{"id":23831,"date":"2022-05-13T10:20:56","date_gmt":"2022-05-13T08:20:56","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=23831"},"modified":"2022-05-13T10:20:59","modified_gmt":"2022-05-13T08:20:59","slug":"rencontre-unique-a-lhopital-et-travail-sur-le-cadre-avec-le-patient-douloureux-chronique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/rencontre-unique-a-lhopital-et-travail-sur-le-cadre-avec-le-patient-douloureux-chronique\/","title":{"rendered":"Rencontre unique \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital et travail sur le cadre avec le patient douloureux chronique"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Dans le cadre du travail \u00e0 l\u2019h\u00f4pital<\/strong>, la place que le psychologue occupe doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une donn\u00e9e centrale dans le travail clinique, car elle conditionne les angles sous lesquels celui-ci s\u2019effectuera. Cette place est tout \u00e0 fait sp\u00e9cifique dans les centres de la douleur o\u00f9 la prise en charge psychologique est pr\u00e9sent\u00e9e comme un soin compl\u00e9mentaire dans le traitement de la douleur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce contexte interpelle<\/strong> le positionnement \u00e9pist\u00e9mologique du clinicien, mais touche \u00e9galement \u00e0 l\u2019organisation du travail quotidien du psychologue aupr\u00e8s du sujet douloureux chronique. Malgr\u00e9 la programmation de l\u2019entretien, le clinicien est assez souvent contraint d\u2019errer dans le service \u00e0 la recherche de son patient, happ\u00e9 pour un autre soin, un examen compl\u00e9mentaire ou tout simplement occup\u00e9 ailleurs pour d\u2019autres raisons.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cette situation peut para\u00eetre anecdotique<\/strong>, mais se renouvelle si r\u00e9guli\u00e8rement que nous ne pouvons pas nous limiter simplement \u00e0 une \u00e9coute du manifeste. Cela nous interroge sur la r\u00e9ticence du patient, et du service-m\u00eame, \u00e0 engager un travail psychique. Derri\u00e8re ces oublis peuvent se cacher des r\u00e9actions de fuite du patient devant le danger que le miroir interne du psychologue peut repr\u00e9senter pour lui, miroir lui refl\u00e9tant des parties \u00e0 lui-m\u00eame inconnues.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ceci semble aussi illustrer<\/strong> comment, en milieu hospitalier, nous passons beaucoup de temps \u00e0 chercher l\u2019\u00e9mergence d&rsquo;une demande chez les patients, \u00e0 faire que quelque chose se passe, \u00e0 cr\u00e9er un lien qui puisse \u00eatre source de pens\u00e9e. Comment faire \u00e9merger une demande d&rsquo;ordre psychique chez des patients qui viennent avec l&rsquo;intention de soigner un sympt\u00f4me physique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Il appara\u00eet que comprendre la demande<\/strong> latente de nombreux patients signifie se mettre, au moins dans un premier temps, dans une disposition d\u2019\u00e9coute de leur plainte somatique, ainsi que de leur corps lui-m\u00eame et de la probl\u00e9matique archa\u00efque, au sens de ce qui pr\u00e9c\u00e8de le langage verbal (Brun, 2017). Bien que cela nous confronte au risque de r\u00e9pondre \u00e0 la demande du patient par une centration sur le corps, ce risque para\u00eet surmont\u00e9 si nous concevons le corps comme faisant partie de l\u2019\u00e9quation. Comme le souligne S. Freud (1895), les toutes premi\u00e8res exp\u00e9riences fondatrices de la vie psychique s\u2019organisent dans l\u2019appareil psychique sous forme de traces perceptives, dont l\u2019expression passe par le biais de l\u2019exp\u00e9rience corporelle, qu\u2019elle soit motrice ou perceptive.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le corps ainsi que la plainte somatique<\/strong>, peuvent \u00eatre con\u00e7us comme porteurs d\u2019un sens messager. C\u2019est en acceptant de se centrer sur le corps du patient que l\u2019\u00e9mergence d\u2019un espace pour penser tout ce qui est d\u2019ordre psychique et psychosomatique peut \u00e9merger. S\u2019interroger sur la conception d\u2019un cadre th\u00e9rapeutique sur mesure par rapport \u00e0 cette probl\u00e9matique est essentiel, tout comme nous interroger sur sa nature en premier lieu. Avant d\u2019illustrer cette dimension du travail clinique, quelques pr\u00e9cisions sur la nature de notre cadre semblent n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Int\u00e9r\u00eat de la rencontre unique en douleur<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Bien que des suivis longs<\/strong> en ambulatoire soient effectu\u00e9s dans les centres de la douleur, ceux-ci ne constituent pas la fonction centrale de notre centre. La vocation principale de ce dernier consiste \u00e0 r\u00e9aliser le bilan d&rsquo;un patient \u00e0 un moment donn\u00e9, afin de mieux \u00e9valuer sa douleur et de r\u00e9ajuster ses prises en charge. Cela permet d&rsquo;adresser ensuite le patient vers des prises en charge compl\u00e9mentaires \u00e0 celle de l\u2019h\u00f4pital. Dans les rares centres de la douleur qui proposent des hospitalisations aux patients, la fonction de l\u2019entretien clinique diff\u00e8re donc des entretiens qui ont lieu au cours de suivis plus \u00ab&nbsp;classiques&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Loin d\u2019un cadre similaire<\/strong> \u00e0 la cure traditionnelle,les patients sont donc pris en charge dans un cadre pluridisciplinaire avec des entretiens ponctuels afin de faire le point sur leur prise en charge et leur suivi th\u00e9rapeutique, effectu\u00e9 dans un autre centre. L\u2019entretien unique s&rsquo;inscrit ainsi dans une d\u00e9marche pluridisciplinaire visant \u00e0 comprendre la nature de la douleur que la personne \u00e9prouve et mobilise des enjeux particuliers dans l&rsquo;entretien. Les modalit\u00e9s d&rsquo;\u00e9coute et d&rsquo;observation sont ainsi diff\u00e9rentes de celles d&rsquo;un suivi long.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lors de la rencontre unique<\/strong>, il est donc question de savoir comment va la personne \u00e0 un instant donn\u00e9. Cela oblige le clinicien \u00e0 \u00e9couter son histoire de vie et sa souffrance, sans perdre de vue la question de la place, du r\u00f4le ou de l&rsquo;investissement de la douleur chez le patient. La rencontre unique mobilise des modalit\u00e9s sp\u00e9cifiques d\u2019observation du clinicien. Le cas de M. Dubois nous permettra de mieux illustrer ceci.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>M. DUBOIS. LA DOULEUR COMME TRACE D&rsquo;EFFRACTION<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><strong>Nous proposons un dispositif<\/strong> de double \u00e9coute \u00e0 M. Dubois, un patient de 30 ans qui vient d&rsquo;\u00eatre hospitalis\u00e9. Il pr\u00e9sente une douleur au dos dont la cause n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 identifi\u00e9e. Le patient nous dit qu&rsquo;il est m\u00e9content de son s\u00e9jour. Il a donc d\u00e9cid\u00e9 de partir avant la date pr\u00e9vue, l&rsquo;apr\u00e8s-midi m\u00eame. Lorsqu\u2019on lui en demande la raison, il nous explique qu&rsquo;on \u00ab&nbsp;ne lui fait rien faire&nbsp;\u00bb. M. Dubois continue \u00e0 nous faire part de son m\u00e9contentement. Il nous explique avoir mal pris la mani\u00e8re dont un m\u00e9decin s&rsquo;est adress\u00e9 \u00e0 lui aujourd&rsquo;hui. Il attendait le r\u00e9sultat de ses examens car il y avait une suspicion de hernie discale. Les r\u00e9sultats des examens sont n\u00e9gatifs. M. Dubois ajoute que le m\u00e9decin lui a dit qu&rsquo;il ne pouvait plus rien faire pour lui. \u00ab&nbsp;Si on n\u2019a rien \u00e0 faire pour moi, alors je pars&nbsp;\u00bbajoute-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ceci marque un point de d\u00e9part<\/strong> dans notre rencontre, au cours de laquelle le patient nous fait comprendre, sans le dire explicitement, qu&rsquo;il a besoin que sa plainte douloureuse soit entendue en tant que plainte m\u00e9dicale et physique, au moins dans un premier temps. Nous essayons donc d&rsquo;\u00e9couter cette plainte somatique, de la valider, de la commenter. Cela semble l&rsquo;unique chemin pour avoir acc\u00e8s \u00e0 son monde interne. D\u00e8s que l&rsquo;attention est centr\u00e9e sur la douleur en tant que plainte somatique et que le patient nous livre son parcours m\u00e9dical, marqu\u00e9 par l&rsquo;errance et l&rsquo;\u00e9nigme de cette douleur, un autre sens \u00e9merge peu \u00e0 peu. M. Dubois commence \u00e0 se d\u00e9tacher de celle-ci, et \u00e0 nous parler de sa vie, sans qu&rsquo;on ne le lui ait demand\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le patient semble abandonner<\/strong> sa posture de m\u00e9fiance vis-\u00e0-vis de nous, et nous fait part du fait qu&rsquo;il est mari\u00e9 et qu&rsquo;il a un enfant. L&rsquo;expression du patient change et un sourire appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois dans l&rsquo;entretien. Il nous dit que pour lui, sa famille \u00ab&nbsp;c&rsquo;est tout&nbsp;\u00bb. M. Dubois ajoute qu&rsquo;il n&rsquo;est plus en contact avec ses parents, car ils l&rsquo;ont mis dehors quand il avait 16 ans. Il a \u00e9t\u00e9 battu toute son enfance par ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Nous demandons \u00e0 M. Dubois<\/strong> comment se pr\u00e9sente sa douleur. Le patient r\u00e9fl\u00e9chit un moment, et explique qu&rsquo;il la ressent comme s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait cass\u00e9 un os. Il ajoute qu\u2019il lui est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 d&rsquo;avoir les os cass\u00e9s, en \u00e9voquant de nombreux accidents qu&rsquo;il a v\u00e9cus auparavant, et commence \u00e0 les \u00e9num\u00e9rer. Il s&rsquo;est cass\u00e9 le nez, et a enlev\u00e9 le pansement avant la date convenue car cela le g\u00eanait; il a aussi fait une chute lors de laquelle il s&rsquo;est cass\u00e9 plusieurs c\u00f4tes. Il ajoute qu\u2019il a eu aussi un accident de v\u00e9lo.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le patient encha\u00eene la narration<\/strong> de ses accidents avec un sourire. En effet, il semble qu\u2019il se soit habitu\u00e9 aux accidents, et donc \u00e0 la douleur, depuis tr\u00e8s jeune. Nous soulevons ce point, et cela fait \u00e9cho chez le patient. Ces accidents constituent-ils une mani\u00e8re inconsciente de maintenir la douleur&nbsp;? Une mani\u00e8re de s&rsquo;approprier la maltraitance qu&rsquo;il a v\u00e9cue en cherchant \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter le v\u00e9cu corporel qui lui est associ\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Dubois est actuellement en arr\u00eat maladie<\/strong>, mais il voudrait continuer \u00e0 travailler. Il ajoute qu&rsquo;il aurait pu tomber dans la d\u00e9linquance, mais qu&rsquo;il a d\u00e9cid\u00e9 de travailler et de s&rsquo;en sortir. Il insiste et affirme ne pas \u00eatre comme les autres, ceux qui ont fait des \u00ab&nbsp;b\u00eatises&nbsp;\u00bb et ont fini en prison. Il ajoute qu&rsquo;il se sent enferm\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Il pr\u00e9cise qu&rsquo;il s\u2019ennuie \u00ab&nbsp;si c&rsquo;est pour venir en vacances \u00e7a ne sert \u00e0 rien&nbsp;\u00bb. Cela laisse entendre que M. Dubois s&rsquo;est toujours trouv\u00e9 dans l&rsquo;action, une action qui lui a permis de survivre. Le patient ajoute qu&rsquo;il n&rsquo;aime pas les soins thermaux ni la piscine, mais qu&rsquo;il a appr\u00e9ci\u00e9 le contact avec les infirmi\u00e8res, les aides-soignants, et un des m\u00e9decins du service. Il insiste sur son m\u00e9contentement \u00e0 propos de son m\u00e9decin r\u00e9f\u00e9rent. Nous soulignons devant le patient l&rsquo;importance de la fiabilit\u00e9. Le patient semble accorder une grande importance \u00e0 cette notion. Il acquiesce et ajoute&nbsp;: \u00ab je ne compte que sur moi, je me suis construit tout seul&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>PRISE<a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a> EN COMPTE DU TRANSFERT SUR LE CADRE<\/strong><strong><\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><strong>Dans une clinique o\u00f9 le corps<\/strong> occupe la place centrale et o\u00f9 la prise en charge m\u00e9dicale et psychologique se montrent insuffisantes si elles sont s\u00e9par\u00e9es l&rsquo;une de l&rsquo;autre, il est important de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la fa\u00e7on dont le patient investit la totalit\u00e9 de ces prises en charge et l\u2019ensemble du cadre. Le travail du \u00ab&nbsp;transfert sur le cadre&nbsp;\u00bb devient donc capital.&nbsp; Ce terme, m\u00eame s&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9 par Sigmund Freud, S\u00e1ndor Ferenczi et Jos\u00e9 Bleger, a \u00e9t\u00e9 formalis\u00e9 par Ren\u00e9 Roussillon.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ren\u00e9 Roussillon<\/strong> affirme que \u00ab&nbsp;le transfert n&rsquo;est lui-m\u00eame qu&rsquo;un fragment de r\u00e9p\u00e9tition et [\u2026] la r\u00e9p\u00e9tition est le transfert du pass\u00e9 oubli\u00e9, non seulement \u00e0 la personne du m\u00e9decin mais aussi \u00e0 tous les autres domaines de la situation pr\u00e9sente&nbsp;\u00bb(Roussillon, 2007, p.141). Ainsi, le fait de prendre conscience de ce que le patient d\u00e9pose dans l&rsquo;ensemble du cadre m\u00e9rite-t-il une place dans la r\u00e9flexion clinique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le fait d&rsquo;\u00eatre hospitalis\u00e9 <\/strong>vient mobiliser des affects, des v\u00e9cus et des souvenirs qui s&rsquo;expriment diff\u00e9remment lors d&rsquo;un entretien en ambulatoire. Si nous prenons les mots de Ren\u00e9 Roussillon, ce que le patient vient d\u00e9poser lors de ses hospitalisations \u00ab&nbsp;ne concerne plus seulement le d\u00e9placement de la relation \u00e0 un personnage de l\u2019histoire infantile, le d\u00e9placement d\u2019une fonction li\u00e9e \u00e0 ce personnage, il [&#8230;] devient le transfert d\u2019une situation historique \u201cglobale\u201d sur la \u201c situation actuelle\u201d&nbsp;\u00bb (ibid). Cette mobilisation v\u00e9cue par le patient, ainsi que le fait que ce dernier soit contenu et accompagn\u00e9 pour se repr\u00e9senter lui-m\u00eame ce qu&rsquo;il vit, semblent d\u00e9clencher un processus de subjectivation de ses v\u00e9cus corporels, ainsi que de symbolisation de ses affects et de cette \u00ab&nbsp;situation historique \u00ab&nbsp;globale&nbsp;\u00bb&nbsp;\u00bb. Ce processus serait propre aux dispositifs de prise en charge pluridisciplinaire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ces v\u00e9cus d\u00e9crits par M. Dubois<\/strong> renvoient \u00e0 une \u00e9mergence des signifiants formels. Les formes typiques du signifiant formel, conceptualis\u00e9 par D. Anzieu (1987), sont constitu\u00e9es d\u2019impressions corporelles qui ne rel\u00e8vent pas du registre du fantasme et qui s\u2019imposent sous la forme d\u2019un v\u00e9cu hallucinatoire. Le sujet dispara\u00eet donc dans le signifiant formel qui \u00e9voque une impression corporelle ressentie comme \u00e9trang\u00e8re. Le travail th\u00e9rapeutique consiste alors \u00e0 relier ces hallucinations sensorielles d\u00e9sintriqu\u00e9es apparemment de tout souvenir li\u00e9 \u00e0 l\u2019objet, \u00e0 des fragments de souvenirs et \u00e0 des sc\u00e9narios en lien avec son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><strong>Si nous essayons de penser au signifiant formel<\/strong> qui se d\u00e9gage de la rencontre avec M. Dubois, nous pouvons \u00e9mettre l&rsquo;hypoth\u00e8se d&rsquo;un \u00ab&nbsp;\u00e7a casse&nbsp;\u00bb. Rester \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute de cette <em>cassure<\/em> nous permet de trouver une piste de compr\u00e9hension pour donner du sens \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition de ces accidents o\u00f9 le patient s&rsquo;est cass\u00e9 des os. Cela peut nous aider \u00e9galement \u00e0 mieux comprendre les enjeux sous-jacents concernant les liens que le patient entretient avec le service. Ces liens se pr\u00e9sentent depuis le d\u00e9but comme tr\u00e8s fragiles, comme s&rsquo;ils allaient se \u00ab&nbsp;briser&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>C&rsquo;est lorsque nous avons port\u00e9 une autre \u00e9coute<\/strong> \u00e0 la plainte douloureuse de M. Dubois, que ce fil conducteur li\u00e9 au signifiant formel \u00ab&nbsp;\u00e7a casse&nbsp;\u00bb, s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 comme porteur de sens. Ses accidents \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition semblent parler d&rsquo;un rapport au corps marqu\u00e9 par la douleur, d&rsquo;une douleur qu\u2019il a cherch\u00e9 \u00e0 maintenir en quelque sorte, \u00e0 reproduire en devenant l\u2019acteur de sa propre douleur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Dubois transf\u00e8re sur le cadre<\/strong> de soin cette conformation du lien qui se pr\u00e9sente comme cass\u00e9e. La douleur, que le service n&rsquo;arrive pas \u00e0 expliquer par une cause organique, constituerait l\u2019une des traces non symbolis\u00e9es de l\u2019enveloppe corporelle qui s\u2019est \u00ab&nbsp;cass\u00e9e&nbsp;\u00bb lorsqu&rsquo;il \u00e9tait battu par ses parents. La question \u00e0 se poser est de savoir comment se positionner devant cette tentative de symbolisation&nbsp;que M. Dubois s\u2019inflige lui-m\u00eame. Il semble vouloir symboliser, par un retournement du traumatisme, la haine ressentie de la part de ses parents maltraitants, ainsi que l&#8217;empreinte mn\u00e9sique corporelle qu&rsquo;une telle maltraitance a laiss\u00e9 dans son corps.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M. Dubois nous montre<\/strong> ainsi un besoin de se repr\u00e9senter la situation traumatique de maltraitance physique \u00e0 travers des conduites \u00e0 risque. Ces conduites \u00e0 risque sont marqu\u00e9es en quelque sorte par un exil \u00e0 soi, exil qui renvoie \u00e0 son d\u00e9part pr\u00e9coce et forc\u00e9 du foyer de ses parents. M. Dubois a \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 l\u2019exil depuis sa jeunesse. Cet exil para\u00eet se reproduire car il continue \u00e0 casser le lien avec le service qui le prend en charge lorsque la d\u00e9tresse para\u00eet insurmontable.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le recours \u00e0 l\u2019acte se manifeste<\/strong> souvent en lien avec ces \u00ab&nbsp;noyaux douloureux&nbsp;\u00bb de l\u2019histoire de vie des patients. Dans le cas de M. Dubois, ce noyau s\u2019exprime \u00e0 travers des conduites \u00e0 risque \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition. L\u2019acte appara\u00eet comme r\u00e9ponse au lien avec l\u2019objet, lien caract\u00e9ris\u00e9 par une maltraitance qui ne se limite pas aux simples coups physiques. Parfois, cette maltraitance concerne un investissement machinique du corps, o\u00f9 la subjectivit\u00e9 de la personne est ignor\u00e9e, voire ali\u00e9n\u00e9e. Ces contacts corporels sont souvent d\u00e9nu\u00e9s d\u2019affect et charg\u00e9s d\u2019une violence froide ou bien effractante. Le dialogue corporel perd donc son caract\u00e8re messager et rend la composition de l\u2019affect difficile dans la vie adulte des patients douloureux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>N\u00e9anmoins, le recours \u00e0 l\u2019acte<\/strong> peut basculer chez ces patients du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un processus de symbolisation. Le caract\u00e8re destructeur de certaines conduites peut r\u00e9v\u00e9ler souvent une tentative de survie face \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un objet qui tente d\u2019\u00e9craser le moi du sujet. La nature de ce recours \u00e0 l\u2019acte peut prendre un virage et redevenir messager, permettant ainsi au sujet de r\u00e9activer des traces perceptives et de d\u00e9clencher un processus de symbolisation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le travail du transfert sur le cadre<\/strong> serait donc central dans la prise en charge des patients douloureux chroniques. Ils font souvent r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 des environnements de vie (pass\u00e9s ou pr\u00e9sents) qui ne sont pas s\u00e9curisants. Bernard Duplan affirme que \u00ab un douloureux seul, \u00e7a n\u2019existe pas \u00bb (Duplan, 2016). Par cette expression, l&rsquo;auteur reprend la c\u00e9l\u00e8bre phrase que Donald Woods Winnicott \u00e9non\u00e7a en 1952, pour illustrer qu&rsquo;il est indispensable de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la douleur des patients en les situant toujours dans ses diff\u00e9rents contextes d\u2019appartenance.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>CONCLUSION<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Le sentiment d\u2019\u00eatre perdu face<\/strong> \u00e0 ces patients r\u00e9sonne souvent au niveau contre-transf\u00e9rentiel avec des formes de retrait psychique<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a> que l\u2019on finit par identifier au cours de l\u2019entretien clinique. D\u2019une mani\u00e8re m\u00e9taphorique, le suivi clinique du patient douloureux chronique ressemble \u00e0 la recherche d\u2019une partie de son soi perdu, ou bien d\u2019une partie d\u2019un soi non advenu. Partie que, m\u00eame absente, on ressent de mani\u00e8re paradoxale comme existante.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La partie perdue\/non advenue du moi<\/strong> du patient para\u00eet \u00e9merger lorsque la douleur \u00e9merge elle aussi. Cela ne se limite pas \u00e0 la douleur physique. Lorsque le point le plus douloureux de l\u2019histoire de la personne survient au cours de la s\u00e9ance ou du suivi, nous pouvons avoir l\u2019impression d\u2019\u00eatre en face d\u2019une partie du sujet que nous croyions perdue. Cette capacit\u00e9 \u00e0 avoir mal face \u00e0 des exp\u00e9riences ou \u00e0 des liens d\u00e9sorganisateurs permet au patient de ne pas \u00eatre an\u00e9anti. La douleur vient marquer la partie de la subjectivit\u00e9 touch\u00e9e par le traumatisme qui, bien qu\u2019en retrait, a trouv\u00e9 un moyen de survivre \u00e0 travers la douleur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cela rappelle de mani\u00e8re m\u00e9taphorique<\/strong> la fonction de la douleur aigu\u00eb au niveau biologique, qui alerte le corps \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un signal face aux dangers potentiels et r\u00e9els. Bien qu\u2019il ne faille pas confondre ce qui rel\u00e8ve de l\u2019ordre biologique avec la vie psychique, nous pouvons observer des moments o\u00f9 la douleur et la souffrance \u00e9mergent dans un tableau similaire. Pour contradictoire que cela paraisse, c\u2019est dans la mesure o\u00f9 cette douleur insupportable et envahissante devient la douleur d\u2019un sujet donn\u00e9 qu\u2019elle devient supportable.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>BIBLIOGRAPHIE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>ANZIEU D. (1987), \u00ab&nbsp;Les signifiants formels et le moi peau&nbsp;\u00bb, dans&nbsp;: ANZIEU D. et col., Les Enveloppes psychiques, 2006.<\/p>\n\n\n\n<p>BRUN A. (2017), \u00ab Archa\u00efque, sensorialit\u00e9 et processus cr\u00e9ateur \u00bb, dans : BOUHSIRA J. \u00e9d., <em>L&rsquo;originaire et l&rsquo;archa\u00efque<\/em> (pp. 165-179), Paris cedex 14, France: PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>CAMACHO, L., \u00ab La douleur chronique et l\u2019intersubjectivit\u00e9 : processus paradoxaux. <em>Entre incorporation agie de l\u2019objet et retour hallucinatoire \u00bb, <\/em>2021, \u00e0 Lyon, sous la direction de la Pr Anne Brun.<\/p>\n\n\n\n<p>CAMACHO L., BRUN A. (2022). \u00ab&nbsp;La douleur comme indicateur et tentative de r\u00e9gulation des interactions avec l\u2019objet&nbsp;\u00bb, <em>Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes. <\/em>\u00e0 para\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>DUPLAN B. (2016), <em>La douleur, un affect du traumatique : \u00c9tude des processus algiques, antalgiques et transf\u00e9rentiels dans la clinique des pathologies douloureuses de l\u2019appareil locomoteur, <\/em>Th\u00e8se de doctorat, dir.&nbsp; Pr. ROUSSILLON, R., Universit\u00e9 Lumi\u00e8re Lyon 2, Lyon, p. 493.<\/p>\n\n\n\n<p>FREUD S. (1895), \u00ab Lettre de Freud du 6-12-1896 (Freud 1887-1902) \u00bb, dans La naissance de la psychanalyse, Paris : PUF, 1973, pp. 153-160.<\/p>\n\n\n\n<p>ROUSSILLON R. (2007), \u00ab Le transfert sur le cadre \u00bb, dans <em>Logiques et arch\u00e9ologies du cadre psychanalytique,<\/em> Paris : PUF, p. 141.<\/p>\n\n\n\n<p>WINNICOTT D.W. (1952), <em>L\u2019angoisse li\u00e9e \u00e0 l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, in de la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse,<\/em> Paris : Payot, Coll. Sciences de l\u2019homme, 1969.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Sur cette question, voir CAMACHO, L., BRUN, A. (2022). \u00ab&nbsp;La douleur comme indicateur et tentative de r\u00e9gulation des interactions avec l\u2019objet&nbsp;\u00bb, <em>Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes, <\/em>\u00e0 para\u00eetre.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23831?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le cadre du travail \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, la place que le psychologue occupe doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une donn\u00e9e centrale dans le travail clinique, car elle conditionne les angles sous lesquels celui-ci s\u2019effectuera. 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