{"id":28094,"date":"2023-01-17T11:07:17","date_gmt":"2023-01-17T10:07:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=28094"},"modified":"2023-01-17T11:30:30","modified_gmt":"2023-01-17T10:30:30","slug":"figures-et-formes-des-etats-limites-2","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/figures-et-formes-des-etats-limites-2\/","title":{"rendered":"Figures et formes des \u00e9tats limites"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Introduction<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1950 les psychanalystes se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 ces cas difficiles, qui sous l\u2019apparence d\u2019une adaptation \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 rappelant la n\u00e9vrose, pr\u00e9sentent au d\u00e9cours de la cure, des transferts d\u00e9lirants voire des psychoses de transfert. Le clinicien en vient \u00e0 d\u00e9couvrir un monde psychique chaotique, conjuguant catastrophes, h\u00e9morragies \u00e9motionnelles, drames puis \u00ab&nbsp;miracles&nbsp;\u00bb, sentiments d\u2019impuissance, \u00e9tats de d\u00e9tresse, passions et \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. D\u2019un point de vue \u00e9pist\u00e9mologique, il est int\u00e9ressant de relever que c\u2019est \u00e0 partir de ce que l\u2019on nomme \u00ab&nbsp;r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative&nbsp;\u00bb, qu\u2019a \u00e9t\u00e9 d\u00e9gag\u00e9 le trouble borderline de la personnalit\u00e9. Dr\u00f4le de d\u00e9finition \u00e0 l\u2019origine de l\u2019\u00e9tat limite&nbsp;: on aurait affaire \u00e0 un sujet r\u00e9sistant \u00e0 la m\u00e9thode analytique classique, \u00e0 un cas \u00ab&nbsp;aux limites de l\u2019analysable&nbsp;\u00bb parfois m\u00eame devenu une contre-indication \u00e0 l\u2019analyse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On sait que c\u2019est surtout aux \u00c9tats-Unis, au sein du courant de l\u2019Ego Psychology, qui soutenait le paradigme id\u00e9ologique d\u2019un Moi fort, que l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie de la pathologie borderline a trouv\u00e9 une belle expansion au cours des ann\u00e9es&nbsp;1950, ann\u00e9es d\u2019apr\u00e8s guerre, faisant des \u00c9tats-Unis les gendarmes du monde. Dans un tel contexte, il importe que le Moi soit fort, protecteur, stable et fiable, \u00e0 l\u2019image de la super puissance. Et si les assurances professionnelles peuvent alors prendre en charge financi\u00e8rement une bonne part des cures, on peut imaginer sans trop d\u2019efforts ce qui est attendu en retour de la psychanalyse&nbsp;: qu\u2019elle permette au Moi de l\u2019assur\u00e9 de retrouver force, unit\u00e9, coh\u00e9rence et adaptation cr\u00e9ative garantissant des performances optimales de productivit\u00e9. Enfin, et ce n\u2019est pas un d\u00e9tail, rappelons qu\u2019aux \u00c9tats-Unis, le titre de m\u00e9decin est exig\u00e9 par les soci\u00e9t\u00e9s analytiques pour pratiquer l\u2019analyse. On entend l\u00e0 comment l\u2019id\u00e9e de gu\u00e9rison, qui passe volontiers pour \u00eatre \u00ab&nbsp;une id\u00e9e incurable&nbsp;\u00bb chez les analystes du vieux continent, trouve dans ce m\u00e9lange des genres un autre d\u00e9veloppement. Et l\u2019analyste, m\u00e9decin malgr\u00e9 lui, s\u2019acharnera \u00e0 \u00ab&nbsp;r\u00e9parer&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;renforcer&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;reconstruire&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;r\u00e9int\u00e9grer les parties h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes&nbsp;\u00bb de ce Moi traumatis\u00e9, fragment\u00e9 et instable, pour le rendre conforme \u00e0 ce qu\u2019en attend id\u00e9ologiquement la soci\u00e9t\u00e9 moderne am\u00e9ricaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Folies \u00e0 la recherche d\u2019un nom<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Tant\u00f4t isol\u00e9e en tant que syndrome autonome, tant\u00f4t rabattue du c\u00f4t\u00e9 de la n\u00e9vrose, plus souvent du c\u00f4t\u00e9 de la psychose ou de la psychopathie, l\u2019organisation limite s\u2019est peu \u00e0 peu individu\u00e9e pour exister aujourd\u2019hui en tant que telle dans les classifications des maladies mentales. Le courant psychiatrique europ\u00e9en continental (essentiellement franco-germanique) restant tr\u00e8s attach\u00e9 au structuralisme et \u00e0 l\u2019\u00e9tiologie des maladies mentales mettra du temps avant de penser le syndrome borderline comme une entit\u00e9 psychopathologique autonome. Cette unit\u00e9 ne va pas de soi au regard de la pluralit\u00e9 des termes utilis\u00e9s pour tenter de le d\u00e9finir.<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 psychiatrique, la liste de noms donn\u00e9s \u00e0 ces folies limites est longue\u00a0: \u00ab\u00a0Formes att\u00e9nu\u00e9es de d\u00e9mence pr\u00e9coce\u00a0\u00bb (Kraeplin), \u00ab h\u00e9bo\u00efdophr\u00e9nie\u00a0\u00bb (Kahlbaum), \u00ab schizophr\u00e9nie latente\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0schizothymie \u00bb (Bleuler), \u00ab psychotique introverti \u00bb (Jung) \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibre mental \u00bb (Chaslin), \u00ab d\u00e9lires curables \u00bb (Magnan), \u00ab d\u00e9s\u00e9quilibres psychiques \u00bb (Borel), les \u00ab r\u00eaveurs \u00e9veill\u00e9s \u00bb (Robin et Borel), les \u00ab\u00a0mythomanes \u00bb (Dupr\u00e9), \u00ab\u00a0schizophr\u00e9nie ambulatoire \u00bb (Zilboorg), \u00ab schizophr\u00e9nie fruste \u00bb (Wizel), \u00ab\u00a0schizo phr\u00e9nie incipiens \u00bb (Koff), \u00ab\u00a0schizophr\u00e9nie mineure \u00bb (Kronfeld), \u00ab schizophr\u00e9nies affectives \u00bb (Hoch), \u00ab micropsychoses\u00a0\u00bb (Hoch et Palatin), \u00ab schizophr\u00e9nie larv\u00e9e\u00a0\u00bb (Zilborg), \u00ab\u00a0schizomanie \u00bb, \u00ab\u00a0schizoze \u00bb (Claude), \u00ab\u00a0dysharmonie \u00e9volutive \u00bb (Mis\u00e8s, chez les enfants et les adolescents), \u00ab schizo\u00efdie\u00a0\u00bb (Kretschmer, repris par Minkowski et par Fairbairn), \u00ab\u00a0personnalit\u00e9 schizo\u00efde\u00a0\u00bb, (Kretschmer, Claude, Laforgue, Fairbairn), \u00ab\u00a0personnalit\u00e9 sensitive \u00bb, \u00ab\u00a0schizon\u00e9vrose \u00bb (Claude, repris par Ey), \u00ab trouble schizotypique\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0schizophr\u00e9nie borderline\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0schizophr\u00e9nie pr\u00e9psychotique \u00bb, \u00ab schizophr\u00e9nie prodromique \u00bb, \u00ab schizophr\u00e9nie\u00a0polymorphe pseudon\u00e9vrotique \u00bb (Binswanger), \u00ab schizophr\u00e9nie pseudo-psychopathique \u00bb (Hoch et Palatin), \u00ab\u00a0caract\u00e8re impulsif \u00bb (Reich), etc. Toutes ces formes dans lesquelles le qualificatif \u00ab\u00a0pr\u00e9- \u00bb, ou \u00ab pseudo- \u00bb est au premier plan renvoient \u00e0 une proximit\u00e9 fondamentale \u00e0 la psychose. Chacune renvoie \u00e0 un tableau clinique sp\u00e9cifique. Aujourd\u2019hui, dans la psychiatrie contemporaine, on utilise souvent le TPB (Trouble de la Personnalit\u00e9 Borderline).<\/p>\n\n\n\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 psychanalytique, les qualifications sont encore plus singuli\u00e8res et renvoient \u00e0 des configurations cliniques sp\u00e9cifiques\u00a0: les \u00ab pr\u00e9psychoses\u00a0\u00bb (Diatkine), les \u00ab\u00a0pr\u00e9g\u00e9nitaux \u00bb (Bouvet), le \u00ab syndr\u00f4me d\u2019abandon \u00bb (Guex), la personnalit\u00e9 <em>as if<\/em> (Deutsch), la personnalit\u00e9 en faux-self (Winnicott), la \u00ab psychose blanche\u00a0\u00bb (Green et Donnet), la psychose symbiotique (Mahler), \u00ab Le soi blanc\u00a0\u00bb (Giovacchini), la \u00ab folie priv\u00e9e\u00a0\u00bb (Green), The basic fault (Balint), la \u00ab\u00a0psychopathie\u00a0\u00bb (Mises), \u00ab am\u00e9nagement limite \u00bb (J. Bergeret), \u00ab organisation limite \u00bb (Kernberg, Widl\u00f6cher), \u00ab sujet en \u00e9tat limite \u00bb (Rassial), \u00ab fonctionnement limite \u00bb (Chabert).<\/p>\n\n\n\n<p>Comment s\u2019y retrouver ? Faut-il rappeler que l\u2019isolation de cette configuration clinique est n\u00e9e de la difficult\u00e9 \u00e0 analyser certains sujets qui ne pr\u00e9sentaient pas en apparence de difficult\u00e9s majeures mais qui, dans le transfert psychoth\u00e9rapeutique, d\u00e9veloppaient des \u00e9tats de d\u00e9tresse, voire des \u00e9pisodes d\u00e9lirants&nbsp;? Ces id\u00e9es sont aujourd\u2019hui soumises au d\u00e9bat : aborder le th\u00e8me des \u00ab transferts limites&nbsp;\u00bb n\u2019est pas sans cons\u00e9quences au plan \u00e9pist\u00e9mologique et psychopathologique. En effet, si la psychiatrie et la psychanalyse anglo-saxone ont insist\u00e9 sur l\u2019id\u00e9e de \u00ab psychose de transfert \u00bb ou de \u00ab transfert d\u00e9lirant&nbsp;\u00bb pour conceptualiser le cas borderline, la m\u00e9tapsychologie europ\u00e9enne et surtout fran\u00e7aise, plus fid\u00e8le \u00e0 Freud, et sous l\u2019influence des apports de Jacques Lacan, reste attach\u00e9e \u00e0 une approche du transfert inconcevable sans la folie. Chez les psychanalystes postfreudiens, il est tout \u00e0 fait possible de concevoir la dimension hallucinatoire du transfert sans que ce dernier se transforme en signe r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019une organisation psychotique. Le processus transf\u00e9rentiel, cette \u00ab v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un genre bizarre \u00bb (Winnicott) est par essence, \u00ab limite \u00bb. Dans ce lien de \u00ab m\u00e9salliance \u00bb, v\u00e9ritable d\u00e9route poussant les acteurs \u00e0 vivre ou revivre l\u2019amour et le non amour h\u00e9rit\u00e9s d\u2019\u00e8res temporelles anciennes, il n\u2019y a gu\u00e8re de place pour la raison, ni pour la logique, et sans doute encore moins pour ce qui est susceptible d\u2019\u00eatre conventionnellement ou normativement attendu. Il n\u2019en reste pas moins qu\u2019avec ces cas difficiles (Ferenczi), la clinique du transfert est \u00e9prouvante pour les deux protagonistes et pr\u00e9sente des typicit\u00e9s transf\u00e9rentielles (transfert paradoxal, transfert par retournement) que nous d\u00e9velopperons au fil de cet essai.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit \u00e9galement d\u2019entendre qu\u2019il y a une graduation hi\u00e9rarchique ascendante entre les moments limites ordinaires dans la vie quotidienne (sc\u00e8nes de m\u00e9nage, \u00e9tats passionnels contextuels\u2026), les fonctionnements limites (comme la travers\u00e9e adolescente), les \u00e9tats limites (o\u00f9 le style limite se chronicise en mode de fonctionnement chronique) et les troubles borderline psychiatriques graves qui n\u00e9cessitent une hospitalisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant ces 50 derni\u00e8res ann\u00e9es, le trouble borderline a navigu\u00e9 entre les n\u00e9vroses et les psychoses, a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9hend\u00e9 comme un type de personnalit\u00e9 pathologique, a \u00e9t\u00e9 rapproch\u00e9 des maladies bipolaires, des d\u00e9sordres narcissiques, des personnalit\u00e9s psychopathiques\u2026 Dans tous les cas, les auteurs reconnaissent l\u2019actualit\u00e9 de cette clinique et soulignent la richesse des d\u00e9bats interrogeant les limites du syst\u00e8me de classification nosographique, les limites des diverses techniques de soin, les limites de l\u2019analysabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 partir de cette clinique grandissante que bien des praticiens en viennent \u00e0 r\u00e9viser, voire \u00e0 reconstruire de mani\u00e8re innovante certaines bases th\u00e9orico-cliniques de leur technique de soin. L\u2019\u00e9tat limite, au niveau des connaissances actuelles, ne peut plus \u00eatre d\u00e9fini s\u00e9rieusement selon une approche extrins\u00e8que qui risquerait de r\u00e9duire cette configuration clinique \u00e0 un fourre-tout priv\u00e9 d\u2019une coh\u00e9rence interne. Il importe de donner une d\u00e9finition intrins\u00e8que de l\u2019\u00e9tat limite car il ne s\u2019agit ni d\u2019une psychon\u00e9vrose gravissime, ni d\u2019une pr\u00e9psychose, ni d\u2019un \u00e9tat passager naviguant entre les structures. D\u00e9sormais, ce n\u2019est plus tant une pathologie \u00ab \u00e0 la limite de \u00bb qu\u2019une pathologie des limites du Moi.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Porosit\u00e9 et pr\u00e9carit\u00e9s des limites du Moi<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Dans cette acception, la porosit\u00e9 des limites du Moi sous-tend les m\u00e9canismes de d\u00e9fenses utilis\u00e9s ainsi que toute la symptomatologie psychopathologique secondaire polymorphe. On peut songer au \u00ab Moi passoire \u00bb mis en \u00e9vidence par Didier Anzieu, donnant \u00e0 entendre comment la porosit\u00e9 des limites entre le dedans et le dehors du Moi est \u00e0 la source de la d\u00e9sorganisation, de d\u00e9bordements divers, d\u2019h\u00e9morragies \u00e9motionnelles qui caract\u00e9risent ces sujets. Susceptibles d\u2019\u00eatre envahis par la confusion \u2013 non qu\u2019ils ne disposent pas d\u2019un syst\u00e8me de bornage, mais plut\u00f4t que les lignes de partage entre la r\u00e9alit\u00e9 int\u00e9rieure et la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure sont poreuses et labiles \u2013 les sujets en \u00e9tat limite ne savent parfois plus qui ils sont, qui ils aiment, s\u2019ils souhaitent vivre ou mourir, ha\u00efr ou aimer. La porosit\u00e9 des limites de l\u2019identit\u00e9 privil\u00e9gie la construction d\u2019un certain nombre de murs d\u00e9fensifs&nbsp;: l\u2019angoisse d\u2019empi\u00e9tement ou celle d\u2019\u00eatre devin\u00e9 conduisent souvent \u00e0 \u00e9lever des murs de mensonges, murs de la peur, murs d\u2019images st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es qui emprisonnent peu \u00e0 peu ces sujets dans un fonctionnement radical, manich\u00e9en, r\u00e9p\u00e9titif. En fr\u00f4lant fr\u00e9quemment la mort par des mises en danger et des conduites \u00e0 risques (automutilations, marquages du corps, ivresses aigu\u00ebs, prises de drogues, tentatives de suicide, agressions), les \u00e9tats limites ne cessent de fuir la d\u00e9sesp\u00e9rance li\u00e9e au manque \u00e0 \u00eatre et \u00e0 avoir, deux dimensions distinctes qu\u2019ils tendent \u00e0 confondre. Un certain nombre de contenus psychiques qui, dans le cas de la n\u00e9vrose, sont maintenus dans l\u2019inconscient par l\u2019action du refoulement, sont susceptibles d\u2019advenir \u00e0 la conscience et de g\u00e9n\u00e9rer des angoisses intol\u00e9rables. Les fonctions psychiques de contenance fix\u00e9es \u00e0 des modalit\u00e9s infantiles domin\u00e9es par l\u2019impuissance et l\u2019immaturit\u00e9 n\u2019aident en rien, et l\u2019on retrouve souvent chez ces adultes des ph\u00e9nom\u00e8nes rappelant parfois les caprices d\u2019enfant marqu\u00e9s par la temporalit\u00e9 de l\u2019urgence. Sur fond d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure quasi permanente, une grande d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des autres peut \u00eatre observ\u00e9e tandis que la conscience de cette m\u00eame d\u00e9pendance se trouvera d\u00e9ni\u00e9e sinon contre-investie par des attaques constantes du lien. Hant\u00e9s par des angoisses relationnelles contradictoires \u2013 l\u2019angoisse d\u2019intrusion (p\u00e9n\u00e9tration) et l\u2019angoisse d\u2019abandon (castration) \u2013 obs\u00e9d\u00e9s par la menace d\u2019effondrement cons\u00e9cutive \u00e0 la perte, la probl\u00e9matique du lien devient complexe, douloureuse, sinon invivable.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le concept de limite pour une d\u00e9finition intrins\u00e8que des \u00e9tats limites<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est avec Andr\u00e9 Green que le concept de limite a pris toute son importance th\u00e9orique. Pour lui : \u00ab Il nous faut donc consid\u00e9rer la limite comme une fronti\u00e8re mouvante et fluctuante dans la normalit\u00e9 comme dans la pathologie. La limite est peut-\u00eatre le concept le plus fondamental de la psychanalyse moderne. \u00bb Penser une configuration clinique \u00e0 partir de la probl\u00e9matique de la limite autorise \u00e0 consid\u00e9rer comment la porosit\u00e9 des limites du Moi se r\u00e9percute dans la difficult\u00e9 de ces sujets \u00e0 distinguer le Moi de l\u2019objet, le dedans du dehors, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9. Si les fronti\u00e8res de son identit\u00e9 sont poreuses, l\u2019\u00e9tat limite \u2013 tel un \u00ab \u00e9corch\u00e9 vif \u00bb \u2013 en vient \u00e0 se construire des murs d\u00e9fensifs. L\u2019angoisse d\u2019empi\u00e9tement ou celle d\u2019\u00eatre devin\u00e9 le conduisent souvent \u00e0 \u00e9lever des murs de mensonges, murs de la peur, murs d\u2019images st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es qui l\u2019emprisonnent peu \u00e0 peu dans une cellule dont il serait le seul gardien. Paradoxalement d\u00e9bordant, ne rentrant r\u00e9solument pas dans les mod\u00e8les qui lui sont propos\u00e9s, il questionne le rapport entre norme et folie, v\u00e9rit\u00e9 et mensonge, amour et haine, vie et mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019est-ce qu\u2019une limite pour l\u2019\u00eatre humain ? \u00c0 cette question, viennent \u00e0 l\u2019esprit des r\u00e9ponses d\u2019ordre topologique\u00a0: un bord, un contour, une surface, une fronti\u00e8re, un passage, une enceinte, une extr\u00e9mit\u00e9\u2026 L\u2019origine \u00e9tymologique du verbe \u00ab limiter \u00bb (<em>limitare, -iter<\/em>) d\u00e9signe un sentier (<em>limes, -itis<\/em>) s\u00e9parant deux \u00e9tendues. Fin d\u2019un territoire, d\u00e9but d\u2019un autre, la limite permet la d\u00e9finition d\u2019un \u00e9cart, d\u2019un intervalle, rendant possible l\u2019organisation des \u00e9l\u00e9ments pour sortir du confus. Au plan g\u00e9opolitique, la m\u00e9taphore des \u00ab territoires occup\u00e9s\u00a0\u00bb donne une illustration d\u2019un espace aux fronti\u00e8res variables, \u00e9cartel\u00e9 entre diff\u00e9rentes forces, soumis \u00e0 des agressions permanentes, ne permettant pas aux sujets qui y vivent de se sentir \u2013 de fa\u00e7on durable \u2013 en s\u00e9curit\u00e9. L\u2019histoire montre aussi que lorsque les fronti\u00e8res deviennent poreuses, les hommes construisent des murs ; murs d\u00e9fensifs,\u00a0murs de la peur. Mais pour l\u2019\u00eatre humain, o\u00f9 sont les limites ? Les mythes th\u00e9ogoniques d\u2019H\u00e9siode laissent entrevoir comment les formes vivantes, pour survivre et se reproduire, doivent d\u2019abord \u00eatre capables de se diff\u00e9rencier, c\u2019est-\u00e0-dire de se s\u00e9parer. J\u2019ai indiqu\u00e9 dans mon travail sur les \u00e9tats limites (Estellon V., 2010) combien ces op\u00e9rations de s\u00e9paration \u2013 individuation ne s\u2019effectuent pas sans souffrance ni douleur. Le sort d\u2019Ouranos castr\u00e9 par Cronos constitue \u00e0 cet \u00e9gard une illustration magistrale. Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019action de Cronos, la lumi\u00e8re na\u00eet, tous les enfants de Ga\u00efa peuvent d\u00e9sormais sortir du giron maternel. Un espace s\u2019est cr\u00e9\u00e9 ; un nouveau temps aussi puisque d\u00e9sormais les g\u00e9n\u00e9rations successives peuvent se d\u00e9velopper. On assiste \u00e0 la naissance de la vie psychique, de la sexualit\u00e9 et de la subjectivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pour pouvoir se s\u00e9parer, encore faut-il \u00eatre capable d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 investi (\u00e9rotiquement) et diff\u00e9renci\u00e9 comme autre diff\u00e9rent. Dans le mythe th\u00e9ogonique, Cronos ne peut couper les bourses d\u2019Ouranos sans la complicit\u00e9 de Ga\u00efa qui met \u00e0 sa disposition la serpe. C\u2019est par ce que Ga\u00efa le distingue et l\u2019investit dans la masse des enfants qu\u2019elle contient en son giron, que son acte de castration &#8211; s\u00e9paration est possible. Quand l\u2019on conna\u00eet la difficult\u00e9 des \u00e9tats limites face \u00e0 l\u2019\u00e9loignement de l\u2019autre aim\u00e9 ou au contraire cette aptitude si particuli\u00e8re \u00e0 pouvoir se sentir envahi de fa\u00e7on intol\u00e9rable par une pr\u00e9sence \u2013 sans aucune possibilit\u00e9 pour l\u2019activit\u00e9 psychique de s\u2019abstraire de cet \u00e9tat angoissant et obs\u00e9dant \u2013 on revisitera ces fameuses \u00ab angoisses d\u2019abandon et d\u2019intrusion \u00bb aux b\u00e9n\u00e9fices des apports \u00e9pist\u00e9mologiques du concept de limite, interrogeant les liens de l\u2019angoisse d\u2019intrusion \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration et de celle d\u2019abandon \u00e0 la castration.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Du concept de limite aux d\u00e9faillances de l\u2019activit\u00e9 auto-\u00e9rotique<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La probl\u00e9matique si insistante des \u00ab&nbsp;h\u00e9morragies \u00e9motionnelles \u00bb comme celle du d\u00e9ni des affects peut se lire comme r\u00e9sultant \u2013 au plan \u00e9conomique&nbsp;\u2013 d\u2019une d\u00e9faillance du fonctionnement auto-\u00e9rotique si l\u2019on admet que de ce dernier d\u00e9coule en partie la bonne marche du syst\u00e8me de pare-excitation : on saisit mieux comment, sans la possibilit\u00e9 de faire appara\u00eetre psychiquement l\u2019objet manquant, sa disparition dans l\u2019espace de perception est v\u00e9cu subjectivement comme un arrachement, une perte, un abandon. \u00c0 l\u2019inverse sans la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019abstraire psychiquement de la pr\u00e9sence d\u2019un autre&nbsp;\u2013 pr\u00e9sent dans l\u2019espace de perception \u2013 les manifestations de sa pr\u00e9sence sont \u00e0 m\u00eame d\u2019\u00eatre subjectivement v\u00e9cues comme un envahissement intrusif. Autorisant la mise en dialogue des deux versants (positif et n\u00e9gatif) de l\u2019activit\u00e9 hallucinatoire, le mod\u00e8le de l\u2019auto-\u00e9rotisme est utile pour mieux comprendre comment se construisent les limites entre soi et l\u2019autre, le dedans et le dehors, l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9. Un lien est op\u00e9r\u00e9 avec les capacit\u00e9s transitionnelles dans le sens o\u00f9 l\u2019objet transitionnel peut \u00eatre d\u00e9fini comme un tenant-lieu de m\u00e8re interne. Cette internalisation va s\u2019articuler \u00e0 la capacit\u00e9 de fabriquer des hallucinations n\u00e9gatives (capacit\u00e9 du psychique \u00e0 rendre absent un objet pr\u00e9sent dans le champ perceptif).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, les banalisations grossi\u00e8res de la th\u00e9orie de l\u2019objet transitionnel (assimil\u00e9 au \u00ab doudou \u00bb ou au nounours) am\u00e8nent \u00e0 repr\u00e9ciser avec Winnicott que ce n\u2019est, bien entendu, pas l\u2019objet qui est transitionnel, mais l\u2019utilisation qui en est faite ! Avec les ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels, Winnicott a mis l\u2019accent sur la capacit\u00e9 du psychique \u00e0 rendre pr\u00e9sent int\u00e9rieurement gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019activit\u00e9 fantasmatique et hallucinatoire, un objet absent dans la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure. Or, oublier la personne pr\u00e9sente en personne et\/ou rendre pr\u00e9sente psychiquement la personne absente est un exercice tr\u00e8s difficile pour l\u2019\u00e9tat limite. Pour halluciner n\u00e9gativement un objet, encore faut-il \u00eatre capable de l\u2019oublier ; et pour l\u2019oublier, encore faut-il pouvoir s\u2019en s\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p>Doit-on trouver ici une des origines possibles \u00e0 ce trait du cas limite apparaissant souvent \u00ab scotch\u00e9 \u00bb \u00e0 la perception de la r\u00e9alit\u00e9 externe ? Tout se passe comme si le rapport apparu\/disparu dans l\u2019espace de la r\u00e9alit\u00e9 externe \u00e9tablissait une \u00e9quivalence au plan de la r\u00e9alit\u00e9 psychique avec le rapport mort\/vivant. Ce rapport d\u2019\u00e9quivalence s\u2019\u00e9tendrait m\u00eame \u00e0 d\u2019autres qualit\u00e9s d\u00e9finissant les objets vivants : \u00ab qui bouge\/inerte \u00bb, \u00ab qui parle\/silencieux \u00bb. Lorsqu\u2019il n\u2019est pas possible de puiser en soi la force d\u2019une pr\u00e9sence capable de se consoler soi-m\u00eame du trou laiss\u00e9 par la part absente, lorsque la d\u00e9tresse terrasse l\u2019espoir et que la rage du d\u00e9sespoir esseule, tous les agirs sont bons, m\u00eame s\u2019ils se mettent au service de l\u2019ivresse du pire, pour se sentir survivant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>De l\u2019empire du pragmatisme perceptif au mod\u00e8le du zapping<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le pragmatisme dans la pens\u00e9e soutient bien souvent le clivage&nbsp;: telle chose \u00ab&nbsp;utile&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;inutile&nbsp;\u00bb, r\u00e9alisable ou non, devient facilement \u00ab&nbsp;bonne&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;mauvaise&nbsp;\u00bb. La sensation interne fait souvent office de jugement. Si je suis d\u00e9\u00e7u par l\u2019objet, que j\u2019en ressens du d\u00e9plaisir (frustration, col\u00e8re, tristesse)&nbsp;; la sensation interne conjugu\u00e9e \u00e0 la d\u00e9sillusion \u00ab&nbsp;avale&nbsp;\u00bb si j\u2019ose dire toute possibilit\u00e9 de jugement r\u00e9flexif. Les traits positifs de la personne d\u00e9cevante sont alors \u00ab gomm\u00e9s \u00bb (selon l\u2019expression d\u2019une patiente) afin de mieux \u00e9riger un mod\u00e8le coh\u00e9rent avec la sensation interne n\u00e9gative. L\u2019objet est devenu \u00ab&nbsp;mauvais&nbsp;\u00bb. En ce sens, l\u2019objet manquant est toujours mauvais. Un tel mode d\u2019appr\u00e9hension du fonctionnement de la pens\u00e9e rend non seulement difficile la constitution d\u2019un raisonnement nuanc\u00e9 mais aussi la r\u00e9ceptivit\u00e9 \u00e0 l\u2019activit\u00e9 d\u2019interpr\u00e9tation. La temporalit\u00e9 du conditionnel \u2013 dans un tel sch\u00e9ma \u2013 devient tout simplement une perte de temps pour le langage.<\/p>\n\n\n\n<p>La clinique analytique rend rep\u00e9rable dans quelle mesure ces attaques contre l\u2019objet de haine laissent appara\u00eetre \u2013 dans une confusion des limites entre soi et l\u2019autre \u2013 des mouvements m\u00e9lancoliques bien ancr\u00e9s, permettant d\u2019externaliser une attaque cruelle et s\u00e9v\u00e8re du propre Moi. On d\u00e9couvre \u00e9galement comment&nbsp;\u2013 en de\u00e7\u00e0 de l\u2019attaque agressive acharn\u00e9e contre l\u2019objet, se maintient de fa\u00e7on paradoxale une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de conserver sur le mode de l\u2019emprise cet objet de passion. Plut\u00f4t vivre l\u2019enfer dans la puret\u00e9 totalitaire du r\u00e9gime de Narcisse que d\u2019accepter d\u2019aimer un autre diff\u00e9rent, dans la logique de la castration et de l\u2019ambivalence. Ici c\u2019est la haine qui prot\u00e8ge de la d\u00e9ception. L\u2019autre tant ha\u00ef ne d\u00e9\u00e7oit pas, ne surprend pas, en restant finalement l\u2019unique objet \u00e9rig\u00e9 (f\u00e9tichis\u00e9 ou f\u00e9calis\u00e9) de mon ressentiment, simultan\u00e9ment source et objet double de mes propres tourments. Dans cette perspective, mieux vaut la fureur de la haine (comme figure de l\u2019amour) plut\u00f4t que l\u2019indiff\u00e9rence, ou l\u2019horreur de la solitude. Comme l\u2019\u00e9crivait J.-B. Pontalis (1988) \u00ab le mauvais objet garantit au sujet sa propre permanence \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mes travaux sur la psychopathologie du lien et de la vie amoureuse, j\u2019ai montr\u00e9 comment la m\u00e9taphore du zapping illustre justement le style de cette politique relationnelle faisant alterner illusion\/d\u00e9sillusion, id\u00e9alisation\/d\u00e9valorisation, investissement sans limite\/effacement de l\u2019objet. Le zapping renvoie \u00e0 plusieurs dimensions : celle de l\u2019oubli, d\u2019un agacement devant l\u2019attente, d\u2019un sentiment d\u2019ennui qui annonce une rupture. La temporalit\u00e9 du zapping est int\u00e9ressante car elle proc\u00e8de d\u2019un pr\u00e9sent actuel ouvert sur un futur imm\u00e9diat. Dans cette posture, il s\u2019agit de se contenter des morceaux qui surgissent sans se soucier de l\u2019int\u00e9gralit\u00e9, de passer \u00e0 autre chose. Les notions de dur\u00e9e, d\u2019accomplissement, et de lien associatif sont tout simplement supprim\u00e9es. Le zapping tient en partie gr\u00e2ce au lien visuel. Cette temporalit\u00e9 se caract\u00e9rise par du pr\u00e9sent impatient, qui ne veut rien savoir de l\u2019attente. Peut-on se souvenir d\u2019une sc\u00e8ne zapp\u00e9e ? Dans ma fa\u00e7on de concevoir ce ph\u00e9nom\u00e8ne, cela me para\u00eet tr\u00e8s difficile. Plus adoss\u00e9 \u00e0 la temporalit\u00e9 maniaque et partielle, le zapping ne s\u2019attarde ni n\u2019investit, privil\u00e9giant une fuite tachypsychique des id\u00e9es, des images et des repr\u00e9sentations, et la pr\u00e9cipitation de l\u2019oubli. Rapide, le zapping fragmente et condense des \u00e9v\u00e9nements, tout en ne laissant gu\u00e8re la possibilit\u00e9 d\u2019inscrire ou de conserver des traces. Le zapping se conjugue \u00e0 l\u2019agir dans le pr\u00e9sent pur et ne r\u00e9serve gu\u00e8re d\u2019espace ni de temps pour l\u2019\u00e9laboration. Mais une autre face du zapping tient dans l\u2019enfermement du sujet dans la conception d\u2019une \u00ab fausse \u00bb libert\u00e9. On a pu \u00e9voquer l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab pathologie de la libert\u00e9 \u00bb chez le borderline : la devise \u00ab&nbsp;je fais ce que je veux quand je veux et o\u00f9 je veux \u00bb vient tenter de revendiquer quelque chose de la libert\u00e9. Mais la libert\u00e9 est une conqu\u00eate ! Elle demande des efforts, une orientation, une direction, un travail quotidien \u2013 en t\u00e9moigne la fragilit\u00e9 des d\u00e9mocraties. Le th\u00e9rapeute peut \u00e9ventuellement faire entendre au patient que son mod\u00e8le op\u00e9ratoire de la libert\u00e9 (cette libert\u00e9 mal contenue, sans v\u00e9ritable but, qui vire souvent du c\u00f4t\u00e9 du chaos et de la destructivit\u00e9) est un v\u00e9ritable enfermement. Changer d\u2019avis comme on change d\u2019humeur, ce n\u2019est pas cela la libert\u00e9. La libert\u00e9 se construit patiemment et souvent dans un effort non d\u00e9pourvu de souffrance et de tourments\u2013 les r\u00e9sistants \u00e0 des syst\u00e8mes totalitaires le savent bien&#8230; Mais c\u2019est justement de cette patience dont semblent priv\u00e9s les sujets borderline, scotch\u00e9s aux perceptions externes, comme drogu\u00e9s au r\u00e9gime temporel de l\u2019urgence et de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9. Et l\u2019on peut ais\u00e9ment concevoir combien cette existence en zapping ne soutient aucunement la construction ou la stabilisation du sentiment de continuit\u00e9 d\u2019existence\u2026 Cela donnera un certain style de discours prisonnier de l\u2019humeur du moment.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans sa r\u00e9flexion sur \u00ab le concept de limite&nbsp;\u00bb, Green d\u00e9crit cette grande difficult\u00e9 d\u2019\u00e9laboration psychique avec les associations comme si on avait affaire \u00e0 des \u00ab noyaux bruts qui \u00e0 certains moments se d\u00e9chargent sans possibilit\u00e9 de liaison qui donnerait le sens qu\u2019aurait chez un n\u00e9vros\u00e9 un d\u00e9sir inconscient&nbsp;\u00bb. Raconter un r\u00eave \u00e9quivaudrait alors \u00e0 une d\u00e9charge o\u00f9 toute tentative d\u2019interpr\u00e9tation est mort-n\u00e9e. Tout se passe comme si l\u2019interpr\u00e9tation n\u2019enclenche rien et ne donne lieu \u00e0 rien qui ressemblerait \u00e0 une mobilisation interne. Plus que pour tout autre entit\u00e9 psychopathologique (sauf peut-\u00eatre la phobie), l\u2019organisation limite donne \u00e0 constater une n\u00e9cessit\u00e9 de voir. Sans la vision, tout se passe comme si l\u2019objet se mettait \u00e0 dispara\u00eetre. Un \u00eatre parti loin devient un \u00ab disparu \u00bb. On imagine ais\u00e9ment comment le t\u00e9l\u00e9phone peut \u00eatre utilis\u00e9 compulsivement pour v\u00e9rifier sans cesse la permanence de l\u2019existence de l\u2019autre\u2026 et les effets f\u00e2cheux de cette ins\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure sur l\u2019autre. Les bornes recherch\u00e9es \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur servent en partie \u00e0 lutter contre le climat de confusion et contre l\u2019angoisse du devenir, angoisse du temps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>M\u00e9moire diffuse et temporalit\u00e9 limite<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Si de nombreuses recherches existent sur la relation entre les notions d\u2019identit\u00e9 diffuse et d\u2019\u00e9tat limite, il importe pour la psychopathologie clinique d\u2019\u00e9largir ce champ d\u2019investigation aux notions de m\u00e9moire et de temps. Car sans une m\u00e9moire assurant un minimum de constance, fortifiant le sentiment de continuit\u00e9, l\u2019identit\u00e9 ne peut tenir. Le sentiment d\u2019\u00eatre identique \u00e0 soi malgr\u00e9 les diff\u00e9rentes \u00e9preuves de la vie fonde la croyance m\u00eame d\u2019exister dans une forme relative de permanence. On pourra remarquer que la clinique des cas limites offre au clinicien un monde o\u00f9 la routine est ex\u00e9cr\u00e9e. On peut du reste sans trop exag\u00e9rer penser que ce style d\u2019existence, satur\u00e9e de \u00ab faits divers \u00bb est somme toute assez adapt\u00e9e aux exigences de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale moderne. Dans le langage adolescent, \u00ab zapper \u00bb c\u2019est aussi oublier. On peut zapper un rendez-vous, comme on peut zapper ou ghoster une personne. L\u2019oubli constitue une forme ordinaire de meurtre : tel objet n&rsquo;existe plus dans notre syst\u00e8me psychique. Le recours au pass\u00e9 (ou m\u00eame \u00e0 la m\u00e9moire) dans une vie qui ne cesse \u2013 en apparence&nbsp;\u2013 de changer devient alors superflu. De m\u00eame, le sentiment de nostalgie semble peu \u00e9prouv\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019ont observ\u00e9 de nombreux auteurs, les cas limites donnent souvent \u00e0 constater une grande difficult\u00e9 \u00e0 se souvenir du pass\u00e9. Une amn\u00e9sie totale peut m\u00eame recouvrir certaines parties de la vie. Si une part importante de la psychoth\u00e9rapie analytique tient au travail de perlaboration permettant de redonner du sens \u00e0 l\u2019histoire d&rsquo;une vie et d\u00e9jouer ainsi les pi\u00e8ges de la r\u00e9p\u00e9tition, l\u2019incapacit\u00e9 de ces patients \u00e0 retrouver des fragments de souvenirs sur une p\u00e9riode longue de leur existence ne rend pas ais\u00e9e cette vis\u00e9e. Avec quel temps faudra-t-il travailler ? Les rares souvenirs d\u2019enfance mis en sc\u00e8ne dans la cure semblent partiels ou t\u00e9lescop\u00e9s de sorte que, techniquement, le clinicien ne sait plus trop avec quel pass\u00e9 travailler sinon celui induit par les traces d\u2019un pr\u00e9sent inscrit \u00e0 chaque s\u00e9ance au cours du cheminement th\u00e9rapeutique. Ici, la m\u00e9moire du th\u00e9rapeute peut t\u00e9moigner et se souvenir de ce qui aura \u00e9t\u00e9 fr\u00e9quemment \u00ab effac\u00e9 \u00bb par le patient. On peut se demander si le clivage, roi de cette organisation, permet de tenir \u00e9cart\u00e9 le pass\u00e9 du pr\u00e9sent : une sc\u00e8ne du pass\u00e9 o\u00f9 l\u2019image du moi a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e devient alors comme effac\u00e9e de la m\u00e9moire. Lorsqu\u2019il arrive au th\u00e9rapeute de faire \u00e9tat de ce dont il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin \u2013 lorsque par exemple le patient r\u00e9p\u00e8te toujours le m\u00eame fonctionnement relationnel et que ce dernier vit cela comme s\u2019il s\u2019agissait de la premi\u00e8re fois&nbsp;\u2013 le patient, je crois, est sinc\u00e8re lorsqu\u2019il affirme qu\u2019il ne se \u00ab souvient de rien \u00bb. Tout au plus, sa m\u00e9moire peut se donner \u00e0 percevoir comme une juxtaposition de s\u00e9quences temporelles.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Selon Andr\u00e9 Green (1999), la pr\u00e9valence de l\u2019amn\u00e9sie dans les fonctionnements limites, t\u00e9moigne non pas de l\u2019activit\u00e9 de refoulement mais plut\u00f4t d\u2019un effacement des traces rappelant les fonctions de l\u2019hallucination n\u00e9gative. Dans ce cas, le d\u00e9ni des perceptions constituantes des traces mn\u00e9siques serait \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Green, \u00e9voquant une cure avec un patient limite, observe : \u00ab une m\u00e9moire blanche avec, au cours des s\u00e9ances, des ph\u00e9nom\u00e8nes que j\u2019ai fini par comprendre comme des hallucinations n\u00e9gatives de ses pens\u00e9es. C\u2019est \u00e0 dire que les mots n\u2019\u00e9voquaient plus les pens\u00e9es qui y \u00e9taient associ\u00e9s par rapport \u00e0 des th\u00e8mes abord\u00e9s en s\u00e9ance. Quand je les lui rappelais lors d\u2019une s\u00e9ance ult\u00e9rieure, il disait : \u00ab \u00e7a, j\u2019ai dit \u00e7a moi ? Je ne vois pas de quoi vous parlez&nbsp;\u00bb. Bien entendu, j\u2019ai longtemps pris cela pour du refoulement jusqu\u2019au jour o\u00f9 j\u2019ai compris qu\u2019il y avait quelque chose de plus radical dans la n\u00e9gativation appartenant \u00e0 l\u2019ordre de la pens\u00e9e, et que ceci relevait tr\u00e8s probablement de l\u2019hallucination n\u00e9gative \u00bb<strong><sup>1<\/sup><\/strong>. Cette hypoth\u00e8se est discut\u00e9e par Harold Searles<strong><sup>2<\/sup><\/strong> pour qui ces p\u00e9riodes d\u2019amn\u00e9sie correspondent \u00e0 un fonctionnement autistique. Le th\u00e9rapeute se base alors d\u2019avantage sur des \u00e9l\u00e9ments du pr\u00e9sent qui rejouent dans l\u2019actualit\u00e9 du lien th\u00e9rapeutique certains enjeux relationnels oubli\u00e9s, comme effac\u00e9s de la conscience.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Searles (1986), cette \u00ab amn\u00e9sie \u00bb d\u00e9coule d\u2019une certaine configuration familiale o\u00f9 les parents eux-m\u00eames, pour des raisons qui leur sont propres (chagrins, traumas, d\u00e9ceptions, blessures non d\u00e9pass\u00e9es) ont tent\u00e9 d\u2019oublier leur pass\u00e9. Il importe dans un fonctionnement \u00ab sain \u00bb de pouvoir s\u2019appuyer sur sa propre histoire pour construire un avenir o\u00f9 les enfants partagent avec les parents une g\u00e9n\u00e9alogie commune porteuse de sens. Or, ici, tout se passe comme si ces parents, en s\u2019interdisant l\u2019utilisation de la ressource du pass\u00e9 en viennent, de fa\u00e7on non consciente, \u00e0 projeter dans les liens \u00e0 leur enfant les conflits non d\u00e9pass\u00e9s v\u00e9cus avec leurs propres parents\u00a0: \u00ab\u00a0(\u2026)\u00a0L\u2019enfant se retrouve, souvent \u00e0 un \u00e2ge tr\u00e8s tendre, dans la position de m\u00e8re ou de p\u00e8re de son propre parent \u00bb. On assisterait \u00e0 une confusion des limites dans le lien transg\u00e9n\u00e9rationnel. Selon lui, plus ce \u00ab transfert transg\u00e9n\u00e9rationnel\u00a0\u00bb a eu lieu pr\u00e9cocement, plus l\u2019adulte borderline est gravement malade. Mais le d\u00e9placement des transferts ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0 : de son c\u00f4t\u00e9, le sujet limite aura tendance \u00e0 rendre son th\u00e9rapeute responsable de tous ses malheurs, de sorte qu\u2019il fait souvent tout son possible pour le taquiner, le provoquer, le faire enrager. Cette amn\u00e9sie aurait pour fonction de pr\u00e9server l\u2019enfant d\u2019affects d\u2019une rare violence, et par effet de miroir, de prot\u00e9ger le parent de son propre pass\u00e9. Cette m\u00e9moire amn\u00e9si\u00e9e aurait le pouvoir de prot\u00e9ger le patient d\u2019un envahissement par le sentiment de culpabilit\u00e9, ou m\u00eame de son propre suicide. Mais cette m\u00e9moire amn\u00e9si\u00e9e, cet \u00e9vanouissement peut \u00e9galement se produire dans le pr\u00e9sent lorsque le sujet, de fa\u00e7on innatendue, se retire de lui-m\u00eame et du partage subjectif.\u00a0 Dans <em>Essais sur la m\u00e8re morte<\/em>, dirig\u00e9 par G. Kohon, Christopher Bollas \u00e9crit un texte, \u00ab\u00a0M\u00e8re morte, enfant mort\u00a0\u00bb, dans lequel il raconte l\u2019histoire d\u2019un jeune homme, Antonio, qui r\u00e9p\u00e8te un certain nombre de sch\u00e9mas tant du point de vue professionnel qu\u2019amoureux. Le patient de Christopher Bollas r\u00e9p\u00e8te cette s\u00e9quence investissement\/d\u00e9sinvestissement au travail et dans la vie amoureuse. Et Bollas d\u00e9crit alors une s\u00e9quence de l\u2019analyse au cours de laquelle le patient se met \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter mot \u00e0 mot les paroles de l\u2019analyste. Il lui renvoie un \u00e9cho, au sens propre. Bollas est d\u2019abord interloqu\u00e9 puis, lorsqu\u2019il propose au patient de revenir sur cette s\u00e9quence, celui-ci r\u00e9pond\u00a0: \u00ab\u00a0Ah, \u00e7a, ce n\u2019est rien ! \u00bb.\u00a0 D\u2019ailleurs, cette formulation \u00ab ce n\u2019est rien \u00bb revient souvent dans le transfert avec ces patients, comme s\u2019ils \u00e9taient atteints d\u2019une mort psychique, presque morts \u00e0 l\u2019\u00e9change. Alors on peut imaginer que si le th\u00e9rapeute reste dans un total silence, s\u2019il n\u2019engage pas sa pr\u00e9sence et reste dans une stricte position d\u2019abstinence, il puisse venir lui-m\u00eame incarner la m\u00e8re morte. En ce qui concerne la technique analytique et le dispositif, Green est clair : pratiquer l\u2019analyse orthodoxe en restant un analyste silencieux comme un sphinx face \u00e0 un sujet qui pr\u00e9sente beaucoup de difficult\u00e9s avec l\u2019absence est une contre-indication. Il aurait tendance \u00e0 lui proposer plut\u00f4t une psychoth\u00e9rapie analytique interactive o\u00f9 l\u2019analyste sollicite le patient pour ne pas le laisser dans le vide. Des dispositifs th\u00e9rapeutiques comme le psychodrame ou les m\u00e9diations th\u00e9rapeutiques peuvent \u00eatre tr\u00e8s adapt\u00e9s pour ces patients en sollicitant un travail du c\u00f4t\u00e9 de la symbolisation primaire, que ce soit \u00e0 partir des formes musicales, corporelles ou du toucher par exemple.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Respecter l\u2019ensevelissement protecteur<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Une posture th\u00e9rapeutique vivement recommand\u00e9e sera celle de ne pas forcer \u00e0 la rem\u00e9moration, de respecter cet ensevelissement protecteur, cette m\u00e9moire suicid\u00e9e. Pour Searles<strong><sup>3<\/sup><\/strong>, c\u2019est plut\u00f4t dans l\u2019actualit\u00e9 des liens th\u00e9rapeutiques difficiles qui le lient au patient que le th\u00e9rapeute pourra se faire une id\u00e9e de ce qu\u2019a v\u00e9cu int\u00e9rieurement le p\u00e8re ou la m\u00e8re du patient. Lorsque cet effacement des traces a lieu \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame du dispositif th\u00e9rapeutique (le patient oubliant ce qu\u2019il a pu dire au cours des s\u00e9ances pr\u00e9c\u00e9dentes) cela donne la possibilit\u00e9 au clinicien d\u2019\u00eatre en quelque sorte \u00ab t\u00e9moin \u00bb d\u2019une m\u00e9moire oubli\u00e9e. Ce point est important car dans ce genre de suivi th\u00e9rapeutique, s\u2019installe souvent une p\u00e9riode o\u00f9 le th\u00e9rapeute devient gardien de cette m\u00e9moire qui se construit au fil des s\u00e9ances. Il est \u00e0 noter que cette m\u00e9moire l\u00e0 se construit \u00e0 deux. Ainsi, une temporalit\u00e9 plus souple et plus dynamique va se mettre laborieusement en place au fil de la travers\u00e9e th\u00e9rapeutique, temporalit\u00e9 dans laquelle le pass\u00e9 peut se lier au pr\u00e9sent et au futur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car le temps des sujets limites se caract\u00e9rise bien souvent par les adverbes \u00ab jamais \u00bb ou \u00ab toujours \u00bb qui figent le temps et ses modifications. Un grand pas est accompli au regard des premi\u00e8res p\u00e9riodes o\u00f9 le sujet n\u2019en finissait pas de se sentir exister dans un pr\u00e9sent pur, sans pass\u00e9, sans futur. Comment vivre, construire sa propre histoire, lorsque le pass\u00e9 est amn\u00e9si\u00e9 ? Il n\u2019est pas rare d\u2019ailleurs que certains sujets produisent des efforts surhumains pour s\u2019anesth\u00e9sier, \u00ab se d\u00e9foncer \u00bb, s\u2019amn\u00e9sier, comme pour tuer la m\u00e9moire, \u00ab gommer&nbsp;\u00bb, mettre des blancs \u00e0 la place de traces vivantes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Projection parano\u00efaque, processualit\u00e9 m\u00e9lancolique et effacement de soi<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Une caract\u00e9ristique que j\u2019apparente d\u2019ailleurs \u00e0 un fonctionnement magique chez ces sujets consiste en cette aptitude \u00e0 cr\u00e9er du chaos l\u00e0 o\u00f9 tout pouvait \u00eatre simple, cette capacit\u00e9 \u00e0 engendrer de la souffrance \u00e0 partir de situations ordinaires potentiellement positives. Dans ces \u00e9tats souvent domin\u00e9s par passion et la d\u00e9tresse, l\u2019affect en crise en quelque sorte, \u00ab avale \u00bb la repr\u00e9sentation et les capacit\u00e9s \u00e9laboratives qui lui sont associ\u00e9es. L\u2019hypoth\u00e8se m\u00e9tapsychologique d\u2019une d\u00e9faillance de la fonction de contenance du Moi laisse mieux comprendre cette extr\u00eame difficult\u00e9 \u00e0 contenir conflits, pens\u00e9es et souvenirs. Si cette pr\u00e9carit\u00e9 des limites peut favoriser l\u2019angoisse d\u2019empi\u00e9tement ou celle d\u2019\u00eatre devin\u00e9, elle peut dans le sens oppos\u00e9 soutenir les tendances \u00e0 l\u2019identification projective qui colonisent de fa\u00e7on totalitaire l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019autre. On n\u2019a sans doute pas assez explor\u00e9 au niveau psychopathologique les liens de l\u2019organisation borderline avec la psychose parano\u00efaque. Dans ces logiques o\u00f9 le soulagement est cherch\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur ou bien \u00e0 la limite du dedans et du dehors (dans l\u2019attaque de la peau) une solution tr\u00e8s utilis\u00e9e est celle de la projection parano\u00efaque : il s\u2019agit de trouver un pers\u00e9cuteur externe qui vient prot\u00e9ger d\u2019un pers\u00e9cuteur interne tyrannique et totalitaire. Et comme la projection n\u2019est gu\u00e8re encline \u00e0 inviter \u00e0 l\u2019\u00e9preuve d\u2019affects nuanc\u00e9s \u2013 haine visc\u00e9rale ou amour fou \u2013 tout est con\u00e7u pour \u00e9viter le malaise que l\u2019ambivalence affective \u2013 bien connue des n\u00e9vros\u00e9s \u2013 est susceptible de faire \u00e9prouver. Et lorsque le principe de plaisir n\u2019est pas au rendez-vous avec l\u2019objet grandiose aim\u00e9 ou ha\u00ef, la solution destructrice est souvent de mise, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019une attaque de l\u2019autre ou bien plus souvent, de soi. Ce pers\u00e9cuteur interne ne manque jamais \u00e0 l\u2019appel pour faire souffrir le sujet dans sa relation&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>avec lui-m\u00eame et avec ses objets. Ce pers\u00e9cuteur interne\/externe est d\u2019autant plus fort qu\u2019il r\u00e9pond \u00e0 une mauvaise maturation des objets et des ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels. Pierre Sabourin dans ses remarquables recherches cliniques inspir\u00e9es par Ferenczi, donne \u00e0 entendre le lien entre cette m\u00e9sestime de soi fondamentale et des traumas pr\u00e9coces, la plupart du temps enclav\u00e9s et non subjectiv\u00e9s. Cette perspective traumatique laisse parfois perplexe sur la pertinence des mod\u00e8les topiques classiques freudiens et ont amen\u00e9 certains auteurs comme Christophe Dejours, Bernard Brusset, Bernard Golse et Sylvain Misssonnier \u00e0 proposer une troisi\u00e8me topique. Pour Ren\u00e9 Roussillon ce retrait de soi pour survivre constitue un mode de d\u00e9fense paradoxale qui se retrouve dans les situations limites et extr\u00eames de l\u2019identit\u00e9. Cette logique paradoxale permet de renverser (par retournement) la passivit\u00e9 en activit\u00e9. Cette logique narcissique permet de confondre m\u00e9lancoliquement le sujet et l\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>On entend mieux comment des \u00ab pannes de la pens\u00e9e \u00bb sont susceptibles d\u2019\u00eatre mieux mod\u00e9lis\u00e9es \u00e0 partir d\u2019un nouveau mod\u00e8le topique, qu\u2019il s\u2019agisse de celui de J. Laplanche (diff\u00e9renciant l\u2019inconscient enclav\u00e9 \u2013 de l\u2019inconscient classique, freudien, constitu\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments refoul\u00e9s du sexuel infantile)<strong><sup>4<\/sup><\/strong> ou celui stylis\u00e9 par C. Dejours (diff\u00e9renciant l\u2019inconscient amential, litt\u00e9ralement, \u00ab sans pens\u00e9e&nbsp;\u00bb \u2013 de l&rsquo;inconscient psychosexuel). La modalit\u00e9 de d\u00e9fense n\u2019est pas tant le refoulement mais le d\u00e9ni (Verleugnung). Ces messages intraduits se manifestent largement par l\u2019interm\u00e9diaire du Surmoi via des imp\u00e9ratifs cat\u00e9goriques agis, la violence, sans aucune m\u00e9tabolisation possible&nbsp;: \u00ab Tu dois parce que tu dois \u00bb. Pour Laplanche, le mode de transmission de ces messages est interg\u00e9n\u00e9rationnel. Ils sont implant\u00e9s par l\u2019adulte et la culture dans le syst\u00e8me psychique de l\u2019enfant. Le sens de l\u2019ordre a \u00e9t\u00e9 perdu. L\u2019inconscient enclav\u00e9 ou amential est ainsi con\u00e7u comme une sorte de purgatoire subconscient constitu\u00e9 de messages non traduits (non pas refoul\u00e9s, mais messages \u00ab intromis \u00bb, mis au dedans, et inassimil\u00e9s.) Au contact de ces configurations particuli\u00e8res, l\u2019analyste doit, selon J. Laplanche, favoriser l\u2019advenir conscient de ces messages intraduits. J. Laplanche, \u00e0 la diff\u00e9rence de Lacan, n\u2019insiste pas sur la centralit\u00e9 du d\u00e9sir de la m\u00e8re qui engloberait tout au d\u00e9part et \u00e0 laquelle la m\u00e9taphore ou la fonction paternelle viendrait mettre fin. Influenc\u00e9 par les travaux de Ferenczi, ce qui compte n\u2019est pas tant pour J.&nbsp;Laplanche la relation de parent\u00e9 o\u00f9 se trouve l\u2019infans, mais plut\u00f4t le diff\u00e9rentiel absolu des \u00e2ges et des d\u00e9veloppements. Et selon lui, l\u2019acte analytique avec ce type de patients doit \u00eatre modifi\u00e9 par l\u2019exp\u00e9rience psychoth\u00e9rapique : \u00ab Est-on en droit d\u2019aider \u00e0 d\u00e9lier ce qui est en mal de liaison ? Ici la perspective change radicalement : le psychoth\u00e9rapeute est convi\u00e9 semble-t-il \u00e0 participer cr\u00e9ativement \u00e0 la construction, en apportant ses sch\u00e9mas, voire ses propres mat\u00e9riaux \u00bb<strong><sup>5<\/sup><\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Une processualit\u00e9 m\u00e9lancolique bien ancr\u00e9e pousse \u00e0 trouver dans les ivresses n\u00e9gatives quelque chose des extases de la mort. Du c\u00f4t\u00e9 de la symptomatologie, on reconna\u00eet g\u00e9n\u00e9ralement aujourd\u2019hui le style \u00ab limite \u00bb dans un type de sympt\u00f4mes auto-sacrificiels o\u00f9 le corps \u00e9rotique est r\u00e9guli\u00e8rement attaqu\u00e9, mis en danger. Cela est tr\u00e8s manifeste dans la clinique des Troubles du comportement alimentaire, des automutilations, des scarifications, des tentatives de suicide r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, des addictions s\u00e9v\u00e8res, o\u00f9 il s\u2019agit d\u2019attaquer le vivant du corps. En mobilisant une sensation corporelle de douleur et\/ou d\u2019ivresse, le sujet per\u00e7oit quelque chose qui vit et survit en lui et qui prend le relais de l\u2019angoisse intol\u00e9rable d\u2019agonie psychique. Ici, l\u2019enveloppe d\u2019excitation ou de souffrance dont il s\u2019entoure, pallie la porosit\u00e9 des limites de son Moi et lui procure une enveloppe fid\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n<p>Et comme le montre justement Green, si des rapports entretenus \u00e0 un niveau superficiel autorisent des contacts faciles, plus ces rapports deviennent intimes, moins \u00e7a va : c\u2019est cela m\u00eame qui fonde l\u2019id\u00e9e d\u2019une folie priv\u00e9e. Si un grand nombre d\u2019auteurs nord-am\u00e9ricains recourent aux id\u00e9es d\u2019un \u00ab Moi faible&nbsp;\u00bb ou d\u2019une \u00ab identit\u00e9 diffuse \u00bb pour caract\u00e9riser les pathologies borderline, il sera plus int\u00e9ressant d\u2019approfondir des liens entre m\u00e9moire et identit\u00e9. Que serait du reste un \u00ab Moi fort \u00bb sinon un Moi parano\u00efaque ou obsessionnel ? Une m\u00e9moire diffuse, en revanche, semble constituer une caract\u00e9ristique f\u00e9d\u00e9rative pour nombre de sujets dits \u00ab limites \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Quel \u00eatre humain n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 dans sa vie \u00e0 la question des limites subjectives et intersubjectives&nbsp;? D\u00e9passant la stricte d\u00e9finition psychopathologique des \u00e9tats limites, la probl\u00e9matique des limites ouvre un champ d\u2019investigations passionnant tant au plan clinique, th\u00e9orique et technique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>1. <\/strong>Green A. (1999), \u00ab Gen\u00e8se et situation des \u00e9tats limites \u00bb, in <em>Les \u00e9tats limites<\/em>, Jacques Andr\u00e9 et all, Paris, P.U.F., Petite Biblioth\u00e8que de Psychanalyse, page 56.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2. <\/strong>Searles H. (1986), <em>Mon exp\u00e9rience des \u00e9tats limites<\/em>, Paris, Gallimard, Collection Connaissance de l\u2019inconscient. 1994.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3. <\/strong>Ibidem, p.202.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>4.<\/strong> Laplanche J. (2000-2006) <\/em>Sexual, La sexualit\u00e9 \u00e9largie au sens freudien. Paris, PUF, \u00ab&nbsp;Quadrige&nbsp;\u00bb, 2014.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>5. <\/strong>Ibid., p. 272.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>\u2022 Freud S. (1938). <em>Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, p. 41.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Green A. (2002). <em>La pens\u00e9e clinique<\/em>, Paris, Odile Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Green A.,, 2005. \u00ab L\u2019intuition du n\u00e9gatif dans Jeu et r\u00e9alit\u00e9 \u00bb, in <em>Jouer avec Winnicot<\/em>t, Paris, PUF, p. 21.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Green A. (1999), \u00ab Gen\u00e8se et situation des \u00e9tats limites \u00bb, in <em>Les \u00e9tats limites<\/em>, Jacques Andr\u00e9 et all., Paris, P.U.F., Petite Biblioth\u00e8que de Psychanalyse, page 56.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Searles H. (1986), <em>Mon exp\u00e9rience des \u00e9tats limites<\/em>, Paris, Gallimard, Collection Connaissance de l\u2019inconscient. 1994.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Pontalis, J.-B., (1988) \u00ab Non, deux fois non. Tentative de d\u00e9finition et de d\u00e9mant\u00e8lement de la \u00ab r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative \u00bb. In <em>Perdre de vue<\/em>, Paris, Gallimard,&nbsp; collection Connaissance de l\u2019inconscient (pp. 73- 99), p. 87.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Green A. (1990). <em>La folie priv\u00e9e<\/em>, Paris, Gallimard, Folio.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Kohon G. et al. (2009) \u00ab Dialogue avec Andr\u00e9 Green \u00bb, in <em>Essais sur la m\u00e8re morte<\/em>, Paris, Ithaque, p.87.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Sabourin P. (2019) \u00ab Ferenczi et les maltraitances pr\u00e9coces : m\u00e9tapsychologie <em>du trauma. \u00bb <\/em>Le Coq-h\u00e9ron, 2019\/4 n\u00b0 239 Toulouse, \u00c9r\u00e8s, pp. 42-52.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Estellon V. (2020). <em>Terreur d\u2019aimer et d\u2019\u00eatre aim\u00e9<\/em>. Toulouse, \u00e9r\u00e8s, coll. Themapsy.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Estellon V. (2010). <em>Les \u00e9tats limites<\/em>, Paris, PUF, coll. Que sais-je ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Laplanche J. (2000-2006) <em>Sexual, La sexualit\u00e9 \u00e9largie au sens freudien<\/em>. Paris, PUF, \u00ab Quadrige \u00bb, 2014.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 C. Dejours, (2016). Chapitre 7. A-symbolisation et topique du clivage : les accidents de la s\u00e9duction. Dans : Anne Brun \u00e9d., <em>Aux limites de la symbolisation<\/em>. Paris, Dunod.&nbsp; (pp. 111-131).<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 Anzieu D. (1978). \u00ab Machine \u00e0 d\u00e9croire : sur un trouble de la croyance dans les \u00e9tats limites \u00bb, in <em>Le travail de l\u2019inconscient, textes choisis, pr\u00e9sent\u00e9s et annot\u00e9s par Ren\u00e9 Ka\u00ebs<\/em>, Paris, Dunod, 2009.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28094?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction \u00c0 partir des ann\u00e9es 1950 les psychanalystes se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 ces cas difficiles, qui sous l\u2019apparence d\u2019une adaptation \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 rappelant la n\u00e9vrose, pr\u00e9sentent au d\u00e9cours de la cure, des transferts d\u00e9lirants voire des psychoses de transfert&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1215],"thematique":[832,2473],"auteur":[1414],"dossier":[],"mode":[60],"revue":[2642],"type_article":[451],"check":[],"class_list":["post-28094","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychopathologie","thematique-etat-limites","thematique-psychopathologie","auteur-vincent-estellon","mode-payant","revue-hors-serie-2022","type_article-articles"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28094","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=28094"}],"version-history":[{"count":5,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28094\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":28109,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/28094\/revisions\/28109"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=28094"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=28094"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=28094"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=28094"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=28094"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=28094"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=28094"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=28094"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=28094"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}