{"id":19912,"date":"2021-12-19T16:06:34","date_gmt":"2021-12-19T15:06:34","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=19912"},"modified":"2021-12-21T11:30:26","modified_gmt":"2021-12-21T10:30:26","slug":"avec-la-pensee-du-genre-un-savoir-nouveau-gouverne","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/avec-la-pensee-du-genre-un-savoir-nouveau-gouverne\/","title":{"rendered":"Avec la pens\u00e9e du genre, un savoir nouveau gouverne"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dans son enqu\u00eate passionnante, Le Sexe des Modernes, Eric Marty retrace l\u2019histoire complexe de la pens\u00e9e du genre, r\u00e9sultat d\u2019influences multiples entre l\u2019Europe et l\u2019Am\u00e9rique<\/h3>\n\n\n\n<p><b>Carnet Psy&nbsp;<\/b><b>: Vous d\u00e9butez votre livre par cette phrase&nbsp;: <i>\u00ab&nbsp;Le genre, gender, est le dernier grand message id\u00e9ologique de l\u2019Occident envoy\u00e9 au reste du monde&nbsp;\u00bb. <\/i>Qu\u2019entendez-vous par l\u00e0&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Eric Marty&nbsp;: L\u2019Occident est structur\u00e9 par une disposition presque originaire \u00e0 produire des messages \u00e0 vocation universelle. Mais il faudrait ajouter que l\u2019\u00e9poque donne \u00e0 cette universalit\u00e9 une tonalit\u00e9 \u00e9mancipatrice particuli\u00e8re qui ouvre \u00e0 une nouvelle tradition, la tradition de la rupture. La question du genre entre pleinement dans cette tradition et en reprend les proc\u00e9dures&nbsp;: faire reposer la force du signifiant nouveau, porteur de la rupture, sur un <i>savoir<\/i>, ce que Foucault appelait une \u00e9pist\u00e9mologie. La puissance de retournement des imaginaires que le signifiant <i>genre<\/i> v\u00e9hicule s\u2019appuie sur ce processus. Un mot a pris la place d\u2019un autre, le \u00ab&nbsp;genre&nbsp;\u00bb a d\u00e9log\u00e9 le \u00ab&nbsp;sexe&nbsp;\u00bb comme qualificatif de nos identit\u00e9s et du coup nos identit\u00e9s ne veulent plus dire la m\u00eame chose\u2026 Un savoir nouveau gouverne&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><b>Le genre suscite n\u00e9anmoins des oppositions et des r\u00e9actions violentes \u2026 <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u00ab&nbsp;conqu\u00eate du monde&nbsp;\u00bb, qui n\u2019est \u00e9videmment pas \u00e0 l\u2019abri de <i>r\u00e9actions <\/i>tr\u00e8s violentes, voire de d\u00e9faites, j\u2019ai pu l\u2019\u00e9prouver de mani\u00e8re tr\u00e8s concr\u00e8te r\u00e9cemment&nbsp;par un simple \u00ab&nbsp;d\u00e9tail&nbsp;\u00bb : ayant eu \u00e0 remplir des papiers administratifs pour un projet universitaire avec la Chine, j\u2019ai pu constater les effets de cette hypoth\u00e8se en notant que la case \u00e0 cocher pour m\u2019identifier comme sujet masculin \u00e9tait sous la rubrique \u00ab&nbsp;<i>gender<\/i>&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019APPARITION D\u2019UN TERME<\/h2>\n\n\n\n<p><b> <i>\u00ab&nbsp;Le genre ne remplace pas la notion de sexe comme son simple substitut \u2013 le social prenant le relais du biologique&nbsp;\u00bb <\/i>\u00e9crivez-vous. Alors si le genre n\u2019est ni le sexe biologique ni le sexe \u00ab&nbsp;social&nbsp;\u00bb&nbsp;: qu\u2019est-ce que le genre&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait croire en effet que la mouvance qui a construit l\u2019id\u00e9e de genre ne fait que substituer aux d\u00e9terminismes biologiques du sexe des d\u00e9terminismes sociaux&nbsp;: or ce n\u2019est pas une substitution ordinaire car le concept de genre fait \u00e9clater la notion de sexe, et, sans la faire dispara\u00eetre bien s\u00fbr, lui \u00f4te la pertinence qu\u2019elle a eu longtemps dans le discours m\u00e9dical dont Michel Foucault a montr\u00e9 dans <i>La Volont\u00e9 de savoir <\/i>que ce discours \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019un des foyers de \u00ab&nbsp;l\u2019invention&nbsp;\u00bb du dispositif de sexualit\u00e9. Le genre, dans sa d\u00e9finition minimale, c\u2019est le fait d\u2019inscrire les individus dans ce que Foucault a donc appel\u00e9 le dispositif de sexualit\u00e9 et qui assigne chacun \u00e0 une identit\u00e9 selon un m\u00e9canisme normatif de r\u00e9partition homme\/femme et qui constitue les deux \u00ab&nbsp;genres&nbsp;\u00bb selon des caract\u00e9ristiques socioculturelles variant selon les \u00e9poques et les espaces g\u00e9ographiques mais pourtant syst\u00e9matiquement soumises \u00e0 un principe unique, celui de la diff\u00e9rence sexuelle\u2026 Pour r\u00e9pondre donc directement \u00e0 la lettre de votre question, le genre n\u2019est pas le \u00ab&nbsp;sexe&nbsp;\u00bb qu\u2019il soit social ou biologique.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Mais en m\u00eame temps, dire d\u2019un objet ou d\u2019une personne qu\u2019elle est genr\u00e9e d\u00e9signe bien une identit\u00e9 sexu\u00e9e \u2026&nbsp;<\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Oui car l\u2019ancien mod\u00e8le n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 an\u00e9anti par l\u2019apparition des cat\u00e9gories de genre et continue de peser au point que dans l\u2019espace social l\u2019\u00e9tiquette <i>genre<\/i> peut paradoxalement v\u00e9hiculer les visions anciennes&nbsp;: quand par exemple, l\u2019an dernier la mairie \u00e9cologiste de Lyon (EEV) d\u00e9cide de r\u00e9partir de mani\u00e8re plus \u00e9galitaire les d\u00e9penses pour les jeunes en compensant les frais occasionn\u00e9es par la mise en place d\u2019une piste de skate cens\u00e9e avantager les gar\u00e7ons, elle appelle cela fi\u00e8rement un \u00ab&nbsp;budget genr\u00e9&nbsp;\u00bb croyant se mettre au go\u00fbt du jour alors qu\u2019elle fait que reconduire les plus anciens st\u00e9r\u00e9otypes sexu\u00e9s\u2026 Malgr\u00e9 tout la radicalit\u00e9 des <i>gender<\/i>, le concept de genre demeure donc instable comme l\u2019illustre cet autre ph\u00e9nom\u00e8ne, celui de l\u2019\u00e9criture inclusive qui persiste \u00e0 \u00ab&nbsp;genrer&nbsp;\u00bb les discours alors qu\u2019on s\u2019attendrait plut\u00f4t \u00e0 des strat\u00e9gies par lesquelles on <i>d\u00e9fait <\/i>le genre.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Pourquoi a-t-on eu besoin de ce nouveau terme pour penser la question sexuelle&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Cette question est tr\u00e8s importante. Ce terme nouveau rel\u00e8ve d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 de structure. Tant qu\u2019on utilise le mot sexe, et m\u00eame si on lui donne des connotations ou m\u00eame des d\u00e9finitions qui l\u2019\u00e9loignent de la na\u00efvet\u00e9 naturaliste et biologisante, comme avec la psychanalyse par exemple, le risque est toujours pr\u00e9sent de demeurer malgr\u00e9 tout d\u00e9pendant de repr\u00e9sentations sous-jacentes aux cat\u00e9gories traditionnelles. Par exemple si le terme de \u00ab&nbsp;phallus&nbsp;\u00bb, chez Lacan, est explicitement d\u00e9tach\u00e9 de la g\u00e9nitalit\u00e9 concr\u00e8te et vise \u00e0 proposer une appr\u00e9hension strictement structurale (non essentialiste) d\u2019une fonction symbolique (la fonction phallique), l\u2019image sous-jacente du p\u00e9nis persiste et adh\u00e8re malgr\u00e9 tout \u00e0 celle du phallus. Et cela pour Foucault, parce que, selon lui, la psychanalyse est demeur\u00e9e d\u00e9pendante du dispositif de sexualit\u00e9, et m\u00eame, d\u2019une certaine mani\u00e8re, a contribu\u00e9 \u00e0 le renforcer, y compris en d\u00e9passant la lecture naturalisante des comportements sexuels&nbsp;: selon lui le r\u00e9cit freudien (avec l\u2019\u0152dipe, la loi, les concepts de castration etc.) a renforc\u00e9 le dispositif de sexualit\u00e9 classique en lui conf\u00e9rant une coh\u00e9rence et une force que la biologie et la m\u00e9decine n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 en mesure de fournir jusque-l\u00e0<sup>1<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Le terme de genre contient l\u2019id\u00e9e d\u2019une rupture&nbsp;?<\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Le mot genre aspire en effet \u00e0 remplir alors cette fonction de rupture propre \u00e0 la force particuli\u00e8re du signifiant. Il propose une rationalit\u00e9 et un savoir nouveaux dans le champ des discours un peu comme le signifiant \u00ab&nbsp;prol\u00e9tariat&nbsp;\u00bb avec Marx a pu, dans une certaine mesure, rompre avec des cat\u00e9gories mystificatrices comme celles de \u00ab&nbsp;peuple&nbsp;\u00bb, de \u00ab pauvres&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;masses&nbsp;\u00bb, en inscrivant ce signifiant comme un \u00e9l\u00e9ment d\u2019un syst\u00e8me global.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">RETOUR SUR JUDITH BUTLER<\/h2>\n\n\n\n<p><b>Vous affirmez que l\u2019attractivit\u00e9 du genre s\u2019est impos\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019activisme strat\u00e9gique de Judith Butler. Avant d\u2019aller plus loin, pouvez-vous nous r\u00e9expliquer comment Butler en arrive \u00e0 cette notion de \u00ab&nbsp;genre&nbsp;\u00bb&nbsp;? Quelles sont ses influences <\/b>&nbsp;<b>?<\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Elle le dit elle-m\u00eame dans <i>D\u00e9faire le genre<\/i>, le concept de genre \u00e9mane du discours sociologique, et de fait il est pris comme fait social. Mais si la r\u00e9flexion de Butler est dans son principe essentiel d\u2019ordre sociologique, pour autant elle ne s\u2019appuie pas sur des enqu\u00eates sociologiques, sur des statistiques par exemple, ou sur des \u00e9chantillons de t\u00e9moignages, d\u2019entretiens&#8230; C\u2019est l\u2019un des premiers probl\u00e8mes \u00e9pist\u00e9mologiques que je pose dans mon livre&nbsp;: la p\u00e9nurie de ce qu\u2019on appellera des \u00ab&nbsp;exemples&nbsp;\u00bb. Je remarque d\u2019ailleurs combien Butler se plaint elle-m\u00eame de la pauvret\u00e9 des \u00ab&nbsp;exemples&nbsp;\u00bb auxquels elle a recours, de leur insignifiance. Cette insignifiance est redoubl\u00e9e par l\u2019autre influence intellectuelle tr\u00e8s rep\u00e9rable dans son discours et qui rel\u00e8ve de sa formation intellectuelle et qui est un m\u00e9lange assez classique aux \u00c9tats-Unis d\u2019\u00e9l\u00e9ments issus de la philosophie analytique et de la pragmatique, avec un nom qui revient tr\u00e8s fr\u00e9quemment, celui d\u2019Austin. Enfin, il y a tous les pr\u00e9c\u00e9dents usages dans le champ culturel am\u00e9ricain de la notion de genre plus ou moins conceptualis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Gayle Rubin, par exemple&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut retenir le nom de Gayle Rubin qui, \u00e0 mon sens, introduit d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 70 la question du genre \u00e0 son vrai niveau qui est celui d\u2019une anthropologie nourrie de Marx, L\u00e9vi-Strauss et Lacan et qui va, c\u2019est mon hypoth\u00e8se, inspirer \u00e0 Butler un long et compliqu\u00e9 d\u00e9tour par l\u2019Europe o\u00f9 elle s\u2019est mise en qu\u00eate des \u00e9l\u00e9ments de discours &#8211; chez Lacan, L\u00e9vi-Strauss, Bourdieu, Althusser, Foucault, Derrida &#8211; permettant de pallier les cruelles insuffisances du discours de la sociologie am\u00e9ricaine<\/p>\n\n\n\n<p><b>Vous donnez de nombreux exemples de ses erreurs factuelles et de son impr\u00e9cision \u00e9pist\u00e9mologique notamment lorsqu\u2019elle d\u00e9figure les concepts de Foucault, Derrida ou Lacan\u2026<\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Mon propos n\u2019\u00e9tait pas de jouer aux instituteurs &#8211; pas m\u00eame au sens des instituteurs immoraux du Sade de <i>La Philosophie dans le boudoir<\/i> &#8211; mais j\u2019ai pu en effet appara\u00eetre \u00e7\u00e0 et l\u00e0 comme celui qui rectifiait les grossi\u00e8res erreurs de Butler dans son usage des th\u00e9oriciens fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Comment comprenez-vous ces d\u00e9formations&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis convaincu que Butler est tout \u00e0 fait consciente des d\u00e9formations qu\u2019elle inflige aux concepts lacaniens (celui de forclusion par exemple) ou derridiens, celui d\u2019it\u00e9rabilit\u00e9, etc. J\u2019ai propos\u00e9&nbsp;un ensemble de lectures dans la premi\u00e8re partie du livre o\u00f9 j\u2019examine tour \u00e0 tour ce processus que Butler inflige donc \u00e0 Lacan, Althusser, Derrida, Foucault. S\u2019il m\u2019arrive de manier l\u2019ironie l\u00e9g\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9gard de Butler, les choses ont n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 clairement pos\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9part&nbsp;: la \u00ab&nbsp;<i>french theory<\/i>&nbsp;\u00bb est une \u00ab&nbsp;<i>american construction<\/i>&nbsp;\u00bb, et je rel\u00e8ve \u00e0 ce propos une l\u00e9g\u00e8re perversit\u00e9 butl\u00e9rienne entre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 cet aveu, maintes fois r\u00e9p\u00e9t\u00e9, et de l\u2019autre les b\u00e9n\u00e9fices symboliques qu\u2019elle tire de l\u2019appropriation de l\u2019autorit\u00e9 intellectuelle permise par ces auteurs prestigieux. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 donc de cette strat\u00e9gie retorse qui s\u2019inscrit dans une jeu de transfert et de contre-transfert culturels propos \u00e0 l\u2019histoire intellectuelle des deux continents, il y a aussi d\u2019ind\u00e9niables b\u00e9vues sans doute totalement involontaires&nbsp;&#8211; lapsus de lecture &#8211; dont les victimes sont &#8211; \u00e9videmment &#8211; les deux penseurs dont elle se sent sans doute la plus proche, Derrida avec sa lecture de <i>Devant la loi<\/i><sup>2<\/sup>, et Michel Foucault \u00e0 propos de son <i>Herculine Barbin<\/i><sup>3<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Quand on lit Butler, son emploi du vocabulaire manag\u00e9rial est frappant. <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 en lisant Butler en anglais de constater le r\u00f4le d\u00e9terminant d\u2019un lexique tr\u00e8s particulier et tr\u00e8s insistant, qui depuis quelques ann\u00e9es a d\u2019ailleurs pris sa place dans le discours LGBT en France sans apparentes difficult\u00e9s sinon de prononciation, comme par exemple <i>empowerment<\/i>, <i>agency <\/i>(<i>agency of doing<\/i>), <i>enabling<\/i>&#8230; En r\u00e9alit\u00e9 ce vocabulaire n\u2019est pas seulement celui du discours entrepreneurial. Aux \u00c9tats-Unis, on le retrouve dans les grands discours des pouvoirs institutionnels internationaux pour g\u00e9rer les politiques d\u2019aide au d\u00e9veloppement, mais aussi chez les activistes des groupes minoritaires dans l\u2019id\u00e9e d\u2019autonomiser ces populations tr\u00e8s marginalis\u00e9es. Il appara\u00eet que le foyer&nbsp;le plus productif de cette langue, c\u2019est peut-\u00eatre d\u2019abord le discours publicitaire. Ainsi dans les magazines en ce moment en France cette page pay\u00e9e par Toyota&nbsp;: \u00ab&nbsp;<i>Empowerment&nbsp;<\/i>: les nouvelles fronti\u00e8res de la mobilit\u00e9.&nbsp;\u00bb\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><b>Est-ce un hasard que ce terme de empowerment revienne ici&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne le crois pas. Le monde publicitaire est l\u2019un des rares lieux de circulation, de m\u00e9diation, de communication et de porosit\u00e9 ambigu\u00eb entre le champ de l\u2019entreprise et celui de la recherche et de l\u2019universit\u00e9, avec par exemple les sociologues qui sont souvent des prestataires d\u2019informations, d\u2019enqu\u00eates pour les agences de publicit\u00e9, voire pour les d\u00e9partements commerciaux des entreprises. C\u2019est pourquoi on ne doit pas s\u2019\u00e9tonner que la pens\u00e9e du genre ait \u00e9t\u00e9 si vite int\u00e9gr\u00e9e par les grandes multinationales tant dans la gestion de leur personnel que de leur client\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Cette pr\u00e9sence du discours n\u00e9olib\u00e9ral fait penser aux travaux d\u2019Adorno\u2026 <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, lors de son long s\u00e9jour am\u00e9ricain dans les ann\u00e9es 1940-1950, Adorno fait le constat d\u2019une imbrication profonde entre le langage n\u00e9olib\u00e9ral et manag\u00e9rial et celui de la psychanalyse freudienne am\u00e9ricanis\u00e9e<sup>4<\/sup>. La critique du \u00ab&nbsp;<i>self making<\/i>&nbsp;\u00bb (la construction de soi) dans la psychanalyse am\u00e9ricaine par Adorno est tr\u00e8s \u00e9clairante, car elle montre la persistance de l\u2019id\u00e9ologie \u00ab&nbsp;am\u00e9ricaine&nbsp;\u00bb dans le champ culturel de l\u2019intelligentsia.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Et des LGBT\u2026. <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 fait, comme par exemple avec ce r\u00e9cent qualificatif visant \u00e0 \u00ab&nbsp;positiver&nbsp;\u00bb l\u2019homosexuel passif, de \u00ab&nbsp;<i>Power bottom<\/i>&nbsp;\u00bb qu\u2019on pourrait traduire par \u00ab&nbsp;passif puissant&nbsp;\u00bb ou de mani\u00e8re plus argotique par le \u00ab&nbsp;bais\u00e9 puissant&nbsp;\u00bb&nbsp;: avec toujours ce motif tenace du \u00ab&nbsp;<i>power<\/i>&nbsp;\u00bb de l\u2019<i>empowerment<\/i>\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019INFLUENCE DE LA PSYCHANALYSE<\/h2>\n\n\n\n<p><b>Pourquoi Butler s\u2019int\u00e9resse-t-elle \u00e0 la psychanalyse, notamment \u00e0 Lacan&nbsp;? Quel concept ou id\u00e9e retient-elle de la psychanalyse&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve l\u00e0 un th\u00e8me d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9, l\u2019extraordinaire faiblesse de pens\u00e9e de la vulgate th\u00e9orique (philosophie analytique, pragmatique etc.) que Butler utilise et leur absence radicale d\u2019audace politique. Si le performatif est l\u2019instrument essentiel utilis\u00e9 par Butler pour soutenir l\u2019id\u00e9e d\u2019une fabrication sociale du genre, ce n\u2019est \u00e9videmment pas avec les exemples propos\u00e9s par Austin (\u00ab&nbsp;Je l\u00e8gue ma montre \u00e0 mon neveu&nbsp;\u00bb) qu\u2019elle peut \u00e9clairer les processus tr\u00e8s subtils mais aussi tr\u00e8s violents qu\u2019elle aspire \u00e0 mettre au jour. Et c\u2019est l\u00e0 que Lacan est le grand recours. La strat\u00e9gie d\u2019emprunts et de d\u00e9figuration de la pens\u00e9e lacanienne par Butler est passionnante \u00e0 reconstituer, c\u2019est \u00e0 ce quoi je m\u2019emploie \u00e0 plusieurs endroits de mon livre. Je ne prendrai que deux exemples. Le concept de <i>forclusion<\/i> dont elle a besoin pour donner aux processus de construction du genre et de censure sociale une dimension spectaculaire qui au fond aligne l\u2019individu ordinaire et norm\u00e9 sur le mod\u00e8le du psychotique tel que l\u2019a \u00e9labor\u00e9 Lacan. Bien entendu cet alignement ne peut pas tenir car le processus de forclusion qui intervient dans les cas de psychoses parano\u00efaques n\u2019int\u00e8gre \u00e9videmment pas la dimension positive et constructive que Butler accorde par ailleurs aux normes qui constituent les conditions m\u00eames de l\u2019<i>agency <\/i>(puissance d\u2019agir) des individus. Il faut alors pour Butler recourir \u00e0 un bricolage fascinant que je d\u00e9cris et dont l\u2019issue est de donner \u00e0 Foucault le r\u00f4le final &#8211; et presque comique &#8211; de transformer la pens\u00e9e lacanienne en psychologie sociale adaptative<sup>5<\/sup>\u2026 L\u2019autre exemple est tout aussi parlant. Il touche \u00e0 un concept central chez Lacan, celui de Phallus dont on pourrait penser, qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9gal de Luce Irigaray ou Monique Wittig, Butler allait nous en d\u00e9barrasser. Il n\u2019en est rien. Elle en fait certes une critique forte pour sa dimension androcentrique mais paradoxalement surtout \u00e0 cause de la n\u00e9gativit\u00e9 tragique qui l\u2019entoure dans l\u2019anthropologie lacanienne. N\u00e9gativit\u00e9 qu\u2019elle a du mal \u00e0 supporter. Et elle remplace le phallus lacanien par un phallus, qui reprend certains aspects du concept propre \u00e0 Lacan, sous la forme de ce qu\u2019elle appelle le \u00ab&nbsp;phallus lesbien&nbsp;\u00bb, plus adapt\u00e9 \u00e0 fonction m\u00e9diatrice et sociale qui est au c\u0153ur de son discours. Il y a beaucoup d\u2019ironie et d\u2019irrespect dans le jeu de Butler. Ne va-t-elle pas avec un certain humour d\u00e9finir son \u00ab&nbsp;phallus lesbien&nbsp;\u00bb comme \u00ab&nbsp;la cons\u00e9quence inattendue de la pens\u00e9e lacanienne&nbsp;\u00bb<sup>6<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p><b><i>\u00ab&nbsp;La psychanalyse est une th\u00e9orie du genre&nbsp;\u00bb<\/i><\/b><b> \u00e9crit Rubin, en 1975. Comment comprenez-vous cette phrase&nbsp;? Comment les psychanalystes se sont-ils appropri\u00e9s en retour la notion de genre&nbsp;? On observe le ralliement d\u2019un certain nombre de psychanalystes au vocabulaire des <i>genders<\/i>, certains d\u2019entre eux se disent \u00ab&nbsp;psychanalystes foucaldiens&nbsp;\u00bb. Que vous inspire cette association de la psychanalyse et de Foucault&nbsp;<\/b>?<\/p>\n\n\n\n<p>Gayle Rubin est une femme tout \u00e0 fait extraordinaire, d\u2019une grande force intellectuelle et d\u2019une sensibilit\u00e9 aux questions sexuelles extr\u00eamement aigu\u00eb au point que Foucault a pu trouver en elle bon nombre d\u2019\u00e9l\u00e9ments propres \u00e0 inspirer ses r\u00e9flexions sur ce qu\u2019il appelait le <i>S\/M<\/i>. La phrase de Rubin que vous citez nous ram\u00e8ne plus de quarante ans en arri\u00e8re \u00e0 un moment o\u00f9 l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une clef psychanalytique \u00e0 la question du genre semble tout \u00e0 fait possible. Selon Rubin la th\u00e9orie du symbolique lacanien est l\u2019outil id\u00e9al pour conceptualiser le genre. Si le Phallus est une fonction symbolique alors toutes les d\u00e9constructions sont possibles et le \u00ab&nbsp;sexe&nbsp;\u00bb au sens du \u00ab&nbsp;dispositif de sexualit\u00e9&nbsp;\u00bb est d\u00e9log\u00e9 du r\u00f4le majeur que l\u2019Occident lui a donn\u00e9. Bien s\u00fbr, Rubin per\u00e7oit le spectre du phallocentrisme qui pourrait n\u00e9anmoins hanter le discours de Lacan et y faire retour mais pr\u00e9cis\u00e9ment elle y voit, non un obstacle, mais au contraire un \u00e9claircissement de la situation anthropologique et une explication \u00e0 la persistance de la domination masculine&nbsp;: il suffit de remettre ce phallocentrisme \u00e0 sa place pour que la clart\u00e9 soit. Un peu comme chez Marx, la dialectique h\u00e9g\u00e9lienne est devenue un instrument d\u2019\u00e9lucidation pour peu que, selon sa formule, on la remette sur ses pieds. La grande sup\u00e9riorit\u00e9 de Gayle Rubin sur celles et ceux qui lui ont succ\u00e9d\u00e9 dans l\u2019espace LGBT, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas une id\u00e9ologue mais une v\u00e9ritable th\u00e9oricienne.<\/p>\n\n\n\n<p><b>Cette occasion d\u2019un attelage de la pens\u00e9e psychanalytique et d\u2019une th\u00e9orie du genre n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 saisie&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Non et maintenant, on assiste dans certains secteurs du champ psychanalytique au ph\u00e9nom\u00e8ne inverse que vous indiquez, o\u00f9 la psychanalyse est \u00e0 la remorque de la pens\u00e9e du genre, et o\u00f9 certains psychanalystes semblent \u00e0 la remorque des sympt\u00f4mes de leurs patients. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 cela r\u00e9cemment en \u00e9coutant sur France-Culture le discours de Serge Hefez sur ses patients en dysphorie de genre, et pour qui la pratique de l\u2019analyste ressemble \u00e0 cette ego-psychologie am\u00e9ricaine dont se moque cruellement Adorno dans le livre que j\u2019ai cit\u00e9, transformant la subversion freudienne en une \u00ab&nbsp;assistance sociale sup\u00e9rieure&nbsp;\u00bb avec une sorte d\u2019optimisme maternant par rapport aux demandes des patients, c\u2019est-\u00e0-dire c\u00e9dant en quelque sorte au mercantilisme.<\/p>\n\n\n\n<p><b>La figure du trans est-elle embarrassante pour Butler&nbsp;? Si oui, pourquoi&nbsp;? <\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Le terme \u00ab&nbsp;embarrassant&nbsp;\u00bb est particuli\u00e8rement bien choisi. Il est tout \u00e0 fait significatif que, dans <i>Trouble dans le genre<\/i> (1990), o\u00f9 Butler aspire \u00e0 faire du \u00ab&nbsp;genre&nbsp;\u00bb un concept critique total, celle-ci en prive un seul groupe humain\u2026 les <i>trans<\/i> pr\u00e9cis\u00e9ment qu\u2019elle persiste \u00e0 appeler les \u00ab&nbsp;transsexuels (t<i>ranssexual<\/i>)&nbsp;\u00bb alors que le terme de transgenre est d\u00e9j\u00e0 largement utilis\u00e9. Cette difficult\u00e9 perdure tr\u00e8s longtemps jusqu\u2019en 2004 avec <i>D\u00e9faire le genre<\/i> (<i>Undoing gender<\/i>) o\u00f9 elle prend soudainement conscience du tournant historique &#8211; du <i>fait social<\/i> nouveau &#8211; qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9 sans elle et sans qu\u2019elle ne s\u2019en aper\u00e7oive. Le commentaire qu\u2019elle propose dans ce livre est particuli\u00e8rement \u00ab&nbsp;embarrass\u00e9&nbsp;\u00bb<sup>7<\/sup>. Il y a d\u2019ailleurs ici et l\u00e0 des marques de franche hostilit\u00e9 du mouvement <i>t<\/i><i>rans <\/i>\u00e0 son \u00e9gard malgr\u00e9 le soutien qu\u2019elle lui apporte par ailleurs. Sans doute y-a-t-il au c\u0153ur du processus transidentitaire une aspiration au genre norm\u00e9 comme l\u2019illustre exemplairement le r\u00e9cent documentaire de S\u00e9bastien Lifshitz, <i>Petite fille<\/i>, o\u00f9 l\u2019enfant<i> trans<\/i> n\u2019a qu\u2019un mot \u00e0 la bouche&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis une fille dans un corps de gar\u00e7on&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p><sup>1<\/sup> Sur ce point voir dans mon livre les pages 400-402 et surtout p. 448-453.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>2<\/sup> <i>Ibid.,<\/i> p. 345-354.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>3<\/sup> <i>Ibid., <\/i>p. 467-481.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>4<\/sup><i> Ibid.<\/i> p. 487-489.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>5<\/sup> <i>Ibid.,<\/i> p. 64-73.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>6<\/sup><i> Ibid.,<\/i> p. 214-230.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>7<\/sup> <i>Ibid.,<\/i> p. 500-501.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19912?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans son enqu\u00eate passionnante, Le Sexe des Modernes, Eric Marty retrace l\u2019histoire complexe de la pens\u00e9e du genre, r\u00e9sultat d\u2019influences multiples entre l\u2019Europe et l\u2019Am\u00e9rique Carnet Psy&nbsp;: Vous d\u00e9butez votre livre par cette phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le genre, gender, est le dernier&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":19987,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1230],"thematique":[172],"auteur":[2497],"dossier":[2499],"mode":[60],"revue":[2488],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-19912","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","rubrique-a-la-une","thematique-genre","auteur-eric-marty","dossier-genre-et-psychanalyse","mode-payant","revue-2488","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19912","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19912"}],"version-history":[{"count":7,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19912\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20024,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19912\/revisions\/20024"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19987"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19912"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=19912"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=19912"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=19912"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=19912"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=19912"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=19912"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=19912"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=19912"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}