{"id":26123,"date":"2022-11-02T10:06:29","date_gmt":"2022-11-02T09:06:29","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=26123"},"modified":"2022-11-02T10:06:33","modified_gmt":"2022-11-02T09:06:33","slug":"accueillir-des-enfants-et-des-adolescents-autistes-en-liberal-trouver-creer-les-conditions-dune-rencontre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/accueillir-des-enfants-et-des-adolescents-autistes-en-liberal-trouver-creer-les-conditions-dune-rencontre\/","title":{"rendered":"Accueillir des enfants et des adolescents autistes en lib\u00e9ral : trouver-cr\u00e9er les conditions d&rsquo;une rencontre"},"content":{"rendered":"\n<p>Recevoir un enfant ou un adolescent autiste en psychoth\u00e9rapie d\u2019orientation psychanalytique n\u2019est pas toujours une \u00e9vidence, surtout quand l\u2019absence de langage verbal d\u00e9stabilise les rep\u00e8res du th\u00e9rapeute. Les organisations psychiques autistiques sont par ailleurs marqu\u00e9es par le d\u00e9mant\u00e8lement sensoriel qui suspend la capacit\u00e9 d\u2019attention et laisse les perceptions sensorielles du sujet s\u2019\u00e9parpiller (Meltzer, 1975). Sans un minimum de force de liaison, le v\u00e9cu de l\u2019enfant n\u2019est pas suffisamment unifi\u00e9 pour permettre une adresse \u00e0 l\u2019autre dont d\u00e9pend la manifestation explicite d\u2019un besoin d\u2019\u00eatre en relation et d\u2019une demande d\u2019aide. Pour autant en clinique de l\u2019autisme comme en clinique du b\u00e9b\u00e9, il existe des demandes intransitives o\u00f9 l\u2019investissement d\u2019un lien pr\u00e9c\u00e8de la possibilit\u00e9 de se repr\u00e9senter ce lien (Golse &amp; Missonnier, 2020). Le d\u00e9sir d\u2019un enfant autiste d\u2019\u00eatre re\u00e7u en psychoth\u00e9rapie peut s\u2019exprimer par son impatience \u00e0 venir \u00e0 chaque rendez-vous, par sa tenue corporelle plus droite ou attentive en salle d\u2019attente, par son int\u00e9r\u00eat pour le mat\u00e9riel propos\u00e9 pendant la s\u00e9ance, etc. Rep\u00e9rer ce d\u00e9sir et cet investissement demande au th\u00e9rapeute d\u2019\u00eatre sensible \u00e0 ce que G. Haag (2018) appelle la narrativit\u00e9 pr\u00e9verbale faite de gestes et de positionnements dans l\u2019espace, qui semblent \u00ab raconter \u00bb quelque chose. L\u2019associativit\u00e9 de pens\u00e9e devient aussi plus large qu\u2019avec d\u2019autres patients. Comme l\u2019\u00e9voque C.&nbsp;Lheureux-Davidse (2018), l\u2019\u00e9parpillement des impressions des sens entra\u00eene chez l\u2019enfant autiste une associativit\u00e9 par r\u00e9sonance dans laquelle des perceptions disparates sont reli\u00e9es entre elles par un point commun discret et souvent d\u2019ordre sensoriel. Par exemple, l\u2019investissement par l\u2019enfant de la pr\u00e9sence du th\u00e9rapeute peut passer par l\u2019investissement d\u2019objets qui ont une couleur proche de celles que portent le th\u00e9rapeute ou par celui de sonorit\u00e9s qui ressemblent au timbre de sa voix ou aux voyelles de son nom, etc. Ces modalit\u00e9s de rencontre dans des registres tr\u00e8s archa\u00efques associ\u00e9es \u00e0 la fr\u00e9quente immuabilit\u00e9 des manifestations autistiques peuvent d\u00e9contenancer le th\u00e9rapeute dans son rapport \u00e0 l\u2019enfant, mais \u00e9galement \u00e0 la famille et aux partenaires institutionnels. Au sein d\u2019une \u00e9quipe, le travail en r\u00e9seau autour de l\u2019enfant assure l\u2019enveloppe de la prise en charge psychoth\u00e9rapeutique. Qu\u2019en est-il dans l\u2019exercice en lib\u00e9ral ? \u00c0 quels ajustements de ses cadres, externe comme interne, le th\u00e9rapeute est-il amen\u00e9 \u00e0 pr\u00eater attention pour trouver-cr\u00e9er avec le patient et son entourage les conditions d\u2019une rencontre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Ouvrir la porte \u00e0 un patient qui sonne \u00e0 l\u2019heure de son rendez-vous et le voir franchir le seuil, c\u2019est souvent observer un paysage qui se d\u00e9ploie. \u00c0 chaque s\u00e9ance, l\u2019accueil est celui d\u2019un sujet et de son histoire, mais c\u2019est aussi l\u2019accueil d\u2019un mode de pr\u00e9sence, d\u2019une \u00ab ambiance d\u2019\u00eatre \u00bb (Roussillon, 1991), qui se manifeste par des impressions fugaces. Cette \u00ab ambiance d\u2019\u00eatre \u00bb demeure parfois inaper\u00e7ue ou se r\u00e9v\u00e8le dans l\u2019apr\u00e8s-coup de la s\u00e9ance et des mots du patient qui lui ont donn\u00e9 une intelligibilit\u00e9. Elle saisit sans doute de mani\u00e8re plus aigu\u00eb en lib\u00e9ral qu\u2019en institution, o\u00f9 la pr\u00e9sence d\u2019un secr\u00e9tariat, d\u2019une la salle d\u2019attente partag\u00e9e et d\u2019une \u00e9quipe, diffracte davantage les transferts dans l\u2019instant de la rencontre ou des retrouvailles. Avec les patients autistes dont les enveloppes sont peu stabilis\u00e9es et dont le fonctionnement psychique s\u2019appuie beaucoup sur le principe de r\u00e9sonance, cette \u00ab ambiance d\u2019\u00eatre&nbsp;\u00bb se manifeste souvent dans leur mani\u00e8re d\u2019utiliser la sensorialit\u00e9 de l\u2019espace alentour, espace qui ne se cantonne pas \u00e0 celui du bureau de consultation.<\/p>\n\n\n\n<p>Nour, qui a 6 ans, et sa m\u00e8re sonnent \u00e0 la porte. J\u2019entends dans l\u2019interphone ses cris d\u2019impatience qui r\u00e9sonnent dans le hall de l\u2019immeuble. Elle d\u00e9boule dans la cour vers ma porte en courant devant sa m\u00e8re, mais bifurque souvent avant le seuil vers les plantes pour en agiter les feuilles ou vers une trottinette qui semble n\u2019appartenir \u00e0 personne depuis plusieurs ann\u00e9es et qu\u2019elle s\u2019est appropri\u00e9e. Elle en fait quelques tours en prenant plaisir \u00e0 sentir le vent sur son visage. Parfois, elle suit la ligne de d\u00e9marcation entre le bas du mur de la cour, peint en gris et le haut peint en blanc. Elle peut aussi suivre au sol la ligne de la rigole qui capte les eaux de pluie ou dispara\u00eetre en s\u2019engouffrant dans l\u2019escalier qui monte vers les \u00e9tages. Nour a pris l\u2019habitude de laisser ainsi&nbsp;sa m\u00e8re me raconter les \u00e9v\u00e9nements des derniers jours puis tente de me pousser \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du bureau et de refermer la porte derri\u00e8re nous.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce temps interm\u00e9diaire dans \u00ab&nbsp;l\u2019int\u00e9rieur &#8211; ext\u00e9rieur \u00bb de la cour de l\u2019immeuble semble tout autant un temps d\u2019apprivoisement et d\u2019expression de l\u2019\u00e9motion des retrouvailles pour Nour, qu\u2019il est pour moi un temps de palpation de son \u00ab&nbsp;ambiance d\u2019\u00eatre \u00bb du jour. J\u2019observe le rythme de ses mouvements, son besoin plus ou moins fort de s\u2019appuyer visuellement sur des points de rep\u00e8re architecturaux ou d\u2019explorer des espaces hors de la vue de sa m\u00e8re et moi avant de nous retrouver. Dans ces instants o\u00f9 la s\u00e9ance a d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9, je per\u00e7ois les \u00e9l\u00e9ments spatiaux diff\u00e9remment de d\u2019habitude. Je pr\u00eate une attention plus fine aux sensations qu\u2019ils font na\u00eetre. Cela n\u2019implique pas que la s\u00e9ance se d\u00e9roule enti\u00e8rement \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du bureau ni que Nour ait le droit d\u2019aller toquer \u00e0 toutes les portes quand elle s\u2019enthousiasme des retrouvailles\u2026 N\u00e9anmoins, cela entra\u00eene un changement dans l\u2019\u00e9coute en l\u2019ouvrant \u00e0 des aspects plus sensoriels.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En s\u2019appuyant sur les travaux de Winnicott, G. Pankow (1983) rappelle l\u2019id\u00e9e suivante : psychiquement, il n\u2019est d\u2019espace que potentiel, que vectoris\u00e9 par la rencontre avec l\u2019autre. Qu\u2019il soit corporel ou ext\u00e9rieur au sujet, l\u2019espace ne peut \u00eatre une donn\u00e9e brute. Les cliniciens de l\u2019autisme \u00e9prouvent souvent dans la rencontre, la mani\u00e8re dont les espaces externes comme corporel sont pourvoyeurs d\u2019exp\u00e9riences d\u2019effacement lorsque le d\u00e9mant\u00e8lement sensoriel fait s\u2019\u00e9vanouir la perception. Ces espaces semblent du m\u00eame coup d\u00e9pouill\u00e9s des projections susceptibles de les humaniser et de les rendre habitables. Le travail avec les personnes autistes am\u00e8ne alors souvent \u00e0 d\u2019abord co-cr\u00e9er avec elles un espace investissable psychiquement. Tout exercice en lib\u00e9ral am\u00e8ne le clinicien \u00e0 penser avec attention l\u2019atmosph\u00e8re, les couleurs, les objets du lieu dans lequel il accueille ses patients tout-venant et qui parfois y r\u00e9agissent dans le transfert. Avec les patients autistes, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019accueillir dans un lieu suffisamment s\u00e9cure pour leurs explorations est au premier plan. S\u2019y ajoute la possibilit\u00e9 que ce lieu soit suffisamment mall\u00e9able pour le patient, mais aussi pour le th\u00e9rapeute, afin de permettre, le plus tranquillement possible, le partage d\u2019\u00e9prouv\u00e9s sensoriels et archa\u00efques qui anime et humanise progressivement l\u2019espace, ou autrement dit qui le rend habitable dans la rencontre transf\u00e9rentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette mall\u00e9abilit\u00e9 suffisante des abords du bureau se retrouve aussi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur comme il est d\u2019usage dans toute th\u00e9rapie avec les enfants au gr\u00e9 de leurs jeux et de leurs mises en sc\u00e8ne. Les int\u00e9r\u00eats sensoriels des enfants autistes conduisent cependant \u00e0 laisser aussi \u00e0 disposition un mat\u00e9riel assez \u00e9loign\u00e9 de celui des jeux symboliques. Nour aime par exemple manipuler de gros \u00e9lastiques de bureau qu\u2019elle entasse et qui semblent bouger un peu tout seuls quand elle les l\u00e2che. Cette apparence du mouvement vivant et spontan\u00e9 semble la ravir. Elle peut se servir de laine avec laquelle elle tisse de grands r\u00e9seaux de fils color\u00e9s dans la pi\u00e8ce qui mat\u00e9rialisent l\u2019espace et semblent parfois nous relier. D\u2019autres fois, un ballon de baudruche que je place au-dessus d\u2019un petit ventilateur de table orient\u00e9 vers le plafond et qui flotte en apesanteur, la passionne et la conduit \u00e0 dessiner des formes rondes ferm\u00e9es comme si elle voulait garder trace de cette rondeur port\u00e9e par l\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<p>La composition du mat\u00e9riel de jeu mis \u00e0 disposition est plus intuitive que compl\u00e8tement consciente. Elle est le fruit de l\u2019observation des trouvailles successives de diff\u00e9rents patients autistes et du rep\u00e9rage d\u2019un mode d\u2019expression et d\u2019\u00e9laboration qui passe d\u2019abord par le partage des qualit\u00e9s sensorielles des objets. \u00c0 partir de ces observations, il m\u2019arrive de faire, un peu \u00e0 t\u00e2tons, quelques propositions \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un object presenting. Par exemple, l\u2019id\u00e9e de poser un ballon sur le ventilateur plac\u00e9 \u00e0 l\u2019horizontale m\u2019a \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9e par Cyprien, un jeune homme qui traversait une p\u00e9riode d\u2019intenses angoisses alors qu\u2019il prenait conscience, en devenant adolescent, de ses diff\u00e9rences d\u2019avec les autres et de ses doutes quant \u00e0 sa capacit\u00e9 \u00e0 se d\u00e9brouiller seul. Cyprien passait par l\u2019exploration des qualit\u00e9s physiques des objets pour tenter de se repr\u00e9senter quelque chose de son v\u00e9cu corporel ou relationnel. Observer le ballon port\u00e9 par l\u2019air lui a permis d\u2019\u00e9voquer sa peur d\u2019\u00eatre laiss\u00e9 tomber s\u2019il parvenait \u00e0 une autonomie qu\u2019il souhaitait autant qu\u2019il la redoutait. Quelque temps plus tard, alors que le ventilateur \u00e9tait rest\u00e9 plac\u00e9 \u00e0 l\u2019horizontale, Sibylle, une jeune fille autiste, s\u2019en est spontan\u00e9ment saisie pour y souffler des bulles de savon qui ont commenc\u00e9 un lent mouvement ascendant. Sibylle \u00e9tait souvent travers\u00e9e de sanglots qui semblaient sans fin. Quand elle les sentait poindre, elle utilisait le mouvement ascendant des bulles comme pour se restaurer et retrouver un peu de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Elle commentait simplement que cela la rendait joyeuse sans pouvoir davantage approfondir la repr\u00e9sentation de son \u00e9prouv\u00e9 \u00e0 cet instant. En revanche, ses pleurs se sont att\u00e9nu\u00e9s \u00e0 mesure que nous partagions, de s\u00e9ance en s\u00e9ance, le plaisir de contempler ce mouvement de remont\u00e9e vers le haut. Avec Nour qui n\u2019utilise pas le langage verbal, le souvenir de ces trouvailles a ressurgi en moi dans une p\u00e9riode de sa th\u00e9rapie o\u00f9 elle \u00e9tait constamment agripp\u00e9e en tonus pneumatique (Bullinger, 2015), comme tentant de lutter contre un v\u00e9cu continu de chute. Ce blocage de sa respiration lui donnait une tenue corporelle tr\u00e8s raide qui la g\u00eanait dans ses gestes par ailleurs tr\u00e8s r\u00e9p\u00e9titifs. Un peu de souplesse est revenue \u00e0 partir de son observation du ballon port\u00e9 par l\u2019air, auquel elle a paru pouvoir s\u2019identifier et qui lui a permis d\u2019utiliser son corps plus tranquillement dans l\u2019espace de la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail \u00ab \u00e0 t\u00e2tons \u00bb de recherche d\u2019un partage sensoriel avant qu\u2019il soit \u00e9motionnel puis \u00e9ventuellement verbal se retrouve dans tous les cadres d\u2019exercice psychoth\u00e9rapeutiques. N\u00e9anmoins, en lib\u00e9ral, le choix du mat\u00e9riel engage plus directement le th\u00e9rapeute que lors de commandes en institution d\u2019un mat\u00e9riel souvent partag\u00e9. Ce choix le repr\u00e9sente lui, ainsi que le cadre intime qu\u2019il propose. La bo\u00eete \u00e0 outils qui en d\u00e9coule sert avant tout \u00e0 nourrir les explorations des patients et les interpr\u00e9tations souvent gestuelles du th\u00e9rapeute. Elle se diff\u00e9rencie de la constitution d\u2019un mat\u00e9riel visant une r\u00e9\u00e9ducation sensorielle comme il peut en exister dans les prises en charge structur\u00e9es des enfants autistes. Servant principalement la co-construction d\u2019une cha\u00eene narrative bas\u00e9e sur des gestes, elle soutient une sorte d\u2019artisanat de la sensorialit\u00e9 o\u00f9 l\u2019improvisation tient une large part.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019exercice en lib\u00e9ral avec les personnes autistes est la mani\u00e8re de rendre intelligible le rythme lent de manifestation du changement psychique chez le patient. Nour, Sibylle, Cyprien viennent depuis des ann\u00e9es et cette continuit\u00e9 semble pr\u00e9cieuse et rassurante pour eux. Le plus complexe est de trouver un sens \u00e0 la lenteur et \u00e0 la r\u00e9p\u00e9titivit\u00e9 du contenu des s\u00e9ances, pour soi-m\u00eame en tant que th\u00e9rapeute et dans le lien \u00e0 l\u2019entourage de l\u2019enfant ou de l\u2019adolescent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9mant\u00e8lement sensoriel qui marque profond\u00e9ment le fonctionnement psychique des personnes autistes est passif et r\u00e9versible. Il entra\u00eene chez le patient une alternance entre des instants d\u2019appui possible sur la relation transf\u00e9rentielle et des instants suspendus, hors temps et hors du champ de l\u2019exp\u00e9rience repr\u00e9sentable par ses voies plus commun\u00e9ment partag\u00e9es avec autrui. La r\u00eaverie du th\u00e9rapeute ainsi que les traces qu\u2019il en conserve, se trouvent n\u00e9cessairement color\u00e9es par cette alternance qui entra\u00eene une forme d\u2019inconfort : si la douleur et l\u2019angoisse se dissolvent chez le patient, le th\u00e9rapeute fait l\u2019exp\u00e9rience de devoir contenir en lui un \u00e9prouv\u00e9 d\u2019effacement de sa pr\u00e9sence par l\u2019enfant et r\u00e9ciproquement de l\u2019enfant par lui-m\u00eame quand il ne parvient plus \u00e0 le penser (Golse, 2017). Ces ph\u00e9nom\u00e8nes transf\u00e9rentiels r\u00e9p\u00e9titifs poussent le th\u00e9rapeute \u00e0 dialoguer int\u00e9rieurement avec des exp\u00e9riences d\u2019effacement et d\u2019isolement, mais sans y rester \u00e9chou\u00e9 ni trop se d\u00e9courager. Or, les instants de d\u00e9mant\u00e8lement ont aussi des effets sur ses capacit\u00e9s de th\u00e9orisation. Sa capacit\u00e9 \u00e0 rester dans le doute et le myst\u00e8re, que Bion (1967) appelle \u00ab&nbsp;capacit\u00e9 n\u00e9gative \u00bb, est bien mobilis\u00e9e \u00e0 cet instant. Elle concerne cependant moins la capacit\u00e9 du th\u00e9rapeute \u00e0 tol\u00e9rer de ne pas comprendre d\u2019embl\u00e9e le contenu de ce qui semble adress\u00e9 par le patient, que sa capacit\u00e9 \u00e0 supporter le doute sur la valeur du contenant de pens\u00e9e qu\u2019il propose. Le passage du doute \u00e0 la disqualification peut \u00eatre rapide lorsque le th\u00e9rapeute essaye de r\u00e9cup\u00e9rer un peu d\u2019activit\u00e9 face \u00e0 cette dissolution de son arri\u00e8re-plan th\u00e9orique. On peut alors formuler en tant que th\u00e9rapeute que l\u2019on n\u2019a pas les outils ou la formation suffisante, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces situations, la plus grande solitude d\u2019exercice du th\u00e9rapeute en lib\u00e9ral peut finir de le d\u00e9courager sauf \u00e0 maintenir un solide cadre d\u2019interlocution tiers par le biais d\u2019une supervision, d\u2019une participation active \u00e0 des s\u00e9minaires et par les liens qu\u2019il peut tisser avec les autres professionnels accompagnant l\u2019enfant. Comme le rappelle P. Delion, ces liens permettent de comprendre des manifestations cliniques que chacun ne peut comprendre seul (Delion,&nbsp;2017). Les prises en charge lib\u00e9rales multifocales incluant au minimum la pr\u00e9sence d\u2019un coll\u00e8gue-r\u00e9f\u00e9rent qui re\u00e7oit la famille et s\u2019occupe des liens avec par exemple l\u2019\u00e9cole ou un lieu de soin plus institutionnel sont tr\u00e8s pr\u00e9cieuses quand elles sont possibles. La p\u00e9nurie actuelle des possibilit\u00e9s de prises en charge li\u00e9e au d\u00e9bordement des services de soins comme des professionnels lib\u00e9raux rend ce travail de liens complexe. Des modalit\u00e9s de collaboration interprofessionnelles en r\u00e9seau sont ainsi \u00e0 inventer en se souvenant que, par r\u00e9sonance ou dans une sorte de contagion, l\u2019autisme qui isole l\u2019enfant peut entraver la capacit\u00e9 des professionnels \u00e0 faire des liens entre eux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est aussi possible de s\u2019appuyer sur la proposition de D. W. Winnicott (1971) : tenir compte des capacit\u00e9s parentales \u00e0 prendre en charge une partie du soin. Pendant que Nour fait de la trottinette avant et apr\u00e8s sa s\u00e9ance, sa m\u00e8re me parle de l\u2019h\u00f4pital de jour ou du suivi en orthophonie. Elle exprime son ambivalence, ses doutes et ses \u00e9merveillements quant aux progr\u00e8s qu\u2019y fait Nour et cela participe de l\u2019\u00e9laboration d\u2019un v\u00e9cu qu\u2019elle aborde par ailleurs dans un cadre th\u00e9rapeutique qui lui est propre. Mais surtout, dans ces temps interm\u00e9diaires, la m\u00e8re de Nour fait du lien entre les diff\u00e9rents espaces et les diff\u00e9rents professionnels que c\u00f4toie sa fille. Je les ai chacun eus au moins une fois au t\u00e9l\u00e9phone et me repr\u00e9sente la mani\u00e8re dont ils travaillent, ce qui m\u2019aide \u00e0 accueillir cette parole tout comme les liens que Nour fait elle-m\u00eame en faisant transiter d\u2019un espace de soin \u00e0 l\u2019autre un dessin, ou de petits objets qu\u2019elle ram\u00e8ne en s\u00e9ance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail d\u2019entourance et d\u2019alliance avec les parents passe aussi par les quelques mots \u00e9chang\u00e9s \u00e0 la fin de chaque s\u00e9ance ou lors des rendez-vous familiaux r\u00e9guliers. Dans les prises en charge multifocales, le travail du r\u00e9f\u00e9rent assure une grande part de cette entourance mais elle ne d\u00e9gage pas le th\u00e9rapeute de rendre intelligible le travail qu\u2019il m\u00e8ne dans son propre cadre. La dimension du paiement qui est plus apparente en lib\u00e9ral est aussi l\u2019occasion d\u2019une demande parentale de faire le point r\u00e9guli\u00e8rement. Cela pousse le th\u00e9rapeute \u00e0 dialectiser deux temporalit\u00e9s, celle tr\u00e8s lente du transfert archa\u00efque o\u00f9 se partage pendant longtemps avec l\u2019enfant une langue sensorielle, et celle, plus structur\u00e9e, d\u2019une \u00e9volution \u00e0 expliciter avec les parents et les partenaires ext\u00e9rieurs. L\u2019articulation entre ces deux temporalit\u00e9s est complexe, mais soutient en retour un travail de symbolisation et une pens\u00e9e r\u00e9flexive sur le processus th\u00e9rapeutique. On la retrouve dans la r\u00e9daction des comptes-rendus pour les partenaires ou les instances administratives. La difficult\u00e9 r\u00e9side dans la possibilit\u00e9 de pr\u00e9server l\u2019intimit\u00e9 du travail tout en pouvant rendre compte, avec des mots simples, du mouvement singulier \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez l\u2019enfant. Lorsque le th\u00e9rapeute parvient \u00e0 retranscrire quelque chose de l\u2019investissement par l\u2019enfant de l\u2019espace th\u00e9rapeutique et de l\u2019attention que lui-m\u00eame lui porte, cela soutient souvent la famille dans son ensemble.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la lecture du premier compte-rendu r\u00e9dig\u00e9 pour Sibylle, son p\u00e8re me dit avec \u00e9motion qu\u2019il lui a sembl\u00e9 la voir, comme un portrait o\u00f9 il pouvait la reconna\u00eetre. Il avait d\u00e9j\u00e0 pourtant lu beaucoup de comptes-rendus dans le parcours de soin de sa fille. La diff\u00e9rence semblait r\u00e9sider dans le fait que j\u2019avais d\u00e9crit des processus de pens\u00e9e, une mani\u00e8re de percevoir le monde chez Sibylle. Cet exemple rappelle que le clinicien en position de th\u00e9rapeute n\u2019est pas \u00e0 la m\u00eame place que le clinicien-\u00e9valuateur, quand bien m\u00eame des \u00e9valuations quantifiables des progr\u00e8s sont souvent demand\u00e9es. Son travail de th\u00e9rapeute est peut-\u00eatre plus simplement de \u00ab donner des nouvelles \u00bb de son patient. Il en a r\u00e9sult\u00e9 avec Sibylle comme avec d\u2019autres la demande par les parents que leur enfant continue d\u2019\u00eatre re\u00e7u \u00ab parce que \u00e7a l\u2019apaise et eux aussi \u00bb. Quand en lieu et place d\u2019une qu\u00eate de performance, un peu de confort psychique est cherch\u00e9 pour lutter contre la souffrance, les conditions d\u2019un travail en profondeur semblent r\u00e9unies.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces quelques \u00e9l\u00e9ments de r\u00e9flexion ont tent\u00e9 d\u2019esquisser les contours d\u2019une offre possible d\u2019un travail th\u00e9rapeutique en lib\u00e9ral aupr\u00e8s d\u2019enfants et d\u2019adolescents autistes. Il aurait sans doute \u00e9t\u00e9 utile de pr\u00e9ciser d\u2019embl\u00e9e que la demande existe. Des coll\u00e8gues de centres diagnostiques, de services p\u00e9dopsychiatriques, de cr\u00e8ches ou exer\u00e7ant eux-m\u00eames en lib\u00e9ral adressent nombre de familles. Des parents viennent aussi d\u2019eux-m\u00eames, parfois apr\u00e8s ou parall\u00e8lement \u00e0 des prises en charge r\u00e9\u00e9ducatives. H\u00e9sitante, la m\u00e8re de Cyprien me dit au premier rendez-vous qu\u2019elle n\u2019est pas s\u00fbre de sa d\u00e9marche, mais qu\u2019elle veut croire que son fils pourrait b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un espace o\u00f9 il pourrait penser et les parents de Nour \u00e9coutent son empressement \u00e0 venir s\u00e9ance apr\u00e8s s\u00e9ance, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. Bien s\u00fbr, le temps peut para\u00eetre long au th\u00e9rapeute en attendant que viennent les mots. Des moments de crises jalonnent aussi les ann\u00e9es du suivi et l\u2019accaparent psychiquement. N\u00e9anmoins, si l\u2019immuabilit\u00e9 autistique \u00e9tire le temps et met au d\u00e9fi le th\u00e9rapeute de ressentir la cr\u00e9ativit\u00e9 du travail th\u00e9rapeutique, les instants de rencontre mutatifs chez l\u2019enfant le font exprimer un enthousiasme qui dure tout aussi longtemps. Ces \u00e9merveillements partag\u00e9s avec l\u2019enfant et sa famille valent la longueur de la travers\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Bion, W. R. (1967), R\u00e9flexion faite, Paris, PUF, 2002<\/p>\n\n\n\n<p>Bullinger, A. (2015). Le d\u00e9veloppement sensori-moteur de l\u2019enfant et ses avatars&nbsp;: Tome 2 \u2014 L\u2019espace de la pesanteur, le b\u00e9b\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9 et l\u2019enfant avec TED. \u00c9r\u00e8s<\/p>\n\n\n\n<p>Delion, P. (2017). Autisme, p\u00e9dopsychiatrie et actualit\u00e9. Le Coq-h\u00e9ron, 229, 54-62<\/p>\n\n\n\n<p>Golse, B., Missonnier, S. (2020). \u00ab&nbsp;Plaidoyer pour une troisi\u00e8me topique. Une repr\u00e9sentation intrapsychique du lien intersubjectif avant m\u00eame la d\u00e9couverte de l\u2019objet \u00bb, In Analysis, 4-2, 131-138<\/p>\n\n\n\n<p>Golse, B. (2017). \u00ab&nbsp;D\u00e9truire ou effacer l\u2019objet. Les m\u00e9canismes autistiques et leur impact transf\u00e9rentiel et contre-transf\u00e9rentiel \u00bb, Journal de la psychanalyse de l\u2019enfant, 7, 83-102<\/p>\n\n\n\n<p>Haag, G. (2018). Le moi corporel. Autisme et d\u00e9veloppement, Paris, PUF<\/p>\n\n\n\n<p>Lheureux-Davidse, C. (2018). \u00ab&nbsp;Sp\u00e9cificit\u00e9 des rencontres en psychoth\u00e9rapie avec des personnes autistes \u00bb. Dans : Marie Dominique Amy \u00e9d., Construction et partage du monde interne : Autismes et psychanalyses \u2014 III (pp. 221-250). Toulouse : \u00c9r\u00e8s<\/p>\n\n\n\n<p>Meltzer, D. &amp; al (1975). Exploration dans le monde de l\u2019autisme. Paris, Payot et Rivages, 2002<\/p>\n\n\n\n<p>Pankow, G. (1983). Structure familiale et psychose, Paris, Flammarion, 2004<\/p>\n\n\n\n<p>Roussillon, R., (1991). Paradoxes et situations limites de la psychanalyse, Paris, PUF, 2005<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott, D. W. (1971). La consultation th\u00e9rapeutique et l\u2019enfant, Paris, Gallimard, 2000<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26123?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recevoir un enfant ou un adolescent autiste en psychoth\u00e9rapie d\u2019orientation psychanalytique n\u2019est pas toujours une \u00e9vidence, surtout quand l\u2019absence de langage verbal d\u00e9stabilise les rep\u00e8res du th\u00e9rapeute. 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