{"id":24269,"date":"2022-06-06T11:58:58","date_gmt":"2022-06-06T09:58:58","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=24269"},"modified":"2022-06-06T12:01:41","modified_gmt":"2022-06-06T10:01:41","slug":"experiences-en-reanimation-pediatrique-et-neonatale-une-histoire-de-rythme-et-de-temporalite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/experiences-en-reanimation-pediatrique-et-neonatale-une-histoire-de-rythme-et-de-temporalite\/","title":{"rendered":"Exp\u00e9riences en r\u00e9animation p\u00e9diatrique et n\u00e9onatale, une histoire de rythme et de temporalit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Au bout d\u2019une passerelle vitr\u00e9e, derri\u00e8re deux grandes portes battantes, ou apr\u00e8s avoir compos\u00e9 le code qui verrouille l\u2019entr\u00e9e, v\u00eatu d\u2019une blouse blanche, le psychologue peut p\u00e9n\u00e9trer au sein d\u2019un service de r\u00e9animation p\u00e9diatrique et n\u00e9onatale. Les premiers pas sont h\u00e9sitants, troublants, on se demande o\u00f9 d\u00e9poser son regard, vers quoi, vers qui tendre l\u2019oreille tant les sens se retrouvent brutalement convoqu\u00e9s \u00e0 peine nous commen\u00e7ons \u00e0 d\u00e9ambuler dans le couloir. On y d\u00e9couvre des nouveau-n\u00e9s, des b\u00e9b\u00e9s, des enfants, des adolescents, des parents ; pluralit\u00e9 des \u00e2ges de la vie, vertige du nombre de situations cliniques toutes plus extr\u00eames les unes que les autres. Comment \u00eatre l\u00e0, en tant que clinicien, face \u00e0 des \u00eatres \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la vie, ni tout \u00e0 fait dedans, ni tout \u00e0 fait dehors comme je tente de les distinguer \u00e0 travers le linge qui recouvre les couveuses. Quelle pr\u00e9sence quand le cr\u00e9puscule pointe aussi pr\u00e9matur\u00e9ment que la naissance ? Comment accompagner ces parents qui voient la vie de leur enfant basculer toujours trop vite dans le monde m\u00e9dical ? Comment penser ce que vivent ces familles enti\u00e8res et ces jeunes \u00eatres dont l\u2019existence, cloisonn\u00e9e entre les murs du service, se trouve suspendue aux sons qui \u00e9manent du scope.<\/p>\n\n\n\n<p>Soignants, m\u00e9decins, psychologues, nous faisons quotidiennement l\u2019exp\u00e9rience subjective de la rencontre singuli\u00e8re avec ces sujets dont la vie a \u00e9t\u00e9 brutalement percut\u00e9e par le r\u00e9el. Les rencontres peuvent se succ\u00e9der \u00e0 un rythme infernal, implacable, o\u00f9 (sur)vie et mort s\u2019enlacent inlassablement. Le passage en r\u00e9animation est une histoire en elle-m\u00eame, dont nous sommes t\u00e9moins. Comment la raconter ? A quel rythme d\u00e9filent les \u00e9v\u00e9nements, quel temps employer pour les narrer ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>D\u00c9FINITIONS ET CONCEPTS TH\u00c9ORIQUES<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le rythme, nous dit le <em>Larousse<\/em> (2021) est un \u201cretour \u00e0 des intervalles r\u00e9guliers dans le temps d\u2019un fait, d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne\u201d, une \u201csuccession de temps forts et de temps faibles\u201d ou encore la \u201ccadence \u00e0 laquelle s\u2019effectue une action, un processus\u201d. On peut d\u00e9j\u00e0 trouver des r\u00e9sonnances avec la vie de la r\u00e9animation, son rythme fait de la cadence effr\u00e9n\u00e9e des pas des soignants qui courent d\u2019une chambre \u00e0 une autre, ou parfois du tempo beaucoup plus temp\u00e9r\u00e9 du psychologue qui tente de se d\u00e9gager de l\u2019agitation, de l\u2019excitation, des angoisses qui peuvent envahir tout l\u2019espace. Peuvent en effet s\u2019y succ\u00e9der des d\u00e9c\u00e8s ou des \u201csucc\u00e8s\u201d m\u00e9dicaux quand la vie est \u201csauv\u00e9e\u201d gr\u00e2ce \u00e0 la m\u00e9decine, mais parfois \u00e0 quel prix ? Lesquels constituent finalement les temps forts et les temps faibles ? Parfois la mort fait retour trop vite, les d\u00e9c\u00e8s se succ\u00e9dant \u00e0 une cadence infernale.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux autres notions nous permettent d\u2019approfondir celle de rythme et la mani\u00e8re dont nous le rencontrons en r\u00e9animation. Tout d\u2019abord, celle de l&rsquo;accordage affectif d\u00e9crite par D. Stern nous donne des \u00e9l\u00e9ments pour penser la pr\u00e9sence de la rythmicit\u00e9 dans la construction du moi. Sans d\u00e9velopper trop longuement la d\u00e9monstration de l\u2019auteur, ce dernier propose de penser l\u2019accordage affectif qui peut s\u2019observer entre une m\u00e8re et son b\u00e9b\u00e9, comme une forme particuli\u00e8re et primaire de l\u2019intersubjectivit\u00e9. Stern parle de l\u2019accordage comme \u201cla forme pr\u00e9dominante de communier ou d\u2019indiquer le partage d\u2019\u00e9tats internes\u201d (Stern, 1989). Il convoque alors le rythme comme l\u2019un des \u00e9l\u00e9ments permettant de rendre justement l\u2019accordage affectif observable, le rythme est consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019un des fondements de l\u2019accordage. Stern insiste sur le caract\u00e8re primaire et archa\u00efque du rythme, qui serait l\u2019un des niveaux de perception les plus pr\u00e9coces chez le b\u00e9b\u00e9. Albert Ciccone prolonge les travaux de Stern en parlant du rythme comme \u201cune base au sentiment de s\u00e9curit\u00e9\u201d (Ciccone, 2012), ayant ainsi une fonction de contenance de l\u2019exp\u00e9rience de la s\u00e9paration et incarnant un des \u00e9l\u00e9ments qui soutient la mise en place de l\u2019intersubjectivit\u00e9. Il \u00e9tend la r\u00e9flexion sur l\u2019accordage rythmique principalement d\u00e9crit par Stern dans la relation entre une m\u00e8re et son b\u00e9b\u00e9 \u00e0 celui pouvant prendre corps dans la relation entre le th\u00e9rapeute et son patient en \u00e9voquant la rythmicit\u00e9 des s\u00e9ances, permettant au patient d\u2019exp\u00e9rimenter l&rsquo;alternance entre pr\u00e9sence et absence, condition essentielle pour contenir les angoisses de s\u00e9paration et de perte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">TEMPO ET RYTHME EN R\u00c9ANIMATION<\/h2>\n\n\n\n<p>Quels liens pouvons-nous tisser avec l\u2019exp\u00e9rience des patients et du th\u00e9rapeute dans un service de r\u00e9animation p\u00e9diatrique ? Nous pouvons percevoir la rythmicit\u00e9 dans ce lieu \u00e0 travers une certaine \u00ab&nbsp;musique&nbsp;\u00bb : se succ\u00e8dent \u00e0 intensit\u00e9 variable les sons qui \u00e9manent du moniteur de surveillance, tant\u00f4t un bruit aigu et strident hurle du scope, faisant s&#8217;emballer le c\u0153ur de celui qui assiste \u00e0 une acc\u00e9l\u00e9ration ou ralentissement trop important du rythme cardiaque du jeune patient, tant\u00f4t un silence \u00e9trange r\u00e8gne dans les couloirs o\u00f9 on n\u2019entend alors plus un seul pleur, cris ou gazouillis. Comment penser justement l\u2019accordage affectif, sous-tendu par le rythme, dans ces conditions d\u2019hospitalisation ? Comment le penser aussi entre les patients et les membres de l\u2019\u00e9quipe m\u00e9dicale et\/ou param\u00e9dicale qui sont intervenus, chacun \u00e0 leur mani\u00e8re, quand les transferts d\u2019un service \u00e0 l\u2019autre s\u2019encha\u00eenent avant m\u00eame qu\u2019on ait eu le temps de se rencontrer, de tisser un lien suffisamment solide pour pouvoir se s\u00e9parer tranquillement ? Dans l\u2019accordage que d\u00e9crit Stern, la r\u00e9ponse que la m\u00e8re apporte \u00e0 son b\u00e9b\u00e9 peut \u00eatre justement mal ajust\u00e9e si elle intervient trop vite, trop fort, trop lentement ou de mani\u00e8re impr\u00e9visible. Le th\u00e9rapeute se confronte \u00e0 cette \u00e9preuve dans les rencontres cliniques qui surviennent en r\u00e9animation. La sid\u00e9ration peut nous gagner quand nous apprenons qu\u2019une m\u00e8re et son b\u00e9b\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9s dans un autre h\u00f4pital, trop rapidement, alors que cette m\u00e8re redoutait justement de sortir \u201cpr\u00e9matur\u00e9ment\u201d du service avec son b\u00e9b\u00e9 n\u00e9 \u00e0 26 SA. L\u2019incompr\u00e9hension est aussi pr\u00e9gnante quand une petite fille de 16 mois attend depuis pr\u00e8s d\u2019un mois une greffe du foie alors qu\u2019elle est en Super Urgence Nationale, la mettant en haut de la liste d\u00e8s qu\u2019un greffon est disponible, et enfin stup\u00e9faction quand un d\u00e9c\u00e8s intervient brutalement au retour d\u2019un week-end alors que nous avions quitt\u00e9 l\u2019enfant et sa m\u00e8re, sereins \u00e0 l\u2019id\u00e9e de quitter la r\u00e9animation pour un service de soins continus. Ces moments de rupture, d\u2019ajustement d\u00e9faillant entre le besoin et la r\u00e9ponse posent la question de la mani\u00e8re dont le psychologue mobilise constamment des ressources psychiques pour soutenir l\u2019accordage entre les parents et leur enfant hospitalis\u00e9, mais aussi pour supporter lui-m\u00eame la discontinuit\u00e9 qui sous-tend sa pratique clinique dans un tel service. Quelle base de s\u00e9curit\u00e9, pour reprendre les propos de Ciccone, le psychologue peut ici proposer \u00e0 ses patients en sachant qu\u2019il ne pourra pas toujours garantir les retrouvailles apr\u00e8s la s\u00e9paration d\u2019une s\u00e9ance \u00e0 l\u2019autre ?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>UNE HISTOIRE ET UNE RENCONTRE CLINIQUE : ZEINA ET MME S<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but du mois de novembre, nous accueillons au sein du service Zeina, 16 mois, et sa m\u00e8re, Mme S. La petite fille \u00e9tait initialement hospitalis\u00e9e en h\u00e9patologie dans le cadre de son insuffisance h\u00e9patique. Zeina a une atr\u00e9sie des voies biliaires depuis ses 1 mois, et apr\u00e8s une intervention qui fut un \u00e9chec, une greffe de foie devient n\u00e9cessaire. Son \u00e9tat se d\u00e9grade rapidement et requiert un passage dans le service de r\u00e9animation dans l\u2019attente d\u2019un greffon d\u00e9j\u00e0 esp\u00e9r\u00e9 depuis le mois de f\u00e9vrier. Quand je la rencontre, accompagn\u00e9e de sa maman, Zeina figure depuis d\u00e9j\u00e0 une semaine en Super Urgence Nationale sur la liste des candidats au don.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re rencontre avec cette dyade se fait dans la chambre o\u00f9 est hospitalis\u00e9e la petite fille. Je pousse doucement la porte et d\u00e9couvre une femme allong\u00e9e, en position f\u0153tale, sur un lit pliable de fortune, le visage embu\u00e9 de larmes. Dans son lit \u00e0 barreaux, Zeina dort calmement. Mme S se redresse et laisse couler ses larmes d\u00e8s qu\u2019elle m\u2019aper\u00e7oit, avant m\u00eame que je me pr\u00e9sente. Je me confronte au fait que Mme parle peu fran\u00e7ais, et rapidement nous usons du traducteur qu\u2019elle utilise sur son t\u00e9l\u00e9phone pour communiquer. Je \u201cdis\u201d au t\u00e9l\u00e9phone, en regardant Mme S dans les yeux, qui je suis, et ce cadre d\u2019entretien, qui sera le n\u00f4tre tout du long, se cr\u00e9e. Alternant entre \u00e9changes en fran\u00e7ais, Mme S tenant \u00e0 pouvoir me parler directement, et traductions d\u00e9livr\u00e9es par la voix m\u00e9tallique du t\u00e9l\u00e9phone, le suivi se met en place avec Mme S, et progressivement Zeina, en fonction de son \u00e9tat de veille, deux fois par semaine. Il faut dire que le \u201cpassage\u201d initial dans le service de r\u00e9animation devient un long s\u00e9jour. Nos premiers \u00e9changes me donnent \u00e0 voir l\u2019angoisse massive de Mme S qui comprend bien que la vie de sa fille est en jeu, angoisse major\u00e9e par une incompr\u00e9hension de la situation, et disons-le, une discordance rythmique. En effet, si l\u2019\u00e9volution de l\u2019insuffisance h\u00e9patique a conduit \u00e0 l\u2019inscription sur cette fameuse liste, dans la r\u00e9alit\u00e9, il n\u2019y a pas de greffon pour Zeina. Comment int\u00e9grer que la \u201csuper\u201d urgence va durer 28 jours ? Au bout de 23 jours, on accepte, faute de mieux, que le greffon ne corresponde pas au groupe sanguin de Zeina. Comment accompagner cette m\u00e8re pour supporter ce temps qui n\u2019en finit pas de ne pas passer, comment l\u2019\u00e9tayer alors que je me sens moi-m\u00eame prise dans l\u2019urgence, la col\u00e8re, le d\u00e9sespoir de voir cette attente se prolonger ?<\/p>\n\n\n\n<p>Nos rencontres hebdomadaires permettent \u00e0 Mme S de se raconter, de me parler de sa vie avant Zeina, avant la maladie, avant l\u2019hospitalisation. Le temps n\u2019est alors plus qu\u2019une longue attente. Mme S vient de Syrie, pays qu\u2019elle a fui douze ans plus t\u00f4t avec son mari et ses quatre premiers enfants. R\u00e9fugi\u00e9s au Liban pendant une dizaine d\u2019ann\u00e9es, la famille a finalement d\u00fb \u00e9migrer \u00e0 nouveau face \u00e0 la crise grandissante que traverse le pays, pour arriver en France. Exil\u00e9e de Syrie, dans un h\u00f4pital de la r\u00e9gion parisienne qu\u2019elle ne conna\u00eet pas, entour\u00e9e de personnes dont elle ne partage pas pleinement la langue, Mme S me parle de son enfance, de son adolescence ayant vite laiss\u00e9 place \u00e0 un mariage v\u00e9cu comme insatisfaisant, et \u00e0 la maternit\u00e9. Et puis Mme S me communique son profond d\u00e9sespoir d\u2019assister impuissante \u00e0 ce qu\u2019elle d\u00e9crit comme une lente agonie de sa fille, son b\u00e9b\u00e9 de 16 mois qu\u2019elle a investi comme l\u2019enfant qui lui permettrait de ne plus jamais \u00eatre seule. Et de fait, Mme S n\u2019est jamais seule, restant jours et nuits aupr\u00e8s de sa fille, dormant sur un lit sommaire, dans un fauteuil, ne s\u2019autorisant \u00e0 quitter la chambre que pour se soulager et venir dans mon bureau, oubliant de manger.<\/p>\n\n\n\n<p>Les semaines se succ\u00e8dent \u00e0 un rythme inexorablement trop lent face \u00e0 l\u2019urgence, quand, \u00e0 la mi-d\u00e9cembre, un greffon est disponible pour Zeina. La greffe est longue, complexe, n\u00e9cessitant une reprise au bloc le lendemain car le foie ne semble pas \u00eatre irrigu\u00e9. Je croise Mme S durant ces quelques jours qui entourent l\u2019op\u00e9ration, mais le temps n\u2019est pas \u00e0 la discussion, Mme me donnant uniquement des nouvelles de l\u2019\u00e9tat de Zeina, tant l\u2019incertitude et l\u2019inqui\u00e9tude l\u2019envahissent, et ayant de mon c\u00f4t\u00e9 des difficult\u00e9s \u00e0 me d\u00e9gager de ce r\u00e9el-l\u00e0. Apr\u00e8s la deuxi\u00e8me intervention, la situation de la petite fille semble s\u2019am\u00e9liorer. Nos s\u00e9ances se poursuivent, et Zeina est de plus en plus pr\u00e9sente durant les entretiens, manifestant son inconfort physique, son agitation, le besoin d\u2019\u00eatre elle-aussi \u00e9cout\u00e9e alors que sa m\u00e8re occupe beaucoup de place \u00e0 travers ses plaintes. En effet, r\u00e9guli\u00e8rement, Mme S me parle de son mal de dos, me demande de l\u2019aider \u00e0 obtenir des rendez-vous m\u00e9dicaux, pour elle. L\u2019inconfort me gagne aussi face \u00e0 cette dyade m\u00e8re-enfant, o\u00f9 je ne sais plus bien distinguer qui occupe cette derni\u00e8re place. Je voudrais contenir Zeina qui semble m\u2019interpeler par son regard, mais je sens que Mme S veut mon attention exclusive. Je propose une modification du cadre, en sugg\u00e9rant d\u2019alterner les entretiens \u00e0 trois, dans la chambre de la petite fille, et des temps d\u2019\u00e9change en duel avec Mme S dans le bureau. Alors que je guette les effets \u00e9ventuels de ce r\u00e9am\u00e9nagement, l\u2019\u00e9tat de Zeina se stabilise, et une sortie dans un service de surveillance continue est pr\u00e9vue dans les prochains jours. Nous convenons avec Mme S et sa fille de maintenir les rencontres malgr\u00e9 le changement de service, puis nous nous saluons avant le d\u00e9part en week-end.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>DERNIERS ACCORDS<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Mi-janvier, staff m\u00e9dical du lundi matin, 8h30. Je salue une coll\u00e8gue et ses mots s\u2019\u00e9chappent, me percutent : Zeina est morte samedi apr\u00e8s-midi. D\u2019abord la sid\u00e9ration, puis l\u2019incompr\u00e9hension, et une \u00e9bauche d&rsquo;explications pour tenter de relancer la pens\u00e9e fig\u00e9e. Zeina a fait un choc septique fulgurant, et les m\u00e9decins n\u2019ont rien pu y faire. Elle est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en pr\u00e9sence de sa m\u00e8re, soutenue par des membres de l\u2019\u00e9quipe. La famille a pu venir de l\u2019est de la France, dans la journ\u00e9e, une fois le d\u00e9c\u00e8s constat\u00e9. Je pense alors \u00e0 Mme S, que je dois revoir ce jour, comme nous avions coutume de nous voir le lundi apr\u00e8s-midi. Est-elle toujours l\u00e0 ? La famille a-t-elle quitt\u00e9 la r\u00e9gion ? Comment envisager ces \u201cretrouvailles\u201d alors que la mort a sign\u00e9 la plus d\u00e9finitive des s\u00e9parations entre cette m\u00e8re et son enfant ? Mme S loge toujours \u00e0 la Maison des Parents, n\u2019est pas encore repartie. Maigre espoir de pouvoir nous quitter sans nous arracher. Conservant quasiment \u00e0 l\u2019identique notre horaire initial de s\u00e9ance, je me rends \u00e0 la Maison des Parents situ\u00e9e \u00e0 proximit\u00e9 du service. Je demande aux responsables du lieu d\u2019annoncer ma pr\u00e9sence \u00e0 Mme S, et, attendant derri\u00e8re la porte son accord pour me pr\u00e9senter \u00e0 elle, nos regards se croisent dans l&rsquo;entreb\u00e2illement. Elle a le visage d\u00e9fait, les yeux rouges de larmes, ses l\u00e8vres tremblent, son nez coule. Comme une enfant, Mme S tombe dans mes bras et je l\u2019accueille avec le soulagement de pouvoir la retrouver, elle, vivante, ainsi que de savoir que nous pourrons avoir ce \u201cdernier\u201d entretien avant le d\u00e9part de l\u2019h\u00f4pital. Nous nous installons dans une salle et elle me raconte cette journ\u00e9e de samedi. Entre deux sanglots, Mme S me montre les images qu\u2019elle a prises de cet instant. Sur l\u2019\u00e9cran de son t\u00e9l\u00e9phone, interface pr\u00e9cieuse \u00e0 notre communication verbale, qu\u2019elle embrasse path\u00e9tiquement, je d\u00e9couvre Zeina, son corps portant les stigmates de la mort. L\u2019entretien est \u00e9prouvant pour nous deux, mais la parole demeure malgr\u00e9 les larmes. La fin de notre \u00e9change se profile. Nous savons l\u2019une et l\u2019autre que nous allons nous dire au revoir, mettant un terme \u00e0 cet accompagnement qui aura dur\u00e9 presque trois mois. Je remets \u00e0 Mme S les coordonn\u00e9es gr\u00e2ce auxquelles elle peut me joindre, elle saisit ce bout de papier et me dit droit dans les yeux : \u201cJe vais apprendre le fran\u00e7ais et je reviendrai vous voir\u201d. Je repars la gorge nou\u00e9e, le c\u0153ur gros, me demandant comment peut s\u2019ouvrir le deuil de cette rencontre\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>R\u00c9FLEXIONS<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le suivi qui s\u2019est mis en place avec Mme S et Zeina, et surtout son issue, peut donner une illustration de la contenance que peut porter le rythme. Reprenant le propos de Ciccone, nous pouvons penser que la mise en place de nos rencontres avec Mme S et sa fille, faisant vivre l\u2019alternance pr\u00e9sence-absence, a permis de contenir une partie des angoisses terrifiantes auxquelles cette dyade \u00e9tait soumise. Le maintien des s\u00e9ances \u00e0 intervalles r\u00e9guliers s\u2019opposait au rythme discontinu, d\u00e9saccord\u00e9 du corps de Zeina, de son \u00e9tat somatique, mais aussi de la prise en charge m\u00e9dicale. Que l\u2019attente soit longue, que la mort survienne brutalement, nous avons tent\u00e9 de garantir la continuit\u00e9 et l\u2019existence de notre lien th\u00e9rapeutique. Peut-\u00eatre pouvons-nous penser que ce cadre a \u00e9t\u00e9 le garant des retrouvailles le lundi suivant le d\u00e9c\u00e8s de Zeina, mais surtout a rendu possible une s\u00e9paration non traumatique avec Mme S, laissant une place pour penser un ailleurs possible ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cette situation confronte<\/strong> \u00e0 la difficult\u00e9 que nous pouvons rencontrer, en tant que psychologue, \u00e0 nous accorder. Comment \u00eatre en proximit\u00e9 \u00e0 la fois avec la m\u00e8re, qui est terrifi\u00e9e de perdre son enfant, et en m\u00eame temps avec cette petite fille au corps mutil\u00e9 de cicatrices ? Comment accueillir les douleurs physiques de Mme S qui, dans ces moments-l\u00e0, me fait penser \u00e0 une petite fille qui attend que je m\u2019occupe d\u2019elle, g\u00e9n\u00e9rant chez moi de l\u2019agressivit\u00e9, alors que je suis impuissante face \u00e0 Zeina qui souffre terriblement ? Comment m\u00e8re et fille peuvent s\u2019accorder quand l\u2019angoisse engloutit toute pens\u00e9e ? Comment ne pas comprendre que Mme S sollicite beaucoup son b\u00e9b\u00e9 car se sent rassur\u00e9e par tout signe de vitalit\u00e9, alors qu\u2019on per\u00e7oit que la petite fille est \u00e9puis\u00e9e, souhaite \u00eatre berc\u00e9e ? Comment aider \u00e0 penser la s\u00e9paration, \u00e0 la fois au sens du processus psychique qui permet \u00e0 l\u2019enfant de se subjectiver, et en m\u00eame temps au sens propre o\u00f9 m\u00e8re et fille peuvent ne plus \u00eatre \u201ccoll\u00e9es\u201d physiquement, malgr\u00e9 la mort qui r\u00f4de ? En quelques mots, comment pouvons-nous repenser la notion de Stern d\u2019accordage affectif dans ces situations extr\u00eames o\u00f9 la vie est menac\u00e9e ?<\/p>\n\n\n\n<p>O\u00f9 le psychologue peut-il penser, trouver des appuis suffisamment bons pour continuer \u00e0 accueillir, soutenir le patient, alors qu\u2019il est lui-m\u00eame soumis \u00e0 la discontinuit\u00e9, aux ruptures de rythme, mais aussi, et surtout \u00e0 l\u2019angoisse de mort ? Et quand la mort survient, comment traverser le deuil d\u2019une relation psychoth\u00e9rapeutique, d\u2019une rencontre clinique, mais surtout humaine ? Peut-\u00eatre en \u00e9crivant ces lignes ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BIBLIOGRAPHIE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>CICCONE, A, \u201cPartage d\u2019exp\u00e9riences et rythmicit\u00e9 dans le travail de subjectivation\u201d, <em>Le carnet Psy<\/em>, n\u00b0109, 2006, p 29-34<\/p>\n\n\n\n<p>CICCONE, A, \u201cRythmicit\u00e9 et discontinuit\u00e9 des exp\u00e9riences chez le b\u00e9b\u00e9\u201d, <em>La vie psychique du b\u00e9b\u00e9<\/em> (2012), Paris, Dunod, p 123-148<\/p>\n\n\n\n<p>CICCONE, A, \u201cRythmes et harmonies dans le soin psychique\u201d, <em>Arts et handicap. Enjeux cliniques<\/em> (2012), Toulouse, Er\u00e8s, p 207-219<\/p>\n\n\n\n<p>MARCELLI, D, \u201cEntre les microrythmes et les macrorythmes: la surprise dans l\u2019interaction m\u00e8re-b\u00e9b\u00e9\u201d, <em>Spirale<\/em>, n\u00b044, 2007, p 123-129. STERN, D, <em>Le monde interpersonnel du nourrisson <\/em>(1989)<em>, <\/em>Paris, PUF, Le fil rouge, 2019<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24269?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au bout d\u2019une passerelle vitr\u00e9e, derri\u00e8re deux grandes portes battantes, ou apr\u00e8s avoir compos\u00e9 le code qui verrouille l\u2019entr\u00e9e, v\u00eatu d\u2019une blouse blanche, le psychologue peut p\u00e9n\u00e9trer au sein d\u2019un service de r\u00e9animation p\u00e9diatrique et n\u00e9onatale. 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