{"id":25262,"date":"2022-09-30T10:37:41","date_gmt":"2022-09-30T08:37:41","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=25262"},"modified":"2022-09-30T10:37:43","modified_gmt":"2022-09-30T08:37:43","slug":"jouer-pour-enfin-se-rencontrer","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/jouer-pour-enfin-se-rencontrer\/","title":{"rendered":"Jouer pour (enfin) se rencontrer"},"content":{"rendered":"\n<p>Depuis deux ans, avec deux coll\u00e8gues psychologues, nous avons cr\u00e9\u00e9 un groupe th\u00e9rapeutique nomm\u00e9 \u00ab\u202ffaire semblant \u00bb. Nous y accueillons chaque semaine 4 patients issus de la consultation du CMP, ou alors sortant d\u2019h\u00f4pital de jour et sans structure actuelle pour les prendre en charge. Ces pr\u00e9adolescents, \u00e2g\u00e9s de 11 \u00e0 13 ans, pr\u00e9sentent tous une probl\u00e9matique identitaire s\u2019accompagnant de moments fr\u00e9quents de d\u00e9sorganisation sous l\u2019effet des irruptions r\u00e9guli\u00e8res de processus primaires, se traduisant notamment par des passages \u00e0 l\u2019acte agressifs. Ces particularit\u00e9s psychotiques ont notamment un retentissement sur leurs capacit\u00e9s de jeu transitionnel, et donc sur leur relation \u00e0 l\u2019autre, teint\u00e9e de repli et de pers\u00e9cution.<\/p>\n\n\n\n<p>Afin de r\u00e9pondre \u00e0 ces enjeux archa\u00efques, nous leur proposons ce dispositif hebdomadaire d\u2019une heure, o\u00f9 le cadre suppose que chacun, soignants comme patients, propose dans un premier temps un personnage, un lieu ou un \u00e9v\u00e8nement. Ces \u00e9l\u00e9ments seront alors brass\u00e9s ensemble par le meneur de la s\u00e9ance (un de nous trois, changeant \u00e0 tour de r\u00f4le chaque semaine). Ce dernier ne joue pas, mais est garant de l\u2019associativit\u00e9 groupale et du bon d\u00e9roulement du jeu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Par la suite, chacun choisira un personnage qu\u2019il souhaite incarner et le jeu commence. Nous instaurons un temps de discussion et de reprise associative une fois la sc\u00e8ne interrompue par le meneur. Ce setting est clairement d\u2019inspiration psychodramatique, ce type d\u2019approche th\u00e9rapeutique \u00e9tant d\u2019ailleurs centrale pour nous (Blanc, A. et al. (2021)).<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces \u00e9tapes peuvent \u00eatre amen\u00e9es \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter en fonction du temps disponible dans la s\u00e9ance, \u00e0 la seule diff\u00e9rence qu\u2019au moment du choix, chacun est contraint de choisir un personnage diff\u00e9rent de celui qu\u2019il vient d\u2019incarner.<\/p>\n\n\n\n<p>La situation clinique que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 d\u00e9velopper a \u00e9t\u00e9 tant touchante sur le plan affectif que f\u00e9conde en r\u00e9flexions th\u00e9oriques dans l\u2019apr\u00e8s coup de la s\u00e9ance. Abdou a 11 ans. Il est suivi en consultation depuis quelques ann\u00e9es pour h\u00e9t\u00e9roagressivit\u00e9 en classe, comportements st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s et \u00e9pisodes de dissociation psychotique. Il a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 en MECS suite \u00e0 des violences subies au domicile qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 une mesure d\u2019\u00e9loignement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait la seconde s\u00e9ance de l\u2019ann\u00e9e scolaire, les trois autres enfants pr\u00e9sents au groupe en avaient d\u00e9j\u00e0 fait une. Il \u00e9tait pr\u00e9vu qu\u2019Abdou vienne \u00e0 la premi\u00e8re, mais son opposition \u00e0 rencontrer le groupe avait rendu l\u2019accompagnement difficile pour son lieu de vie, mettant en \u00e9chec cette premi\u00e8re venue. La seconde fois, une fois assis dans la pi\u00e8ce du groupe, il affirme qu\u2019il ne voulait pas venir, qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 forc\u00e9 et que \u00ab \u00e7a a l\u2019air nul \u00bb. Deux autres enfants lui r\u00e9pondent alors qu\u2019il n\u2019aurait pas d\u00fb venir et qu\u2019ils \u00e9taient tr\u00e8s bien la semaine pass\u00e9e sans lui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019imaginaire groupal et dans nos ressentis contre-transf\u00e9rentiels s\u2019instaure d\u2019embl\u00e9e un effet de bouc \u00e9missaire lui \u00e9tant adress\u00e9, comme s\u2019il \u00e9tait un patient en trop pour le groupe, sa place n\u2019\u00e9tant pas ressentie comme l\u00e9gitime du c\u00f4t\u00e9 des enfants comme des adultes. Cet enfant non d\u00e9sir\u00e9 semble faire tous les efforts en son pouvoir pour finir par \u00eatre rejet\u00e9 et r\u00e9p\u00e9ter ainsi ses traumatismes : il refuse toutes les r\u00e8gles dict\u00e9es, se plaint, se l\u00e8ve intempestivement, menace les autres, provoque les adultes.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous finissons par nous assoir de part et d\u2019autre de lui, afin d\u2019essayer de l\u2019aider \u00e0 se contenir. Cette initiative semble avoir des effets :&nbsp; Abdou r\u00e9ussit \u00e0 s\u2019apaiser et \u00e9couter les r\u00e8gles et les id\u00e9es des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>La pr\u00e9sence d\u2019Abdou complique en chacun le travail de r\u00e9flexion et d\u2019association pour en venir \u00e0 choisir un \u00e9l\u00e9ment de la sc\u00e8ne, comme si nous devions tous penser \u00e0 lui et plus au groupe entier. Il est si agit\u00e9 que l\u2019un de mes coll\u00e8gues h\u00e9site \u00e0 l\u2019accompagner hors du groupe pour l\u2019apaiser. En effet, au cours de ce temps d\u2019\u00e9laboration, les adultes devront le contenir physiquement pour l\u2019emp\u00eacher de frapper Na\u00ebl, qui insiste sur son d\u00e9sir de l\u2019exclure du groupe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Chacun r\u00e9ussit tant bien que mal \u00e0 mobiliser sa propre pens\u00e9e afin de proposer chacun un \u00e9l\u00e9ment : Na\u00ebl propose un aventurier ; Hugues, un frigo&nbsp;; un coll\u00e8gue, une \u00eele d\u00e9serte ; Erica, une jeune femme. Abdou propose alors un policier expliquant qu\u2019il pourra ainsi avoir plein d\u2019armes et tuer tout le monde. Il ponctue cette annonce en mimant une arme, visant particuli\u00e8rement Na\u00ebl avec qui il y a eu une confrontation en d\u00e9but de groupe. Je d\u00e9cide alors de choisir une princesse afin d\u2019offrir un contrepied \u00e0 son id\u00e9e, en anticipant qu\u2019il faudra probablement d\u00e9caler son personnage de la dimension de toute-puissance qui lui est donn\u00e9. Abdou s\u2019esclaffe alors et se moquera \u00e0 plusieurs reprises de mon choix de jouer un personnage f\u00e9minin alors que je suis un homme. Cela me permet de lui pr\u00e9ciser que l\u2019on fait semblant et que l\u2019on peut donc incarner des choses diff\u00e9rentes de ce que l\u2019on est.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon coll\u00e8gue meneur r\u00e9unit alors ces \u00e9l\u00e9ments \u00e9pars en une histoire : une princesse et une jeune femme sont isol\u00e9es sur une \u00eele d\u00e9serte en compagnie d\u2019un frigo suite \u00e0 un accident d&rsquo;avion. L\u2019aventurier et le policier d\u00e9barqueront dans un second temps sur l\u2019\u00eele par bateau et feront alors la rencontre des deux femmes en vue de les secourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour cette premi\u00e8re sc\u00e8ne, Abdou choisit le policier, je joue l\u2019aventurier qui l\u2019accompagnera, mon coll\u00e8gue joue la jeune femme, Erica la princesse, Hugues le frigo. Na\u00ebl lui, refuse de choisir un personnage du fait de la pr\u00e9sence d\u2019Abdou et restera donc aupr\u00e8s de mon coll\u00e8gue meneur pour qu\u2019il l\u2019envoie \u00e9ventuellement dans le jeu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>En sc\u00e8ne, Acte I :&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La sc\u00e8ne commence avec la jeune femme, la princesse et le frigo. Je m\u2019assois alors pr\u00e8s d\u2019Abdou pour qu\u2019il se sente soutenu narcissiquement et ne soit pas happ\u00e9 par la confrontation avec Na\u00ebl. Suite \u00e0 plusieurs relances adress\u00e9es \u00e0 mon coll\u00e8gue qui m\u00e8ne le jeu, Abdou semble supporter la frustration de ne pas jouer d\u2019embl\u00e9e et je vois pour la premi\u00e8re fois son regard d&rsquo;enfant, soudainement attentif au jeu qui se d\u00e9roule devant lui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La princesse et la femme discutent et signalent leur ennui alors que le frigo oscille entre des moments o\u00f9 il donne toutes les bonnes choses pour les satisfaire et d\u2019autres fois o\u00f9, vide, il ne peut rien donner, devenant ainsi frustrant. Afin d\u2019amener une conflictualit\u00e9 du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019agressivit\u00e9, mon coll\u00e8gue meneur propose \u00e0 Na\u00ebl de jouer un tigre qui habite sur l\u2019\u00eele et qui rencontre les deux femmes. Ce dernier acquiesce et rentre en jeu. Le tigre cherche \u00e0 d\u00e9vorer les femmes, ces derni\u00e8res se r\u00e9fugient alors avec peur au-dessus du frigo. Les deux femmes tentent de n\u00e9gocier avec le tigre qui continue \u00e0 se montrer hostile sans faire usage de la parole. Face \u00e0 cette impasse dans le jeu, le meneur se saisit de ce moment pour envoyer Abdou jouer son r\u00f4le de policier. J\u2019entre dans le jeu au m\u00eame moment, jouant son comp\u00e8re aventurier avec comme intention de limiter et d\u2019accompagner ses mouvements pulsionnels.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors que nous nous attendions tous \u00e0 un d\u00e9ferlement de sa toute-puissance dans une dimension vindicative face \u00e0 Na\u00ebl, Abdou affiche dans le jeu un tout autre visage. Il entre sur sc\u00e8ne, p\u00e9trit de toute sa fragilit\u00e9 narcissique, le pas h\u00e9sitant et la mine confuse. Le tigre se tourne vers nous deux en grognant. Lui peine \u00e0 utiliser son pistolet, comme s\u2019il semblait soudain paralys\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de laisser \u00e9merger son agressivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il finit par se saisir de mon \u00e9tayage quand je l\u2019incite \u00e0 se d\u00e9fendre et blesse alors le tigre \u00e0 la patte. L\u2019attitude de Na\u00ebl change alors du tout au tout, le tigre se retrouve meurtri, g\u00e9missant dans un coin. Tant et si bien que les deux femmes descendent du frigo, Abdou d\u00e9cidant de se saisir de la proposition de mon coll\u00e8gue, visant \u00e0 prendre soin du tigre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019en suivra alors une s\u00e9quence au cours de laquelle tous les personnages sont autour du tigre bless\u00e9, avec qui il est d\u00e9sormais possible de discuter, et qui justifie alors l\u2019attaque des deux femmes par sa faim. Le frigo est alors interpell\u00e9 et accepte de distribuer de la nourriture \u00e0 la convenance de Na\u00ebl. Alors qu\u2019il est finalement \u00e9voqu\u00e9 le fait de retourner sur le bateau pour rentrer en ville, le meneur interrompt le jeu pour que l\u2019on b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019un temps d\u2019\u00e9laboration groupale.<\/p>\n\n\n\n<p>Les jeunes s\u2019expriment assez peu sur ce qui a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 quand nous leur donnons la parole, peinant \u00e0 se d\u00e9gager de la r\u00e9ponse toute faite \u00ab c\u2019\u00e9tait bien \u00bb pour s\u2019adonner \u00e0 un travail de r\u00e9flexivit\u00e9 sur leurs productions imaginaires. En tant qu\u2019adultes et cliniciens, nous utilisons ce moment comme une opportunit\u00e9 d\u2019interpr\u00e9ter ce que nous avons per\u00e7u dans le jeu, \u00e0 partir de l\u2019expression de nos sentiments v\u00e9cus \u00e0 travers nos personnages respectifs. Le meneur a alors une place singuli\u00e8re dans ce proc\u00e9d\u00e9, de par son recul vis-\u00e0-vis du jeu. Je profite notamment de ce temps pour nommer qu\u2019en tant qu\u2019aventurier, j\u2019ai d\u2019abord eu peur du tigre, avant d\u2019avoir plut\u00f4t envie de m\u2019en occuper. Abdou me regarde alors avec beaucoup d\u2019attention, une partie de lui semblant sensible au fait que je lui interpr\u00e8te par mon biais ses propres \u00e9tats \u00e9motionnels dans le jeu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>En sc\u00e8ne, Acte II :&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s cette pause \u00e9laboratrice, le meneur propose que l\u2019on joue une seconde sc\u00e8ne, avec comme imp\u00e9ratif de tous choisir un autre personnage. Abdou choisit de jouer le tigre, Na\u00ebl le frigo, Hugues l\u2019aventurier, Erica la jeune femme, mon coll\u00e8gue la princesse et moi le policier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jeu reprend, comme jou\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, les deux femmes en d\u00e9tresse demandent des vivres au frigo qui propose peu de nourriture, mais insiste pour leur distribuer du champagne \u00e0 profusion. Mon coll\u00e8gue s\u2019en saisit pour \u00e9noncer qu\u2019elles pourraient toujours s\u2019alcooliser pour \u00e9viter l\u2019ennui et l\u2019angoisse, interpr\u00e9tant par ce biais la proposition de Na\u00ebl vis-\u00e0-vis du champagne. Puis le meneur fait intervenir le tigre jou\u00e9 par Abdou qui commence \u00e0 r\u00f4der autour des deux femmes. D\u2019abord pr\u00e9cautionneux dans l\u2019expression de son hostilit\u00e9, il finit par s\u2019identifier \u00e0 la peur jou\u00e9e par mon coll\u00e8gue pour d\u00e9ployer ses mouvements agressifs. La jeune femme demande au frigo si elles peuvent trouver refuge au-dessus de lui. Na\u00ebl semblant effract\u00e9 par ce potentiel rapproch\u00e9 f\u00e9minin refuse la proposition. Le tigre finit alors par mordre la princesse qui crie de douleur. Les secours arrivent, envoy\u00e9s par le meneur. Je demande alors, au travers de mon personnage de policier, \u00e0 mon comp\u00e8re aventurier jou\u00e9 par Hugues comment agir face \u00e0 cette situation. Ce dernier propose d\u2019embl\u00e9e de tuer le tigre. Je m\u2019avance alors vers Abdou en lui pointant mon pistolet dessus. Je lui explique que s\u2019il n\u2019arr\u00eate pas d&rsquo;attaquer, je vais devoir l\u2019immobiliser. Devant ses attaques r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et l\u2019envie r\u00e9currente de blesser la princesse, je finis par lui tirer sur une patte. Abdou r\u00e9agit alors en se laissant mourir sous l\u2019impact de la balle. Le frigo crie alors de d\u00e9sespoir devant sa mort. Puis Hugues, assez en retrait depuis son arriv\u00e9e sur sc\u00e8ne, s\u2019anime soudain et se met \u00e0 uriner et \u00e0 d\u00e9f\u00e9quer sur le cadavre du tigre, avant de le couper en deux. Il reste sourd \u00e0 mes interventions visant \u00e0 temp\u00e9rer ses mouvements pulsionnels archa\u00efques et se met \u00e0 retirer la peau du tigre en l&rsquo;arrachant. La princesse jou\u00e9e par mon coll\u00e8gue d\u00e9cide alors de s\u2019occuper de ce pauvre cadavre attaqu\u00e9 par tout le monde, second\u00e9 par Na\u00ebl qui crie son d\u00e9sarroi d\u2019infliger tant de souffrance au tigre. Abdou lui, dans sa mani\u00e8re de feindre la mort, semble corporellement disloqu\u00e9. Cependant, nous notons une nette diff\u00e9rence dans sa r\u00e9gulation tonique lorsque la princesse le prend dans ses bras : il semble enti\u00e8rement d\u00e9tendu par le portage corporel et psychique de mon coll\u00e8gue.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dernier fera d&rsquo;ailleurs \u00e9tat pendant le post-groupe sans patients de son contre-transfert maternant tr\u00e8s fort, passant d\u2019une envie de l\u2019exclure en d\u00e9but de groupe, \u00e0 un \u00ab besoin \u00bb de maternage fort, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de ne pouvoir prot\u00e9ger ce tigre des autres, alors qu\u2019il rampait, d\u00e9pec\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet apaisement maternant et la dyade ainsi form\u00e9e semblent intol\u00e9rables aux yeux d\u2019Erica et de Hugues, qui s\u2019allient pour prendre le cadavre des bras de la princesse afin de le jeter en plusieurs morceaux \u00e0 la mer. L\u2019aventurier jubile des r\u00e9actions de protestation de la princesse et du frigo et s\u2019emploie \u00e0 jeter une \u00e0 une les parties du corps du tigre \u00e0 la mer.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant que cette menace est \u00e9limin\u00e9e, la jeune femme demande \u00e0 ce que les personnages rentrent en ville en prenant le bateau. La princesse se dit d\u00e9prim\u00e9e de rentrer apr\u00e8s un \u00e9pisode si d\u00e9sagr\u00e9able, mais finit par se laisser convaincre de rejoindre le groupe qui part en bateau.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le meneur interrompt le jeu et propose aux participants d\u2019\u00e9changer sur ce qu\u2019ils ont ressenti dans la sc\u00e8ne. Erica reste discr\u00e8te et contenue ; Hugues jubile de ce qu\u2019il a jou\u00e9 ; Na\u00ebl proteste \u00e0 nouveau contre les injustices qui ont eu le lieu dans le jeu.&nbsp; Mon coll\u00e8gue fera \u00e9tat de son \u00e9lan de pr\u00e9occupation maternelle pour le personnage du tigre, \u00e0 partir du moment o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9 et d\u00e9membr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Abdou s\u2019exprime alors en dernier, ayant ses yeux perdus dans le vague depuis le d\u00e9but de ce temps de reprise. Il dit : \u00ab&nbsp;au d\u00e9but, il y avait des gens bizarres, je les ai attaqu\u00e9s, on m\u2019a tu\u00e9 et apr\u00e8s on s\u2019est occup\u00e9 de moi et \u00e7a allait beaucoup mieux \u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le groupe prendra fin sur cette parole, chacun regagnant tranquillement la salle d\u2019attente \u00e0 son rythme.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon c\u00f4t\u00e9, je me sens \u00e0 ce moment boulevers\u00e9 par ce qui a \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 et par ce qui a pu \u00eatre nomm\u00e9 par Abdou, d\u00e9fiant toutes les repr\u00e9sentations que j\u2019avais pr\u00e9alablement. En effet, cette description du contenu de l\u2019histoire trouve un \u00e9cho vis-\u00e0-vis de la dynamique groupale de la s\u00e9ance du point de vue d\u2019Abdou. Il est arriv\u00e9 dans un groupe en \u00e9tant rejet\u00e9 de ses pairs, s\u2019est d\u00e9fendu de cette exclusion par des mouvements de violence puis a \u00e9t\u00e9 rassembl\u00e9 par le jeu et par l\u2019exp\u00e9rience de contenance soutenue par mon coll\u00e8gue. On peut d\u2019ailleurs souligner que ce mouvement de transformation par le jeu a \u00e9t\u00e9 possible par l\u2019authenticit\u00e9 et la capacit\u00e9 r\u00e9ceptrice dans le contre-transfert des cliniciens.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce groupe permet \u00e0 nos patients de traduire et rendre repr\u00e9sentables et partageables leurs angoisses et v\u00e9cus les plus primaires. L\u2019exemple d\u2019Abdou illustre \u00e9galement l\u2019importance de la prise en compte des mouvements contre-transf\u00e9rentiels dans la compr\u00e9hension et dans l\u2019accueil des patients, y compris lorsqu\u2019ils s\u2019inscrivent dans des souffrances narcissiques identitaires. En effet, c\u2019est en acceptant de se laisser traverser par des \u00e9motions primaires que l\u2019on peut sentir le climat qui \u00e9mane dans le groupe et la place qu\u2019occupe fantasmatiquement chacun dans la dynamique groupale.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, cette s\u00e9quence aide \u00e0 saisir la diff\u00e9rence qu\u2019\u00e9tablit Bergeret (2014) entre l\u2019agressivit\u00e9 et la violence fondamentale. En effet, on voit bien dans la situation d\u2019Abdou que ses mouvements d\u2019attaques sont \u00e0 entendre comme une forme de violence qui n\u2019est pas adress\u00e9e \u00e0 un objet bien d\u00e9fini dans la psych\u00e9 du sujet, mais r\u00e9pond \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9tacher d\u2019un envahissement psychique par l\u2019autre, du c\u00f4t\u00e9 des processus de liaison propres \u00e0 la pulsion de vie. Pour que le sujet puisse se d\u00e9partir de cette violence, il apparait essentiel qu\u2019elle soit accueillie dans une dimension de survivance de la part du th\u00e9rapeute, sans \u00eatre en miroir et sans repr\u00e9sailles adress\u00e9es au sujet. Cette survivance semble essentielle au travail avec ce type de patient qui remet perp\u00e9tuellement en jeu ses traumas en vue d\u2019en \u00e9laborer quelque chose. C\u2019est dans le pas de c\u00f4t\u00e9 face \u00e0 cette compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, qui passe par le fait de s\u2019autoriser \u00e0 vivre des \u00e9motions intenses au contact des patients, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019amour comme de la haine, que le patient peut se construire, par le biais du transfert, une relation \u00e0 l\u2019autre apais\u00e9e et diff\u00e9renci\u00e9e. C\u2019est dans cette optique que nous consid\u00e9rons comme th\u00e9rapeutique l&rsquo;instauration d&rsquo;un jeu permettant l\u2019acc\u00e8s au transitionnel, second\u00e9 par des soignants qui soutiennent les \u00e9mergences pulsionnelles et affectives de ces patients, sans devenir empi\u00e9tant ou mena\u00e7ant gr\u00e2ce au pas de c\u00f4t\u00e9 inh\u00e9rent au jeu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Bergeret. J (2014). La violence fondamentale. Paris : Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Blanc, A., Chantepie, P., Albert, C., Durand, A., Schlosser, N. &amp; Tym Sow, F. (2021). Pluralit\u00e9 des contre-transferts et processus de changement au sein d\u2019un psychodrame psychanalytique individuel. Cliniques, 22, 96-112.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25262?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis deux ans, avec deux coll\u00e8gues psychologues, nous avons cr\u00e9\u00e9 un groupe th\u00e9rapeutique nomm\u00e9 \u00ab\u202ffaire semblant \u00bb. 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