{"id":20727,"date":"2022-02-02T09:00:00","date_gmt":"2022-02-02T08:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=20727"},"modified":"2022-02-07T08:43:02","modified_gmt":"2022-02-07T07:43:02","slug":"journal-dun-corps1","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/journal-dun-corps1\/","title":{"rendered":"Journal d&rsquo;un corps"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><i>De 3 \u00e0 8 ans\u2026<\/i><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps de chiffon<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>Une poup\u00e9e de chiffon ne prend vie que dans les mains de ses parents ou de ses grandes s\u0153urs. Marionnettistes de talent, ils savent l\u2019animer, la faire marcher et l\u2019emp\u00eacher de tomber.<\/p>\n\n\n\n<p>Petite poup\u00e9e peureuse, du haut de ses trois ans, n\u2019a pas envie de grandir. Elle pr\u00e9f\u00e8rerait rester en boule, au fond de la poussette, qu\u2019on l\u2019oublie sous l\u2019oreiller ou sur le si\u00e8ge de la voiture. Il a fallu la prendre dans les bras, la serrer plusieurs fois, lui tenir la main jusqu\u2019\u00e0 la petite grille de l\u2019\u00e9cole maternelle pour qu\u2019elle accepte de se d\u00e9plier.<\/p>\n\n\n\n<p>Maman, l\u2019\u00e9cole n\u2019est pas faite pour une poup\u00e9e qui se chiffonne. Si mes jambes de coton peuvent se d\u00e9rober, toi, tu ne peux pas m\u2019abandonner. C\u2019est par ici que l\u2019on grandit, m\u2019a-t-elle dit&nbsp;! Moi qui pensais qu\u2019il suffisait de boire du lait. Il fallait aussi apprendre l\u2019alphabet, se mettre en rang, bien \u00e9couter la ma\u00eetresse, colorier sans d\u00e9passer, reboucher ses feutres, ne pas se moucher dans sa manche, ne pas pleurer et puis, la laisser partir, si, il faut me laisser partir maintenant, t\u2019es une grande fille. Je suis tellement plus grande et plus forte dans tes bras. Toi, tu sais lire et \u00e9crire. J\u2019ai pas besoin d\u2019apprendre tout \u00e7a tant que tu seras l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les m\u00e9decins, \u00e0 ma naissance, avaient bien coup\u00e9 le cordon ombilical qui me reliait \u00e0 ma m\u00e8re. Alors j\u2019essayais de faire cordon, avec ma main, ou une larme, n\u2019importe quoi qui puisse emp\u00eacher nos corps de se s\u00e9parer. Mais les bras de la ma\u00eetresse \u00e9taient plus forts que les miens. Elle pouvait partir. Je pouvais survivre. Elle reviendrait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je restai donc, le c\u0153ur froiss\u00e9 sur ma petite chaise d\u2019\u00e9colier. Tu pleures comme un b\u00e9b\u00e9 me dit-on. Sans doute. Vous \u00eates plus grands que moi, puisque vous \u00eates plus forts&nbsp;: les marches ne sont pas trop hautes pour vos jambes, le cartable n\u2019est pas trop lourd pour vos bras, le sol n\u2019est pas trop bas quand vous faites vos lacets, le ciel n\u2019est pas trop haut quand vous sautez. B\u00e9b\u00e9 parmi des g\u00e9ants, sans maman. Il me faut trouver quelque chose de solide qui la remplace, quelque chose de terriblement dur et d\u2019indestructible \u00e0 quoi me tenir: je choisissais une chaise en bois, le sol goudronn\u00e9 de la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, un mur en b\u00e9ton pour offrir \u00e0 mon corps de chiffon un squelette solide et des muscles en acier. Il m\u2019arrivait, d\u2019\u00eatre oblig\u00e9e de quitter mon ch\u00e2teau fort pour traverser le couloir ou la cour. Retenir son souffle, serrer la m\u00e2choire, fermer les poings, tenir debout, marcher, marcher, tenir debout, marcher, un pied apr\u00e8s l\u2019autre, c\u2019est bien, tenir debout jusqu\u2019\u00e0 la porte de la classe, j\u2019y suis presque, personne sur mon chemin, \u00e7a court autour de moi mais \u00e7a m\u2019\u00e9vite, marcher, tout droit, ne pas s\u2019arr\u00eater surtout, mais ressentir un coup d\u2019\u00e9paule, butter contre un caillou, embrasser une bourrasque de vent et r\u00e9aliser que je ne suis plus qu\u2019un ch\u00e2teau de cartes, que mon corps plonge en avant, penser pouvoir m\u2019en sortir en redressant la t\u00eate et accepter finalement de capituler, de tomber, lentement, mollement, r\u00eaver d\u2019atterrir sur un nuage de coton mais savoir que \u00e7a va faire mal, le genou d\u2019abord, puis le menton, et enfin, mon corps tout entier qui s\u2019\u00e9crase sur le macadam. C\u2019est dur, c\u2019est froid, \u00e7a brule. J\u2019en veux au goudron de ne pas avoir mal. De faire comme si de rien n\u2019\u00e9tait, de laisser les enfants jouer, les feuilles voler, le vent souffler. Je pleure comme un b\u00e9b\u00e9 et j\u2019attends. Qu\u2019on vienne me relever et qu\u2019on me console en me rendant ma poussette et les bras de ma maman.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps transparent<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>Il existe une solution contre les chutes. Me faire plus petite que je ne le suis. Dispara\u00eetre dans un trou de souris pour \u00e9chapper aux mains qui bousculent sans faire expr\u00e8s, \u00e0 ceux qui vous regardent de trop pr\u00e8s et qui vous demandent ce qui cloche. Mes d\u00e9fauts se voient trop. Ils ont pris toute la place, sans me demander mon avis, comme si je n\u2019avais pas mon mot \u00e0 dire. Il a bien fallu que je disparaisse, derri\u00e8re eux, et que je les fasse dispara\u00eetre, avec moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas besoin d\u2019un coup de baguette magique pour se rendre invisible.<\/p>\n\n\n\n<p>Chacun peut facilement se construire son trou de souris, sa carapace de tortue, sa cabane en haut d\u2019un arbre, son abri bus. Il faut marcher, la t\u00eate baiss\u00e9e, rester bien concentr\u00e9 sur ses souliers, m\u00eame si on vous appelle par toutes sortes de noms qui ne sont pas les v\u00f4tres. Vos copains veulent juste se rassurer. Votre corps est tellement diff\u00e9rent des leurs, tellement \u00e9trange, qu\u2019ils ont besoin de l\u2019associer \u00e0 ce qu\u2019ils connaissent&nbsp;: aux fruits et l\u00e9gumes, \u00e0 un personnage de dessin-anim\u00e9, parfois \u00e0 une poubelle ou \u00e0 un rat. Enfin, ils savent de quoi ils parlent. En revanche, si ils s\u2019approchent de vous parce que vous ne les \u00e9coutez pas, collez-vous \u00e0 un mur, \u00e0 un arbre, asseyez-vous sur une chaise, allongez-vous sur le sol et pensez que vous devenez mur, arbre, chaise, goudron, que comme eux, vous ne pouvez ni entendre, ni voir et que vous n\u2019avez plus d\u2019\u00e2me. Ils finiront par se lasser de ne pas vous voir r\u00e9agir et par partir.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut s\u2019amuser aussi&nbsp;dans un trou de souris ! Mais il ne faut jouer qu\u2019avec les jouets cass\u00e9s et laiss\u00e9s de c\u00f4t\u00e9 par les copains. Choisir le coin de la classe o\u00f9 il y a le moins de passage. Aller souvent aux toilettes pour vous reposer car c\u2019est beaucoup d\u2019effort de se cacher.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, il faut \u00e9viter de parler, si vous pouvez, de respirer et apprendre \u00e0 pleurer de l\u2019int\u00e9rieur. \u00c7a vous fera tr\u00e8s mal au ventre le matin avant de partir \u00e0 l\u2019\u00e9cole mais au moins, \u00e7a ne se verra pas.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne vous appellera plus b\u00e9b\u00e9 mais vous aurez peut-\u00eatre le sentiment d\u2019\u00eatre plus petit que vous ne l\u2019\u00eates, recroquevill\u00e9 dans votre trou de souris comme une feuille qui manque d\u2019eau, sans jamais lever les yeux au ciel, sans jamais \u00e9tirer vos bras vers les autres. Une visite chez le m\u00e9decin vous poussera peut-\u00eatre \u00e0 changer d\u2019avis.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps \u00e0 faire grandir<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>Madame, Monsieur, il faut que votre enfant se d\u00e9ploie. Qu\u2019elle suive la courbe, dit le m\u00e9decin qui dessine des petits points sur une feuille quadrill\u00e9e dans mon carnet de sant\u00e9. Assise devant son grand bureau, je redresse le menton pour d\u00e9chiffrer ses dessins. Je comprends que les petits points sont comme des bou\u00e9es perdues en mer qui n\u2019arrivent pas \u00e0 remonter \u00e0 la surface de l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle histoire pour lui trouver un pantalon qui lui tienne \u00e0 la taille, confie ma m\u00e8re. Elle flotte dans tous les v\u00eatements de son \u00e2ge&nbsp;! Ah bon&nbsp;? Je flotte&nbsp;? Moi qui pensais couler\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne comprennent pas ce que je raconte. Regarde bien. Les petits points le prouvent&nbsp;: tu as la taille d\u2019une fillette de 4 ans alors que tu vas bient\u00f4t avoir 7 ans. Voil\u00e0 pourquoi maman r\u00e2le dans les magasins, quand mes jambes d\u00e9passent du pantalon ou quand le pantalon tombe sur mes jambes. Il a bien fallu accepter les bretelles de gar\u00e7on et la ceinture qui pendouille sur le c\u00f4t\u00e9 de mon jean comme un serpent. Je pensais que le m\u00e9decin, avec sa r\u00e8gle en forme de ruban, allait pouvoir me fabriquer un tas de beaux v\u00eatements. Ce n\u2019est pas une couturi\u00e8re, rigole l\u2019infirmi\u00e8re&nbsp;! Pourtant, je l\u2019ai vue faire&nbsp;: elle a pris les mesures de mon dos, de mon ventre, de mes c\u00f4tes. Elle aurait pu sortir une jolie robe d\u2019une armoire&nbsp;mais elle a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 chercher une gaine \u00e0 ma taille dans un placard. Cette gaine t\u2019aidera \u00e0 grandir&nbsp;! Il faut juste bien la serrer autour de ton thorax pour qu\u2019il puisse se d\u00e9velopper. Elle l\u2019attache avec des scratchs. Elle veut que je respire dans un tuyau qui souffle de l\u2019air. Le vent gonfle mes poumons et la gaine me garde prisonni\u00e8re. Je ne comprends pas. Comment m\u2019\u00e9lever alors que je suis enferm\u00e9e&nbsp;? Il ne faut pas l\u2019enlever, Sarah, elle va t\u2019aider \u00e0 grandir comme il faut&nbsp;! Je n\u2019avais pas l\u2019impression de grandir, j\u2019avais juste l\u2019impression de mourir. Une simple gaine, attach\u00e9e autour de mon torse, me faisait comprendre que grandir pouvait \u00eatre dangereux pour moi. Que les blouses blanches essayaient de me retenir, sans me dire pourquoi. \u00c7a me serrait trop. O\u00f9 as-tu mal&nbsp;? \u00c7a me serrait trop. R\u00e9ponds, Sarah, elle te fait mal&nbsp;? C\u2019est normal que \u00e7a serre, c\u2019est fait pour \u00e7a&nbsp;! Pourquoi&nbsp;? Pour plus tard&nbsp;! Moi, je ne pensais qu\u2019\u00e0 maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes parents n\u2019ont pas eu le c\u0153ur et le courage de se battre avec moi tous les soirs pour me faire faire mes exercices respiratoires. Sans demander aux m\u00e9decins, j\u2019\u00e9tais bien persuad\u00e9e, qu\u2019en grandissant, je deviendrai aussi forte que maman.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps fantasm\u00e9<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p><b> <\/b>C\u2019est bien d\u2019\u00eatre petit parce qu\u2019on r\u00eave du temps de quand on sera grand et les grands, c\u2019est plus forts que les enfants. J\u2019ai h\u00e2te de grandir et de devenir comme maman. De porter les sacs de course, d\u2019ouvrir des bouteilles d\u2019eau, d\u2019attraper les biscuits cach\u00e9s tout l\u00e0-haut. \u00c7a fait longtemps que mes grandes s\u0153urs ne montent plus les escaliers \u00e0 quatre pattes, m\u00eame que mon p\u00e8re monte les marches quatre par quatre. Pas besoin d\u2019aller chez le docteur pour savoir que l\u2019avenir sera meilleur. D\u2019ailleurs, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, tout le monde en parle&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Moi, quand je serai grand, je serai le pompier le plus fort de toute la terre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Moi, quand je serai grand, je serai un cowboy et j\u2019aurai un revolver&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et moi, quand je serai grande, je porterai les sacs de course de ma m\u00e8re&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019avions pas les m\u00eames r\u00eaves mais tous \u00e9tions certains d\u2019y parvenir. C\u2019est bien d\u2019\u00eatre petit et de r\u00eaver du temps de quand on sera grand.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps en retard<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p><b> <\/b>Je suis bien impatiente de grandir et je fais tout pour le prouver. A huit ans, je n\u2019ai plus envie d\u2019\u00eatre promen\u00e9e dans une poussette d\u2019enfant. Mais c\u2019est une poussette pour les grands&nbsp;! C\u2019\u00e9tait bien une poussette sp\u00e9ciale qu\u2019on avait propos\u00e9e \u00e0 mes parents \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. Plus haute, plus large, une poussette g\u00e9ante mais une poussette quand m\u00eame. Alors, je n\u2019avais pas l\u2019intention de me laisser faire.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai huit ans&nbsp;! \u00c7a fait bien longtemps que j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de pleurer comme un b\u00e9b\u00e9 pour pleurer de l\u2019int\u00e9rieur. Alors, j\u2019ai demand\u00e9 un fauteuil roulant. Un fauteuil qui dit qu\u2019on peut pas marcher longtemps mais qu\u2019on est quand m\u00eame grand. Un fauteuil qui vous donne des roues \u00e0 la place des jambes mais qu\u2019on peut quand m\u00eame faire marcher seul, avec ses bras. On peut aussi avancer en battant des pieds. Je suis bien soulag\u00e9e de pouvoir me promener dans la rue et d\u2019\u00eatre vue, regard\u00e9e, \u00e9tudi\u00e9e pour ce que je suis. Ce fauteuil m\u2019avait redonn\u00e9 un peu de fiert\u00e9 et de dignit\u00e9. Les autres enfants ne me regardaient plus comme un b\u00e9b\u00e9. Elle ne peut pas marcher maman, la fille&nbsp;? Ouf, oui, il a compris.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><i>De 10 \u00e0 15 ans\u2026<\/i><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps \u00e0 embellir&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p><b> <\/b>Tous les matins, ma m\u00e8re se bagarre avec moi pour enfiler mes v\u00eatements. Comme pour mon fauteuil roulant, je veux choisir les formes, les mati\u00e8res, les couleurs car je n\u2019ai pas choisi mon corps. Je sais que la petite souris ou le p\u00e8re No\u00ebl ne viendront pas m\u2019en offrir un autre. J\u2019ai essay\u00e9 plusieurs fois de leur demander mais \u00e7a n\u2019a pas march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors je compose avec les moyens du bord pour m\u2019en fabriquer un. Il faut beaucoup de robes, de chaussures vernies qui font du bruit, clac clac dans la rue, comme les talons des dames. J\u2019aime les boucles qu\u2019on accroche aux oreilles, les fards pour colorier les paupi\u00e8res, le rouge pour faire briller les l\u00e8vres. J\u2019aimerais bien pouvoir m\u2019habiller comme maman. Attends un peu, tu n\u2019es encore qu\u2019une enfant&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>En attendant, je refuse les bretelles, les collants en laine, les moon-boots pour la neige, les cols roul\u00e9s qui grattent, les baskets avec des scratchs, les jeans, les doudounes, les bonnets, les gants, en fait, presque tout ce que propose maman.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis un jour, ma m\u00e8re a capitul\u00e9 et j\u2019ai atteint l\u2019\u00e2ge de pouvoir faire de mon corps celui que je voulais. Le d\u00e9fi \u00e9tait de taille. En me regardant dans le miroir, je partais en croisade contre les d\u00e9fauts de fabrication, pour r\u00e9cup\u00e9rer mon territoire. Apprentie artiste, choisis bien les formes et les couleurs, pour rendre harmonieux le bancal, pour faire oublier l\u2019anormal. Tous les jours, je compose un nouveau tableau que je souhaite toujours plus beau. Je m\u2019obstine \u00e0 vouloir m\u2019habiller comme une dame pour para\u00eetre plus grande, plus mature, plus s\u00fbre de moi et faire oublier tout ce qui me relie \u00e0 l\u2019enfance et \u00e0 ma d\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps \u00e0 porter<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>Je peux bien m\u2019habiller comme je veux, devenir une dame ne me rend pas plus forte. A mesure que je prends des centim\u00e8tres et des kilos, tout l\u2019univers aussi grandit. Les marches deviennent plus hautes, les couloirs du coll\u00e8ge s\u2019allongent, la cour de r\u00e9cr\u00e9ation s\u2019\u00e9largit et moi, je fatigue. Mes muscles refusent de suivre le mouvement. Au lieu de s\u2019\u00e9lever, ils se r\u00e9tractent. Je redeviens une enfant \u00e0 qui il faut donner la main.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Faut tirer dessus, faut pas les laisser faire&nbsp;!&nbsp;\u00bb me dit, Robert, mon kin\u00e9 pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Il passe de longues heures \u00e0 essayer de dompter mon corps, \u00e0 \u00e9tirer ma nuque, mes pieds, mes cuisses, pour conjurer le sort. Il est d\u00e9termin\u00e9 mon kin\u00e9. Moi, je le regarde faire, reconnaissante de le voir si bien se bagarrer. Un vrai chevalier.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, il y a ma grand-m\u00e8re, avec qui je partage, un terrible secret. Moi aussi, j\u2019ai peur de mourir, moi aussi, j\u2019ai peur de ne plus pouvoir grandir. Nos corps se ressemblent. Elle s\u2019appuie sur sa canne comme je m\u2019appuie sur les murs. Suis-je donc aussi vieille qu\u2019elle&nbsp;? Mon \u00e2ge ne veut plus rien dire. A 15 ans, je compte la vie en km. Combien de bornes me reste-t-il encore \u00e0 parcourir avant que le poids de mon corps ne me fasse tomber&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>T\u2019oublieras pas de faire tes exercices&nbsp;? Faut tirer sur tes muscles, tous les jours, tous les soirs, t\u2019as compris, Sarah&nbsp;? Oui, Robert. Oui, parce que je ne voulais pas le d\u00e9cevoir et qu\u2019il avait raison. Mais au fond non, parce que \u00e7a m\u2019arrangeait bien d\u2019oublier et de ne pas y penser.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Une t\u00eate sans corps&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p><b> <\/b>Difficile d\u2019accepter de quitter mon bureau d\u2019\u00e9coli\u00e8re pour \u00e9tirer tous les jours mes muscles en col\u00e8re. Ma t\u00eate, elle, m\u2019ob\u00e9it. Les chiffres s\u2019additionnent, se multiplient, comme les lettres de l\u2019alphabet. Je lis, j\u2019\u00e9cris des mots, des phrases et enfin des pages enti\u00e8res. \u00c7a raconte des histoires, des r\u00eaves qu\u2019on ne peut pas oublier parce qu\u2019ils sont imprim\u00e9s sur du papier. Mon esprit s\u2019agrandit, sans r\u00e9tractions musculaires, sans fauteuil roulant pour l\u2019aider \u00e0 avancer. Pas besoin d\u2019un \u00e9quipage sp\u00e9cialis\u00e9, je suis seule ma\u00eetre \u00e0 bord si bien que j\u2019en oublie mon corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous pouvez bien vous r\u00e9tracter les muscles, moi, je continue d\u2019avancer, \u00e0 coup de bonnes notes et d\u2019\u00e9preuves pour passer dans les classes sup\u00e9rieures. Les bonnes appr\u00e9ciations de mes professeurs deviennent les gages de ma croissance. Je m\u2019applique \u00e0 grandir. \u00c7a doit se voir dans mes cahiers, \u00e7a doit se lire dans mes id\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps sans c\u0153ur&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p><b> <\/b>Mes meilleures amies aussi ont grandi. Leurs formes g\u00e9n\u00e9reuses qui les transforment en jeunes femmes ne se dessinent pas sur mon corps. Elles se plaignent m\u00eame de quelques kilos en trop tandis que je r\u00eave de leur voler un peu de leur chair. Je r\u00eave de mouler mes cuisses dans un pantalon \u00e9troit, de cacher d\u2019une main, comme elles le font si bien, un joli d\u00e9collet\u00e9 pour ne pas provoquer l\u2019\u00e9moi. Je r\u00eave de plaire, et de plaire aux plus beaux. A ceux qui sont parfaits, parce que je ne le suis pas. Mais j\u2019ai tellement bien appris \u00e0 imiter le mur, l\u2019arbre, la chaise, le goudron, qu\u2019ils passent souvent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi sans me voir. De quel droit pourrais-je les regarder&nbsp;? Comment pourrait-il m\u2019aimer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9coute, j\u2019observe, je vis \u00e0 travers mes amies qui me font r\u00eaver. Elles sont belles, ils sont beaux, ils s\u2019aiment. Contes de f\u00e9e. Comme au cin\u00e9ma. En bonne spectatrice, je reste bien assise au fond de mon fauteuil. Il m\u2019arrive m\u00eame parfois de jouer les metteurs en sc\u00e8ne. Je dirige mes actrices, rep\u00e8re les lieux, \u00e9labore les dialogues, provoque enfin la rencontre id\u00e9ale. Elles me disent merci, je suis ravie et mon c\u0153ur bat, silencieux. Ne fais pas trop de bruit, ne te fais pas remarquer. Les autres pourraient croire que tu oses le faire exister\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><i>De 18 \u00e0 30 ans\u2026<\/i><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps ennemi&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p><b> <\/b>Un beau jour, il s\u2019est mis \u00e0 battre plus fort. Mon c\u0153ur n\u2019en peut plus d\u2019\u00eatre prisonnier, il veut sortir de sa cage, il va bient\u00f4t me quitter, s\u2019il vous plait, docteur, d\u00eetes-lui de rester. J\u2019ai encore besoin de lui, j\u2019ai encore besoin d\u2019aimer.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Votre c\u0153ur va tr\u00e8s bien, m\u2019a-t-il dit.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Personne ne veut me croire. Auscultez bien, il bat si fort, \u00e9coutez-le, il veut ma mort&nbsp;! Que les sir\u00e8nes des ambulances hurlent, qu\u2019on me branche \u00e0 des \u00e9lectrodes, qu\u2019on me fasse passer des radios, des \u00e9chos. Cherchez bien les blouses blanches, la maladie est l\u00e0 quelque part, \u00e7a sommeille, \u00e7a veut ma peau&#8230; On a fouill\u00e9 partout, on a rien trouv\u00e9, rentrez chez vous.<\/p>\n\n\n\n<p>A dix-huit ans, mon c\u0153ur en \u00e9ruption me faisait payer les vies invent\u00e9es, les \u00e9motions raval\u00e9es, les larmes s\u00e9ch\u00e9es. On m\u2019a donn\u00e9 du sommeil en cachet et je suis rest\u00e9e longtemps, recroquevill\u00e9e dans un lit, pour ne plus l\u2019entendre. Alors que j\u2019avais quitt\u00e9 la maison pour suivre mes \u00e9tudes en internat, je suis retourn\u00e9e chez moi en suppliant mes parents de me sauver. Il ne fallait plus les quitter. Plus s\u2019\u00e9loigner. Retrouver mon cordon que j\u2019avais jet\u00e9 quelque part. Comment \u00e7a je n\u2019ai plus l\u2019\u00e2ge&nbsp;? Comment \u00e7a c\u2019est trop tard&nbsp;? Mes parents n\u2019\u00e9taient pas pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 retrouver apr\u00e8s tant d\u2019ann\u00e9es un nouveau-n\u00e9, une enfant, qui ne savait plus se nourrir, qui n\u2019arrivait plus \u00e0 dormir, qui ne parlait pas encore et qui ne faisait que pleurer.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps \u00e0 conqu\u00e9rir&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p><b> <\/b>Et pourtant, j\u2019avais des choses \u00e0 dire. On m\u2019a envoy\u00e9 r\u00e9gler mes comptes avec mon c\u0153ur. Pas d\u2019\u00e9lectrocardiogramme, pas de st\u00e9thoscope dans ce petit bureau mais une femme en blouse blanche qui auscultait les larmes et qui soignaient les \u00e2mes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui ai parl\u00e9 d\u2019arr\u00eat cardiaque, de peine capitale, de condamnation divine. Elle ne m\u2019a pas ri au nez. Au contraire, elle \u00e9tait tr\u00e8s int\u00e9ress\u00e9e. Alors, je me suis mise \u00e0 lui raconter l\u2019histoire du corps de chiffon, du corps mur, de la t\u00eate sans corps, du corps sans c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 mes pleurs, elle a affirm\u00e9, d\u00e9termin\u00e9e, que j\u2019\u00e9tais surtout une femme. Une femme&nbsp;? De qui parle-t-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait l\u2019air si s\u00fbre d\u2019elle. J\u2019ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9 cette phrase tellement de fois dans ma t\u00eate que je me suis mise \u00e0 y croire, \u00e0 m\u2019accrocher \u00e0 cette id\u00e9e comme \u00e0 une bou\u00e9e de sauvetage, \u00e0 me lancer corps et \u00e2me \u00e0 la recherche de cette femme que je d\u00e9sirai \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps autonome&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>Comment arr\u00eater d\u2019\u00eatre une enfant si on vit en permanence dans les bras de ses parents&nbsp;? Plus les ann\u00e9es passaient, plus mon corps les r\u00e9clamait. Mon p\u00e8re me levait tous les matins et me couchait tous les soirs. Il me tenait fermement la main pour que je puisse marcher jusqu\u2019\u00e0 la salle de bain. Il passait mes bras dans mon manteau pour \u00eatre s\u00fbre que je sois bien au chaud. Il \u00e9laborait un emploi du temps pour \u00eatre toujours pr\u00e9sent. Le cordon entre nous se resserrait et ne nous laissait plus respirer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait important d\u2019accepter que d\u2019autres mains viennent me lever le matin. Des mains moins habiles que celles de mes parents qui s\u2019\u00e9taient moul\u00e9es sur mon corps. Il fallait accepter. Les laisser rentrer dans notre intimit\u00e9 pour je ne sois plus eux et qu\u2019ils ne soient plus moi. Cette fois, il fallait couper le cordon pour de bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions heureux de prendre notre envol et moi, d\u2019avoir enfin une vie d\u2019adulte. Les auxiliaires de vie \u00e9taient devenues mes bras et mes jambes. Je pouvais enfin exister sans me sentir coupable de demander.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pris go\u00fbt \u00e0 cette libert\u00e9 et j\u2019en ai voulu plus. Fini d\u2019\u00eatre spectatrice, je veux \u00eatre une actrice&nbsp;: conduire une voiture, diriger seule mon fauteuil roulant, vivre seule dans un appartement. On m\u2019a offert tous les moyens d\u2019y parvenir. Il \u00e9tait facile d\u2019apprendre \u00e0 conduire, de d\u00e9corer un appartement, de vouloir faire comme les grands. Il \u00e9tait plus difficile d\u2019apprendre la solitude. Seule \u00e0 bord d\u2019une voiture, seule dans une maison, seule dans la rue, pour la premi\u00e8re fois, \u00e0 vingt-cinq ans. Il \u00e9tait temps mais je n\u2019y connaissais rien \u00e0 la solitude. Mon corps n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s loin d\u2019un autre, mon corps n\u2019avait jamais compt\u00e9 que sur lui-m\u00eame. Je regarde. A c\u00f4t\u00e9. Derri\u00e8re-moi. Je suis bien seule. Ne panique pas. Seule. Ne panique pas. Seule. Tu l\u2019as voulu, rappelle-toi, ta vie d\u2019adulte, la voil\u00e0 qui te tend les bras. La solitude est immense. Je m\u2019y suis un peu perdue et j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 retrouver mon chemin, \u00e0 retrouver quelqu\u2019un, un corps qui m\u2019\u00e9tait cher, le mien, en qui j\u2019avais confiance.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps mis \u00e0 nu <\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019ai beaucoup r\u00e9vis\u00e9 pour devenir professeur, pour occuper la place l\u00e9gitime d\u2019une adulte face \u00e0 des enfants et \u00e0 des adolescents. Il n\u2019\u00e9tait plus question de se coller \u00e0 un mur pour \u00e9viter leurs regards.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rentre en classe. Je m\u2019installe au milieu, face \u00e0 eux. Ils sont sagement assis, ahuris. J\u2019aimais d\u00e9j\u00e0 ces trente-six \u00eatres, dou\u00e9s du pouvoir de scanner un individu en quelques secondes et de rep\u00e9rer ses failles. Je les ai laiss\u00e9s faire. Je leur ai donn\u00e9 le temps de m\u2019\u00e9tudier et nous avons longuement discut\u00e9. Je ne pouvais rien leur cacher et je voulais tout leur dire. Il \u00e9tait inutile d\u2019esp\u00e9rer faire autorit\u00e9 sans m\u2019accepter. Ils m\u2019ont si bien aid\u00e9e \u00e0 habiter mon corps et \u00e0 ne plus croire que nous formions deux \u00eatres s\u00e9par\u00e9s, en guerre l\u2019un contre l\u2019autre. Leurs regards et leurs sourires ont fini par nous souder \u00e0 jamais.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps \u00e0 prendre&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais si heureuse de r\u00e9ussir \u00e0 laisser les autres me regarder que j\u2019ai bient\u00f4t voulu m\u2019exposer. J\u2019allais me servir d\u2019internet comme d\u2019une vitrine privil\u00e9gi\u00e9e. Avec les sites de rencontre, j\u2019allais pouvoir mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve ma f\u00e9minit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019oublie pas, tu es une femme, elle l\u2019a dit, comme une v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 ma r\u00e9\u00e9ducation sentimentale. Il fallait laisser mon c\u0153ur battre, m\u00eame un peu trop fort. Lui faire prendre des risques, \u00e9chouer, recommencer, \u00e9chouer, recommencer puis discuter, se d\u00e9voiler, sans peur, je suis une femme, elle l\u2019a dit, comme une v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Qui veut de moi&nbsp;? Il y en avait juste assez pour me rassurer et me faire esp\u00e9rer. Il y a eu plusieurs rencontres, am\u00e9nag\u00e9es, dans un caf\u00e9 accessible, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019aide d\u2019une amie ou d\u2019une de mes s\u0153urs. J\u2019ai tout pris \u00e0 c\u0153ur&nbsp;: leurs voix d\u2019homme, leurs g\u00e8nes, leurs sourires et parfois leurs d\u00e9sirs. \u00c7a ne ressemblait pas \u00e0 un conte de f\u00e9e, rien n\u2019\u00e9tait parfait mais tout \u00e9tait vrai. Ils ne m\u2019ont pas regard\u00e9 comme une princesse ou comme une enfant d\u00e9guis\u00e9e en dame. Ils m\u2019ont simplement regard\u00e9 comme une femme.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Faire corps&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>Exerc\u00e9e mais aussi rassur\u00e9e, c\u2019est dans la vraie vie que j\u2019ai rencontr\u00e9 l\u2019\u00eatre aim\u00e9. Pas d\u2019\u00e9cran pour se voir juste un peu de cran et d\u2019espoir. Je l\u2019ai regard\u00e9, j\u2019ai fait glisser mes roues jusqu\u2019\u00e0 lui qui se tenait debout sur les siennes, une paire de roller, de quoi me faire prendre de la vitesse et me combler de bonheur. Je me souviens lui avoir donn\u00e9 ma main et avoir serr\u00e9 la sienne, de toutes mes forces. Voici ce que je t\u2019offre. Un corps abim\u00e9 mais un corps \u00e0 aimer. Toute enti\u00e8re il m\u2019a accept\u00e9e, enlac\u00e9e, d\u00e9sarm\u00e9e, \u00e9lev\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous faisons corps, mais il n\u2019est plus question, comme dans mon enfance, d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019autre pour exister, de lui donner la main pour avancer. Pour la premi\u00e8re fois, je fais confiance \u00e0 mes jambes et \u00e0 mes bras, \u00e0 mes mains et \u00e0 mon dos que je trouve beaux. Je les habite et les lui donne. Je suis moi et lui \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b>Corps \u00e0 corps&nbsp;<\/b><\/h3>\n\n\n\n<p><b> <\/b>Nous avons, mon corps et moi, beaucoup lutt\u00e9 pour grandir au m\u00eame rythme. Il a eu du mal \u00e0 me suivre et je lui en ai voulu. Rejet\u00e9, accus\u00e9, mal aim\u00e9, il m\u2019a violemment bouscul\u00e9e pour se faire entendre. J\u2019ai compris qu\u2019on serait ensemble pour la vie, que rien n\u2019allait pouvoir nous s\u00e9parer et que personne ne pourrait le remplacer.<\/p>\n\n\n\n<p>Devenir adulte, Sarah, c\u2019est pouvoir grandir avec lui et non plus contre lui. C\u2019est avancer c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, main dans la main, le plus loin possible. Bien s\u00fbr, il nous arrive encore de nous disputer, de ne pas r\u00e9ussir \u00e0 se parler mais on finit toujours par se r\u00e9concilier avec l\u2019aide des m\u00e9decins, des psychologues, des amis, de la vie. Parce que je veux devenir, rien ne pourra nous arr\u00eater, mon corps et moi, de grandir.<sup>1<\/sup><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Note<\/h2>\n\n\n\n<p><sup>1<\/sup> Cet article fut publi\u00e9 en 2016 dans le N\u00b044 de la revue Contraste (2016\/2) n\u00b044 aux \u00e9ditions Eres p.41 \u00e0 53<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20727?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De 3 \u00e0 8 ans\u2026 Corps de chiffon Une poup\u00e9e de chiffon ne prend vie que dans les mains de ses parents ou de ses grandes s\u0153urs. 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