{"id":10715,"date":"2021-08-22T07:32:37","date_gmt":"2021-08-22T05:32:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/limaginaire-en-psychanalyse-2\/"},"modified":"2021-10-03T09:31:10","modified_gmt":"2021-10-03T07:31:10","slug":"limaginaire-en-psychanalyse","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/limaginaire-en-psychanalyse\/","title":{"rendered":"L&rsquo;imaginaire en psychanalyse"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019aimerai en premier lieu vous livrer un court extrait d\u2019un des premiers ouvrages fondamentaux consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019intelligence artificielle, <em>Architecture of cognition<\/em> de J.-R. Anderson&nbsp;: \u00ab&nbsp;Supposez (c\u2019est un exemple simpliste) que l\u2019on dise \u00e0 un enfant na\u00eff&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si tu veux quelque chose, alors pense que c\u2019est arriv\u00e9&nbsp;\u00bb. Transcrit dans une logique de production, ceci prendrait la forme suivante&nbsp;: si l\u2019objectif est de r\u00e9aliser X, alors inscris que X est r\u00e9alis\u00e9. Ceci rendrait peut-\u00eatre l\u2019enfant content bien que dans l\u2019illusion, et qui ne se soucierait pas de chercher \u00e0 r\u00e9aliser quoique ce soit du fait qu\u2019il croirait l\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 r\u00e9alis\u00e9&nbsp;? Une fois enferm\u00e9 dans cette r\u00e8gle de production, l\u2019enfant ne disposerait d\u2019aucune information en retour susceptible de retenir que cette production a cr\u00e9\u00e9 des difficult\u00e9s. L\u2019enfant serait imm\u00e9diatement stopp\u00e9 dans son statut de syst\u00e8me cognitif adapt\u00e9&nbsp;\u00bb. Quand je pris connaissance de cette r\u00e9flexion, je ne manquai pas d\u2019y r\u00e9pondre en mon for int\u00e9rieur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce dont il s\u2019agit en psychanalyse&nbsp;\u00bb. Ce qui me permit de lire et de suivre avec int\u00e9r\u00eat la litt\u00e9rature consacr\u00e9e aux sciences cognitives.<\/p>\n\n\n\n<p>La place du r\u00eave dans l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie psychanalytique ouvre la voie \u00e0 une perspective quelque peu diff\u00e9rente. On sait combien l\u2019approche freudienne du r\u00eave doit \u00e0 la philosophie romantique allemande (Leblanc C., Margantin L., Schefer O., <em>La forme pratique du monde<\/em>, Jos\u00e9 Corti, 2003, Widl\u00f6cher D., <em>La r\u00e9volution psychanalytique<\/em>. <em>Une id\u00e9ologie ou un concept \u00e9pist\u00e9mologique&nbsp;?<\/em>, <em>Romantisme et R\u00e9volution(s), Les entretiens de la Fondation des Treilles<\/em>, sous la direction de D. Couty et R. Kopp, Paris, Gallimard, 2008). Pour Freud, nul \u00e9tat d\u2019\u00e2me \u00e0 prendre en compte pour une approche psychologique scientifique de l\u2019inconscient une articulation entre \u00e9pist\u00e9mologie de l\u2019adaptation au r\u00e9el et une \u00e9pist\u00e9mologie de la cr\u00e9ativit\u00e9 imaginative sur le mod\u00e8le du r\u00eave. Et pourtant, \u00e0 mesure que l\u2019on d\u00e9couvrait le champ de l\u2019approche cognitive, ne devait-on pas prendre la mesure de l\u2019\u00e9cart \u00e9pist\u00e9mologique entre les deux voies&nbsp;? L\u2019opposition si actuelle entre psychoth\u00e9rapies cognitive et comportementale d\u2019une part, et psychanalytique de l\u2019autre, m\u00e9riterait peut-\u00eatre de c\u00e9der la place \u00e0 une vis\u00e9e plus int\u00e9grative mais tout aussi dialectique entre deux finalit\u00e9s majeures des psychoth\u00e9rapies, soit aider le sujet \u00e0 faire face aux pressions de la r\u00e9alit\u00e9 et \u00e0 la gestion des conflits que ceux-ci entra\u00eenent avec ses d\u00e9sirs, mais aussi l\u2019aider \u00e0 faire face aux pressions de la r\u00e9alit\u00e9 psychique inconsciente et d\u2019en tol\u00e9rer les exigences. On verrait alors que ce que nous appelons <em>psychoth\u00e9rapie psychanalytique<\/em> ob\u00e9it \u00e0 ces deux exigences et la mani\u00e8re dont elles sont g\u00e9r\u00e9es dans la cure t\u00e9moigne plus d\u2019une strat\u00e9gie qui doit nous permettre d\u2019en tenir compte et d\u2019en faire usage au mieux des int\u00e9r\u00eats du patient.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019imaginaire de l\u2019objet<\/h2>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9bat implicite que nous venons d\u2019ouvrir est en fait li\u00e9 \u00e0 une question plus g\u00e9n\u00e9rale qui porte sur la relation de l\u2019imaginaire \u00e0 l\u2019image. Le mod\u00e8le constructiviste bien illustr\u00e9 en France, dans les ann\u00e9es cinquante, par le livre de Gilbert Durand (<em>Les structures anthropologiques de l\u2019imaginaire<\/em>, Paris, PUF, 1960). Le monde imaginaire, auquel nous aurions acc\u00e8s par le r\u00eave en particulier, serait une construction que l\u2019humanit\u00e9 a su \u00e9laborer et qui construit un monde d\u2019images symboliques.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019emprunterai un exemple au domaine litt\u00e9raire. Beguin (1939), dans <em>L\u2019\u00c2me romantique et le r\u00eave<\/em>, t\u00e9moigne d\u2019une double fascination, la puissance des images et l\u2019\u00e9nigme de la question du sujet qui r\u00eave&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le r\u00eave, la po\u00e9sie, le mythe prennent figure d\u2019avertissements et m\u2019invitent \u00e0 ne me satisfaire ni de cette conscience de moi qui suffit \u00e0 mon comportement moral et social, ni de cette distinction entre moi et les objets qui me fait croire que mes organes de perception \u00ab&nbsp;normale&nbsp;\u00bb enregistrent l\u2019exacte copie d\u2019une \u00ab&nbsp;r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb\u2026 Dangereuses sir\u00e8nes ou merveilleux intercesseurs, nous penserons que ces chocs nous invitent \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer aux ab\u00eemes de l\u2019inconscience, ou bien au sanctuaire des grandes r\u00e9v\u00e9lations&nbsp;\u00bb. Nous observons ici une assimilation de l\u2019inconscient \u00e0 un autre monde, le syst\u00e8me symbolique, le r\u00eave et le visuel. Beguin est d\u2019ailleurs parfaitement conscient de cet amalgame&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le recours au r\u00eave est constant chez tous les auteurs dont je parle&nbsp;; \u2026 et l\u00e0 de cette constante vie des images, plus charg\u00e9e d\u2019affectivit\u00e9 que la vie des id\u00e9es\u2026&nbsp;\u00bb. Une telle analyse est tr\u00e8s redevable \u00e0 la pens\u00e9e de Jung. Ce dernier a beaucoup fait pour ancrer l\u2019imaginaire dans le visuel. En conf\u00e9rant au r\u00eave une valeur privil\u00e9gi\u00e9e, comme mode d\u2019expression symbolique de nature individuelle et collective, il l\u2019a promu, dans la ligne du romantisme, au statut d\u2019un mode de pens\u00e9e privil\u00e9gi\u00e9, radicalement diff\u00e9rent de la pens\u00e9e diurne, nature de l\u2019inconscient, \u00e0 la diff\u00e9rence de Freud qui parlait d\u2019une voie royale de l\u2019inconscient pour d\u00e9finir la m\u00e9thode d\u2019interpr\u00e9tation par le r\u00eave. L\u2019opposition chez Jung ne se situe pas entre processus primaires et secondaires, mais entre l\u2019ordre symbolique et l\u2019ordre rationnel. Ce n\u2019est pas ici le lieu de rappeler combien un tel point de vue a exerc\u00e9 une influence stimulante sur tout un courant de recherches psychoth\u00e9rapiques qui ont tir\u00e9 parti de l\u2019imaginaire visuel, &#8211; l\u2019imagerie mentale de Virel -, pour r\u00e9veiller et \u00e9panouir chez le patient une activit\u00e9 et une spontan\u00e9it\u00e9 disparues. Dans ces m\u00e9thodes, l\u2019imaginaire visuel est bien la voie privil\u00e9gi\u00e9e pour acc\u00e9der au monde de l\u2019imaginaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une perspective \u00e9videmment toute diff\u00e9rente, on retrouve chez Sartre la m\u00eame confusion, ou indistinction, entre l\u2019imaginaire et le visuel. C\u2019est sur la repr\u00e9sentation visuelle que repose toute l\u2019analyse ph\u00e9nom\u00e9nologique qui nous apporte ce que Sartre appelle le certain. Et quand il aborde ce qu\u2019il nomme le probable et qu\u2019il a recours aux donn\u00e9es objectives de la psychologie, partant de l\u2019image du tableau, c\u2019est par une r\u00e9duction pas \u00e0 pas qu\u2019il poursuit l\u2019\u00e9tude de l\u2019imaginaire, utilisant une s\u00e9rie d\u2019analogies successives entre le signe visible et le contenu de la conscience imageante. \u00ab&nbsp;\u00c0 mesure que nous nous \u00e9levons dans la s\u00e9rie des consciences imageantes, la mati\u00e8re s\u2019appauvrit de plus en plus.&nbsp;\u00bb Du syst\u00e8me de signes qui caract\u00e9rise l\u2019imitation, il passe \u00e0 l\u2019ensemble de conventions (l\u2019image sch\u00e9matique), puis au libre jeu de l\u2019esprit (l\u2019interpr\u00e9tation des taches d\u2019un mur) ou \u00e0 la fascination de la conscience par des excitations optiques endog\u00e8nes (les images hypnagogiques). Il pose que l\u2019<em>analogon<\/em> de l\u2019activit\u00e9 imaginative visuelle se r\u00e9alise dans la motricit\u00e9, des esquisses de mouvement servant de support \u00e0 l\u2019activit\u00e9 imaginative.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes certes \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des perspectives romantiques et jungiennes. Ici le symbolique n\u2019est pas un syst\u00e8me de pens\u00e9e, un univers ind\u00e9pendant du monde de la positivit\u00e9. Mais \u00e0 aucun moment Sartre ne d\u00e9tache l\u2019activit\u00e9 imageante de la \u00ab&nbsp;mati\u00e8re&nbsp;\u00bb qui sert de support \u00e0 cette activit\u00e9. Cette r\u00e9f\u00e9rence au symbole de Sartre peut nous faire penser \u00e0 l\u2019usage que Lacan devait faire du terme \u00ab&nbsp;symbolique&nbsp;\u00bb. Nous savons que c\u2019est dans une forme radicale de trans-subjectivit\u00e9 que, par la parole de l\u2019Autre, le sujet aurait acc\u00e8s \u00e0 une structure de la vie de l\u2019esprit qui n\u2019est pas sans rappeler la filiation qui va de Heidegger \u00e0 Lacan ou de Binswanger \u00e0 Foucault. Toutes d\u00e9marches qui se r\u00e9clament d\u2019un anti-psychologisme radical.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Du visuel \u00e0 l\u2019action<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour \u00e9chapper \u00e0 pareil dilemme nous devons examiner avec plus de soin le rapport entre l\u2019\u00e9v\u00e8nement mental et l\u2019\u00e9nonc\u00e9 qui le d\u00e9crit. L\u2019erreur est d\u2019assimiler ce rapport \u00e0 la relation entre l\u2019objet de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle et les \u00e9nonc\u00e9s qui s\u2019y r\u00e9f\u00e8rent. Tout objet de cette r\u00e9alit\u00e9 serait in\u00e9puisable au regard de ses \u00e9nonc\u00e9s. Le souvenir, en tant qu\u2019il se rapporte \u00e0 un \u00e9v\u00e8nement mat\u00e9riel pr\u00e9cis, pourrait donner lieu \u00e0 un nombre infini de descriptions mais la repr\u00e9sentation imaginaire ne donne lieu au contraire qu\u2019\u00e0 la description de l\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Le comportement perceptif imaginaire se pr\u00eate \u00e0 une infinit\u00e9 de descriptions. L\u2019acte de pens\u00e9e ne peut \u00eatre d\u00e9crit que par un \u00e9nonc\u00e9. Mais cette distinction qui oppose la pens\u00e9e au comportement \u00ab&nbsp;moteur&nbsp;\u00bb omet que ce dernier peut \u00eatre \u00e9galement d\u00e9crit en termes d\u2019action. La psychanalyse traite l\u2019\u00e9v\u00e8nement mental comme un acte et non comme un comportement perceptif. Elle suppose qu\u2019un lien particulier caract\u00e9rise le rapport entre l\u2019acte mental, comme \u00e9v\u00e8nement, et l\u2019\u00e9nonc\u00e9 qui en permet r\u00e9trospectivement la description. Quand le sujet d\u00e9clare \u00ab&nbsp;qu\u2019il est f\u00e2ch\u00e9 avec son fr\u00e8re&nbsp;\u00bb, il peut nous raconter par le menu l\u2019ensemble infini d\u2019\u00e9v\u00e8nements r\u00e9els qui ont marqu\u00e9 cette rupture. Son comportement r\u00e9el \u00e9chappe \u00e0 toute description exhaustive. S\u2019il renonce \u00e0 d\u00e9crire son comportement pour d\u00e9finir l\u2019action dont il a \u00e9t\u00e9 l\u2019agent, une phrase ou, au plus, un ensemble fini de phrases lui suffit. Si un patient nous d\u00e9clare qu\u2019il a voulu se suicider en se jetant dans la Seine, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire qu\u2019il entre dans une description pr\u00e9cise des mouvements qu\u2019il a accomplis&nbsp;; il suffit qu\u2019il d\u00e9signe son acte. La description d\u2019un comportement n\u2019a pas de fin, celle d\u2019une action est limit\u00e9e. Or la r\u00e8gle fondamentale de la psychanalyse ne propose pas \u00e0 l\u2019analysant de d\u00e9crire ses comportements mais ses actes.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019acte de pens\u00e9e participe donc d\u2019une logique de l\u2019action. Il est par nature susceptible d\u2019\u00eatre transcrit en un \u00e9nonc\u00e9 simple. Ce que nous demandons \u00e0 l\u2019analysant, c\u2019est de communiquer cette transcription et de d\u00e9crire ainsi l\u2019acte de pens\u00e9e qui a fait figure d\u2019\u00e9v\u00e8nement. Une des ambigu\u00eft\u00e9s de la clinique tient pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 ce que nous confondons comportement et action et que, pour reprendre la m\u00e9taphore du compartiment de chemin de fer, nous pensons que le voyageur nous d\u00e9crit le paysage alors qu\u2019il nous donne l\u2019argument d\u2019une sc\u00e8ne. Le travail introspectif de l\u2019analysant n\u2019est pas description d\u2019un objet mais acte de figuration de cet objet. L\u2019acte mental est toujours repr\u00e9sentable parce que d\u2019une certaine mani\u00e8re il est d\u00e9j\u00e0 repr\u00e9sentation, il d\u00e9coupe, dans le monde ext\u00e9rieur et int\u00e9rieur, un sc\u00e9nario. Ce qui jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent peut \u00eatre tenu pour sp\u00e9cifique de la pens\u00e9e inconsciente, au sens psychanalytique du terme, est de prendre en compte l\u2019acte mental qui ne vise pas \u00e0 trouver sa r\u00e9f\u00e9rence dans la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure mais se satisfait de son accomplissement m\u00eame. Le fantasme, r\u00eaverie consciente ou fantasme inconscient, est tenu pour l\u2019expression d\u2019un tel acte.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la th\u00e9orie du r\u00eave qui nous rend sensibles \u00e0 cette propri\u00e9t\u00e9 du fantasme inconscient. Le r\u00eave n\u2019est pas repr\u00e9sentation de chose. Il n\u2019est jamais un simple tableau. Il est repr\u00e9sentation d\u2019action. Son contenu manifeste peut toujours \u00eatre d\u00e9crit comme une sc\u00e8ne dans laquelle une action se d\u00e9roule ou comme une succession de sc\u00e8nes. On peut toujours en rendre compte en pla\u00e7ant le r\u00eaveur lui-m\u00eame comme participant, actif ou passif, ou comme t\u00e9moin d\u2019une action. Le cadre du r\u00eave, les objets et les personnes qui y figurent, sont l\u00e0 pour donner un sens \u00e0 cette action.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le mode d\u2019\u00eatre imaginaire ne s\u2019explique donc pas enti\u00e8rement par l\u2019activit\u00e9 imaginative visuelle<\/h2>\n\n\n\n<p>Le lien entre l\u2019imaginaire et le visuel n\u2019est pas si \u00e9troit qu\u2019il y para\u00eet. Il existe d\u2019autres formes de conscience imageante et on pourrait, pour le souligner, discuter entre le verbal et le visuel. La psychanalyse nous montre une situation o\u00f9 l\u2019expression verbale est privil\u00e9gi\u00e9e non seulement pour transcrire en mots la sc\u00e8ne du r\u00eave, comme dans le r\u00e9cit du r\u00eave, mais aussi pour obliger le sujet \u00e0 se situer dans la sc\u00e8ne. L\u2019imaginaire n\u2019est pas spectacle, mais r\u00e9alisation d\u2019une sc\u00e8ne. Et il nous faut distinguer la morphologie et la syntaxe de l\u2019imaginaire. Les \u00ab&nbsp;images symboliques&nbsp;\u00bb s\u2019inscrivent dans des actions. De m\u00eame, les mots s\u2019inscrivent dans l\u2019ordre de l\u2019imaginaire lorsqu\u2019ils ne r\u00e9pondent pas \u00e0 une vis\u00e9e descriptive ou analytique mais \u00e0 la mise en place d\u2019une interaction, comme l\u2019illustrent l\u2019hallucination auditive et la phrase du r\u00eave. De m\u00eame, le mouvement ne peut \u00eatre s\u00e9par\u00e9 de l\u2019action qu\u2019il r\u00e9alise. Ce qui est primordial, ce n\u2019est pas le sch\u00e8me du mouvement mais le sch\u00e8me d\u2019action, qu\u2019il soit en mouvement, parole ou sc\u00e8ne vue. Cette notion de sch\u00e8me d\u2019action correspond peut-\u00eatre \u00e0 la notion de repr\u00e9sentation de choses que Freud oppose dans le syst\u00e8me inconscient \u00e0 celle de repr\u00e9sentation de mots qui appartiendrait au syst\u00e8me pr\u00e9conscient-conscient.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous faut ici distinguer le refoulement secondaire, o\u00f9 sont mises \u00e0 l\u2019\u00e9cart de la conscience des traces organis\u00e9es qui ont le statut de repr\u00e9sentations s\u2019appuyant sur un <em>analogon<\/em> (traces visuelles ou de mots) et le refoulement primaire o\u00f9 seuls existent ces sch\u00e8mes d\u2019action qui ne peuvent se d\u00e9charger qu\u2019en trouvant un support dans une activit\u00e9 repr\u00e9sentative. L\u2019activit\u00e9 de d\u00e9charge du sch\u00e8me inconscient d\u2019action peut s\u2019exercer dans <em>l\u2019interaction<\/em> (comme le r\u00e9v\u00e8le l\u2019analyse de transfert) ou dans la <em>possession<\/em> (le sujet r\u00e9alise en lui le fantasme sous forme d\u2019un sympt\u00f4me, d\u2019un d\u00e9guisement symbolique). Le passage \u00e0 la conscience peut se faire dans la mise en place d\u2019une <em>activit\u00e9 de repr\u00e9sentation<\/em> qui r\u00e9alise une autre forme de d\u00e9charge, repr\u00e9sentation verbale et\/ou visuelle. La jouissance repose sur un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9conomique qui est constitu\u00e9 par un syst\u00e8me tension-d\u00e9charge par surprise.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le statut de l\u2019acte inconscient<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019acte inconscient mental \u00e9merge du chaos et retourne au chaos. Il n\u2019y a pas d\u2019avant ni d\u2019apr\u00e8s. Il rev\u00eat sa signification (faite d\u2019effets de sens multiples, condens\u00e9s et d\u00e9plac\u00e9s, \u00ab&nbsp;le travail du r\u00eave&nbsp;\u00bb) de ses liens s\u00e9mantiques et mn\u00e9siques existants. Il v\u00e9hicule un effet de surprise qui lui conf\u00e8re un effet de pr\u00e9sence. Freud, nous l\u2019avons vu, a montr\u00e9 \u00e0 propos du mot d\u2019esprit ce r\u00f4le de l\u2019\u00e9tayage et de la surprise. Ces consid\u00e9rations \u00e9conomiques et cette perspective dualiste de la rencontre de deux op\u00e9rations (\u00e9mergence du sens dans la technique de r\u00e9alisation de l\u2019action et satisfaction de la tendance au service de l\u2019\u00e9tayage et de la surprise me paraissent essentielles \u00e0 toute compr\u00e9hension psychanalytique de l\u2019imaginaire. <em>Dans le r\u00eave<\/em>, le spectacle surgit \u00e0 l\u2019insu du r\u00eaveur et lui para\u00eet ext\u00e9rieur. D\u2019o\u00f9 la qualit\u00e9 tr\u00e8s exceptionnelle du r\u00eave et du plaisir ou du d\u00e9plaisir qu\u2019il provoque. <em>Dans l\u2019imagination<\/em> visuelle de la r\u00eaverie diurne, le plaisir ne r\u00e9sulte pas d\u2019une laborieuse reconstitution de la sc\u00e8ne mais de l\u2019\u00e9mergence subite de signes qui provoquent un effet de sens au service d\u2019une pulsion, c\u2019est-\u00e0-dire la r\u00e9alisation d\u2019un sch\u00e8me d\u2019action. C\u2019est cet effet de pr\u00e9sence, d\u2019instantan\u00e9it\u00e9, li\u00e9 \u00e0 un processus d\u2019\u00e9tayage du <em>Witz<\/em> sur un monde latent, virtuel, de dispositions instinctuelles, qui conf\u00e8re \u00e0 l\u2019acte mental inconscient ce double effet&nbsp;: d\u2019une pulsion exprim\u00e9e en charge d\u2019affect de l\u2019action, de la r\u00e9alit\u00e9 hallucinatoire de celle-ci.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment la th\u00e9orie du r\u00eave qui nous rend sensibles \u00e0 cette propri\u00e9t\u00e9 du fantasme inconscient. Le r\u00eave n\u2019est pas repr\u00e9sentation de chose. Il n\u2019est jamais un simple tableau. Il est repr\u00e9sentation d\u2019action. Son contenu manifeste peut toujours \u00eatre d\u00e9crit comme une sc\u00e8ne dans laquelle une action se d\u00e9roule ou comme une succession de sc\u00e8nes. On peut toujours en rendre compte en pla\u00e7ant le r\u00eaveur lui-m\u00eame comme participant, actif ou passif, ou comme t\u00e9moin d\u2019une action. Le cadre du r\u00eave, les objets et les personnes qui y figurent, sont l\u00e0 pour donner sens \u00e0 cette action. Or les conditions de figuration d\u2019une action sont d\u00e9finies. Alors qu\u2019un objet (un paysage, par exemple) \u00e9chappe \u00e0 toute description exhaustive par des mots, une action est imm\u00e9diatement transposable en acte de langage. Le sujet qui rend compte d\u2019une action dans laquelle il est engag\u00e9 est en mesure de la d\u00e9crire par des mots. Elle poss\u00e8de un contenu propositionnel (son intentionnalit\u00e9) et des modalit\u00e9s psychologiques diverses (croire et d\u00e9sirer, mais aussi bien esp\u00e9rer, redouter, supposer, imaginer, etc\u2026). Le contenu propositionnel d\u00e9finit le sens de l\u2019action, l\u2019\u00e9tat du monde et la transformation qui le marque.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusions \u00e0 propos du r\u00eave<\/h2>\n\n\n\n<p>Le r\u00eave contient donc une condition de figuration qui lui est propre. L\u2019\u00e9v\u00e8nement est repr\u00e9sent\u00e9 sur le mode de l\u2019accompli, il se d\u00e9roule dans le pr\u00e9sent du r\u00eave. Dans la mesure o\u00f9 l\u2019on tient le contenu manifeste pour une composition rassemblant les sc\u00e8nes du contenu latent, on est en droit de supposer que ces sc\u00e8nes sont \u00e9galement activ\u00e9es sur le mode d\u2019une repr\u00e9sentation selon la modalit\u00e9 de l\u2019accomplissement. C\u2019est parce que les traces mn\u00e9siques sont activ\u00e9es, les sc\u00e8nes du pass\u00e9 sont repr\u00e9sent\u00e9es comme sc\u00e8nes pr\u00e9sentes, que la composition qui en est l\u2019expression composite, celle du contenu manifeste, est repr\u00e9sent\u00e9e \u00e9galement sur le mode de l\u2019accomplissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00eaveur croit accomplir l\u2019action dans laquelle il est engag\u00e9, qu\u2019il en soit l\u2019agent actif, le sujet passif ou l\u2019observateur. L\u2019accomplissement du d\u00e9sir appara\u00eet donc bien comme une forme de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019intentionnalit\u00e9 de l\u2019action, celle de l\u2019intention en action. Le r\u00eaveur est l\u2019acteur de ses actions. Au lieu de repr\u00e9sentation-chose, j\u2019ai sugg\u00e9r\u00e9 que l\u2019on parle de repr\u00e9sentation en action ou de repr\u00e9sentation-action. Le terme de repr\u00e9sentation n\u2019est d\u2019ailleurs pas le meilleur pour rendre compte du contenu de cette exp\u00e9rience. <em>Repr\u00e9senter<\/em> signifie en effet qu\u2019une r\u00e9alit\u00e9 absente est rendue pr\u00e9sente, pour le sujet, par sa copie. Ici, l\u2019illusion, ou la dimension hallucinatoire, est plus forte. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 absente mais d\u2019une exp\u00e9rience pr\u00e9sente (hallucinatoire). Je propose donc le terme de \u00ab&nbsp;pr\u00e9sentation&nbsp;\u00bb d\u2019action.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusions \u00e0 propos de l\u2019inconscient<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019inconscient ne d\u00e9sire pas, il exprime le d\u00e9sir sur le mode de son accomplissement en mimant sa r\u00e9alisation. Dans cette perspective, l\u2019inconscient appara\u00eet moins comme porteur de v\u00e9rit\u00e9 que comme agent d\u2019un pouvoir illusoire. L\u2019omnipotence de la pens\u00e9e qui joue le r\u00f4le que l\u2019on sait dans <em>Totem et tabou<\/em> y trouve ais\u00e9ment sa place. L\u2019inconscient est moins un oracle \u00e0 d\u00e9chiffrer qu\u2019une cr\u00e9ation continue de sc\u00e8nes. Dans <em>M\u00e9tapsychologie du sens<\/em>, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 cherch\u00e9 \u00e0 montrer que le processus primaire s\u2019applique \u00e0 des actes mentaux qui ne sont m\u00e9diatis\u00e9s par rien. Le fantasme inconscient r\u00e9alise une action qui n\u2019a besoin d\u2019aucune autre pour s\u2019accomplir. Que cet acte cr\u00e9ateur puisse s\u2019exprimer par la parole ne change pas sa nature. La parole dont il s\u2019agit n\u2019est pas une description de l\u2019action mais l\u2019action elle-m\u00eame. On retrouvera ici la fonction performative des actes de langage d\u00e9crite par Austin et qu\u2019en d\u2019autres termes, Lacan a magistralement d\u00e9crite comme le propre de l\u2019inconscient. La parole engage, elle fait exister l\u2019\u00e9v\u00e8nement qu\u2019elle nomme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dieu dit\u2026 et cela se fit&nbsp;\u00bb. Par la parole et l\u2019image, l\u2019inconscient fait exister ce qui cherche \u00e0 l\u2019\u00eatre. Doit-on dire qu\u2019il proc\u00e8de comme Dieu ou ne devrait-on pas plut\u00f4t en d\u00e9duire que Dieu (ou les dieux ou le divin) a \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 l\u2019image de l\u2019inconscient&nbsp;? Est-il besoin de rappeler ici le mot de Voltaire&nbsp;: Dieu a fait l\u2019homme \u00e0 son image mais l\u2019homme le lui a bien rendu&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Nous retrouvons pr\u00e9cis\u00e9ment une particularit\u00e9 essentielle de l\u2019inconscient que Freud, \u00e0 partir de la notion d\u2019omnipotence de la pens\u00e9e, a su mettre en \u00e9vidence, une propri\u00e9t\u00e9 fondamentale de l\u2019inconscient qui est de cr\u00e9er une nouvelle r\u00e9alit\u00e9, la r\u00e9alit\u00e9 psychique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais si, jusqu\u2019\u00e0 ce que soit termin\u00e9e cette partie du travail, nous le laissons dans la croyance que nous nous livrons \u00e0 l\u2019exploration des \u00e9v\u00e8nements r\u00e9els des ann\u00e9es de son enfance, nous risquons qu\u2019il nous reproche plus tard d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 dans l\u2019erreur et qu\u2019il nous raille \u00e0 cause de notre apparente cr\u00e9dulit\u00e9. La proposition de mettre sur le m\u00eame plan fantasme et r\u00e9alit\u00e9, et de commencer par ne pas se soucier de savoir si les exp\u00e9riences v\u00e9cues de l\u2019enfance qu\u2019il s\u2019agit d\u2019\u00e9lucider sont l\u2019une ou l\u2019autre chose, ne rencontre pendant longtemps chez lui aucune compr\u00e9hension. Et c\u2019est pourtant l\u00e0 manifestement la seule position juste par rapport \u00e0 ces productions psychiques. Elles aussi poss\u00e8dent une sorte de r\u00e9alit\u00e9&nbsp;; cela reste un fait que le malade s\u2019est cr\u00e9\u00e9 de tels fantasmes, et ce fait a pour sa n\u00e9vrose une importance \u00e0 peine moindre que s\u2019il avait effectivement v\u00e9cu le contenu de ces fantasmes. Ces fantasmes poss\u00e8dent une r\u00e9alit\u00e9 \u00ab&nbsp;psychique&nbsp;\u00bb qui s\u2019oppose \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 \u00ab&nbsp;mat\u00e9rielle&nbsp;\u00bb et nous apprenons peu \u00e0 peu \u00e0 comprendre que, \u00ab&nbsp;dans le monde de la n\u00e9vrose, c\u2019est la r\u00e9alit\u00e9 psychique qui est d\u00e9terminante&nbsp;\u00bb. Disons-le, l\u2019exploration de l\u2019inconscient, c\u2019est celle d\u2019une pens\u00e9e qui se veut cr\u00e9atrice d\u2019illusion. La v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019inconscient, c\u2019est l\u2019illusion. C\u2019est elle qui va s\u2019exprimer dans ses d\u00e9rives, les rejetons de l\u2019inconscient, les contenus du r\u00eave, les sympt\u00f4mes, mais aussi dans l\u2019ensemble de notre vie psychique. Celle-ci est prise entre deux r\u00e9alit\u00e9s, celle que Freud appelle la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle et celle que cr\u00e9\u00e9 la pens\u00e9e inconsciente, celle du fantasme inconscient que Freud appelle la r\u00e9alit\u00e9 psychique. Une mani\u00e8re \u00ab&nbsp;magique&nbsp;\u00bb de penser qui laisse des traces actives dans un compartiment secret de notre vie psychique. Ce statut donne \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 psychique l\u2019inconscient comme imaginaire primaire. C\u2019est \u00e0 partir de <em>Totem et Tabou<\/em> que s\u2019est construit chez Freud le concept de r\u00e9alit\u00e9 psychique, trace dans l\u2019inconscient individuel de la pens\u00e9e magique primitive, de la croyance en l\u2019omnipotence de la pens\u00e9e. Le terme sera repris chaque fois que Freud traite de l\u2019origine de la pens\u00e9e n\u00e9vrotique. Il l\u2019\u00e9crit avec force en 1917 dans la vingt-troisi\u00e8me conf\u00e9rence&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ces fantaisies poss\u00e8dent une r\u00e9alit\u00e9 psychique en opposition \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 factuelle et nous apprenons peu \u00e0 peu \u00e0 comprendre que, dans le monde des n\u00e9vroses, la r\u00e9alit\u00e9 psychique est la r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9terminante.&nbsp;\u00bb (Vol. XXIII, p. 382). L\u2019id\u00e9e et le terme seront incorpor\u00e9s dans l\u2019\u00e9dition de 1919 de <em>L\u2019Interpr\u00e9tation du R\u00eave<\/em> et d\u00e9velopp\u00e9s par la suite \u00e0 de nombreuses reprises au cours des ann\u00e9es vingt. Fait curieux, le terme ne sera plus repris ensuite, m\u00eame dans les <em>Nouvelles Conf\u00e9rences<\/em> ou dans <em>L\u2019Abr\u00e9g\u00e9<\/em>, sauf dans <em>Mo\u00efse et le monoth\u00e9isme<\/em>. Ce fait me para\u00eet co\u00efncider avec le d\u00e9veloppement du concept du <em>\u00e7a<\/em>. Alors que celui de r\u00e9alit\u00e9 psychique est tr\u00e8s li\u00e9 \u00e0 la notion de v\u00e9rit\u00e9 historique, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements du pass\u00e9 et tout particuli\u00e8rement \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements excitants, de s\u00e9duction ou traumatiques, la r\u00e9f\u00e9rence au <em>\u00e7a<\/em> redonne tout son poids \u00e0 la pulsion. Du traumatique, Freud revient au pulsionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u2019autres termes, \u00e0 partir du moment o\u00f9 Freud ouvre la topique \u00e0 une perspective \u00ab&nbsp;syst\u00e9matique&nbsp;\u00bb, comme il l\u2019expose de mani\u00e8re lumineuse dans les <em>Nouvelles Conf\u00e9rences<\/em>, il n\u2019utilise plus le concept de r\u00e9alit\u00e9 psychique comme modalit\u00e9 de la croyance. Le <em>\u00c7a<\/em> n\u2019est pas seulement un espace o\u00f9 est pens\u00e9 l\u2019inconscient proprement dit mais un syst\u00e8me fonctionnel qui produit le fantasme inconscient. Au contraire, la pens\u00e9e kleinienne restera toujours tr\u00e8s attach\u00e9e \u00e0 ce concept de r\u00e9alit\u00e9 psychique m\u00eame si le terme est parfois confondu avec celui de r\u00e9alit\u00e9 interne. Dans son essai sur la nature et la fonction du fantasme, destin\u00e9 \u00e0 l\u2019origine \u00e0 documenter le d\u00e9bat des controverses de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 britannique<\/em> en 1943, Susan Isaacs d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Freud\u2019s discovery of dynamic psychical reality initiated a new epoch in psychological understanding<\/em>&nbsp;\u00bb. Formule que ne manquera pas de relever Jones pour ouvrir le d\u00e9bat.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La r\u00e9alit\u00e9 psychique m\u00e9connue<\/h2>\n\n\n\n<p>Les deux d\u00e9marches dont nous voulons nous s\u00e9parer tiennent pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 cette m\u00e9connaissance de la notion de r\u00e9alit\u00e9 psychique. Si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 l\u2019imaginaire comme construction d\u2019une image fictive de l\u2019objet de la pulsion au nom d\u2019une perspective biologisante de la pulsion, il se pr\u00e9sente comme un jeu d\u2019objets fictifs et symboliques de l\u2019objet r\u00e9el auquel s\u2019adresse le mouvement pulsionnel. L\u2019imaginaire appara\u00eet comme en d\u00e9faut, laissant la place \u00e0 la pens\u00e9e op\u00e9ratoire. Mais d\u2019o\u00f9 proc\u00e8de cette mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019imaginaire, \u00e0 quelque disposition propre \u00e0 la personnalit\u00e9 ou \u00e0 une simple peur de la r\u00e9alit\u00e9, m\u00e9connaissant le poids mena\u00e7ant d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 psychique \u00e0 la possession de laquelle on veut \u00e9chapper&nbsp;? Si l\u2019on r\u00e9cuse l\u2019imaginaire \u00e0 l\u2019avantage d\u2019un symbolique social, nous trouvons Lacan.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux \u00e9tapes me paraissent ordonner la d\u00e9marche critique de Lacan&nbsp;: l\u2019une qui fait passer l\u2019objet de la cat\u00e9gorie du r\u00e9el \u00e0 celle de l\u2019imaginaire, la seconde qui propose de substituer \u00e0 la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019imaginaire celle du symbolique. Si j\u2019\u00e9tablis ici une nette distinction, c\u2019est que la premi\u00e8re r\u00e9pond \u00e0 un questionnement critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la vis\u00e9e par trop naturaliste de l\u2019objet que nous venons de d\u00e9velopper, alors que la seconde introduit une vis\u00e9e propre \u00e0 Lacan et qui n\u2019est pas n\u00e9cessairement le chemin que l\u2019on puisse suivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Premi\u00e8re \u00e9tape, une interrogation initiale sur le mod\u00e8le de l\u2019objet externe, ou plus radicalement de l\u2019objet r\u00e9el. Dans Freud, nous dit Lacan, \u00ab&nbsp;on parle implicitement de l\u2019objet chaque fois qu\u2019entre en jeu la notion de r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb (J. Lacan, <em>Le S\u00e9minaire IV<\/em>, Paris, Le Seuil, 1994, chap. VII, p.14). On entend ici une critique \u00e0 peine voil\u00e9e du mod\u00e8le de <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em>. Le r\u00e9alisme de l\u2019objet (en quoi Lacan voit non sans raison l\u2019influence d\u2019Abraham) repose sur les concepts de perte de l\u2019objet et de repr\u00e9sentation de l\u2019objet perdu, vision \u00e9tay\u00e9e sur celle de l\u2019\u00ab&nbsp;objet id\u00e9al, parfait, ad\u00e9quat, qui est pr\u00e9sent\u00e9 comme marquant par lui-m\u00eame le but atteint, \u00e0 savoir la normalisation du sujet&nbsp;\u00bb (<em>Ibid<\/em>. p. 18). Pour se d\u00e9gager de ce r\u00e9alisme \u00ab&nbsp;social et normatif&nbsp;\u00bb, Lacan revient sur la dimension hallucinatoire de la repr\u00e9sentation de l\u2019objet interne et substitue \u00e0 la notion de la perte celle du manque. L\u2019objet est l\u00e0, non pour r\u00e9parer la perte mais pour masquer le manque. D\u2019o\u00f9 la r\u00e9f\u00e9rence particuli\u00e8re au f\u00e9tiche et au terme d\u2019objet \u00e9cran. \u00c0 l\u2019axe frustration-r\u00e9paration, Lacan substitue celui d\u2019absence-pr\u00e9sence. Il me semble que nous trouvons l\u00e0 ce qui distingue l\u2019objet identifi\u00e9 au lieu o\u00f9 il est cherch\u00e9 et l\u2019objet en tant que figure de l\u2019absence. Mais Lacan semble ne pas faire grand cas de cette dimension de l\u2019hallucinatoire. Il ne semble gu\u00e8re porter int\u00e9r\u00eat \u00e0 la notion d\u2019omnipotence de la pens\u00e9e infantile. S\u2019il y a omnipotence c\u2019est, d\u2019un point de vue d\u00e9cid\u00e9ment relationnel, du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re de l\u2019autre, la question est de savoir d\u2019o\u00f9 celui-ci tire sa puissance. \u00ab&nbsp;Nous sommes rest\u00e9s dans les cat\u00e9gories de l\u2019imaginaire et du r\u00e9el alors que l\u2019agent est manifestement d\u2019un autre ordre.&nbsp;\u00bb (Ibid., p. 39). C\u2019est dans la cat\u00e9gorie du symbolique qu\u2019il nous faut trouver la clef de sa puissance qui p\u00e8se lourd ici pour \u00e9carter toute endog\u00e9n\u00e9it\u00e9 imaginaire, toute imago platonicienne. C\u2019est dans la structure des lois d\u2019organisation du monde &#8211; entendons la relation symbolique qui structure ce dernier &#8211; qu\u2019il faut chercher la source du d\u00e9sir, en cela diff\u00e9rent du besoin. L\u2019objet, c\u2019est l\u2019autre. Une bonne illustration clinique qui met en \u00e9vidente ce point de vue sur la place du symbolique se trouve dans la lecture clinique que Lacan fait de <em>On bat un enfant<\/em>. Mat\u00e9riau clinique dont nous serons amen\u00e9s \u00e0 reprendre le fil \u00e0 plusieurs moments de notre pr\u00e9sentation. Lacan reprend la d\u00e9monstration de Freud&nbsp;: au d\u00e9part, un fantasme fortement teint\u00e9 d\u2019\u00e9rotisme, on bat un enfant. \u00c0 l\u2019origine, en r\u00e9alit\u00e9, un fantasme domin\u00e9 par la rivalit\u00e9 fraternelle. Entre les deux, une relation duelle imaginaire&nbsp;: fustiger le rival, c\u2019est fantasmer que le p\u00e8re n\u2019aime que moi. Mais o\u00f9 Lacan ajoute sa propre intelligence \u00e0 la th\u00e8se de Freud, c\u2019est quand il entend le fantasme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon p\u00e8re bat l\u2019enfant que je hais&nbsp;\u00bb comme un message adress\u00e9 au p\u00e8re. Le ch\u00e2timent op\u00e9r\u00e9 sur le rival est entendu comme un message d\u2019amour adress\u00e9 au p\u00e8re. Le fantasme primitif peut s\u2019entendre comme \u00ab&nbsp;marque de la structure intersubjective qui constitue toute parole achev\u00e9e&nbsp;\u00bb. Ce message d\u2019amour adress\u00e9 au p\u00e8re, \u00ab&nbsp;c\u2019est moi que tu aimes&nbsp;\u00bb, est exprim\u00e9 par \u00ab&nbsp;mon p\u00e8re bat un enfant de peur que je croie que je ne suis pas pr\u00e9f\u00e9r\u00e9&nbsp;\u00bb. Ce message d\u2019amour, exprim\u00e9 sur un mode d\u00e9subjectiv\u00e9, porte en lui \u00ab&nbsp;le t\u00e9moignage, encore tr\u00e8s visible, des \u00e9l\u00e9ments signifiants de la parole articul\u00e9e au niveau de ce tiersobjet, si l\u2019on peut dire, qu\u2019est le grand Autre, le lieu o\u00f9 s\u2019articule la parole inconsciente, le grand Autre en tant qu\u2019il est parole, histoire, m\u00e9moire, structure articul\u00e9e&nbsp;\u00bb (<em>Ibid<\/em>, p. 117). Pourquoi Lacan a-t-il ainsi recours \u00e0 l\u2019Autre pour rendre compte de la puissance de l\u2019agent du fantasme&nbsp;? Pourquoi la puissance de l\u2019imaginaire ne lui suffit-elle pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On voit que Lacan bute ici sur la question de la source de l\u2019\u00e9nergie pulsionnelle. L\u2019\u00e9nergie propre \u00e0 l\u2019objet, si on \u00e9carte le biologisme de l\u2019instinct, ne peut pas \u00eatre cherch\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019imaginaire. D\u2019o\u00f9 le recours au symbolique et \u00e0 la cat\u00e9gorie de la parole et la fonction du signifiant. Lacan r\u00e9cuse l\u2019id\u00e9e d\u2019une source \u00e9nerg\u00e9tique interne, et de ce fait aussi bien la d\u00e9marche d\u2019Anna Freud qu\u2019il tient pour fausse que celle de Melanie Klein qu\u2019il tient pour imparfaite. Il est int\u00e9ressant de prendre note des raisons que Lacan a de r\u00e9cuser ce second point de vue. Ou bien Melanie Klein se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la pulsion biologique, en quoi la critique adress\u00e9e \u00e0 Anna Freud vaut pour l\u2019autre&nbsp;; ou bien il faut rechercher des sch\u00e8mes primitifs, de nature quelque peu mythique. Faut-il alors voir dans la structure \u0153dipienne une sorte d\u2019<em>a priori<\/em>&nbsp;? Ce qui ne convient gu\u00e8re \u00e0 Lacan qui est davantage tent\u00e9 de saisir cette structure comme issue d\u2019un rapport interpersonnel \u00e0 l\u2019autre, dont la source est \u00e0 chercher du c\u00f4t\u00e9 de la structure externe au sujet et dont il a subi l\u2019emprise. L\u2019objet interne, c\u2019est la marque de l\u2019autre. Il retourne, quoi qu\u2019il en dise, \u00e0 l\u2019interpersonnel de l\u2019ordre social, rebaptis\u00e9 <em>structure<\/em> (le rapport \u00e0 l\u2019Autre), mouvement que l\u2019on peut illustrer cliniquement dans la mani\u00e8re dont il entend \u00ab&nbsp;On bat un enfant&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019objet du mal. Que devient le dualisme pulsionnel&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 psychique n\u2019est pas une repr\u00e9sentation de la r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, elle est un autre r\u00e9el. Le loup n\u2019est plus un objet externe mena\u00e7ant ni un signifiant, il est en nous. C\u2019est sur un mode hallucinatoire que la sc\u00e8ne se r\u00e9alise. Le fantasme a construit l\u2019image du loup, celle-ci est active en nous. Elle devient \u00ab&nbsp;d\u00e9vorante&nbsp;\u00bb en nous. Ce processus se comprend plus ais\u00e9ment quand il s\u2019agit de l\u2019accomplissement d\u2019un d\u00e9sir. Le d\u00e9sir s\u2019accomplit dans l\u2019inconscient et tend \u00e0 sa r\u00e9alisation. Il devient une contrainte du <em>\u00e7a<\/em>. La r\u00e9alit\u00e9 psychique est \u00ab&nbsp;d\u00e9sirante&nbsp;\u00bb par cette propri\u00e9t\u00e9 compulsive. Transpos\u00e9 \u00e0 l\u2019accomplissement d\u2019un fantasme de destruction, on peut tout autant dire que dans la r\u00e9alit\u00e9 psychique le mal se r\u00e9alise. Il s\u2019impose de l\u2019int\u00e9rieur. Son pouvoir de contrainte l\u2019impose comme un autre r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les \u00e9tayages perceptivo-moteurs. Quelques notes sur les fondements possibles de la r\u00e9alit\u00e9 psychique<\/h2>\n\n\n\n<p>Le caract\u00e8re fondateur de la repr\u00e9sentation d\u2019action tient \u00e0 ce qu\u2019elle s\u2019\u00e9taye directement sur l\u2019action motrice. Il est clair que la capacit\u00e9 de satisfaction pulsionnelle implique la motricit\u00e9. Au-del\u00e0 de l\u2019action sp\u00e9cifique, le mod\u00e8le <em>princeps<\/em> de la satisfaction hallucinatoire int\u00e8gre l\u2019activit\u00e9 auto-\u00e9rotique, en tant qu\u2019elle est une activit\u00e9 propre du sujet qui constitue un relais de la satisfaction attendue de l\u2019objet. (cf. l\u2019exemple princeps de la succion du pouce, Freud 1905).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019auto-\u00e9rotisme s\u2019appuie sur l\u2019int\u00e9r\u00eat que l\u2019enfant porte \u00e0 ses propres mouvements&nbsp;: le b\u00e9b\u00e9 s\u2019int\u00e9resse \u00e0 regarder le mouvement de ses doigts qui relaie l\u2019int\u00e9r\u00eat port\u00e9 aux mouvements de la m\u00e8re&nbsp;: reproduction des rythmes, de l\u2019alternance des apparitions et des disparitions, etc\u2026 Ces exp\u00e9riences perceptivo-motrices se renforcent des \u00e9changes m\u00e8re-enfant dans des jeux de r\u00e9ponses et d\u2019imitation mutuelle. Le plaisir du jeu partag\u00e9 inscrit la perception du mouvement dans l\u2019aire transitionnelle (Winnicott). Ainsi l\u2019enfant parvient-il \u00e0 organiser l\u2019espace environnant et celui de son propre corps, en m\u00eame temps que se construisent les premiers liens \u00e0 l\u2019objet primaire.<\/p>\n\n\n\n<p>La repr\u00e9sentation du mouvement, ainsi cadr\u00e9e par la perception, suffit donc \u00e0 repr\u00e9senter de mani\u00e8re condens\u00e9e le plaisir et le d\u00e9plaisir, le d\u00e9sir et la d\u00e9fense, l\u2019amour et la haine. Elle organise en r\u00e9seau la fuite d\u00e9fensive de l\u2019angoisse, l\u2019investissement auto-\u00e9rotique de la marche, l\u2019investissement d\u2019un \u00ab&nbsp;ailleurs&nbsp;\u00bb narcissique et objectal figur\u00e9 par la fen\u00eatre \u00e9clair\u00e9e, etc\u2026 On peut y voir l\u2019esquisse minimale d\u2019une repr\u00e9sentation qui va \u00e9tayer tous les futurs fantasmes de ma\u00eetrise active des situations, ainsi que les processus psychiques de d\u00e9placement qui permettront l\u2019investissement de nouveaux objets. Les repr\u00e9sentations d\u2019actions sont donc li\u00e9es primitivement aux traces des sensations (plaisir-d\u00e9plaisir) ainsi qu\u2019\u00e0 la perception des mouvements qui mettent en lien le corps propre et l\u2019espace environnant, dont le premier support est le corps maternel. C\u2019est par l\u00e0 qu\u2019elles deviennent constitutives de l\u2019objet psychique. (Michelle Perron-Borelli, \u00ab&nbsp;<em>Les repr\u00e9sentations d\u2019actions<\/em>&nbsp;\u00bb). De nombreux chercheurs de la m\u00e9moire de ces derni\u00e8res ann\u00e9es postulent la n\u00e9cessit\u00e9 de distinguer m\u00e9moire d\u00e9clarative (autobiographique) et m\u00e9moire proc\u00e9durale (implicite) (cf entre autres K\u00f6hler, 1998, Mertens, 1998). Au niveau descriptif, cette distinction s\u2019av\u00e8re tr\u00e8s utile&nbsp;: dans la m\u00e9moire d\u00e9clarative nous disposons de souvenirs visuels, symbolis\u00e9s et langagiers&nbsp;; dans la m\u00e9moire proc\u00e9durale, les souvenirs sont contenus dans des processus physiques, qui \u00e9chappent \u00e0 la prise de conscience. Or, la m\u00e9moire d\u00e9clarative (c\u2019est-\u00e0-dire, selon l\u2019opinion des neurobiologistes comme Gerhard Roth, 2001, la partie de l\u2019hippocampe essentiellement concern\u00e9e) ne se d\u00e9veloppe que vers l\u2019\u00e2ge de trois, quatre ans. Certains analystes, comme par exemple Fonagy et Target (1997), en concluent que les performances de m\u00e9moire (d\u00e9clarative, autobiographique) ne peuvent remonter aux trois premi\u00e8res ann\u00e9es de vie et qu\u2019ainsi les \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9s historiques&nbsp;\u00bb de cette phase de vie \u00e9chappent \u00e0 la saisie analytique. Dans leur r\u00e9sum\u00e9, ils \u00e9crivent&nbsp;: \u00ab&nbsp;qu\u2019il y ait l\u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 historique ou une r\u00e9alit\u00e9 historique, ce n\u2019est pas notre travail en tant qu\u2019analystes ou psychoth\u00e9rapeutes&nbsp;\u00bb. Rolf Pfeifer et moi pensons que ces conclusions sont victimes d\u2019une soi-disante erreur de cat\u00e9gorie&nbsp;: la distinction entre m\u00e9moire d\u00e9clarative et m\u00e9moire proc\u00e9durale concerne l<em>e retracement descriptif de performances de m\u00e9moire et non les processus, se d\u00e9roulant dans le cerveau<\/em>, qui permettent le souvenir. M\u00eame si la r\u00e9gion de l\u2019hippocampe ne se d\u00e9veloppe pleinement que vers l\u2019\u00e2ge de trois, quatre ans, les exp\u00e9riences se d\u00e9posent d\u00e9j\u00e0 auparavant dans les structures du cerveau, toujours dans son ensemble, et pas uniquement dans une seule r\u00e9gion sp\u00e9cifique du cerveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Le concept d\u2019<em>Embodiment<\/em>, propos\u00e9 par Marianne Leuzinger Bohleber, me semble affiner cette voie de connaissance dans la relation analytique. L\u2019argumentation cit\u00e9e plus haut part implicitement d\u2019<em>un mod\u00e8le de m\u00e9moire d\u00e9pass\u00e9<\/em>, supposant des stocks dans le cerveau, desquels on peut d\u00e9charger les exp\u00e9riences faites apr\u00e8s l\u2019\u00e2ge de quatre ans (par exemple le souvenir-\u00e9cran de Madame B., lorsque son p\u00e8re vint la chercher chez sa grand-m\u00e8re) \u00e0 l\u2019occasion de situations de solutions de probl\u00e8mes analogues ult\u00e9rieurs (l\u2019emploi de la <em>store-house-metaphor<\/em> reste courante aujourd\u2019hui aussi bien au sein de la psychologie universitaire que dans la litt\u00e9rature psychanalytique, ainsi que nous en avons discut\u00e9 (voir Leuzinger Bohleber et Pfeifer, 2001). Le mod\u00e8le de repr\u00e9sentation psychanalytique est souvent compris comme si les exp\u00e9riences avec une relation d\u2019objet infantile s\u2019\u00e9taient grav\u00e9es dans la m\u00e9moire. Cette repr\u00e9sentation repose sur une <em>store-house-metaphor<\/em> (ou plut\u00f4t une m\u00e9taphore d\u2019ordinateur) fondamentalement fausse. La m\u00e9moire humaine ne dispose pas de disque dur et de stock de longue dur\u00e9e dont on pourrait, selon les besoins, transf\u00e9rer le savoir en m\u00e9moire imm\u00e9diate pour le rendre conscient ensuite. M\u00e9moire et souvenir sont des fonctions de l\u2019organisme tout entier, d\u2019un processus complexe, dynamique, recat\u00e9gorisant et interactif, qui est toujours <em>embodied<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire qui repose sur des processus sensori-moteurs se manifestant dans l\u2019organisme en entier (et non pas dans le cerveau ou dans une r\u00e9gion particuli\u00e8re du cerveau). Ceci signifie que la m\u00e9moire et le souvenir ne sont pas une fonction cognitive abstraite mais se fondent toujours sur des stimulations sensori-motrices actuelles qui -\u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019elles enregistrent et \u00e9laborent de mani\u00e8re analogue entre autres les excitations visuelles, olfactives, acoustiques et le toucher-construisent comme dans une situation ancienne des analogies entre la situation actuelle et la situation ancienne et \u00ab&nbsp;produisent&nbsp;\u00bb activement des souvenirs. Dans ce sens, la m\u00e9moire <em>embodied<\/em> n\u2019est pas simplement \u00ab&nbsp;non verbale&nbsp;\u00bb ou, \u00ab&nbsp;descriptive-inconsciente&nbsp;\u00bb, mais elle signifie un processus de traitement de l\u2019information complexe sans cesse en renouvellement et qui \u00e9labore des constructions dans une certaine interaction entre syst\u00e8me et environnement.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire est &#8211; inconsciemment &#8211; orient\u00e9e par des exp\u00e9riences anciennes (y compris leurs \u00e9l\u00e9ments dysfonctionnels) qui d\u00e9terminent express\u00e9ment le traitement de l\u2019information actuelle et qui de plus est fortement dynamique et historique. C\u2019est pourquoi les conceptualisations de la <em>Embodied Cognitive Science<\/em> s\u2019accordent bien avec le concept psychanalytique de l\u2019inconscient dynamique. De plus, la m\u00e9moire ne si\u00e8ge ni dans l\u2019hippocampe ni dans le n\u00e9o-cortex&nbsp;: c\u2019est toujours le cerveau en tant que syst\u00e8me de traitement de l\u2019information dans son ensemble, ainsi que l\u2019organisme en entier (sans lequel le cerveau ne peut fonctionner), qui participent \u00e0 la provocation de souvenirs. (M. Leuzinger-Bohleber, \u00ab&nbsp;Le fantasme inconscient. Perspectives clinique, conceptuelle et interdisciplinaire&nbsp;\u00bb, Congr\u00e8s FEP Helsinki, avril 2004).<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10715?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019aimerai en premier lieu vous livrer un court extrait d\u2019un des premiers ouvrages fondamentaux consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019intelligence artificielle, Architecture of cognition de J.-R. 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