{"id":23839,"date":"2022-05-13T10:31:46","date_gmt":"2022-05-13T08:31:46","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=23839"},"modified":"2022-05-13T10:33:34","modified_gmt":"2022-05-13T08:33:34","slug":"lecture-des-aspects-traumatiques-dans-la-drepanocytose-a-partir-de-linquietante-etrangete-dune-crise-de-douleur%ef%bf%bc","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lecture-des-aspects-traumatiques-dans-la-drepanocytose-a-partir-de-linquietante-etrangete-dune-crise-de-douleur%ef%bf%bc\/","title":{"rendered":"Lecture des aspects traumatiques dans la dr\u00e9panocytose \u00e0 partir de l&rsquo;inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 d&rsquo;une crise de douleur"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>La dr\u00e9panocytose est une pathologie<\/strong> chronique et g\u00e9n\u00e9tique de l\u2019h\u00e9moglobine. Elle touche majoritairement les populations du continent africain, du pourtour m\u00e9diterran\u00e9en, de l\u2019Inde et, dans une moindre mesure, du Moyen Orient. Elle se caract\u00e9rise par une susceptibilit\u00e9 accrue aux infections, une an\u00e9mie chronique, mais surtout par la survenue <strong>d\u2019intenses \u00e9pisodes douloureux it\u00e9ratifs appel\u00e9s \u00ab&nbsp;crises vaso-occlusives (CVO) \u00bb. Ces crises <\/strong>imposent, la plupart du temps, une prise en charge hospitali\u00e8re en urgence et l\u2019administration de morphine. La douleur de la dr\u00e9panocytose est l\u2019une des plus puissantes et son pouvoir traumatique est d\u2019autant plus ravageant qu\u2019elle entre possiblement d\u00e8s 4 mois dans la vie du sujet. <strong>Pour les malades, la dr\u00e9panocytose est tout \u00e0 la fois le chaos embl\u00e9matique de la crise hyperalgique et une menace qui plane, silencieuse et angoissante et i<\/strong>ls <strong>auront souvent l\u2019impression de vivre une vie \u00ab&nbsp;en pointill\u00e9s&nbsp;\u00bb, <\/strong>et un sentiment aigu de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et de de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e9rit\u00e9 de leur existence. <strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>De<\/strong> nombreux progr\u00e8s ont conduit \u00e0 des am\u00e9liorations significatives dans le traitement des multiples complications de la dr\u00e9panocytose. N\u00e9anmoins, elle p\u00e2tit toujours, notamment en Afrique, d\u2019une r\u00e9putation catastrophique et donne lieu \u00e0 des<strong> <\/strong>discours sentencieux et mortif\u00e8res qui inscrivent les malades dans la certitude de leur mort pr\u00e9coce et programm\u00e9e. La dr\u00e9panocytose ravage le corps, mais elle participe aussi \u00e0 la construction identitaire du sujet et l\u2019on peut ais\u00e9ment rep\u00e9rer les lignes de failles qu\u2019elle a creus\u00e9es. Il n\u2019est pas rare que<strong> la douleur vienne, tel un porte-parole, t\u00e9moigner de cette place qui, depuis l\u2019origine, s\u2019av\u00e8re \u00eatre bien souvent celle du mort. <\/strong>Il arrive aussi, lors de certaines CVO particuli\u00e8rement fortes, que sous l\u2019effet de la douleur et de l\u2019effroi, ces assignations identificatoires se donnent \u00e0 voir sous des formes tr\u00e8s d\u00e9concertantes. Il nous semble alors percevoir le d\u00e9chainement d\u2019un Surmoi fa\u00e7onn\u00e9 par la f\u00e9rocit\u00e9 de la maladie et qui semble \u00e9merger en un \u00e9cho redoubl\u00e9&nbsp;: \u00e0 la fois issu de la violence subie par le corps et du discours tenu sur le corps et qui provoque ce que Sylvie Le Poulichet appelle \u00ab&nbsp;une an\u00e9antissante d\u00e9volution de pouvoir \u00e0 l\u2019autre&nbsp;\u00bb (2003, p. 27)&nbsp;: un autre qui se d\u00e9chaine en soi, un autre qui est aussi soi.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Face \u00e0 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de ces ph\u00e9nom\u00e8nes<\/strong>, le risque est grand que ces patients, pourtant parfaitement adapt\u00e9s \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 partageable la plupart du temps, ne soient d\u00e9clar\u00e9s psychotiques par la m\u00e9decine et soign\u00e9s comme tels. Notre exp\u00e9rience de la dr\u00e9panocytose et de sa complexit\u00e9 nous encourage, au contraire, \u00e0 saisir les sp\u00e9cificit\u00e9s fantasmatiques et pulsionnelles de ces formations symptomatiques fort d\u00e9routantes. Nous nous appuierons pour cela sur l\u2019histoire de celui que nous appellerons K\u00e9vin.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>RENCONTRE AVEC KEVIN<\/strong><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>K\u00e9vin est hospitalis\u00e9<\/strong> pour une CVO en voie de r\u00e9solution mais ses propos qualifi\u00e9s d\u2019\u00e9tranges ont alert\u00e9 l\u2019\u00e9quipe soignante qui demande mon avis. Je d\u00e9couvre un jeune homme de 23 ans. Il est entour\u00e9 par ses deux s\u0153urs et par ses parents qui, bien que s\u00e9par\u00e9s, se pressent ensemble \u00e0 son chevet. Les incessantes disputes qui ont conduit \u00e0 la s\u00e9paration parentale ne semblent pas l\u2019avoir l\u2019affect\u00e9 et il me dira : \u00ab&nbsp;moi je m\u2019en moquais, tranquille le chat&nbsp;! \u00bb. K\u00e9vin scrute ses bras avec minutie durant de longues minutes et d\u00e9clare soudain&nbsp;: \u00ab&nbsp;je n\u2019ai plus de veines&nbsp;! \u00bb. Je comprends qu\u2019il parle de la disparition de son r\u00e9seau veineux et qu\u2019il reprend \u00e0 son compte les paroles de ses infirmi\u00e8res confront\u00e9es \u00e0 la difficult\u00e9 de lui pr\u00e9lever du sang<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>&nbsp;: \u00ab&nbsp;elles ont disparu&nbsp;!&nbsp;\u00bb dit-il. Il est affol\u00e9 par l\u2019\u00e9tranget\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne&nbsp;: \u00ab&nbsp;comment vivre maintenant&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Une nouvelle annonce m\u00e9dicale le plonge dans une tr\u00e8s grande perplexit\u00e9 m\u00eal\u00e9e de culpabilit\u00e9&nbsp;: il aurait, cette fois, \u00ab&nbsp;cass\u00e9 ses globules&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Kevin se demande comment cela a bien pu survenir alors qu\u2019il \u00ab&nbsp;n\u2019a rien fait&nbsp;! \u00bb&nbsp;et comment il va pouvoir \u00ab&nbsp;r\u00e9parer cette b\u00eatise&nbsp;\u00bb&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Alors que je cherche \u00e0 saisir<\/strong> la chronologie des \u00e9v\u00e8nements, il m\u2019apprend qu\u2019il vient d\u2019\u00eatre hospitalis\u00e9, dans le grand h\u00f4pital o\u00f9 il est habituellement suivi, pour une crise \u00ab&nbsp;\u00e9norme&nbsp;\u00bb. Il me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;je suis rest\u00e9 3 jours \u00e0 souffrir, j\u2019ai hurl\u00e9 pendant des heures&nbsp;\u00bb. L\u2019encha\u00eenement irrationnel des circonstances ayant conduit \u00e0 ce qui sera reconnu comme un d\u00e9faut majeur dans la prise en charge a, de toute \u00e9vidence, op\u00e9r\u00e9 chez K\u00e9vin un vacillement de ses assises identificatoires. Clairement prise dans une \u00e9conomie traumatique, cette crise a boulevers\u00e9 ses certitudes et ses rep\u00e8res et l\u2019a pr\u00e9cipit\u00e9 dans ce que Sylvie Le Poulichet appelle un \u00ab&nbsp;un instant catastrophique&nbsp;\u00bb (1994, p.122). Depuis cette crise, une coupure temporelle a s\u00e9par\u00e9 un avant o\u00f9, selon K\u00e9vin, \u00ab&nbsp;\u00e7a allait&nbsp;\u00bb, o\u00f9 il avait \u00ab&nbsp;des projets et une vie prot\u00e9g\u00e9e&nbsp;\u00bb, d\u2019un apr\u00e8s o\u00f9 \u00ab sa vie a bascul\u00e9&nbsp;\u00bb, et o\u00f9 il a \u00ab&nbsp;plong\u00e9 dans&nbsp;la d\u00e9pression&nbsp;\u00bb. A l\u2019image du sang dans son corps qui ne s\u2019\u00e9coule plus faute de veine, le temps s\u2019est lui aussi fig\u00e9. K\u00e9vin roule un regard inquiet, \u00e9pie les gestes des soignants et reste immobile, comme suspendu dans l\u2019imm\u00e9diat. Il se dit \u00ab&nbsp;effray\u00e9&nbsp;\u00bb et ne sait plus&nbsp;\u00ab&nbsp;qui il est&nbsp;\u00bb. Il tente, \u00e0 la recherche de supports identificatoires, de se conformer \u00e0 ce qu\u2019il appelle \u00ab&nbsp;la norme&nbsp;\u00bb et me demande \u00ab&nbsp;comment les autres (malades) font avec la douleur&nbsp;? \u00bb, mais c\u2019est comme un spectateur impuissant qu\u2019il regarde d\u00e9filer la vie autour de lui. A l\u2019image de son monde interne, le monde ext\u00e9rieur est devenu dangereux et \u00e9nigmatique tout comme l\u2019autorit\u00e9 m\u00e9dicale qu\u2019il per\u00e7oit dor\u00e9navant comme mena\u00e7ante et pers\u00e9cutrice. Pour tenter de pallier la survenue d\u2019autres crises les m\u00e9decins ont prescrit l\u2019Hydroxycarbamide<sup>\u00ae<\/sup> mais la cryo-pr\u00e9servation du sperme requise avant sa d\u00e9livrance se r\u00e9sume pour K\u00e9vin \u00e0 une sorte d\u2019injonction \u00e0 jouir&nbsp;: \u00ab&nbsp;donner du sperme \u00e7a me met la pression&nbsp;\u00bb dit-il.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">UN CORPS POUR DEUX<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>K\u00e9vin vit avec sa m\u00e8re<\/strong> dans une relation qu\u2019il qualifie de \u00ab&nbsp;fusionnelle&nbsp;\u00bb. Il dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;ma m\u00e8re elle sent ce que je sens&nbsp;(\u2026) quand elle est l\u00e0, il ne peut rien m\u2019arriver&nbsp;\u00bb, et ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;elle m\u2019a toujours beaucoup g\u00e2t\u00e9 et si vous lui dites stop, vous allez la tuer&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Deux s\u0153urs plus \u00e2g\u00e9es forment avec la m\u00e8re un trio attentionn\u00e9, protecteur et autoritaire. Elles se relaient toutes trois \u00e0 son chevet et veillent aux moindres de ses besoins. Bien que vivant ailleurs, le p\u00e8re se montre attentif et semble se maintenir comme une r\u00e9f\u00e9rence stable dans le discours de K\u00e9vin.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Devant l\u2019impossibilit\u00e9 \u00e0 se projeter<\/strong> dans l\u2019avenir et \u00e0 s\u2019inscrire dans un pr\u00e9sent dont il se sent tout aussi exclu, il se tourne vers son enfance, vers cet \u00e9den a-conflictuel duquel cette ultime crise de douleur semble l\u2019avoir brutalement \u00e9ject\u00e9. Voici qu\u2019il repose la question de l\u2019origine&nbsp;: la sienne et celle de la maladie qui intriqu\u00e9es convoquent les questions sur une sexualit\u00e9 parentale d\u00e9faillante et pathog\u00e8ne&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comment comprendre le fait d\u2019\u00eatre le seul dr\u00e9panocytaire dans une si grande famille&nbsp;?&nbsp;\u00bb, se demande K\u00e9vin. Devant l\u2019incompr\u00e9hension du tirage au sort, il en appelle \u00e0 une nouvelle distribution g\u00e9n\u00e9tique et au fantasme d\u2019un retour dans le ventre de la m\u00e8re pour \u00ab&nbsp;rena\u00eetre et \u00eatre quelqu\u2019un d\u2019autre&nbsp;\u00bb et \u00abne pas affronter la vie&nbsp;\u00bb. Cette tentation de refaire corps avec la m\u00e8re semble le moyen de s\u2019\u00e9pargner l\u2019angoisse de la s\u00e9paration et que soit maintenue l\u2019illusion de ce que Joyce Mc Dougall appelle \u00ab&nbsp;un corps pour deux&nbsp;\u00bb (1992, p.147). On peut supposer aussi que l\u2019insens\u00e9 de la distribution g\u00e9n\u00e9tique ait donn\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne primitive une valeur mythique&nbsp;; celle d\u2019un moment inaugural duquel il faudrait se rapprocher pour saisir l\u2019insaisissable logique de l\u2019instant de la rencontre g\u00e9n\u00e9tique \u00e0 la pointe duquel son destin s\u2019est jou\u00e9. <a><\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>STRAT\u00c9GIE MATERNELLE DE L\u2019OMNIPOTENCE FACE \u00c0 \u00ab&nbsp;L\u2019ENFANT DONN\u00c9 POUR MORT \u00bb<\/strong><strong> <\/strong><strong>(BRUN, 2001)<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Les crises de douleur sont fr\u00e9quemment d\u00e9clench\u00e9es par la fatigue, le stress ou, plus largement, par des activit\u00e9s couteuses sur le plan pulsionnel. Tout impr\u00e9vu surgissant du corps ne pouvant \u00eatre v\u00e9cu que comme dangereux, nous observons tr\u00e8s souvent chez les m\u00e8res de ces malades (m\u00eame devenus grands) la mise en place d\u2019un fonctionnement op\u00e9ratoire centr\u00e9 sur le corps. Apporter une r\u00e9ponse totale aux moindres besoins de leur enfant malade se r\u00e9v\u00e8le logiquement le meilleur moyen d\u2019anticiper les risques d\u2019\u00e9chappement du corps. L\u2019omnipotence maternelle peut alors se traduire ainsi : <em>\u00ab&nbsp;tant que tu resteras pr\u00e8s de moi, il ne t\u2019arrivera rien<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; cette injonction s\u00e9curitaire&nbsp;contribuant en retour, \u00e0 faire na\u00eetre un \u00ab&nbsp;fantasme d\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9&nbsp;\u00bb chez l\u2019enfant. Chez K\u00e9vin, aucun \u00e9v\u00e8nement marquant ne semble \u00e9merger du temps d\u2019avant cette crise. En ce temps-l\u00e0, il para\u00eet avoir \u00e9t\u00e9 comme soustrait \u00e0 tout questionnement&nbsp;et l\u2019on peut ais\u00e9ment l\u2019imaginer, tel qu\u2019il se d\u00e9crit lui-m\u00eame&nbsp;: un \u00ab&nbsp;<em>chat tranquille<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;qui ronronne sous les caresses d\u2019une m\u00e8re qui ne peut vivre qu\u2019en le comblant. Il a d\u2019ailleurs bien saisi combien il \u00e9tait \u00ab&nbsp;<em>vital<\/em>&nbsp;\u00bb pour celle-ci de le \u00ab&nbsp;<em>g\u00e2ter<\/em>&nbsp;\u00bb et il se pr\u00eate docilement \u00e0 sa volont\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette mise \u00e0 l\u2019abri n\u2019a pu toutefois se maintenir qu\u2019au prix d\u2019un certain d\u00e9saveu de l\u2019autonomie psychique de K\u00e9vin car il est peu mature et montre une fragilit\u00e9 narcissique \u00e9vidente. Lorsqu\u2019il tente de s\u2019imaginer plus tard c\u2019est en ayant recourt \u00e0 des clich\u00e9s sans relief et inaccessibles, il dit\u00ab <em>plus tard je voudrai une BM et une femme belle, charmante, s\u00e9duisante \u2026<\/em>&nbsp;\u00bb mais il se d\u00e9clare dans la foul\u00e9e \u00ab<em>&nbsp;incomp\u00e9tent&nbsp;<\/em>\u00bb et dit sa <em>\u00ab&nbsp;peur de ne pas y arriver, de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur et d\u2019\u00eatre jug\u00e9&nbsp;<\/em>\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Piera Aulagnier nous a montr\u00e9 l\u2019importance des effets de la rencontre entre les \u00e9prouv\u00e9s issus du corps et les productions de la psych\u00e9 maternelle, dans l\u2019\u00e9laboration de la premi\u00e8re repr\u00e9sentation psychique que <em>l\u2019infans<\/em> se fait de lui-m\u00eame. Dans cette indistinction propre \u00e0 l\u2019originaire, l\u2019<em>infans<\/em> \u00ab&nbsp;<em>est<\/em>&nbsp;\u00bb la catastrophe qu\u2019il ressent, nous dit l\u2019auteure. L\u2019on voit d\u00e8s lors les risques de distorsions dans l\u2019\u00e9laboration du processus identificatoire, lorsque, la r\u00e9ponse maternelle sur les causes de l\u2019effroyable souffrance subit par l\u2019<em>infans<\/em> s\u2019av\u00e8re une impossibilit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre le r\u00e9el du corps malade. Cet \u00e9vitement est, en effet, \u00e0 risque de maintenir une inad\u00e9quation, une ambigu\u00eft\u00e9 ou pour le dire comme Piera Aulagnier une \u00ab&nbsp;incertitude mutilante&nbsp;\u00bb entre le moi de l\u2019enfant et l\u2019image renvoy\u00e9e par le miroir maternel. Ce que l\u2019on observe alors est un mouvement circulaire du fantasme, enfermant, comme ici, l\u2019enfant et sa m\u00e8re dans une aire d\u2019illusion et de croyance. Aucun r\u00e9cit structurant sur l\u2019\u00e9preuve subie par le corps ne peut plus d\u00e8s lors advenir et permettre \u00e0 l\u2019enfant d\u2019op\u00e9rer, ce que l\u2019auteure appelle \u00ab&nbsp;une mise en histoire de sa vie somatique&nbsp;\u00bb (1986, p. 112).<\/p>\n\n\n\n<p>Notons que si la gravit\u00e9 dr\u00e9panocytose a justifi\u00e9 ce traitement fantasmatique, il a aussi paradoxalement ouvert la porte au signifiant porteur de mort. En effet, l\u2019injonction s\u00e9curitaire de la m\u00e8re n\u2019a fait que travestir le signifiant porteur de mort et celui-ci est entr\u00e9 \u00ab&nbsp;en n\u00e9gatif&nbsp;\u00bb dans la psych\u00e9 de l\u2019enfant o\u00f9, \u00e0 l\u2019image d\u2019un cheval de Troyes, il est rest\u00e9 tapi sur l\u2019autre face du fantasme d\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9&nbsp;et d\u2019omnipotence qu\u2019il avait l\u00e9gitim\u00e9 \u00e0 construire. Impossible, d\u00e8s lors, qu\u2019il s\u2019int\u00e8gre dans la trame signifiante du discours et r\u00e9apparaisse sous forme de question ou m\u00eame d\u2019angoisse. Son pouvoir traumatique peut ainsi rester comme en errance, d\u00e9tach\u00e9 de la chaine signifiante et hors d\u2019atteinte du refoulement, comme en t\u00e9moigne la tranquillit\u00e9 f\u00e9line de K\u00e9vin dans cet&nbsp;avant de la crise.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>LOGIQUE TRAUMATIQUE D\u2019UNE CONDAMNATION \u00c0 MORT ALORS QUE \u00ab&nbsp;<\/strong><strong>PERSONNE N\u2019EST SUFFISAMMENT L\u00c0 POUR L\u2019\u00c9PROUVER&nbsp;\u00bb (Le Poulichet, 1994, p 122)<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Pour pr\u00e9ciser cette logique traumatique, nous avancerons que l\u2019\u00e9norme crise a r\u00e9v\u00e9l\u00e9, dans l\u2019apr\u00e8s-coup, le pouvoir de cette inscription traumatique primordiale et jusque-l\u00e0 ignor\u00e9e&nbsp;; une premi\u00e8re frappedans l\u2019originaire, qui \u00ab n\u2019est pas mont\u00e9 \u00e0 la verbalisation ni \u00e0 la signification&nbsp;\u00bb (Le Poulichet,1994, p 125). Cette frappe s\u2019est ensuite nourrie des rencontres avec le corps port\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame de la douleur, amenant chaque fois l\u2019<em>infans<\/em> \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 ces effractions hautement traumatiques et \u00e0 son propre pouvoir de destruction. Dans une telle configuration, la douleur effractant le corps et ennemie \u00e0 abattre de la m\u00e8re, a rev\u00eatu les attributs surmo\u00efques symbolisant la f\u00e9rocit\u00e9 dans ce qu\u2019elle a de plus ravageant&nbsp;: la mort elle-m\u00eame. Comme le note Lacan, le Surmoi&nbsp;est \u00e0 la fois \u00ab&nbsp;la loi et la destruction. (\u2026.) le Tu dois&nbsp;; qui est une parole priv\u00e9e de tous ces sens&nbsp;\u00bb. Il ajoute \u00ab&nbsp;le Surmoi finit par s\u2019identifier \u00e0 ce qu\u2019il y a seulement de plus ravageant, de plus fascinant, dans les exp\u00e9riences primitives du sujet. Il finit par s\u2019identifier \u00e0 ce que j\u2019appelle la figure f\u00e9roce, aux figures que nous pouvons lier aux traumatismes primitifs, quels qu\u2019ils soient, que l\u2019enfant a subis (1975, p.119). Ainsi, l\u2019\u00e9trange modification du corps provoqu\u00e9e par les paroles m\u00e9dicales \u00e0 propos de la <em>disparition de ses veines et des globules cass\u00e9s<\/em>, t\u00e9moigne-t-elle, selon nous, des signifiants ayant pris corps. K\u00e9vin prend, en effet, les implacables constats m\u00e9dicaux au pied du signifiant qu\u2019ils v\u00e9hiculent, \u00e0 savoir une destruction, une disparition, une faute, ou pour le dire comme lui&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;une b\u00eatise&nbsp;<\/em>\u00bb. Non seulement il porte la responsabilit\u00e9 de son propre d\u00e9sastre, mais dans un mouvement surmo\u00efque d\u2019int\u00e9riorisation, il devient m\u00eame&nbsp;la catastrophe : \u00ab&nbsp;<em>Je suis condamn\u00e9 \u00e0 mort par moi\u2013m\u00eame<\/em> \u00bb&nbsp;dit-il,&nbsp;nous donnant \u00e0 entendre l\u2019\u00e9trange \u00e9cho d\u2019une condamnation \u00e0 mort qui a ceci de particulier de l\u2019assigner, dans un m\u00eame temps, \u00e0 la place du bourreau et \u00e0 celle de la victime. Les paroles sentencieuses des m\u00e9decins semblent avoir agi chez lui comme \u00ab&nbsp;une effraction&nbsp;\u00bb (Le Poulichet, 2003, p.119) de son corps et permis que se r\u00e9v\u00e8le cet Autre en lui&nbsp;: un Autre qui fige son sang et se joue de ses veines et de ses globules et qui, dans cette confrontation narcissique, le fait co\u00efncider avec son pouvoir d\u2019autodestruction. Il aura fallu, dans l\u2019apr\u00e8s-coup, la conjonction d\u2019une \u00e9norme crise et la faillite du monde m\u00e9dical dans la contention de la douleur, pour que s\u2019op\u00e8re la rencontre avec&nbsp;cette \u00ab&nbsp;frappe&nbsp;\u00bb. K\u00e9vin s\u2019est trouv\u00e9 pour la premi\u00e8re fois au-devant d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation fondamentale sur le pouvoir de destruction de la dr\u00e9panocytose et cette rencontre avec sa propre vuln\u00e9rabilit\u00e9 a provoqu\u00e9 un effroi d\u2019autant plus gigantesque qu\u2019il n\u2019avait fait, jusque-l\u00e0, l\u2019objet d\u2019aucune anticipation. Il nous faut ajouter encore, que si le signifiant de destruction et de mort a pu se r\u00e9v\u00e9ler aussi puissamment arm\u00e9, c\u2019est qu\u2019il a non seulement symbolis\u00e9 le risque de mort port\u00e9 par son corps, mais aussi un d\u00e9sir de mort. En faisant \u00e9clater le fantasme d\u2019invuln\u00e9rabilit\u00e9, cette crise mal soign\u00e9e a aussi laiss\u00e9 apparaitre la trame inconsciente du d\u00e9sir port\u00e9 par le fantasme et a permis que ressurgisse la question du d\u00e9sir sous une forme invers\u00e9e, faisant dor\u00e9navant co\u00efncider K\u00e9vin avec son pouvoir d\u2019autodestruction.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>SOIGNER LE CORPS ET \u00ab&nbsp;HISTORISER&nbsp;\u00bb LA CATASTROPHE<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Dans les mois qui suivirent, la prise de l\u2019Hydroxycarbamide\u00ae apporta le soulagement somatique esp\u00e9r\u00e9, auquel s\u2019associa un ind\u00e9niable effet de&nbsp;soulagement psychique. Les rares crises qui survenaient encore ne d\u00e9clenchaient plus le m\u00eame effroi mais agissaient, assur\u00e9ment comme des&nbsp; points d\u2019appel \u00e0 la \u00ab&nbsp;relation d\u2019effraction&nbsp;\u00bb (Le Poulichet, 2003, p. 97 ) qui s\u2019\u00e9tait dans l\u2019originaire instaur\u00e9e entre son moi naissant et les rencontres traumatiques qui l\u2019avaient fait vaciller. Elles semblaient r\u00e9v\u00e9ler la puissance et la f\u00e9rocit\u00e9 d\u2019un Surmoi qui, \u00e0 l\u2019image de la violence et du chaos qui l\u2019avait fa\u00e7onn\u00e9, faisait chaque fois correspondre K\u00e9vin avec la catastrophe. Depuis l\u2019\u00e9norme crise, K\u00e9vin semblait recevoir la douleur dans sa crudit\u00e9 premi\u00e8re&nbsp;; une force d\u00e9vastatrice et insens\u00e9e qui avait fait de son moi-corps une inqui\u00e9tante \u00ab&nbsp;surface de d\u00e9formation&nbsp;\u00bb (Le Poulichet, 2003, p. 97) qui ne lui garantissait plus la s\u00e9curit\u00e9 et l\u2019assurance d\u2019une image o\u00f9 il puisse se reconna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nos entretiens contribu\u00e8rent \u00e0 rep\u00e9rer le traumatique \u00e0 l\u2019\u0153uvre. La potentielle dangerosit\u00e9 psychique des crises n\u2019\u00e9chappait plus \u00e0 notre patient et il pouvait maintenant dire sa peur de la douleur et op\u00e9rer ainsi un bornage salutaire \u00e0 l\u2019angoisse. &nbsp;Progressivement s\u2019amor\u00e7a un mouvement de s\u00e9paration et d\u2019autonomisation soutenu par son p\u00e8re et il put reprendre des \u00e9tudes et quitta le domicile maternel pour s\u2019installer seul. Malgr\u00e9 la forme fort d\u00e9concertante de son discours, son drame avait \u00e9t\u00e9 entendu, ce qui lui avait permis en retour de relier l\u2019\u00e9pouvantable crise \u00e0 la trame de son histoire. Notre travail avait permis qu\u2019\u00e9merge et se transforme la certitude de K\u00e9vin, que ce jour-l\u00e0, dans son h\u00f4pital, au c\u0153ur m\u00eame de ce lieu r\u00e9confortant et familier, un \u00ab&nbsp;<em>on&nbsp;<\/em>\u00bb avait voulu sa mort.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BIBLIOGRAPHIE&nbsp;:<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Aulagnier P., <em>naissance d\u2019un corps, origine d\u2019une histoire<\/em>, in \u00ab&nbsp;Corps et Histoire&nbsp;\u00bb, Ed. Les Belles Lettres, Paris, 1986<\/p>\n\n\n\n<p>Brun D., <em>L\u2019enfant donn\u00e9 pour mort<\/em>, Coll. Eshel, Paris, 2001<\/p>\n\n\n\n<p>Lacan, J., <em>Les \u00e9crits techniques de Freud<\/em><em>\u202f<\/em><em>: 1953 &#8211; 1954<\/em>. Paris\u202f: \u00c9ditions du Seuil, 1975,<\/p>\n\n\n\n<p>Le Poulichet S., <em>Psychanalyse de l\u2019informe \u2013 D\u00e9personnalisation, addictions, traumatismes,<\/em> Flammarion, Paris, 2003 &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le Poulichet S., <em>les chim\u00e8res du corps<\/em>, Paris, Ed. Flammarion, 2010<\/p>\n\n\n\n<p>Le Poulichet S., <em>l\u2019\u0153uvre du temps en psychanalyse<\/em>, Ed. Payot &amp; Rivages, 1994,<\/p>\n\n\n\n<p>McDougall J., \u00ab&nbsp;sc\u00e8ne de la vie primitive&nbsp;\u00bb, in <em>Nouvelle revue de psychanalyse<\/em>, n\u00b046, La sc\u00e8ne primitive et quelques autres, Paris, Gallimard, automne 1992,<\/p>\n\n\n\n<p>McDougall, J., <em>Th\u00e9\u00e2tres du corps<\/em>. Paris, Gallimard, 1989<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Les pr\u00e9l\u00e8vements sanguins s\u2019av\u00e8rent souvent compliqu\u00e9s et p\u00e9nibles chez ces patients au capital veineux tr\u00e8s alt\u00e9r\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Expression fr\u00e9quemment utilis\u00e9e par les m\u00e9decins devant le constat d\u2019une h\u00e9molyse post-transfusionnelle.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23839?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La dr\u00e9panocytose est une pathologie chronique et g\u00e9n\u00e9tique de l\u2019h\u00e9moglobine. 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