{"id":10729,"date":"2021-08-22T07:32:37","date_gmt":"2021-08-22T05:32:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/rudiments-cliniques-pour-une-psychanalyse-perinatale-de-la-succion-2\/"},"modified":"2021-10-02T20:50:26","modified_gmt":"2021-10-02T18:50:26","slug":"rudiments-cliniques-pour-une-psychanalyse-perinatale-de-la-succion","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/rudiments-cliniques-pour-une-psychanalyse-perinatale-de-la-succion\/","title":{"rendered":"Rudiments cliniques pour une psychanalyse p\u00e9rinatale de la succion"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">M<sup>me<\/sup> C. et L\u00e9on<\/h2>\n\n\n\n<p>M<sup>me<\/sup> C. a pris rendez-vous car L\u00e9on, son fils unique de 16 mois, a des probl\u00e8mes de sommeil. \u00ab&nbsp;L\u00e9on se r\u00e9veille plusieurs fois dans la nuit et il doit imp\u00e9rativement retrouver sa sucette pour se rendormir&nbsp;\u00bb, m\u2019explique en parlant tr\u00e8s vite M<sup>me<\/sup> C. Si ce n\u2019est pas le cas, il se met \u00e0 pleurer, r\u00e9veille ses parents, sa m\u00e8re se l\u00e8ve, doit lui ramasser et redonner sa t\u00e9tine. M<sup>me<\/sup> C. me raconte, avec L\u00e9on assis sur ses genoux, orient\u00e9 vers moi, qu\u2019elle a accept\u00e9 cette situation depuis qu\u2019il a quitt\u00e9 la chambre parentale et dort dans la sienne juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Mais maintenant, c\u2019est diff\u00e9rent, elle a repris le travail et ses nuits entrecoup\u00e9es de plusieurs r\u00e9veils et d\u2019insomnies deviennent insupportables le lendemain \u00e0 son bureau o\u00f9 elle assume de lourdes responsabilit\u00e9s. Il y a un \u00e9nervement crescendo mal contenu dans les propos de M<sup>me<\/sup> C. et L\u00e9on, sucette en bouche, accompagne cette intensification affective par une acc\u00e9l\u00e9ration du rythme de succion nettement visible.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9on a la sucette jour et nuit depuis la maternit\u00e9. M<sup>me<\/sup> C. avait \u00ab&nbsp;anticip\u00e9&nbsp;\u00bb et avait achet\u00e9 une sucette vers la fin de sa grossesse. Quand M<sup>me<\/sup> C. \u2013 hyperattentive \u2013 lit mon l\u00e9ger \u00e9tonnement \u00e0 ce sujet sur mon visage, elle marque un arr\u00eat et m\u2019interroge&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous trouvez \u00e7a \u00e9trange de pr\u00e9m\u00e9diter la sucette&nbsp;?&nbsp;\u00bb Elle r\u00e9pond d\u2019elle-m\u00eame sans plus attendre&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai suc\u00e9 mon pouce tr\u00e8s tr\u00e8s\u2026 trop longtemps.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait la guerre entre ma m\u00e8re et moi et j\u2019\u00e9tais oblig\u00e9e de me cacher pour le sucer. C\u2019\u00e9tait plus fort que tout&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;D\u2019ailleurs, mes dents ont \u00e9t\u00e9 sacr\u00e9ment d\u00e9form\u00e9es et j\u2019ai d\u00fb porter pendant longtemps des appareils dentaires qui m\u2019ont g\u00e2ch\u00e9 mon adolescence.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Je ne voulais \u00e0 aucun prix que mon fils vive la m\u00eame gal\u00e8re&nbsp;\u00bb, affirme M<sup>me<\/sup> C. en orientant son visage vers L\u00e9on, qui d\u00e9tourne l\u00e9g\u00e8rement le sien en acc\u00e9l\u00e9rant de nouveau le rythme de succion de sa t\u00e9tine. M<sup>me<\/sup> C., tranchante et sur un ton de reproche, lui attrape le pouce et lui dit en le secouant doucement&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c7a n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 facile mon gar\u00e7on, toi aussi tu voulais sucer ton pouce \u00e0 la maternit\u00e9 hein&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;D\u2019ailleurs, petit brigand, tu su\u00e7ais d\u00e9j\u00e0 ton pouce avant, comme j\u2019ai pu le voir \u00e0 l\u2019\u00e9chographie\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9on est un sympathique nourrisson, quoique l\u00e9g\u00e8rement absent. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il semble faire contre mauvaise fortune bon c\u0153ur, mais \u00e0 quel prix&nbsp;? Son regard est l\u00e9g\u00e8rement fuyant et il me donne l\u2019impression de regarder souvent sa m\u00e8re en d\u00e9cal\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire plus en vision p\u00e9riph\u00e9rique que fov\u00e9ale. Mais, surtout, son visage est encombr\u00e9 par sa t\u00e9tine qui occupe une large surface et me donne le sentiment de masquer injustement l\u2019expression mimique du bas de son visage. Je me tourne r\u00e9solument vers lui et lui demande ce qu\u2019il pense de ces r\u00e9veils nocturnes et de cette sucette. En r\u00e9ponse, L\u00e9on s\u2019oriente franchement vers moi, m\u2019honore d\u2019un contact visuel franc et direct puis me pointe du doigt en oscillant du bas du corps dans ma direction, sa sucette tombe par terre sans qu\u2019il s\u2019en soucie. D\u2019un geste rapide, M<sup>me<\/sup> C. ramasse la sucette, la suce, la remet dans la bouche de son fils, ram\u00e8ne L\u00e9on vivement contre elle en coupant court \u00e0 notre \u00e9change esquiss\u00e9 et s\u2019exclame&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comment dois-je faire pour r\u00e9gler rapidement ce probl\u00e8me&nbsp;? Je n\u2019en peux plus&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9on et moi sommes tourneboul\u00e9s&nbsp;: la formulation impromptue et insistante de M<sup>me<\/sup> C. vient d\u2019interrompre sans m\u00e9nagement notre premi\u00e8re exploration mutuelle directe&nbsp;! Je persiste et propose \u00e0 M<sup>me<\/sup> C. d\u2019installer L\u00e9on sur le tapis et je me mets \u00e0 sa hauteur. L\u00e9on roule prestement sur le ventre et engage \u00e0 quatre pattes une travers\u00e9e du tapis dans ma direction. Une fois \u00e0 destination, il s\u2019assoit et me regarde avec une certaine avidit\u00e9, entrecoupant rafales et pauses de succion de sa sucette. Il montre ensuite du doigt la petite peluche d\u2019un panda qui se trouve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi dans une caisse \u00e0 jouets. Je la prends et la lui tends. Quand L\u00e9on l\u2019attrape, la sucette tombe de sa bouche. Je lui demande s\u2019il a un doudou. M<sup>me<\/sup> C., s\u2019attribuant la question, r\u00e9pond un \u00ab&nbsp;non&nbsp;\u00bb ferme et cat\u00e9gorique, et pr\u00e9cise \u00ab&nbsp;on ne conna\u00eet pas \u00e7a dans ma famille, ni ma s\u0153ur a\u00een\u00e9e ni moi n\u2019en ont eu et mon mari, qui a conserv\u00e9 son doudou dans son ancienne chambre chez ses parents, ne comprend pas du tout \u00e7a&nbsp;\u00bb. L\u00e9on explore ensuite la peluche en la su\u00e7otant avec satisfaction sous toutes les coutures. Apr\u00e8s quelques instants, il jette le panda dans ma direction avec un \u00e9clair dans les yeux. Je le rattrape et engage un cache-cache entre L\u00e9on, le fauteuil et la peluche, qui le fait sourire puis rire pendant que M<sup>me<\/sup> C. regarde son portable et semble se d\u00e9connecter un instant de la sc\u00e8ne d\u2019observation partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je mets alors en sc\u00e8ne le coucher de L\u00e9on. Je prends un Duplo de b\u00e9b\u00e9 que je nomme \u00ab&nbsp;L\u00e9on&nbsp;\u00bb et que je mets dans le lit avec sa sucette. Je dispose ensuite, allong\u00e9es, deux figurines d\u2019adultes, \u00e0 distance, que je nomme \u00ab&nbsp;Papa&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Maman&nbsp;\u00bb. Entendant son nom, M<sup>me<\/sup> C. remet son portable dans son sac et s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la sc\u00e8ne. Je mime le r\u00e9veil de L\u00e9on et sa recherche infructueuse de la sucette qui a roul\u00e9 hors du lit puis, rapidement, ses pleurs en appelant sa m\u00e8re. L\u00e9on est tr\u00e8s attentif et comme surpris. Apr\u00e8s un v\u00e9ritable temps de r\u00e9flexion, il met la sucette sur la bouche du b\u00e9b\u00e9\/L\u00e9on puis il la jette au loin en formulant \u00ab&nbsp;Ma, Mam&nbsp;!&nbsp;\u00bb. M<sup>me<\/sup> C. se l\u00e8ve en un \u00e9clair, attrape la sucette, la suce et la red\u00e9pose \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du panda tout en formulant, incisive&nbsp;: \u00ab&nbsp;Maman ne veut plus se lever maintenant pour te ramasser la sucette.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je recommence alors une nouvelle version de la sc\u00e8ne. \u00c0 la place de la sucette dans le lit de L\u00e9on, je mets le panda que je nomme Doudou. Apr\u00e8s un temps calme de dodo, je mime le r\u00e9veil affol\u00e9 de L\u00e9on, sa recherche infructueuse de la sucette, ses pleurs, son appel de sa m\u00e8re \u00e0 qui je fais dire, \u00e9nerv\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Non, non, non, Maman ne veut plus se lever&nbsp;!&nbsp;\u00bb\u2026 et l\u2019entr\u00e9e en sc\u00e8ne de Doudou panda qui dit tendrement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis l\u00e0 L\u00e9on, tu peux dormir tranquille, Papa et Maman sont l\u00e0 \u00e0 cot\u00e9, tout va bien.&nbsp;\u00bb Je mime alors L\u00e9on se calmant et se rendormant. L\u00e9on s\u2019allonge, attrape le panda et le manipule tranquillement au-dessus de son visage en babillant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je demande \u00e0 M<sup>me<\/sup> C. et \u00e0 L\u00e9on comment s\u2019est pass\u00e9 l\u2019allaitement \u00e0 la maternit\u00e9. M<sup>me<\/sup> C. bredouille un \u00ab&nbsp;tr\u00e8s mal&nbsp;\u00bb et tombe en sanglots. Elle se ressaisit tr\u00e8s vite et, tout en essuyant ses larmes, elle m\u2019explique que la mise au sein de L\u00e9on a \u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;cauchemardesque&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;La mont\u00e9e de lait s\u2019est faite tr\u00e8s lentement. Le souvenir que j\u2019ai des premi\u00e8res t\u00e9t\u00e9es est d\u00e9sesp\u00e9rant&nbsp;: au d\u00e9but, L\u00e9on t\u00e9tait goul\u00fbment et quand il n\u2019y avait plus de lait, il se mettait \u00e0 pleurer toutes les larmes de son corps. J\u2019\u00e9tais p\u00e9trifi\u00e9e&nbsp;; j\u2019avais honte et je me sentais nulle. Il y avait une pu\u00e9ricultrice super dure qui me faisait peur et qui me disait que ce n\u2019\u00e9tait pas la peine d\u2019insister.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Le troisi\u00e8me jour, L\u00e9on n\u2019avait pas regagn\u00e9 son poids de naissance et je commen\u00e7ais \u00e0 m\u2019enfoncer dans un <em>post-partum blues<\/em> carabin\u00e9 et j\u2019ai craqu\u00e9, j\u2019ai accept\u00e9 de passer au biberon.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Je m\u2019en veux beaucoup d\u2019avoir accept\u00e9 si vite d\u2019abandonner l\u2019allaitement.&nbsp;\u00bb M<sup>me<\/sup> C. me pr\u00e9cise alors qu\u2019elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 elle-m\u00eame allait\u00e9e. \u00ab&nbsp;J\u2019ai d\u00e9couvert \u00e7a en discutant avec ma m\u00e8re quand j\u2019\u00e9tais enceinte et j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9\u00e7ue.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Ma m\u00e8re est encore persuad\u00e9e aujourd\u2019hui que l\u2019allaitement d\u00e9forme la poitrine et n\u2019apporte rien de plus au b\u00e9b\u00e9 que le biberon car les laits artificiels sont excellents.&nbsp;\u00bb L\u00e9on, sans en avoir l\u2019air, mais je crois au fond soucieux de voir sa m\u00e8re \u00e9mue, a retravers\u00e9 le tapis et fouille maintenant son sac. M<sup>me<\/sup> C. s\u00e8che ses larmes puis le prend dans ses bras en l\u2019installant comme un b\u00e9b\u00e9 qui va prendre le sein. Elle le berce d\u2019abord trop vite, assez m\u00e9caniquement, puis, attract\u00e9e par l\u2019intensit\u00e9 du regard de L\u00e9on qui cette fois la regarde dans les yeux, plus lentement, et, finalement, un vrai moment d\u2019intimit\u00e9 s\u2019instaure. L\u00e9on tend alors ses mains vers la bouche de sa m\u00e8re puis tente de mettre son index dans la bouche de celle-ci. Subitement, M<sup>me<\/sup> C., manifestement d\u00e9stabilis\u00e9e par cette exploration v\u00e9cue intrusivement, d\u00e9tourne le regard, interrompt brutalement ce moment pr\u00e9cieux et regarde par terre avec inqui\u00e9tude\u2026 \u00e0 la recherche de la sucette. Elle se l\u00e8ve, la ramasse, la suce et la met dans la bouche de L\u00e9on en disant rudement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tiens mon L\u00e9on, ce que tu pr\u00e9f\u00e8res au monde&nbsp;\u00bb et elle l\u2019installe loin d\u2019elle au fond du sofa. Le visage de L\u00e9on est travers\u00e9 d\u2019une d\u00e9ferlante d\u2019esp\u00e9rances d\u00e9\u00e7ues, je m\u2019attends \u00e0 ce qu\u2019il pleure\u2026 mais non, il augmente subitement le rythme de succion de sa t\u00e9tine, s\u2019agrippe visuellement \u00e0 un point du plafond et plonge dans la retraite de la succion de la t\u00e9tine sur un rythme tr\u00e8s soutenu. L\u00e9on semble avoir quitt\u00e9 la sc\u00e8ne intersubjective.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Su\u00e7otements fin xix<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tous les baisers ne donnent pas la joie que donne la sucette. Non, non, loin de l\u00e0&nbsp;! On ne peut pas d\u00e9crire la sensation de bien-\u00eatre qui vous parcourt tout le corps lorsqu\u2019on suce quelque chose, on n\u2019est plus de ce monde, on est tout \u00e0 fait content, et on n\u2019a plus de d\u00e9sirs. C\u2019est un sentiment extraordinaire. On n\u2019aspire plus qu\u2019\u00e0 la paix, une paix que rien ne devrait plus troubler. C\u2019est indiciblement beau&nbsp;: on ne sent aucune douleur, aucun mal et l\u2019on est comme transport\u00e9 dans un autre monde.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qui a bien pu se commettre dans un tel aveu\u00a0? Une \u00ab\u00a0jeune fille\u00a0\u00bb, rencontr\u00e9e par le docteur Galant, qui a rapport\u00e9 ses propos, en 1919, dans un article portant sur la sucette dans une revue allemande de neurologie<sup>1<\/sup>. Mais c\u2019est bien Freud qui a donn\u00e9 sa post\u00e9rit\u00e9 \u00e0 cet \u00e9crit en citant ce passage dans une note ajout\u00e9e en 1920 \u00e0 la quatri\u00e8me \u00e9dition de ses <em>Trois essais sur la th\u00e9orie de la sexualit\u00e9<\/em> (Freud, 1905). L\u2019affaire est s\u00e9rieuse\u00a0: Freud cherche \u00e0 argumenter par l\u2019observation son affirmation de la sexualit\u00e9 infantile, si scandaleusement accueillie dans la communaut\u00e9 m\u00e9dicale viennoise. Une sexualit\u00e9 pr\u00e9coce dont l\u2019exemple prototypique est, justement, \u00e0 ses yeux, le su\u00e7otement du nourrisson. On constate, \u00e0 travers les diff\u00e9rentes modifications de Freud au texte initial des <em>Trois essais<\/em>, combien ce comportement oral lui sert de v\u00e9ritable fil rouge observable pour argumenter la pulsion sexuelle d\u00e8s l\u2019enfance en d\u00e9pit de l\u2019amn\u00e9sie qui la recouvre ensuite.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019observation occupe dans cette plaidoirie une place d\u00e9cisive. Dans la pr\u00e9face de la quatri\u00e8me \u00e9dition, Freud affirme sans ambages \u00e0 ce sujet&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si les hommes savaient vraiment apprendre de l\u2019observation directe des enfants, nous aurions pu nous \u00e9pargner la peine d\u2019\u00e9crire ce livre.&nbsp;\u00bb. Bien s\u00fbr, il ne s\u2019agit pas pour Freud d\u2019opposer l\u2019observation directe aux donn\u00e9es issues de la cure d\u2019adulte, mais bien d\u2019aiguiser l\u2019acuit\u00e9 psychanalytique, je cite&nbsp;: \u00ab&nbsp;en combinant les deux m\u00e9thodes&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans cet esprit qu\u2019il se r\u00e9f\u00e8re aussi \u00e0 la publication<sup>2<\/sup> de la conf\u00e9rence sur le su\u00e7otement du p\u00e9diatre hongrois Samuel Lindner. Le 29 mars 1879, devant les membres de la Soci\u00e9t\u00e9 royale de Budapest, Lindner donne une description naturaliste d\u00e9taill\u00e9e de toutes les formes de su\u00e7otement \u00e0 partir de l\u2019\u00e9tude de soixante-neuf observations d\u2019enfants et de quelques adultes. La d\u00e9marche du p\u00e9diatre est bien convergente avec celle de Freud car elle combine m\u00e9ticuleuses observations du su\u00e7otement et convictions th\u00e9oriques sugg\u00e9rant la connotation sexuelle de cet acte.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la rarissime traduction fran\u00e7aise de ce texte de Solange Falad\u00e9<sup>3<\/sup>, on apprend que le sens donn\u00e9 par Lindner au terme de su\u00e7otement <em>(Ludeln)<\/em> ne correspond pas au sens d\u2019\u00ab&nbsp;aspiration de liquides nourrissants&nbsp;\u00bb. Il emploie ce vocable au sens restreint de \u00ab&nbsp;su\u00e7otement voluptueux <em>(suctus voluptabilis)<\/em>&nbsp;\u00bb, qui signifie \u00ab&nbsp;su\u00e7oter lentement la bouche vide, ou su\u00e7oter des corps \u00e9trangers port\u00e9s \u00e0 la bouche&nbsp;\u00bb. Autrement dit, il \u00ab&nbsp;ne rentre jamais dans l\u2019intention du su\u00e7oteur d\u2019incorporer (cet objet) en vue de le dig\u00e9rer&nbsp;\u00bb. Cette distinction est d\u2019une grande port\u00e9e \u00e9pist\u00e9mologique car elle fonde la possibilit\u00e9 de diff\u00e9rencier et\/ou de mettre dans un rapport dialectique la succion <em>nutritive<\/em> et la succion <em>non nutritive<\/em> du nourrisson. Lindner sait combien le b\u00e9b\u00e9 \u00ab&nbsp;a une disposition naturelle&nbsp;\u00bb pour su\u00e7oter et qu\u2019il a l\u2019habitude de porter \u00e0 ses l\u00e8vres tout ce qu\u2019il peut saisir pour l\u2019examiner, \u00ab&nbsp;car pendant les premiers mois de l\u2019enfance les l\u00e8vres ont une plus grande sensibilit\u00e9 que les mains&nbsp;\u00bb. Pourtant, comme le montre son recueil de donn\u00e9es, c\u2019est \u00e0 partir de sa pratique de p\u00e9diatre avec des su\u00e7oteurs <em>\u00e2g\u00e9s de plus de 2 ans<\/em> qu\u2019il en propose une cat\u00e9gorisation. Il distingue les su\u00e7oteurs de l\u00e8vres, de la langue, des doigts dont le pouce, du dos de la main, du bras et de ce qu\u2019il nomme des \u00ab&nbsp;corps \u00e9trangers&nbsp;\u00bb. C\u2019est dans cette derni\u00e8re rubrique que nous devons ranger les sucettes. Le p\u00e9diatre hongrois n\u2019\u00e9voque pas cet objet que nous connaissons aujourd\u2019hui car il est inexistant \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Toutefois, il cite l\u2019exemple d\u2019un enfant de 20 mois qui suce une t\u00e9tine au bout d\u2019un tuyau souple, d\u00e9solidaris\u00e9e de son r\u00e9cipient de lait.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce descriptif est historiquement capital car il permet de comprendre la gen\u00e8se de la sucette moderne&nbsp;: c\u2019est une t\u00e9tine d\u2019abord d\u00e9solidaris\u00e9e de son tuyau et de sa bouteille de lait puis, plus tard, d\u00e9solidaris\u00e9e de la bouteille, avec les \u00ab&nbsp;biberons \u00e0 t\u00e9tine&nbsp;\u00bb. Cette t\u00e9tine, isol\u00e9e de son contexte technique nourricier, occupe la fonction traditionnellement d\u00e9volue au hochet de bois, su\u00e7ons et autres b\u00e2tons de r\u00e9glisse, racines de pivoine, morceaux de pain, de sucre, de pomme propos\u00e9s \u00e0 l\u2019enfant, en particulier, lors de l\u2019\u00e9ruption des dents lact\u00e9ales. En convergence avec notre propos freudien, c\u2019est avec sa description des su\u00e7oteurs \u00ab&nbsp;combin\u00e9s&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;exalt\u00e9s&nbsp;\u00bb que Lindner souligne fortement la nature sexuelle du su\u00e7otement. Les premiers sont des su\u00e7oteurs qui allient au su\u00e7otement \u00ab&nbsp;simple&nbsp;\u00bb l\u2019activation d\u2019un \u00ab&nbsp;point de volupt\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e0 la t\u00eate, au cou, \u00e0 la poitrine, au ventre ou au bassin. Avec les \u00ab&nbsp;exalt\u00e9s&nbsp;\u00bb, il s\u2019agit de \u00ab&nbsp;su\u00e7oteurs qui se provoquent eux-m\u00eames des douleurs ou qui augmentent l\u2019intensit\u00e9 et la force de leur plaisir par des proc\u00e9d\u00e9s qui para\u00eetraient d\u00e9sagr\u00e9ables ou d\u00e9plaisants aux autres enfants&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Lindner pr\u00e9cise en note&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dans la vie \u00e9rotique, nous trouvons \u00e9galement l\u2019exaltation. R\u00e9cemment, j\u2019avais \u00e0 soigner un mauvais abc\u00e8s \u00e0 la l\u00e8vre inf\u00e9rieure d\u2019un fianc\u00e9, qui avait \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9 par une morsure de la fianc\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un baiser.&nbsp;\u00bb Il illustre p\u00e9diatriquement son propos en citant le cas d\u2019un gar\u00e7on de 6 ans qui suce son pouce en se mettant un doigt de la m\u00eame main dans la narine jusqu\u2019\u00e0 obtenir un saignement. Il cite aussi le cas d\u2019une enfant de 14 ans qui \u00ab&nbsp;trouve grand plaisir quand elle peut s\u2019arracher un cheveu pendant l\u2019acte de su\u00e7otement, cheveu avec lequel elle joue<sup>4<\/sup>&nbsp;\u00bb. Ce d\u00e9tour par des formes extr\u00eames de l\u2019exaltation lui permet finalement de consid\u00e9rer que l\u2019\u00ab&nbsp;extase&nbsp;\u00bb du \u00ab&nbsp;plaisir&nbsp;\u00bb du \u00ab&nbsp;stade de la volupt\u00e9&nbsp;\u00bb est l\u2019objectif ultime de tous les su\u00e7oteurs. Le p\u00e9diatre en arrive alors in\u00e9vitablement dans sa conf\u00e9rence \u00e0 discuter la fronti\u00e8re commune entre su\u00e7otement et masturbation. Certes, sa pens\u00e9e devient plus sophistiqu\u00e9e et ses recommandations plus moralistes, mais le rapprochement est sugg\u00e9r\u00e9 explicitement.<\/p>\n\n\n\n<p>On mesure bien le scandale provoqu\u00e9 par Freud, affirmant la sexualit\u00e9 infantile devant ses coll\u00e8gues offusqu\u00e9s, en lisant les prescriptions interdictrices de Lindner dans la conclusion de sa conf\u00e9rence&nbsp;: la m\u00e8re doit \u00ab&nbsp;tout faire pour emp\u00eacher l\u2019enfant de su\u00e7oter [\u2026] Il ne faut jamais mettre dans la bouche d\u2019un enfant l\u2019objet \u00e0 su\u00e7oter pour le calmer, quand il est en pleurs.&nbsp;\u00bb Bien s\u00fbr, le p\u00e9diatre fait preuve d\u2019une pertinence descriptive novatrice en mettant en exergue la fronti\u00e8re sexuelle commune entre su\u00e7otement et masturbation. Mais il paye, derechef, le prix de son acuit\u00e9 transgressive par une formation r\u00e9actionnelle moraliste&nbsp;: le su\u00e7otement doit \u00eatre combattu. Et comme dans un lapsus \u2013 adulte \u2013 qui r\u00e9v\u00e8le ce qui veut \u00eatre cach\u00e9, l\u2019orateur adultomorphise l\u2019enjeu d\u00e9veloppemental infantile&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous devons conseiller les adultes su\u00e7oteurs de l\u00e8vres ou de la langue, qui viennent chercher de l\u2019aide aupr\u00e8s de nous, pour combattre leur tendance&nbsp;; nous devons aider quand nous attrapons un masturbateur\u2026&nbsp;\u00bb Lindner est bien l\u00e0 prisonnier de la \u00ab&nbsp;confusion entre le \u201csexuel\u201d et le \u201cg\u00e9nital\u201d&nbsp;\u00bb, distinction que Freud \u00e9tablira dans sa contribution magistrale de 1905.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;Le su\u00e7otement est un acte sexuel&nbsp;\u00bb (Freud,1905)<\/h2>\n\n\n\n<p>Avec les <em>Trois essais<\/em>, Freud inaugure une nouvelle \u00e9tape dans son \u0153uvre o\u00f9, d\u00e9sormais, l\u2019organisation sexuelle du psychisme humain sera centrale. C\u2019est autour du concept nodal de <em>pulsion<\/em> que va s\u2019organiser cette th\u00e9orisation nouvelle. Mais c\u2019est la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9tayage qui met sp\u00e9cifiquement en sc\u00e8ne la succion dans son r\u00f4le principal&nbsp;: elle est le fleuron paradigmatique du d\u00e9veloppement des pulsions sexuelles, comme l\u2019illustre cette citation centrale&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous prendrons comme mod\u00e8le des manifestations sexuelles infantiles le su\u00e7otement (succion voluptueuse)&nbsp;\u00bb (Freud, 1905). Dans cette plaidoirie, Freud exprime explicitement sa dette \u00e0 Lindner, qui \u00ab&nbsp;a clairement reconnu la nature sexuelle de cet acte&nbsp;\u00bb (Freud, 1905). Les nombreux emprunts de Freud au Hongrois attestent de sa lecture attentive. De la fameuse conf\u00e9rence, il reprend \u00e0 son compte l\u2019existence du su\u00e7otement chez le nourrisson, une partie de la description tr\u00e8s fine des cat\u00e9gorisations de su\u00e7oteurs et, surtout, \u00ab&nbsp;la volupt\u00e9 de sucer [qui] absorbe toute l\u2019attention de l\u2019enfant&nbsp;\u00bb (Freud, 1905).<\/p>\n\n\n\n<p>Le contraste se fait pourtant sentir dans la fa\u00e7on dont Freud qualifie sans ambages les r\u00e9actions motrices de certains su\u00e7otements \u00ab&nbsp;d\u2019une esp\u00e8ce<sup>5<\/sup> et d\u2019exaltation. Ce qui constitue une avanc\u00e9e d\u00e9cisive dans la vision freudienne du su\u00e7otement du nourrisson, c\u2019est sa compr\u00e9hension en termes <em>d\u2019auto\u00e9rotisme<\/em>, terme qu\u2019il emprunte \u00e0 Havelock Ellis. Cela signifie que, je cite Freud, \u00ab&nbsp;le caract\u00e8re le plus frappant de cette activit\u00e9 sexuelle, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019est pas dirig\u00e9e vers une autre personne. L\u2019enfant se suffit de son propre corps&nbsp;\u00bb (Freud, 1905).<\/p>\n\n\n\n<p>La fameuse th\u00e9orie de l\u2019\u00e9tayage se constitue ici. Je cite Freud\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est l\u2019activit\u00e9 initiale et essentielle \u00e0 la vie de l\u2019enfant qui le lui a appris, la succion du sein maternel, ou de ce qui le remplace. Nous dirons que les l\u00e8vres de l\u2019enfant ont jou\u00e9 le r\u00f4le de <em>zone \u00e9rog\u00e8ne<\/em> et que l\u2019excitation caus\u00e9e par l\u2019afflux du lait chaud a provoqu\u00e9 le plaisir. Au d\u00e9but, la satisfaction de la zone \u00e9rog\u00e8ne fut \u00e9troitement li\u00e9e \u00e0 l\u2019apaisement de la faim. L\u2019activit\u00e9 sexuelle s\u2019est tout d\u2019abord \u00e9tay\u00e9e sur une fonction servant \u00e0 conserver la vie, dont elle ne s\u2019est rendue ind\u00e9pendante que plus tard. [\u2026] Mais bient\u00f4t, le besoin de r\u00e9p\u00e9ter la satisfaction sexuelle se s\u00e9parera du besoin de nutrition, et la s\u00e9paration sera devenue in\u00e9vitable d\u00e8s la p\u00e9riode de dentition, lorsque la nourriture ne sera plus seulement t\u00e9t\u00e9e, mais m\u00e2ch\u00e9e\u00a0\u00bb (Freud, 1905). <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Reformulation p\u00e9rinatale de la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9tayage<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa19\">Disposant d\u2019informations dont Freud \u00e9tait priv\u00e9, je d\u00e9fendrai pour ma part que la succion non nutritive du nourrisson n\u2019a pas pour origine la fonction alimentaire au sein ou au biberon, mais bien la succion f\u0153tale pr\u00e9natale telle que l\u2019a d\u00e9crite le regrett\u00e9 Jean-Pierre Lecanuet (2002), qui joue ici dans ma perspective le r\u00f4le que jouait Lindner pour la th\u00e9orie de l\u2019\u00e9tayage freudienne. Dans sa description, Lecanuet \u00e9voque deux types d\u2019activit\u00e9s de succion f\u0153tale qui apparaissent vers 12 semaines. La premi\u00e8re est endog\u00e8ne et accompagne l\u2019activit\u00e9 de d\u00e9glutition du liquide amniotique avec une alternance d\u2019ouverture et de fermeture de la bouche. La seconde est exog\u00e8ne et elle est d\u00e9clench\u00e9e par le contact de la main f\u0153tale. Il y a fort \u00e0 parier que le Freud lecteur de Lindner aurait certainement \u00e9t\u00e9 passionn\u00e9 par cet \u00e9clairage de Lecanuet. Disons le tout net, mon hypoth\u00e8se (la succion non nutritive du nourrisson n\u2019a pas pour origine la fonction alimentaire au sein ou au biberon mais bien la succion f\u0153tale pr\u00e9natale) n\u2019enl\u00e8ve rien \u00e0 la proposition freudienne sur le but de la sexualit\u00e9 infantile, \u00e0 savoir la satisfaction par l\u2019excitation appropri\u00e9e auto\u00e9rotique de telle ou telle zone \u00e9rog\u00e8ne. Simplement, lorsque Freud affirme qu\u2019il faut que \u00ab\u00a0l\u2019enfant ait \u00e9prouv\u00e9 la satisfaction\u00a0<em>auparavant<\/em>\u00a0pour qu\u2019il d\u00e9sire la r\u00e9p\u00e9ter<sup>6<\/sup>\u00a0\u00bb (Freud, 1905), notre proposition consiste \u00e0 penser que cet \u00ab\u00a0auparavant\u00a0\u00bb ne se r\u00e9f\u00e8re pas <em>uniquement<\/em> \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat de besoin\u00a0\u00bb de la succion nutritive <em>ex nihilo<\/em> mais bien aussi fondamentalement \u00e0 celui d\u2019une succion nutritive et non nutritive s\u2019\u00e9tayant sur la succion f\u0153tale. Ce que Freud pointe comme \u00ab\u00a0activit\u00e9 initiale\u00a0\u00bb du nourrisson est, dans notre optique p\u00e9rinatale, secondaire. Finalement, la th\u00e9orie freudienne de l\u2019\u00e9tayage du sexuel sur le besoin chez le b\u00e9b\u00e9 est dans ce cas <em>redoubl\u00e9e<\/em> si l\u2019on accepte la possibilit\u00e9 d\u2019une <em>synergie fonctionnelle<\/em> de la succion <em>pr\u00e9natale<\/em> et <em>n\u00e9onatale<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autonomisation progressive de la satisfaction sexuelle \u00e0 l\u2019\u00e9gard du besoin de nutrition sous la pouss\u00e9e de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition soulign\u00e9e par Freud est, \u00e9galement, \u00e0 revisiter \u00e0 la lumi\u00e8re de ce double \u00e9tayage. Et l\u2019on peut entendre comme un argument fort allant dans cette direction la vision freudienne \u00ab&nbsp;d\u2019un caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral des pulsions et peut-\u00eatre de la vie organique dans son ensemble&nbsp;\u00bb qui anime sa c\u00e9l\u00e8bre d\u00e9finition de 1920&nbsp;: \u00ab&nbsp;Une pulsion serait une pouss\u00e9e inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019organisme vivant vers <em>le r\u00e9tablissement d\u2019un \u00e9tat ant\u00e9rieur<\/em> que cet \u00eatre vivant a d\u00fb abandonner sous l\u2019influence perturbatrice de forces ext\u00e9rieures&nbsp;; elle serait une sorte d\u2019\u00e9lasticit\u00e9 organique ou, si l\u2019on veut, l\u2019expression de l\u2019inertie dans la vie organique.&nbsp;\u00bb La pulsion chez le b\u00e9b\u00e9 m\u00e9rite une perspective p\u00e9rinatale o\u00f9 \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9tat ant\u00e9rieur&nbsp;\u00bb peut \u00eatre pr\u00e9natal<sup>7<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">M<sup>me<\/sup> C., L\u00e9on et Ours brun<\/h2>\n\n\n\n<p>Trois semaines plus tard, je retrouve L\u00e9on et cette fois ses deux parents. M<sup>me<\/sup> C. pose d\u2019embl\u00e9e L\u00e9on au sol qui va explorer la caisse de jouets qu\u2019il conna\u00eet. M<sup>me<\/sup> C. annonce qu\u2019\u00e0 sa grande surprise, L\u00e9on d\u00e9laisse la sucette dans la journ\u00e9e et \u00ab&nbsp;s\u2019est entich\u00e9&nbsp;\u00bb d\u2019une peluche. \u00ab&nbsp;La nuit, \u00e7a va mieux aussi&nbsp;\u00bb, dit fi\u00e8rement M. C. en s\u2019intercalant et en exhibant, sorti d\u2019un sac, le h\u00e9ros Ours brun. Il pr\u00e9cise que c\u2019est sa m\u00e8re qui l\u2019a offert \u00e0 L\u00e9on \u00e0 la maternit\u00e9 mais qu\u2019il ne l\u2019int\u00e9ressait pas jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Avec beaucoup de tendresse en regardant sa femme, il poursuit en affirmant que c\u2019est vraiment bien qu\u2019elle ait r\u00e9ussi \u00e0 parler de ses difficult\u00e9s d\u2019allaitement car il consid\u00e8re que sa femme est beaucoup trop s\u00e9v\u00e8re avec elle-m\u00eame quand elle parle d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9chec&nbsp;\u00bb \u00e0 ce sujet. Il rajoute avec malice&nbsp;: \u00ab&nbsp;Finalement, gr\u00e2ce \u00e0 \u00e7a, L\u00e9on a pu avoir de bons biberons avec sa Maman et son Papa.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Succion, sucette et transitionnalit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans son avant-propos de <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em> (1971), Winnicott d\u00e9fend l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019\u00e9tude des \u00ab&nbsp;pr\u00e9curseurs&nbsp;\u00bb des ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels initialement abord\u00e9s dans son travail de 1951. Il cite une \u00e9tude de Renata Gaddini qui observe avec la plus grande attention ces pr\u00e9curseurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;La succion du poing, du doigt, du pouce, de la langue et de toutes les complications que ne manque pas d\u2019entra\u00eener l\u2019utilisation d\u2019une sucette ou d\u2019une t\u00e9tine&nbsp;\u00bb (Winnicott, 1971).<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la \u00ab&nbsp;passion&nbsp;\u00bb <em>(addicted)<\/em> qui caract\u00e9rise bien, selon lui, cette \u00ab&nbsp;aire interm\u00e9diaire d\u2019exp\u00e9rience qui se situe entre le pouce et l\u2019ours en peluche, entre l\u2019\u00e9rotisme oral et la v\u00e9ritable relation d\u2019objet, entre l\u2019activit\u00e9 cr\u00e9atrice primaire et la projection de ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 introject\u00e9, entre l\u2019ignorance primaire de la dette et la reconnaissance de celle-ci&nbsp;\u00bb. Winnicott, comme Lindner, s\u2019int\u00e9resse aux \u00ab&nbsp;objets qui ne font pas partie du corps du nourrisson&nbsp;\u00bb. Il les nomme \u00ab&nbsp;objets non-moi&nbsp;\u00bb. Ceux-ci vont jouer un r\u00f4le capital en venant \u00ab&nbsp;<em>compliquer<\/em> l\u2019activit\u00e9 auto\u00e9rotique comme la succion du pouce<sup>8<\/sup>&nbsp;\u00bb (Winnicott, 1971). Ces objets ext\u00e9rieurs accompagnent la succion ou les caresses d\u2019une partie du corps propre. Couvertures, coin de drap, couches, mouchoirs, bouts de laine \u00e0 port\u00e9e de l\u2019enfant font l\u2019affaire. \u00ab&nbsp;L\u2019objet transitionnel&nbsp;\u00bb \u00e9lu, chemin faisant, sera un parmi d\u2019autres de ces \u00ab&nbsp;ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels&nbsp;\u00bb divers.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me para\u00eet ici primordial de bien comprendre en quoi l\u2019apport de ces objets \u00ab&nbsp;non-moi&nbsp;\u00bb constitue une <em>complication<\/em> d\u2019un auto\u00e9rotisme \u00ab&nbsp;pur&nbsp;\u00bb r\u00e9solument centr\u00e9 sur le corps propre. Pour Winnicott, c\u2019est la valeur ajout\u00e9e de \u00ab&nbsp;l\u2019exp\u00e9rience fonctionnelle&nbsp;\u00bb de ces objets externes qui ouvre sur la fantasmatisation et la d\u00e9fense contre une \u00ab&nbsp;angoisse de type d\u00e9pressif&nbsp;\u00bb. Certes, au d\u00e9part, ces objets sont utilis\u00e9s dans un sc\u00e9nario auto\u00e9rotique, mais c\u2019est bien la <em>complication<\/em> qu\u2019ils induisent qui desserre l\u2019\u00e9tau d\u2019une autosuffisance omnipotente. La virtualit\u00e9 symbolique \u00ab&nbsp;du bout de couverture ou n\u2019importe quoi d\u2019autre&nbsp;\u00bb (Winnicott, 1971) de l\u2019objet partiel sein n\u2019advient que gr\u00e2ce \u00e0 cette d\u00e9centration du corps propre. C\u2019est l\u2019\u00ab&nbsp;existence effective&nbsp;\u00bb de cet objet qui en rend possible la potentialit\u00e9 symbolique et objectale.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut se demander si L\u00e9on n\u2019a pas eu trop t\u00f4t la \u00ab&nbsp;complication&nbsp;\u00bb de la d\u00e9centration du corps propre en \u00e9tant condamn\u00e9 pr\u00e9cocement \u00e0 la sucette. En effet, \u00e9crit Winnicott, \u00ab&nbsp;Le petit enfant peut employer un objet transitionnel quand l\u2019objet interne est vivant, r\u00e9el et suffisamment bon (pas trop pers\u00e9cuteur). Mais les qualit\u00e9s de cet objet interne d\u00e9pendent de l\u2019existence, du caract\u00e8re vivant et du comportement de l\u2019objet externe. Si celui-ci t\u00e9moigne d\u2019une carence quelconque relative \u00e0 la fonction essentielle, cette carence conduit indirectement \u00e0 un \u00e9tat de mort ou \u00e0 une qualit\u00e9 pers\u00e9cutrice de l\u2019objet interne. Si l\u2019objet externe persiste \u00e0 \u00eatre inad\u00e9quat, l\u2019objet interne n\u2019a pas de signification pour le petit enfant et alors, mais alors seulement, l\u2019objet transitionnel se trouve, lui aussi, d\u00e9pourvu de toute signification&nbsp;\u00bb (Winnicott, 1971).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une sucette g\u00e9n\u00e9rationnelle&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>Au troisi\u00e8me rendez-vous, M<sup>me<\/sup> C., seule avec L\u00e9on, excuse son mari en d\u00e9placement professionnel. Elle pr\u00e9cise&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il regrette beaucoup de ne pas \u00eatre l\u00e0 et il pense que je devrais faire une psychoth\u00e9rapie.&nbsp;\u00bb M<sup>me<\/sup> C. m\u2019explique que L\u00e9on dort bien et que, quand il se r\u00e9veille, il appelle encore mais qu\u2019il suffit de r\u00e9pondre et de l\u2019inviter \u00e0 se rendormir sans se d\u00e9placer pour que tout rentre dans l\u2019ordre. Comme je le constate <em>de visu<\/em>, L\u00e9on a adopt\u00e9 son ours brun et sa m\u00e8re pr\u00e9cise qu\u2019il ne prend plus sa sucette qu\u2019exceptionnellement la journ\u00e9e, et qu\u2019elle peut tomber sans dommage de son lit dans la nuit. M<sup>me<\/sup> C. me raconte qu\u2019elle a observ\u00e9 L\u00e9on et qu\u2019il suce le bout du nez d\u2019Ours brun.<\/p>\n\n\n\n<p>M<sup>me<\/sup> C. me dit alors qu\u2019elle a quelque chose de tr\u00e8s g\u00eanant \u00e0 me confier et qu\u2019elle croit important de le faire. Elle se lance&nbsp;: \u00ab&nbsp;Au d\u00e9but et \u00e0 la fin de ma grossesse, j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s angoiss\u00e9e et\u2026 j\u2019ai recommenc\u00e9 \u00e0 sucer mon pouce. Au d\u00e9but, je me cachais de mon mari car j\u2019avais vraiment honte. J\u2019avais l\u2019impression de me retrouver adolescente quand je me cachais de mes parents pour sucer mon pouce. Et puis un matin, mon mari m\u2019a dit tr\u00e8s tendrement que je dormais en su\u00e7ant mon pouce et que \u00e7a l\u2019avait \u00e9mu. J\u2019ai pu alors lui dire que j\u2019\u00e9tais super stress\u00e9e et que \u00e7a me calmait un petit peu de sucer mon pouce. Il m\u2019a dit que ce n\u2019\u00e9tait pas grave et que \u00e7a me passerait certainement apr\u00e8s la grossesse.&nbsp;\u00bb M<sup>me<\/sup> C. affine son propos en me racontant que l\u2019id\u00e9e de la sucette pour L\u00e9on a d\u00e9marr\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 quand elle avait recommenc\u00e9 \u00e0 sucer son pouce au d\u00e9but de la grossesse. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment quand elle n\u2019arrivait pas \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 son envie de sucer son pouce qu\u2019elle a eu l\u2019id\u00e9e de la sucette pour L\u00e9on.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Succion et sucette auto\u00e9rotiques et autocalmantes<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans le droit fil de la distinction de Michel Fain entre ce qui calme et apporte la satisfaction (1992), Claude Smadja (1991, 1993) et G\u00e9rard Szwec (1998) ont propos\u00e9 la notion de <em>proc\u00e9d\u00e9s autocalmants<\/em>. Smadja a montr\u00e9 l\u2019existence banale et normale de ces proc\u00e9d\u00e9s qui font partie de la psychologie de la vie quotidienne. Ce sont, dit-il, \u00ab&nbsp;des moyens utilis\u00e9s par le Moi pour s\u2019adapter \u00e0 une certaine conjecture&nbsp;\u00bb. Ils rentrent \u00ab&nbsp;dans le cadre g\u00e9n\u00e9ral des d\u00e9fenses qui assurent la protection du Moi contre un danger qui menace son int\u00e9grit\u00e9&nbsp;\u00bb. Ici, le Moi est \u00e0 la fois sujet et objet de ces proc\u00e9d\u00e9s qui visent \u00e0 restaurer le calme par le recours \u00e0 la motricit\u00e9, \u00e0 la perception, afin d\u2019obtenir une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9e de ses affects et de sa charge symbolique.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9p\u00e9tition, partie visible de la pulsion de mort visant le retour au calme, en est la variable essentielle qui marque le passage de la psychologie \u00e0 la psychopathologie. Si elle aboutit, \u00e0 moindres frais,<sup> <\/sup>\u00e0 une ma\u00eetrise des excitations pulsionnelles et externes, les proc\u00e9dures autocalmantes seront \u00ab\u00a0satisfaisantes\u00a0\u00bb.\u00a0<em>A contrario<\/em>, elles seront \u00ab\u00a0calmantes\u00a0\u00bb si la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition prend le pouvoir en exprimant par son insatiabilit\u00e9 la comm\u00e9moration d\u2019une inertie traumatique. La compulsion de r\u00e9p\u00e9tition de M<sup>me<\/sup>\u00a0C. \u00e0 donner \u00e0 L\u00e9on la sucette vient sans doute comm\u00e9morer sa d\u00e9pendance \u00e0 la succion \u00ab\u00a0calmante\u00a0\u00bb de son pouce d\u2019autrefois et de la grossesse. Pour L\u00e9on, cette sucette \u00ab\u00a0calmante\u00a0\u00bb ne sera pas efficace pour apprivoiser la spirale relationnelle intersubjective. Pour Szwec (1998), les proc\u00e9d\u00e9s autocalmants procurent une d\u00e9charge, mais pas une satisfaction. Ils sont l\u2019h\u00e9ritage \u00ab\u00a0de la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9viter la r\u00e9surgence de l\u2019\u00e9v\u00e9nement ayant eu initialement des effets traumatiques. Ces proc\u00e9d\u00e9s sont donc \u00e0 comprendre comme un arr\u00eat dans et par la r\u00e9p\u00e9tition [\u2026]. Se substituant aux auto\u00e9rotismes, ils r\u00e9alisent une forme d\u2019attachement \u00e0 l\u2019objet externe parce que l\u2019objet interne n\u2019arrive pas \u00e0 \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9. Ils maintiennent donc la perception de l\u2019objet externe parce que l\u2019objet interne n\u2019arrive pas \u00e0 \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9. Tout le jeu sur les limites interne et externe, sur la diff\u00e9renciation du moi et de l\u2019objet est remplac\u00e9 par un jeu fig\u00e9 portant sur la distance \u00e0 l\u2019objet externe ind\u00e9finiment rapproch\u00e9 et \u00e9loign\u00e9. Le proc\u00e9d\u00e9 est un substitut n\u00e9cessaire et r\u00e9v\u00e9lant une grande d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019objet externe\u00a0\u00bb (Szwec, 1998).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ocnophile ou philobate&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa30\">En point d\u2019orgue de cette esquisse g\u00e9n\u00e9alogique de la succion en psychanalyse\u202f9, j\u2019aimerais partager mon admiration pour le pionnier Michael Balint qui, il y a bien longtemps, a ouvert une voie que Daniel Widl\u00f6cher a r\u00e9cemment revisit\u00e9e (2001). La critique de Balint de la notion de <em>narcissisme primaire<\/em> non dirig\u00e9 vers un objet me semble en effet un bon point de d\u00e9part pour accueillir les tourments de M<sup>me<\/sup> C. et de L\u00e9on et poursuivre le chantier incontournable de la red\u00e9finition p\u00e9rinatale d\u2019un auto\u00e9rotisme \u00e0 l\u2019aune de \u00ab\u00a0l\u2019intersubjectivit\u00e9 primaire\u00a0\u00bb (Trevarthen 1993<em>a<\/em>, 1993<em>b<\/em>, 2003) entre adulte et b\u00e9b\u00e9<sup>10<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Balint, il n\u2019y a de narcissisme que secondaire quand \u00ab\u00a0la relation d\u2019objet primaire\u00a0\u00bb, plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab\u00a0l\u2019auto\u00e9rotisme primaire\u00a0\u00bb \u2013 r\u00e9solument orient\u00e9 vers l\u2019objet \u2013, ne peut pas se d\u00e9ployer dans un environnement qui r\u00e9pond \u00e0 ses attentes de r\u00e9ciprocit\u00e9. Balint \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0La th\u00e9orie du narcissisme primaire a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e principalement sur des observations concernant des nourrissons trait\u00e9s avec indiff\u00e9rence, par exemple emmaillot\u00e9s, serr\u00e9s ou soign\u00e9s dans une routine immuable et qui en cons\u00e9quence ont d\u00fb d\u00e9velopper leur narcissisme secondaire \u00e0 une phase beaucoup trop pr\u00e9coce, essentiellement en r\u00e9ponse \u00e0 une relation perturb\u00e9e avec leur environnement<sup>11<\/sup>.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, \u00ab&nbsp;l\u2019abandon des langes a mis en danger le narcissisme primaire du nourrisson&nbsp;: pas en r\u00e9alit\u00e9, naturellement, mais seulement aux yeux de l\u2019observateur qui a commenc\u00e9 \u00e0 voir la relation d\u2019objet recouvrant le narcissisme primaire&nbsp;\u00bb. Balint \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se \u00ab&nbsp;d\u2019un \u00e9change pr\u00e9coce et intense entre le f\u0153tus-nourrisson et son environnement. Dans ce cadre, le destin de cet \u00ab&nbsp;investissement primitif de l\u2019environnement&nbsp;\u00bb du b\u00e9b\u00e9 \u00ab&nbsp;tant sur le plan biologique que libidinal&nbsp;\u00bb sera d\u00e9cisif. \u00ab&nbsp;Dans l\u2019univers ocnophile, l\u2019investissement primaire, encore que m\u00eal\u00e9 \u00e0 une grande quantit\u00e9 d\u2019angoisse, semble s\u2019attacher aux objets en voie d\u2019\u00e9mergence&nbsp;; ces derniers sont ressentis comme dignes de confiance et rassurants tandis que les espaces qui les s\u00e9parent sont mena\u00e7ants et effrayants. Dans l\u2019univers philobate, ce sont les espaces vides d\u2019objets qui retiennent l\u2019investissement primaire originaire et sont v\u00e9cus comme s\u00fbrs et bienveillants, alors que les objets sont ressentis comme des dangers perfides<sup>12<\/sup>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois avoir tent\u00e9 de sugg\u00e9rer ici que L\u00e9on \u00e9tait en d\u00e9but de carri\u00e8re de philobate et sa m\u00e8re, M<sup>me<\/sup> C., \u00e0 un moment clef de sa trajectoire de philobate confirm\u00e9e. Mais la p\u00e9rinatalit\u00e9 a ceci de remarquable d\u2019offrir \u2013 au prix de r\u00e9surgences souvent vertigineuses \u2013 des opportunit\u00e9s de ren\u00e9gociation pour les philobates&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Quel que soit mon enthousiasme pour la critique de Balint de la vision classique du narcissisme primaire, je crois pour autant que Widl\u00f6cher (2001) a raison de nous inviter, dans son remarquable texte, \u00e0 distinguer fermement deux p\u00f4les&nbsp;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, il y a ce que Balint nomme \u00ab&nbsp;amour primaire&nbsp;\u00bb et Bowlby \u00ab&nbsp;attachement&nbsp;\u00bb, relevant tous deux d\u2019un programme g\u00e9n\u00e9tique&nbsp;; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il y a la sexualit\u00e9 infantile, \u00ab&nbsp;relevant \u2013 elle \u2013 de la pure subjectivit\u00e9 propre \u00e0 l\u2019activit\u00e9 fantasmatique&nbsp;\u00bb et qui vient <em>apr\u00e8s coup<\/em> \u00e9rotiser la relation d\u2019amour primaire (d\u2019attachement) et construire la sexualit\u00e9 infantile.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, \u00ab&nbsp;la sexualit\u00e9 infantile s\u2019inscrit dans l\u2019auto\u00e9rotisme [\u2026] parce qu\u2019elle exprime un rapport imaginaire \u00e0 l\u2019objet. La force de cette exp\u00e9rience psychique tient au fait qu\u2019elle s\u2019inscrit dans l\u2019accomplissement hallucinatoire du fantasme inconscient, c\u2019est-\u00e0-dire de la r\u00e9alit\u00e9 psychique (Widl\u00f6cher, 2001)&nbsp;\u00bb. Au fond, c\u2019est en nous laissant inspirer par nos v\u00e9ritables ma\u00eetres, M. et M<sup>me<\/sup> C., L\u00e9on et nos patients, que nous explorerons au plus juste de la rencontre clinique les mille et un avatars de la dialectique humaine, toujours singuli\u00e8re et \u00e9volutive, entre virtualit\u00e9 g\u00e9n\u00e9tique et sexualit\u00e9 infantile&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li><em>Neurologiches Zentralblatt.<\/em><\/li><li> <em>Jarbuch f\u00fcr Kinderheilkunde<\/em>, XIV, 1879. Cette r\u00e9f\u00e9rence est donn\u00e9e par Freud \u00e0 la note 46, p. 171 de la traduction fran\u00e7aise du D<sup style=\"color: initial; font-family: -apple-system, BlinkMacSystemFont, &quot;Segoe UI&quot;, Roboto, Oxygen-Sans, Ubuntu, Cantarell, &quot;Helvetica Neue&quot;, sans-serif;\">r<\/sup> Blanche Reverchon-Jouve revue par J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, coll. \u00ab&nbsp;Folio\/Essais&nbsp;\u00bb 1985.<\/li><li>Cette traduction fran\u00e7aise a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e sous l\u2019\u00e9gide de la Documentation psychanalytique de l\u2019\u00c9cole freudienne. Les citations et les illustrations de cet article sont emprunt\u00e9es \u00e0 ce pr\u00e9cieux document. Je remercie vivement Madame Falad\u00e9 pour sa disponibilit\u00e9. Ma reconnaissance va aussi \u00e0 Christian Robineau qui m\u2019a fait d\u00e9couvrir cette traduction.<\/li><li>Observation pertinente pour une r\u00e9flexion sur la trichotillomanie.<\/li><li>Vari\u00e9t\u00e9 de contracture g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e pr\u00e9dominant sur les muscles fl\u00e9chisseurs et amenant le sujet en position f\u0153tale.<\/li><li>C\u2019est moi qui souligne.<\/li><li>C\u2019est dans cette perspective que j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 la notion de \u00ab&nbsp;relation d\u2019objet ut\u00e9rine virtuelle&nbsp;\u00bb (2009, 2011).<\/li><li>C\u2019est moi qui souligne.<\/li><li>Le lecteur trouvera une g\u00e9n\u00e9alogie psychanalytique de la succion plus exhaustive dans mon article \u00ab&nbsp;Sucette de vie, sucette de mort&nbsp;\u00bb dans S. Missonnier, N. Boige (sous la direction de), <em>La sucette dans tous ses \u00e9tats<\/em>, <em>Spirale<\/em>, n\u00b0 23, 2003, p. 77-106.<\/li><li>[10] Pour une exploration approfondie de \u00ab&nbsp;l\u2019intersubjectivit\u00e9 primaire&nbsp;\u00bb de Colwyn Trevarthen et de ses prolongements th\u00e9orico-cliniques, notamment sur la r\u00e9vision du narcissisme primaire, se rapporter \u00e0 mon ouvrage <em>Devenir parent, na\u00eetre humain. La diagonale du virtuel<\/em>, Paris, Puf, 2009.<\/li><li>M. Balint, Le d\u00e9faut fondamental (1968), Paris, Payot, 1991.<\/li><li>Ibid.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Balint, M. 1968. <em>Le d\u00e9faut fondamental<\/em>, Paris, Payot, 1991.<\/p>\n\n\n\n<p>Debray, R. 1987. <em>B\u00e9b\u00e9s, m\u00e8res en r\u00e9volte<\/em>, Paris, Bayard, coll. \u00ab&nbsp;Paidos&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Fain, M. 1992. \u00ab&nbsp;La vie op\u00e9ratoire et les potentialit\u00e9s de la n\u00e9vrose traumatique&nbsp;\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychosomatique<\/em>, n\u00b0 2, p. 5-24.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud, S. 1905. <em>Trois essais sur la th\u00e9orie de la sexualit\u00e9<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab&nbsp;Folio essais&nbsp;\u00bb, 1985.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud, S. 1920. \u00ab&nbsp;Au-del\u00e0 du principe de plaisir&nbsp;\u00bb, dans <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Paris, Payot, coll. \u00ab&nbsp;Petite biblioth\u00e8que&nbsp;\u00bb, 1982.<\/p>\n\n\n\n<p>Lecanuet, J.-P. 2002. \u00ab&nbsp;Des rafales et des pauses&nbsp;: les succions pr\u00e9natales&nbsp;\u00bb, dans S. Missonnier et N. Boige (sous la direction de), <em>La sucette dans tous ses \u00e9tats<\/em>, <em>Spirale<\/em>, n\u00b0 22, p. 37-47.<\/p>\n\n\n\n<p>Missonnier, S. 2009. <em>Devenir parent, na\u00eetre humain. La diagonale du virtuel<\/em>, Paris, Puf.<\/p>\n\n\n\n<p>Missonnier, S. 2011. \u00ab&nbsp;L\u2019ombre d\u2019un futur&nbsp;: pr\u00e9lude \u00e0 l\u2019action sp\u00e9cifique du <em>Nebenmensch<\/em>&nbsp;\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 75(5), p. 1641-1647.<\/p>\n\n\n\n<p>Missonnier, S.&nbsp;; Boige, N. (sous la direction de). 2002-2003. <em>La sucette dans tous ses \u00e9tats<\/em>, <em>Spirale<\/em>, n\u00b0 22 et 23.<\/p>\n\n\n\n<p>Smadja, C. 1991. \u00ab&nbsp;\u00c0 propos d\u2019un mode particulier de ma\u00eetrise des excitations&nbsp;\u00bb, <em>Les textes du centre A.-Binet<\/em>, n\u00b0 19, p. 55-66.<\/p>\n\n\n\n<p>Smadja, C. 1993. \u00ab \u00c0 propos des proc\u00e9d\u00e9s autocalmants du Moi \u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychosomatique<\/em>, n\u00b0 4, p. 9-26.<\/p>\n\n\n\n<p>Szwec, G. 1998. <em>Les gal\u00e9riens volontaires<\/em>, Paris, Puf.<\/p>\n\n\n\n<p>Trevarthen, C. 1993<em>a.<\/em> \u00ab&nbsp;The self born in intersubjectivity&nbsp;: the psychology of an infant communicating&nbsp;\u00bb, dans U. Neisser (sous la direction de), <em>The Perceived Self, Ecological and Interpersonal Sources of Self-Knowledge<\/em>, Cambridge, Cambridge University Press, p.121-173.<\/p>\n\n\n\n<p>Trevarthen, C. 1993<em>b.<\/em> \u00ab&nbsp;The function of emotions in early infant communication&nbsp;\u00bb, dans J. Nadel, L. Camaioni (sous la direction de), <em>New Perspectives in Early Communicative Development<\/em>, Londres, Routledge, p. 48-81.<\/p>\n\n\n\n<p>Trevarthen, C.&nbsp;; Aitken, K.J. 2003. \u00ab&nbsp;Intersubjectivit\u00e9 chez le nourrisson&nbsp;: recherche, th\u00e9orie et application clinique&nbsp;\u00bb, <em>Devenir<\/em>, vol. 4, n\u00b0 15, p. 309-428.<\/p>\n\n\n\n<p>Widl\u00f6cher, D. 2001. \u00ab&nbsp;Amour primaire et sexualit\u00e9 infantile, un d\u00e9bat de toujours&nbsp;\u00bb, dans D. Widl\u00f6cher (sous la direction de), <em>Sexualit\u00e9 infantile et attachement<\/em>, Paris, Puf.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott, D.W. 1971. <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, Paris, Gallimard, 1975.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10729?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mme C. et L\u00e9on Mme C. a pris rendez-vous car L\u00e9on, son fils unique de 16 mois, a des probl\u00e8mes de sommeil. \u00ab&nbsp;L\u00e9on se r\u00e9veille plusieurs fois dans la nuit et il doit imp\u00e9rativement retrouver sa sucette pour se rendormir&nbsp;\u00bb,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1223,1214,1215],"thematique":[298],"auteur":[1375],"dossier":[838],"mode":[60],"revue":[839],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10729","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-bebe","auteur-sylvain-missonnier","dossier-sexe-sexuel-sexualites","mode-payant","revue-839","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10729","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10729"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10729\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16524,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10729\/revisions\/16524"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10729"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10729"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10729"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10729"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10729"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10729"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10729"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10729"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10729"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}