mais hors langage&nbsp;\u00bb (<em>Ibid<\/em>.). Ces \u00e9l\u00e9ments s\u2019incorporent dans les liens institutionnels et, selon un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019\u00ab&nbsp;homologie fonctionnelle&nbsp;\u00bb, les jeunes mobilisent un fonctionnement en miroir conduisant l\u2019\u00e9quipe \u00e0 (dys) fonctionner sur un mode similaire au leur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Voyages hors temps&nbsp;: ni dedans ni dehors<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Sur le plan des dynamiques<strong> <\/strong>intrapsychiques, ces situations appellent bien des questionnements, notamment \u00e0 propos d\u2019\u00c9l\u00e9na qui se fait subir l\u2019incarc\u00e9ration \u00e0 laquelle sa m\u00e8re est soumise ou des fuites de Zohra faisant \u00e9cho \u00e0 certains \u00e9l\u00e9ments non assimil\u00e9s de son histoire. Dans le champ de l\u2019\u00e9ducation qui est le n\u00f4tre, nous allons nous attarder ici sur des ph\u00e9nom\u00e8nes de \u00ab&nbsp;d\u00e9logement&nbsp;\u00bb en miroir. Au cours d\u2019entretiens r\u00e9alis\u00e9s avec ces deux jeunes femmes dans le cadre de sa fonction de directrice de MECS, Narj\u00e8s Guetat-Calabrese a \u00e9t\u00e9 conduite \u00e0 \u00e9prouver une exp\u00e9rience singuli\u00e8re qui retient ici notre attention.<\/p>\n\n\n\n<p>Zohra expose que c\u2019est le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re qui l\u2019a extraite de sa plus longue fugue de pr\u00e8s d\u2019un an, son parcours hors du temps, comme elle la caract\u00e9rise, o\u00f9 elle \u00ab&nbsp;ne savait pas o\u00f9 elle allait, mais allait quelque part&nbsp;\u00bb. Elle insiste aussi sur le fait que ce voyage lui a permis de se d\u00e9couvrir. \u00c0 l\u2019\u00e9coute de son r\u00e9cit, la directrice a ressenti un profond sentiment d\u2019\u00eatre en train d\u2019apprendre quelque chose de la vie gr\u00e2ce au r\u00e9cit que Zohra livrait avec une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 tranquille\u2009; une forme de transmission invers\u00e9e o\u00f9 elle a accept\u00e9 d\u2019\u00eatre d\u00e9log\u00e9e de sa place et de se d\u00e9prendre d\u2019une forme de sup\u00e9riorit\u00e9, comme si elle en savait toujours plus que ces adolescentes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9l\u00e9na, quant \u00e0 elle, s\u2019est montr\u00e9e bien moins prolixe dans l\u2019\u00e9change. Comme enferm\u00e9e dans son propre discours, elle disait \u00ab&nbsp;ne pas avoir besoin d\u2019en dire plus&nbsp;\u00bb, que \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas important ce qu\u2019elle a v\u00e9cu&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;que ce n\u2019est pas vrai qu\u2019elle est amaigrie&nbsp;\u00bb. La directrice qui tentait de comprendre comment \u00c9l\u00e9na avait pu vivre enferm\u00e9e ces nombreux mois sans que personne ne se soucie de sa disparition, se retrouve sans r\u00e9ponse, face \u00e0 quelque chose qui lui \u00e9chappe. Puis, en laissant r\u00e9sonner en elle le discours d\u2019\u00c9l\u00e9na, il lui appara\u00eet que la r\u00e9ponse \u00e0 cette question est \u00e0 rechercher en de\u00e7\u00e0 des mots. La posture et le ton qui accompagnent le r\u00e9cit d\u2019\u00c9l\u00e9na, dont l\u2019\u00e9prouv\u00e9 \u00ab&nbsp;n\u2019est pas important&nbsp;\u00bb, s\u2019apparentent \u00e0 des pleurs de jeune enfant, et son \u00ab&nbsp;c\u2019est pas vrai que&nbsp;\u00bb est prononc\u00e9 sur un mode tr\u00e8s enfantin. Le r\u00e9cit d\u2019\u00c9l\u00e9na la conduit \u00e0 un d\u00e9logement similaire au pr\u00e9c\u00e9dent (accepter de ne pas savoir), mais en pr\u00e9cise les modalit\u00e9s&nbsp;: dans le transfert, l\u2019adulte doit se mettre au diapason de la temporalit\u00e9 psychique de l\u2019autre pour entendre non pas une presque adulte de 17 ans, mais une enfant qui attend de l\u2019autre que ses pleurs soient enfin accueillis.<\/p>\n\n\n\n<p>Zohra et \u00c9l\u00e9na ont ainsi, chacune \u00e0 leur fa\u00e7on, totalement disparu pendant de longs mois, l\u2019une dans une fugue au-dehors, l\u2019autre dans une fugue au-dedans \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son appartement. Ces fugues ont appel\u00e9 les \u00e9quipes \u00e9ducatives \u00e0 repositionner le cadre de leur intervention et \u00e0 ren\u00e9gocier ce qui \u00e9tait tol\u00e9rable ou pas, s\u2019effor\u00e7ant de co-construire les fronti\u00e8res d\u2019un monde commun habitable. Elles ont aussi eu pour effet de conduire \u00e0 une s\u00e9rie de d\u00e9placements o\u00f9 les adultes se sont retrouv\u00e9s eux aussi tant\u00f4t hors cadre, tant\u00f4t d\u00e9log\u00e9s de leur savoir, tant\u00f4t dans une autre temporalit\u00e9. Zohra et \u00c9l\u00e9na r\u00e9p\u00e8tent au sein de ces mouvements qu\u2019elles provoquent et qui trouvent chez les professionnels un \u00e9cho favorable, un processus d\u2019int\u00e9gration\/expulsion. L\u2019une alterne entre pr\u00e9sence et disparition, l\u2019autre passe d\u2019une enveloppe psychique \u00e0 une autre, dont elle est extraite chaque fois&nbsp;: de son appartement, du lien avec sa premi\u00e8re \u00e9ducatrice, de sa cohabitation avec Zohra.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout se passe comme si les \u00e9v\u00e9nements traumatiques pass\u00e9s et actuels que les deux jeunes filles ont travers\u00e9s renvoient la directrice \u00e0 une forme d\u2019exp\u00e9rience-limite&nbsp;: d\u00e9log\u00e9e de son savoir d\u2019\u00e9ducatrice, la professionnelle est amen\u00e9e \u00e0 faire pour elle-m\u00eame l\u2019exp\u00e9rience de la d\u00e9liaison et de sa propre \u00e9tranget\u00e9. Ainsi, \u00e0 propos de sa fugue, Zohra exprime qu\u2019elle ne sait pas o\u00f9 elle va, mais qu\u2019elle sait qu\u2019elle va quelque part, tout en faisant vivre cette sensation singuli\u00e8re \u00e0 son interlocutrice qui, elle aussi, ne sait pas o\u00f9 ce r\u00e9cit va la conduire, mais qui sait qu\u2019il va la conduire quelque part, notamment \u00e0 une exploration de ses propres limites.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une temporalit\u00e9 \u00e0 reconstruire<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le sujet se construit \u00e0 travers la fonction miroir de l\u2019autre (Winnicott,&nbsp;1975). Il attend que lui soit restitu\u00e9e une version reconnaissable et assimilable de son \u00e9tat interne (Bonomi &amp; Borgogno, 2006). Dans les situations de d\u00e9faillance de cette fonction et de perturbation des modes d\u2019attachement et de la relation d\u2019objet&nbsp;\u2014 fr\u00e9quentes dans le parcours familial des jeunes confi\u00e9s \u00e0 la Protection de l\u2019enfance \u2014, le sujet fait vivre \u00e0 l\u2019autre des affects non symbolisables issus des traumas de son histoire. Dans ces formes de \u00ab&nbsp;transfert par retournement&nbsp;\u00bb (Roussillon, 1999), l\u2019\u00e9ducateur est appel\u00e9 \u00e0 \u00e9prouver un sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 int\u00e9rieure proche des exp\u00e9riences non m\u00e9tabolis\u00e9es des jeunes et de la question qu\u2019elles pourraient contenir&nbsp;: est-il possible d\u2019y survivre et est-il possible d\u2019en retirer quelque chose, d\u2019en \u00ab&nbsp;apprendre quelque chose&nbsp;\u00bb&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces voyages hors temps se pr\u00e9sentent comme des voyages int\u00e9rieurs o\u00f9 le sujet tente d\u2019\u00e9prouver sa propre (a)temporalit\u00e9 psychique. Ils mettent en \u00e9vidence le d\u00e9calage entre la temporalit\u00e9 psychique et la temporalit\u00e9 \u00e9ducative, a fortiori dans un contexte o\u00f9 le temps de l\u2019\u00e9ducation se r\u00e9tr\u00e9cit autour d\u2019injonctions proc\u00e9durales, de r\u00e9sultats, de transparence (\u00e9valuations), laissant peu d\u2019espaces pour d\u00e9plier les processus psychiques \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le lien. Ici, le raccourcissement drastique des dur\u00e9es des contrats jeunes majeurs impos\u00e9 actuellement s\u2019immisce insidieusement dans la relation \u00e9ducative, de fa\u00e7on \u00e0 la fois mena\u00e7ante et d\u00e9fensive. Sous la pression de telles contraintes, les \u00e9ducateurs attendent Zohra et \u00c9l\u00e9na \u00e0 un endroit o\u00f9 elles ne sont pas. Car l\u2019espace dans lequel elles vivent et\/ou dans lequel elles sont prises, voire incarc\u00e9r\u00e9es, n\u2019est ni un dedans ni un dehors. En effet, \u00e0 contre-jour de leurs attaques aux limites, quel chemin Zohra et \u00c9l\u00e9na ont-elles psychiquement besoin de reparcourir&nbsp;? La temporalit\u00e9 \u00e0 reconstruire serait celle que les \u00e9pisodes de leurs enfances ont d\u00e9truite, autrement dit, une temporalit\u00e9 consistant \u00e0 \u00e9prouver le temps de l\u2019irresponsabilit\u00e9 de l\u2019enfance, le temps de l\u2019illusion cr\u00e9atrice et de l\u2019indiff\u00e9renciation primaire o\u00f9 la question de savoir si le sujet est dedans ou dehors n\u2019est pas encore pos\u00e9e (Winnicott). \u00c0 cette condition, la question de la s\u00e9paration et de l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une relation d\u2019objet, que le deuil pour l\u2019une et l\u2019incarc\u00e9ration pour l\u2019autre semblent avoir r\u00e9actualis\u00e9e, deviendrait envisageable. Ici, le \u00ab&nbsp;je n\u2019ai pas besoin de toi&nbsp;\u00bb d\u2019\u00c9l\u00e9na ressemblerait davantage \u00e0 un \u00ab&nbsp;aide-moi \u00e0 refaire cette exp\u00e9rience pr\u00e9coce o\u00f9 toi l\u2019objet tu n\u2019\u00e9tais pas encore l\u00e0&nbsp;\u00bb. C\u2019est ce que Zohra pourrait agir dans ses \u00ab&nbsp;je pars, mais je ne vous quitte pas&nbsp;\u00bb o\u00f9 elle s\u2019essaierait \u00e0 se repr\u00e9senter le lien dans l\u2019absence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>NOTE &nbsp;:&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>1. <\/strong>Les pr\u00e9noms ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s dans tout l\u2019article.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques&nbsp;:&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>\u2022 Blanchard-Laville, C. (2001). <em>Les enseignants entre plaisir et souffrance<\/em>. Paris&nbsp;: Puf.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Bonomi, C. et Borgogno, F. (2006). Le symbole bris\u00e9. Gen\u00e8se et r\u00e9paration des fractures dans l\u2019histoire symbolique de l\u2019individu&nbsp;: le r\u00f4le de la peur de la psych\u00e9 de l\u2019autre. Dans C. Nachin (dir.), <em>Psychanalyse, histoire, r\u00eave et po\u00e9sie<\/em>. Paris&nbsp;: L\u2019Harmattan.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Ferenczi, S. (1982). Psychanalyse IV. <em>\u0152uvres compl\u00e8tes, 1927-1933<\/em>. Paris&nbsp;: Payot.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Pinel, J.-P.&nbsp; (2011). Les adolescents en grandes difficult\u00e9s psychosociales&nbsp;: errance subjective et d\u00e9logement g\u00e9n\u00e9alogiques. <em>Connexions, 96<\/em>, 9-26.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Roussillon, R. (1999). <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>. Paris&nbsp;: Puf.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Winnicott, D.W. (1975). <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>. Paris&nbsp;: Seuil.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28997?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les deux auteures partagent un axe de recherche relatif \u00e0 la construction psychique du lien dans la relation \u00e9ducative, ainsi ce texte s\u2019int\u00e9resse aux ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9passement, d\u2019\u00e9clatement des limites que produisent certains agirs adolescents dans les institutions \u00e9ducatives. 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