{"id":24585,"date":"2022-07-11T14:00:47","date_gmt":"2022-07-11T12:00:47","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=24585"},"modified":"2022-07-11T14:00:49","modified_gmt":"2022-07-11T12:00:49","slug":"ca-ne-vous-regarde-pas","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/ca-ne-vous-regarde-pas\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0\u00c7a ne vous regarde pas\u00a0! \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>\u00ab\u2026 la haine dans le contre-transfert.&nbsp;Je crois que la t\u00e2che de l\u2019analyste qui entreprend l\u2019analyse d\u2019un psychotique est s\u00e9rieusement alourdie par ce ph\u00e9nom\u00e8ne et cette analyse de psychotique devient impossible si la propre haine de l\u2019analyste n\u2019est pas extr\u00eamement bien d\u00e9gag\u00e9e et consciente.&nbsp;\u00bb<\/em> Winnicott, 1947, p.72<\/p>\n\n\n\n<p>Ma premi\u00e8re rencontre avec Leslie m\u2019a laiss\u00e9 un souvenir cuisant. La th\u00e9rapeute de Leslie \u00e9tait partie \u00e0 la retraite quelques mois auparavant, transmettant peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments pour la poursuite de la prise en charge. Quelques indices m\u2019avaient laiss\u00e9e na\u00efvement pr\u00e9sager une rencontre facile avec une jeune dot\u00e9e de belles capacit\u00e9s \u00e9laboratives, avide de poursuivre le travail engag\u00e9 jusque-l\u00e0 avec ma pr\u00e9d\u00e9cesseure. Contre toute attente, c\u2019est le refus et l\u2019opposition qui se sont invit\u00e9s au rendez-vous, me laissant vite d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais tenter dans ce texte de rendre compte de la mani\u00e8re avec laquelle la relation th\u00e9rapeutique a \u00e9volu\u00e9, malgr\u00e9 les sentiments de rejet r\u00e9ciproques qui ont infiltr\u00e9 les rencontres avec cette jeune fille, que j\u2019ai suivie de ses 14 \u00e0 19 ans. Je vais ensuite relater les ouvertures qui sont apparues, apr\u00e8s trois ann\u00e9es de suivi lorsque, au d\u00e9tour d\u2019une de mes interventions verbales, un autre visage de Leslie est apparu, visage souffrant et non opposant, comme une partie cliv\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame contre laquelle elle luttait sans cesse dans nos rencontres.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab&nbsp;C\u2019est ma vie priv\u00e9e&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Lors de notre premier entretien, Leslie a 14 ans et demi, c\u2019est une jeune adolescente, aux allures de petite fille. Cela fait d\u00e9j\u00e0 6 ans qu\u2019elle fr\u00e9quente le CMP pour un comportement opposant et une forte anxi\u00e9t\u00e9, chez une fillette isol\u00e9e et sans amis.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce premier entretien fut vite p\u00e9nible. Elle ne supporta pas la moindre de mes questions, me disant que \u00ab&nbsp;sa vie priv\u00e9e&nbsp;\u00bb ne me regardait pas, qu\u2019elle ne voulait pas me parler d\u2019elle et de son histoire. Elle se demandait ce que je savais d\u2019elle et en \u00e9tait tr\u00e8s affect\u00e9e, se sentant tr\u00e8s attaqu\u00e9e. Au bout de quelques minutes d\u2019\u00e9changes, elle rep\u00e9ra tr\u00e8s vite son dossier sur mon bureau, demanda \u00e0 le consulter, se saisit du correcteur blanc et, malgr\u00e9 mon opposition, effa\u00e7a scrupuleusement de la page de couverture du dossier son nom de famille et tous les \u00e9l\u00e9ments d\u2019identit\u00e9 de ses parents. J\u2019assistai sans r\u00e9agir, stup\u00e9faite et sid\u00e9r\u00e9e, \u00e0 cette mise en acte d\u2019un effacement de ses origines, au premier degr\u00e9 du sens. Point de m\u00e9taphore possible pour elle. J\u2019apprendrai quelques temps plus tard, qu\u2019elle ne notait pas non plus son nom de famille sur ses feuilles d\u2019examen \u00e0 l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019assistai \u00e9galement impuissante \u00e0 la destruction de ses dessins et des notes manuscrites de sa pr\u00e9c\u00e9dente th\u00e9rapeute. \u00ab Il faut tourner la page, c\u2019est du pass\u00e9&nbsp;\u00bb, me dira-t-elle. Elle refera d\u2019ailleurs souvent cela dans les s\u00e9ances suivantes&nbsp;: mettre en boule et jeter la feuille dont elle s\u2019\u00e9tait servie, comme pour annuler ce qu\u2019elle venait de donner d\u2019elle. Lorsqu\u2019elle remarquera que je cherchais \u00e0 conserver les feuilles, elle se f\u00e2chera, mais supportera tant bien que mal que je r\u00e9siste. Je pensais alors que l\u2019enjeu \u00e9tait de l\u2019aider \u00e0 inscrire une trace de ce qui se vivait en elle, ne pas chercher \u00e0 tout annuler ou effacer\u2009; je n\u2019avais pas en t\u00eate qu\u2019il s\u2019agissait peut-\u00eatre d\u2019autre chose : se cacher, se dissimuler pour pr\u00e9server son espace intime, par refus d\u2019\u00eatre assimil\u00e9e \u00e0 un \u00ab dossier \u00bb, d\u2019\u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de son histoire et de son parcours, lus \u00e0 travers des rapports et des comptes-rendus.<\/p>\n\n\n\n<p>Son parcours, son histoire, en voici justement quelques fragments, afin de contextualiser la rencontre et sa prise en charge. Leslie est le deuxi\u00e8me et dernier enfant du couple parental, apr\u00e8s un fr\u00e8re, n\u00e9 deux ans auparavant et plac\u00e9 d\u00e8s la naissance, tout comme elle. Apr\u00e8s trois ann\u00e9es en pouponni\u00e8re, elle fut confi\u00e9e \u00e0 une famille d\u2019accueil, chez qui elle r\u00e9side encore aujourd\u2019hui. Sa r\u00e9f\u00e9rente ASE connait Leslie depuis sa naissance et met ses troubles sur le compte de ses trois ann\u00e9es en pouponni\u00e8re, lieu clos dont elle ne serait jamais sortie, avant de rencontrer sa famille d\u2019accueil. Sa r\u00e9f\u00e9rente la d\u00e9crit \u00e0 cette \u00e9poque comme \u00ab&nbsp;inapprochable&nbsp;\u00bb. Les parents biologiques de Leslie sont quant \u00e0 eux d\u00e9crits comme effrayants et mena\u00e7ants. Nul ne sait o\u00f9 ils vivent, mais les professionnels de l\u2019ASE les imaginent cach\u00e9s dans les bois. Leslie ne les voit plus depuis longtemps, mais elle conserve quelques liens avec certains membres de sa famille maternelle. Les visites m\u00e9diatis\u00e9es qui ont eu lieu dans sa petite enfance ont d\u00fb \u00eatre vite interrompues, du fait de la violence parentale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au CMP, les soignants la d\u00e9crivent comme \u00ab tyrannique \u00bb avec les autres enfants, sans vraiment pouvoir entrer en relation avec eux. Elle pose des questions \u00e0 tout le monde, dans une tendance logorrh\u00e9ique, mais n\u2019\u00e9coute pas les r\u00e9ponses (\u00ab si elle ne ma\u00eetrise pas tout, elle s\u2019\u00e9croule \u00bb). Avec sa famille d\u2019accueil, les relations sont difficiles (elle insulte et donne des ordres, veut d\u00e9cider de tout).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab \u00c7a ne vous regarde pas ! \u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Avec Leslie, dans les premiers mois,<strong> <\/strong>aucune proposition de discussion sur un sujet ou un autre n\u2019\u00e9tait possible. Je me vivais comme intrusive \u00e0 son \u00e9gard, ne lui apportant rien de \u00ab bon \u00bb, me sentant rejet\u00e9e dans mon d\u00e9sir de l\u2019aider, et m\u2019observant rejetante en retour.<\/p>\n\n\n\n<p>Le contenu des s\u00e9ances \u00e9tait envahi de questionnements r\u00e9p\u00e9titifs anxieux que je vivais comme st\u00e9riles, car la r\u00e9ponse ne l\u2019apaisait pas ni n\u2019occasionnait aucune associativit\u00e9. Poser des questions \u00e9tait sans doute sa mani\u00e8re de contr\u00f4ler la relation et me mettre \u00e0 distance, de me neutraliser. Et c\u2019\u00e9tait plus qu\u2019efficace. Ainsi demandait-elle : \u00ab C\u2019est quoi la vie priv\u00e9e ? \u00bb, \u00ab C\u2019est quoi la jalousie ? \u00bb, \u00ab&nbsp;Que veut dire magnifique ? \u00bb \u00ab Que veut dire : Je te trouve pas mal ? \u00bb. \u00ab Comment savoir si quelqu\u2019un a de l\u2019affection amicale pour vous ? \u00bb. \u00ab Qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire si un gar\u00e7on regarde longtemps une fille ? \u00bb. \u00ab Quand on est flatt\u00e9, \u00e7a veut dire quoi ? \u00bb. \u00ab Je t\u2019aime bien, \u00e7a veut dire quoi ? \u00bb. \u00ab Comment on sait quand on est attir\u00e9 ? \u00bb. Elle faisait en sorte que je ne fasse aucun commentaire, me coupait la parole, en encha\u00eenant aussit\u00f4t sur une autre question, et anticipait la fin de la s\u00e9ance pour garder le contr\u00f4le jusqu\u2019au bout. Elle \u00e9vitait absolument de parler en son nom, car parler d\u2019elle, c\u2019\u00e9tait sans doute se rendre tout enti\u00e8re \u00ab ouverte \u00bb \u00e0 l\u2019autre, trop \u00ab ouverte \u00bb. C\u2019\u00e9tait mena\u00e7ant et elle me le faisait bien comprendre, en me r\u00e9pondant agressivement que \u00ab \u00e7a ne me regardait pas \u00bb, qu\u2019\u00ab il ne s\u2019agit pas de moi, l\u00e0 \u00bb. Pour supporter ses questions r\u00e9p\u00e9titives dont les r\u00e9ponses semblaient ne pas l\u2019int\u00e9resser, je pris l\u2019initiative de les noter dans un lutin et d\u2019y ajouter les r\u00e9ponses fournies par le dictionnaire, ce qui me permettait au fur et \u00e0 mesure des mois de lui dire avec humour et l\u00e9g\u00e8ret\u00e9&nbsp;: \u00ab Ah, mais non, cela, nous en avons d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 plusieurs fois, regarde, c\u2019est l\u00e0, on peut le relire \u00bb. Elle demanda beaucoup plus tard \u00e0 consulter ce lutin, alors m\u00eame que nous ne nous en servions plus depuis longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ce qui la ramenait \u00e0 son existence d\u2019enfant plac\u00e9e \u00e9tait insoutenable, et activait de l\u2019opposition active : elle ne pouvait ni \u00e9voquer ni nommer son assistante familiale, ni sa r\u00e9f\u00e9rente ASE et encore moins ses parents biologiques. Elle ne supportait pas que je le fasse non plus. Ou alors, il fallait trouver des termes qui soient supportables pour elle (ainsi finit-elle un jour par appeler ses parents-g\u00e9niteurs : \u00ab les intrus \u00bb, puis \u00ab le monsieur \u00bb et \u00ab la dame \u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Nos entretiens portaient donc sur d\u2019hypoth\u00e9tiques relations avec des amis qu\u2019elle ne nommait jamais, mais qui semblaient compter pour elle (\u00ab&nbsp;je l\u2019aime tellement ce petit prince, ma vie, le meilleur, my best friend, je parle&nbsp;!&nbsp;\u00bb sic). Sur des feuilles, \u00e0 l\u2019\u00e9crit, elle d\u00e9crivait des histoires de disputes et de ruptures, sans implication \u00e9motionnelle. Et moi non plus je ne me sentais pas reli\u00e9e \u00e9motionnellement \u00e0 elle. Juste mise \u00e0 distance, sous contr\u00f4le. Face \u00e0 une barri\u00e8re infranchissable. L\u2019ennui me gagnait souvent, je baillais r\u00e9guli\u00e8rement et m\u2019en culpabilisais. Les supervisions m\u2019aidaient peu. J\u2019\u00e9prouvais peu de plaisir \u00e0 la recevoir. Je finissais par \u00eatre convaincue de ce qu\u2019elle me disait : \u00ab je ne veux plus venir, c\u2019est quand qu\u2019on arr\u00eate ?&nbsp;\u00bb. Mais de temps en temps, il y avait aussi : \u00ab des fois on me dit que je suis bizarre. Vous me trouvez bizarre vous ? \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab Des fois \u00e7a m\u2019arrive, de, sans faire expr\u00e8s de parler mal aux personnes que j\u2019aime \u00bb&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le temps passant, l\u2019humour deviendra petit \u00e0 petit possible entre nous et les \u00e9l\u00e9ments sensitifs c\u00e9deront peu \u00e0 peu. Je ferai pourtant le choix d\u2019espacer les rencontres dans la deuxi\u00e8me ann\u00e9e, officiellement pour r\u00e9pondre \u00e0 sa demande r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00ab d\u2019arr\u00eater \u00bb, officieusement pour tenir compte de ma difficult\u00e9 \u00e0 la recevoir chaque semaine. Outre les supervisions, ce seront aussi les r\u00e9unions de synth\u00e8se et les \u00e9changes avec le m\u00e9decin consultant qui me permettront de rester mobilis\u00e9e dans ce suivi, de soutenir ma curiosit\u00e9, mon d\u00e9sir de comprendre et de l\u2019aider.<\/p>\n\n\n\n<p>Car j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s d\u00e9rout\u00e9e par le manque d\u2019empathie ressenti \u00e0 son \u00e9gard dans les s\u00e9ances, m\u00eame lorsqu\u2019elle \u00e9voquait parfois des difficult\u00e9s relationnelles avec son entourage. Il y avait parfois des larmes, mais cela sonnait faux, discordant, tel un acteur qui joue mal la com\u00e9die. Mes capteurs \u00e9motionnels n\u2019\u00e9taient pas en phase avec elle, je ne ressentais que de l\u2019\u00e9tranget\u00e9, du myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne saurais expliquer comment le changement est apparu, mais changement il y eut pourtant. Malgr\u00e9 la diminution de nos rencontres, je commen\u00e7ai dans la troisi\u00e8me ann\u00e9e du suivi \u00e0 ressentir des moments de concordance entre discours et affects, et une plus grande capacit\u00e9 \u00e0 aborder la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue. Cela eut d\u2019abord lieu par \u00e9crit : \u00ab des fois \u00e7a m\u2019arrive, de, sans faire expr\u00e8s de parler mal aux personnes que j\u2019aime !! Car je suis pas bien, et j\u2019ai besoin de me l\u00e2cher sur eux, ce sont pas mes souffre-douleurs, mais bon. M\u00eame il m\u2019arrive d\u2019\u00eatre insolente (\u2026) \u00c0 force ils en ont ras le bol. (\u2026) Si on en parle des fois, mais \u00e7a me fait mal \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Petit \u00e0 petit, son discours devient de plus en plus coh\u00e9rent avec les \u00e9l\u00e9ments de la r\u00e9alit\u00e9 externe dont j\u2019avais connaissance. Elle peut entendre l\u2019inqui\u00e9tude des adultes pour elle, et \u00e9voquer les conflits avec son assistante familiale (\u00ab Elle l\u00e2che pas, alors moi non plus ! C\u2019est \u00e0 elle de l\u00e2cher ! \u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Mon radar \u00e9motionnel s\u2019accorde de plus en plus \u00e0 son tempo.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>\u00ab Avec toutes les crises que je fais, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre comme eux \u00bb<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Pour autant, ma posture th\u00e9rapeutique est r\u00e9guli\u00e8rement infiltr\u00e9e du risque de la raisonner, et de me voir adopter une posture identique \u00e0 celle de sa famille d\u2019accueil, de sa r\u00e9f\u00e9rente ASE et du m\u00e9decin consultant du CMP. Posture d\u2019adulte inquiet qui cherche \u00e0 lui faire prendre conscience des risques qu\u2019elle encourt (\u00e0 17 ans, elle se met \u00e0 \u00e9voquer un d\u00e9part avec des quasi-inconnus dans un autre d\u00e9partement). Leslie veut prouver qu\u2019elle ne d\u00e9pend de personne et qu\u2019elle est libre de faire ce qu\u2019elle veut. Si on veut interf\u00e9rer, elle pense qu\u2019on cherche son malheur. R\u00e9guli\u00e8rement, je me verrai donc glisser sur la pente du discours de raison et y sombrer, dans un d\u00e9sagr\u00e9able v\u00e9cu d\u2019\u00e9chec.<\/p>\n\n\n\n<p>A 18 ans pass\u00e9s, l\u2019ASE s\u2019inqui\u00e8te de lui trouver un lieu de vie en foyer qui remporte son adh\u00e9sion. Les \u00e9changes se tendent sur la sc\u00e8ne externe, Leslie s\u2019oppose, et cela vient se rejouer dans une de nos s\u00e9ances. Mais cette fois-ci, forte de la nouvelle tonalit\u00e9 de notre lien, je lui dis quelque chose qui ressemble \u00e0 \u00e7a : \u00ab&nbsp;oui, je la connais cette Leslie-l\u00e0, celle qui veut montrer qu\u2019elle est grande, qu\u2019elle sait faire, qu\u2019elle n\u2019a besoin de personne&#8230; Mais il y a peut-\u00eatre une autre Leslie, qui est compl\u00e8tement \u00e9cras\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, une Leslie qui est encore une petite fille qui a peur et qui veut que l\u2019on s\u2019occupe d\u2019elle. Et l\u2019autre Leslie, elle n\u2019a pas du tout envie de laisser la place \u00e0 cette petite Leslie fragile. Moi, j\u2019aimerais bien l\u2019entendre la Leslie fragile et inqui\u00e8te, elle m\u2019int\u00e9resse \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e9tonn\u00e9e de ma formulation, je vis ses yeux s\u2019humidifier et elle put alors dire son angoisse de ressembler \u00e0 ses parents, ce Monsieur, cette Dame, ces Intrus dans sa t\u00eate, de devenir comme eux, et d\u2019avoir elle aussi des enfants qui seront plac\u00e9s. Elle pr\u00e9f\u00e9rerait les voir morts, car les croiser dans la rue l\u2019angoisse trop, voil\u00e0 pourquoi elle veut partir vivre loin. Pourquoi ont-ils eu des enfants s\u2019ils ne pouvaient pas s\u2019en occuper ? Avec toutes les crises qu\u2019elle fait chez sa famille d\u2019accueil, \u00eatre d\u00e9sagr\u00e9able, les insulter, elle a vraiment l\u2019impression de devenir folle comme eux. Est-ce que c\u2019est h\u00e9r\u00e9ditaire ? Comment s\u2019appelle cette maladie ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 d\u00e9sormais ses questions mises \u00e0 jour : \u00ab Suis-je comme eux ? Suis-je folle et malade comme eux ? \u00bb, ce Monsieur, cette Dame, ces Intrus dans sa t\u00eate, dont elle craint de ne pas pouvoir se diff\u00e9rencier, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9loignement d\u00e8s les premiers jours de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019a pas encore l\u2019id\u00e9e que la maladie mentale se construit aussi dans la rencontre avec un certain environnement, un certain v\u00e9cu. Elle ne peut encore symboliser ses angoisses et les relier \u00e0 son histoire dans une narrativit\u00e9 qui donne sens aux exp\u00e9riences pass\u00e9es, mais le processus psychoth\u00e9rapique est bien en route.<\/p>\n\n\n\n<p>Leslie aura donc pu, durant ces quatre ann\u00e9es, aborder un champ de repr\u00e9sentations insupportables pour elle, \u00e0 savoir \u00eatre l\u2019enfant biologique d\u2019un homme et d\u2019une femme d\u00e9crits comme fous et malades. Le clivage permettait de mettre \u00e0 distance ces repr\u00e9sentations mena\u00e7antes pour le Moi, repr\u00e9sentations que la psych\u00e9 ne pouvait pas traiter autrement que par le d\u00e9ni. Les figures parentales \u00e9taient comme des intrus dans sa psych\u00e9. La seule repr\u00e9sentation supportable \u00e9tait celle de l\u2019effacement et de la non-nomination : l\u2019effacement du nom de famille sur le dossier, entre autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Pouvoir lui signifier qu\u2019il y avait plusieurs Leslie en elle, c\u2019\u00e9tait lui permettre de laisser une place \u00e0 la partie souffrante et en d\u00e9tresse, sans renoncer \u00e0 son r\u00e9gime d\u00e9fensif habituel, sa tendance revendicatrice et opposante. C\u2019\u00e9tait l\u2019inviter \u00e0 regarder fonctionner ses diff\u00e9rentes facettes d\u2019elle-m\u00eame, s\u2019y int\u00e9resser en m\u00eame temps, et, par la m\u00eame occasion, r\u00e9duire quelque peu les clivages.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon c\u00f4t\u00e9, ce moment f\u00e9cond en s\u00e9ance m\u2019a ouvert tout un champ de possibles pour penser et supporter le clivage dans ma relation avec d\u2019autres patients, notamment victimes de traumas. Mais sans doute n\u2019aurais-je pas pu deviner et m\u2019adresser \u00e0 cette \u00ab petite Leslie qui a peur \u00bb, sans avoir fait l\u2019exp\u00e9rience de la rencontre avec certaines parties de moi-m\u00eame cliv\u00e9es, souffrantes et en d\u00e9tresse, et sans le savoir-faire de la psychoth\u00e9rapeute qui m\u2019a accompagn\u00e9e dans cette voie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>WINNICOOT D. (1947), \u00ab La haine dans le contre-transfert \u00bb, in : De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse, Paris, Payot, 1992, p. 72-82<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24585?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u2026 la haine dans le contre-transfert.&nbsp;Je crois que la t\u00e2che de l\u2019analyste qui entreprend l\u2019analyse d\u2019un psychotique est s\u00e9rieusement alourdie par ce ph\u00e9nom\u00e8ne et cette analyse de psychotique devient impossible si la propre haine de l\u2019analyste n\u2019est pas extr\u00eamement bien&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[2536],"thematique":[2473,217,418,601,290],"auteur":[2573],"dossier":[],"mode":[60],"revue":[],"type_article":[],"check":[],"class_list":["post-24585","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-paroles-de-clinicien","thematique-psychopathologie","thematique-psychotherapie","thematique-transfert","thematique-traumatisme","thematique-violence","auteur-valerie-cribier","mode-payant"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24585","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24585"}],"version-history":[{"count":11,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24585\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":24636,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24585\/revisions\/24636"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24585"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=24585"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=24585"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=24585"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=24585"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=24585"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=24585"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=24585"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=24585"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}