{"id":27462,"date":"2022-12-13T09:53:46","date_gmt":"2022-12-13T08:53:46","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=27462"},"modified":"2022-12-13T10:25:57","modified_gmt":"2022-12-13T09:25:57","slug":"marie-ou-limpossible-puberte%ef%bf%bc","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/marie-ou-limpossible-puberte%ef%bf%bc\/","title":{"rendered":"Marie, ou l\u2019impossible pubert\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Marie arrive dans le service, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par la violence du motif de son hospitalisation&nbsp;: elle s\u2019\u00e9tait rendue sur un pont avec l\u2019intention de sauter. Il s\u2019agissait d\u2019un projet pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 et dat\u00e9 finalement d\u00e9jou\u00e9 par des passants qui l\u2019arr\u00eatent et appellent les pompiers. Elle arrive drap\u00e9e de cet impensable : le d\u00e9sir de mourir \u00e0 12 ans 1\/2. Tr\u00e8s jeune fille dans un corps de grande, Marie n\u2019en demeure pas moins une petite fille, dans sa pr\u00e9sentation et ses mani\u00e8res appliqu\u00e9es de bonne \u00e9l\u00e8ve. Elle arrive telle une petite fille sage \u00e0 l\u2019Unit\u00e9 de Crise et en repart, 6&nbsp;mois plus tard, en ayant adopt\u00e9 les codes d\u2019une adolescence un peu caricaturale (cheveux color\u00e9s, maquillage outrancier, v\u00eatements noirs et excentriques). Il est apparu a posteriori qu\u2019elle avait d\u00fb traverser l\u00e0 quelque chose du f\u00e9minin, en repartant jeune fille, amoureuse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00c0 corps perdu<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Ce passage de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019adolescence s\u2019est fait pour Marie dans la douleur, les cris, la col\u00e8re, les larmes, l\u2019agitation physique et par des moments de grande r\u00e9gression. Elle reste, durant presque tout son s\u00e9jour, en crise dans l\u2019unit\u00e9 \u00e9ponyme, \u00ab en crise \u00e0 la crise \u00bb ! Marie qui avait imagin\u00e9 sauter d\u2019un pont n\u2019a de cesse de pr\u00e9cipiter son corps contre les contenants mat\u00e9riels et psychiques de l\u2019hospitalisation. Du haut de son fantasme de mort, elle atterrit dans la r\u00e9alit\u00e9 de sa transformation. En repoussant chaque jour, \u00e0 corps perdu, ces limites bordantes que nous tentons d\u2019\u00e9riger, elle nous entraine, \u00e0 notre corps d\u00e9fendant, l\u00e0 o\u00f9 nous ne voulions pas aller : les restrictions du cadre, les contentions manuelles et m\u00e9caniques, la chambre ferm\u00e9e. Personne n\u2019avait imagin\u00e9, au regard d\u2019une 1<sup>\u00e8re<\/sup>&nbsp;semaine plut\u00f4t tranquille et dans un lien de qualit\u00e9 avec elle, l\u2019explosion symptomatique qui a suivi ni cette implication corporelle que nous avons \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 avoir aupr\u00e8s d\u2019elle. Incessamment, nous la relevons lorsqu\u2019elle se laisse glisser jusqu\u2019au sol, la portons lorsqu\u2019elle semble inconsciente, la trainons parfois lorsqu\u2019elle r\u00e9siste, la maintenons pendant des heures. Nous l\u2019attachons autant qu\u2019elle nous ligote \u00e0 elle par la bruyante intensit\u00e9 de ses sympt\u00f4mes\u2009; nous l\u2019enveloppons, la ber\u00e7ons, la repoussons aussi, lorsqu\u2019elle nous fonce dessus. Nous autorisons l\u2019expression de ce bouillonnement pulsionnel dont nous avons l\u2019intuition qu\u2019elle \u00e9tait peut-\u00eatre censur\u00e9e \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Nous imaginons, plus tard, des dispositifs particuliers, comme des temps de repos accompagn\u00e9s, mais silencieux, o\u00f9 nous sommes physiquement pr\u00e9sents, mais pas exclusivement concentr\u00e9s sur elle, la laissant \u00eatre l\u2019enfant qui joue sous le regard de son parent occup\u00e9 \u00e0 autre chose.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les sympt\u00f4mes de Marie se d\u00e9ploient apr\u00e8s sa premi\u00e8re permission \u00e0 la maison. Elle commence d\u2019abord \u00e0 faire des malaises se laissant glisser de sa chaise \u00e0 table, devant les autres en laissant para\u00eetre un \u00e9tat d\u2019inconscience. Elle parle de \u00ab&nbsp;d\u00e9r\u00e9alisation \u00bb, terme choisi qui semble ces derniers temps se partager entre nos patients. Elle entre tr\u00e8s souvent dans des \u00e9tats de col\u00e8re brutaux o\u00f9 elle se transforme physiquement, avec un regard noir et lointain, le visage d\u00e9form\u00e9, mimant une sorte de \u00ab folie \u00bb. \u00ab J\u2019ai envie de m\u2019\u00e9nerver \u00bb vient-elle nous dire si nous n\u2019avions pas rep\u00e9r\u00e9 assez vite la mont\u00e9e de la tension. Elle a t\u00f4t fait d\u2019y joindre le geste mena\u00e7ant de taper un poing dans la paume de l\u2019autre main, de fa\u00e7on r\u00e9p\u00e9t\u00e9e en nous regardant. Qui menace-t-elle ? Ou qu\u2019est-ce qui la menace, elle ? \u00ab Attention \u00e0 ce que je suis capable de faire ! \u00bb semble-t-elle nous dire\u2009; et certainement aussi&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019esp\u00e8re que vous avez les moyens de contenir ce qui va d\u00e9border de moi ! \u00bb. Alors, inexorablement, cela d\u00e9borde : les coups dans les murs, poings sanglants, dans le matelas, les cris, la menace de se faire du mal, l\u2019agitation. Elle nous appelle \u00e0 elle dans ces corps-\u00e0-corps r\u00e9it\u00e9r\u00e9s, nos corps contre la violence du sien\u2009; six ou sept personnes pour la maintenir pendant des temps interminables. Tout cela, avant de nous r\u00e9soudre un jour \u00e0 opter pour un relais par la contention m\u00e9canique. Cela ne se fait pas sans r\u00e9ticence, au vu de son jeune \u00e2ge et de sa pathologie que l\u2019on ne sent pas du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un \u00e9clatement psychotique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Dans le brouillard, S&rsquo;\u00e9loigner sans se perdre<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Bien que nous soyons tous pris par cette urgence de l\u2019agir, nous ne cessons jamais de penser la situation et son histoire. Les entretiens familiaux sont riches, Marie y est psychiquement pr\u00e9sente et active. Nous d\u00e9roulons le r\u00e9cit de ses origines. Marie est n\u00e9e d\u2019un don d\u2019ovocyte. La m\u00e8re explique que ce don est venu rassurer quelque chose en elle, car elle ne \u00ab voulait pas transmettre (ses) g\u00e8nes \u00bb suppos\u00e9s mauvais. Le p\u00e8re quant \u00e0 lui n\u2019a pas voulu transmettre son nom \u00e0 ses enfants. Marie est donc l\u2019enfant qui n\u2019est pas n\u00e9e d\u2019un rapport sexuel entre ses parents, qui porte le nom de sa m\u00e8re, mais pas ses g\u00eanes et les g\u00eanes de son p\u00e8re sans son nom. Elle est n\u00e9e de parents qui ne vivaient pas ensemble malgr\u00e9 le projet d\u2019enfant, mais qui finissent par le faire \u00e0 sa naissance \u00ab&nbsp;parce qu\u2019il le faut bien \u00bb. Le ressenti de la m\u00e8re dans la relation pr\u00e9coce \u00e0 son b\u00e9b\u00e9 est du c\u00f4t\u00e9 du sacrifice&nbsp;: elle d\u00e9crit qu\u2019elle \u00e9tait oblig\u00e9e de \u00ab vivre \u00e0 son rythme \u00bb, et que son b\u00e9b\u00e9 \u00ab la privait de son rythme de femme \u00bb. Son mari \u00e9tait tr\u00e8s absent et elle-m\u00eame certainement tr\u00e8s prise dans ses angoisses de transmission n\u00e9gative&nbsp;: elle avait tr\u00e8s peur de faire un \u00ab double d\u2019elle-m\u00eame \u00bb, nous dit-elle. Elle valorise d\u2019ailleurs beaucoup chez sa fille ce qui est diff\u00e9rent d\u2019elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 ses deux parents, chacun terroris\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de transmettre ce qu\u2019il y a de plus mauvais en lui, Marie soul\u00e8ve le sujet de son appartenance \u00e0 sa famille et l\u00e0 encore via le corps : elle dit \u00ab ne ressembler \u00e0 personne \u00bb contrairement \u00e0 son petit fr\u00e8re (con\u00e7u naturellement). Le seul point de ressemblance psychique qu\u2019elle revendique est du c\u00f4t\u00e9 du p\u00e8re : \u00ab je suis col\u00e9rique comme lui \u00bb. Marie revient souvent sur les col\u00e8res de ce p\u00e8re, capable de d\u00e9border pour ensuite ne plus lui adresser la parole sur des temps tr\u00e8s longs. Elle parle plusieurs fois de ses parents comme \u00e9tant \u00ab tous les deux des gamins \u00bb. Ces parents \u00ab gamins \u00bb craindraient-ils alors de perdre leur fille dans le processus de transformation pubertaire qui va inexorablement dans le sens d\u2019une s\u00e9paration, d\u2019une diff\u00e9renciation ? C\u2019est ce que la m\u00e8re nous sugg\u00e8re, quand elle \u00e9nonce qu\u2019apr\u00e8s la pubert\u00e9, la diff\u00e9rence devient plus visible. Sa fille en se diff\u00e9renciant viendrait-elle alors r\u00e9v\u00e9ler son ill\u00e9gitimit\u00e9 de m\u00e8re ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re, donne-t-il plus \u00e0 Marie \u00ab&nbsp;l\u2019autorisation \u00bb de grandir ? Lui qui semble tr\u00e8s englu\u00e9 dans un \u00ab chaud-froid&nbsp;\u00bb relationnel avec sa fille. Lui, qui n\u2019aura de cesse de questionner le passage \u00e0 l\u2019acte suicidaire, nous laisse imaginer que pour lui, la mort est plus repr\u00e9sentable que la pulsionnalit\u00e9 de sa fille \u00e0 l\u2019adolescence. Entre eux, que l\u2019on voit se promener main dans la main, \u00e9clatent souvent de terribles disputes, parfois accompagn\u00e9es de gestes agressifs et suivies de semaines enti\u00e8res de silence, entrainant chez Marie une forte culpabilit\u00e9 et la crainte d\u2019une rupture d\u00e9finitive avec son p\u00e8re. Le p\u00e8re dit se sentir rejet\u00e9 par sa fille \u00e0 laquelle il a donn\u00e9 tant d\u2019amour et tant de marques d\u2019affection. Ce passionnel s\u2019est jou\u00e9 notamment l\u2019\u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dent l\u2019hospitalisation, o\u00f9 les vacances familiales se sont termin\u00e9es par un conflit violent o\u00f9 le p\u00e8re aurait \u00e9trangl\u00e9 Marie. La m\u00e8re aurait failli appeler la police avant de se raviser, puis le p\u00e8re a quitt\u00e9 le domicile familial pour leur maison de campagne, temporairement ou d\u00e9finitivement, cela n\u2019\u00e9tait pas clairement \u00e9nonc\u00e9. Ce climat incestuel teinte toutes les interactions, Marie est sur les genoux de son p\u00e8re dans la salle d\u2019attente, ou lui tenant la main en entretien, tout en lui faisant de terribles reproches. La m\u00e8re reste sto\u00efque face \u00e0 ces comportements, ne semblant manifester ni g\u00eane, ni jalousie et \u00e0 distance de sa fille.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment grandir alors ? Comment se diff\u00e9rencier de ses parents alors que ceux-ci ne lui ont conc\u00e9d\u00e9 chacun que la moiti\u00e9 seulement de leur patrimoine ? Comment ne pas les menacer en acceptant cette entr\u00e9e dans la sexualit\u00e9 qui viendra rebattre les cartes de l\u2019\u00e9quilibre d\u2019une famille dont elle se sent exclue ? Devant l\u2019impossible pubert\u00e9, Marie devait-elle se suicider ? Ou alors, peut-\u00eatre, tenter de remettre les choses \u00e0 leur place ? N\u2019est-ce pas ce qu\u2019elle fait, en avan\u00e7ant sa tentative de suicide d\u2019une semaine sur la date pr\u00e9vue alors que son p\u00e8re avait d\u00e9sert\u00e9 la maison ? Ce geste spectaculaire qui a pour cons\u00e9quence de le faire revenir, de r\u00e9unir les parents. Et une fois les choses \u00e0 leur place, Marie peut alors venir trouver dans le service un refuge suffisamment solide pour r\u00e9sister aux ruades qu\u2019elle ne manquera pas d\u2019avoir sur ce chemin douloureux de la diff\u00e9renciation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Une violence n\u00e9cessaire ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Souvent, Marie refuse de s\u2019alimenter : \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que vous allez faire ? \u00bb nous dit-elle, nous confrontant \u00e0 notre&nbsp;impuissance. Elle est avec nous dans une relation d\u2019emprise, vient \u00e9prouver physiquement les bords du cadre et notre capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister. Nous sommes tr\u00e8s pris par cette prise en charge, impliqu\u00e9s physiquement tous les jours et tr\u00e8s envahis psychiquement. \u00c0 tout prix nous voulons maintenir notre capacit\u00e9 \u00e0 penser, mais entre deux s\u00e9ances de lutte, celle-ci est mise \u00e0 mal. Cette r\u00e9p\u00e9tition de l\u2019agir chez Marie finit par nous fatiguer, nous d\u00e9sesp\u00e9rer et nous exc\u00e9der. Tant que son corps \u00e0 elle rue dans l\u2019enclos du service, le n\u00f4tre est attaqu\u00e9\u2009; nous sommes en permanence mobilis\u00e9s dans ces corps \u00e0 corps o\u00f9 l\u2019on se frotte \u00e0 la violence incestuelle. On se fait mal, on lui fait mal, on finit par se demander si nos r\u00e9ponses sont ad\u00e9quates. Nous interrogeons notamment la pertinence et l\u2019efficacit\u00e9 du traitement m\u00e9dicamenteux lors des crises&nbsp;: nous avons vite l\u2019impression en effet que celui-ci est inop\u00e9rant, et que c\u2019est le fait m\u00eame de traverser la crise qui vient la soulager. Nous percevons une dimension d\u2019\u00e9rotisation de ces crises, le plus souvent adress\u00e9es aux hommes, et pendant lesquelles Marie est arc-bout\u00e9e, le visage empourpr\u00e9, haletante. Quelle est la violence de ses repr\u00e9sentations de la sexualit\u00e9 pour qu\u2019elle vienne ainsi jouer et rejouer cette sc\u00e8ne ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nos r\u00e9ponses au comportement bruyant et voyant de Marie divergent. Lors des contentions, certains la tiennent et lui parlent tr\u00e8s fermement tandis que d\u2019autres lui caressent la main en lui parlant doucement. Cela a entrain\u00e9 beaucoup de discussions dans l\u2019\u00e9quipe et de clivages, \u00e0 l\u2019image de la pr\u00e9sentation tr\u00e8s cliv\u00e9e de Marie. Il nous a fallu nommer le fait que souffler dans le m\u00eame temps le chaud et le froid revenait \u00e0 nous engluer dans cet incestuel, afin de prendre la d\u00e9cision consensuelle d\u2019adopter uniquement le froid. Cette violence n\u00e9cessaire procure \u00e0 certains endroits des ressentis douloureux dans l\u2019\u00e9quipe, mais apporte un grand soulagement. Marie, certainement soulag\u00e9e d\u2019une trop grande proximit\u00e9 avec nous et coup\u00e9e de stimuli trop excitants, peut trouver un apaisement. Nous la laissons donc dans sa chambre g\u00e9rer elle-m\u00eame ses mont\u00e9es de violence, en lui ayant donn\u00e9 en amont les outils n\u00e9cessaires. Elle est r\u00e9guli\u00e8rement accompagn\u00e9e d\u2019une infirmi\u00e8re dans des exercices d\u2019ancrage. Ces exercices utilis\u00e9s dans le service lui serviront aussi plus tard \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Elle b\u00e9n\u00e9ficie \u00e9galement d\u2019une prise en charge corporelle qui lui est tr\u00e8s profitable et elle s\u2019investit dans les activit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Les repr\u00e9sentations parentales<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 cette symptomatologie tr\u00e8s bruyante dans l\u2019unit\u00e9, Marie s\u2019exprime avec aisance et pertinence lors des entretiens individuels et adresse spontan\u00e9ment de la col\u00e8re et des reproches \u00e0 ses parents lors des entretiens familiaux. \u00c0 son arriv\u00e9e, elle dit ne pas regretter son geste et les parents se disent dans l\u2019incompr\u00e9hension totale. Pourtant, Marie rapporte avoir bien r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 son geste, pendant le mois pr\u00e9c\u00e9dent, d\u00e9crivant avec froideur des d\u00e9tails gla\u00e7ants et les messages indirects adress\u00e9s \u00e0 ses parents. Les parents r\u00e9agissent peu aux attaques de leur fille. Ils se pr\u00eatent tout de m\u00eame au jeu de l\u2019entretien et se livrent sur l\u2019enfance de Marie et sur leur propre histoire. Cependant, \u00e0 chaque s\u00e9ance, nous avons l\u2019impression que tout le travail de mise en r\u00e9cit est \u00e0 refaire. Le p\u00e8re nous interroge tout au long de l\u2019hospitalisation sur la ou les causes de cette tentative de suicide, de l\u2019envie de mourir de sa fille comme si le passage \u00e0 l\u2019acte venait emp\u00eacher toute pens\u00e9e. Quand lors du premier entretien familial, nous interrogeons les parents sur l\u2019enfance de Marie et si elle venait leur demander de l\u2019aide, la m\u00e8re r\u00e9pond \u00ab \u00e7a passe par le corps chez Marie \u00bb. L\u2019impossibilit\u00e9 pour ces parents \u00e0 voir la souffrance psychique de leur fille fait \u00e9cho \u00e0 ce qu\u2019il se passe actuellement dans la soci\u00e9t\u00e9, une impossibilit\u00e9 de penser la souffrance psychique en dehors de la maladie. Marie, qui ne pr\u00e9sente pas une symptomatologie entrant dans une nosographie claire avec des sympt\u00f4mes tr\u00e8s adress\u00e9s, confronte ses parents \u00e0 sa souffrance ancienne qu\u2019ils n\u2019ont pas voulu voir. La m\u00e8re \u00e9voque des difficult\u00e9s qui commencent vers l\u2019\u00e2ge de dix ans qu\u2019elle minimise, alors que par ailleurs Marie est d\u00e9crite comme une enfant faisant des crises de col\u00e8re et d\u2019angoisse r\u00e9guli\u00e8res ainsi que des malaises r\u00e9currents (sans \u00e9tiologie organique), une enfant \u00ab&nbsp;irr\u00e9assurable \u00bb. Face \u00e0 ces crises de col\u00e8re, les parents se disent d\u00e9munis, r\u00e9agissant soit avec violence soit en la laissant se calmer toute seule. La m\u00e8re dit avoir fantasm\u00e9 ce passage \u00e0 l\u2019acte avant qu\u2019il ne se produise et pense d\u00e8s la premi\u00e8re semaine d\u2019hospitalisation que celle-ci va durer \u00ab&nbsp;tr\u00e8s longtemps \u00bb. Le p\u00e8re se dit dans une totale incompr\u00e9hension du niveau de souffrance de sa fille au point d\u2019en arriver \u00e0 un d\u00e9sir de mourir, dans une impossibilit\u00e9 de se d\u00e9caler de ses ressentis \u00e0 lui. Pourtant, il semble plus lucide sur l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel de sa fille : \u00ab Marie a toujours \u00e9t\u00e9 une enfant triste et en col\u00e8re&nbsp;\u00bb. Ce p\u00e8re nous laisse le sentiment qu\u2019il a peu avanc\u00e9 durant cette hospitalisation, lui-m\u00eame, semblant coinc\u00e9 dans un fonctionnement adolescent projectif et indiff\u00e9renci\u00e9. \u00c0 propos de ses col\u00e8res, il affirme \u00e0 de nombreuses reprises que cela ne se reproduira plus jamais \u00ab puisqu\u2019elles font tant de mal \u00bb \u00e0 sa fille. Marie r\u00e9pond que cela lui parait illusoire et ne la rassure pas. La m\u00e8re, de son c\u00f4t\u00e9, progresse doucement, se montrant plus affect\u00e9e, moins op\u00e9ratoire, et plus solide, pouvant poser un cadre et plus en capacit\u00e9 de g\u00e9rer les \u00ab \u00e9motions fortes \u00bb de sa fille. Sur la fin de l\u2019hospitalisation, en dehors de sa transformation physique, Marie apparait beaucoup plus authentique dans ce qu\u2019elle exprime et dans le lien avec nous, et nous observons diminuer ce clivage entre les moments o\u00f9 nous \u00e9tions pr\u00e9sents dans l\u2019agir (o\u00f9 les mots semblaient inutiles) et les moments d\u2019entretiens tr\u00e8s riches en mat\u00e9riel psychique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cette hospitalisation inhabituellement longue au vu des soins intensifs prodigu\u00e9s \u00e0 Marie, il a fallu se s\u00e9parer. Exercice auquel une \u00e9quipe d\u2019unit\u00e9 de crise est rompue, mais rendu plus compliqu\u00e9 lorsque la dur\u00e9e du s\u00e9jour se prolonge ainsi. Une hospitalisation longue brouille aussi notre capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9terminer le moment propice pour une sortie\u2009; car alors, chacun, selon sa fonction et la place r\u00e9elle et symbolique qu\u2019il occupe aupr\u00e8s du patient, aura un \u00e9prouv\u00e9 diff\u00e9rent. Cette place qu\u2019on prend et qui nous prend doit rester sans cesse questionn\u00e9e, comme un fondamental de notre travail.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27462?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Marie arrive dans le service, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par la violence du motif de son hospitalisation&nbsp;: elle s\u2019\u00e9tait rendue sur un pont avec l\u2019intention de sauter. Il s\u2019agissait d\u2019un projet pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 et dat\u00e9 finalement d\u00e9jou\u00e9 par des passants qui l\u2019arr\u00eatent et appellent&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1245],"thematique":[2583,176,244,2021,314],"auteur":[2637,2638,2639,1451,2630,2640],"dossier":[2631],"mode":[60],"revue":[2622],"type_article":[452],"check":[],"class_list":["post-27462","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-soin","thematique-adolescence","thematique-corps","thematique-depression","thematique-famille","thematique-suicide","auteur-aude-roger","auteur-beatrice-dedeystere","auteur-christine-moureaud","auteur-emmanuelle-berger","auteur-jean-belbeze","auteur-laura-bellone","dossier-depression-et-conduites-suicidaires-a-ladolescence","mode-payant","revue-2622","type_article-dossier"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27462","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27462"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27462\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":27506,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27462\/revisions\/27506"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27462"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=27462"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=27462"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=27462"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=27462"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=27462"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=27462"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=27462"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=27462"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}