{"id":18781,"date":"2021-11-06T13:40:58","date_gmt":"2021-11-06T12:40:58","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/?p=18781"},"modified":"2021-11-07T13:23:27","modified_gmt":"2021-11-07T12:23:27","slug":"tentation-dechecs-entre-repetition-et-reussite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/tentation-dechecs-entre-repetition-et-reussite\/","title":{"rendered":"Tentation d\u2019\u00e9checs, entre r\u00e9p\u00e9tition et r\u00e9ussite"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;LE SCRIPT EST D\u00c9J\u00c0 \u00c9CRIT&nbsp;: JE SUIS UNE MACHINE \u00c0 PERDRE&nbsp;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p>me dit Alain lors de nos premi\u00e8res rencontres, me proposant d\u2019embl\u00e9e un regard ext\u00e9rieur, venu de la soci\u00e9t\u00e9, alors que le sien parait vide. C\u2019est un homme seul, sans amis, il a 40 ans. L\u2019\u00e9chec, il n\u2019a connu que cela, et d\u2019embl\u00e9e, il rend sa m\u00e8re responsable de tout, une m\u00e8re tr\u00e8s excitante, sadique, tyrannique, humiliante, l\u2019abreuvant d\u2019injures pendant toute son enfance et m\u00eame au-del\u00e0. \u00ab&nbsp;Je n\u2019ai pas explos\u00e9, j\u2019ai implos\u00e9&nbsp;\u00bb dit-il, ajoutant qu\u2019il n\u2019est \u00ab&nbsp;pas construit, mais pas d\u00e9truit&nbsp;\u00bb. Enfant, adolescent ou adulte, peu de souvenirs, il a peu d\u2019histoires \u00e0 raconter. Il insiste&nbsp;: \u00ab&nbsp;un enfant, \u00e7a ne s\u2019\u00e9duque pas, \u00e7a se dresse&nbsp;\u00bb, rapportant les propos de sa m\u00e8re et il est peut-\u00eatre encore et toujours cet enfant qu\u2019il faut dresser. Il \u00e9tait impossible ou interdit d\u2019essayer, voire m\u00eame de penser, \u00e0 faire de grandes \u00e9tudes. La violence du regard de sa m\u00e8re est longuement d\u00e9crite comme une intrusion permanente et Alain ne semble exister que sous son regard p\u00e9trifiant.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le mythe du bouclier de Pers\u00e9e, la d\u00e9esse Ath\u00e9na donne \u00e0 Pers\u00e9e un bouclier poli comme un miroir, renvoyant \u00e0 la gorgone M\u00e9duse sa propre image effrayante. Cette image, renvoy\u00e9e sur un plan en deux dimensions, sans profondeur, permet ainsi \u00e0 Pers\u00e9e de la regarder et de la d\u00e9capiter sans jamais lui faire face. Francis Pasche \u00e9voque le d\u00e9gagement d\u2019un espace qui offre une \u00ab&nbsp;marge de libert\u00e9&nbsp;\u00bb. Alain n\u2019a pas pu ni su trouver de bouclier protecteur pare-excitation face au regard de sa m\u00e8re, au risque p\u00e9trifiant d\u2019an\u00e9antissement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab J\u2019ai&nbsp;coup\u00e9 toutes mes<i> terminaisons<\/i> nerveuses&nbsp;\u00bb, d\u00e9clare-il, comme s\u2019il se voyait non <i>termin\u00e9<\/i>, non abouti, expliquant que cela lui permet de \u00ab&nbsp;d\u00e9cider&nbsp;\u00bb ne pas \u00eatre reli\u00e9 au monde, d\u2019\u00eatre et de rester en marge, apparemment sans \u00e9motions. Une autocastration trop bien d\u00e9crite, mais qui lui donne l\u2019illusion d\u2019\u00e9viter toute forme d\u2019excitation, notamment sexuelle. Ces descriptions de lui-m\u00eame, un puzzle dont il conna\u00eet toutes les pi\u00e8ces et qu\u2019il est incapable de mettre en ordre ensemble, r\u00e9sonnent et sonnent&nbsp;: elles sont comme trop bien \u00e9nonc\u00e9es. Ne me tend-il pas un miroir dans lequel se refl\u00e8terait ma propre impuissance de th\u00e9rapeute, un jeu d\u2019\u00e9chec en miroir entre nous deux&nbsp;? Le face \u00e0 face ne risque-t-il pas de reproduire un regard insupportable, pour lui\u2026 comme pour moi&nbsp;? Quelle place pour la th\u00e9rapie et\u2026 pour le th\u00e9rapeute ? Il nous faut de l\u2019espace, plus de dimensions, de profondeur, de regards pluriels et\u2026 de diffraction du transfert. La th\u00e9rapie sera un psychodrame de groupe dont je suis le meneur de jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Je suis convaincu d\u2019\u00eatre un d\u00e9bile, un moins que rien\u2026 je ne veux pas de critiques, m\u00eame bonnes&nbsp;\u00bb. Les patients lui font remarquer sa grande aisance \u00e0 parler de ses difficult\u00e9s o\u00f9 il nous englue. Dans les sc\u00e8nes jou\u00e9es, souvent r\u00e9p\u00e9titives, l\u2019absence de col\u00e8re, de r\u00e9volte, se confirme au fur et \u00e0 mesure de s\u00e9ances\u2026 et ce, pendant plusieurs ann\u00e9es&nbsp;: ses d\u00e9fenses obsessionnelles sont plut\u00f4t bien construites. \u00ab&nbsp;Avec mes parents, il y a toujours un c\u00f4t\u00e9 sans issue, j\u2019aime bien cette expression&nbsp;: sans issue&nbsp;\u00bb. Le paradoxe de cette formulation nous interpelle et fait penser \u00e0 une interpr\u00e9tation bien connue de Michel De M\u2019Uzan&nbsp;: \u00ab&nbsp;un trou, \u00e7a a des bords&nbsp;\u00bb. Le&nbsp;\u00ab c\u00f4t\u00e9&nbsp;\u00bb marque une limite, le \u00ab&nbsp;sans issue&nbsp;\u00bb est mortif\u00e8re. Cependant, si la machine \u00e0 perdre \u00ab marche&nbsp;\u00bb, c\u2019est qu\u2019il y a une forme d\u2019\u00e9nergie n\u00e9cessaire pour la faire marcher&nbsp;: il r\u00e9ussit \u00e0 se mettre en \u00e9chec. Son masochisme bien rod\u00e9 et entra\u00een\u00e9 lui permet de pr\u00e9server quelque chose de vivant et de pr\u00e9sent, bien cach\u00e9, entre d\u00e9plaisir conscient et jouissance inconsciente simultan\u00e9s, une organisation masochiste apparemment solide. Ren\u00e9 Laforgue avait th\u00e9oris\u00e9 que dans les conflits \u0153dipiens non r\u00e9solus, la recherche auto punitive et masochiste des \u00e9checs entra\u00eenait une \u00ab intol\u00e9rance totale et syst\u00e9matique aux succ\u00e8s&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Eviter la r\u00e9ussite constituait sans doute pour Alain une source imm\u00e9diate de soulagement, ma\u00eetriser ses \u00e9checs au long cours lui permettait de rester dans un \u00e9tat d\u2019\u00e9veil permanent. Dans une sc\u00e8ne du psychodrame o\u00f9 il joue un professeur, il dit&nbsp;: \u00ab les animaux de la savane ne dorment jamais compl\u00e8tement, ils sont toujours en \u00e9veil, pr\u00eats \u00e0 \u00eatre <i>bouff\u00e9s<\/i>&nbsp;\u00bb dans un lapsus dont le psychodrame s\u2019empare avec jubilation. Des jeux de sc\u00e8nes o\u00f9 se sauver\/ \u00eatre bouff\u00e9\/bouffer \u00e0 son tour s\u2019ensuivent et nous comprenons qu\u2019Alain a un besoin quasi&nbsp;\u00ab vital&nbsp;\u00bb de rester dans une incertitude, dans un entre-deux ind\u00e9fini, fragile \u00e9quilibre. Des pens\u00e9es fig\u00e9es, comme s\u2019il \u00e9tait toujours ou encore sous le regard de sa m\u00e8re, comme si quitter le statut de l\u2019infantile le terrorisait au point de l\u2019immobiliser. Mais alors, quel animal de la savane est-il, dans le jeu, dans la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019exploration de cet espace surgissent ses multiples entretiens d\u2019embauche&nbsp;: il trouve toujours le moyen de faire passer les messages suivants&nbsp;: ne m\u2019embauchez pas, je ne suis pas bon pour vous, ce n\u2019est pas ma place\u2026 Il ajoute souvent&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;\u00e0 chaque fois, je joue ma vie et les gens ne savent pas quoi faire de moi, personne ne veut se rendre compte que je suis un bon \u00e0 rien, transparent&nbsp;\u00bb. Il r\u00e9ussit ses \u00e9checs en arrivant \u00e0 se faire exclure&nbsp;! Mais les patients du psychodrame, comme des co-th\u00e9rapeutes, r\u00e9agissent&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tout ce qui vient de toi serait mauvais, toujours&nbsp;?! ou bien \u00ab Il y a des avantages \u00e0 \u00eatre comme \u00e7a, sinon tu ne continuerais pas&nbsp;!&nbsp;\u00bb. La satisfaction de se rendre impuissant lui permet d\u2019imaginer tenir \u00e0 distance toute excitation, toute \u00e9motion, et trouver ainsi une forme d\u2019\u00e9quilibre&nbsp;: \u00eatre \u00e0 l\u2019arr\u00eat \u2026 ou aux aguets.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais son organisation masochiste se fissure : quelques douleurs somatiques apparaissent et l\u2019obligent \u00e0 s\u2019occuper de lui, radios, kin\u00e9. Ces somatisations, sous la forme de maladies \u00e0 crises, sans gravit\u00e9, bouleversent l\u2019\u00e9conomie psychosomatique, \u00e9loignant la toute-puissance. Le fonctionnement psychique ne tourne plus en boucle de r\u00e9p\u00e9tition.<\/p>\n\n\n\n<p>En parall\u00e8le, un nouveau m\u00e9dium mall\u00e9able se d\u00e9ploie&nbsp;: Alain aime cuisiner, il s\u2019inscrit \u00e0 des cours en ligne. Ses sens et ses terminaisons nerveuses sont maintenant tr\u00e8s sollicit\u00e9s et donnent lieu \u00e0 quelques sc\u00e8nes \u00ab savoureuses \u00bb au psychodrame. Cuisiner devient progressivement un objet transitionnel et une tentative de sublimation sans risque, pas trop sexualis\u00e9e, pour l\u2019instant, comme une forme de compromis entre la r\u00e9alit\u00e9 et ses sympt\u00f4mes. Poussons un peu la m\u00e9taphore&nbsp;: dans une exp\u00e9rience analytique, ne met-on pas ensemble des ingr\u00e9dients diff\u00e9rents, \u00e0 la recherche d\u2019un \u00e9quilibre entre les saveurs&nbsp;?!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019espace d\u00e9gag\u00e9 permet une \u00ab&nbsp;marge de libert\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;et la figure du p\u00e8re, longtemps d\u00e9cri\u00e9 et destitu\u00e9, se modifie&nbsp;: ce p\u00e8re-l\u00e0 aime manger, c\u2019est un gourmet gourmand, un lien fils-p\u00e8re en construction. Le ou les sens sont \u00e0 d\u00e9couvrir, ce script- l\u00e0 n\u2019est pas \u00e9crit\u2026 ni la recette.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;JE M\u2019AUTOSABOTE&nbsp;ET \u00c7A MARCHE \u00bb&nbsp;:<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire de Christophe, 20 ans, est jalonn\u00e9e d\u2019\u00e9checs, des \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s avec une grande constance sans qu\u2019apparaisse une question de faute ou d\u2019erreur, permettant d\u2019\u00e9viter la culpabilit\u00e9. C\u2019est une forme de logique de vie, avec des bornes, des jalons et il en parle avec une \u00e9vidence qui semble presque le structurer. Cela rythme, mesure et cadre son histoire, comme dans une n\u00e9vrose de destin\u00e9e&nbsp;: il s\u2019auto-sabote, comme une fatalit\u00e9. D\u2019abord, il y a les \u00e9checs scolaires&nbsp;: il fait l\u2019\u00e9cole buissonni\u00e8re d\u00e8s le d\u00e9but du coll\u00e8ge, obligeant sa m\u00e8re \u00e0 lui trouver sans cesse de nouveaux \u00e9tablissements. \u00ab&nbsp;Ma m\u00e8re, c\u2019est sacr\u00e9, n\u2019y touchez pas&nbsp;!&nbsp;\u00bb me pr\u00e9vient Christophe au d\u00e9but de son traitement. Une m\u00e8re \u00ab&nbsp;sacr\u00e9e&nbsp;\u00bb qui se \u00ab consacre \u00bb \u00e0 son fils, une m\u00e8re profond\u00e9ment d\u00e9prim\u00e9e, tr\u00e8s fragile et ce, depuis \u00ab&nbsp;toujours&nbsp;\u00bb. Entre eux, le huis-clos est consenti, d\u00e9sir\u00e9 \u2026 et apparemment stable dans la dur\u00e9e. Christophe est fils unique d\u2019un couple qui s\u2019est s\u00e9par\u00e9 dans sa toute petite enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un peu par miracle que Christophe aura son bac, il veut faire de l\u2019audiovisuel. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que nous nous rencontrons dans le Centre de l\u2019Institution o\u00f9 je travaille.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours des trois premi\u00e8res ann\u00e9es de th\u00e9rapie, il pr\u00e9pare les concours de toutes les \u00e9coles de cin\u00e9ma et d\u2019audiovisuel \u2026 mais il \u00e9choue syst\u00e9matiquement, m\u00eame quand il est re\u00e7u au 1<sup>er<\/sup> tour. C\u2019est comme s\u2019il ne pouvait pas faire autrement&nbsp;: par exemple, il pr\u00e9pare une audition de 30 minutes alors qu\u2019il sait tr\u00e8s bien que le jury n\u2019accorde que quelques minutes \u00e0 chaque candidat. Il le sait, le dit, en a parfaitement conscience, et pourtant il n\u2019est ni vraiment d\u00e9\u00e7u ou triste, ni m\u00eame en col\u00e8re contre lui-m\u00eame ou contre les jur\u00e9s. \u00ab&nbsp;C\u2019est comme \u00e7a, j\u2019ai rat\u00e9 tous mes concours !\u00bb, ce que j\u2019interpr\u00e8te comme s\u2019il avait dit&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;j\u2019ai r\u00e9ussi tous mes \u00e9checs&nbsp;\u00bb. Il refuse les r\u00e8gles des concours comme il refusait d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole ou au coll\u00e8ge, presque sans en avoir l\u2019air, dans un triomphe masochiste \u00e0 peine cach\u00e9. Dans les premiers temps de la th\u00e9rapie, nos s\u00e9ances ont pour objet le choix des sc\u00e8nes qu\u2019il pr\u00e9pare pour les concours, comme un objet transitionnel entre nous. Le r\u00e9cit d\u2019une sc\u00e8ne se prolonge dans la sc\u00e8ne du r\u00e9cit, comme dans une bande de Moebius, que nous tournons, regardons, d\u00e9crivons, dans un lent processus \u00e0 la recherche d\u2019un accordage \u00ab&nbsp;transformationnel&nbsp;\u00bb, d\u2019une&nbsp;transformation-int\u00e9gration progressive entre le monde externe et l\u2019interne (Christopher Bollas).<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai souvent le sentiment que mes interventions ou interpr\u00e9tations sont justes\u2026 mais tombent juste\u2026 \u00e0 c\u00f4t\u00e9, me faisant bien ressentir mon \u00e9chec, que ce soit sur le p\u00e8re disqualifi\u00e9, (qu\u2019il ne faut surtout pas d\u00e9passer) ou sur sa m\u00e8re, qu\u2019il faut m\u00e9nager, surveiller, surtout \u00ab&nbsp;sans y toucher&nbsp;\u00bb. Tout glisse sur lui comme sur une gangue lisse, \u00e9tanche, mais avec un noyau dur \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. D\u2019autres s\u00e9ances sont tr\u00e8s factuelles, comme si nous avions une conversation, racontant la semaine, sur un mode quasi op\u00e9ratoire, en mettant soigneusement \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019\u00e9ventuelles \u00e9motions, comme pour diminuer drastiquement les charges libidinales. Toutefois, les \u00e9checs scolaires comme les \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s aux concours exigent une certaine forme d\u2019\u00e9nergie pour les inventer, pour leur mise en \u0153uvre, trouvant ainsi un moyen d\u2019\u00e9chouer, mais presque sans s\u2019en rendre compte. Presque, car la d\u00e9marche existe, comme s\u2019il lan\u00e7ait un d\u00e9fi au sort. Quelle est la nature de l\u2019\u00e9nergie d\u00e9ploy\u00e9e pour \u00ab r\u00e9ussir les \u00e9checs&nbsp;\u00bb, serait-elle au service d\u2019une pulsion d\u2019autoconservation&nbsp;? (Michel de M\u2019Uzan). La r\u00e9p\u00e9tition des \u00e9checs rythme l\u2019histoire de Christophe, au pass\u00e9 comme au pr\u00e9sent, dans un fonctionnement de type op\u00e9ratoire, processus de d\u00e9fense contre une douleur inconsciente, une d\u00e9sorganisation psychique ou la crainte d\u2019un effondrement (Winnicott). Un statu quo, hom\u00e9ostasie immobile, sous-tendu par la d\u00e9saffectivation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Je n\u2019ai rien demand\u00e9. Mes parents sont des \u00e9go\u00efstes. Ils m\u2019ont inflig\u00e9 la vie.&nbsp;\u00bb Ces phrases reviennent ponctuer les s\u00e9ances, sur un ton \u00e9gal, comme une \u00e9vidence. Il pr\u00e9cise&nbsp;:&nbsp;\u00ab ce sont des choses qu\u2019on ne dit pas ailleurs qu\u2019ici, ou alors au cin\u00e9ma&nbsp;\u00bb. Le seul affect bien r\u00e9el est celui de la tristesse insondable qui l\u2019irrigue, comme une nappe phr\u00e9atique profonde. Y aurait-il comme des vases communicants entre un noyau de d\u00e9pression essentielle chez Christophe et un noyau m\u00e9lancolique chez sa m\u00e8re&nbsp;? Il soigne sa m\u00e8re d\u00e9pressive comme un \u00ab&nbsp;enfant m\u00e9dicament&nbsp;\u00bb. Il me vient \u00e0 penser que si Christophe r\u00e9ussissait dans ses concours, il comblerait le d\u00e9sir de sa m\u00e8re. Or, faire expr\u00e8s de rater est comme un moyen de montrer sa haine\u2026 qu\u2019il ne peut supporter de ressentir, de vivre. Mais dans le m\u00eame temps, la r\u00e9ussite de ses \u00e9checs lui permet de la faire souffrir, tout en conservant une m\u00e8re bonne, compr\u00e9hensive et sensible, toujours dans l\u2019attention. Un amour-haine impossible \u00e0 vivre&nbsp;! Mais comment laisser d\u2019autres mouvements survenir et se d\u00e9velopper au sein de notre dyade analytique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les couloirs de l\u2019institution, Christophe est en position de voyeur. Il vient, r\u00e9guli\u00e8rement et toujours en avance, s\u2019assoit dans un fauteuil du couloir, face \u00e0 mon bureau et observe le va-et-vient des patients, des secr\u00e9taires, un caf\u00e9 \u00e0 la main. Mais les choses vont se modifier dans la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: il m\u2019annonce fi\u00e8rement avoir trouv\u00e9 un petit job d\u2019assistant aupr\u00e8s d\u2019un de ses professeurs, il n\u2019avait jamais dit qu\u2019il cherchait du travail. Il va tendre des perches avec des micros, surveiller les appareils \u00e9lectroniques\u2026 restant ainsi en position de voyeur&nbsp;: Silence, on tourne&nbsp;! Cependant, il gagne un peu d\u2019argent et d\u00e9passe ainsi son p\u00e8re en se d\u00e9marquant de lui. Il d\u00e9cide pour lui-m\u00eame, enfin. De fa\u00e7on quasi parall\u00e8le, le <i>setting<\/i> th\u00e9rapeutique va devoir se modifier&nbsp;: je vais arr\u00eater mon travail institutionnel mais une \u00e9vidence s\u2019impose dans les discussions&nbsp;avec les coll\u00e8gues du Centre : il faut continuer la th\u00e9rapie. La seule solution est de lui proposer de venir \u00e0 mon cabinet, en ville. Les contraintes ext\u00e9rieures obligent \u00e0 une dynamique, un mouvement, pour les patients comme pour les analystes et vont de ce fait influer sur la relation transf\u00e9ro-contre transf\u00e9rentielle. La r\u00e9alit\u00e9 des s\u00e9ances dans un cabinet priv\u00e9 est bien diff\u00e9rente&nbsp;: en particulier, Christophe ne voit plus de fr\u00e8re, s\u0153ur, rivaux potentiels. Ne plus \u00eatre en position de voyeur l\u2019oblige \u00e0 <i>s\u2019\u00e9couter penser<\/i>, en particulier sur ses \u00e9checs qu\u2019il commence \u00e0 nommer et diff\u00e9rencier\u2026 et puis ce n\u2019est plus gratuit, donc plus d\u00fb\u2026 L\u2019espace psychique se transforme.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean- Luc Donnet disait qu\u2019il faut du temps et un \u00ab&nbsp;agir&nbsp;\u00bb dans la r\u00e9alit\u00e9 pour disjoindre l\u2019articulation entre sujet et fonction. Apr\u00e8s quelque temps, Christophe me dit&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;avant, vous \u00e9tiez dans une fonction, maintenant, vous \u00eates devenu ma psy&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;CONNAISSEZ-VOUS L\u2019HISTOIRE DU CLOWN PAGLIACCI&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un type qui vient voir un toubib. Il est tr\u00e8s d\u00e9prim\u00e9, pleure beaucoup et lui raconte \u00e0 quel point sa vie est cruelle et douloureuse. Le m\u00e9decin ne sait plus quoi r\u00e9pondre et finit par lui dire&nbsp;: actuellement dans la ville, il y a un cirque avec le c\u00e9l\u00e8bre clown Pagliacci. Allez donc le voir, il arrivera \u00e0 vous faire passer un bon moment et vous faire oublier vos tourments. Le patient, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, r\u00e9pond&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Mais je suis le Clown Pagliacci&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pagliacci (paillasse en fran\u00e7ais) est un op\u00e9ra italien de Ruggero Leoncavallo, cr\u00e9\u00e9 en 1892. Il est surtout connu pour le t\u00e9lescopage entre jeu et r\u00e9alit\u00e9, la confusion entre r\u00e9alit\u00e9 et fiction. Pagliacci a inspir\u00e9 Victor Hugo et Verdi. Mais cette histoire que me raconte une patiente \u00e0 son premier rendez-vous, vient d\u2019embl\u00e9e me mettre en garde&nbsp;: \u00ab&nbsp;vous ne pourrez rien pour moi&nbsp;\u00bb, semble-t-elle me dire, me pr\u00e9disant l\u2019\u00e9chec du traitement, ce que je ressens \u00e0 la fois comme un aveu mais aussi comme une menace, une attaque. \u00ab Je me vois comme un clown, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, au coll\u00e8ge, au lyc\u00e9e, et maintenant au travail&nbsp;; je suis et reste toujours le clown dans mon groupe d\u2019amis \u00bb dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>La figure du clown est \u00e9nigmatique, myst\u00e9rieuse et porte une certaine dimension m\u00e9lancolique. Un clown ne rate jamais son num\u00e9ro&nbsp;: sa r\u00e9ussite d\u00e9pend de sa capacit\u00e9 \u00e0 <i>rater<\/i> tout ce qu\u2019il entreprend <i>dans<\/i> son num\u00e9ro. Un peu de s\u00e9mantique peut nous \u00eatre utile&nbsp;: un rat\u00e9, participe pass\u00e9 substantiv\u00e9, ne se r\u00e9v\u00e8le l\u2019\u00eatre qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9preuve d\u2019un temps court, mais un ratage peut \u00eatre regard\u00e9 comme une \u00e9preuve, une exp\u00e9rience, une erreur sur un temps plus long. La question du temps est importante, surtout quand il s\u2019agit d\u2019\u00e9chec. Le clown met en sc\u00e8ne des \u00ab&nbsp;\u00e9checs&nbsp;\u00bb r\u00e9p\u00e9t\u00e9s&nbsp;: il tr\u00e9buche, tombe, se rel\u00e8ve\u2026 et c\u2019est un jeu, il allume son regard, maquille son sourire. Il se met \u00e0 une double place, celle des autres qui le regardent et lui-m\u00eame, se regardant \u00eatre regard\u00e9. Il est \u00e0 la fois authentique et faux, comme un clown\/clone de lui-m\u00eame. Il ne triche pas, il joue, comme un bon com\u00e9dien qu\u2019il est, capable de cr\u00e9er de l\u2019\u00e9motion dans le public. &nbsp;\u00ab&nbsp;Le moi est un Auguste qui pleure&nbsp;\u00bb disait Freud \u00e0 propos du c\u00e9l\u00e8bre clown \u00e0 la larme entour\u00e9e de noir sur son visage blanc. Un des livres de Romain Gary, paru en 1979, porte le titre de <i>Les Clowns Lyriques<\/i> et traite des rapports entre&nbsp;\u00ab le comique et l\u2019anxi\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb. Au cin\u00e9ma, le personnage du clown a passionn\u00e9 plus d\u2019un r\u00e9alisateur, citons <i>Larmes de clown<\/i> de Sj\u00f6str\u00f6m en 1924<i>, Le Cirque<\/i> de Charlie Chaplin en 1928, films souvent tr\u00e8s \u00e9mouvants\u2026 et il y en a bien d\u2019autres, un des plus r\u00e9cents est le personnage \u00e9nigmatique et mal\u00e9fique du<i> Joker<\/i>.<\/p>\n\n\n\n<p>Un clown est apparemment toujours envahi d\u2019affects et d\u2019\u00e9motions&nbsp;: il est col\u00e9rique, corrosif, d\u00e9go\u00fbt\u00e9, heureux, amoureux, l\u00e2che, faible, obsessionnel, d\u00e9pressif\u2026 parfois tout en m\u00eame temps. Les \u00e9motions se lisent sur son visage et dans sa gestuelle, mais qu\u2019en est-il de ses affects internes&nbsp;? Dans la chanson d\u2019Edith Piaf <i>Bravo pour le clown<\/i>, il y a cette phrase terrible et transper\u00e7ante :&nbsp;\u00ab&nbsp;Ta vie est un reproche qui claque dans ton dos&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Serait-ce l\u00e0 aussi le Clown Pagliacci de l\u2019histoire, m\u00ealant fiction et r\u00e9alit\u00e9&nbsp;? Chez le clown, les \u00e9motions sont calcul\u00e9es, mesur\u00e9es, limit\u00e9es ou inappropri\u00e9es, avec une distorsion entre une tristesse interne et une explosion de rires et de sourires, cr\u00e9ant complicit\u00e9 voire connivence avec le public. Combien de r\u00e9p\u00e9titions pour son num\u00e9ro, \u00ab&nbsp;soignant&nbsp;\u00bb chaque moment, m\u00eame celui o\u00f9 le public se moque de lui&nbsp;? Le clown a besoin du public pour exister, sans lui, il n\u2019est rien. Il s\u2019appuie sur lui, lui lance des regards pour l\u2019emmener dans son univers et ainsi continuer \u00e0 exister \u00e0 travers l\u2019autre, avec une forme d\u2019emprise. N\u2019y aurait-il pas quelque chose de l\u2019ordre d\u2019une d\u00e9fense maniaque chez un clown&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e9t\u00e9 2018, une exposition au <i>Mus\u00e9e d\u2019Art Moderne<\/i> \u00e0 Paris portait un titre accrocheur&nbsp;: <i>Enfance<\/i>. L\u2019immense salle toute blanche des Clowns d\u00e9gageait une inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9&nbsp;: 40 sculptures de clowns hyperr\u00e9alistes et grandeur nature y \u00e9taient install\u00e9es : assis ou allong\u00e9s, le m\u00eame visage blanc au nez rouge, m\u00eame mini-chapeau, mais les yeux clos, ferm\u00e9s, comme affaiblis, apathiques, ces clowns-clones ne bougeaient pas, ne riaient pas, ne disaient rien\u2026 avec un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat complet pour le monde ext\u00e9rieur (le public), et une totale absence de vie. Stup\u00e9fiant et gla\u00e7ant&nbsp;! L\u2019artiste, Ugo Rodinone, expliquait son travail \u00e0 l\u2019aide de mots qui roulaient les uns sur les autres dans une avalanche sans fin&nbsp;:&nbsp;\u00ab le clown nous m\u00e8ne vers une m\u00e9lancolie vide de sens qui se perp\u00e9tue dans la vacuit\u00e9 d\u2019un monde sans ironie&nbsp;\u00bb. Le titre de chaque sculpture renvoyait \u00e0 des gestes du quotidien&nbsp;: respirer, dormir, r\u00eaver, regarder, marcher, lire, toucher\u2026 comme une d\u00e9multiplication d\u2019une seule personne, avec une identit\u00e9 fragment\u00e9e, en morceaux\u2026 nous faisant penser \u00e0 certains de nos patients, ceux que l\u2019on nomme \u00ab \u00e9tats limites \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La force du clown est de r\u00e9ussir sur le plan social, sur la <i>sc\u00e8ne<\/i> sociale, en faisant rire&nbsp;: les \u00e9clats de rire qu\u2019il provoque ne contiennent-ils pas quantit\u00e9s de vitamines&nbsp;? Ma patiente, \u00ab&nbsp;clown Pagliacci&nbsp;,\u2026 reste toujours le clown pour ses amis&nbsp;\u00bb\u2026 mais que ce qui se passe sur la sc\u00e8ne int\u00e9rieure est bien diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00c9USSITE DES \u00c9CHECS.<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b><i>Dans le socius&nbsp;: l\u2019\u00e9chec, une ouverture<\/i><\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>Des questions sur la place de l\u2019\u00e9chec dans la pens\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui se posent dans les m\u00e9dias et sur internet, on ne compte plus les forums et blogs comme on ne compte plus les livres de \u00ab&nbsp;psychologie positive&nbsp;\u00bb qui s\u2019entassent sur les tables des libraires : on y parle et discute sur l\u2019\u00e9chec, la faute, l\u2019erreur. Pour Descartes, nos \u00ab&nbsp;erreurs d\u00e9pendent de notre volont\u00e9&nbsp;\u00bb, pour Kant, nos fautes sont une \u00ab&nbsp;faiblesse de notre raison&nbsp;\u00bb, quelle culpabilisation&nbsp;! Nous n\u2019aurions pas le droit \u00e0 l\u2019\u00e9chec\u2026 ou alors, il faudrait positiver, s\u2019appuyer sur eux pour \u00eatre et devenir diff\u00e9rent, ouvert sur une autre disponibilit\u00e9, regarder l\u2019\u00e9chec comme \u00ab&nbsp;une fen\u00eatre qui s\u2019ouvre et non pas comme une porte ferm\u00e9e \u00bb. J-B. Pontalis, dans son livre<i> Fen\u00eatres<\/i>, est heureusement plus nuanc\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;ma topique subjective est \u00e0 la fois celle des fen\u00eatres ouvertes et de la porte ferm\u00e9e&nbsp;\u00bb. De multiples ouvrages sur la pens\u00e9e positive font de l\u2019\u00e9chec un outil de d\u00e9veloppement personnel, on parle de \u00ab&nbsp;<i>process <\/i>de l\u2019\u00e9chec&nbsp;\u00bb&nbsp;: l\u2019\u00e9chec, vu et regard\u00e9 avec bienveillance comme une ouverture, va <i>directement<\/i> dans le sens d\u2019une gu\u00e9rison. Or, cette fa\u00e7on d\u2019attendre de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle aille dans le m\u00eame sens, n\u00e9glige ou fait semblant de ne rien voir de ce qui se passe sur la sc\u00e8ne psychique. Samuel Beckett, dans son livre <i>Cap au Pire,<\/i> disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;D\u00e9j\u00e0 essay\u00e9, d\u00e9j\u00e0 \u00e9chou\u00e9, peu importe, essaie encore, \u00e9choue encore, \u00e9choue mieux&nbsp;\u00bb, comme un message d\u2019encouragement et d\u2019espoir, dans ce livre au titre pourtant si pessimiste&nbsp;! Faire semblant de ne rien voir est peut-\u00eatre une fa\u00e7on de fuir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s en vogue aux Etats-Unis, des conf\u00e9rences sur les \u00e9checs, appel\u00e9es \u00ab&nbsp;<i>failcon<\/i>&nbsp;\u00bb, sont organis\u00e9es depuis plus d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es dans la Silicon Valley&nbsp;: une v\u00e9ritable culture de l\u2019\u00e9chec. Les exemples de grands patrons et d\u2019entrepreneurs qui s\u2019y sont montr\u00e9s sont l\u00e9gion, comme Steve Jobs, Bill Gates, Marc Simoncini et bien d\u2019autres. Mais l\u2019histoire de leurs \u00e9checs, d\u00e9voil\u00e9e au grand public, toujours racont\u00e9e au pass\u00e9\u2026 a une fin heureuse, comme dans un conte d\u2019enfant. Ils auraient accept\u00e9 leurs erreurs, leurs prises de risques, se seraient \u00ab&nbsp;\u00e9veill\u00e9s&nbsp;\u00bb en se posant de nouvelles questions. Ils n\u2019ont pas peur d\u2019afficher leurs erreurs et leurs \u00e9checs comme des cicatrices de guerre. Il est m\u00eame conseill\u00e9 d\u2019inscrire ses \u00e9checs sur son CV&nbsp;! Certes, l\u2019intention est louable&nbsp;: faire de la p\u00e9dagogie des d\u00e9faillances et faire changer les mentalit\u00e9s en parlant de soi. Mais si aux Etats-Unis, \u00e9chouer, c\u2019est \u00eatre plein d\u2019audace, d\u2019\u00e9lan, de force, ce n\u2019est pas le cas en Europe o\u00f9 l\u2019\u00e9chec, c\u2019est \u00eatre coupable, avec les risques de ne pas se relever, de ne rien voir devant soi, d\u2019\u00eatre dans un trou noir ou\u2026 en rouge \u00e0 la banque. Les hommes politiques parlent eux- aussi de leurs \u00e9checs. Nelson Mandela, en revenant sur son histoire tragique et exemplaire \u00e0 la fois, \u00e9crivait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne perds jamais, je gagne ou j\u2019apprends \u00bb. Steve Jobs, dans sa conf\u00e9rence \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Stanford le 12 Juin 2005 \u00e9tait \u00e0 la fois humble et \u00e9mouvant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Avoir \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9 d\u2019<i>Apple<\/i> \u00e0 30 ans a \u00e9t\u00e9 la meilleure chose qui me soit arriv\u00e9e.\u2026 \u00c7a m\u2019a lib\u00e9r\u00e9 et permis d\u2019entrer dans une des p\u00e9riodes les plus cr\u00e9atives de ma vie\u2026 Ce fut un m\u00e9dicament affreux mais je pense que j\u2019en avais besoin&nbsp;\u00bb. 20 ann\u00e9es s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es entre son renvoi et sa conf\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><b><i> Sur la sc\u00e8ne psychique, penser la r\u00e9p\u00e9tition<\/i><\/b><\/h3>\n\n\n\n<p>Un \u00e9chec n\u2019est vu comme tel que dans un temps second, plus ou moins lointain. Miles Davis le faisait remarquer avec humour&nbsp;: \u00ab&nbsp;quand vous jouez une note, seule la suivante permettra de dire si elle \u00e9tait juste ou fausse&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9chec est source de douleurs tenaces, culpabilisantes, d\u00e9sesp\u00e9rantes, insupportables, et nous, psychanalystes, le ressentons dans nos cabinets. En ne consid\u00e9rant que les \u00ab&nbsp;vertus&nbsp;\u00bb de l\u2019\u00e9chec, on cherche \u00e0 oublier ou \u00e0 mettre \u00e0 bonne distance la violence et le temps parfois insupportable\u2026 que l\u2019on met \u00e0 atteindre l\u2019apr\u00e8s-coup. Or, la souffrance a besoin d\u2019espace et de temps pour \u00eatre m\u00e9tabolis\u00e9e, un temps de latence n\u00e9cessaire aux processus d\u2019apr\u00e8s-coup, au c\u0153ur du fonctionnement mental. Cela parle du temps psychique, non mesurable, ni lin\u00e9aire. Il en faut, des tours et des d\u00e9tours, des impasses, des culs de sac\u2026 et des carrefours pour aider \u00e0 une progressive transformation du v\u00e9cu et de la r\u00e9alit\u00e9 vers une lente psychisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous travaillons avec nos capacit\u00e9s d\u2019accueillir et de <i>supporter<\/i> dans les 2 sens du mot&nbsp;: c\u2019est-\u00e0-dire soutenir <i>et<\/i> accepter, pour nos patients\u2026 comme pour nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Penser la r\u00e9p\u00e9tition passe par l\u2019acceptation, voire le respect d\u2019un espace, d\u2019une hom\u00e9ostasie immobile, telles une stagnation dans l\u2019infantile, une d\u00e9saffectivation, un moment op\u00e9ratoire\u2026 pendant tout un temps. Ainsi, dans nos vignettes cliniques,&nbsp;cet espace \u00e9tait marqu\u00e9 pour Alain par un grand d\u00e9calage entre une probl\u00e9matique identitaire avec de solides d\u00e9fenses obsessionnelles et peu de refoulement, et un pulsionnel libidinal oscillant entre impuissance et toute puissance. Pour Christophe, un temps op\u00e9ratoire \u00e9tait sans doute n\u00e9cessaire avant que l\u2019espace transitionnel en statu quo, puisse \u00e9voluer et se mettre en mouvement, devenant progressivement un \u00ab&nbsp;espace \u00e9motionnel&nbsp;\u00bb (Thomas Ogden).<\/p>\n\n\n\n<p>La \u00ab&nbsp;complicit\u00e9&nbsp;\u00bb entre le fonctionnement du patient et la r\u00e9p\u00e9tition des \u00e9checs, rejou\u00e9e dans le transfert, se modifie dans la r\u00e9alit\u00e9 des s\u00e9ances, transformant l\u2019\u00e9quilibre ant\u00e9rieur, progressivement. C\u2018est alors que le mat\u00e9riel de la r\u00e9p\u00e9tition des \u00e9checs pourra \u00eatre explor\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Des variations, m\u00eame minimes, de l\u2019hom\u00e9ostasie psychique et de l\u2019organisation masochiste sont rep\u00e9r\u00e9es, permettant de poser la question de leur<s>s<\/s> \u00e9volutivit\u00e9<s>s<\/s> et progressivit\u00e9<s>s<\/s> \u00e9ventuelles. Alors, les modifications du fonctionnement psychique prennent la valeur d\u2019une \u00ab&nbsp;boussole&nbsp;\u00bb dans l\u2019appr\u00e9ciation des transformations. Une boussole, cela permet d\u2019aller de l\u2019avant\u2026 en \u00e9tant guid\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les pens\u00e9es de nos patients ne se \u00ab&nbsp;positivent&nbsp;\u00bb pas mais elles \u00e9voluent&nbsp;: parler et s\u2019\u00e9couter parler de ses \u00e9checs, diff\u00e9rents les uns des autres, observer enfin des variations dans leur r\u00e9p\u00e9tition, permet de les inscrire dans l\u2019histoire, de les diff\u00e9rencier\u2026 et de les r\u00e9&nbsp;\u00ab&nbsp;affecter&nbsp;\u00bb. Les \u00e9checs n\u2019ont pas tous la m\u00eame valeur psychique et ils font partie de notre aventure humaine. Ils sont cont\u00e9s, racont\u00e9s\u2026 et ils comptent.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18781?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;LE SCRIPT EST D\u00c9J\u00c0 \u00c9CRIT&nbsp;: JE SUIS UNE MACHINE \u00c0 PERDRE&nbsp;\u00bb me dit Alain lors de nos premi\u00e8res rencontres, me proposant d\u2019embl\u00e9e un regard ext\u00e9rieur, venu de la soci\u00e9t\u00e9, alors que le sien parait vide. 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