{"id":28187,"date":"2023-01-23T11:56:04","date_gmt":"2023-01-23T10:56:04","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=28187"},"modified":"2023-01-23T11:56:13","modified_gmt":"2023-01-23T10:56:13","slug":"cest-casse-rencontre-avec-un-jeune-enfant-psychotique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/cest-casse-rencontre-avec-un-jeune-enfant-psychotique\/","title":{"rendered":"\u00ab C\u2019est cass\u00e9\u00a0\u00bb. Rencontre avec un jeune enfant psychotique"},"content":{"rendered":"\n<p>Lorsque je rencontre le jeune Ibrahim, \u00e2g\u00e9 de cinq ans, j\u2019exerce depuis seulement deux ans en tant que psychologue clinicienne et je travaille dans une unit\u00e9 accueillant des enfants autistes et psychotiques au sein d\u2019un Centre d\u2019Action M\u00e9dico-Sociale Pr\u00e9coce (CAMSP). Des ann\u00e9es plus tard, je voudrais partager l\u2019exp\u00e9rience de sa rencontre, car elle m\u2019invite encore \u00e0 comprendre les m\u00e9canismes de la psychose infantile, dans leurs aspects les plus sensibles. Pour accueillir Ibrahim, et tenter de lui offrir une autre voie que celle de la r\u00e9p\u00e9tition mortif\u00e8re, il a fallu entendre les mouvements contre-transf\u00e9rentiels parfois violents qui m\u2019ont travers\u00e9e. Au fil des mois, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 saisie par de forts sentiments d\u2019impuissance, d\u2019annihilation, j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 du rejet et de la col\u00e8re, mais j\u2019ai aussi pu prendre du plaisir \u00e0 jouer, et avoir envie de prendre soin d\u2019Ibrahim. Mon travail a consist\u00e9 \u00e0 mettre en forme ses ressentis, les \u00e9crire, les traiter, les partager, en supervision, et dans les \u00e9changes avec l\u2019\u00e9quipe du CAMSP. La pr\u00e9sente contribution est le fruit de cette \u00e9laboration, qui met en lumi\u00e8re les enjeux transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiels les plus marquants dans la rencontre avec un enfant psychotique. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ibrahim est suivi au CAMSP depuis un an pour des troubles du comportement associ\u00e9s \u00e0 un retard de langage. Il est le premier enfant du couple parental. Il a un fr\u00e8re et une s\u0153ur a\u00een\u00e9s respectivement \u00e2g\u00e9s de 18 et 20 ans, issus d\u2019une premi\u00e8re union maternelle. Il a aussi un petit fr\u00e8re, Mounir, n\u00e9 douze mois apr\u00e8s lui, qui est \u00e9galement suivi au CAMSP. Alors que celui-ci n\u2019avait que quelques semaines, la fille a\u00een\u00e9e de Madame est victime d\u2019un grave accident lors duquel elle est violemment percut\u00e9e par une voiture. Elle est alors hospitalis\u00e9e plusieurs mois et subit une longue r\u00e9\u00e9ducation. Sans insister sur son inqui\u00e9tude \u00e0 ce moment-l\u00e0, Madame d\u00e9crit avoir \u00e9t\u00e9 peu disponible pour ses deux plus jeunes enfants, dans un contexte o\u00f9 elle se d\u00e9pla\u00e7ait tr\u00e8s r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 l\u2019h\u00f4pital pour rendre visite \u00e0 sa fille.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ibrahim est un enfant tant\u00f4t renferm\u00e9, plut\u00f4t calme et discret, tant\u00f4t provocateur, auto et h\u00e9t\u00e9ro-agressif, emport\u00e9 par des crises intenses de d\u00e9bordement pulsionnel. Il parle peu, et ne s\u2019adresse \u00e0 l\u2019autre que par des mots isol\u00e9s ou des morceaux de phrases. De longs cheveux bruns ondul\u00e9s cachent ses yeux et lui permettent d\u2019\u00e9viter le regard des autres, dont il se d\u00e9tourne syst\u00e9matiquement. Ses deux parents, quant \u00e0 eux, entretiennent une relation instable marqu\u00e9e par la toute-puissance maternelle, et la confusion dans les places de chacun. Les parents sont en couple, mais le p\u00e8re dort la plupart du temps chez sa propre m\u00e8re. La m\u00e8re, de son c\u00f4t\u00e9, est manifestement plus investie dans ses fonctions parentales, sans pour autant r\u00e9ussir \u00e0 trouver une place adapt\u00e9e aupr\u00e8s de ses enfants. Tous les deux sont tr\u00e8s en difficult\u00e9 pour entendre la souffrance de leurs enfants. D\u2019ailleurs, leur discours est assez op\u00e9ratoire, et convoque peu de repr\u00e9sentations autour de leur parentalit\u00e9 chez les professionnels.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant le lien particulier qui unit Ibrahim \u00e0 ses parents, et \u00e0 ses difficult\u00e9s d\u00e9veloppementales et relationnelles, il m\u2019est adress\u00e9 pour une psychoth\u00e9rapie par la p\u00e9dopsychiatre du CAMSP. La premi\u00e8re rencontre, dont je vais vous faire le r\u00e9cit, intervient dans le cadre de cette \u00ab prise de contact \u00bb avec Ibrahim et ses deux parents, afin de mieux les conna\u00eetre et leur expliquer le cadre de la psychoth\u00e9rapie. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>La premi\u00e8re rencontre<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Lorsque je viens les rencontrer en salle d\u2019attente, je m\u2019aper\u00e7ois qu\u2019Ibrahim est seul avec son p\u00e8re. Ce dernier m\u2019explique que la m\u00e8re ne peut pas venir, car elle travaille. Je signifie mon emb\u00eatement par rapport \u00e0 l\u2019engagement qui avait \u00e9t\u00e9 pris de venir \u00e0 trois, mais je d\u00e9cide de les recevoir tout de m\u00eame. Ibrahim refuse de me suivre dans mon bureau, il se cache sous les fauteuils, court pour \u00e9chapper \u00e0 son p\u00e8re, il dit \u00ab non \u00bb. Son p\u00e8re recourt alors \u00e0 toutes sortes de ruses, et Ibrahim finit par entrer dans mon bureau, mais il crie, il veut sortir. Son p\u00e8re reste dans l\u2019encadrure de la porte, et se tient pr\u00eat \u00e0 partir. Il n\u2019est manifestement pas \u00e0 l\u2019aise \u00e0 l\u2019id\u00e9e de devoir, lui aussi, entrer dans mon bureau comme c\u2019\u00e9tait pourtant convenu. Je l\u2019invite \u00e0 s\u2019asseoir pour aider Ibrahim \u00e0 se calmer. Il accepte, mais se montre rapidement tr\u00e8s angoiss\u00e9, et cherche des pr\u00e9textes pour sortir de la pi\u00e8ce. Malgr\u00e9 mon insistance pour qu\u2019il reste, il feint un appel sur son portable, promet \u00e0 son fils de revenir dans deux minutes, et quitte la pi\u00e8ce pr\u00e9cipitamment sans que j\u2019aie eu le temps de dire un mot.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9part de son p\u00e8re, Ibrahim se roule en boule dans le fauteuil et sanglote bruyamment, en bavant beaucoup, de sorte que le fauteuil s\u2019en trouve tremp\u00e9. Lorsque je lui parle, il m\u2019enjoint de me taire par des grognements de m\u00e9contentement et des gestes brusques, tout en me jetant des regards furtifs. Ibrahim a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 l\u00e0, abandonn\u00e9, dans un \u00e9tat de grande d\u00e9tresse. Je lui parle, lui explique que son p\u00e8re l\u2019attend dehors, mais qu\u2019ils n\u2019ont pas pu se dire au revoir correctement et que cela doit beaucoup l\u2019inqui\u00e9ter. Il se bouche les oreilles, et \u00e9met des bruits par-dessus les miens. Je reste quelques instants en silence, en qu\u00eate de quelque chose \u00e0 dire, \u00e0 faire. Je d\u00e9cide alors de lui lire une histoire de h\u00e9risson&nbsp; qui cherche \u00e0 se r\u00e9chauffer aupr\u00e8s d\u2019autres animaux malgr\u00e9 ses piquants qui les blessent. Il \u00e9coute. Il regarde furtivement le livre, en prenant soin de ne pas croiser mon regard. Lentement, un jeu de \u00ab coucou-cach\u00e9 \u00bb s\u2019instaure : lorsqu\u2019il me regarde, je d\u00e9tourne les yeux, puis, lorsque je pose de nouveau mon regard sur lui, il d\u00e9tourne le sien. Finalement, Ibrahim peut esquisser un sourire et se redresser dans le fauteuil pour \u00e9couter l\u2019histoire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ainsi que la premi\u00e8re s\u00e9ance se termine, marquant le d\u00e9but de sa psychoth\u00e9rapie hebdomadaire qui durera deux ans.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Se voir en peinture<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Dans les premiers temps de la psychoth\u00e9rapie, une s\u00e9ance autour de la m\u00e9diation picturale met \u00e0 jour de mani\u00e8re signifiante, par les associations sensori-motrices, la nature du transfert qu\u2019op\u00e9ra Ibrahim dans le cadre th\u00e9rapeutique. Lors de cette s\u00e9ance, Ibrahim commence par vider enti\u00e8rement les pots de peinture sur la feuille, puis sur ses mains. Il cherche ensuite \u00e0 coller sa main pleine de peinture \u00e0 la feuille, elle aussi couverte de peinture, ce qui produit un effet ventouse. Il s\u2019amuse de ces sensations quelque temps. Puis, soudainement, Ibrahim froisse la feuille, la d\u00e9chire, et la laisse tomber sur la table. \u00ab C\u2019est cass\u00e9&nbsp;\u00bb, dit-il. Plusieurs s\u00e9ances autour de m\u00e9diums mall\u00e9ables comme la peinture ou le sable mettront en sc\u00e8ne ce m\u00eame sc\u00e9nario.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On observe d\u2019abord la recherche d\u2019une adh\u00e9sivit\u00e9 entre la main et la feuille par l\u2019interm\u00e9diaire de la peinture, qui figurerait le fantasme de peau commune (A. Brun, 2013). Cela rappelle \u00e9galement la bave qui recouvre le fauteuil lors de notre premi\u00e8re rencontre, que l\u2019on comprend comme une tentative de boucher le trou b\u00e9ant caus\u00e9 par la s\u00e9paration en assimilant l\u2019objet comme une partie de soi. Le mouvement qui suit, avec le d\u00e9tachement brutal de la feuille, correspondrait \u00e0 une figuration sensori-motrice des \u00e9prouv\u00e9s d\u2019arrachement, de l\u00e2chage brutal, de chute sans fin. En outre, \u00ab c\u2019est cass\u00e9 \u00bb serait l\u2019expression de l\u2019exp\u00e9rience hallucinatoire convoqu\u00e9e par la manipulation de la mati\u00e8re. Cette cha\u00eene associative sensori-motrice avec la mati\u00e8re-peinture figure quelque chose des \u00e9prouv\u00e9s archa\u00efques d\u2019Ibrahim, en lien avec ses relations d\u2019objets primaires. Elle nous renseigne \u00e9galement sur la nature du transfert sur le clinicien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, lors de certaines s\u00e9ances o\u00f9 Ibrahim joue avec les bulles, il recouvre des parties de mon corps d\u2019eau savonneuse en rapprochant sa bouche et la baguette \u00e0 bulles pr\u00e8s de moi pour souffler. Le processus est assez proche de celui qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u0153uvre avec la bave et le fauteuil, l\u2019eau savonneuse faisant ici fonction de bave engluant l\u2019objet. Je r\u00e9alise par ailleurs qu\u2019Ibrahim est tr\u00e8s souvent pr\u00e9sent dans mes pens\u00e9es. Je fais des r\u00eaves de lui, j\u2019anticipe exag\u00e9r\u00e9ment nos rendez-vous, et je note qu\u2019il ne me laisse aucun moment de r\u00eaverie en s\u00e9ance, en me rappelant \u00e0 l\u2019ordre d\u00e8s que je m\u2019\u00e9vade dans mes pens\u00e9es. Ces \u00e9l\u00e9ments traduisent un lien transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiel marqu\u00e9 par une adh\u00e9sivit\u00e9, une r\u00e9duction de l\u2019\u00e9cart entre nos deux subjectivit\u00e9s, entre le moi et le non-moi. Ibrahim semble r\u00e9actualiser dans cette relation l\u2019exp\u00e9rience du lien symbiotique \u00e0 l\u2019objet, mais aussi, comme nous allons le voir, celle d\u2019un arrachement de la peau psychique dont le signifiant formel (D. Anzieu ; 1987) : \u00ab c\u2019est cass\u00e9 \u00bb vient t\u00e9moigner.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab C\u2019est MOI qui d\u00e9cide \u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Un autre \u00e9l\u00e9ment, dans le lien transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiel nous am\u00e8ne \u00e0 comprendre un peu mieux ce qui se joue en s\u00e9ance. Ce qui me frappe \u00e9galement dans les premiers mois de la psychoth\u00e9rapie, c\u2019est la destructivit\u00e9 d\u2019Ibrahim. Il utilise n\u2019importe quel objet de mon bureau comme projectile, et il peut me viser \u00e0 la t\u00eate \u00e0 plusieurs reprises avec des objets durs. Il veut parfois me faire boire l\u2019eau savonneuse des bulles, ou bien la peinture. Il m\u2019ordonne, tel un petit tyran : \u00ab attends \u00bb, \u00ab c\u2019est \u00e0 moi&nbsp;\u00bb, \u00ab pas \u00e7a \u00bb, \u00ab tais-toi \u00bb, \u00ab chut \u00bb, \u00ab toi, tu fais attention \u00e0 toi \u00bb, \u00ab tu cherches \u00e0 m\u2019\u00e9nerver \u00bb, \u00ab c\u2019est MOI qui d\u00e9cide \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je fais l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une r\u00e9elle difficult\u00e9 \u00e0 garder une fonction contenante. Je m\u2019accroche parfois de mani\u00e8re rigide au cadre \u00e9nonc\u00e9 en d\u00e9but de th\u00e9rapie, aux \u00ab r\u00e8gles \u00bb dictant de \u00ab ne pas ab\u00eemer les objets, ne pas se faire mal \u00bb. \u00c0 deux reprises, je dois interrompre la s\u00e9ance pour garantir la s\u00e9curit\u00e9 d\u2019Ibrahim et la mienne. Ibrahim m\u2019apparait alors comme un enfant d\u00e9vorant, vampirisant mon \u00e9nergie psychique, et mes bons objets internes. Puis, je parviens \u00e0 jouer de plus en plus avec ce qu\u2019il m\u2019adresse, en bricolant une sorte de hamac pour r\u00e9ceptionner les projectiles, je feins de boire les potions propos\u00e9es par Ibrahim et de m\u2019\u00e9vanouir. Je change de registre en utilisant l\u2019humour et l\u2019ironie parfois, je feins la tristesse, la d\u00e9ception, la plainte&nbsp;: \u00ab Oh non ! les objets ont encore \u00e9t\u00e9 tous pris ! \u00bb. Je tente de lui dire quelque chose de cette destructivit\u00e9. Dans le grand vacarme qui agite Ibrahim et mon bureau s\u2019immiscent quelques moments d\u2019apaisement. Parfois, Ibrahim sourit, rigole de mes r\u00e9ponses, ou se montre tr\u00e8s attentif au jeu que je propose.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9alit\u00e9, la toute-puissance tyrannique d\u2019Ibrahim, l\u2019emprise, et la destructivit\u00e9, sont autant de moyens d\u2019\u00e9prouver la r\u00e9sistance du lien. Ibrahim exp\u00e9rimente tour \u00e0 tour les \u00e9tats d\u2019indiff\u00e9renciation, o\u00f9 il maintient l\u2019illusion d\u2019une peau commune, et les exp\u00e9riences de diff\u00e9renciation, de mise \u00e0 distance de l\u2019autre, par la destructivit\u00e9. Dans la r\u00e9p\u00e9tition, Ibrahim cherche une voie tol\u00e9rable \u00e0 la diff\u00e9renciation-individuation\u2009; une voie qui ne soit pas v\u00e9cue comme un arrachement de la peau psychique (telle qu\u2019il l\u2019a figur\u00e9 avec la peinture). Dans le cadre psychoth\u00e9rapeutique, il peut jouer de cela, en ressentir les effets, entrevoir la possibilit\u00e9 de se subjectiver sans danger que l\u2019autre ne disparaisse, ou ne s\u2019ab\u00eeme. Lorsque l\u2019enfant fait cette exp\u00e9rience, il \u00e9prouve \u00ab la survivance de l\u2019objet \u00bb (R. Roussillon, 2009), il r\u00e9alise alors le caract\u00e8re ind\u00e9pendant de l\u2019Autre et sa capacit\u00e9 \u00e0 poss\u00e9der ses propres ressources. L\u2019enjeu pour le clinicien est de garantir un cadre s\u00e9curisant et de survivre aux attaques, qui concernent \u00e0 la fois ses objets internes, objets du transfert, et \u00e0 la fois les tentatives de mise en lien. Il s\u2019agit \u00e9galement d\u2019accueillir les projections, de se laisser \u00ab&nbsp;toucher \u00bb par elles en se pr\u00eatant au jeu de l\u2019objet maltrait\u00e9 et tyrannis\u00e9, au risque de n\u2019\u00eatre que dans un rapport de force. Le travail du clinicien consiste alors \u00e0 \u00ab se donner les moyens de reconna\u00eetre objectivement \u2014 \u201c professionnellement&nbsp;\u201d la haine que g\u00e9n\u00e8re en lui les attaques incessantes de ses patients psychotiques ou antisociaux [afin de] leur venir en aide&nbsp;\u00bb (Smirou,&nbsp;2014, p.7).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une premi\u00e8re s\u00e9ance matricielle<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 la relecture du r\u00e9cit de cette premi\u00e8re rencontre, je me suis aper\u00e7ue, quelques ann\u00e9es plus tard, qu\u2019Ibrahim et son p\u00e8re m\u2019avaient donn\u00e9 \u00e0 voir ce qui serait \u00e0 travailler tout au long de la th\u00e9rapie. En effet, l\u2019absence de la m\u00e8re, la difficult\u00e9 de tierc\u00e9iser la relation, la s\u00e9paration brutale d\u2019avec le p\u00e8re, sans mot, sans rondeur, et la d\u00e9tresse de cet enfant laiss\u00e9 \u00e0 l\u2019abandon, ont toujours constitu\u00e9 la toile de fond de l\u2019espace psychoth\u00e9rapeutique. Cette premi\u00e8re rencontre a certainement r\u00e9p\u00e9t\u00e9 la sc\u00e8ne traumatique, que nous allions dans un premier temps essayer de mettre en forme.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 travers ces vignettes cliniques, j\u2019ai tent\u00e9 d\u2019illustrer et de mettre au travail les aspects les plus saillants de la relation transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentielle entre Ibrahim et moi. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 saisie par cette confusion des identit\u00e9s et cette destructivit\u00e9, qui sont, on l\u2019a vu, intimement li\u00e9es. Tout en constituant un mat\u00e9riel clinique riche et essentiel pour la bonne poursuite du travail th\u00e9rapeutique, la reconnaissance de ces \u00e9prouv\u00e9s n\u2019est pas sans difficult\u00e9, \u00e0 plus forte raison pour un jeune clinicien. C\u2019est en les identifiant et en les \u00e9laborant que j\u2019ai pu, a minima, me d\u00e9gager des mouvements pulsionnels destructeurs, rester cr\u00e9ative (gr\u00e2ce, entre autres, \u00e0 l\u2019\u00e9criture), et comprendre quelque chose du positionnement clinique face \u00e0 un enfant psychotique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques s\u00e9ances avant la fin de la psychoth\u00e9rapie dont Ibrahim avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venu, il a initi\u00e9 un jeu de cache-cache avec des <em>Legos <\/em>aimant\u00e9s dans une bo\u00eete en fer contenant du sable. Un joueur cachait deux Legos et l\u2019autre devait les retrouver. C\u2019\u00e9tait un jeu plut\u00f4t calme, marqu\u00e9 par le plaisir partag\u00e9, le tour de r\u00f4le, et le respect mutuel des r\u00e8gles du jeu. Ces moments avaient \u00e9t\u00e9 rares durant les deux ann\u00e9es de th\u00e9rapie. On peut y voir la possibilit\u00e9 pour Ibrahim de penser l\u2019objet, de l\u2019imaginer malgr\u00e9 son absence, t\u00e9moignant de l\u2019inscription d\u2019une trace de l\u2019exp\u00e9rience perceptive. On note aussi (et surtout), la possibilit\u00e9 de jouer v\u00e9ritablement avec l\u2019Autre, ce que les parents rapportent \u00e9galement lors de notre dernier entretien. En effet, ils observent qu\u2019Ibrahim a moins de comportements auto et h\u00e9t\u00e9ro-agressifs, et qu\u2019il se montre plus \u00ab pr\u00e9venant \u00bb, pouvant davantage jouer et prendre soin de son petit fr\u00e8re et de ses camarades \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Pour Ibrahim, le travail th\u00e9rapeutique au CAMSP \u00e9tait termin\u00e9, car il allait int\u00e9grer un h\u00f4pital de jour \u00e0 la rentr\u00e9e suivante. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>\u2022 Anzieu, D. (1987). Les signifiants formels et le moi-peau, in D. Anzieu et al., <em>Les enveloppes psychiques<\/em>, (2003), 2<sup>\u00e8me <\/sup>\u00e9dition, Dunod, Paris, pp.19-41.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Brun, A. (2013). L\u2019acte de cr\u00e9ation et ses processus dans les m\u00e9diations th\u00e9rapeutiques pour enfants autistes et psychotiques. <em>Enfances &amp; Psy<\/em>, 61, 109-117.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Roussillon, R. (2009). La destructivit\u00e9 et les formes complexes de la \u00ab survivance \u00bb de l\u2019objet. <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>. 2009\/4, (Vol. 73), pp. 1005-1022.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Smirou, S. (2014). Pr\u00e9face, in Winnicott, D.W., <em>La haine dans le contre-transfert<\/em>, (1947). Paris, p.7.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28187?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque je rencontre le jeune Ibrahim, \u00e2g\u00e9 de cinq ans, j\u2019exerce depuis seulement deux ans en tant que psychologue clinicienne et je travaille dans une unit\u00e9 accueillant des enfants autistes et psychotiques au sein d\u2019un Centre d\u2019Action M\u00e9dico-Sociale Pr\u00e9coce (CAMSP)&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[2536],"thematique":[2505,1204,2473],"auteur":[2649],"dossier":[],"mode":[60],"revue":[2643],"type_article":[451],"check":[],"class_list":["post-28187","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-paroles-de-clinicien","thematique-dispositif","thematique-psychanalyse","thematique-psychopathologie","auteur-anne-freard","mode-payant","revue-2643","type_article-articles"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28187","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=28187"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28187\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":28310,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28187\/revisions\/28310"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=28187"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=28187"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=28187"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=28187"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=28187"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=28187"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=28187"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=28187"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=28187"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}