{"id":24275,"date":"2022-06-06T12:07:44","date_gmt":"2022-06-06T10:07:44","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=24275"},"modified":"2022-06-06T12:07:46","modified_gmt":"2022-06-06T10:07:46","slug":"enjeux-inconscients-dans-les-maladies-inflammatoires-intestinales","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/enjeux-inconscients-dans-les-maladies-inflammatoires-intestinales\/","title":{"rendered":"Enjeux inconscients dans les maladies inflammatoires intestinales"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>INTRODUCTION<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Les maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI)&nbsp;: maladie de Crohn et rectocolite h\u00e9morragique (RCH), surviennent le plus souvent chez des adolescents ou des adultes jeunes. Elles exposent les patients \u00e0 des sympt\u00f4mes et des traitements qui peuvent bouleverser leur parcours biographique. La demande de soins psychiques \u00e9clot tant au fil du suivi ambulatoire qu\u2019\u00e0 l\u2019occasion de s\u00e9jours hospitaliers impos\u00e9s par les \u00e9pisodes aigus ou par les interventions chirurgicales. Dans le meilleur des cas, un psychologue est engag\u00e9 dans les deux contextes et peut incarner la continuit\u00e9 dans un parcours jalonn\u00e9 de fractures traumatiques&nbsp;: diagnostic, hospitalisations, traitements variablement efficaces et tol\u00e9r\u00e9s, op\u00e9rations.<\/p>\n\n\n\n<p>Les observations qui suivent sont issues d\u2019une pratique de vingt ans au cours de laquelle j\u2019ai progressivement abandonn\u00e9 mon r\u00f4le de gastroent\u00e9rologue hospitalier puis lib\u00e9ral sp\u00e9cialis\u00e9, pour une pratique de psychoth\u00e9rapie psychanalytique lib\u00e9rale, ponctuellement en lien avec l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><strong>SYMPT\u00d4MES PSYCHIQUES EN G\u00c9N\u00c9RAL CHEZ LES PATIENTS AVEC MICI<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a>D\u00e9placement, d\u00e9ni<\/h3>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s souvent, la souffrance psychique n\u2019est reconnue ni par le patient ni par son m\u00e9decin, et s\u2019exprime de mani\u00e8re d\u00e9tourn\u00e9e, dans la relation th\u00e9rapeutique m\u00e9dicale. L\u2019inobservance, le refus des m\u00e9dicaments, la n\u00e9gociation des doses, les intol\u00e9rances m\u00e9dicamenteuses innombrables et les rendez-vous manqu\u00e9s, montrent alors comment le patient d\u00e9place inconsciemment la souffrance et la r\u00e9volte inflig\u00e9es par la maladie, sur le somaticien et les vecteurs de sa prise en charge.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent envahi par ses contre-attitudes, le gastroent\u00e9rologue tarde \u00e0 demander au psychologue, pour son patient\u2026 ou pour lui-m\u00eame, l\u2019aide psychique qui permettra d\u2019identifier et de perlaborer les processus inconscients qui parasitent la relation.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a>Troubles fonctionnels digestifs et MICI<\/h3>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s que l\u2019inflammation tissulaire active est mise en r\u00e9mission par le traitement m\u00e9dical, un quart des patients au moins <em>continuent<\/em> \u00e0 pr\u00e9senter des sympt\u00f4mes corporels&nbsp;: douleurs, diarrh\u00e9e, irr\u00e9gularit\u00e9 digestive, ballonnements (Fairbrass, Costantino, Gracie, &amp; Ford, 2020). Il s\u2019agit de troubles fonctionnels digestifs (TFD), c\u2019est-\u00e0-dire de <em>sympt\u00f4mes sans l\u00e9sion<\/em>. Les TFD peuvent pr\u00e9exister, mais parfois ils apparaissent apr\u00e8s la premi\u00e8re pouss\u00e9e de la MICI, dont ils miment les manifestations.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce ph\u00e9nom\u00e8ne que certains patients interpr\u00e8tent comme une \u00ab&nbsp;m\u00e9moire du corps&nbsp;\u00bb, reste en partie inexpliqu\u00e9 et pourrait avoir une origine purement tissulaire, \u00ab&nbsp;non psychique&nbsp;\u00bb. Il est modul\u00e9 par des facteurs psychiques qui peuvent engager divers niveaux de symbolisation, en particulier&nbsp;: une forme de conversion, l\u2019int\u00e9gration dans un syndrome phobique, ou une manifestation r\u00e9p\u00e9titive traumatique et peu symbolis\u00e9e (de Saussure, 2021).<\/p>\n\n\n\n<p>La situation une fois clarifi\u00e9e avec le gastroent\u00e9rologue qui expliquera clairement la <em>contribution fonctionnelle<\/em> des sympt\u00f4mes digestifs, le psychologue pourra, tout en gardant \u00e0 l\u2019horizon la dimension corporelle de la souffrance, investiguer les affects et repr\u00e9sentations sous-jacents, et la mani\u00e8re dont les sympt\u00f4mes sont engag\u00e9s dans la relation. L\u2019arri\u00e8re-plan repr\u00e9sentationnel des TFD associ\u00e9s aux MICI comprend souvent les \u00e9l\u00e9ments suivants&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Dans le registre conversionnel, les sympt\u00f4mes expriment symboliquement une conflictualit\u00e9 inconsciente, ax\u00e9e autour de la procr\u00e9ation, de la castration ou des vicissitudes du corps \u00e9rotique en g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;;<\/li><li>La dysfonction digestive sert de \u00ab&nbsp;paravent d\u00e9fensif&nbsp;\u00bb \u00e0 des sympt\u00f4mes sexologiques pour lesquels la demande d\u2019aide reste en souffrance&nbsp;;<\/li><li>Dans ce domaine traumatique, il faut faire une place \u00e0 l\u2019effet retard\u00e9 de proph\u00e9ties n\u00e9gatives anciennement \u00e9mises par des m\u00e9decins. \u00ab&nbsp;Quoi qu\u2019il arrive, vous ne gu\u00e9rirez jamais, vous souffrirez toujours&nbsp;\u00bb&nbsp;: des paroles qui figurent parfois les rejetons de l\u2019agressivit\u00e9 inconsciente des sp\u00e9cialistes, et qui restent grav\u00e9es dans l\u2019esprit des patients.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a>MICI, culpabilit\u00e9 et causalit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>La question du \u00ab&nbsp;sens&nbsp;\u00bb de la MICI est souvent \u00e9voqu\u00e9e par les patients. La majorit\u00e9 d\u2019entre eux s\u2019accusent eux-m\u00eames, ou incriminent des \u00e9v\u00e9nements de vie r\u00e9cents. Nous reconnaissons l\u00e0 un proc\u00e9d\u00e9 qui prot\u00e8ge la psych\u00e9 contre l\u2019irruption d\u2019angoisses indicibles&nbsp;: \u00eatre soumis, si la maladie n\u2019avait \u00ab&nbsp;aucun sens&nbsp;\u00bb, au mieux \u00e0 une injustice, au pire \u00e0 une forme d\u2019arbitraire, d\u2019absurdit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la majorit\u00e9 des cas, la situation est domin\u00e9e par la culpabilit\u00e9. Le patient s\u2019attribue la cause de sa maladie. On ne saurait mieux d\u00e9crire ce processus et la prudence qui s\u2019impose au soignant psychique, que le font Albert Ciccone et Alain Ferrant, au sujet de l\u2019appropriation des traumatismes en g\u00e9n\u00e9ral et chez les patients confront\u00e9s au cancer&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;On pourra alors voir se d\u00e9ployer (\u2026) un fantasme de culpabilit\u00e9. (\u2026) On peut dire que <em>plus le sujet est innocent de ce qui lui arrive, et plus, en quelque sorte, le traumatisme est traumatique&nbsp;\u00bb<\/em> (Ciccone, 2014, p.329-330, italiques de l&rsquo;auteur).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le patient (\u2026) recense les deuils et les probl\u00e8mes rencontr\u00e9s, et leur conf\u00e8re une place causale. Il arrive parfois que les soignants eux-m\u00eames engagent les patients sur cette voie (\u2026). Si on impose l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une causalit\u00e9 affective ou psychique du dehors (\u2026), on fabrique de toutes pi\u00e8ces une <em>nouvelle situation traumatique (\u2026)<\/em> par <em>for\u00e7age repr\u00e9sentatif<\/em>. En revanche si le patient lui-m\u00eame (\u2026) formule une telle hypoth\u00e8se, le clinicien ne peut ni la r\u00e9futer ni l\u2019entendre comme ayant une quelconque valeur explicative&nbsp;\u00bb (Ferrant, 2014, p.41, mes italiques).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><strong>LE R\u00d4LE INCONSCIEMMENT D\u00c9VOLU \u00c0 LA MICI<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>La clinique actuelle ne permet pas, \u00e0 mon avis, de reconna\u00eetre syst\u00e9matiquement chez nos patients un d\u00e9faut de mentalisation auquel on pourrait attribuer une valeur causale pour l\u2019apparition de la MICI, dans le contexte conceptuel d\u2019une psychogen\u00e8se postul\u00e9e au sens o\u00f9 l\u2019entendait l\u2019\u00e9cole psychosomatique de Paris (Szwec, 2017). Comme c\u2019est le cas dans diff\u00e9rents domaines dont celui des TFD (de Saussure, 2021), il reviendra \u00e0 la psychanalyse du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de faire dialoguer son r\u00e9f\u00e9rentiel avec celui des neurosciences dans l\u2019approche de la clinique des MICI (Peppas et al., 2021).<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant la question de la mentalisation resurgit dans la mani\u00e8re dont la MICI et le bouleversement qu\u2019elle induit, sont inconsciemment emprunt\u00e9s par le sujet comme une passerelle vers un travail de liaison psychique, ou au contraire interpos\u00e9s comme un obstacle. J\u2019illustrerai ces cas de figure par deux situations cliniques.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a>Cas clinique N\u00b0&nbsp;1&nbsp;: Daniel<\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019ai rencontr\u00e9 Daniel au cours du bref s\u00e9jour hospitalier pendant lequel sa RCH a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverte. Il \u00e9tait boulevers\u00e9 par l\u2019annonce du diagnostic, affol\u00e9 \u00e0 la vue du sang qui s\u2019\u00e9coulait de son corps, envahi par des repr\u00e9sentations effrayantes, et comme menac\u00e9 d\u2019effondrement. Daniel a sursaut\u00e9 en apprenant, mon statut \u00ab&nbsp;d\u2019ancien gastro et de psy&nbsp;\u00bb, (je l\u2019annonce dans le contexte de mon activit\u00e9 psychosomatique, car je n\u2019ai pas la formation de psychiatre). \u00c0 ses yeux, la double attribution me rendait providentiel et paradoxalement plus apte, vu mon exp\u00e9rience concr\u00e8te du corps malade, \u00e0 recevoir sa demande de soins psychiques. Craignait-il fantasmatiquement qu\u2019un \u00ab&nbsp;psy ordinaire&nbsp;\u00bb ne soit effray\u00e9, bless\u00e9, \u00ab&nbsp;d\u00e9truit&nbsp;\u00bb (au sens utilis\u00e9 par Winnicott) par ses \u00e9missions sanglantes, comme s\u2019il s\u2019agissait de charges agressives&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>De mon c\u00f4t\u00e9, j\u2019\u00e9tais plut\u00f4t touch\u00e9 et s\u00e9duit par la richesse de ses productions associatives. Au d\u00e9but de la th\u00e9rapie, il m\u2019adressait des demandes magiques&nbsp;: que gr\u00e2ce \u00e0 moi la RCH devienne traitable \u00ab&nbsp;sans m\u00e9dicament\u2026&nbsp;\u00bb. Par la suite, Daniel a sembl\u00e9 chercher en moi une m\u00e8re plus \u00ab&nbsp;pare-excitante&nbsp;\u00bb que la sienne, \u00e0 qui il pourrait confier son v\u00e9cu sans que je me fasse comme elle \u00ab&nbsp;amplificateur \u00e0 angoisse&nbsp;\u00bb, selon ses mots. Occasionnellement \u00e9mergeait une nostalgie souriante de la fusion, par exemple quand il imaginait un appareil implantable qui informerait son gastroent\u00e9rologue, en temps r\u00e9el, de l\u2019\u00e9tat de son c\u00f4lon.<\/p>\n\n\n\n<p>Daniel explorait tous les \u00ab&nbsp;sens&nbsp;\u00bb que la maladie prenait pour lui. Parmi bien d\u2019autres productions manifestes, il pouvait voir dans la RCH un signal \u00e9nigmatique (\u00ab&nbsp;Mon corps dit&nbsp;: Daniel, \u00e9coute&nbsp;!&nbsp;\u00bb), une singularit\u00e9 qui s\u2019ajoutait entre autres \u00e0 celle de sa pr\u00e9f\u00e9rence homosexuelle, une injustice qui lui rappelait celles qu\u2019il avait souvent ressenties face \u00e0 son fr\u00e8re cadet (\u00ab&nbsp;Qui n\u2019avait jamais eu d\u2019ennui de sant\u00e9&nbsp;\u00bb), une punition pour sa sexualit\u00e9, voire une \u00e9trange alli\u00e9e qui l\u2019emp\u00eacherait de r\u00e9aliser les fantasmes sexuels extraconjugaux pour lesquels il se bl\u00e2mait.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains jours, Daniel voyait la RCH comme la cons\u00e9quence d\u2019une r\u00e9pression&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai \u00e9t\u00e9 gentil, bien trop gentil\u2026 et maintenant, c\u2019est moi qui suis malade.&nbsp;\u00bb L\u2019agressivit\u00e9 envahissait les repr\u00e9sentations&nbsp;: le sang dans les selles, c\u2019\u00e9tait \u00ab&nbsp;comme une sc\u00e8ne de crime&nbsp;\u00bb. Il \u00e9voquait des cascades sanglantes, des mutilations subies&nbsp;: doigts coup\u00e9s, pied tranch\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Daniel revenait souvent \u00e0 un traumatisme accidentel v\u00e9cu dans sa p\u00e9riode de latence, et vivait la RCH comme un apr\u00e8s-coup qui lui faisait revivre l\u2019effroi d\u00e9sorganisateur qu\u2019il avait alors ressenti.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce moment, le travail th\u00e9rapeutique s\u2019est ralenti, comme si Daniel perdait sa motivation. Quand nous nous approchions du mode particulier de communication qui \u00e9tait le sien avec sa m\u00e8re, il se faisait dubitatif et silencieux, le fil associatif se rompait. Selon Daniel, elle communiquait avec lui enfant par le langage de l\u2019angoisse. Toujours inqui\u00e8te de sa sant\u00e9, elle craignait qu\u2019il n\u2019attrape les maladies qu\u2019elle avait eues, dans un v\u00e9cu d\u2019indiff\u00e9renciation corporelle. Il ne gardait aucun souvenir de la naissance de son fr\u00e8re, ce pu\u00een\u00e9 \u00e0 qui il vouait une animosit\u00e9 tenace \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, et m\u00eame centrale dans ses pr\u00e9occupations\u2026 Mais sans qu\u2019il \u00ab&nbsp;accepte&nbsp;\u00bb d\u2019en explorer les fondements infantiles.<\/p>\n\n\n\n<p>Si j\u2019insistais, Daniel finissait par s\u2019irriter comme si je le pers\u00e9cutais. Il m\u2019opposait qu\u2019il n\u2019y avait rien \u00e0 chercher dans son enfance \u00ab&nbsp;parfaitement heureuse&nbsp;\u00bb, et me ramenait \u00e0 des sujets manifestes. On aurait dit que Daniel repoussait la \u00ab&nbsp;p\u00e9n\u00e9tration traumatique&nbsp;\u00bb que repr\u00e9sentait mon activit\u00e9 interpr\u00e9tative. Ce mouvement s\u2019est exacerb\u00e9 lors d\u2019une pouss\u00e9e inflammatoire de RCH suite \u00e0 laquelle les pr\u00e9occupations initiales sont revenues au premier plan, comme si le b\u00e9n\u00e9fice de notre cheminement commun avait \u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;balay\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9finitive, la RCH avait \u00ab&nbsp;donn\u00e9 corps&nbsp;\u00bb aux pires craintes de Daniel&nbsp;: celles de revivre un traumatisme non symbolis\u00e9 et d\u2019\u00eatre submerg\u00e9 par sa pulsionnalit\u00e9 agressive. Mais paradoxalement, elle parachevait \u00ab&nbsp;l\u2019externalisation&nbsp;\u00bb, <em>dans le corps mais hors de la psych\u00e9<\/em>, des affects et des repr\u00e9sentations intol\u00e9rables. En ramenant sans cesse dans la relation th\u00e9rapeutique les sympt\u00f4mes corporels et l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 dramatis\u00e9e qu\u2019ils lui infligeaient, Daniel semblait montrer qu\u2019il \u00ab&nbsp;pr\u00e9f\u00e9rait&nbsp;\u00bb inconsciemment le cabotage p\u00e9rilleux parmi ces \u00e9cueils, plut\u00f4t que le risque psychique d\u2019une exploration hauturi\u00e8re de ses noyaux traumatiques. En cela, il exploitait sa MICI dans notre relation comme une forme de <em>contre-investissement<\/em>, au sens o\u00f9 l\u2019entend Jacqueline Schaeffer. (2013, p.208)<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Cas clinique N\u00b0\u00a02\u00a0: Carlo<\/h3>\n\n\n\n<p>Depuis son adolescence, Carlo vivait p\u00e9niblement sa digestion. Crampes abdominales, transit irr\u00e9gulier, autant de sympt\u00f4mes que son gastroent\u00e9rologue avait soigneusement \u00e9valu\u00e9s&nbsp;: l\u2019appareil digestif \u00e9tait intact (sans l\u00e9sion), et le diagnostic \u00e9tait celui de TFD. Carlo avait le syndrome de l\u2019intestin irritable. Mais vers trente ans, une douleur nouvelle se loge dans un coin de son ventre, et ne fait qu\u2019augmenter. Une op\u00e9ration en urgence r\u00e9v\u00e8le alors une maladie de Crohn. La situation est bien b\u00e9nigne aux yeux du chirurgien, qui peut exciser le court segment d\u2019intestin responsable et l\u2019annonce \u00e0 Carlo d\u00e8s son r\u00e9veil, avec tout l\u2019optimisme possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en apprenant la nouvelle, Carlo a tellement pleur\u00e9 qu\u2019on m\u2019appelle \u00e0 son chevet. Il est d\u00e9sempar\u00e9, a \u00ab&nbsp;honte&nbsp;\u00bb de ses larmes, et dans nos premiers contacts arrive tout juste \u00e0 exprimer, parmi les silences, sa crainte de \u00ab&nbsp;ne plus pouvoir s\u2019occuper de sa famille \u00e0 cause de la maladie&nbsp;\u00bb. Il demande \u00e0 me revoir. Dans mon cabinet une semaine plus tard, Carlo a repris contenance. Il se remet bien de l\u2019op\u00e9ration, mais a \u00ab&nbsp;besoin de parler&nbsp;\u00bb, lui qui n\u2019a jamais eu de contact avec un psychoth\u00e9rapeute.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un homme athl\u00e9tique \u00e0 la belle physionomie, qui serait s\u00e9duisant si ses v\u00eatements \u00e9taient plus propres et soign\u00e9s. Je sens en lui un double mouvement d\u2019\u00e9lan et de retrait. \u00c0 plusieurs reprises il s\u2019ouvre \u00e0 moi de sa souffrance et de ses interrogations. Il pense \u00ab&nbsp;que la maladie est venue car il avait <em>retenu trop de choses<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; il a \u00ab&nbsp;peur de pleurer&nbsp;\u00bb. Mais il recule aussit\u00f4t et se retire dans l\u2019annulation r\u00e9troactive et la banalisation, jusqu\u2019\u00e0 adopter un discours presque op\u00e9ratoire.<\/p>\n\n\n\n<p>La maladie elle-m\u00eame ne le fait pratiquement plus souffrir depuis que la zone malade a \u00e9t\u00e9 excis\u00e9e, elle tend \u00e0 dispara\u00eetre des pr\u00e9occupations manifestes de Carlo qui confirme sa demande de psychoth\u00e9rapie. Pendant plusieurs mois, nos entretiens hebdomadaires en face-\u00e0-face tournent autour des difficult\u00e9s que lui causent son ind\u00e9cision et ses vell\u00e9it\u00e9s. Ces traits de caract\u00e8re le prot\u00e8gent peut-\u00eatre de l\u2019angoisse et de la culpabilit\u00e9 qu\u2019engendrent en lui les acc\u00e8s de col\u00e8re qui peuvent le submerger, face \u00e0 des inconnus qu\u2019il trouve arrogants, et m\u00eame envers ses enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais des sympt\u00f4mes digestifs, il en a encore&nbsp;: ses TFD anciens sont toujours l\u00e0, comme avant l\u2019op\u00e9ration. En sorte que celle-ci a supprim\u00e9 les sympt\u00f4mes douloureux attribuables au Crohn et laiss\u00e9 subsister les TFD. Carlo est ramen\u00e9 \u00e0 son \u00e9tat corporel ant\u00e9rieur. Voici que Carlo m\u2019annonce avoir consult\u00e9 une praticienne en m\u00e9decine parall\u00e8le, \u00ab&nbsp;pour ses intol\u00e9rances digestives&nbsp;\u00bb. Cette lat\u00e9ralisation m\u2019alerte&nbsp;: n\u2019y aurait-il pas, cach\u00e9e dans le sympt\u00f4me digestif fonctionnel, une dimension inconsciente en souffrance&nbsp;? Au cours d\u2019un entretien centr\u00e9 sur son v\u00e9cu digestif, nous d\u00e9taillons longuement tous ses maux, parmi lesquels je l\u2019aide \u00e0 d\u00e9m\u00ealer (son gastroent\u00e9rologue ne l\u2019avait pas fait) ce qui \u00e9tait attribuable \u00e0 la MICI et ce qui revient maintenant au TFD.<\/p>\n\n\n\n<p>Or la semaine suivante, Carlo <em>au bord des larmes<\/em> s\u2019ouvre de son secret. Au fil d\u2019un r\u00e9cit bien peu lin\u00e9aire, je commence \u00e0 percevoir comment il a subi, de la part de sa m\u00e8re, non seulement une attitude g\u00e9n\u00e9ralement incestuelle, mais des attouchements qui se sont prolong\u00e9s jusqu\u2019en en pleine adolescence. Face \u00e0 elle, il \u00e9prouvait des sentiments o\u00f9 tourbillonnaient la haine et la culpabilit\u00e9. D\u00e8s ce jour, et sur le mode discontinu qui est le sien, nous avons commenc\u00e9 \u00e0 explorer le traumatisme durable autour duquel il s\u2019est construit, la mani\u00e8re dont il se d\u00e9fend continuellement contre la col\u00e8re h\u00e9rit\u00e9e de son histoire, et les circonstances de secret, de complicit\u00e9 et de honte qui l\u2019avaient emp\u00each\u00e9 de se percevoir comme une victime\u2026 jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de sa MICI.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fragment de th\u00e9rapie sugg\u00e8re que l\u2019attention profonde port\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du sympt\u00f4me <em>corporel<\/em> par le soignant <em>psychique<\/em>, a cr\u00e9\u00e9 les conditions transf\u00e9rentielles de \u00ab&nbsp;s\u00e9curit\u00e9&nbsp;\u00bb qui ont permis \u00e0 Carlo de s\u2019ouvrir, pour la premi\u00e8re fois, de son douloureux secret. C\u2019est peut-\u00eatre parce que le \u00ab&nbsp;test r\u00e9ussi du passage par le canal corporel&nbsp;\u00bb (inconsciemment demand\u00e9 au moyen du transfert lat\u00e9ral sur le th\u00e9rapeute alternatif), avec son jeu d\u2019identification et de contre-identification, confirme aux yeux du patient que le th\u00e9rapeute lui manifeste l\u2019attention profonde et le respect que n\u2019avait pas eus l\u2019objet primaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fais l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019en le pr\u00e9cipitant dans les larmes et en position de victime, la maladie a \u00e9t\u00e9 inconsciemment v\u00e9cue comme une agression par un pers\u00e9cuteur \u00ab&nbsp;d\u00e9clar\u00e9&nbsp;\u00bb, qui autorisait Carlo \u00e0 se placer sans ambigu\u00eft\u00e9 en position de victime. En lui permettant de \u00ab&nbsp;franchir le pas&nbsp;\u00bb de la demande d\u2019aide, la RCH \u00e9tait finalement <em>mise au service d\u2019un travail d\u2019int\u00e9gration psychique<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">PERSPECTIVES<\/h2>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce qui est le cas dans d\u2019autres domaines (par exemple, l\u2019oncologie), les institutions sp\u00e9cialis\u00e9es dans les soins aux patients qui vivent avec des MICI n\u2019offrent que rarement la disponibilit\u00e9 d\u2019\u00e9quipes de soignants psychiques d\u00e9di\u00e9s. Les interventions d\u2019un.e psychologue dans les cadres et circonstances vari\u00e9s \u00e9voqu\u00e9s ici, exercent vraisemblablement un effet positif sur la qualit\u00e9 de vie des patients et sur le pronostic de leur maladie. \u00c0 ma connaissance aucun cursus sp\u00e9cifique de formation n\u2019existe actuellement dans ce domaine&nbsp;: je ne peux que militer en faveur d\u2019initiatives qui combleront cette lacune, et qui rencontreront aupr\u00e8s des somaticiens hospitaliers d\u2019autant plus d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019elles d\u00e9boucheront sur des \u00e9tudes d\u2019intervention visant \u00e0 objectiver leur efficacit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">R\u00c9F\u00c9RENCES<\/h3>\n\n\n\n<p>CICCONE, A. (2014). Approche clinique de quelques contextes psychopathologiques paradigmatiques. In R. Roussillon (Ed.), <em>Manuel de psychologie et de psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> (pp. 287-335). Paris: Elsevier Masson.<\/p>\n\n\n\n<p>DE SAUSSURE, P. (2021). La neurogastroent\u00e9rologie et la psychanalyse au chevet des troubles fonctionnels digestifs. In Analysis, 5(1), 68-77.<\/p>\n\n\n\n<p>FAIRBRASS, K. M., COSTANTINO, S. J., GRACIE, D. J., &amp; FORD, A. C. (2020). Prevalence of irritable bowel syndrome-type symptoms in patients with inflammatory bowel disease in remission: a systematic review and meta-analysis. Lancet Gastroenterol Hepatol, 5(12), 1053-1062. doi:10.1016\/S2468-1253(20)30300-9<\/p>\n\n\n\n<p>FERRANT, A. (2014). P\u00f4le psychosomatique. In R. Roussillon (Ed.), <em>Manuel de psychologie et de psychopathologie g\u00e9n\u00e9rale<\/em> (pp. 409-423). Paris: Elsevier Masson.<\/p>\n\n\n\n<p>Peppas, S., PANSIERI, C., PIOVANI, D., DANESE, S., PEYRIN-BIROULET, L., TSANTES, A. G., BONOVAS, S. (2021). The Brain-Gut Axis: Psychological Functioning and Inflammatory Bowel Diseases. J Clin Med, 10(3). doi:10.3390\/jcm10030377<\/p>\n\n\n\n<p>SCHAEFFER, J. (2013). Le rubis a horreur du rouge. Relation et contre-investissement hyst\u00e9riques. In <em>Le refus du f\u00e9minin<\/em> (pp. 188-221). Paris: PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>SZWEC, G. (2017). La psychosomatique, quelques d\u00e9bats apr\u00e8s\u2026. In F. Nayrou &amp; G. Szwec (Eds.), <em>La psychosomatique<\/em> (pp. 7-45). Paris: PUF.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24275?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>INTRODUCTION Les maladies inflammatoires chroniques intestinales (MICI)&nbsp;: maladie de Crohn et rectocolite h\u00e9morragique (RCH), surviennent le plus souvent chez des adolescents ou des adultes jeunes. 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