{"id":19867,"date":"2021-12-19T02:08:34","date_gmt":"2021-12-19T01:08:34","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=19867"},"modified":"2021-12-23T18:45:46","modified_gmt":"2021-12-23T17:45:46","slug":"le-sexuel-a-lheure-du-choix","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-sexuel-a-lheure-du-choix\/","title":{"rendered":"Le sexuel \u00e0 l\u2019heure du choix"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab&nbsp;Lorsque l\u2019enfant para\u00eet deux questions in\u00e9luctables&nbsp;: Fille ou Gar\u00e7on&nbsp;? Comment s\u2019appelle-t-il ou comment s\u2019appelle-t-elle&nbsp;? Question double dans sa forme, mais unique dans sa vis\u00e9e car de la r\u00e9ponse donn\u00e9e d\u00e9pend notre identit\u00e9.&nbsp;\u00bb Jusqu\u2019\u00e0 il y a tr\u00e8s peu de temps, cette remarque de J-B Pontalis avait l\u2019accent du bon sens et de l\u2019\u00e9vidence. Ce n\u2019est plus tout \u00e0 fait le cas. La nouvelle a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e par le <i>Toronto Star<\/i>, accompagn\u00e9e d\u2019un entretien avec le p\u00e8re de l\u2019enfant. Un couple de Canadiens a fait parvenir \u00e0 leurs amis un faire-part de naissance. L\u2019enfant a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9nomm\u00e9 <i>Storm, <\/i>la suite est \u00e0 la mesure de ce d\u00e9but de temp\u00eate. On se souvient de ces parents, \u00e0 l\u2019\u00e9poque d\u00e9j\u00e0 lointaine o\u00f9 l\u2019interrogation religieuse constituait encore un enjeu familial, qui d\u00e9cidaient de ne pas baptiser leur enfant afin de le laisser libre de sa croyance et d\u2019un choix report\u00e9 \u00e0 une heure o\u00f9 il pourrait enfin se d\u00e9cider en toute maturit\u00e9. Les parents de Storm ont aussi leur bible, mais ce n\u2019est plus la m\u00eame&nbsp;: les <i>gender studies<\/i> sont leur nouveau testament, elles<i> <\/i>ne quittent plus leur table de chevet<i>.<\/i> \u00c0 leurs amis, ils pr\u00e9cisent dans le faire-part que si le sexe de l\u2019enfant nouveau-n\u00e9 n\u2019est pas mentionn\u00e9, ce n\u2019est pas un oubli, mais afin de laisser \u00e0 celui-ci toute latitude d\u2019opter le moment venu pour \u00ab&nbsp;l\u2019orientation&nbsp;\u00bb de son choix&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle sera la vie de Storm, nul ne le sait. Il est bien possible cependant qu\u2019\u00e0 \u00eatre ainsi assign\u00e9 en lieu et place du refoul\u00e9 originaire, le sexe anatomique exerce paradoxalement sur sa vie une emprise, un destin, dont la <i>new gendered life<\/i> r\u00eave pourtant de le d\u00e9barrasser.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019anecdote est caricaturale \u2014 encore que l\u2019exemple des parents de Storm a \u00e9t\u00e9 suivi par d\u2019autres\u2014, elle n\u2019en est pas moins illustrative de l\u2019id\u00e9ologie qui accompagne le mouvement des <i>gender studies<\/i>. Le r\u00eave est celui d\u2019une lib\u00e9ration sexuelle qui lib\u00e8re du sexe lui-m\u00eame, plus exactement de l\u2019<i>assignation<\/i> \u00e0 un sexe, et un seul. Entre le sexe et la libert\u00e9, le genre, entendu comme sexe social, est un m\u00e9diateur indispensable. Le faire-part des parents de Storm n\u2019est concevable que pour qui <i>croit <\/i>que le genre recouvre le sexe (anatomique) sans reste, au point de l\u2019effacer. Le Destin n\u2019est pas l\u2019anatomie&nbsp;! Toutes les pr\u00e9cautions prises par Judith Butler contre un usage abusif de ses propositions&nbsp;: \u00ab&nbsp;il n\u2019est pas possible de construire ou d\u00e9construire le genre de fa\u00e7on volontariste&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup>, toutes ces pr\u00e9cautions n\u2019y changent rien. La d\u00e9finition du genre en termes de \u00ab&nbsp;performativit\u00e9&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;cette dimension du discours qui a la capacit\u00e9 de produire ce qu\u2019il nomme&nbsp;\u00bb &#8211; ouvre sur un espoir politique&nbsp;: ce qu\u2019un discours peut faire, un autre peut le d\u00e9faire. L\u2019inconscient, son d\u00e9terminisme, n\u2019est pas ignor\u00e9, mais parce qu\u2019il est lui-m\u00eame con\u00e7u comme langagier &#8211; la formule de Lacan, \u00ab&nbsp;l\u2019inconscient est structur\u00e9 comme un langage&nbsp;\u00bb, tombe ici \u00e0 pic -, il n\u2019\u00e9chappe pas au projet d\u2019une \u00ab&nbsp;resignification&nbsp;\u00bb. D\u2019une \u00ab&nbsp;resignification&nbsp;\u00bb ou d\u2019une r\u00e9\u00e9criture, les psychanalystes narrativistes, comme Roy Shafer, sont \u00e9galement sollicit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u0153uvre de Judith Butler se d\u00e9ploie sous le signe d\u2019une \u00ab&nbsp;puissance d\u2019agir&nbsp;\u00bb. Les individus sont contraints \u00ab&nbsp;par un certain type de forces culturelles mais non d\u00e9termin\u00e9s par elles&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00ab&nbsp;nous sommes ouvert(e)s \u00e0 l\u2019improvisation, \u00e0 la mall\u00e9abilit\u00e9 et au changement.&nbsp;\u00bb Le paradigme de cette libert\u00e9 est moins le <i>trans<\/i> que le <i>drag. <\/i>Le transsexuel est un esclave de l\u2019<i>identit\u00e9<\/i>, il maximalise paradoxalement la d\u00e9finition par le sexe anatomique, puisqu\u2019il lui faut recourir \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de la chirurgie pour rejoindre le sexe (psychique) qui est le sien. Quand le <i>drag<\/i>, le travesti, d\u00e9nonce et r\u00e9v\u00e8le, \u00e0 sa mani\u00e8re parodique, la nature imitative du genre&nbsp;; \u00ab&nbsp;il d\u00e9tourne et retourne l\u2019assignation normative&nbsp;\u00bb. Le sexe, r\u00e9sorb\u00e9 dans le genre, est \u00e0 la fois une histoire<sup>2<\/sup> et un th\u00e9\u00e2tre, il est toujours possible de r\u00e9\u00e9crire le r\u00e9cit ou la pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>La notion psychanalytique de bisexualit\u00e9 ne constitue-t-elle pas ici un alli\u00e9 tout trouv\u00e9&nbsp;? \u00ab&nbsp;Je ne souscris pas \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se freudienne d\u2019une bisexualit\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00e9crit pourtant Judith Butler. \u00ab&nbsp;Le probl\u00e8me que me posent les vues de Freud sur la bisexualit\u00e9, c\u2019est qu\u2019il s\u2019agit en fait d\u2019h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9. La part f\u00e9minine veut un objet masculin, et la part masculine un objet f\u00e9minin. Splendide&nbsp;! Nous avons l\u00e0 deux d\u00e9sirs h\u00e9t\u00e9rosexuels, et nous allons donner \u00e0 cela le nom de bisexualit\u00e9. Non, je ne peux pas accepter \u00e7a.&nbsp;\u00bb <i>Je ne peux pas accepter \u00e7a\u2026 <\/i>Le ton importe autant que les mots, <i>via<\/i> l\u2019inacceptable l\u2019inconscient (freudien cette fois) fait irruption sur la sc\u00e8ne. L\u2019enjeu est celui d\u2019un d\u00e9sir homosexuel qui ne devrait rien \u00e0 personne (d\u2019autre), d\u2019une originalit\u00e9 de l\u2019homosexualit\u00e9 ind\u00e9pendante de la diff\u00e9rence des sexes, laquelle n\u2019est dans le fond qu\u2019une autre expression pour dire \u00ab&nbsp;h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9&nbsp;\u00bb. La <i>butch<\/i> n\u2019est pas un gar\u00e7on (psychique) qui aime les femmes, la \u00ab&nbsp;grande folle&nbsp;\u00bb n\u2019est pas une fille (psychique) qui aime les hommes. S\u2019il n\u2019y a que deux sexes, il y a <i>n<\/i> genres&nbsp;: masculin, f\u00e9minin, mais aussi gay, lesbien (\u00ab&nbsp;je ne suis pas une fille, je ne suis pas un gar\u00e7on, je suis lesbienne&nbsp;\u00bb, dit une patiente) \u2026 Pour faire bonne mesure, ajoutons-y les deux genres <i>trans, <\/i>et pourquoi pas le genre <i>neutre<\/i>, celui que pourraient revendiquer les tenants du mouvement <i>no-sex. <\/i>Plus les genres sont nombreux, plus l\u2019ouverture sur l\u2019improvisation s\u2019en trouve facilit\u00e9e et avec elle l\u2019espoir de transiter d\u2019un genre \u00e0 l\u2019autre, synchroniquement ou au fil d\u2019une vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Les analyses de Judith Butler, \u00e0 l\u2019instar des arch\u00e9ologies discursives de Foucault dont elles s\u2019inspirent largement, d\u00e9montent avec beaucoup de pertinence ce que le sexe et le genre doivent \u00e0 <i>l\u2019assignation<\/i>. Le fantasme des parents de Storm est qu\u2019\u00e0 ne rien <i>dire<\/i> rien ne serait <i>fait<\/i>, une fa\u00e7on de tirer toutes les cons\u00e9quences de l\u2019id\u00e9alisme langagier (le mot cr\u00e9e la chose) qui sous-tend les <i>gender studies. <\/i>Le mot \u00ab&nbsp;assignation&nbsp;\u00bb conjugue l\u2019attribution et la r\u00e9partition, celle de l\u2019identit\u00e9 et des fonctions. D\u2019une culture, d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre, il est ais\u00e9 de constater une variation qui anticipe sur la libert\u00e9 aujourd\u2019hui revendiqu\u00e9e&nbsp;: chez les Nuer du Soudan, la femme st\u00e9rile est assimil\u00e9e \u00e0 un homme&nbsp;; en qualit\u00e9 d\u2019\u00ab&nbsp;oncle maternel&nbsp;\u00bb elle re\u00e7oit le \u00ab&nbsp;prix de la fianc\u00e9e&nbsp;\u00bb pay\u00e9 pour le mariage de ses ni\u00e8ces, et elle s\u2019en sert pour acheter une \u00e9pouse qui lui donnera des enfants gr\u00e2ce aux services r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s d\u2019un homme<sup>3<\/sup>. Pourquoi ce que les Nuer codifient et imposent, cela et bien d\u2019autres trouvailles culturelles, ne serait-il pas pensable de le verser au compte d\u2019une libre invention&nbsp;? La \u00ab&nbsp;puissance d\u2019agir&nbsp;\u00bb de la <i>gendered life<\/i> r\u00eave d\u2019appliquer au genre le \u00ab&nbsp;tout est possible&nbsp;\u00bb qui r\u00e9git les vies sexuelles d\u00e9mocratiques d\u2019aujourd\u2019hui. Pas seulement \u00ab&nbsp;tout faire&nbsp;\u00bb mais \u00ab&nbsp;tout \u00eatre&nbsp;\u00bb. En ce point, l\u2019antagonisme avec la psychanalyse, d\u00e9cid\u00e9ment ringarde, devient maximum. L\u2019id\u00e9e d\u2019un d\u00e9terminisme par l\u2019infantile, d\u2019un \u00ab&nbsp;choix d\u2019objet&nbsp;\u00bb qui n\u2019a rien de <i>choisi,<\/i> d\u2019une bisexualit\u00e9 elle-m\u00eame contrainte et qui ne sait pas compter au-del\u00e0 de deux, d\u2019un sexe psychique rien moins que libre, d\u2019une homosexualit\u00e9, quelle qu\u2019en soit la forme, implacable cons\u00e9quence d\u2019une psychogen\u00e8se, d\u2019une diff\u00e9rence des sexes toujours op\u00e9rante, <i>a fortiori<\/i> quand elle est d\u00e9ni\u00e9e\u2026 tout cela, qui constitue l\u2019exp\u00e9rience quotidienne et ordinaire du psychanalyste, ne peut qu\u2019\u00eatre <i>inacceptable<\/i> \u00e0 qui r\u00eave d\u2019improviser le genre. Comment ne pas entendre, par exemple, dans l\u2019horreur de la p\u00e9n\u00e9tration chez telle femme homosexuelle, l\u2019omnipr\u00e9sence paradoxale du sexe <i>heteros <\/i>sur sa sc\u00e8ne psychique&nbsp;? Et l\u2019inverse&nbsp;: tout homosexuel qu\u2019il soit, le spectacle d\u2019un jeune couple h\u00e9t\u00e9ro s\u2019embrassant \u00e0 pleine bouche dans la rue excite vivement Romain&nbsp;: il <i>est<\/i> la jeune fille qui ressent tout contre elle l\u2019\u00e9rection de son partenaire. Le sexe psychique a la <i>r\u00e9alit\u00e9<\/i> d\u2019un sexe \u2014 qu\u2019il co\u00efncide ou non avec l\u2019anatomie \u2014, et non la \u00ab&nbsp;libert\u00e9&nbsp;\u00bb d\u2019un genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Judith Butler navigue volontiers de conserve avec la psychanalyse&nbsp;; Lacan, Laplanche, Bollas, Shafer sont ses r\u00e9f\u00e9rences les plus fr\u00e9quentes<sup>4<\/sup>. Mais avec une franchise qui confine parfois \u00e0 la \u00ab&nbsp;na\u00efvet\u00e9&nbsp;\u00bb, celle de l\u2019infantile sinon de l\u2019enfant, elle rep\u00e8re elle-m\u00eame les lieux du divorce&nbsp;: la bisexualit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9e, la co-pr\u00e9sence des deux sexes sur la sc\u00e8ne psychique, leur solidarit\u00e9 conflictuelle, mais plus encore sans doute&nbsp;: \u00ab&nbsp;le polymorphisme originel de la sexualit\u00e9&nbsp;\u00bb. De la part de qui pr\u00f4ne \u00ab&nbsp;l\u2019improvisation&nbsp;\u00bb la chose peut surprendre. Le sexuel polymorphe fait sexe de toute zone \u00e9rog\u00e8ne, il d\u00e9veloppe une plasticit\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de quoi la diversit\u00e9 des genres para\u00eet bien pauvre. Certes, il ne reste pas polymorphe bien longtemps, et la plupart du temps, il se fige en une figure qui n\u2019est pas toujours celle que la g\u00e9nitalit\u00e9 esp\u00e8re&nbsp;: \u00e0 l\u2019image du primat du sexe-bouche chez l\u2019anorexique ou du sexe-anus chez l\u2019obsessionnel. Mais le reproche que les <i>gender studies<\/i> font au sexuel polymorphe est sans doute d\u2019un autre ordre, celui d\u2019\u00eatre politiquement incorrect. Il cultive la domination masculine ou la passivit\u00e9 f\u00e9minine, et le contraire, la contradiction n\u2019est pas son fort. L\u2019amour du m\u00eame sexe cohabite chez lui avec la haine qu\u2019il lui voue. Loin de combattre la domination, elle n\u2019est jamais que l\u2019un de ses plaisirs parmi d\u2019autres, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019exercer ou de la subir. Le sexuel infantile est <i>sans fin<\/i>, il ne veut rien, hormis la satisfaction. Et encore\u2026 quelque chose en lui est contre la <i>pleine<\/i> satisfaction&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00ab&nbsp;ringarde&nbsp;\u00bb qu\u2019elle puisse \u00eatre, cela ne signifie pas que la psychanalyse reste indiff\u00e9rente aux changements de l\u2019\u00e9poque. Les paroles sur le divan \u00e9voquant la vie sexuelle ne sont pas celles d\u2019hier, ou pas seulement. Freud serait bien \u00e9tonn\u00e9 d\u2019entendre les analysants d\u2019aujourd\u2019hui, hommes ou femmes, \u00e9voquer leur masturbation sur le ton de la conversation. Qui songerait, comme Freud l\u2019\u00e9crivait encore dans <i>Dora<\/i>, \u00e0 qualifier la fellation d\u2019\u00ab&nbsp;horrible perversion&nbsp;\u00bb&nbsp;? Jusqu\u2019\u00e0 la sodomie elle-m\u00eame, raval\u00e9e au rang des pratiques communes, qui a perdu son odeur de soufre. Les temps sexuels ont chang\u00e9, les discours sur les divans aussi. Sauf que\u2026 la r\u00e9manence, l\u2019insistance de quelques mots de toujours, comme fiasco, \u00e9jaculation pr\u00e9coce, frigidit\u00e9 ou vaginisme viennent s\u00e9rieusement nuancer l\u2019h\u00e9donisme de rigueur. La \u00ab&nbsp;lib\u00e9ration sexuelle&nbsp;\u00bb a boulevers\u00e9 le comportement et les pratiques des hommes et des femmes, elle a laiss\u00e9 intact le <i>conflit psychique <\/i>et sa cohorte de sympt\u00f4mes et d\u2019inhibitions. La sexualit\u00e9 ne serait que pratique et technique, il suffirait d\u2019apprendre par c\u0153ur le <i>K\u00e2ma S\u00fbtra. <\/i>Mais elle est aussi, <i>et d\u2019abord<\/i>, psychique. Et l\u00e0 tout se complique. La \u00ab&nbsp;lib\u00e9ration sexuelle&nbsp;\u00bb est la confirmation paradoxale du constat psychanalytique qu\u2019il n\u2019y a pas de traitement social ou politique de la question sexuelle, en tout cas de la part toujours inacceptable de celle-ci. La libert\u00e9 sociale est r\u00e9jouissante, la libert\u00e9 psychique est angoissante.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychanalyse soutient avec une tranquille pr\u00e9tention qui en agace plus d\u2019un le caract\u00e8re <i>atemporel<\/i> des processus inconscients. Ce qui ne signifie en aucune mani\u00e8re une indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019air du temps&nbsp;: l\u2019inconscient proc\u00e8de vis-\u00e0-vis du contexte historique et culturel comme le r\u00eave vis-\u00e0-vis du jour qui le pr\u00e9c\u00e8de, il y puise les mat\u00e9riaux \u00e0 partir desquels il construit sa propre r\u00e9alit\u00e9, mais celle-ci n\u2019est jamais \u00e0 la simple image de ce que le monde propose. La psychanalyse navigue entre deux \u00e9cueils, le premier d\u2019\u00e9lever l\u2019Inconscient au niveau d\u2019une transcendance ignorante des variations sociales&nbsp;; le second de ramener la <i>r\u00e9alit\u00e9 psychique<\/i> au simple enregistrement du monde environnant. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 un universalisme abstrait qui se condamne \u00e0 d\u00e9nier les diff\u00e9rences culturelles et les remaniements historiques&nbsp;; de l\u2019autre un empirisme \u00e9parpill\u00e9, devenu aveugle aux constantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il de cette donn\u00e9e particuli\u00e8re qu\u2019est la domination masculine&nbsp;? Qu\u2019\u00e0 travers l\u2019histoire et la diversit\u00e9 des cultures, on n\u2019ait jamais connu de soci\u00e9t\u00e9 matri<i>arcale<\/i>, attribuant aux femmes le pouvoir politique, est un indice fort d\u2019universalit\u00e9. Cela n\u2019ayant par ailleurs jamais emp\u00each\u00e9 une r\u00e9partition complexe des pouvoirs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un espace social donn\u00e9&nbsp;: on peut tr\u00e8s bien \u00eatre un impitoyable dictateur militaire et se soumettre \u00e0 sa matrone une fois franchi le seuil domestique. Le combat contemporain des soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques contemporaines pour la parit\u00e9 ou contre le harc\u00e8lement sexuel, loin de contredire la domination masculine, rend plut\u00f4t hommage \u00e0 la r\u00e9sistance de l\u2019adversaire. Rien ne permettant, qui plus est, de soutenir avec tranquillit\u00e9 que l\u2019\u00e9galit\u00e9 homme-femme indiquerait le sens d\u00e9finitif de l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Anthropologue, historien, sociologue, ont fourni pour cette domination diverses argumentations. Celle du psychanalyste est tir\u00e9e d\u2019une exp\u00e9rience singuli\u00e8re, toute g\u00e9n\u00e9ralisation doit rester prudente, il reste qu\u2019il est certaines r\u00e9p\u00e9titions qui se font insistantes. La th\u00e9orie-fantasme du primat du phallus n\u2019a pas pris une ride, elle s\u2019entend sur le divan aujourd\u2019hui comme hier. Parce qu\u2019elle est une th\u00e9orie sexuelle infantile (il y a <i>un seul<\/i> sexe, on l\u2019a o\u00f9 on ne l\u2019a pas) qui trouve dans l\u2019angoisse de castration des hommes un renfort jamais absent, il n\u2019y a aucune raison de la dire vraie ou fausse. Sa <i>r\u00e9alit\u00e9<\/i> psychique n\u2019en est pas moins productrice d\u2019effets bien r\u00e9els. Le phallus, faut-il le rappeler, est moins un sexe qu\u2019un embl\u00e8me, l\u2019\u00e9rection est le seul \u00e9tat qu\u2019il connaisse, toute d\u00e9faillance lui est inconnue. Son culte traverse les \u00e2ges et les cultures, de la <i>domus <\/i>de Pomp\u00e9i aux temples d\u2019Angkor. On ne conna\u00eet aucun culte sym\u00e9trique du vagin&nbsp;; de l\u2019ut\u00e9rus oui, mais c\u2019est alors la f\u00e9condit\u00e9 de la m\u00e8re qui est d\u00e9ifi\u00e9e, et non la sexualit\u00e9 de la femme.<\/p>\n\n\n\n<p>La libert\u00e9 nouvellement conquise des femmes depuis quelques d\u00e9cennies, qu\u2019il s\u2019agisse de vie sexuelle ou de vie sociale, s\u2019est-elle traduite par un gain sym\u00e9trique du c\u00f4t\u00e9 de hommes&nbsp;? Rien n\u2019est moins s\u00fbr. Pendant des si\u00e8cles de culture occidentale, la sexualit\u00e9 masculine, sa virilit\u00e9, s\u2019est d\u00e9finie dans une double opposition&nbsp;: vis-\u00e0-vis de la f\u00e9minit\u00e9 des femmes, dans une sorte de misogynie g\u00e9n\u00e9rique, vis-\u00e0-vis de la f\u00e9minit\u00e9 des hommes, dans une haine de l\u2019homosexualit\u00e9, le \u00ab&nbsp;pire p\u00e9ch\u00e9 contre l\u2019esp\u00e8ce&nbsp;\u00bb (saint Thomas d\u2019Acquin&nbsp;; une haine que manque compl\u00e8tement le n\u00e9ologisme \u00ab&nbsp;homophobie&nbsp;\u00bb, <i>homos-phobos<\/i>, \u00ab&nbsp;peur du m\u00eame&nbsp;\u00bb). L\u2019enracinement inconscient de ces haines n\u2019est que tr\u00e8s relativement concern\u00e9 par les changements de l\u2019heure, il importe ici de distinguer les lieux psychiques et ne pas confondre la conscience politique et le \u00ab&nbsp;sans foi ni loi&nbsp;\u00bb de l\u2019inconscient. On peut \u00eatre un homme fervent d\u00e9fenseur des droits de la femme et ne pouvoir \u00e9jaculer que si la femme est \u00e0 la fois en levrette et soumise aux classiques insultes. Le fantasme du rabaissement, rep\u00e9r\u00e9 par Freud, s\u2019entend aujourd\u2019hui comme hier. On peut militer pour le mariage homosexuel et secr\u00e8tement nourrir une haine exterminatrice du \u00ab&nbsp;p\u00e9d\u00e9&nbsp;\u00bb. Tant que l\u2019angoisse de castration restera l\u2019angoisse prototypique des hommes, la \u00ab&nbsp;domination masculine&nbsp;\u00bb aura de beaux jours devant elle, quelle que soit la place relative que lui accorde le corps social.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Du m\u00eame auteur<\/h2>\n\n\n\n<p><b><i>La revanche des m\u00e9duses<\/i><\/b><\/p>\n\n\n\n<p><b>PUF, 2021, 176 p. \/16 \u20ac<\/b><br><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><b><i>Les 100 mots de la psychanalyse, <\/i><\/b><\/p>\n\n\n\n<p><b><i>Que sais-je ?<\/i><\/b><\/p>\n\n\n\n<p><b>PUF, 2021, 128 p. \/ 9 \u20ac<\/b><br><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><b><i>Folies paternelles<\/i><\/b><\/p>\n\n\n\n<p>Avec C. Chabert<\/p>\n\n\n\n<p><b><i>Que sais-je ?<\/i><\/b><\/p>\n\n\n\n<p><b>PUF, 2020, 160 p. \/ 14 \u20ac<\/b><br><br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><b><i>L\u2019inconscient est politiquement incorrect<\/i><\/b><\/p>\n\n\n\n<p><b>Stock, 2018, 240 p. \/ 18,50 \u20ac<\/b><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p><sup>1<\/sup> Cf. <i>Bodies That Matter. On the Discursive Limits of Sex, <\/i>Routledge, New York et Londres, 1993. Cf aussi <i>Trouble dans le genre <\/i>(1990), La D\u00e9couverte, 2006 et <i>Humain, inhumain <\/i>(1994), Editions Amsterdam, 2005.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>2<\/sup> Cf. Thomas Laqueur, <i>La fabrique du sexe<\/i> (1990), Gallimard, 1992.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>3<\/sup> Cf. C.L\u00e9vi-Strauss, <i>L\u2019anthropologie face aux probl\u00e8mes du monde moderne, <\/i>Seuil, 2011.<\/p>\n\n\n\n<p><sup>4<\/sup> Cf. <i>Le r\u00e9cit de soi <\/i>(2005), PUF, 2007.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19867?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Lorsque l\u2019enfant para\u00eet deux questions in\u00e9luctables&nbsp;: Fille ou Gar\u00e7on&nbsp;? Comment s\u2019appelle-t-il ou comment s\u2019appelle-t-elle&nbsp;? Question double dans sa forme, mais unique dans sa vis\u00e9e car de la r\u00e9ponse donn\u00e9e d\u00e9pend notre identit\u00e9.&nbsp;\u00bb Jusqu\u2019\u00e0 il y a tr\u00e8s peu de temps,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1230,1214],"thematique":[172],"auteur":[1440],"dossier":[2499],"mode":[60],"revue":[2488],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-19867","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-a-la-une","rubrique-psychanalyse","thematique-genre","auteur-jacques-andre","dossier-genre-et-psychanalyse","mode-payant","revue-2488","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19867","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=19867"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19867\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20060,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/19867\/revisions\/20060"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=19867"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=19867"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=19867"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=19867"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=19867"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=19867"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=19867"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=19867"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=19867"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}