{"id":21790,"date":"2022-03-06T14:00:00","date_gmt":"2022-03-06T13:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=21790"},"modified":"2022-03-06T15:02:00","modified_gmt":"2022-03-06T14:02:00","slug":"le-propre-de-linconscient-cest-precisement-de-faire-evenement","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-propre-de-linconscient-cest-precisement-de-faire-evenement\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0Le propre de l\u2019inconscient, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment de faire \u00e9v\u00e8nement\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Auteur de plusieurs ouvrages devenus des classiques, Jacques Andr\u00e9 offre ici un entretien sensible sur ses rencontres et ses travaux.<\/h2>\n\n\n\n<p><strong>Thomas Lepoutre<\/strong> : <strong>Merci beaucoup d&rsquo;avoir accept\u00e9 d&rsquo;accorder \u00e0 <em>Carnet Psy<\/em> cet entretien. Ma premi\u00e8re question, peut-\u00eatre la plus difficile&nbsp;: Jacques Andr\u00e9 par Jacques Andr\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jacques Andr\u00e9<\/strong> : Indiscutablement la question la plus compliqu\u00e9e&nbsp;! Je commence par la fin, \u00eatre psychanalyste, membre de l&rsquo;APF <em>(NDLR&nbsp;: Association Psychanalytique de France). <\/em>Ce qui est charg\u00e9 de signification dans le paysage psychanalytique, pas simplement parce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une des soci\u00e9t\u00e9s qui appartient \u00e0 l&rsquo;IPA (<em>NDLR&nbsp;: International psychoanalytical association),<\/em> mais surtout en fonction de l&rsquo;histoire de la psychanalyse en France. L&rsquo;APF na\u00eet d&rsquo;une rupture d&rsquo;all\u00e9geance, d\u2019un acte d\u2019\u00e9mancipation. Daniel Widl\u00f6cher, Jean Laplanche, J-B. Pontalis, Didier Anzieu\u2026 ont tous \u00e9t\u00e9 sur le divan de Lacan et rompent avec lui&nbsp;; avec la personne, mais davantage avec une d\u00e9rive de la pratique&nbsp;: s\u00e9ances variables et courtes, abandonnant la d\u00e9termination du cadre au seul inconscient de l\u2019analyste&nbsp;; manipulation du transfert qui fait que l\u2019on devient l\u2019analysant, le supervis\u00e9 et l\u2019enseign\u00e9 du m\u00eame analyste. Ce n\u2019est pas la th\u00e9orie de Lacan qui est en cause, elle restera un objet de dialogue et de confrontation, c\u2019est par contre la pr\u00e9tention du \u00ab&nbsp;ma\u00eetre \u00e0 penser&nbsp;\u00bb, ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce geste fondateur de l\u2019APF, cette prise de libert\u00e9, avait tout pour me s\u00e9duire. Je suis tr\u00e8s allergique aux pr\u00e9tentions unitaires et totalisantes de certaines th\u00e9ories psychanalytiques. D\u00e8s que l\u2019on s\u2019avance dans l\u2019\u00e2pre complexit\u00e9 de la clinique, le point de vue unitaire vole en \u00e9clat.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On peut peut-\u00eatre profiter de cette auto-pr\u00e9sentation pour revenir sur vos d\u00e9buts&nbsp;?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9but du parcours intellectuel, c\u2019est la philosophie. Le hasard fait que je me retrouve \u00e0 Nanterre, qui est \u00e0 ce moment-l\u00e0 (les ann\u00e9es 68) le lieu le plus philosophique qui soit. Jean-Fran\u00e7ois Lyotard va jouer pour moi un r\u00f4le tout particulier, c\u2019est le premier \u00e0 me faire entendre quelque chose de la psychanalyse, au sens fort du mot \u00ab&nbsp;entendre&nbsp;\u00bb, sans parler de l\u2019amiti\u00e9 qui va progressivement nous lier. Mais \u00e0 Nanterre il y a aussi Ricoeur, d\u00e9fenseur de la subjectivit\u00e9 contre la structure, et L\u00e9vinas, toujours un peu perdu entre totalit\u00e9 et infini. Je ne suis rest\u00e9 dans le fond que tr\u00e8s peu de temps philosophe. Pass\u00e9 l\u2019agr\u00e9gation de philosophie, quelque chose de la g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 philosophique ne me convient plus. Je vais un peu enseigner la philosophie en lyc\u00e9e, puis tr\u00e8s vite je me tourne vers la formation en \u00e9cole normale des ma\u00eetres qu\u2019on appelait \u00e0 l\u2019\u00e9poque&nbsp;\u00ab l\u2019enfance inadapt\u00e9e&nbsp;\u00bb. En fait les ma\u00eetres qui enseignent en h\u00f4pital psychiatrique et autres institutions de soins, mais aussi en prison. Particularit\u00e9 de cette formation, elle faisait une large place \u00e0 la psychologie. Ce temps de transition entre philosophie et psychanalyse va durer une douzaine d\u2019ann\u00e9es, le temps de ma vie en Guadeloupe. Le retour \u00e0 Paris est directement li\u00e9 au souhait d\u2019entreprendre une analyse et au d\u00e9sir qui se forge petit \u00e0 petit de devenir analyste.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Donc la \u00ab&nbsp;premi\u00e8re fois&nbsp;\u00bb avec la psychanalyse, c&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t un rapport textuel\u2026<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui textuel d\u2019abord. Les premiers contacts \u00ab&nbsp;cliniques&nbsp;\u00bb ce sera en prison avec des d\u00e9tenus, en h\u00f4pital de jour avec les enfants psychotiques, mais dans une relation o\u00f9 je ne suis ni psychologue, ni psychiatre. Ce sera pour moi l\u2019occasion d\u2019\u00e9crire une th\u00e8se avant d&rsquo;avoir une activit\u00e9 clinique \u00e0 proprement parler. Mes premiers entretiens \u00ab&nbsp;cliniques&nbsp;\u00bb, c\u2019est avec des meurtriers, notamment pas mal de parano\u00efaques, puisque le parano\u00efaque tue beaucoup. Mais aussi des meurtriers \u00ab&nbsp;ordinaires&nbsp;\u00bb, assassins d\u2019un jour, de la m\u00e8re infanticide au mari tromp\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019envisageais pas de devenir analyste avant d\u2019\u00eatre accept\u00e9 dans un institut de formation, celui de l\u2019APF en la circonstance. Mon premier patient est donc post\u00e9rieur \u00e0 cette admission.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En analyse&nbsp;?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord des enfants et des adolescents, en psychoth\u00e9rapie donc, et les patients en analyse sont arriv\u00e9s assez rapidement.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Votre premier ouvrage <em>L&rsquo;inceste focal&nbsp;dans la famille noire antillaise<\/em>&nbsp;<\/strong><strong>(PUF, 1987)<\/strong><strong>&nbsp;<\/strong><strong>\u00e9tait le r\u00e9sultat d\u2019une th\u00e8se avec Jean Laplanche.<\/strong><strong> Comment s&rsquo;est pass\u00e9e la rencontre avec Laplanche ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est une rencontre m\u00e9diatis\u00e9e par Fran\u00e7ois Gantheret. J&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement int\u00e9ress\u00e9 par un article de Gantheret intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Trois m\u00e9moires&nbsp;\u00bb, dans la <em>Nouvelle revue de Psychanalyse<\/em>. Je suis entr\u00e9 en contact \u00e9pistolaire avec lui et on est devenu tr\u00e8s vite amis, au sens consistant du terme. Quand j\u2019ai souhait\u00e9 faire une analyse, c&rsquo;est lui qui \u00e9grainera un certain nombre de noms parmi lesquels je ferai mon choix. Et \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9, c&rsquo;est lui aussi qui me sugg\u00e8re de faire ma th\u00e8se avec Jean Laplanche. Il me pr\u00e9sentera ensuite \u00e0 J-B. Pontalis, lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agira de publier une premi\u00e8re fois dans la <em>Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/em>. Fran\u00e7ois Gantheret a jou\u00e9 un r\u00f4le de fr\u00e8re ain\u00e9 mais aussi de m\u00e9diateur vers Laplanche, Pontalis et mon analyste. Donc des figures tr\u00e8s importantes, d\u00e9cisives pour mon parcours analytique. Les \u00ab&nbsp;Petits Bleus&nbsp;\u00bb ont consacr\u00e9 un ouvrage \u00e0 Fran\u00e7ois Gantheret, <em>\u00c9ros messager<\/em>, qui restitue la force de son \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En parall\u00e8le de votre rencontre avec l\u2019analyse, cette fois-ci avec l&rsquo;analyse \u00ab&nbsp;pour de vrai&nbsp;\u00bb, comment s&rsquo;est d\u00e9cid\u00e9e votre carri\u00e8re universitaire&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A partir du moment o\u00f9 je suis rentr\u00e9 en France, cela a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s vite. J&rsquo;ai soutenu ma th\u00e8se en 1986 et j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 rapidement nomm\u00e9 Ma\u00eetre de conf\u00e9rences, puis Professeur. Autant j&rsquo;avais d\u2019abord pris mon temps, et mon \u00e9loignement, par contre une fois la th\u00e8se \u00e9crite, les choses sont all\u00e9es vite. Il n\u2019y a jamais eu d&#8217;embarras pour moi entre Universit\u00e9 et psychanalyse, ce sont deux positions de pens\u00e9es et deux m\u00e9tiers tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes. L&rsquo;enseignant, l&rsquo;universitaire t\u00e9moigne d&rsquo;un savoir constitu\u00e9, quitte \u00e0 le remettre en question et tenir une attitude critique. L&rsquo;analyste, lui, est en position d\u2019\u00e9gal suspens, d\u2019\u00e9coute flottante et d\u2019incertitude. Chez lui, le savoir participe de la r\u00e9sistance. Si le patient dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;je sais que vous en savez plus, pourquoi vous n\u2019en dites pas davantage&nbsp;?&nbsp;\u00bb, ce \u00ab&nbsp;suppos\u00e9 savoir&nbsp;\u00bb, expression tout \u00e0 fait pertinente de Lacan, si l&rsquo;analyste devait y r\u00e9pondre, il se ferait p\u00e9dagogue, s\u00fbrement pas analyste.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous avez commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre enseignant, disiez-vous&nbsp;?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 enseignant depuis mes 24-25 ans jusqu&rsquo;\u00e0 la retraite, donc toute une vie d&rsquo;enseignant&nbsp;; en philosophie d&rsquo;abord, et puis rapidement vers autre chose. Je reste passionn\u00e9 par cette vie-l\u00e0, il n\u2019y a pas l\u2019ombre d&rsquo;un regret, et \u00e0 aucun moment il n\u2019a \u00e9t\u00e9 question pour moi de quitter l&rsquo;une pour l&rsquo;autre. Les deux ont toujours navigu\u00e9 de conserve. Je trouve que c&rsquo;est int\u00e9ressant, quand on est analyste, d\u2019avoir d&rsquo;autres lieux, m\u00eame si ce n\u2019est pas n\u00e9cessairement l&rsquo;enseignement bien s\u00fbr, mais \u00ab&nbsp;autre chose&nbsp;\u00bb. Psychanalyste, c&rsquo;est un m\u00e9tier &#8211; puisqu&rsquo;on s&rsquo;y forme &#8211; mais en m\u00eame temps, c&rsquo;est un m\u00e9tier bien particulier qui a indiscutablement besoin d\u2019\u00ab&nbsp;ailleurs&nbsp;\u00bb. Quelqu&rsquo;un qui ne serait qu&rsquo;analyste du matin au soir, et toute l&rsquo;ann\u00e9e, et ne serait investi que dans ce seul domaine, ce n\u2019est pas s\u00fbr que \u00e7a soit la meilleure situation.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mais alors, on peut dire que des trois m\u00e9tiers impossibles invoqu\u00e9s par Freud, gouverner, \u00e9duquer, analyser<em>, <\/em>vous avez choisi d\u2019en cumuler au moins deux&nbsp;!<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Gouverner non&nbsp;! Et aucun go\u00fbt pour \u00e7a&nbsp;! M\u00eame si la question du pouvoir, la question politique m&rsquo;int\u00e9resse \u00e9norm\u00e9ment\u2026<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>LA R\u00c9VOLUTION FRATRICIDE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><strong>Oui, justement, le pouvoir et la question politique constituent de fait un int\u00e9r\u00eat pr\u00e9coce dans votre \u0153uvre th\u00e9orique \u2013&nbsp;puisque le premier ouvrage publi\u00e9 apr\u00e8s votre th\u00e8se \u00e9tait <em>La R\u00e9volution fratricide<\/em> (1993), qui jetait un regard psychanalytique sur la R\u00e9volution fran\u00e7aise<em>. <\/em>Quel \u00e9tait l\u2019enjeu majeur, pour vous, de ce second livre ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a d&rsquo;abord le plaisir de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce que l\u2019on nomme depuis Freud&nbsp;: \u00ab&nbsp;psychologie collective&nbsp;\u00bb. La psychanalyse est inscrite dans le monde, elle est impensable, impossible en dehors de l\u2019espace d\u00e9mocratique. Il ne peut pas y avoir de psychanalyse l\u00e0 o\u00f9 pr\u00e9vaut un totalitarisme politique ou religieux, l\u00e0 o\u00f9 on ne peut pas dire librement ce qui vous passe par la t\u00eate. Impossible si le doute existe quant \u00e0 celui qui vous \u00e9coute, commissaire politique ou religieux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Si Freud \u00e9crit <em>Psychologie collective et analyse du moi,<\/em> <em>Malaise dans la culture <\/em>et <em>L&rsquo;avenir d&rsquo;une illusion<\/em>, ce n\u2019est pas pour \u00ab&nbsp;appliquer&nbsp;\u00bb la psychanalyse, mais parce que la chose analytique est prise dans un contexte culturel et politique dont la vie de la psychanalyse est ins\u00e9parable. Toute vie psychique porte la marque de la culture.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Psychologie collective et analyse du moi<\/em> soul\u00e8ve la question de la masse et du <em>F\u00fchrer<\/em> de fa\u00e7on tout \u00e0 fait pr\u00e9monitoire. <em>Malaise dans la culture<\/em>, 1929\u2026 l\u2019Europe n\u2019est pas encore \u00e0 feu et \u00e0 sang mais elle est d\u00e9j\u00e0 dans une violence de massification, livr\u00e9e aux processus primaires. <em>L&rsquo;avenir d&rsquo;une illusion<\/em> ouvre sur la dimension d\u00e9lirante, psychotique de la religion \u00e0 laquelle nous sommes si violemment confront\u00e9s aujourd&rsquo;hui. Freud saisit ces moments pathologiques du lien social, moments dangereux, pas seulement pour la psychanalyse mais plus largement pour la d\u00e9mocratie et la libert\u00e9 de penser. Inutile de pr\u00e9ciser que nous sommes aujourd\u2019hui dans la m\u00eame urgence.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>La R\u00e9volution fratricide<\/em><\/strong><strong> ambitionnait en outre de repenser la place particuli\u00e8re que les femmes et le f\u00e9minin jouent vis-\u00e0-vis du lien social \u2013&nbsp;place apparemment minor\u00e9e par Freud, vous l\u2019avez relev\u00e9, par exemple dans <em>Totem et tabou<\/em>. Place minor\u00e9e, mais \u00e0 restituer, pour autant qu\u2019elle est bien m\u00e9nag\u00e9e dans la suite de l\u2019\u0153uvre freudienne, et surtout bien pr\u00e9sente dans la R\u00e9volution fran\u00e7aise\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La R\u00e9volution Fran\u00e7aise \u00e9tait \u00e9tonnamment f\u00e9ministe, elle pousse tr\u00e8s loin l\u2019id\u00e9e de la d\u00e9mocratie et de l\u2019\u00e9galit\u00e9 homme\/femme. On cite souvent Olympe de Gouges, mais c\u2019est aussi le fait des hommes, notamment Condorcet. Moment intense de r\u00e9flexion qui remet en question le d\u00e9terminisme patriarcal de l\u2019Ancien R\u00e9gime. La suite de la R\u00e9volution perdra cet \u00e9lan-l\u00e0, on le retrouvera plus tard, apr\u00e8s coup.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce nouveau \u00ab&nbsp;f\u00e9minisme&nbsp;\u00bb n\u2019emp\u00eache cependant pas, \u00e0 un niveau beaucoup moins d\u00e9mocratique, plus enracin\u00e9 dans l\u2019inconscient, de continuer \u00e0 produire ses effets&nbsp;: pour qualifier l\u2019Ancien R\u00e9gime, les r\u00e9volutionnaires parlaient de \u00ab&nbsp;l\u2019administration nocturne des femmes&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>N\u2019est-ce pas l\u2019occasion historique de \u00ab&nbsp;mettre au jour&nbsp;\u00bb la fonction apparemment clandestine, silencieuse, mais secr\u00e8tement d\u00e9cisive, des femmes dans la th\u00e9orie phallocentrique de Freud, sinon des n\u00e9vros\u00e9s, qu\u2019ils soient \u00ab&nbsp;r\u00e9volutionnaires&nbsp;\u00bb ou non&nbsp;?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Sans l\u2019ombre d\u2019un doute. Ce qui m&rsquo;a int\u00e9ress\u00e9 chez Freud, c&rsquo;est que sa th\u00e8se \u00e9volue d&rsquo;une mani\u00e8re sensible. Il n&rsquo;y a pas de m\u00e8re, juste des femmes poss\u00e9d\u00e9es dans <em>Totem et Tabou, <\/em>\u00e0 disposition sexuelle du m\u00e2le, du p\u00e8re dominant. Alors que dans <em>Psychologie collective et analyse du moi<\/em>, <em>Malaise dans la culture, L\u2019Avenir d&rsquo;une illusion<\/em> et <em>Mo\u00efse et le monoth\u00e9isme<\/em>, appara\u00eet un autre couple, celui de la m\u00e8re et le plus jeune fils, un couple qui change compl\u00e8tement la donne. Le p\u00e8re devient un personnage non pas secondaire mais relatif, dans un trio complexe o\u00f9 il est loin d&rsquo;\u00eatre le favori aupr\u00e8s de la m\u00e8re. Le plus jeune fils, le futur h\u00e9ros prend sa suite.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>LA SEXUALIT\u00c9 F\u00c9MININE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019\u00e9mergence du f\u00e9minin \u2013&nbsp;aussi bien la sexualit\u00e9 f\u00e9minine, que les origines f\u00e9minines de la sexualit\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral \u2013&nbsp;a occup\u00e9 une grande place dans vos travaux ult\u00e9rieurs.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, \u00e0 partir d\u2019une lecture critique de Freud, m\u00eame si avec Freud il y a toujours une pluralit\u00e9 de pistes ouvertes. La conception dominante est celle qui se construit \u00e0 partir du point de vue phallique, qui affirme le primat du phallus dans l\u2019organisation du complexe d\u2019\u0152dipe et du complexe de castration. Cette th\u00e8se-l\u00e0 est bien connue, sauf qu\u2019elle n&rsquo;est pas la seule chez Freud. <em>Un enfant est battu <\/em>et <em>Le tabou de la virginit\u00e9, <\/em>notamment, ouvre sur une autre perspective. Deux textes o\u00f9 apparait la fameuse m\u00e9taphore du \u00ab&nbsp;continent noir&nbsp;\u00bb qui renvoie \u00e0 une obscurit\u00e9, une alt\u00e9rit\u00e9 du f\u00e9minin qui ne se laisse pas ramener \u00e0 la binarit\u00e9&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;il y a un seul sexe, on l&rsquo;a ou pas&nbsp;\u00bb. Ce n\u2019est pas une th\u00e9orie ou l\u2019autre, les deux points de vue on leur pertinence. Il suffit d\u2019\u00e9couter l&rsquo;\u00e9chographiste aujourd\u2019hui pour entendre la r\u00e9manence de la logique phallique. Il dit \u00ab&nbsp;je ne vois rien, c&rsquo;est une fille&nbsp;\u00bb, ou \u00ab&nbsp;je vois un petit truc, c&rsquo;est un gar\u00e7on&nbsp;\u00bb. Difficile de faire plus binaire. Croire que l\u2019on pourrait d\u00e9finitivement sortir de la logique phallique est d\u2019une grande na\u00efvet\u00e9. L\u2019inconscient est politiquement incorrect, l\u2019\u00e9galit\u00e9 homme-femme lui est inconnue. Celle-ci rel\u00e8ve d\u2019une \u00e9laboration secondaire, \u00e9loign\u00e9e des processus primaires qui r\u00e9gissent l\u2019inconscient.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reste que le binarisme phallique n\u2019est pas le tout de la f\u00e9minit\u00e9. Parce que le sexe f\u00e9minin est invisible, inconnu, parce qu&rsquo;il est int\u00e9rieur, qu\u2019il conjugue de fa\u00e7on complexe corps f\u00e9minin et corps maternel, il est un \u00ab&nbsp;dedans&nbsp;\u00bb relativement insaisissable. L\u2019exp\u00e9rience clinique impose une alt\u00e9rit\u00e9, une obscurit\u00e9 du f\u00e9minin que le masculin n&rsquo;a pas. Ce n&rsquo;est pas simplement une affaire de \u00ab dehors-dedans&nbsp;\u00bb, m\u00eame si cette opposition-l\u00e0 redouble et illustre la question.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Alors, par rapport au f\u00e9minin de Freud, le f\u00e9minin pour Jacques Andr\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ma th\u00e8se a consist\u00e9 \u00e0 mettre en relation la premi\u00e8re forme du f\u00e9minin (\u00eatre-p\u00e9n\u00e9tr\u00e9) avec le tout premier enfant, fille ou gar\u00e7on, celui qui est \u00ab&nbsp;normalement&nbsp;\u00bb s\u00e9duit par les soins maternels&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;La m\u00e8re qui soigne, caresse, embrasse et berce, sans le savoir prend son enfant comme substitut d&rsquo;un objet sexuel \u00e0 part enti\u00e8re<\/em>&nbsp;\u00bb. Cette phrase de Freud \u00e9voque l\u2019in\u00e9vitable confusion des soins vitaux et de l\u2019amour, sexualit\u00e9 inconsciente comprise. Quelle que soit la qualit\u00e9 de l\u2019amour et de la tendresse, c\u2019est toujours trop, une effraction\u2026 Cette th\u00e8se s\u2019est \u00e9tay\u00e9e sur la conception par Laplanche d\u2019une \u00ab&nbsp;situation anthropologique fondamentale&nbsp;\u00bb, celle qui r\u00e9unit un nouveau-n\u00e9 dans l\u2019attente de la satisfaction de ses besoins vitaux et un adulte (d\u2019abord la m\u00e8re), qui m\u00eale sa propre sexualit\u00e9 infantile inconsciente \u00e0 l\u2019amour qu\u2019il porte. Vu l\u2019\u00e9tat de pr\u00e9maturit\u00e9 du nouveau-n\u00e9, son absence d\u2019autonomie, cette dissym\u00e9trie enfant-adulte marque et d\u00e9termine in\u00e9vitablement chaque vie.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Donc au commencement \u00e9tait le f\u00e9minin&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>F\u00e9minin d&rsquo;origine, f\u00e9minin primitif, mais non pas originaire, puisqu\u2019il faut imaginer une psychog\u00e9n\u00e8se de cette f\u00e9minit\u00e9, ins\u00e9parable de la question de la passivit\u00e9. M\u00eame si l&rsquo;enfant est imm\u00e9diatement actif, qu\u2019il m\u00e9tabolise tr\u00e8s vite cette passivit\u00e9, notamment par les premi\u00e8res identifications, il y a une passivit\u00e9 quasi structurale qui tient aux conditions de n\u00e9ot\u00e9nie du tr\u00e8s jeune enfant. Avant que l&rsquo;enfant puisse ma\u00eetriser l&rsquo;excitation qu&rsquo;il re\u00e7oit, la transformer, la reprendre \u00e0 son compte, m\u00eame si cela arrive vite, \u00e7a ne peut \u00eatre que dans un second temps. La premi\u00e8re irruption du sexuel infantile est traumatique, m\u00eame si le degr\u00e9 de s\u00e9duction est variable. La pr\u00e9sence de la tendresse est \u00e9videmment un auxiliaire d\u00e9cisif.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On entend bien cette passivation premi\u00e8re de l&rsquo;enfant dans la situation anthropologique fondamentale&nbsp;; mais alors si l&rsquo;enfant y est ainsi assign\u00e9 \u00e0 une place de nature f\u00e9minine, nous sommes presque port\u00e9s \u00e0 corriger, par sym\u00e9trie, la formule de Freud sur la m\u00e8re comme \u00ab&nbsp;premi\u00e8re s\u00e9ductrice&nbsp;\u00bb \u2013 en allant jusqu\u2019\u00e0 fantasmer quelque chose comme la m\u00e8re comme&nbsp;\u00ab&nbsp;premier s\u00e9ducteur&nbsp;\u00bb&nbsp;? On songe \u00e0 la <em>Neurotica<\/em> et la premi\u00e8re th\u00e9orie de la s\u00e9duction freudienne qui accusait originairement le p\u00e8re&nbsp;!&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi pas&nbsp;! La bisexualit\u00e9 est l\u00e0 d\u2019embl\u00e9e, via la sexualit\u00e9 infantile inconsciente de l\u2019adulte. Par exemple le r\u00eave d&rsquo;une patiente qui vient d&rsquo;avoir un enfant et qu&rsquo;elle allaite avec amour et plaisir. La dimension d\u2019excitation ne lui \u00e9chappe pas. Elle fait un r\u00eave&nbsp;: elle est en train d&rsquo;allaiter son enfant, elle y prend beaucoup de plaisir, l&rsquo;enfant aussi. Et puis tout \u00e0 coup, une image surgit, qui brouille tout. Elle ne sait plus ce qu&rsquo;elle met dans la bouche du nourrisson&nbsp;: le t\u00e9ton du sein ou le gland d&rsquo;un p\u00e9nis. Les deux images se confondent et le r\u00eave vire au cauchemar, la faisant brutalement se r\u00e9veiller. L\u2019inconscient de la femme, de la m\u00e8re, n\u2019est pas f\u00e9minin, il est bisexuel. Ce r\u00eave \u00e9voque la figure archa\u00efque qui alimente le fantasme de fellation.<\/p>\n\n\n\n<p>La femme, la m\u00e8re est \u00e0 la fois le\u00ab&nbsp;premier s\u00e9ducteur&nbsp;\u00bb et la &nbsp;premi\u00e8re s\u00e9ductrice.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>GENDER, PSYCHANALYSE ET BISEXUALITE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><strong>Cette bisexualit\u00e9 remotive et complexifie fatalement les questions de genre. Quel est votre rapport \u00e0 la relecture critique de Freud par les <em>gender studies<\/em>, et votre propre relecture, cette fois-ci par la psychanalyse, des \u00e9tudes de genre&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Carnet psy <\/em>vient de publier un num\u00e9ro \u00ab&nbsp;Genre et psychanalyse&nbsp;\u00bb auquel j\u2019ai contribu\u00e9, autour de la question du <em>choix<\/em> sexuel. La psychanalyse doit \u00e9viter de se d\u00e9barrasser des <em>gender studies <\/em>d\u2019un revers de main, sous le pr\u00e9texte qu\u2019il s\u2019agit de l\u2019id\u00e9ologie dominante du moment culturel. Reste la critique, elle est n\u00e9cessaire. Sauf \u00e0 renoncer \u00e0 leur conviction d\u2019une <em>fluidit\u00e9<\/em> de genre, les <em>gender studies <\/em>ne peuvent v\u00e9ritablement accepter l\u2019hypoth\u00e8se de l\u2019inconscient, le d\u00e9terminisme psychique qu\u2019elle impose. On ne na\u00eet pas h\u00e9t\u00e9ro, homo, bi, trans\u2026 ou <em>fluide,<\/em> <em>on le devient. <\/em>L\u2019id\u00e9e d\u2019une nature qui se serait tromp\u00e9e de corps est d\u2019une profonde na\u00efvet\u00e9. Ce que l\u2019on devient est ins\u00e9parable des interactions inconscientes complexes entre les premiers objets d\u2019amour (et de haine) et l\u2019enfant. Si c\u2019est une fille qui est d\u00e9sir\u00e9e, attendue, par l\u2019un des parents ou les deux, et que c\u2019est un gar\u00e7on qui na\u00eet, la suite d\u00e9pend de la violence de l\u2019inconscient. Ou le renoncement l\u2019emporte, ou, au contraire, le sexe psychique se maintient. Et dans ce cas-l\u00e0 le sexe psychique pr\u00e9vaudra toujours sur le sexe anatomique, sans que cela d\u00e9termine clairement la r\u00e9alit\u00e9 de la vie sexuelle ult\u00e9rieure&nbsp;: h\u00e9t\u00e9ro, homo, bi, trans\u2026 Si <em>choix<\/em> il y a, il est toujours surd\u00e9termin\u00e9. On peut <em>manifestement<\/em> changer de genre comme de chemise, il en va tout autrement dans les profondeurs de psych\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En vous \u00e9coutant, il me venait l\u2019expression d\u2019\u00ab affirmation&nbsp;de genre&nbsp;\u00bb \u2013 puisque l\u2019on parle parfois de \u00ab&nbsp;chirurgie d&rsquo;affirmation&nbsp;\u00bb&nbsp;\u2013 alors que, singuli\u00e8rement, le propos freudien mettrait plut\u00f4t \u00e0 l&rsquo;honneur le \u00ab&nbsp;renoncement&nbsp;\u00bb dans l&rsquo;ordre de la bisexualit\u00e9 \u2013&nbsp;comme si aucune sexualit\u00e9, pour personne, ne se construisait en \u00ab&nbsp;s\u2019affirmant&nbsp;\u00bb, mais d\u2019abord en \u00ab&nbsp;renon\u00e7ant&nbsp;\u00bb.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En 1937, apr\u00e8s sa lecture de <em>La Confusion des sentiments <\/em>de Stephan Zweig, Freud livrait son \u00e9tonnement&nbsp;: comment se fait-il que certains hommes et femmes peuvent satisfaire leur bisexualit\u00e9, avoir des relations sexuelles et amoureuses avec les deux sexes, quand chez d\u2019autres la relation homosexuelle (ou h\u00e9t\u00e9ro) fait l\u2019objet d\u2019un refus radical&nbsp;? Cette interrogation n\u2019a pas pris une ride. Je doute pour ma part que l\u2019on puisse faire une r\u00e9ponse g\u00e9n\u00e9rale, d\u00e9tach\u00e9e des destins psychosexuels chaque fois singuliers.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019aune tr\u00e8s r\u00e9duite de mon exp\u00e9rience clinique, il y a une diff\u00e9rence homme-femme. Un homme capable d\u2019avoir une relation amoureuse et sexuelle aussi forte avec une femme qu\u2019avec un homme, je ne l\u2019ai pas rencontr\u00e9. Le partage suit une autre ligne, le versant homosexuel relevant d\u2019une sexualit\u00e9 tr\u00e8s partielle, tr\u00e8s \u00ab&nbsp;baise&nbsp;\u00bb. Par contre, des femmes capables de ce double accomplissement avec les deux sexes, c\u2019est du d\u00e9j\u00e0 vu. La bisexualit\u00e9 des femmes semble plus plastique que celle des hommes. Deux femmes partagent ais\u00e9ment la m\u00eame salle de bain. Pour les hommes, il faut \u00eatre au moins onze, une \u00e9quipe de foot.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La figure \u00ab&nbsp;bi&nbsp;\u00bb ainsi \u00e9voqu\u00e9e chez les hommes rejoindrait finalement la \u00ab&nbsp;double vie&nbsp;\u00bb assez typique du choix d\u2019objet chez l\u2019homme selon Freud, o\u00f9 la sexualit\u00e9 est divis\u00e9e, r\u00e9partie, selon les lignes de clivage du courant tendre et du courant sensuel de la libido&nbsp;\u2013&nbsp;ainsi du fameux diagnostic&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u00e0 o\u00f9 ils aiment, ils ne peuvent d\u00e9sirer, l\u00e0 o\u00f9 ils d\u00e9sirent, ils ne peuvent aimer&nbsp;\u00bb\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cette phrase de Freud, elle aussi, n\u2019a pas pris une ride. L\u2019inconscient fait de la r\u00e9sistance, jamais il ne se soumet \u00e0 ce que lui commande la morale culturelle du moment.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui ne veut \u00e9videmment pas dire que l\u2019exploit de la conjonction sensuel-tendre soit hors de port\u00e9e. Mais cela suppose sans doute une certaine familiarit\u00e9 avec la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019inconscient, et notamment avec tout ce que nos choix sexuels doivent aux amours infantiles.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019OBJET MASCULIN<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><strong>Dans l&rsquo;ordre des objets qui vous ont occup\u00e9, on note le passage de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine \u00e0 la sexualit\u00e9 masculine, puisqu&rsquo;il y a <em>Paroles d&rsquo;hommes<\/em> d\u2019une part puis <em>La sexualit\u00e9 masculine<\/em> d\u2019autre part.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ouvrage<em> Paroles d\u2019hommes<\/em> est n\u00e9 d\u2019une anecdote avec Fran\u00e7oise H\u00e9ritier. J\u2019avais \u00e9crit dans la collection de Pontalis, chez Gallimard, un premier ouvrage, <em>L\u2019impr\u00e9vu en s\u00e9ance<\/em>. A ce moment-l\u00e0 je voyais assez souvent Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, on avait une relation amicale et cette sp\u00e9cialiste des appellations de la parent\u00e9 me fit remarquer&nbsp;: \u00ab&nbsp;il y a quelque chose d\u2019\u00e9tonnant dans votre livre, toutes les femmes ont un pr\u00e9nom, les hommes c&rsquo;est \u00ab&nbsp;il&nbsp;\u00bb&nbsp;\u00bb. \u00c7a m&rsquo;a intrigu\u00e9, sans avoir la r\u00e9ponse \u00e0 la question\u2026 <em>Paroles d&rsquo;hommes <\/em>est n\u00e9 de cette remarque, \u00e9crire un livre o\u00f9 les seules paroles sont des paroles d&rsquo;hommes, en jouant sur la formule \u00ab&nbsp;<em>parole d&rsquo;homme&nbsp;\u00bb<\/em>, propos patriarcal et machiste, et \u00ab&nbsp;paroles<em>&nbsp;\u00bb<\/em> au pluriel qui, lui, ouvre sur une parole beaucoup plus incertaine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Y a-t-il une originalit\u00e9 qui caract\u00e9rise votre abord propre de l&rsquo;objet \u00ab&nbsp;masculin&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis senti plus \u00ab&nbsp;original&nbsp;\u00bb du c\u00f4t\u00e9 de la f\u00e9minit\u00e9 (<em>rires)<\/em> qu\u2019\u00e0 propos de la sexualit\u00e9 masculine, o\u00f9 je ne crois pas d\u00e9fendre une th\u00e8se bien sp\u00e9cifique. Dans le fond, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement sensible \u00e0 ce qui ne change pas, \u00e0 l&rsquo;immobilit\u00e9 inconsciente, qui probablement est plus grande c\u00f4t\u00e9 hommes que c\u00f4t\u00e9 femmes. Si l\u2019on prend l&rsquo;exemple de la domination masculine, c&rsquo;est un pl\u00e9onasme&nbsp;; le phallus ne sait pas faire autre chose que dominer. Ou il domine, ou il d\u00e9prime. La phrase de Sade n&rsquo;a rien perdu de sa pertinence&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;il&nbsp;n&rsquo;est point d&rsquo;homme&nbsp;qui ne veuille \u00eatre un despote quand&nbsp;il&nbsp;bande&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis il y a la pluralit\u00e9 de l&rsquo;homosexualit\u00e9, des homosexualit\u00e9s. \u00ab&nbsp;Homosexualit\u00e9&nbsp;\u00bb est un mauvais mot, parce que ce n\u2019est pas toujours du m\u00eame, <em>homos<\/em>, le m\u00eame sexe, qu\u2019il s\u2019agit. Le couple f\u00e9minin\/masculin joue \u00e9videmment son r\u00f4le dans l&rsquo;homosexualit\u00e9 masculine, comme il le joue dans l&rsquo;homosexualit\u00e9 f\u00e9minine. Il n\u2019y a pas de sc\u00e8ne psychique o\u00f9 <em>l\u2019autre<\/em> sexe soit absent. Reste les homosexualit\u00e9s o\u00f9 c\u2019est bien de l\u2019amour du m\u00eame qu\u2019il s\u2019agit.<em> <\/em>Je pense \u00e0 ce tr\u00e8s beau livre de Daniel Mendelsohn <em>L&rsquo;\u00c9treinte fugitive,<\/em> \u00e9galement <em>Le Portrait de&nbsp;Dorian Gray<\/em> d\u2019Oscar Wilde, ce sont deux textes tr\u00e8s forts de l&rsquo;homosexualit\u00e9 qui pr\u00e9sentent <em>homos,<\/em> l&rsquo;homosexualit\u00e9 dans le miroir, dans sa dimension narcissique&nbsp;; ce que pr\u00e9sentent certains couples homosexuels, quand les deux hommes se ressemblent comme deux gouttes d&rsquo;eau.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sauf que la ressemblance est souvent fugitive, la diff\u00e9rence vient apr\u00e8s\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La recherche de l\u2019identique est \u00e9videmment perdue d\u2019avance. Ne pas oublier cependant que c\u2019est \u00e0 propos de l\u2019homosexualit\u00e9 masculine que le mot de narcissisme vient pour la premi\u00e8re fois sous la plume de Freud.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On dit beaucoup que \u00ab&nbsp;l\u2019amour rend aveugle et le mariage lui rend la vue&nbsp;\u00bb&nbsp;: comme pour n&rsquo;importe quelle relation amoureuse, cela vaut \u00e9videmment aussi pour le couple homosexuel, o\u00f9 apr\u00e8s le temps initial de la capture narcissique, viennent les incompr\u00e9hensions li\u00e9es \u00e0 la jouissance de chacun\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9puisement sexuel des couples homosexuels ressemble \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre \u00e0 celui des couples h\u00e9t\u00e9rosexuels. Cela dit le duo h\u00e9t\u00e9ro\/homo est-il devenu indiff\u00e9rent&nbsp;? \u00c9videmment non. Le mot \u00ab&nbsp;h\u00e9t\u00e9rophobe&nbsp;\u00bb est hors d\u2019usage. M\u00eame si \u00ab&nbsp;homophobe&nbsp;\u00bb est un bien mauvais mot, qui \u00e9voque la peur du m\u00eame (<em>homos phobos<\/em>), alors qu\u2019il s\u2019agit de la haine de l\u2019homosexualit\u00e9. Haine politiquement incorrecte et inconsciemment intacte, historiquement pr\u00eate \u00e0 resurgir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Absolument, en vous \u00e9coutant, je songeais aussi \u00e0 l&rsquo;histoire un peu angoissante, il faut bien le dire, des institutions analytiques elles-m\u00eames\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En 1921, Jones \u00e9crit \u00e0 Freud, \u00e0 propos d&rsquo;un nouvel admis \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019analyse qui se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre homosexuel, pour demander son exclusion. Freud lui r\u00e9pond : Ce n&rsquo;est pas le probl\u00e8me, seule importe les qualit\u00e9s psychiques du candidat, et non son choix d\u2019objet. Il faudra attendre 80 ans, 2001, pour que la position de Freud devienne celle de l\u2019IPA&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment vous expliquez-vous cela&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a aucune raison pour que l&rsquo;IPA \u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;inconscient et aux haines qu\u2019il nourrit, aucune raison pour que le psychanalyste y \u00e9chappe. Ceci dit le refoulement aujourd\u2019hui est pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, comme si c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00ab&nbsp;homophobe&nbsp;\u00bb que de s\u2019interroger sur la psychogen\u00e8se de l\u2019homosexualit\u00e9. La caricature de cette \u00e9volution est la constitution de liste de psy <em>gay-friendly. <\/em>Tragique confusion de l\u2019identit\u00e9 et de l\u2019identitaire, v\u00e9ritable n\u00e9gation de ce que psychanalyse veut dire.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>MALAISE DANS LA NATURE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><strong>Laissons de c\u00f4t\u00e9 ce malaise dans la culture psychanalytique, pour d\u00e9couvrir, dans l\u2019actualit\u00e9, un autre malaise, qui fait l\u2019objet de votre derni\u00e8re publication <em>La revanche des m\u00e9duses<\/em>. Je souhaiterais vous entendre sur ce que peut la psychanalyse, ou le psychanalyste, contre cette figure in\u00e9dite du malaise actuel dans la culture, qui est en fait un malaise dans la nature.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On est d\u2019abord concern\u00e9 comme citoyen, le malaise dans la nature est plan\u00e9taire. S\u2019est cr\u00e9\u00e9 un nouvel universalisme qui promet le pire. Impossible de se prot\u00e9ger du climat \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ses propres fronti\u00e8res. La question pour le psychanalyste est complexe, il ne s\u2019agit pas d\u2019un mat\u00e9riel psychique imm\u00e9diatement analysable, mais qui ne peut laisser indiff\u00e9rent, sachant que le renoncement n\u2019est pas le fort du principe de plaisir. Nous consommons, consumons la plan\u00e8te. Les quelques renoncements restent marginaux, alors que des renoncements drastiques seraient absolument n\u00e9cessaires. Nous sommes tr\u00e8s loin de cette \u00ab&nbsp;dictature de la raison&nbsp;\u00bb dont a pu r\u00eaver Freud. Aujourd\u2019hui le plaisir menace de tourner en autodestruction. C\u2019est un encha\u00eenement bien connu dans la clinique individuelle, notamment \u00e0 travers les addictions.&nbsp; Freud conclut <em>Le malaise dans la culture<\/em> en \u00e9voquant l\u2019\u00e9ternel antagonisme entre \u00c9ros (les pulsions de vie) et les pulsions d\u2019auto-an\u00e9antissement\u2026 Nous y sommes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L<\/strong><strong>\u2019au-del\u00e0 du principe de plaisir est d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u0153uvre effectivement<\/strong><strong>\u2026<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas seulement un \u00ab&nbsp;au-del\u00e0&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Au c\u0153ur&nbsp;\u00bb du principe de plaisir, un \u00ab&nbsp;tout, tout de suite&nbsp;\u00bb s\u2019impose d\u00e9j\u00e0 aux d\u00e9pens de l\u2019\u00e9quilibre, de l\u2019autoconservation de l\u2019esp\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>M<\/strong><strong>ais les patients alors, en quoi sont-<\/strong><strong>i<\/strong><strong>ls directement t\u00e9moins du malaise actuel ? On \u00e9voque beaucoup aujourd&rsquo;hui les <\/strong><strong>figures modernes <\/strong><strong>de <\/strong><strong>\u00ab&nbsp;<\/strong><strong>l&rsquo;\u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9<\/strong><strong>&nbsp;\u00bb\u2026<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants qui naissent aujourd\u2019hui auront 80 ans en 2100. Sur quelle plan\u00e8te vivront-ils alors&nbsp;? Le plus souvent l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 reste diffuse, mais elle est l\u00e0. Le r\u00e9chauffement climatique, l\u2019augmentation exponentielle des migrations, la menace accentu\u00e9e des guerres, la fragilit\u00e9 de la r\u00e9ponse d\u00e9mocratique\u2026 L\u2019angoisse s\u2019alimente \u00e0 un danger bien r\u00e9el. Il reste que les patients du psychanalyste font le plus souvent partie d\u2019une population prot\u00e9g\u00e9e des risques les plus imm\u00e9diats. Il est n\u00e9anmoins remarquable de voir comment l\u2019actuelle pand\u00e9mie est venue alimenter le fonds anxieux, comme un sinistre pr\u00e9sage.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>FAIRE ENTENDRE CE QUE PSYCHANALYSE VEUT DIRE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p><strong>\u00c9voquons maintenant, si vous le voulez bien, la mani\u00e8re dont, dans plusieurs de vos ouvrages, vous cherchez justement \u00e0 faire entendre quelque chose de l&rsquo;inconscient surpris en s\u00e9ance. Cette fois-ci, je pense \u00e0 <em>L&rsquo;impr\u00e9vu en s\u00e9ance<\/em> (2004) qui inaugure un nouveau genre dans vos ouvrages, celui des sayn\u00e8tes analytiques, que vous avez poursuivi et affin\u00e9 de livre en livre et qui prend souvent la formule du fragment.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a plusieurs raisons \u00e0 cela. D&rsquo;abord, on n&rsquo;est plus \u00e0 l&rsquo;heure de la construction de grands ensembles th\u00e9oriques. La th\u00e9orisation est interminable, il faut que son mouvement se perp\u00e9tue, la complexit\u00e9 clinique l\u2019exige. Mais on dispose quand m\u00eame d\u2019ensembles th\u00e9oriques cons\u00e9quents&nbsp;: Freud, Melanie Klein, Lacan, Bion, Winnicott,&nbsp;etc, ne th\u00e9orisent ni de la m\u00eame mani\u00e8re, ni les m\u00eames choses et cette pluralit\u00e9 est bienvenue. Laplanche et sa th\u00e9orie de la s\u00e9duction g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e est le dernier exemple en date de constitution d\u2019une th\u00e9orie unitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais aujourd&rsquo;hui, pour faire entendre ce que \u00ab\u00a0psychanalyse veut dire\u00a0\u00bb, dans un monde o\u00f9 la psychanalyse est plus que jamais intempestive et attaqu\u00e9e, c&rsquo;est \u00e0 travers des instants cliniques que l\u2019on peut esp\u00e9rer \u00eatre lu et entendu. Un mot, une phrase, une s\u00e9quence\u2026 il suffit de tr\u00e8s peu de choses, \u00e0 l\u2019image d\u2019un lapsus, pour saisir quelque chose de l\u2019inconscient. Parce que le propre de l&rsquo;inconscient, c&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment de faire \u00e9v\u00e8nement, il surgit, de fa\u00e7on discr\u00e8te ou fulgurante, toujours d\u00e9rangeante. Cela on peut le faire entendre \u00e0 d&rsquo;autres que les seuls initi\u00e9s&nbsp;; \u00e9crire pour un public cultiv\u00e9 qui n&rsquo;a pas n\u00e9cessairement l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;analyse, ni celle de la lecture des textes th\u00e9oriques, mais qui est int\u00e9ress\u00e9 par la question de la v\u00e9rit\u00e9, la relation de chacun \u00e0 sa propre v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Freud sugg\u00e9rait dans \u00ab&nbsp;Analyse avec fin, analyse sans fin&nbsp;\u00bb que la lecture des textes th\u00e9oriques de la psychanalyse pouvait parfois avoir un effet interpr\u00e9tatif tr\u00e8s particulier sur la jouissance inconsciente du lecteur, mais toujours limit\u00e9&nbsp;; Freud soulignait que le sujet-lecteur ne jouit que l\u00e0 o\u00f9 il sait d\u00e9j\u00e0, et qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut, la lecture est sans effet, parce que manque \u00ab&nbsp;l&rsquo;\u00e9cho&nbsp;\u00bb. On a le sentiment que vous avez invent\u00e9 un style d&rsquo;\u00e9criture qui fait l&rsquo;inverse justement, c&rsquo;est-\u00e0-dire, qui se passe pour ainsi dire de th\u00e9orie, ou presque, mais pour mieux ne finalement faire entendre que \u00ab&nbsp;l&rsquo;\u00e9cho&nbsp;\u00bb, dans l&rsquo;inconscient surpris.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Juste un bref exemple, parce qu&rsquo;il a le m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre saisissant. C\u2019est une femme qui, lorsqu&rsquo;elle \u00e9voque le p\u00e9nis, dit toujours&nbsp;: \u00ab\u00a0p\u00e9ni\u00a0\u00bb. La chose se r\u00e9p\u00e8te de s\u00e9ance en s\u00e9ance, sans trop savoir s\u2019il s\u2019agit d\u2019une variation dialectale propre \u00e0 sa r\u00e9gion, ou si cette particularit\u00e9 est riche d\u2019un sens inconnu. Vient enfin le jour o\u00f9 l\u2019occasion du transfert permet l\u2019interrogation&nbsp;: \u00ab&nbsp;p\u00e9ni ou p\u00e9nis&nbsp;\u00bb&nbsp;? Petit moment de silence&#8230; elle dit : \u00ab&nbsp;Au pluriel c&rsquo;est pire&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Nous y sommes, la v\u00e9rit\u00e9, comme le diable, se cache dans les d\u00e9tails.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Dans de tr\u00e8s nombreux fragments, on a en effet le sentiment que vous communiquez justement les points o\u00f9 \u00ab&nbsp;nous y sommes&nbsp;\u00bb\u2026<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ces moments d&rsquo;extr\u00eame intensit\u00e9 ont non seulement le m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre saisissants et de faire entendre l\u2019inconscient, mais ce sont aussi des moments propices au changement psychique. Quelque chose est entendu <em>via<\/em> l&rsquo;oreille de l&rsquo;analyste, le patient entend ce qu&rsquo;il dit, cette v\u00e9rit\u00e9 de lui qu\u2019il m\u00e9conna\u00eet ou refuse. Dans le meilleur des cas, c\u2019est ce qui permet de faire bouger les lignes, se d\u00e9gager d&rsquo;une r\u00e9p\u00e9tition, voire d&rsquo;un sympt\u00f4me.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>On a parfois le sentiment d\u2019une v\u00e9ritable collection de grands et de petits moments d\u2019analyse, qui met en s\u00e9rie, sur un nombre de pages somme toute limit\u00e9, une suite de r\u00e9ussites assez extraordinaires pour les initi\u00e9s&nbsp;; et eu \u00e9gard \u00e0 une telle ouverture de l\u2019inconscient, qui prend part \u00e0 la conversation \u00e0 toutes les pages, l\u2019on se surprend \u00e0 de se demander quel nombre de s\u00e9ances a parfois d\u00fb se passer pour que quelque chose sorte aussi juste\u2026(<em>rires)<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est indiscutablement vrai. Il y a bien s\u00fbr un effet de s\u00e9duction associ\u00e9 \u00e0 de tels moments\u2026 Alors que c\u2019est une autre histoire que de rendre compte de la r\u00e9p\u00e9tition, parfois de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, jusqu\u2019\u00e0 l&rsquo;ennui. Certains patients d\u00e9ploient des efforts consid\u00e9rables pour \u00ab&nbsp;parler pour ne rien dire&nbsp;\u00bb. Heureusement ils \u00e9chouent toujours. Comment rendre compte \u00e0 un lecteur de cette parole vide&nbsp;? Ce serait ennuyeux et illisible\u2026 Va donc pour la s\u00e9duction, celle que le surgissement de l\u2019inconscient exerce et qui donne toute sa force \u00e0 la formule de Rimbaud&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je est un autre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>J<\/strong><strong>&lsquo;ai pu \u00e9prouver le fait <\/strong><strong>que ces sayn\u00e8tes devenaient m\u00eame parfois<\/strong><strong> de plus en plus courte<\/strong><strong>s, <\/strong><strong>comme si vous resserriez toujours plus l&rsquo;\u00e9criture <\/strong><strong>sur le mod\u00e8le du \u00ab&nbsp;<\/strong><strong>mot d\u2019esprit&nbsp;\u00bb.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019est m\u00eame arriv\u00e9 d\u2019\u00e9crire un texte d&rsquo;une phrase, la phrase du patient. Comme ce jeune homme qui \u00e9voque ce qui lui est arriv\u00e9 juste au sortir de la s\u00e9ance pr\u00e9c\u00e9dente: \u00ab\u00a0Quand je suis arriv\u00e9 sur le trottoir, j\u2019ai pens\u00e9 :\u00a0\u00ab\u00a0je vais t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 ma m\u00e8re et lui dire : \u00ab\u00a0C&rsquo;est fini\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. \u00c0 quoi bon ajouter un commentaire, chaque lecteur l\u2019entend \u00e0 sa mani\u00e8re, s\u2019il y en a une avec qui \u00ab\u00a0\u00e7a ne sera jamais fini\u00a0\u00bb, c\u2019est bien Elle.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Propos recueillis par Thomas Lepoutre<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>BIBLIOGRAPHIE<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>ANDRE, J. <em>L&rsquo;inceste focal&nbsp;dans la famille noire antillaise<\/em>&nbsp;(PUF, 1987, Coll&nbsp;\u00ab&nbsp;<a href=\"https:\/\/associationpsychanalytiquedefrance.org\/librairie\/collections-editoriales\/voix-nouvelles-en-psychanalyse\/\">Voix nouvelles en psychanalyse<\/a>&nbsp;\u00bb,&nbsp;sous la dir. de Jean Laplanche)`<\/li><li>ANDRE, J. <em>La r\u00e9volution fratricide <\/em>(PUF, 1993, Coll \u00ab&nbsp;Biblioth\u00e8que de Psychanalyse&nbsp;\u00bb<em>)<\/em><\/li><li>ANDRE, J. <em>Paroles d&rsquo;hommes<\/em> (Gallimard, 2012, Coll \u00ab&nbsp;Connaissance de l\u2019inconscient)<\/li><li>ANDRE, J. <em>La sexualit\u00e9 masculine<\/em> (PUF, 2013, Coll. \u00ab&nbsp;Que-sais je&nbsp;?&nbsp;\u00bb)<\/li><li>ANDRE, J. <em>L\u2019impr\u00e9vu en s\u00e9ance<\/em> (Gallimard, 2013, Coll&nbsp;\u00ab&nbsp;Folio, Essai&nbsp;\u00bb).<\/li><li>ANDRE, J. <em>La revanche des m\u00e9duses<\/em> (PUF, 2021)<\/li><li>GANTHERET, F. \u00ab&nbsp;Trois m\u00e9moires&nbsp;\u00bb dans la <em>Nouvelle revue de Psychanalyse<\/em><\/li><li>MENDELSOHN, D. <em>L\u2019\u00e9treinte fugitive<\/em> (Flammarion, 2009)<\/li><\/ul>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21790?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur de plusieurs ouvrages devenus des classiques, Jacques Andr\u00e9 offre ici un entretien sensible sur ses rencontres et ses travaux. 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