{"id":10752,"date":"2021-08-22T07:32:41","date_gmt":"2021-08-22T05:32:41","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/chemins-du-fonctionnement-anorexique-2\/"},"modified":"2021-10-11T23:25:28","modified_gmt":"2021-10-11T21:25:28","slug":"chemins-du-fonctionnement-anorexique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/chemins-du-fonctionnement-anorexique\/","title":{"rendered":"Chemins du fonctionnement anorexique"},"content":{"rendered":"\n<p><em>La chenille dit \u00e0 Alice : \u00ab si tu ne sais pas o\u00f9 tu veux aller, tous les chemins t\u2019y&nbsp; m\u00e8neront \u00bb Lewis Caroll<br>\u00ab Ne demande pas ton chemin \u00e0 quelqu&rsquo;un qui le conna\u00eet car tu ne pourrais pas t\u2019\u00e9garer \u00bb&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>Rabbi Nahman de Bratslav<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le fonctionnement psychique est toujours une \u00e9nigme tant dans sa formation que par les chemins qu\u2019il peut prendre, multiples, intriqu\u00e9s, crois\u00e9s. Les anorexies ne peuvent s\u2019envisager qu\u2019au pluriel avec des tableaux et des comportements vari\u00e9s, c\u2019est ainsi qu\u2019on parle de conduites, de positions ou de solutions anorexiques, ou encore de processus, de logique anorexique, comme dans\u00a0 le cas des anorexies \u00e0 poids strictement normal\u00a0 (Pr M. Whitelaw \u2013 Australie).\u00a0 Cependant, notre vision et notre\u00a0 compr\u00e9hension des anorexies se sont consid\u00e9rablement modifi\u00e9es ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es et dans ce travail, nous nous interrogeons sur la rigidit\u00e9, la mobilit\u00e9 ou encore la mobilisation de leur fonctionnement. Nous nous int\u00e9resserons aux anorexiques adultes, \u00e0 distance des \u00e9pisodes aigus et notre questionnement portera sur les d\u00e9fenses caract\u00e9rielles et comportementales dans le temps et notamment dans celui de la th\u00e9rapie : <\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il de leur pr\u00e9servation ou de leur rigidit\u00e9 ? <\/p>\n\n\n\n<p>Comment peuvent-elles \u00e9voluer ? <\/p>\n\n\n\n<p>Sont-elles m\u00eame susceptibles d\u2019\u00e9voluer ? <\/p>\n\n\n\n<p>Le mode de fonctionnement est-il si \u00e9tanche qu\u2019il n\u2019y aurait pas de possibilit\u00e9 de circulation topique ? <\/p>\n\n\n\n<p>Que faire avec les clivages que l\u2019on rep\u00e8re chez l\u2019anorexique , entre \u00e9motion et acte, entre psych\u00e9 et soma, entre repr\u00e9sentation et affect ? <\/p>\n\n\n\n<p>Ne doit-on pas parfois les respecter, surtout s\u2019ils ont une fonction de coh\u00e9sion du moi ?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes confront\u00e9s \u00e0 un subtil enchev\u00eatrement d&rsquo;\u00e9conomie&nbsp; psychique,&nbsp; utilisant des solutions somatopsychiques, des d\u00e9fenses caract\u00e9rielles, comportementales, tissant un maillage souvent tr\u00e8s serr\u00e9,&nbsp; comme une solution en suspens, temporaire, d\u2019\u00e9vitement des conflits psychiques. Diff\u00e9rents courants coexistent mais ne cohabitent pas. Toutefois, cette \u00ab solution \u00bb peut se d\u00e9grader, se transformer, devenir inefficace ou bien dans les meilleures issues, trouver une voie vers une forme de sublimation.<\/p>\n\n\n\n<p>Un levier de commande est toujours pr\u00e9sent, c\u2019est l\u2019hyperactivit\u00e9 : elle peut prendre des visages tr\u00e8s diff\u00e9rents, \u00e0 la fois sympt\u00f4me et d\u00e9fense mais elle appara\u00eet souvent paradoxale tant elle place et semble fixer la patiente dans un pr\u00e9sent limit\u00e9, dans une recherche de d\u00e9charge ou jouissance imm\u00e9diate, faisant partie int\u00e9grante de la carapace affective. Un autre levier est celui du contr\u00f4le, de la ma\u00eetrise.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but du travail analytique avec ces patientes, l&rsquo;enjeu est de taille : il leur faut garder le contr\u00f4le\u00a0 or\u00a0 en m\u00eame temps la peur d&rsquo;\u00eatre pi\u00e9g\u00e9es dans un syst\u00e8me qui peut leur appara\u00eetre sans issue va en limiter l&rsquo;investissement. Le risque est de faire exploser l&rsquo;armure, la cuirasse qui est souvent aussi leur armature constitutive. <\/p>\n\n\n\n<p>Notre questionnement porte sur l\u2019utilisation et la mobilisation de ces leviers, en vue d\u2019une progressive reconqu\u00eate narcissique afin que l\u2019\u00e9nergie d\u00e9ploy\u00e9e puisse se mettre au service de la vie et non de la destructivit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Des mouvements contradictoires, avec des hantises de d\u00e9pendance et de refus, mettent \u00e0 l&rsquo;\u00e9preuve la patiente comme le th\u00e9rapeute, tous deux confront\u00e9s \u00e0 des questions de quantit\u00e9s. Des transpositions, des d\u00e9placements m\u00eame minimes du fonctionnement de ces patientes m\u00e9ritent d\u2019\u00eatre rep\u00e9r\u00e9s et analys\u00e9s pour aider \u00e0 la recherche de \u00ab chemins \u00bb de traverse.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Ana\u00efs et les comportements auto-destructeurs<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Jolie jeune femme dans la trentaine, elle m\u2019est adress\u00e9e par un h\u00f4pital o\u00f9 l&rsquo;on a trait\u00e9 son anorexie et tent\u00e9\u00a0 un groupe de parole pendant deux ans. Elle sait et sent que l&rsquo;autodestruction est une impasse dangereuse et surtout une illusion. Ana\u00efs est en demande,\u00a0 son avidit\u00e9 est \u00e0 la fois \u00e9mouvante et impressionnante : elle en veut, est presque \u00ab goulue \u00bb. Nous resterons plusieurs ann\u00e9es en th\u00e9rapie analytique.<br><br>Son histoire violente associait des comportements auto-destructeurs multiples, comme si elle avait besoin de tous les exp\u00e9rimenter : anorexie alternant avec d\u2019imp\u00e9rieuses crises de boulimie ayant n\u00e9cessit\u00e9 plusieurs hospitalisations, mais aussi scarifications, lac\u00e9rations, drogues, alcool. Ces conduites autodestructives s\u2019inscrivaient dans une f\u00e9brilit\u00e9 avec contraintes et\u00a0 d\u00e9fis permanents et dans une forme de \u00ab complaisance masochique \u00bb. Ses phrases \u00e9taient saccad\u00e9es, son \u00e9locution rapide, laissant peu de \u00ab blanc \u00bb, me donnant au d\u00e9but un effet de remplissage, comme si elle se gavait elle-m\u00eame de\u00a0 paroles. Sa mise en danger concernait aussi\u00a0 sa vie sociale : squats dangereux,\u00a0 quasi-extr\u00e9miste dans ses engagements politiques, et m\u00eame \u00ab exp\u00e9rimentation \u00bb du ch\u00f4mage malgr\u00e9 des propositions s\u00e9rieuses de travail. \u00ab Je suis d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e mais hyper-active \u2026 J\u2019ai explor\u00e9 tout ce dont j&rsquo;avais peur et cela m&rsquo;a permis d&rsquo;anesth\u00e9sier mes sentiments \u00bb disait-elle.\u00a0 Ces formes d&rsquo;atteintes au corps sont comme des rep\u00e8res, des limites : se lac\u00e9rer pour se ressentir, se sentir exister. Ce sont des comportements familiers qui lui permettent d&rsquo;explorer les limites que peut supporter sa famille. Car c&rsquo;est bien \u00e0 sa famille qu&rsquo;elle adresse son auto-destructivit\u00e9, qu\u2019elle v\u00e9rifie qu&rsquo;elle est aim\u00e9e, que ses parents lui diront toujours : \u00ab m\u00eame si tu as des probl\u00e8mes, je t&rsquo;aime \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>De grandes \u00e9tudes difficiles sont men\u00e9es conjointement \u00e0 ces comportements \u00e0 risque mais un \u00ab drame \u00bb survient : son m\u00e9moire est refus\u00e9 par le jury de fin d\u2019\u00e9tudes. Ana\u00efs est profond\u00e9ment bless\u00e9e, meurtrie, loin de ses exigences de r\u00e9ussite et de contr\u00f4le. Mais l\u00e0 encore, c\u2019est comme si elle avait demand\u00e9 \u00e0 ses parents de lui dire : \u00ab tu peux rater, on&nbsp; t\u2019aimera toujours \u00bb. Quand je lui dis \u00ab eh bien, c&rsquo;est fait, vous avez v\u00e9rifi\u00e9 ! \u00bb, elle reste sans voix, pour une fois. Ana\u00efs voulait \u00eatre accept\u00e9e&nbsp; m\u00eame en \u00e9tant \u00ab mauvaise \u00bb et aussi&nbsp; \u00eatre accept\u00e9e par son analyste contenante et d\u00e9positaire de toutes ses conduites \u00e0 risque. Il nous fallait construire un cadre contenant dans lequel elle pouvait vivre ses exp\u00e9riences \u00e9motionnelles pass\u00e9es et pr\u00e9sentes sans les \u00e9vacuer ou s\u2019en immuniser. En maltraitant son corps, c&rsquo;\u00e9tait une part d&rsquo;elle-m\u00eame qu&rsquo;elle punissait, la mauvaise part. Elle tentait ainsi de diminuer un sentiment tr\u00e8s ancien et encore inconscient&nbsp; d&rsquo;avoir commis un crime,&nbsp; notamment envers son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 tr\u00e8s jalous\u00e9 qui avait failli mourir dans l\u2019enfance. Ses v\u0153ux de mort, honteux et refoul\u00e9s, faisaient retour dans la violence quasi-meurtri\u00e8re qu\u2019elle dirigeait contre elle-m\u00eame.&nbsp; Son sentiment d\u2019\u00eatre un monstre quelque part la r\u00e9voltait et ensemble nous tentions de relier sa violence&nbsp; \u00e0 sa culpabilit\u00e9 inconsciente, tenue soigneusement \u00e0 distance. Ses conduites et ses comportements avaient certes une allure auto-punitive mais peut-\u00eatre aussi protectrice contre un risque non n\u00e9gligeable d\u2019effondrement. Il fallait nous sentir en s\u00e9curit\u00e9 dans un contexte patent d\u2019ins\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les premiers temps, la\u00a0 th\u00e9rapie rapide, tourbillonnante, nous emporte toutes les deux : elle comprend, elle \u00ab pige \u00bb vite (trop vite ?) et elle bouge, avance. En parlant d&rsquo;elle, je me rends compte que j\u2019utilise des termes dans le registre du comportement, de l&rsquo;hyper-activit\u00e9 qui l\u2019anime. Elle entra\u00eene le travail analytique et\u00a0 moi aussi je vais vite (trop vite ?), comme si je r\u00e9pondais \u00e0 son avidit\u00e9 et que je devais la laisser \u00ab mener \u00bb la cure \u00e0 ce rythme. Mais progressivement\u00a0 les atteintes au corps se font plus rares et sont remplac\u00e9es par une hyper-activit\u00e9 de pens\u00e9e qui remplit l&rsquo;air entre nous. Ses \u00e9motions la bouleversent, comme une boulimie de pens\u00e9es et d\u2019affects : \u00ab mes vomissements \u00e9taient une contre-\u00e9motion, je sens maintenant des gradients entre mes sentiments et mes \u00e9motions\u2026 et je parle, je parle beaucoup, mais diff\u00e9remment\u2026 \u00bb. Elle per\u00e7oit ces subtiles diff\u00e9rences. Effectivement, une certaine fluidit\u00e9 dans les mots\u00a0 et dans le ton s\u2019installe, parall\u00e8lement\u00a0 \u00e0 la solidit\u00e9 du transfert de base. \u00ab Avant, je voulais \u00eatre transparente, maintenant, je me sens plus l\u00e9g\u00e8re \u00bb dit-elle avec \u00e9motion. <\/p>\n\n\n\n<p>Mais environ 2 ans apr\u00e8s le d\u00e9but de la th\u00e9rapie, de brutales attaques du cadre vont survenir et ce de fa\u00e7on r\u00e9currente : elle d\u00e9clarait vouloir arr\u00eater la th\u00e9rapie, mais il s\u2019agissait d\u2019une volont\u00e9 et non pas d\u2019un d\u00e9sir d\u2019arr\u00eater. Prendre un chemin de traverse comme une \u00e9chappatoire, mais \u00e0 quoi, \u00e0 qui ? Arr\u00eater la th\u00e9rapie n&rsquo;\u00e9tait-il\u00a0 pas\u00a0 un besoin, un moyen de fermer les entr\u00e9es, de couper ce que je lui donnais \u00e0 manger ? V\u00e9rifier son contr\u00f4le sur le cadre analytique comme elle le faisait auparavant sur son corps! Il lui fallait faire bouger le cadre. Lors de sa premi\u00e8re s\u00e9ance, elle m\u2019avait dit (ou pr\u00e9venue) : \u00ab je n&rsquo;ai jamais cherch\u00e9 de CDI, ni dans mon travail ni dans aucune de mes relations \u00bb.\u00a0 Notre travail analytique \u00e9tait-il un \u00ab CDD \u00bb ?! Comment interpr\u00e9ter ces tentatives de passage \u00e0 l\u2019acte qui \u00e9taient un moyen de mettre l\u2019analyse et l\u2019analyste \u00e0 l\u2019\u00e9preuve ?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019oscillais entre d\u00e9couragement, impuissance et incomp\u00e9tence ! Et je m\u2019interrogeais : sa recherche d&rsquo;autonomie m\u00e9ritait-elle d&rsquo;\u00eatre laiss\u00e9e ind\u00e9pendante de mon propre d\u00e9sir de continuer la th\u00e9rapie ? Le besoin d\u2019Ana\u00efs de ma\u00eetriser la r\u00e9alit\u00e9 externe \u00e9tait \u00e0 la mesure de son angoisse devant ses difficult\u00e9s de ma\u00eetrise interne qui se r\u00e9v\u00e9laient au cours de la th\u00e9rapie. Sa peur de ne plus \u00eatre aim\u00e9e, d\u2019\u00eatre abandonn\u00e9e \u00e9tait bien sous jacente, il lui fallait trouver dans la r\u00e9alit\u00e9 un moyen de lutter contre l\u2019angoisse du \u00ab noyau tendre abandonnique \u00bb (C. Chabert) qui masquait peut-\u00eatre la crainte d\u2019un effondrement. La s\u00e9paration qu\u2019elle d\u00e9cidait faisait office de paravent : c\u2019\u00e9tait elle qui abandonnait. Son fragile sentiment d&rsquo;autonomie me faisait osciller entre l&rsquo;id\u00e9e de ne pas la garder d\u00e9pendante de moi et l&rsquo;\u00e9vidence que sa probl\u00e9matique d&rsquo;hyperactivit\u00e9 et de contr\u00f4le \u00e9tait bien pr\u00e9sente, juste d\u00e9plac\u00e9e sur la th\u00e9rapie, et sur ce soit-disant d\u00e9sir d\u2019arr\u00eater, ce dont elle convenait et qu\u2019elle comprenait\u2026 pour un temps ! Toutefois, lorsque je lui dis que, m\u00eame sans s\u00e9ances, je ne la \u00ab l\u00e2cherai pas \u00bb, elle fut soulag\u00e9e. Nous pouvions penser la s\u00e9paration et les mots pouvaient remplacer le passage \u00e0 l\u2019acte\u2026 ou pas ! Quand la question revenait \u00e0 nouveau, r\u00e9currente, parfois au bout de plusieurs mois, nous remarquions ensemble\u00a0 des \u00ab petites diff\u00e9rences \u00bb : par exemple, avec un sourire complice, elle demandait \u00ab un break, comme chez les amoureux \u00bb. Cela devenait une s\u00e9paration et non un abandon du travail analytique. Une autre perspective pouvait s\u2019ouvrir : dans le transfert, Ana\u00efs cherchait \u00e0 quitter une m\u00e8re, la mettre \u00e0 distance et la garder comme objet interne. Mais peut- \u00eatre ne lui fallait-il que de petites quantit\u00e9s \u00e0 la fois, des quantit\u00e9s diff\u00e9rentes \u00e9galement dans leur perception, par exemple avec des liens \u00ab \u00e9lastiques \u00bb ?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous faisions un bout de chemin ensemble et elle pouvait imaginer\u00a0 ou prendre un chemin de traverse\u2026 pour un autre bout de chemin, un chemin qui pourrait peut-\u00eatre la mener vers une r\u00e9cup\u00e9ration au moins partielle de ses capacit\u00e9s de vivre.\u00a0 Elle cherchait \u00e0 mettre en place\u00a0 une forme d\u2019autonomie, de libert\u00e9, comme une r\u00e9sistance narcissique anti-d\u00e9pendance ou comme une solution d\u00e9fensive maniaque qui lui permettait de bloquer, de r\u00e9guler \u00e0 sa fa\u00e7on ses sentiments envers l\u2019objet-analyste.<br><br>Comment exp\u00e9rimenter quelque chose autour de la d\u00e9pendance, quelque part entre le possible et l\u2019impossible ? Pourtant, on ne devient vraiment libre qu&rsquo;en acceptant une certaine forme de d\u00e9pendance et en sachant que le vide que l&rsquo;on porte en soi ne pourra jamais \u00eatre tout \u00e0 fait combl\u00e9. Nous en \u00e9tions encore bien loin mais le fonctionnement anorexique s\u2019\u00e9tait modifi\u00e9 dans le\u00a0 comportement. Ce n\u2019\u00e9tait plus un fonctionnement en \u00ab circuit ferm\u00e9 \u00bb, selon l\u2019expression de J.B. Pontalis. Les transpositions, les d\u00e9placements du fonctionnement anorexique dans la th\u00e9rapie me paraissent importants \u00e0 rep\u00e9rer et \u00e0 souligner, notamment les difficult\u00e9s d\u2019adaptation aux changements, m\u00eame minimes. Il nous faut \u00e0 la fois garder confiance dans le travail effectu\u00e9 mais aussi trouver en nous suffisamment d&rsquo;humilit\u00e9 pour respecter ce fonctionnement, ces comportements\u2026 en\u00a0 acceptant que peut-\u00eatre nous ne puissions parfois que tr\u00e8s mod\u00e9r\u00e9ment les modifier.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Claude et l\u2019hyperactivit\u00e9 mise \u00e0 mal<\/h2>\n\n\n\n<p><span style=\"white-space: pre-wrap;\">Claude 30 ans, est allong\u00e9e sur le divan depuis quatre ans. De cette fa\u00e7on, la perception de nos deux corps est d\u00e9cal\u00e9e, avec une mise \u00e0 distance visuelle mais particuli\u00e8rement pr\u00e9sente dans l&rsquo;\u00e9coute : \u00ab Les oreilles n&rsquo;ont pas de paupi\u00e8res \u00bb disait- elle, citant un proverbe connu. La gravit\u00e9 de son anorexie avait n\u00e9cessit\u00e9 des hospitalisations pendant sa\u00a0 longue formation : des \u00e9tudes tr\u00e8s pouss\u00e9es, dans plusieurs grandes \u00e9coles suivies de stages puis de masters lui avaient permis de se s\u00e9curiser, afin de ne parler que de ses connaissances multiples\u2026 et de mettre ainsi ses affects au repos, bien rang\u00e9s, bien cach\u00e9s. Brillante dans son travail, Claude reste riv\u00e9e \u00e0 un fonctionnement de contr\u00f4le de sa puissance sur sa famille comme sur elle-m\u00eame. Sa boulimie touche l&rsquo;actualit\u00e9, les livres,\u00a0 les magazines qu\u2019il faut tous avoir lus, de m\u00eame les films : elle va au cin\u00e9ma plusieurs fois par semaine, seule, elle est comme un enfant qui \u00ab touche \u00e0 tout \u00bb. Ainsi, elle s&rsquo;isole des autres et se d\u00e9fend contre d&rsquo;\u00e9ventuelles intrusions : elle est en permanence occup\u00e9e, n&rsquo;a jamais le temps pour voir des amis, prendre un verre\u2026 et remet toujours d&rsquo;\u00e9ventuelles sorties ou d\u00eeners qui n&rsquo;ont jamais lieu. La vie sociale s\u2019est ainsi appauvrie d&rsquo;ann\u00e9e en ann\u00e9e et quand nous d\u00e9butons l&rsquo;analyse, nos s\u00e9ances sont ses seuls rendez-vous de la semaine.<\/span><br><\/p>\n\n\n\n<p><span style=\"white-space: pre-wrap;\">Cette hyper-intellectualisation, forme de d\u00e9fense contre les \u00e9motions,\u00a0 se double d&rsquo;une addiction aux sports, mais pas n&rsquo;importe lesquels, des sports comme le v\u00e9lo, la course, l\u2019aviron o\u00f9 elle veut se mesurer\u2026 aux hommes et surtout rester seule \u00e0 son niveau : \u00ab\u00a0 Dans un corps de femme, il y a beaucoup de laisser- aller, le sport cela permet de contrer le f\u00e9minin&#8230; C\u2019est mon laxatif \u00e0 moi \u00bb dit-elle au d\u00e9but de l&rsquo;analyse.\u00a0 Ce n\u2019est qu\u2019avec et surtout contre les hommes qu\u2019elle cherche \u00e0 se mesurer, physiquement et psychiquement, mais nous sommes bien loin d\u2019une probl\u00e9matique \u0153dipienne. Les activit\u00e9s physiques intenses procurent\u00a0 des sensations analogues \u00e0 celles des grands sportifs avec lib\u00e9ration de substances opio\u00efdes, d&rsquo;endorphines. Il y a comme un effet de spirale infernale : le manque \u00e9tant ressenti comme insupportable, un cercle vicieux entre la source et le but se met progressivement en place au point de devenir presque indiscernables : se shooter aux endorphines c\u00e9r\u00e9brales! L\u2019hyperactivit\u00e9 sportive appelle la r\u00e9p\u00e9tition et augmente la d\u00e9pendance car le plaisir est passager et la satisfaction\u00a0 toujours insuffisante.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Je ressentais cette addiction&nbsp; comme une r\u00e9ponse \u00e0 une souffrance narcissique de la toute petite enfance, comme une tentative enfantine de se soigner, une fuite devant le monde des grands, une esquive devant les responsabilit\u00e9s. Claude tient debout, exige des performances de son corps comme si elle v\u00e9rifiait qu&rsquo;elle le maintient bien sous contr\u00f4le. Ce sont des escapades permanentes et continues, sur des chemins bien escarp\u00e9s o\u00f9 elle seule peut se tenir ; son avidit\u00e9 d\u00e9borde et fait souvent peur \u00e0 son entourage. Mais un \u00e9v\u00e9nement va venir enfin contrecarrer cette mise en \u0153uvre de d\u00e9fenses caract\u00e9rielles : une blessure au pied. Cette blessure va g\u00e9n\u00e9rer de multiples probl\u00e8mes, elle va enfler, gonfler dans ses pens\u00e9es au point d&rsquo;envahir toutes les s\u00e9ances. Les difficult\u00e9s sont insolubles : comment se chausser puis quoi mettre avec ces chaussures-l\u00e0, quel sport peut-elle encore faire, ne plus courir, mettre au repos, laisser cicatriser\u2026 ?<br><br>La rupture de l\u2019\u00e9quilibre ant\u00e9rieur entra\u00eene d&rsquo;abord des inqui\u00e9tudes puis une anxi\u00e9t\u00e9 grandissante. Claude ressent cette blessure comme si c&rsquo;\u00e9tait \u00ab la fin du monde\u2026 je suis un \u00eatre limit\u00e9 \u00bb dit-elle, en col\u00e8re contre le monde entier et tout particuli\u00e8rement contre son analyste m\u00e9decin qui ne s&rsquo;occupe pas de \u00ab cela \u00bb ! Se mettre en col\u00e8re contre moi est enfin une violence qu&rsquo;elle ne retourne plus contre elle. Cette blessure qui emp\u00eache la suractivit\u00e9 sportive est comme un point de fixation \u00e0 partir duquel je cherche \u00e0 d\u00e9placer cette nouvelle bulle : comment prendre soin d&rsquo;elle, de son corps ? C\u2019est une r\u00e9gression qu\u2019elle vit&nbsp; d&rsquo;abord comme honteuse et pers\u00e9cutante : \u00ab&nbsp; J\u2019ai vu trois personnes pour mon bobo \u00bb dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot \u00ab bobo \u00bb venu directement de l&rsquo;enfance va nous servir de signifiant corporel. Les justifications, les raisons et la signification de son hyperactivit\u00e9 sportive perdent de leur force et leur valeur n&rsquo;est plus surd\u00e9termin\u00e9e.\u00a0 La fonction de remplissage du temps de m\u00eame que la fonction de d\u00e9charge par le sport \u00e0 outrance deviennent \u00e9videntes : \u00ab il y a des limites\u2026 cela ne marche plus.. \u00bb dit-elle comme si l\u2019enfant en elle le d\u00e9couvrait avec rage et \u00e9tonnement. Quelques mois plus tard, Claude dira d&rsquo;elle-m\u00eame en parlant au pass\u00e9 : \u00ab j&rsquo;attendais de l&rsquo;autre et je refusais de l&rsquo;aide \u00bb. Puis en parlant de l&rsquo;avenir : \u00ab je suis vuln\u00e9rable&#8230; pour mes activit\u00e9s, il faudrait que je change le curseur de place \u00bb.\u00a0 Je lui demande : \u00ab un curseur, pour continuer \u00e0 mesurer ? \u00bb. Progressivement, elle d\u00e9veloppe des \u00ab petits bobos \u00bb un peu partout, des tendinites, des douleurs lombaires, des contractures musculaires. Les s\u00e9ances prennent une autre tonalit\u00e9, plus calme\u00a0: moins de cris, plus de silence. Comme une voie de sortie gr\u00e2ce \u00e0 ce court circuit somatique, les douleurs font parler Claude diff\u00e9remment\u00a0: son corps devient un objet que l\u2019on regarde, que l\u2019on soigne, dont elle s\u2019occupe. Bient\u00f4t, elle en per\u00e7oit les b\u00e9n\u00e9fices secondaires, l\u2019excitation se calme et se lie.<br><br>Les s\u00e9ances prennent une autre tonalit\u00e9, plus calme : moins de cris, plus de silence.\u00a0 Comme une voie de sortie gr\u00e2ce \u00e0 ce court circuit somatique, les douleurs font parler Claude diff\u00e9remment : son corps devient un objet que l&rsquo;on regarde, que l&rsquo;on soigne, dont elle s&rsquo;occupe. Bient\u00f4t, elle en per\u00e7oit les b\u00e9n\u00e9fices secondaires, l\u2019excitation se calme et se lie.<em>\u00a0L&rsquo;Ecole de psychosomatique de Paris\u00a0<\/em>parle de paliers sur lesquels un patient peut prendre pied pour rebondir dans ses investissements psychiques. Cela est particuli\u00e8rement vrai pour Claude : ses \u00ab bobos \u00bb somatiques lui permettent de passer de l&rsquo;isolement \u00e0 la solitude\u2026 puis bient\u00f4t \u00e0 des rencontres. Elle ne fonce plus,\u00a0 prend le temps de rencontrer d&rsquo;autres sportifs et de discuter, notamment de sant\u00e9 et de probl\u00e8mes physiques, mais cela peut se faire autour d\u2019un verre, elle peut aller vers les autres et les laisser s&rsquo;approcher\u2026 un peu. Le sport peut \u00eatre utilis\u00e9 non plus pour combler un vide mais pour essayer d\u2019\u00e9largir son horizon.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>L\u2019hyperactivit\u00e9 professionnelle<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019hyperactivit\u00e9, toujours pr\u00e9sente, est soulign\u00e9e par de nombreux auteurs qui soulignent son implication dans l&rsquo;\u00e9conomie psychique des patientes et son analogie avec la fa\u00e7on dont la nourriture est ou a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue. On note, souvent d\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance, que ces jeunes femmes pr\u00e9sentent leur hyperactivit\u00e9 avec enthousiasme, la rationalisent et la justifient. C&rsquo;est comme s&rsquo;il y avait une surd\u00e9termination qui pourtant refl\u00e8te diff\u00e9rents niveaux d&rsquo;organisation. Un d\u00e9nominateur commun pourrait \u00eatre une fonction de remplissage avec cr\u00e9ation de \u00ab n\u00e9o-besoins \u00bb (Joyce Mc Dougall), visant \u00e0 une sorte de nouvelle r\u00e9gulation du fonctionnement psychique. <br><br>L\u2019hyperactivit\u00e9 s\u2019\u00e9tend sur plusieurs registres, parfois exclusifs, parfois associ\u00e9s, qui tous sont mis au service de la ma\u00eetrise du corps comme du fonctionnement psychique. Ce besoin imp\u00e9ratif de contr\u00f4le qui s&rsquo;\u00e9tend \u00e0 l&rsquo;environnement imm\u00e9diat, touche aussi l&rsquo;environnement professionnel. Leur implication dans leur travail est une voie d\u2019acc\u00e8s \u00e0 la reconnaissance, dans une forme de \u00ab logique anorexique \u00bb, syst\u00e8me bien connu de ces patientes. \u00ab Excellente directrice d&rsquo;\u00e9quipe ! note le directeur d&rsquo;une agence de communication, on peut toujours lui en demander plus \u00bb. Effectivement, elles r\u00e9ussissent souvent de fa\u00e7on remarquable sur le plan professionnel comme le remarque ce patron qui n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 modifier et \u00e0 repousser les limites du contrat de travail de sa \u00ab prot\u00e9g\u00e9e \u00bb, louant ses capacit\u00e9s remarquables d&rsquo;organisation, de rigueur, de pr\u00e9cision. Elles se sentent bien vivantes et tr\u00e8s fortes ! Et la valorisation, \u00ab fiert\u00e9 narcissisante \u00bb, renforce leur narcissisme bien fragile. Ce pourrait-il \u00eatre une tentative de sublimation, une voie de sortie d\u2019une logique infernale ? Mais on ne peut qu\u2019en parler au conditionnel. Remarquables donc remarqu\u00e9es par les hi\u00e9rarchies, cela renforce d&rsquo;autant leur niveau d\u2019exigence, entra\u00eenant souvent ces jeunes femmes dans une spirale infernale, dans l&rsquo;hyperactivit\u00e9 et la ma\u00eetrise, encore et toujours plus. Elles travaillent avec acharnement et certaines vont jusqu&rsquo;aux limites de leurs forces. N&rsquo;y a-t-il pas un lien chez elles entre la brutalit\u00e9 de la d\u00e9compensation d&rsquo;un \u00e9pisode anorexique et celle d\u2019un\u00a0<em>burn-out<\/em>\u00a0qui menace ? L&rsquo;hyperactivit\u00e9 intellectuelle, scolaire et sportive des anorexiques dans l\u2019adolescence a depuis longtemps \u00e9t\u00e9 remarqu\u00e9e. Chez les adultes, le d\u00e9placement sur le plan professionnel, m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soulign\u00e9 car ce d\u00e9placement est toujours valoris\u00e9 et valorisant. Leur hyperactivit\u00e9 est source de rigueur, de pr\u00e9cision avec un sentiment de perfection, une n\u00e9cessit\u00e9 de rentabilit\u00e9 et donc d\u2019exigences. On peut parler d\u2019un \u00ab processus anorexique \u00bb renforc\u00e9 par le sentiment d&rsquo;\u00eatre sur le bon chemin\u00a0 o\u00f9 compliments et r\u00e9compenses font partie du processus.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant le danger est r\u00e9el et c&rsquo;est bien l\u00e0 tout le paradoxe. En dehors de l\u2019\u00e9puisement, le risque d\u2019une d\u00e9gradation souvent brutale des\u00a0 relations sociales avec les membres d\u2019une \u00e9quipe ou des coll\u00e8gues, r\u00e9v\u00e8le des angoisses parfois t\u00e9r\u00e9brantes d&rsquo;abandon. La violence fait retour dans cette d\u00e9gradation, violence contre les autres mais avec le risque de la retourner contre soi, encore et \u00e0 nouveau. Il y a l\u00e0 quelque chose d&rsquo;irr\u00e9sistible qui n&rsquo;est pas sans rappeler la violence des \u00ab entr\u00e9es et sorties \u00bb du corps de l&rsquo;anorexique, les vomissements, les\u00a0 violentes crises de boulimie, les \u00e9vacuations\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Inexorable et anorexique \u00bb, dit une ancienne anorexique, et les deux mots se ressemblent par certaines assonances. \u00ab Merde ou poison \u00bb, remarque Vladimir Marinov car effectivement, il y a peu d\u2019interm\u00e9diaires.<br><br>Et c\u2019est l\u00e0 le travail patient de la th\u00e9rapie : relever, pointer des \u00ab interm\u00e9diaires \u00bb possibles. \u00ab Mon travail, c\u2019est\u00a0 comme un roudoudou \u00bb me dit une patiente. On pense bien s\u00fbr au doudou de l&rsquo;enfant, objet transitionnel qui incorporait l&rsquo;environnement maternel. Mais son but est perverti : au lieu de lib\u00e9rer l&rsquo;enfant du lien de d\u00e9pendance \u00e0 sa m\u00e8re, il l\u2019actualise dans le pr\u00e9sent avec un soulagement qui n&rsquo;est que temporaire et ne cache en rien la souffrance. Ces objets \u00ab doudou &#8211; roudoudou \u00bb entrent bien s\u00fbr dans le registre des auto-\u00e9rotismes. Dans un registre oral : le roudoudou, un bonbon dans son coquillage dur comme un contenant\u00a0 cuirass\u00e9. Dans un registre sensitif : le signifiant doux, redoubl\u00e9 dans \u00ab doudou \u00bb, dont l&rsquo;image enveloppante et rassurante vient imm\u00e9diatement \u00e0 l&rsquo;esprit, image d\u2019objet transitionnel. Le registre de la r\u00e9p\u00e9tition est imm\u00e9diatement convi\u00e9 : on le cherche, le perd, le recherche, le trouve, mais change-t-il\u00a0 vraiment de signification, m\u00eame minime ? Peut-il \u00eatre chez l\u2019anorexique, trouv\u00e9, cr\u00e9\u00e9, recr\u00e9\u00e9, transform\u00e9 ? Mais n\u2019est-il pas parfois le pr\u00e9texte \u00e0 une r\u00e9p\u00e9tition compulsive sans fin ? La clinique de l&rsquo;anorexique fait souvent appel \u00e0 des syst\u00e8mes de pseudo protection et le corps est fr\u00e9quemment utilis\u00e9 comme expression et actualisation dans le soma de conflits insupportables. Les psychosomaticiens de l&rsquo;Ecole\u00a0 psychosomatique de Paris ont bien mis en \u00e9vidence l&rsquo;importance d&rsquo;une \u00ab \u00e9conomie psychosomatique \u00bb avec un court-circuit somatique. La d\u00e9charge par la somatisation r\u00e9sulte de l&rsquo;impossibilit\u00e9 de faire face \u00e0 un conflit interne par la mentalisation : quand la voie de l&rsquo;\u00e9laboration est d\u00e9bord\u00e9e, les voies de d\u00e9charge passent par des comportements ou par des somatisations qui peuvent prendre la forme de \u00ab maladies \u00e0 crises \u00bb r\u00e9versibles, souvent b\u00e9nignes. C&rsquo;est ce qu&rsquo;a d\u00e9velopp\u00e9 progressivement la patiente Claude, dans une succession de \u00ab petits bobos \u00bb comme elle les appelle mais qui vont progressivement modifier son \u00e9quilibre psycho-somatique et lancer ses investissements dans d&rsquo;autres directions. Les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l&rsquo;enfance et \u00e0 l&rsquo;infantile sont constantes et on ne peut qu&rsquo;\u00eatre frapp\u00e9 par leur grande fragilit\u00e9 narcissique, qu\u2019il leur faut cacher \u00e0 tout prix.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Le caract\u00e8re des anorexies<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Il semble que la dimension addictive\u00a0 de l\u2019anorexie\u00a0\u00a0 corresponde \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 psychique. Les troubles du comportement alimentaire associent toujours des \u00e9pisodes boulimiques et des \u00e9pisodes anorexiques. Leur survenue commune chez une m\u00eame patiente souligne l\u2019addiction \u00e0 un \u00e9tat particulier, sans intervention d\u2019un substitut ou d\u2019un \u00e9l\u00e9ment ext\u00e9rieur, c\u2019est une \u00ab toxicomanie sans drogue \u00bb. Chez les adolescentes anorexiques, des psychiatres tentent m\u00eame depuis quelques temps des traitements par des mol\u00e9cules comme <em>\u00a0Baclof\u00e8ne<\/em>\u00ae, utilis\u00e9 pour traiter l\u2019alcoolisme et certains r\u00e9sultats semblent prometteurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes tous sujets \u00e0 des conduites de fuites addictives (fumer, boire, manger, par exemple) \u00e0 certains moments de notre vie lorsqu&rsquo;il\u00a0 nous devient impossible de contenir ou de faire face \u00e0 des conflits psychiques ou ext\u00e9rieurs, notre capacit\u00e9 d\u2019\u00e9laboration est alors d\u00e9bord\u00e9e. C\u2019est une solution qui passe par le corps, comme le court-circuit psychosomatique. Mais le comportement\u00a0 addictif pose probl\u00e8me lorsque l\u2019addiction devient une solution imp\u00e9rative voire la seule solution pour supporter la douleur psychique. On peut \u00e9voquer une \u00ab \u00e9conomie psychique de l&rsquo;addiction \u00bb. Le pouvoir de l&rsquo;addiction est augment\u00e9 par la d\u00e9pendance qui entra\u00eene toujours un m\u00e9lange de plaisir et de d\u00e9plaisir, d\u2019insatisfaction. Le caract\u00e8re addictif de la recherche d\u2019un \u00e9tat particulier visant \u00e0 abaisser le seuil de souffrance psychique pr\u00e9sente certainement une similitude avec un objet transitionnel de l\u2019enfance mais il y a un ratage dans le but : celui de se lib\u00e9rer du lien de d\u00e9pendance \u00e0 la m\u00e8re. La nourriture, comme la drogue, ou l\u2019alcool sont cens\u00e9es pallier, au moins pour un temps, une fonction maternelle fictive. Bernard Brusset \u00e9voque un processus auto-\u00e9rotique plus ou moins d\u00e9sexualis\u00e9 chez l\u2019anorexique. Les objets addictifs sont des \u00ab objets transitoires \u00bb plut\u00f4t que transitionnels, il y a comme un \u00ab rat\u00e9 \u00bb du transitionnel, avec cr\u00e9ation de \u00ab n\u00e9o-besoins \u00bb. Maurice Corcos \u00e9voque\u00a0 une logique \u00ab d\u2019auto-engendrement \u00bb dans l\u2019anorexie. Mais peut-on transformer et r\u00e9-inclure ces objets transitoires dans une autre logique, celle des objets transitionnels qui ont r\u00e9ellement ce statut, \u00e0 la fois inclure et se lib\u00e9rer de la m\u00e8re ? L&rsquo;anorexie ne met-elle pas en lumi\u00e8re l&rsquo;addiction \u00e0 un \u00e9tat, visant \u00e0 r\u00e9parer un\u00a0<em>self<\/em>\u00a0endommag\u00e9 tout en maintenant une illusion d\u2019omnipotence ? Les failles narcissiques de l&rsquo;anorexique font appel aux images des \u00e9tats limites : le \u00ab moi-peau-passoire \u00bb (D. Anzieu), les conduites de cam\u00e9l\u00e9on, l\u2019adoption d&rsquo;un faux\u00a0<em>self<\/em>\u00a0(Winnicott), le narcissisme d&#8217;emprunt (A. Green). Il y a toujours une tentative de constitution d&rsquo;un id\u00e9al du moi in\u00e9branlable, comme une cuirasse, une carapace qui prot\u00e8ge du monde ext\u00e9rieur et la ma\u00eetrise anale de r\u00e9tention comme d\u2019\u00e9vacuation est au premier plan. Ainsi, le comportement addictif \u00e0 \u00ab disposition \u00bb, peut ou non \u00eatre utilis\u00e9 d\u00e8s qu\u2019il y a menace, c&rsquo;est-\u00e0-dire implication d&rsquo;un \u00e9change avec le monde externe. Notamment dans la relation th\u00e9rapeutique, ces d\u00e9fenses se rencontrent toujours et suscitent de grandes difficult\u00e9s : la peur de l&rsquo;avidit\u00e9 entra\u00eene la limitation de l&rsquo;investissement et les violents mouvements contradictoires qui animent nos patientes peuvent \u00eatre la cause de nombreux \u00e9checs ou d&rsquo;abandon du travail analytique. C\u2019est un voyage analytique toujours tr\u00e8s risqu\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Quelques pens\u00e9es pour conclure<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Le fonctionnement anorexique est complexe, utilisant des voies diff\u00e9rentes et pourtant intriqu\u00e9es. Nous nous demandons si la circularit\u00e9 des causes et des effets \u00e0 diff\u00e9rents niveaux dans les d\u00e9fenses caract\u00e9rielles ne pourrait pas \u00eatre utilis\u00e9e pour une n\u00e9o-organisation, \u00e0 condition qu\u2019on puisse les mobiliser. L\u2019\u00e9nergie lib\u00e9r\u00e9e peut se d\u00e9ployer vers des relations affectives, des activit\u00e9s sociales, artistiques voire sportives. Il nous faut accepter que ces investissements puissent prendre au d\u00e9but une allure addictive, eux aussi ! Mais ce qui nous semble important, c\u2019est de rep\u00e9rer et de se saisir de ces chemins de traverse m\u00eame s\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019allers et venues, de d\u00e9tours, de boucles, voire de ruses.<\/p>\n\n\n\n<p>Prendre un chemin possible, pas trop \u00e9loign\u00e9, rassurant, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019agit que d\u2019un pas de c\u00f4t\u00e9, un chemin o\u00f9 se perdre n\u2019est pas trop dangereux et o\u00f9 se trouver et se retrouver est toujours possible. Pour l\u2019analyste, accompagner ces patientes dans des chemins de traverse,\u00a0 c\u2019est aussi avoir confiance dans ces micro-modifications d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition qui n\u2019est \u00ab ni tout \u00e0 fait la m\u00eame ni tout \u00e0 fait une autre \u00bb, c\u2019est aussi remettre de la libido pour peut- \u00eatre un jour ne plus se battre contre soi mais pour soi. Emily Dickinson, la po\u00e9tesse, avait trouv\u00e9 cette phrase pleine de douceur : \u00ab j\u2019habite le possible \u00bb. Le titre de ce travail aurait pu \u00eatre : \u00ab les chemins possibles du fonctionnement anorexique \u00bb.<br><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<p>Brusset B. (2008),\u00a0<em>Psychopathologie de l\u2019anorexie mentale<\/em>, Paris, Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Chabert C. (2000),\u00a0\u00a0<em>Le passage \u00e0 l\u2019acte, une tentative de figuration ?\u00a0<\/em>\u00ab Adolescence \u00bb, Monographie\u00a0 ISAP.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Corcos M. (2013), \u00ab Anorexie mentale, du f\u00e9minin au maternel \u00bb in\u00a0<em>Revue Fran\u00e7aise de Psychosomatique<\/em>, n\u00b0 43, Paris, PUf pp 131-148.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Denis P. (2012),\u00a0<em>Le Narcissisme<\/em>, Paris, PUF, coll. \u00ab Que sais-je ? \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Freud S. (1920 g),\u00a0<em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>, OCF, t. XV, Paris, PUF, 1996.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Jeammet P. (2000), \u00ab Les conduites addictives : un pansement pour la psych\u00e9 \u00bb in\u00a0<em>Les addictions<\/em>, sous la direction de S. le Poulichet, Paris, PUF, \u00ab Monographies de psychopathologie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><br>McDougall J. (2001), \u00ab L\u2019\u00e9conomie psychique de l\u2019addiction \u00bb in\u00a0<em>Anorexie, addictions et fragilit\u00e9s narcissiques<\/em>, Paris, PUF (2012).<\/p>\n\n\n\n<p><br>Pontalis J.B. (1990),<em>\u00a0La force d\u2019attraction<\/em>, Seuil, \u00ab Petite biblioth\u00e8que de psychanalyse \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><br>Smadja C. (2009), \u00ab La maladie somatique, une dimension de la sant\u00e9 psychique \u00bb, in\u00a0<em>Revue Fran\u00e7aise de Psychosomatique<\/em>, n\u00b036, PUF.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10752?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La chenille dit \u00e0 Alice : \u00ab si tu ne sais pas o\u00f9 tu veux aller, tous les chemins t\u2019y&nbsp; m\u00e8neront \u00bb Lewis Caroll\u00ab Ne demande pas ton chemin \u00e0 quelqu&rsquo;un qui le conna\u00eet car tu ne pourrais pas t\u2019\u00e9garer&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1217,1215],"thematique":[464],"auteur":[1594],"dossier":[],"mode":[61],"revue":[730],"type_article":[453],"check":[2023],"class_list":["post-10752","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-adolescence","rubrique-psychopathologie","thematique-tca","auteur-nicole-kac-ohana","mode-gratuit","revue-730","type_article-recherche","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10752","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10752"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10752\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17243,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10752\/revisions\/17243"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10752"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10752"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10752"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10752"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10752"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10752"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10752"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10752"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10752"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}