{"id":26087,"date":"2022-10-28T10:10:43","date_gmt":"2022-10-28T08:10:43","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=26087"},"modified":"2022-11-02T09:59:52","modified_gmt":"2022-11-02T08:59:52","slug":"les-larmes-du-clinicien","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/les-larmes-du-clinicien\/","title":{"rendered":"Les larmes du clinicien"},"content":{"rendered":"\n<p>Je souhaite partager un ph\u00e9nom\u00e8ne clinique o\u00f9 le patient est susceptible de provoquer en nous l\u2019\u00e9manation de larmes, m\u00eame timides, mais dont la dissimulation devient impossible, malgr\u00e9 tous nos efforts pour tenter de les contenir. Je vous relaterai deux \u00e9pisodes o\u00f9 ces larmes seront par la suite comprises comme une alarme du niveau de d\u00e9tresse du sujet qui me livre sa parole. Tandis qu\u2019auparavant, je les consid\u00e9rais comme venant simplement me dire que j\u2019\u00e9tais peut-\u00eatre \u00ab mal arm\u00e9e \u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ne s\u2019agissant pas de ma clinique actuelle, je t\u00e9moignerai de photographies d\u2019un autre espace-temps o\u00f9 la notion m\u00eame de masque laissait encore place \u00e0 sa symbolique, bien \u00e9loign\u00e9e du r\u00e9el de notre contexte sanitaire pand\u00e9mique. J\u2019ai travers\u00e9 des institutions, en qu\u00eate de place, de sens, de fa\u00e7onnage clinique par la praxis. J\u2019ai accueilli nombre de personnes plac\u00e9es comme sujets de d\u00e9sir ou bien se d\u00e9robant cruellement \u00e0 l\u2019autre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En tant que partenaire associatif du secteur public, j\u2019accueillais des personnes plac\u00e9es sous main de justice (PPSMJ)\u2009 ; c\u2019est-\u00e0-dire en am\u00e9nagement de peine, en \u00ab sursis mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve \u00bb avec un suivi sociojudiciaire en milieu ouvert. Je recevais ainsi des justiciables condamn\u00e9s p\u00e9nalement, dans le cadre de la pr\u00e9vention de la d\u00e9linquance et de la r\u00e9cidive, notamment dans le plan de lutte contre la radicalisation violente.<\/p>\n\n\n\n<p>En cette p\u00e9riode automnale, un conseiller de probation m\u2019adresse, en \u00ab urgence&nbsp;\u00bb, un individu qui venait de menacer de mort son ancien travailleur social, car la situation \u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9e comme sensible et d\u00e9licate. Une \u00ab urgence \u00bb qui concernait moins la d\u00e9marche volontaire du PPSMJ que le besoin du service de probation de parvenir \u00e0 contenir son agressivit\u00e9, car emp\u00each\u00e9 de travailler le sens de son am\u00e9nagement de peine. Un travail de mise en lien pluridisciplinaire de qualit\u00e9 a ainsi permis que Kr\u00e4kas soit davantage dispos\u00e9 \u00e0 son orientation vers le psychologue et accepte alors de me rencontrer une premi\u00e8re fois.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00c0 l\u2019\u00e8re du jeu de masque, sans jeu de paume autoris\u00e9<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Kr\u00e4kas a 38&nbsp; ans.&nbsp; Il est c\u00e9libataire, sans enfants. Il a v\u00e9cu de multiples gardes \u00e0 vue et incarc\u00e9rations, pour des faits de vols, de violences et d\u2019outrages. Il cultive un parcours d\u00e9linquantiel depuis l\u2019adolescence. Nul besoin de pr\u00e9ciser que son parcours d\u2019insertion est un \u00e9chec, m\u00eame \u00e0 l\u2019\u00e8re&nbsp; 2.0. 20&nbsp; ans que Kr\u00e4kas ne craque pas, ne d\u00e9mord pas : il ne peut se d\u00e9primer. Il n\u2019y a pas de d\u00e9lais de prescription dans son cas : la r\u00e9p\u00e9tition des d\u00e9lits est la traduction d\u2019une inscription psychique qui a manqu\u00e9 \u00e0 notre sujet, tant et si bien que la justice ne peut qu\u2019en retranscrire les agirs comportementaux au travers de lassants r\u00e9quisitoires. Les passages \u00e0 l\u2019acte h\u00e9t\u00e9ro-agressifs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s dans son parcours de vie se substituent \u00e0 la mise en mots, \u00e0 la mise en pens\u00e9e de ce qui met Kr\u00e4kas en souffrance, car \u00ab la violence est ce qui ne parle pas \u00bb (Deleuze, 1967)<sup>1<\/sup>. Pour le profane, on qualifierait Kr\u00e4kas de \u00ab&nbsp;rebut de la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb\u2009 ; pour des personnes comme Kr\u00e4kas, la Loi n\u2019est pas le Sacr\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Kr\u00e4kas me rencontre dans le cadre de son am\u00e9nagement de peine, soumis notamment \u00e0 une obligation de soins, en \u00ab urgence \u00bb ainsi relative \u00e0 la demande de l\u2019autre, et non \u00e0 la sienne&#8230; Il est en sursis \u00e0 ce moment pour notamment \u00ab&nbsp;apologie publique d\u2019un acte de terrorisme \u00bb. C\u2019est tragiquement et tristement dans l\u2019\u00e8re du temps. Nous sommes toujours en automne. L\u2019hiver s\u2019approche. Je le re\u00e7ois dans un bureau indiff\u00e9renci\u00e9, le m\u00eame o\u00f9 il peut \u00eatre re\u00e7u habituellement dans ce service par des travailleurs sociaux. Pour des raisons s\u00e9curitaires, le soin ici doit se main-tenir parmi un bureau m\u00e9tallique froid, deux chaises, un mat\u00e9riel informatique fix\u00e9 \u00e0 la table, et aucun objet susceptible d\u2019\u00eatre employ\u00e9 comme un moyen d\u2019agression dans les \u00e9changes. Alors que fait Kr\u00e4kas ? Il agresse verbalement. Il me rejette aussit\u00f4t qu\u2019il prend place sur une chaise en face de moi. \u00ab On m\u2019oblige \u00e0 \u00eatre l\u00e0, on n\u2019en a rien \u00e0 foutre de tout \u00e7a, on m\u2019a emp\u00each\u00e9 de voir ma m\u00e8re, ce sont des enfoir\u00e9s, je vais tous les buter, rien \u00e0 foutre, je vais tout br\u00fbler, et eux avec\u2026 \u00bb. Kr\u00e4kas vomit<sup>2&nbsp; <\/sup>une tripot\u00e9e de mots et de phrases, plus violents les uns que les autres, \u00e0 un tel point que m\u00eame ma m\u00e9moire censure ce d\u00e9bordement pulsionnel. Il se l\u00e8ve, s\u2019agite dans le petit espace, se rassoit, puis se l\u00e8ve de nouveau, mime des gestes de combat comme si son adversaire se tenait face \u00e0 lui, comme s\u2019il avait le pouvoir de mettre \u00e0 ex\u00e9cution ses menaces verbales face \u00e0 mon silence, sans aucune sati\u00e9t\u00e9,&nbsp;avec une telle rage ! Mais avec une telle d\u00e9tresse, dans un gouffre de d\u00e9sarroi\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Une rencontre a suffi, une seule seulement, pour qu\u2019un lien ait pu na\u00eetre. Un lien au sens d\u2019\u00e9ros. Ce n\u2019\u00e9taient pas mes mots qui l\u2019avaient touch\u00e9, mais mes yeux\u2009 ; plus pr\u00e9cis\u00e9ment, mes larmes. Je n\u2019avais pu ou su les retenir. Je me souviens avoir \u00e9t\u00e9 en proie \u00e0 des \u00e9motions de peur durant l\u2019agitation motrice et la voix hurlante de Kr\u00e4kas, juste avant de lib\u00e9rer pudiquement quelques larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Kr\u00e4kas s\u2019est alors tu. Ses yeux se sont arr\u00eat\u00e9s, sa voix \u00e9galement : son corps entier suivait cette rupture temporelle, pr\u00e9sence suspendue aux \u00e9changes de regards. Kr\u00e4kas laissa ici de la place \u00e0 l\u2019autre : il me consid\u00e9ra enfin, face \u00e0 lui. J\u2019existais, dans l\u2019ici et maintenant. Nous nous sommes rencontr\u00e9s \u00e0 cet instant pr\u00e9cis.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis construite professionnellement \u00e0 partir de ce que l\u2019on nomme la \u00ab&nbsp;clinique du passage \u00e0 l\u2019acte, \u00bb, celle qui vient court-circuiter la pens\u00e9e et, au fil des histoires partag\u00e9es, elle m\u2019a invit\u00e9e \u00e0consid\u00e9rer l\u2019acteur de la violence comme le spectateur pass\u00e9 de celle-ci. La question de l\u2019empathie envers des auteurs d\u2019infraction p\u00e9nale, dont des actes pos\u00e9s signifient la destruction de l\u2019autre, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9vidente dans la rencontre clinique. Comment acc\u00e9der aux sens cach\u00e9s de gestes qui, souvent, d\u00e9passent l\u2019entendement ?<\/p>\n\n\n\n<p>Ma croissance clinique a pris racine dans l\u2019\u00e9tude de la violence agie, investissant notamment mes premi\u00e8res ann\u00e9es de pratiques en qualit\u00e9 de psychologue clinicienne aupr\u00e8s d\u2019auteurs condamn\u00e9s \u00e0 de longues peines de r\u00e9clusion criminelle (de 10&nbsp; ans jusqu&rsquo;\u00e0 la perp\u00e9tuit\u00e9). Les questions de la temporalit\u00e9 et de l\u2019enfermement y \u00e9taient \u00e9videntes \u00e0 l\u2019\u00e9poque. \u00c0 ces consid\u00e9rations criminologiques se sont vite substitu\u00e9es celles relatives \u00e0 la victimologie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais comment parler d\u2019empathie face \u00e0 des individus ayant commis des actes de n\u00e9gaton de toute subjectivation (Green, 1986)<sup>3<\/sup> ? Comment certains de ces auteurs de violence pourraient-ils reconna\u00eetre la souffrance de l\u2019autre et comprendre le sens de la peine donn\u00e9e, quand eux-m\u00eames n\u2019avaient pas eu acc\u00e8s \u00e0 leur propre souffrance, \u00e0 la reconnaissance d\u2019\u00e9v\u00e8nements violents subis durant l\u2019enfance ? Comment, dans ma rencontre avec cet auteur, face \u00e0 un parcours ponctu\u00e9 d\u2019abominations agies \u00e0 l\u2019encontre de son semblable, allais-je pouvoir tisser du lien par-del\u00e0 tout mouvement contre-transf\u00e9rentiel n\u00e9gatif&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019agressivit\u00e9 et la violence exprim\u00e9es par Kr\u00e4kas n\u2019\u00e9taient gu\u00e8re dirig\u00e9es contre moi. Il avait cess\u00e9 toute manifestation violente d\u00e8s lors qu\u2019il avait pu croiser mon regard devenu humide. Mes larmes de clinicienne ont permis d\u2019ouvrir une autre sc\u00e8ne : celle de la honte et de la culpabilit\u00e9 du sujet, notamment \u00e0 l\u2019encontre de sa m\u00e8re aupr\u00e8s de laquelle il n\u2019avait pu ou su prendre soin, ni r\u00e9pondre \u00e0 ses projets parentaux. Kr\u00e4kas commen\u00e7ait \u00e0 construire ses passerelles psychiques : \u00ab ma m\u00e8re me disait que je ressemblais beaucoup \u00e0 mon p\u00e8re, un \u201c bon \u00e0 rien \u201d, qui ne voulait pas travailler. Elle m\u2019a \u00e9lev\u00e9 seule. Je n\u2019\u00e9tais pas un bon fils pour ma m\u00e8re, je l\u2019ai beaucoup inqui\u00e9t\u00e9e\u2026 elle a d\u00fb venir souvent me voir en prison\u2026 Je n\u2019ai pas pu l\u2019aider quand elle \u00e9tait malade, \u00e0 cause de mes [c\u2026] elle a beaucoup pleur\u00e9 \u00e0 cause de moi\u2026&nbsp; Je ne voulais pas vous faire pleurer, Madame, pardon\u2026&nbsp; \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la suite de quoi, le \u00ab patient \u00bb s\u2019est mis en mouvement dans un projet professionnel, en accueillant l\u2019autre et poursuivant le tissage du lien, \u00e0 la grande surprise des travailleurs sociaux, et \u00e0 la mienne \u00e9galement, car ce qui s\u2019\u00e9tait jou\u00e9 dans cet instant pr\u00e9cis n\u2019\u00e9tait port\u00e9 par aucune intentionnalit\u00e9 consciente\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai alors appris \u00e0 m\u2019attacher \u00e0 \u00ab l\u2019enfant dans l\u2019adulte \u00bb (S.&nbsp; Ferenczi, 1908)<sup>4<\/sup>, \u00e0 partir \u00e0 sa recherche, \u00e0 rechercher la rencontre avec celui-ci. Cela a pu devenir limpide \u00e0 mon esprit en raison d\u2019une exp\u00e9rience clinique ant\u00e9rieure plus lointaine, pass\u00e9e aupr\u00e8s d\u2019une enfant o\u00f9 je n\u2019avais pas pu retenir mes larmes pour la premi\u00e8re fois. Face \u00e0 Kr\u00e4kas, j\u2019avais \u00ab craqu\u00e9 \u00bb pour la seconde fois. Ce fut la derni\u00e8re d\u2019ailleurs, comme dans un apr\u00e8s-coup de la premi\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab Mon enfant, tu seras grand et fort\u2026 \u00bb : la culpabilit\u00e9 des larmes ?<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Hoppa<sup>5<\/sup> est une pr\u00e9-adolescente re\u00e7ue dans le cadre d\u2019une permanence du dispositif du Point Accueil \u00c9coute Jeune (P.A.E.J.). Elle m\u2019avait \u00e9t\u00e9 orient\u00e9e par son \u00e9tablissement scolaire, car elle pr\u00e9sentait notamment des troubles de la concentration et de l\u2019absent\u00e9isme\u2026 Elle \u00e9tait \u00e2g\u00e9e de 11 ans, a\u00een\u00e9e d\u2019une fratrie de 3 enfants. Elle vivait avec sa m\u00e8re et le compagnon de celle-ci qui s\u2019\u00e9tait install\u00e9 dans le foyer familial deux ans auparavant. Son p\u00e8re biologique n\u2019exer\u00e7ait pas ses droits de visite. Hoppa avait des difficult\u00e9s dans ses relations avec ses pairs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions mis en exergue des probl\u00e8mes de harc\u00e8lement subis par un groupe de filles dans son coll\u00e8ge. Hoppa avait ainsi pu les relater, mais sans manifester de crainte ou de pr\u00e9occupations particuli\u00e8res \u00e0 ce sujet. En effet, ce fut \u00e0 travers une verbalisation distanc\u00e9e qu\u2019Hoppa avait partag\u00e9 rapidement cette situation de violence subie, dans une forme d\u2019indiff\u00e9rence, seulement de mani\u00e8re explicative, justifiant ses absences \u00e0 l\u2019\u00e9cole par ce biais. Ce qui n\u2019avait pas manqu\u00e9 de me questionner et de m\u2019inviter \u00e0 davantage d\u2019investigations.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi plus tard, un autre aspect \u00e9tait venu r\u00e9v\u00e9ler ce que l\u2019\u00e9cole buissonni\u00e8re venait masquer. Un tout autre sens vit le jour et r\u00e9pondait en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 l\u2019urgence premi\u00e8re parmi les pr\u00e9occupations de la jeune fille. Hoppa, mise en confiance avec l\u2019adulte que je repr\u00e9sentais, me d\u00e9crivait les violences conjugales de ses parents dont elle \u00e9tait t\u00e9moin. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, c\u2019\u00e9tait de mani\u00e8re \u00ab dissoci\u00e9e \u00bb \u2014 au sens traumatique du terme \u2014 que cette enfant relatait ce qu\u2019elle regardait\u2009 ; c\u2019est-\u00e0-dire comment le corps de sa m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement maltrait\u00e9 par le compagnon de cette derni\u00e8re, depuis un an. Hoppa elle-m\u00eame tentait souvent d\u2019interf\u00e9rer dans le conflit afin de faire cesser les coups port\u00e9s sur sa m\u00e8re par son agresseur&nbsp; : \u00ab une fois, j\u2019ai saut\u00e9 sur lui, me suis agripp\u00e9e sur son dos, et lui ai mordu l\u2019\u00e9paule \u00bb. Tandis que je peinais \u00e0 retenir mes larmes \u00e0 l\u2019\u00e9coute des terribles images d\u00e9crites par cette enfant, toute la cruaut\u00e9 de la sc\u00e8ne v\u00e9cue avait \u00e9t\u00e9 expos\u00e9e sans expression \u00e9motionnelle aucune : Hoppa regardait l\u2019horreur en simple spectatrice ext\u00e9rieure, comme si elle ne s\u2019\u00e9tait pas tenue elle-m\u00eame dans cet espace o\u00f9 se jouait la brutalit\u00e9 des \u00e2mes, intervenant dans un r\u00e9cit quasi hypnotique. Les deux larmes qui avaient finalement coul\u00e9 sur mes joues avaient fait cesser sa narration et Hoppa les avait alors questionn\u00e9es. Lui expliquant qu\u2019elle d\u00e9crivait avec beaucoup de courage cet \u00e9pisode de vie que je ressentais avec douleur, j\u2019\u00e9tais surprise qu\u2019elle ne puisse pas en pleurer elle-m\u00eame. Nous avions relev\u00e9 le fait qu\u2019elle \u00e9tait parvenue \u00e0 sortir d\u2019une posture passive, se projetant physiquement \u00e0 son tour sur la sc\u00e8ne, dans un geste violent, dans un \u00e9lan vital (Bergeret, 1984)<sup>6<\/sup>. Et \u00e0 compter de cet instant, un travail plus \u00e9largi sur l\u2019histoire familiale avait favoris\u00e9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une nouvelle alliance th\u00e9rapeutique, les filles de la famille ayant pu se d\u00e9pouiller des agresseurs pass\u00e9s et pr\u00e9sents. Hoppa avait pu retourner \u00e0 l\u2019\u00e9cole plus sereine, sachant sa m\u00e8re en s\u00e9curit\u00e9, puisque d\u00e9faite de sa relation violente avec son ex-compagnon. Le coll\u00e8ge, quant \u00e0 lui, avait pu agir sur la question du harc\u00e8lement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab Les yeux sont les inter-pr\u00e8tes du c\u0153ur, mais il n\u2019y a que celui qui y a int\u00e9r\u00eat qui entend leur langage \u00bb&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>(Blaise Pascal)<sup>7<\/sup>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le sujet se tient devant moi, non pas dans une temporalit\u00e9 lin\u00e9aire, mais circulaire, telle une souche d\u2019arbre, avec en son centre sa fr\u00eale tige\u2009 ; les \u00e9paisseurs de couches se formant autour sont telles ses m\u00e9canismes de d\u00e9fense. Elles ont \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9es par les \u00e9v\u00e8nements de l\u2019histoire singuli\u00e8re du sujet, ses rencontres, ses pertes\u2026 Les blessures, de m\u00eame, auraient une temporalit\u00e9 emprunt\u00e9e \u00e0 la quantique, au sens physique du terme&nbsp;: en particulier concernant la trace traumatique, qui fait des bonds spatio-temporels, en qu\u00eate de repr\u00e9sentations, pr\u00eate \u00e0 raviver les sc\u00e8nes douloureuses et mortif\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de cette qu\u00eate de l\u2019enfant dans l\u2019adulte, me permettant d\u2019ouvrir la voie aux identifications projectives, j\u2019ai compris le ph\u00e9nom\u00e8ne des larmes \u00e9chapp\u00e9es comme la traduction d\u2019un \u00ab acte manqu\u00e9 corporel \u00bb. Ainsi, ne parvenant pas \u00e0 \u00e9prouver des affects douloureux dans un mouvement d\u00e9pressif, mais plut\u00f4t \u00e0 d\u00e9charger une col\u00e8re qui prenait racine dans un v\u00e9cu douloureux, jamais reconnu ou valid\u00e9, dans la premi\u00e8re situation\u2009 ; ou dans une verbalisation factuelle d\u00e9subjectiv\u00e9e, pour la seconde, il semblerait que je me sois tenue dans ces instants pr\u00e9cis comme d\u00e9positaire de ces \u00ab \u00e2mes mortes&nbsp;\u00bb (Gogol, 1842)<sup>8<\/sup>, en red\u00e9ployant sur la sc\u00e8ne de la vie la question des fant\u00f4mes psychiques (Abraham et Torok, 1978)<sup>9<\/sup>. Je n\u2019avais alors su ou pu faire autrement qu\u2019en \u00e9prouvant pour lui, Kr\u00e4kas, et pour elle, Hoppa, avec mes yeux, reflets de leur miroir. Les larmes, \u00e0 mon sens, ont pu r\u00e9v\u00e9ler l\u2019invisible pour l\u2019autre, de ce qui s\u2019est jou\u00e9 au niveau du d\u00e9faut d\u2019inscription psychique. Kr\u00e4kas et Hoppa n\u2019\u00e9taient plus en capacit\u00e9 de se regarder. C\u2019est le propre de la fonction du th\u00e9\u00e2tre, qui se joue aussi sur la sc\u00e8ne de l\u2019entretien clinique : \u00ab les yeux sont la fen\u00eatre de votre \u00e2me \u00bb (W.&nbsp; Shakespeare, 1590)<sup>10<\/sup>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 la question de la culpabilit\u00e9, dans son rapport au trauma, je questionnais l\u2019entretien clinique avec l\u2019enfant o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais excus\u00e9e, craignant alors de n\u2019avoir su lui montrer ma solidit\u00e9. Tandis que des ann\u00e9es plus tard, lors de ma rencontre avec l\u2019adulte Kr\u00e4kas, c\u2019\u00e9tait lui qui s\u2019\u00e9tait excus\u00e9 d\u2019avoir provoqu\u00e9 ces larmes en moi. J\u2019avais pu alors lui r\u00e9pondre, \u00e0 la&nbsp;lumi\u00e8re de mon exp\u00e9rience pr\u00e9c\u00e9dente avec Hoppa : \u00ab&nbsp; mes larmes sont en r\u00e9alit\u00e9 les v\u00f4tres :&nbsp; je pleure \u00e0 votre place \u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La culpabilit\u00e9 est-elle au trauma, ce que le r\u00eave est \u00e0 l\u2019inconscient, c\u2019est-\u00e0-dire la voie royale qui y m\u00e8ne ? Dans ma temporalit\u00e9 actuelle, en pleine adolescence professionnelle, telle est ma question.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26087?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je souhaite partager un ph\u00e9nom\u00e8ne clinique o\u00f9 le patient est susceptible de provoquer en nous l\u2019\u00e9manation de larmes, m\u00eame timides, mais dont la dissimulation devient impossible, malgr\u00e9 tous nos efforts pour tenter de les contenir. Je vous relaterai deux \u00e9pisodes&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[2536],"thematique":[2505,217],"auteur":[2612],"dossier":[],"mode":[60],"revue":[2611],"type_article":[451],"check":[2023],"class_list":["post-26087","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-paroles-de-clinicien","thematique-dispositif","thematique-psychotherapie","auteur-fabiola-buttazzoni","mode-payant","revue-2611","type_article-articles","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26087","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26087"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26087\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":26206,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26087\/revisions\/26206"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26087"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=26087"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=26087"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=26087"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=26087"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=26087"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=26087"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=26087"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=26087"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}