{"id":20767,"date":"2022-02-02T09:00:00","date_gmt":"2022-02-02T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=20767"},"modified":"2022-02-07T08:42:54","modified_gmt":"2022-02-07T07:42:54","slug":"le-travail-analytique-a-le-pouvoir-de-relancer-la-creation-au-lieu-de-la-tarir","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-travail-analytique-a-le-pouvoir-de-relancer-la-creation-au-lieu-de-la-tarir\/","title":{"rendered":"\u00ab La psychanalyse a le pouvoir de relancer la cr\u00e9ation au lieu de la tarir \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Dans cet entretien dense, Sylvie Le Poulichet revient sur son parcours intellectuel, \u00e0 la crois\u00e9e de la clinique, la recherche et l\u2019enseignement. <\/em><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image is-style-default\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/SLP-1-1024x799.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-20768\" width=\"579\" height=\"451\" srcset=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/SLP-1-1024x799.jpg 1024w, http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/SLP-1-300x234.jpg 300w, http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/SLP-1-150x117.jpg 150w, http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/SLP-1-768x599.jpg 768w, http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/SLP-1-1536x1199.jpg 1536w, http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/SLP-1-2048x1598.jpg 2048w, http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/SLP-1-600x468.jpg 600w\" sizes=\"auto, (max-width: 579px) 100vw, 579px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><b>Dominique Maz\u00e9as&nbsp;: Est-ce que vous pourriez nous parler de votre formation et d\u2019\u00e9l\u00e9ments de l\u2019histoire qui ont pu marquer votre style personnel&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Il se trouve que je ne suis pas issue d\u2019un milieu bourgeois mais plut\u00f4t d\u2019une famille engag\u00e9e dans l\u2019action sociale et politique et je crois que le fait que mon p\u00e8re ait \u00e9t\u00e9 un r\u00e9sistant durant la seconde guerre mondiale a beaucoup marqu\u00e9 mes choix, et notamment ma position critique face aux rapports de pouvoir et aux enjeux narcissiques dans les institutions. Concernant ma formation, j\u2019ai eu la chance de recevoir l\u2019enseignement d\u2019une excellente professeure de philosophie en classe de Terminale qui m\u2019a fait d\u00e9couvrir des auteurs tels que Nietzsche, Deleuze et Lyotard, mais aussi de nombreux aspects de la psychanalyse. Il faut dire qu\u2019il y avait, au cours des ann\u00e9es 1970, une v\u00e9ritable effervescence intellectuelle qui int\u00e9grait pleinement l\u2019apport psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, je n\u2019ai pas voulu pr\u00e9parer l\u2019agr\u00e9gation de philosophie parce que je souhaitais d\u2019embl\u00e9e articuler les th\u00e9ories \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience clinique. En 1976, j\u2019ai donc choisi de r\u00e9aliser mon cursus universitaire \u00e0 l\u2019UFR de \u00ab&nbsp;Sciences Humaines Cliniques&nbsp;\u00bb, \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris VII, l\u00e0 o\u00f9 J. Laplanche avait fond\u00e9 le Laboratoire de psychanalyse. J\u2019ai alors \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s marqu\u00e9e par l\u2019 enseignement de Pierre F\u00e9dida et je me suis inscrite en doctorat sous sa direction en 1981. Sa pens\u00e9e \u00e9tait particuli\u00e8rement stimulante et originale, \u00e0 la fois th\u00e9oriquement tr\u00e8s exigeante, ouverte \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie mais aussi po\u00e9tiquement inspir\u00e9e. Il critiquait notamment ce qu\u2019il appelait \u00ab&nbsp;l\u2019instrumentalisation et la psychologisation secondaire des concepts psychanalytiques&nbsp;\u00bb qui s\u2019en trouvent fig\u00e9s et banalis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette rencontre a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s f\u00e9conde car elle m\u2019a permis de fuir des formes de pens\u00e9es normatives et de m\u2019autoriser \u00e0 d\u00e9velopper un point de vue critique par rapport \u00e0 l\u2019aspect id\u00e9ologique qui peut infiltrer certains discours sur les patients. Parall\u00e8lement, l\u2019int\u00e9r\u00eat que portait Pierre Fedida \u00e0 la cr\u00e9ation artistique m\u2019encourageait \u00e0 ne pas perdre de vue cette dimension qui repr\u00e9sente une forme de ressource personnelle pour aborder la clinique. C\u2019est une dimension qui m\u2019a amen\u00e9e ensuite \u00e0 interroger le champ des processus cr\u00e9ateurs au sein m\u00eame des cures.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Quelles cons\u00e9quences a eu cette formation dans votre mani\u00e8re d\u2019articuler clinique et recherche&nbsp;? Quelles seraient les conditions d\u2019une juste position analytique&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Ma d\u00e9marche a toujours \u00e9t\u00e9 de partir des singularit\u00e9s rencontr\u00e9es dans la clinique, de partir de ce que les cures nous enseignent en bousculant parfois certains pr\u00e9jug\u00e9s th\u00e9oriques, c\u2019est-\u00e0-dire de laisser place \u00e0 l\u2019inconnu, au sid\u00e9rant, de remettre la th\u00e9orie en mouvement loin de tout dogmatisme. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la m\u00e9taphore livr\u00e9e par Freud dans <i>l\u2019Interpr\u00e9tation des R\u00eaves<\/i> lorsqu\u2019il \u00e9crit que la th\u00e9orie n\u2019est qu\u2019un \u00e9chafaudage autour de ce b\u00e2timent inconnu qu\u2019est la clinique. Il pr\u00e9cise qu\u2019il ne faut pas prendre l\u2019\u00e9chafaudage pour le b\u00e2timent lui-m\u00eame. Autrement dit, il s\u2019agit de toujours se laisser surprendre sans plaquer une th\u00e9orie d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9e sur les cas cliniques. Il est essentiel de modifier, d\u2019enrichir notre \u00e9chafaudage au contact de la clinique, et parfois de faire \u00e9merger des axes de recherche en posant de nouvelles questions aux pratiques cliniques. La recherche en psychanalyse se construit dans le sillage de l\u2019\u00e9coute analytique elle-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire comme un \u00ab&nbsp;cheminement vers l\u2019inconnu qui entra\u00eene des transformations psychiques chez le clinicien&nbsp;\u00bb selon l\u2019expression de Maurice Dayan.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, dans certains cas, il s\u2019agit pour moi d\u2019op\u00e9rer des changements de points de vue \u00e0 partir d\u2019une lecture critique de la litt\u00e9rature sp\u00e9cialis\u00e9e afin de prendre en compte un contexte social et historique. Penser avec des r\u00e9f\u00e9rences historiques, philosophiques et litt\u00e9raires permet d\u2019enrichir la recherche et la pratique clinique en ne les figeant pas autour de cat\u00e9gories nosographiques. Une juste position d\u2019analyste int\u00e8gre \u00e0 mon avis tous ces \u00e9l\u00e9ments, avec une absence de dogmatisme ainsi que la d\u00e9couverte de la cr\u00e9ativit\u00e9 qui peut animer chaque cure.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><b>LE PRINCIPE DU \u00ab&nbsp;PHARMAKON&nbsp;\u00bb<\/b><\/h2>\n\n\n\n<p><b>Comment cette d\u00e9marche a-t-elle orient\u00e9e votre approche des toxicomanies&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019on m\u2019a propos\u00e9 un poste de psychoth\u00e9rapeute dans ce champ clinique au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, il y avait peu de travaux psychanalytiques sur ce sujet \u00e0 l\u2019\u00e9poque. En revanche, il existait de nombreux pr\u00e9jug\u00e9s associant un point de vue moral \u00e0 des th\u00e9orisations d\u2019allure psychanalytique. On lisait fr\u00e9quemment que \u00ab&nbsp;le toxicomane est un pervers&nbsp;\u00bb. Je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 \u00ab&nbsp;le&nbsp;\u00bb toxicomane\u2026 Il y a des toxicomanies fort diff\u00e9rentes pouvant toucher des organisations psychiques diverses. C\u2019est l\u2019un des points que j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 dans ma th\u00e8se soutenue en 1985 et publi\u00e9e aux P.U.F en 1987 sous le titre <i>Toxicomanies et psychanalyse, les narcoses du d\u00e9sir.<\/i> Cette d\u00e9marche a donc \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminante.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019y pr\u00e9sentais entre autres les toxicomanies comme des \u00ab&nbsp;formes d\u2019autoconservations paradoxales&nbsp;\u00bb car il m\u2019\u00e9tait vite apparu que la drogue agissait simultan\u00e9ment comme un poison et comme un rem\u00e8de. Et j\u2019ai eu l\u2019id\u00e9e de faire appel au texte de Derrida, <i>La pharmacie de Platon,<\/i> qui travaillait la notion de \u00ab&nbsp;pharmakon&nbsp;\u00bb&nbsp;: ce rem\u00e8de qui se retourne en poison. Cela m\u2019a permis d\u2019\u00e9laborer une nouvelle approche des toxicomanies sans les faire co\u00efncider avec une nouvelle structure psychique. J\u2019ai distingu\u00e9 les <i>toxicomanies du suppl\u00e9ment<\/i>, proche des \u00ab&nbsp;briseurs de soucis&nbsp;\u00bb comme disait Freud, je les ai distingu\u00e9es des <i>toxicomanies de la suppl\u00e9ance<\/i>. \u00c0 propos de ces derni\u00e8res, j\u2019ai montr\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait souvent pour ces sujets de&nbsp;se faire un corps \u00e9tranger<i> <\/i>en incorporant sans cesse une substance \u00e9trang\u00e8re. C\u2019est ce que j\u2019ai nomm\u00e9 <i>l\u2019identification toxicomaniaque<\/i>. J\u2019entendais en effet chez ses patients l\u2019imp\u00e9ratif d\u2019avaler ou de s\u2019injecter un corps \u00e9tranger toxique afin de se faire soi-m\u00eame un corps \u00e9tranger. En devenant chaque jour ce qu\u2019ils incorporent, ces sujets tentent de se construire un nouveau corps, qui puisse les arracher \u00e0 une d\u00e9pendance encore plus radicale que la consommation de drogue.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Pourquoi devaient-ils se fabriquer un corps \u00e9tranger&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Parce que le moi-corps intime se trouvait d\u00e9j\u00e0 colonis\u00e9 par un autre ou encore instrumentalis\u00e9 ou bien tout simplement non \u00e9labor\u00e9. Apr\u00e8s que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 Ma\u00eetre de Conf\u00e9rences en 1988 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris VII, Fran\u00e7ois Gantheret et J-B. Pontalis m\u2019ont demand\u00e9 d\u2019\u00e9crire un article sur ce th\u00e8me, dans la <i>Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/i> consacr\u00e9e \u00e0 \u00ab&nbsp;L\u2019exc\u00e8s&nbsp;\u00bb et je m\u2019aper\u00e7ois que ces travaux ont inspir\u00e9 mes r\u00e9flexions ult\u00e9rieures autour du corps et de la cr\u00e9ation, m\u00eame s\u2019ils ne concernaient plus la clinique des toxicomanies que j\u2019ai quitt\u00e9e en 1988.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><b>CORPS ET CREATION<\/b><\/h2>\n\n\n\n<p><b>On retrouve souvent dans vos travaux cette articulation entre corps et cr\u00e9ation. Comment ont commenc\u00e9 vos recherches autour des cr\u00e9ations artistiques&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Je travaillais sur la probl\u00e9matique du changement psychique et du temps en psychanalyse. C\u2019est cette recherche qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 la publication de mon livre <i>l\u2019\u0152uvre du temps en psychanalyse<\/i> en 1994, et c\u2019est \u00e0 cette occasion que j\u2019ai d\u00e9couvert le magnifique texte de Merleau-Ponty, <i>l\u2019\u0152il et l\u2019Esprit.<\/i> Il y \u00e9tait question du changement dans les pratiques picturales \u00e0 partir de C\u00e9zanne. Cela m\u2019a paru r\u00e9sonner avec la probl\u00e9matique des<i> temps de recomposition de la r\u00e9alit\u00e9 psychique <\/i>dans l\u2019exp\u00e9rience analytique.<\/p>\n\n\n\n<p><b>C\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Merleau-Ponty \u00e9crivait que le peintre s\u2019aper\u00e7oit parfois qu\u2019il a ouvert un nouveau champ o\u00f9 tout ce qu\u2019il a pu exprimer auparavant est \u00e0 redire autrement. De telle sorte que, comme l\u2019\u00e9crit Merleau-Ponty, \u00ab&nbsp;ce qu\u2019il a trouv\u00e9, il ne l\u2019a pas encore, la trouvaille est ce qui appelle d\u2019autres recherches&nbsp;\u00bb. C\u2019est l\u00e0 aussi un aspect important de ce qu\u2019on appelle le changement psychique dans les cures analytiques, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019une avanc\u00e9e ou une trouvaille am\u00e8nent \u00e0 repenser tout ce qui les pr\u00e9c\u00e9dait. C\u2019est ce que j\u2019ai appel\u00e9 le <i>travail de recomposition de la r\u00e9alit\u00e9 psychique <\/i>qui permet d\u2019accomplir le changement psychique dans un<i>&nbsp;temps r\u00e9versif&nbsp;<\/i>\u00e0 partir d\u2019\u00e9v\u00e9nements transf\u00e9rentiels qui se produisent dans la cure&nbsp;: acting out, r\u00eaves ou interpr\u00e9tations qui ouvrent un nouveau champ, un nouveau point de vue, amenant \u00e0 recomposer l\u2019appr\u00e9hension d\u2019\u00e9l\u00e9ments pass\u00e9s. Le <i>temps r\u00e9versif <\/i>n\u2019est pas du tout la r\u00e9gression, il fait son \u0153uvre \u00e0 partir d\u2019une trouvaille pr\u00e9sente qui transforme des repr\u00e9sentations du pass\u00e9. Puis j\u2019ai poursuivi diff\u00e9remment cette recherche en 1996, dans mon livre <i>l\u2019Art du danger. De la d\u00e9tresse \u00e0 la cr\u00e9ation.<\/i> Cette fois, j\u2019ai montr\u00e9 comment chez de nombreux artistes l\u2019objet cr\u00e9\u00e9 avait le pouvoir d\u2019incarner un substitut du moi-corps lorsque des failles narcissiques avaient rendues ce moi-corps non investissable. C\u2019est ce que j\u2019ai appel\u00e9 <i>les processus d\u2019engendrement de corps \u00e9trangers<\/i> qui surgissent sur fond de d\u00e9tresse, mais qui recomposent la r\u00e9alit\u00e9 et le rapport au danger. En fait les cr\u00e9ateurs apprennent beaucoup \u00e0 la psychanalyse, notamment lorsque leurs mani\u00e8res de fa\u00e7onner des figures du corps expriment leurs questions fondamentales.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Pourriez-vous nous expliquer ce titre,<i> L\u2019Art du danger<\/i>&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Il d\u00e9signe un art de vivre en danger \u00e0 travers la cr\u00e9ation, comme pour se prot\u00e9ger de dangers internes. Il est important d\u2019explorer des modes particuliers de rapport au danger qui n\u2019appartiennent pas au r\u00e9pertoire classique des m\u00e9canismes de d\u00e9fense. Sortir des conceptions normatives pour ouvrir l\u2019\u00e9coute aux multiplicit\u00e9s des devenirs psychiques et aux potentialit\u00e9s cr\u00e9atrices du psychique. Il fallait poursuivre ici l\u2019id\u00e9e de Freud selon laquelle les cr\u00e9ateurs pr\u00e9c\u00e8dent souvent les psychanalystes et ont souvent une profonde connaissance des processus psychiques. J\u2019ajouterai&nbsp;: processus psychiques et corporels, car les deux dimensions sont associ\u00e9es. J\u2019ai notamment travaill\u00e9 sur \u00ab&nbsp;la recherche de l\u2019instant vu&nbsp;\u00bb chez le peintre Bram van Velde qui se disait \u00e9cras\u00e9 par le monde. \u00ab&nbsp;La recherche de l\u2019instant vu&nbsp;\u00bb c\u2019est ce qui, selon ses termes, lui permettait de savoir se mettre en danger pour passer tout entier dans la toile afin de se faire \u00ab&nbsp;un&nbsp;\u00bb et de se recomposer un visage. J\u2019ai aussi travaill\u00e9 sur l\u2019\u0153uvre du po\u00e8te Fernando Pessoa, ce sujet nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;personne&nbsp;\u00bb qui s\u2019est invent\u00e9 plusieurs noms propres, ses fameux \u00ab&nbsp;h\u00e9t\u00e9ronymes&nbsp;\u00bb, ayant chacun une \u0153uvre et un style d\u2019\u00e9criture diff\u00e9rent. \u00c0 travers ses <i>devenirs-autres<\/i>, Pessoa a cr\u00e9\u00e9 un extraordinaire \u00ab&nbsp;laboratoire de sensations&nbsp;\u00bb, comme pour \u00e9chapper \u00e0 une souffrance m\u00e9lancolique. Il se veut multiple et s\u2019appr\u00e9hende comme une \u00ab&nbsp;symphonie&nbsp;\u00bb, plut\u00f4t que de se trouver r\u00e9duit \u00e0 son sentiment d\u2019inexistence, comme il l\u2019\u00e9crit dans son <i>Livre de l\u2019intranquillit\u00e9<\/i>.<\/p>\n\n\n\n<p>De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, j\u2019ai montr\u00e9 que lorsqu\u2019une aire de cr\u00e9ativit\u00e9 \u2013 selon le terme de Winnicott \u2013 n\u2019a pas pu s\u2019\u00e9laborer \u00e0 travers le lien \u00e0 l\u2019autre, des <i>formes premi\u00e8res de sublimation <\/i>peuvent constituer des d\u00e9fenses pour \u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9tresse. Comme si un changement de but et d\u2019objet de la pulsion pouvait sauver la pulsion de vie, au moment o\u00f9 le corps peut basculer dans l\u2019autodestruction. Lorsque l\u2019\u00e9bauche d\u2019un \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb semble avoir co\u00efncid\u00e9 avec une trou\u00e9e traumatique, le surinvestissement de \u00ab&nbsp;traits g\u00e9n\u00e9rateurs&nbsp;\u00bb li\u00e9s aux sensations corporelles peut donner prise \u00e0 la pulsion. Du coup, l\u2019exigence de vivre en danger peut se manifester lorsque le sujet surgit dans cette attente et dans cette tension qui le pr\u00e9cipitent en avant vers l\u2019\u00e9mergence de l\u2019objet cr\u00e9\u00e9. Le rapport au danger se trouve alors d\u00e9plac\u00e9 sur la tension propre \u00e0 l\u2019acte cr\u00e9ateur qui devient lui-m\u00eame un <i>art du danger<\/i>. Et l\u2019objet cr\u00e9\u00e9 aurait ainsi le pouvoir d\u2019incarner le tenant lieu d\u2019un moi-corps recompos\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 question de ce que j\u2019ai appel\u00e9 la probl\u00e9matique de la&nbsp;<i>prise de corps&nbsp;<\/i>dans mes recherches ult\u00e9rieures o\u00f9 j\u2019explore les mani\u00e8res dont s\u2019\u00e9laborent dans les cures analytiques des &nbsp;<i>prises de corps et d\u2019origine<\/i>, et cela de fa\u00e7on tout \u00e0 fait singuli\u00e8re pour chaque patient. J\u2019y pr\u00e9sente parfois des fragments de cures de patients engag\u00e9s dans des cr\u00e9ations artistiques. Et j\u2019ai souhait\u00e9 montrer comment le travail analytique a le pouvoir de relancer la cr\u00e9ation au lieu de la tarir, contrairement \u00e0 un pr\u00e9jug\u00e9 tenace.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><b>L\u2019INFORME EN QUESTION<\/b><\/h2>\n\n\n\n<p><b>Vous avez eu des pratiques tr\u00e8s importantes dans la recherche, la clinique et l\u2019enseignement. Comment articulez-vous ces trois activit\u00e9s&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Je dirai que chaque pratique stimule et enrichit les autres. C\u2019est sans doute la pratique analytique qui cr\u00e9\u00e9 la n\u00e9cessit\u00e9 de la recherche et de l\u2019\u00e9criture. Et le fait de transmettre ces exp\u00e9riences \u00e0 travers l\u2019enseignement oblige \u00e0 ne pas s\u2019installer dans des certitudes et \u00e0 relancer la pens\u00e9e. Il faut pr\u00e9ciser que le cursus de psychologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Paris VII a toujours eu pour vocation d\u2019accueillir une proportion importante d\u2019\u00e9tudiants en reprise de formation, des \u00e9tudiants ayant une certaine culture et une forme de maturit\u00e9, ce qui rend l\u2019\u00e9change tr\u00e8s stimulant.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis l\u2019accompagnement des doctorants a encore enrichi cette exp\u00e9rience \u00e0 partir de 1996 o\u00f9 j\u2019ai obtenu l\u2019Habilitation \u00e0 diriger des recherches. J\u2019ai ensuite \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9e Professeure dans la m\u00eame UFR en 1999. Et le fait d\u2019avoir particip\u00e9 \u00e0 la formation de psychologues cliniciens pendant plus de 30 ans a produit une mise en mouvement associ\u00e9e \u00e0 un grand plaisir. De plus, de beaux liens se sont cr\u00e9\u00e9s avec nombre de ceux qui ont soutenu leur th\u00e8se sous ma direction.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Port\u00e9es par ce mouvement, vos recherches sur les traumas, le corps et la cr\u00e9ation n\u2019ont-elles pas inspir\u00e9 vos travaux sur l\u2019informe&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Il est vrai que ce mouvement produit une v\u00e9ritable continuit\u00e9. En 2003, mon ouvrage <i>L\u2019informe en psychanalyse<\/i>, approfondissait entres autres mes recherches sur les <i>exp\u00e9riences traumatiques avant coup<\/i>. C\u2019est-\u00e0-dire celles qui se produisent avant m\u00eame que la question du d\u00e9sir du sujet n\u2019ait pu se poser, avant m\u00eame qu\u2019une s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019autre n\u2019ait pu s\u2019\u00e9laborer, contrairement aux rencontres traumatiques apr\u00e8s coup. J\u2019avais \u00e9crit en 1994 que dans ces conditions l\u2019enfant EST le traumatisme qu\u2019il subit, puisqu\u2019il ne peut pas encore localiser \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur les attaques traumatiques. Son moi-corps co\u00efncide avec les traumatismes qu\u2019il subit. C\u2019est pourquoi peut se d\u00e9velopper un surmoi f\u00e9roce et pr\u00e9coce qui dicte des imp\u00e9ratifs de destruction et notamment des <i>terreurs de l\u2019informe<\/i>. Ce que j\u2019ai nomm\u00e9 l\u2019informe en psychanalyse est ce qui r\u00e9sulte d\u2019une partielle absence de limites entre le dehors et le dedans, entre le corps propre et le corps de l\u2019autre mais aussi entre le vivant et le mort.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Qu\u2019est-ce que \u00e7a fait aux sujets&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont livr\u00e9s \u00e0 des <i>vacillements identificatoires<\/i>&nbsp;et \u00e0 des&nbsp;<i>terreurs de l\u2019informe<\/i>, o\u00f9 l\u2019\u00eatre terrifi\u00e9 s\u2019identifie \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement an\u00e9antissant ou \u00e0 l\u2019autre terrifiant. Pourtant un \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb est bien l\u00e0 pour \u00e9prouver et dire qu\u2019il n\u2019est plus. J\u2019ai diff\u00e9renci\u00e9 ces pr\u00e9coces <i>terreurs de l\u2019informe<\/i> des <i>th\u00e9ories infantiles de l\u2019informe<\/i>&nbsp;qui interviennent plus tard au titre de d\u00e9fenses ou de tentatives de gu\u00e9rison par rapport aux terreurs. Pourquoi&nbsp;? Parce que ces th\u00e9ories tentent de donner une signification au d\u00e9faut de fiabilit\u00e9 et de continuit\u00e9 du lien avec l\u2019autre, ainsi qu\u2019aux vacillements de l\u2019image du corps.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Est-ce que vous auriez un exemple clinique ? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple cette patiente qui \u00e9non\u00e7ait que son visage \u00e9tait b\u00e2cl\u00e9 et qu\u2019il \u00e9tait \u00e0 chaque fois diff\u00e9rent dans le miroir. Cette patiente attendait de se r\u00e9veiller un matin avec son vrai visage qu\u2019on lui aurait rendu. Ce type de th\u00e9orie qui se pr\u00e9sente notamment \u00e0 l\u2019adolescence peut para\u00eetre d\u00e9lirante et figure une relation fondamentale de pers\u00e9cution, mais ces th\u00e9ories ne sont pas fig\u00e9es d\u00e8s lors qu\u2019elles sont \u00e9labor\u00e9es dans les cures. J\u2019ai travaill\u00e9 \u00e0 partir de cliniques du d\u00e9visagement, de la d\u00e9personnalisation, des addictions et des traumatismes. On y rencontre des pertes temporaires de la perception du visage et de parties du corps, mais aussi des sensations d\u2019auto-absorption ou de cadav\u00e9risation partielle du corps, tout cela s\u2019associant souvent \u00e0 des formes d\u2019addictions sous tendues par des&nbsp;<i>identifications addictives inconscientes<\/i>. \u00c0 travers ces identifications, il peut par exemple s\u2019agir de donner substance \u00e0 un mort incorpor\u00e9 que le sujet tente de r\u00e9animer en ing\u00e9rant la m\u00eame substance toxique que ce parent d\u00e9c\u00e9d\u00e9. J\u2019ai pr\u00e9sent\u00e9 le trajet analytique d\u2019une patiente qui, en s\u2019alcoolisant, donnait substance \u00e0 son p\u00e8re mort incorpor\u00e9 qui lui tenait lieu d\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Toutes ces manifestations de l\u2019informe peuvent-elles \u00eatre rencontr\u00e9es par des coll\u00e8gues soignants, orthophonistes, psychomotriciens, sages-femmes etc. qui sont non-analystes&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Oui absolument, ces soignants peuvent aussi rencontrer des demandes de transformation du corps par la chirurgie plastique, des \u00e9pisodes d\u2019aphasie transitoires sans l\u00e9sion organique ou encore des appels en urgence li\u00e9s \u00e0 de v\u00e9ritables angoisses d\u2019an\u00e9antissement. Tous ces ph\u00e9nom\u00e8nes sont tr\u00e8s fr\u00e9quents dans la clinique contemporaine et tous les soignants peuvent y \u00eatre confront\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Vous avez continu\u00e9 de d\u00e9velopper ce travail dans vos deux derniers ouvrages\u2026.<\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Dans les <i>Chim\u00e8res du corps<\/i> en 2010, j\u2019ai travaill\u00e9 sur les identifications inconscientes qui construisent le moi-corps comme un assemblage \u00e9trange ou comme une agglutination de plusieurs corps, morts ou vivants, en un seul. D\u2019ailleurs, Joyce Mc Dougall avait d\u00e9j\u00e0 judicieusement avanc\u00e9 la notion d\u2019\u00ab&nbsp;un corps pour deux&nbsp;\u00bb, mais en fait cela peut aller encore plus loin, car les&nbsp;<i>chim\u00e8res du corps<\/i> mettent en jeu des zones corporelles sacrifi\u00e9es ou l\u2019incorporation partielle d\u2019un ou deux parents\u2026 Il s\u2019agit d\u2019une forme de confusion des corps ou de don de corps aux autres. Et cela repr\u00e9sente une solution inconsciente que le sujet a cr\u00e9\u00e9e, alors m\u00eame que p\u00e8sent sur lui des&nbsp;<i>menaces sur le vivant<\/i>, un interdit d\u2019occuper une place singuli\u00e8re et d\u2019habiter son propre corps<\/p>\n\n\n\n<p><b>Comment comprendre cette menace sur le vivant&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui rend le corps informe en interdisant partiellement le devenir de l\u2019enfant. Ces menaces sont des formes de condamnations qui se transmettent de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration. Elles trouvent leurs origines dans l\u2019angoisse qui pousse inconsciemment les figures parentales \u00e0 r\u00e9duire l\u2019enfant \u00e0 un objet d\u00e9pendant et contr\u00f4lable qui ne saurait d\u00e9ployer sa propre vie et son propre d\u00e9sir en son nom propre. A cette <i>menace sur le vivant <\/i>r\u00e9pond chez l\u2019enfant la n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9former, de s\u2019effacer et de se mortifier. Il en r\u00e9sulte souvent certaines <i>zones d\u2019impersonnalisation<\/i>, c\u2019est-\u00e0-dire des mises en suspens de l\u2019histoire qui fabriquent du non-sens et qui parfois laissent vide la repr\u00e9sentation d\u2019un int\u00e9rieur du corps ou qui laissent ind\u00e9termin\u00e9e la question des origines de ce corps. Ce sont toutes ces <i>zones d\u2019impersonnalisation<\/i> qui vont \u00eatre d\u00e9couvertes en analyse en donnant lieu \u00e0 des formations oniriques et \u00e0 des cr\u00e9ations qui livrent le sens des <i>chim\u00e8res du corps<\/i> et qui permettent de les dissoudre. Cela passe souvent par la travers\u00e9e d\u2019<i>un fantasme de l\u2019enfant donneur,<\/i> commun aux diff\u00e9rentes configurations cliniques expos\u00e9es dans mon ouvrage&nbsp;: il s\u2019agit d\u2019un sc\u00e9nario mettant en jeu un envahissement par l\u2019autre qui se retourne en la n\u00e9cessit\u00e9 de lui faire don de corps ou de substance, puis qui met en sc\u00e8ne une fusion mortif\u00e8re r\u00e9sonnant avec des enjeux incestuels. Un r\u00eave d\u2019une patiente figurait ainsi cette fusion&nbsp;: son corps \u00e9tait coll\u00e9 \u00e0 celui d\u2019un adulte tandis qu\u2019elle \u00e9non\u00e7ait \u00ab&nbsp;Donne-moi encore du poison mon amour et nous basculerons ensemble dans le n\u00e9ant&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Une nouvelle&nbsp;<i>prise de corps<\/i>&nbsp;doit se produire dans la cure&nbsp;: un nouage de sensations, de pulsions, d\u2019images et d\u2019\u00e9l\u00e9ments de langage qui permettent au \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb de reprendre consistance gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019introjection d\u2019un volume corporel. Cela passe bien s\u00fbr par la construction d\u2019une nouvelle \u00ab&nbsp;enveloppe&nbsp;\u00bb engendr\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience de la continuit\u00e9 et de la fiabilit\u00e9 du lien dans la cure. C\u2019est ce lien qui cr\u00e9e un nouveau <i>champ de regard<\/i> et de reconnaissance. Une <i>prise de corps<\/i> qui s\u2019effectue au cours de l\u2019analyse pr\u00e9cipite un nouveau \u00ab&nbsp;jugement d\u2019existence&nbsp;\u00bb mettant un terme \u00e0 une confusion inconsciente des corps et des d\u00e9sirs. Apr\u00e8s l\u2019analyse du r\u00eave \u00e9trange de sa propre conception par ses parents, cette patiente avait d\u00e9clar\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;un vrai volume int\u00e9rieur se d\u00e9ploie en moi, avant je n\u2019avais jamais eu un int\u00e9rieur du corps, j\u2019\u00e9tais en&nbsp;colocation corporelle&nbsp;\u00bb, formule saisissante\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><b>ACTES DE NAISSANCE<\/b><\/h2>\n\n\n\n<p><b>Vous avez aussi \u00e9crit que plusieurs sc\u00e8nes primitives peuvent se recomposer dans la cure, notamment des sc\u00e8nes de conception homosexuelles. La question des origines a pris une nouvelle ampleur dans vos derni\u00e8res recherches o\u00f9 la clinique est \u00e9galement tr\u00e8s pr\u00e9sente. <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>La question des origines a une importance cruciale pour nombres de patients qui sont confront\u00e9s \u00e0 des questions angoissantes telles que \u00ab&nbsp;Suis-je n\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Est-ce que j\u2019appartiens \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine&nbsp;?&nbsp;\u00bb, ou encore \u00ab&nbsp;Suis-je vivant&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Il ne s\u2019agit pas n\u00e9cessairement de patients psychotiques mais de sujets qui ont \u00e9t\u00e9 livr\u00e9s \u00e0 des \u00ab&nbsp;relations d\u2019emprise&nbsp;\u00bb massives et \u00e0 des \u00e9nonc\u00e9s parentaux qui ont partiellement annul\u00e9 <i>l\u2019acte de naissance<\/i> de ces sujets.<\/p>\n\n\n\n<p>Tenter de reconstruire la sc\u00e8ne sexuelle dont on est issu revient \u00e0 s\u2019approcher d\u2019un impensable&nbsp;: nous ne pouvons \u00eatre l\u00e0 pour assister \u00e0 notre conception, \u00e0 notre gestation ou \u00e0 notre naissance. C\u2019est pourquoi des \u00ab&nbsp;fantasmes de sc\u00e8nes originaires&nbsp;\u00bb tentent d\u2019inscrire un ancrage fondamental du moi-corps dans son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans mon ouvrage les <i>Po\u00e9tiques du corps<\/i>, <i>actes de naissance en psychanalyse<\/i> paru en 2018, j\u2019ai voulu montrer que dans les cures peuvent s\u2019accomplir des &nbsp;<i>actes de naissance<\/i>&nbsp; gr\u00e2ce auxquels s\u2019inscrivent de fa\u00e7on nouvelle et anachronique des actes fondateurs d\u2019une origine. Cela peut se produire \u00e0 partir d\u2019\u00e9tonnants r\u00eaves de mise au monde ou d\u2019<i>\u00e9v\u00e9nements corporels transf\u00e9rentiels <\/i>tels que des chutes ou des somatisations, ou m\u00eame \u00e0 partir de cr\u00e9ations plastiques r\u00e9alis\u00e9es entre les s\u00e9ances. Mais avant qu\u2019une telle recomposition puisse op\u00e9rer, il s\u2019agit de d\u00e9couvrir et de d\u00e9nouer des figures fantastiques et ali\u00e9nantes que les sujets ont invent\u00e9es pour tenter de r\u00e9soudre les \u00e9nigmes. \u00c0 partir du pr\u00e9l\u00e8vement de certains signifiants pr\u00e9sents dans leur histoire traumatique, ces sujets ont fabriqu\u00e9 inconsciemment des images du corps et des origines assez surr\u00e9alistes qui les condamnent \u00e0 un impossible devenir. La richesse de cette clinique et ses aspects fantastiques m\u2019ont v\u00e9ritablement \u00e9tonn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Pouvez-vous nous donner des exemples&nbsp;?<\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense d\u2019abord \u00e0 <i>l\u2019identification au lien sexuel entre les parents.<\/i> Une patiente appr\u00e9hendait son propre corps comme coup\u00e9 en deux&nbsp;: son p\u00e8re et sa m\u00e8re qu\u2019elle ne pouvait r\u00e9unir. Dans le contexte d\u2019une histoire extr\u00eamement traumatique, elle s\u2019\u00e9tait inconsciemment identifi\u00e9e au lien sexuel qui devait les rassembler afin qu\u2019elle-m\u00eame puisse devenir l\u2019enfant issue du couple. Cela donnait lieu \u00e0 des sympt\u00f4mes&nbsp;: une sensation de br\u00fblure du corps entier par une excitation sexuelle insupportable lorsqu\u2019elle voyait deux personnes se toucher, mais aussi des chutes r\u00e9elles lorsqu\u2019elle ne pouvait plus rassembler le c\u00f4t\u00e9 gauche et le c\u00f4t\u00e9 droit de son corps.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut aussi \u00e9voquer le <i>fantasme de gestation simultan\u00e9e entre m\u00e8re et fille<\/i>. Chez une patiente il \u00e9tait apparu dans le cadre d\u2019une relation o\u00f9 sa m\u00e8re l\u2019avait enti\u00e8rement investie comme un double d\u2019elle-m\u00eame qu\u2019elle tyrannisait. \u00c0 la fin de chaque s\u00e9ance la patiente tirait sur son ventre comme si elle tentait d\u2019arracher quelque chose, puis elle dit un jour&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est une graine, comme dans mes dessins o\u00f9 elle revient tout le temps dans un ventre. Cette graine c\u2019est \u00e0 la fois moi dans le ventre de ma m\u00e8re et ma m\u00e8re dans mon ventre, \u00e7a tourne en rond&nbsp;\u00bb. J\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9e par ce rapport d\u2019inclusion r\u00e9ciproque entre les deux ventres, telle une relation d\u2019engendrement et de gestation simultan\u00e9s entre fille et m\u00e8re. Porter la m\u00e8re qui la comporte&nbsp;: cette \u00e9trange boucle de gestation avait emp\u00each\u00e9 la perspective d\u2019un devenir singulier et sexuel avant que l\u2019analyse ne lui permette de recomposer les figures de son corps et de son origine.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9voquerai enfin le <i>fantasme de la t\u00eate-ut\u00e9rus<\/i>. Une patiente \u00e9voquait son impression d\u2019\u00eatre de la g\u00e9latine sans forme et de ne pas savoir d\u2019o\u00f9 elle venait. Elle a exprim\u00e9 sa terreur de n\u2019\u00eatre pas v\u00e9ritablement \u00ab&nbsp;sortie de la m\u00e8re&nbsp;\u00bb. Ses r\u00eaves montraient que le sexe et l\u2019ut\u00e9rus \u00e9taient inconsciemment log\u00e9s dans la grande bouche de sa m\u00e8re. Elle-m\u00eame appr\u00e9hendait en r\u00eave sa propre bouche comme le lieu o\u00f9 se produisaient ses saignements menstruels. Et de fait sa sexualit\u00e9 semblait se jouer uniquement \u00e0 travers ses crises de boulimie et de vomissement. Ce <i>fantasme de t\u00eate-ut\u00e9rus<\/i> s\u2019\u00e9tait d\u00e9velopp\u00e9 dans le cadre de l\u2019emprise exerc\u00e9e par sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re, emp\u00eachant toute v\u00e9ritable s\u00e9paration. C\u2019est \u00e0 l\u2019occasion du surgissement d\u2019un r\u00eave de naissance o\u00f9 elle ne pouvait plus remonter dans l\u2019ut\u00e9rus maternel qu\u2019elle p\u00fbt commencer \u00e0 prendre corps et origine d\u2019une nouvelle mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait de r\u00e9sumer ainsi rapidement ces probl\u00e9matiques pr\u00e9sent\u00e9es parmi d\u2019autres dans mon dernier ouvrage ne permet pas de rendre compte de la complexit\u00e9 des processus, mais cela donne une id\u00e9e de la cr\u00e9ativit\u00e9 des fantasmes autour de cette question fondamentale des origines.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Pour conclure, une question un peu na\u00efve, quel serait le but d\u2019une psychanalyse&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un des buts d\u2019une psychanalyse serait le surgissement de processus cr\u00e9ateurs au c\u0153ur du lien analytique, rendant possible une plasticit\u00e9 psychique, une travers\u00e9e du fantasme et une transformation du rapport \u00e0 l\u2019angoisse. Mais dans le cadre de certaines organisations psychiques, l\u2019un des buts serait aussi de soutenir une capacit\u00e9 d\u2019exister dans une continuit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 une r\u00e9appropriation du corps et du d\u00e9sir \u00e0 partir d\u2019une recomposition des origines.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><b>POUR ALLER PLUS LOIN<\/b><\/h2>\n\n\n<p><em>Le concept et la violence<br><\/em>PIERRE F\u00c9DIDA<br>1977, Coll. 10\/18<\/p>\n<p><em>Th\u00e9atres du corps<br><\/em>JOYCE McDOUGALL<br>1989, Gallimard<\/p>\n<p><\/p>\n<p><em>L\u2019\u0153il et l\u2019esprit<br><\/em>MAURICE MERLEAU-PONTY<br>1964, Gallimard&nbsp;; Folio, 1998<\/p>\n<p><\/p>\n<p><em>Toxicomanies et psychanalyse, l<\/em><em>es narcoses du d\u00e9sir<br><\/em>SYLVIE LE POULICHET<br>1987, P.U.F<\/p>\n<p><em>L\u2019\u0153uvre du temps en psychanalyse<br><\/em>SYLVIE LE POULICHET<br>1994, Payot\/Rivages<\/p>\n<p><\/p>\n<p><em>L\u2019art du danger. <\/em><em>De la d\u00e9tresse \u00e0 la cr\u00e9ation<br><\/em>SYLVIE LE POULICHET<br>1996, Ed. Anthropos<\/p>\n<p><\/p>\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20767?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans cet entretien dense, Sylvie Le Poulichet revient sur son parcours intellectuel, \u00e0 la crois\u00e9e de la clinique, la recherche et l\u2019enseignement. Dominique Maz\u00e9as&nbsp;: Est-ce que vous pourriez nous parler de votre formation et d\u2019\u00e9l\u00e9ments de l\u2019histoire qui ont pu&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":20768,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1230],"thematique":[1204,2473],"auteur":[2502],"dossier":[],"mode":[60],"revue":[2501],"type_article":[454],"check":[2023],"class_list":["post-20767","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","rubrique-a-la-une","thematique-psychanalyse","thematique-psychopathologie","auteur-sylvie-le-poulichet","mode-payant","revue-2501","type_article-entretien","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20767","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20767"}],"version-history":[{"count":8,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20767\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21256,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20767\/revisions\/21256"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media\/20768"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20767"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=20767"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=20767"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=20767"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=20767"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=20767"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=20767"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=20767"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=20767"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}