{"id":10714,"date":"2021-08-22T07:32:37","date_gmt":"2021-08-22T05:32:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/intersubjectivite-a-propos-des-liens-entre-experiences-mots-et-narrations-2\/"},"modified":"2021-10-06T15:48:37","modified_gmt":"2021-10-06T13:48:37","slug":"intersubjectivite-a-propos-des-liens-entre-experiences-mots-et-narrations","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/intersubjectivite-a-propos-des-liens-entre-experiences-mots-et-narrations\/","title":{"rendered":"Intersubjectivit\u00e9. \u00c0 propos des liens entre exp\u00e9riences, mots et narrations"},"content":{"rendered":"\n<p>La relation entre l\u2019exp\u00e9rience directe, les mots et les narrations soul\u00e8ve bien des questions. Quelle est, en particulier, la nature de la continuit\u00e9 ou de la transposabilit\u00e9 entre ces diff\u00e9rents niveaux ? Autrement dit, quel lien peut-on \u00e9tablir entre les significations aux trois niveaux que sont : l\u2019implicite pr\u00e9r\u00e9fl\u00e9chi et non verbal ; l\u2019explicite r\u00e9fl\u00e9chi et verbalis\u00e9 ; et la narrativit\u00e9. (Cette division en trois parties est, en r\u00e9alit\u00e9, plus complexe parce que le contenu implicite peut \u00eatre engendr\u00e9, tout en parlant, dans les interstices du langage, de sorte que deux r\u00e9cits, l\u2019un implicite, l\u2019autre explicite, peuvent \u00eatre d\u00e9livr\u00e9s simultan\u00e9ment. Ce type de duo est plus la r\u00e8gle que l\u2019exception chez l\u2019adulte.) En ce qui concerne le b\u00e9b\u00e9 au stade pr\u00e9verbal, beaucoup de ces questions ouvertes tournent autour de la recherche de pr\u00e9curseurs des mots et de la narrativit\u00e9. Nous les aborderons en nous int\u00e9ressant \u00e0 la structuration de l\u2019exp\u00e9rience directe chez les enfants au stade pr\u00e9verbal ainsi qu\u2019\u00e0 partir des exp\u00e9riences implicites et non verbales des adultes. Notre d\u00e9marche comportera quatre parties.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un premier temps, nous formulerons l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il existe une structure fondamentale qui donne une existence psycho logique et un sens aux \u00ab comportements humains motiv\u00e9s \u00bb. Nous appellerons cette structure le \u00ab sch\u00e9ma d\u2019intention \u00bb. Nous y voyons une structure profonde qui sous-tend toute manifestation d\u2019intention : que ce soit en action, en paroles ou en r\u00e9cit, assurant ainsi une certaine continuit\u00e9 de sens entre ces trois niveaux. Dans un deuxi\u00e8me temps, nous nous demanderons si des th\u00e8mes ou des significations psychodynamiques sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les exp\u00e9riences implicites et non verbales. Dans un troisi\u00e8me temps, nous aborderons la relation entre le langage et la signification au niveau local implicite. Et enfin, nous examinerons la relation entre les r\u00e9cits autobiographiques et les impressions implicites au niveau local (par \u00ab niveau local \u00bb, nous entendons les petits comportements sp\u00e9cifiques qui apparaissent \u00e0 chaque instant et dont on a une intuition implicite). Le \u00ab comportement humain motiv\u00e9 \u00bb s\u2019explique par l\u2019existence de sa structure fondamentale d\u2019intentionnalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9mettons l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il existe un processus mental fondamental qui va d\u00e9couper en intentions le flux du \u00ab comportement humain motiv\u00e9 \u00bb. Le processus qui effectue ce d\u00e9coupage du comportement humain en intentions et en motifs doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une forme de mentalisation primitive, ce qui signifie qu\u2019il serait une tendance mentale inn\u00e9e n\u00e9cessaire pour l\u2019adaptation au monde social. Ce d\u00e9coupage intervient lorsque le comportement intentionnel est per\u00e7u chez l\u2019autre ou ressenti par le sujet lui-m\u00eame. Nous supposons qu\u2019il y a un \u00ab sch\u00e9ma d\u2019intention \u00bb qui pr\u00e9side \u00e0 ce d\u00e9coupage. Ce sch\u00e9ma est ce qui conf\u00e8re une existence psychologique et un sens aux \u00ab comportements humains motiv\u00e9s \u00bb. Le sch\u00e9ma d\u2019intention est une repr\u00e9sentation non symbolique d\u2019exp\u00e9rience motiv\u00e9e qui est saisie de fa\u00e7on implicite. Les travaux sur les b\u00e9b\u00e9s cit\u00e9s ci-dessous le d\u00e9montreront. Leurs r\u00e9sultats permettent de penser que cette structure fondamentale est pr\u00e9sente au niveau local, non verbal et implicite (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 chaque instant). La forme exacte sous laquelle les intentions se manifestent dans le sch\u00e9ma d\u2019intention reste \u00e0 d\u00e9terminer.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous faisons l\u2019hypoth\u00e8se que le sch\u00e9ma d\u2019intention, comme structure sous-jacente, se comporte comme un r\u00e9f\u00e9rent pour identifier et donner un sens aux intentions qui se pr\u00e9sentent non seulement sous forme d\u2019actions mais aussi sous forme linguistique ou narrative. En d\u2019autres termes, l\u2019expression d\u2019intention dans le langage ou la narrativit\u00e9 utilise la m\u00eame structure sous-jacente. De m\u00eame, lorsqu\u2019on \u00e9coute le compte-rendu verbal d\u2019un comportement intentionnel, on fait appel \u00e0 la m\u00eame structure sous-jacente pour identifier les intentions et les motifs. Une fa\u00e7on de penser un \u00ab sch\u00e9ma d\u2019intention \u00bb est de poser la question : comment pouvons-nous reconna\u00eetre ou, ce qui est plus difficile, comment pouvons-nous inf\u00e9rer la pr\u00e9sence d\u2019une intention ? Comment pourrions-nous l\u2019extirper du flot continu des comportements, dans toute leur diversit\u00e9, s\u2019il n\u2019existait pas une structure permettant sa d\u00e9tection ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le sch\u00e9ma d\u2019intention est la forme qui permet aux intentions et aux motifs d\u2019\u00e9merger \u00e0 la conscience et de leur donner un sens. Ce r\u00f4le fondateur du sch\u00e9ma d\u2019intention permet \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience implicite, au langage et \u00e0 la narrativit\u00e9 d\u2019\u00eatre mutuellement compr\u00e9hensibles les uns aux autres. Ce sch\u00e9ma d\u2019intention agit comme une structure profonde sous-jacente \u00e0 ces diverses manifestations. De la m\u00eame fa\u00e7on, il permet non seulement de faciliter mais d\u2019assurer une certaine continuit\u00e9 de sens d\u2019un niveau \u00e0 l\u2019autre. Quels sont les observations et les concepts qui nous permettent d\u2019accr\u00e9diter cette vision des choses ? Mais, tout d\u2019abord, quelques d\u00e9finitions : l\u2019intentionnalit\u00e9, au sens o\u00f9 nous l\u2019utilisons ici, fait r\u00e9f\u00e9rence au sentiment subjectif de tirer ou d\u2019\u00eatre tir\u00e9, de pousser ou d\u2019\u00eatre pouss\u00e9 vers un but ou un \u00e9tat final. Elle s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 de la notion freudienne de souhait ou de d\u00e9sir, de la notion \u00e9thologique de \u00ab motivation activ\u00e9e \u00bb quant au but, et de la notion couramment accept\u00e9e de \u00ab motif \u00bb. Tout cela donne le moteur et la direction d\u2019un comportement motiv\u00e9, donnant ainsi une coh\u00e9rence \u00e0 l\u2019ensemble. Cela inclut \u00e9galement la capacit\u00e9 mentale de parvenir \u00e0 une image ou une id\u00e9e (Brentano). Sur le plan subjectif, les intentions sont ressenties comme porteuses d\u2019une pouss\u00e9e ou d\u2019une inclinaison de l\u2019intention m\u00eame vers un but pressenti ou \u00e0 d\u00e9couvrir. Un agent implicite est \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Une ligne de tension dramatique constitu\u00e9e de sentiments et d\u2019affects se dessine dans la course de l\u2019intention vers son destin. Et tout cela a lieu dans un laps de temps dont l\u2019architecture temporelle autorise son d\u00e9ploiement structurel. Ce qui signifie qu\u2019elle poss\u00e8de une dynamique temporelle. (L\u2019intentionnalit\u00e9 peut \u00e9galement s\u2019appliquer au processus d\u2019adaptation et \u00e0 la tendance, au sens de la th\u00e9orie dynamique des syst\u00e8mes, \u00e0 aller vers une plus grande complexit\u00e9 et coh\u00e9rence dans le processus d\u2019organisation du self. Cependant, ces utilisations de l\u2019intentionnalit\u00e9 sont abstraites et bien \u00e9loign\u00e9es de ce qui est ressenti subjectivement.)<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019id\u00e9e d\u2019un sch\u00e9ma d\u2019intention n\u2019est pas nouvelle. La plupart des ph\u00e9nom\u00e9nologues sont d\u2019accord pour dire que m\u00eame l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, pr\u00e9r\u00e9fl\u00e9chie ou non r\u00e9fl\u00e9chie, est structur\u00e9e autour d\u2019intentions et que cette exp\u00e9rience (implicite) est constitu\u00e9e de parties diff\u00e9renci\u00e9es, qu\u2019elle a une architecture temporelle, et que tout ceci contribue \u00e0 l\u2019identification des intentions (Husserl). En d\u2019autres termes, il doit bien exister une quelconque structure fondamentale telle que le sch\u00e9ma d\u2019intention. Des psychologues contemporains, comme J\u00e9r\u00f4me Bruner, ont sugg\u00e9r\u00e9 que les motifs (le pourquoi d\u2019une histoire) sont les unit\u00e9s mentales de base que nous utilisons pour analyser le comportement humain. C\u2019est \u00e0 cette tendance universelle \u00e0 rechercher des intentions et des motifs dans le comportement humain que se rattachent des narrations fond\u00e9es sur l\u2019intention, indispensables \u00e0 la compr\u00e9hension du monde social.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut trouver d\u2019autres arguments pour conforter la th\u00e8se du r\u00f4le central d\u2019une structure permettant de reconna\u00eetre les intentions dans la description que fait Stern du moment pr\u00e9sent, moment pr\u00e9sent qui fait \u00e9merger un \u00ab maintenant \u00bb subjectif, avant qu\u2019il ne soit verbalis\u00e9. Les travaux de Stern sugg\u00e8rent que le moment pr\u00e9sent subjectif est \u00e9galement organis\u00e9 autour d\u2019intentions et qu\u2019il est ins\u00e9r\u00e9 dans l\u2019histoire v\u00e9cue de l\u2019\u00e9motion selon un format narratif qui se donne \u00e0 comprendre alors m\u00eame qu\u2019il se d\u00e9roule. Les intentions, cependant, restent l\u2019unit\u00e9 fondamentale pour comprendre le comportement humain dans sa coh\u00e9rence, \u00e0 tous les niveaux auxquels celui-ci se pr\u00e9sente : depuis l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re (quelques secondes) de l\u2019exp\u00e9rience implicite du \u00ab moment pr\u00e9sent \u00bb, en passant par le d\u00e9roulement d\u2019une phrase et jusqu\u2019au d\u00e9ploiement d\u2019un mythe (des intentions plus modestes peuvent bien s\u00fbr se loger dans de plus ambitieuses).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le m\u00eame sens, de r\u00e9centes \u00e9tudes en neurosciences utilisant les techniques d\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale ont identifi\u00e9 des \u00ab centres de d\u00e9tection de l\u2019intention \u00bb dans le cerveau. Ces centres sont activ\u00e9s \u00e0 chaque fois que quelqu\u2019un observe des comportements chez l\u2019autre qui l\u2019am\u00e8nent \u00e0 supposer une intention chez cet autre. Ce centre n\u2019est pas activ\u00e9 lorsqu\u2019on observe des comportements auxquels aucune intention ne peut \u00eatre ais\u00e9ment attribu\u00e9e (Ruby et Decety). Tout se passe comme si le cerveau \u00e9tait c\u00e2bl\u00e9 pour d\u00e9coder les intentions. Cela peut-il s\u2019apprendre ? Comment est-ce possible sans un terrain pr\u00e9format\u00e9 pour ce travail ?<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9tudes d\u00e9veloppementales confirment aussi l\u2019id\u00e9e d\u2019une distribution naturelle du comportement en unit\u00e9s d\u2019intentions et de motifs. L\u2019hypoth\u00e8se selon laquelle un sch\u00e9ma d\u2019intention existe \u00e0 un niveau implicite, et que le processus qui conduit \u00e0 sa formation est une capacit\u00e9 mentale primitive, serait valid\u00e9e si de tels sch\u00e9mas d\u2019intention \u00e9taient d\u00e9couverts chez des nourrissons pr\u00e9verbaux pour lesquels toute exp\u00e9rience est implicite et non r\u00e9fl\u00e9chie. Et, en effet, de r\u00e9centes observations d\u00e9veloppementales sugg\u00e8rent que m\u00eame pour les nourrissons, la t\u00e2che premi\u00e8re lorsqu\u2019ils observent le comportement humain est de saisir l\u2019intention qui donne coh\u00e9rence et sens \u00e0 ce qu\u2019ils observent. Par exemple, un nourrisson observe un exp\u00e9rimentateur qui s\u2019efforce de l\u00e2cher un objet dans un r\u00e9cipient, mais sans succ\u00e8s. En premier lieu, l\u2019objet est l\u00e2ch\u00e9 avant d\u2019arriver au-dessus du r\u00e9cipient. Puis il est l\u00e2ch\u00e9 apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9 au-dessus du r\u00e9cipient. L\u2019enfant ne le voit jamais l\u00e2ch\u00e9 dans le r\u00e9cipient. Plus tard, lorsqu\u2019on donne \u00e0 l\u2019enfant le r\u00e9cipient et l\u2019objet, il l\u00e2che l\u2019objet imm\u00e9diatement dans le r\u00e9cipient et semble content de lui. L\u2019enfant a compris l\u2019intention quand bien m\u00eame il ne l\u2019a jamais vue se r\u00e9aliser avec succ\u00e8s. Il donne priorit\u00e9 \u00e0 l\u2019intention qu\u2019il a d\u00e9duite des actions qu\u2019il a observ\u00e9es (Meltzoff, Gopnik et Meltzoff).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une autre exp\u00e9rience, un b\u00e9b\u00e9 regarde un exp\u00e9rimentateur qui essaie de retirer les disques des extr\u00e9mit\u00e9s d\u2019un objet en forme d\u2019halt\u00e8re. L\u2019exp\u00e9rimentateur essaie mais \u00e9choue. Un peu plus tard si on confie le m\u00eame objet au b\u00e9b\u00e9, il retire imm\u00e9diatement les disques des extr\u00e9mit\u00e9s et semble pleinement satisfait. Une fois encore, le b\u00e9b\u00e9 a privil\u00e9gi\u00e9 l\u2019intention suppos\u00e9e sur l\u2019action observ\u00e9e. La v\u00e9rification de cette m\u00eame exp\u00e9rience effectu\u00e9e avec d\u2019autres enfants consiste \u00e0 remplacer l\u2019exp\u00e9rimentateur par un robot, lequel tente de retirer les disques \u00e0 son tour et \u00e9choue \u00e9galement. Cependant, lorsque ces enfants ont en main l\u2019objet apr\u00e8s avoir observ\u00e9 le robot \u00e9chouer, ils n\u2019essaient pas d\u2019en retirer les extr\u00e9mit\u00e9s. Pour le b\u00e9b\u00e9, les robots n\u2019ont pas d\u2019intentions (Gopnik et Meltzoff). Il existe bien d\u2019autres observations qui apportent la preuve de la primaut\u00e9 de l\u2019intention inf\u00e9r\u00e9e sur l\u2019action observ\u00e9e (Rochat, Gergely et coll. ; Gergely et Csibra).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une m\u00eame veine, les conceptions r\u00e9centes sur l\u2019acquisition du langage par les enfants accordent une place centrale aux intentions. Tomasello propose une th\u00e9orie de l\u2019acquisition du langage qui n\u2019est pas bas\u00e9e sur la grammaire g\u00e9n\u00e9rative ou sur un processus inn\u00e9 d\u2019acquisition du langage qui serait largement ax\u00e9 sur la syntaxe. Il ne s\u2019agit pas non plus d\u2019un pur apprentissage par association qui lie signifiant et signifi\u00e9. Il s\u2019agirait plut\u00f4t d\u2019une description pragmatique <em>(usage based)<\/em> de la fa\u00e7on dont un enfant construit un langage. Au centre de sa description, on trouve l\u2019id\u00e9e que le langage est affaire de communication d\u2019intentions. Les deux seules aptitudes n\u00e9cessaires pour que le langage \u00e9merge sont : l\u2019aptitude et le d\u00e9sir de capter les intentions des autres ainsi que l\u2019aptitude \u00e0 reconna\u00eetre des <em>patterns<\/em> r\u00e9currents de sonorit\u00e9 et de contexte. Ceci mis en place, ce que le langage fait en priorit\u00e9, c\u2019est \u00e9tablir un cadre (ou une sc\u00e8ne) de co-attention et, au sein de ce cadre, comprendre les intentions de communiquer. Ces intentions ne s\u2019adressent ni \u00e0 des objets ni \u00e0 des concepts mais bien \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019intentionnalit\u00e9 de l\u2019autre. Le terrain de jeu du langage est un espace commun intersubjectif, et le but du jeu consiste \u00e0 influencer l\u2019\u00e9tat d\u2019intentionnalit\u00e9 de l\u2019autre. Par exemple, de toutes premi\u00e8res paroles telles que \u00ab encore \u00bb sont fonctionnellement plus que de simples mots. Ce sont des \u00ab holophrases \u00bb cherchant \u00e0 exprimer une intention compl\u00e8te : \u00ab Donne-moi plus de cela \u00bb ou \u00ab Peux-tu refaire \u00e7a pour moi\/\u00e0 moi. \u00bb Ce sont des intentions condens\u00e9es en un seul mot, dont l\u2019objectif est de transformer la posture intentionnelle de l\u2019autre, de lui faire faire, ou voir, ou penser quelque chose. \u00c0 la lumi\u00e8re de ces d\u00e9couvertes, le r\u00f4le central des intentions dans l\u2019acquisition du langage rev\u00eat une m\u00eame importance que celle qu\u2019il avait, dans la discussion d\u00e9velopp\u00e9e un peu plus haut, sur le r\u00f4le organisateur des intentions dans l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue de fa\u00e7on implicite.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, notre proposition est la suivante : la distribution du comportement humain motiv\u00e9 en intentions est une capacit\u00e9 mentale primitive que r\u00e9v\u00e8le une structure fondamentale, le sch\u00e9ma d\u2019intention. Ce sch\u00e9ma est implicitement assimil\u00e9 et repr\u00e9sent\u00e9 de fa\u00e7on non symbolique. De plus, ce sch\u00e9ma sous-tend la formation de toute manifestation d\u2019intention, que ce soit en action, en paroles ou en r\u00e9cits. Ainsi, un large degr\u00e9 de continuit\u00e9 de signification est maintenu tout au long des niveaux implicites, explicites et narratifs.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Signification psychodynamique au niveau local implicite<\/h2>\n\n\n\n<p>Le niveau local implicite, non verbal, peut-il avoir une signification psychodynamique ? Est-il suffisamment complexe ? Est-il ad\u00e9quat ? G\u00e9n\u00e9ralement parlant, les d\u00e9couvertes sur le plan d\u00e9veloppemental ont mis en \u00e9vidence que les exp\u00e9riences implicites ne sont pas des \u00e9v\u00e9nements appauvris limit\u00e9s aux seules exp\u00e9riences sensorimotrices ou aux routines de type \u00ab sucer son pouce \u00bb ou \u00ab faire du v\u00e9lo \u00bb. Elles peuvent engager, au contraire, un niveau \u00e9lev\u00e9 et complexe de connaissance qui met en jeu des r\u00e9ponses d\u2019ordre affectif, des attentes et des pens\u00e9es. La connaissance implicite n\u2019est pas non plus n\u00e9cessairement plus primitive. Elle n\u2019est pas remplac\u00e9e \u00e0 l\u2019apparition du langage, pas plus qu\u2019elle n\u2019est transform\u00e9e en langage dans le d\u00e9veloppement ult\u00e9rieur (Lyons-Ruth). Bien au contraire, le domaine implicite ne cesse de cro\u00eetre en volume et en sophistication avec l\u2019\u00e2ge. Ce savoir implicite est certainement un bien plus large domaine de connaissance du comportement humain que le savoir explicite, et ceci \u00e0 tout \u00e2ge, pas seulement dans la petite enfance. Il poss\u00e8de l\u2019avantage d\u2019\u00eatre analogique plut\u00f4t que digital. Les domaines implicites et explicites existent en parall\u00e8le. Et chacun d\u2019eux est servi par des syst\u00e8mes partiellement distincts de perception et de m\u00e9moire. Chacun repr\u00e9sente \u00e0 sa mani\u00e8re la structure intentionnelle du comportement humain.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pouvons-nous cependant parler d\u2019\u00e9v\u00e9nements psychodynamiques au niveau local implicite ? L\u2019observation sous l\u2019angle de la th\u00e9orie de l\u2019attachement d\u2019enfants \u00e2g\u00e9s de 12 mois r\u00e9v\u00e8le des <em>patterns<\/em> comportementaux pertinents pour notre discussion. Par exemple, des m\u00e8res laissent leurs enfants dans une pi\u00e8ce (environnement inconnu de l\u2019enfant). Apr\u00e8s un certain temps, lorsqu\u2019elles reviennent dans la pi\u00e8ce (phase de r\u00e9union de l\u2019exp\u00e9rience de la <em>Strange Situation<\/em>), les b\u00e9b\u00e9s qui ont \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9s de leur m\u00e8re ont des attitudes diff\u00e9rentes, certaines de ces attitudes pouvant \u00eatre qualifi\u00e9es de <em>insecure<\/em> (Ainsworth et coll.). L\u2019une de ces attitudes <em>insecure<\/em> consiste \u00e0 ne pas courir ou ramper vers la m\u00e8re avec les bras tendus pour \u00eatre pris et tenu contre elle, \u00e0 l\u2019inverse de ce que feraient des enfants <em>secure<\/em>. Au contraire, un tel b\u00e9b\u00e9 ignore sa m\u00e8re et para\u00eet agir comme si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9. Cependant, des indices physiologiques et hormonaux de stress d\u00e9mentent cette impression. Des \u00e9tudes comportementales additionnelles montrent que ces b\u00e9b\u00e9s savent parfaitement que leur m\u00e8re est de retour. La suite de leur jeu est moins attentive et int\u00e9ress\u00e9e. Il faut se rappeler qu\u2019il s\u2019agit de nourrissons au stade pr\u00e9verbal. Dans une telle situation, ces b\u00e9b\u00e9s sont, en fait, en conflit. Ils souhaiteraient aller vers leur m\u00e8re et r\u00e9tablir le contact affectif mais ils ont appris qu\u2019un tel geste aurait pour effet probable de voir leur m\u00e8re les ignorer, voire les rejeter, c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019\u00e9loigner encore plus d\u2019eux. Ils font un compromis. En d\u00e9cidant d\u2019ignorer leur m\u00e8re, ils lui offrent l\u2019occasion de se rapprocher d\u2019eux. Ils ont mis en \u0153uvre une strat\u00e9gie accommodatrice (d\u00e9fensive ?) pour maximiser la proximit\u00e9 avec leur m\u00e8re ainsi que leur s\u00e9curit\u00e9. Cette strat\u00e9gie de l\u2019\u00e9vitement op\u00e8re compl\u00e8tement au niveau local ou implicite, elle prend \u00e0 peine quelques secondes et ne comporte qu\u2019un seul ou tr\u00e8s peu de mouvements relationnels. Cependant, cette strat\u00e9gie transmet clairement des significations psychodynamiques. On pourrait m\u00eame dire qu\u2019un tel <em>pattern<\/em> est le r\u00e9sultat d\u2019un compromis dans le conflit entre d\u00e9sir et r\u00e9alit\u00e9. Un autre exemple provient de l\u2019observation chez le nourrisson de la r\u00e9f\u00e9renciation sociale (Emde et Sorce ; Klinnert et coll.). Si un enfant de 9 \u00e0 12 mois est confront\u00e9 \u00e0 une situation affectivement ambigu\u00eb ou tr\u00e8s nouvelle, dans laquelle il ne sait plus comment r\u00e9pondre et quoi ressentir, il va se tourner vers le visage de sa m\u00e8re ou de son p\u00e8re pour voir comment ils interpr\u00e8tent la situation. S\u2019ils sourient, l\u2019enfant sourira. S\u2019ils montrent de la crainte, l\u2019enfant pleurera. C\u2019est ce que l\u2019on appelle la r\u00e9f\u00e9renciation sociale. Dans l\u2019une des exp\u00e9riences, le b\u00e9b\u00e9 est plac\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 d\u2019une salle avec sa m\u00e8re d\u2019un c\u00f4t\u00e9 de la pi\u00e8ce et son p\u00e8re du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9. \u00c0 l\u2019autre bout de la salle, un stimulus tr\u00e8s ambigu est pr\u00e9sent\u00e9. L\u2019enfant regarde le visage souriant de sa m\u00e8re et ensuite le visage apeur\u00e9 de son p\u00e8re. Il est paralys\u00e9. Il va essayer un <em>pattern<\/em> comportemental puis l\u2019interrompre et en essayer un autre. Son comportement devient d\u00e9sorganis\u00e9 avec force automanipulations.<\/p>\n\n\n\n<p>Le b\u00e9b\u00e9 montre clairement un conflit interne (bas\u00e9 sur une discordance externe) conduisant \u00e0 la d\u00e9sorganisation, plut\u00f4t qu\u2019une capacit\u00e9 \u00e0 se sortir d\u2019affaire ou une strat\u00e9gie d\u00e9fensive. L\u00e0 encore, des forces conflictuelles sont clairement \u00e0 l\u2019\u0153uvre, \u00e0 chaque intant, au niveau local, mettant en jeu des comportements non verbaux implicites.<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre exemple de psychodynamique au niveau local implicite est donn\u00e9 par le dialogue verbal lors d\u2019une s\u00e9ance de th\u00e9rapie. Nous nous r\u00e9f\u00e9rons, ici, au mat\u00e9riel clinique discut\u00e9 dans les travaux du Boston Change Process Study Group (Stern et coll. ; Boston CPSG). Dans ce groupe, nous pensons que les significations implicites se font par l\u2019interm\u00e9diaire du langage, mais ce n\u2019est pas tant le strict contenu de ce qui se dit qui est important que l\u2019accent mis sur l\u2019usage du langage en tant qu\u2019outil pour accorder <em>(finetune)<\/em> implicitement le champ intersubjectif (rappelez-vous qu\u2019une signification implicite peut \u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9e dans les interstices du langage \u00e0 tel point que deux r\u00e9cits, l\u2019un explicite et l\u2019autre implicite, peuvent \u00eatre communiqu\u00e9s de fa\u00e7on simultan\u00e9e). Les significations implicites sont des formes de \u00ab mise en acte \u00bb avec tout le potentiel pour \u00eatre teint\u00e9es d\u2019aspects psychodynamiques.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Partir du niveau local implicite pour aller vers le niveau explicite du langage<\/h2>\n\n\n\n<p>Le saut qui consiste \u00e0 passer du niveau local (signification implicite) au niveau verbal r\u00e9fl\u00e9chi (signification explicite) pose deux probl\u00e8mes classiques en philosophie. Premi\u00e8rement, une exp\u00e9rience v\u00e9cue et comprise implicitement a-t-elle une signification en soi, ou toute signification vient-elle de l\u2019acte de r\u00e9flexion et de verbalisation ? Et, deuxi\u00e8mement, dans quelle mesure l\u2019acte de r\u00e9flexion et de verbalisation d\u00e9forme-t-il l\u2019exp\u00e9rience qui est v\u00e9cue implicitement ? Les r\u00e9ponses \u00e0 ces questions feraient appara\u00eetre probablement des limites au degr\u00e9 d\u2019int\u00e9gration des diff\u00e9rents niveaux, mais elles nous aideront \u00e0 structurer notre exploration de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p>Le passage de l\u2019implicite \u00e0 l\u2019explicite fait l\u2019objet d\u2019un grand d\u00e9bat en philosophie ph\u00e9nom\u00e9nologique (cf. Zahavi). Pour r\u00e9sumer, d\u2019un c\u00f4t\u00e9 il y a ceux qui pensent que l\u2019acte de r\u00e9flexion d\u00e9forme l\u2019exp\u00e9rience primaire pr\u00e9r\u00e9flective. Ils soutiennent que l\u2019acte de r\u00e9flexion transforme l\u2019autoexp\u00e9rience implicite en un objet et, ce faisant, agit comme un miroir d\u00e9formant de quelque chose qui \u00e9tait subjectif \u00e0 l\u2019origine (Natorp). Heidegger constate, en ce sens, que lorsqu\u2019une exp\u00e9rience v\u00e9cue est pass\u00e9e au crible de la r\u00e9flexion, elle n\u2019est plus d\u00e9sormais de l\u2019ordre du v\u00e9cu et n\u2019est donc plus subjective. Quant \u00e0 Sartre, il distingue une r\u00e9flexion impure qui r\u00e9ifie l\u2019exp\u00e9rience primaire, introduisant ainsi une perturbation dans la transformation de l\u2019exp\u00e9rience primaire en r\u00e9flexion. Derrida va plus loin, et soutient qu\u2019il existe une fracture inh\u00e9rente qui engendre une distorsion entre l\u2019exp\u00e9rience primaire et l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9fl\u00e9chie. Il associe \u00e9galement la r\u00e9flexion au langage comme le font de nombreux psychanalystes. Certains vont plus loin encore et sugg\u00e8rent que (d\u2019un point de vue clinique) il n\u2019existe pas d\u2019exp\u00e9rience originaire (signification implicite) tant qu\u2019elle ne peut \u00e9merger gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9flexion et \u00e0 la verbalisation ; comme si seule la verbalisation g\u00e9n\u00e9rait notre r\u00e9alit\u00e9 exp\u00e9riencielle. En discutant de la relation qui existe entre l\u2019exp\u00e9rience primaire et le langage, Lacan \u00e9tablit une sorte de compromis en s\u2019appuyant sur une m\u00e9taphore int\u00e9ressante : une face d\u2019un matelas (le langage) est rattach\u00e9e \u00e0 l\u2019autre face du matelas (l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue) par quelques points \u00e9pars o\u00f9 sont plac\u00e9s les boutons (\u00ab capitons \u00bb) reli\u00e9s entre eux par des ficelles qui traversent le matelas ; sans cela les deux faces du matelas ne sont pas en contact direct.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il y a ceux, bien moins nombreux, qui soutiennent qu\u2019il existe une correspondance directe, continue et fid\u00e8le entre le niveau d\u2019exp\u00e9rience primaire et l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9fl\u00e9chie (et le langage). Cependant, la plupart adoptent une position plus nuanc\u00e9e, \u00e0 mi-chemin entre ces extr\u00eames. Alors que Heidegger croit que la r\u00e9flexion objectifie la subjectivit\u00e9, il pense aussi que l\u2019exp\u00e9rience primaire v\u00e9cue se construit autour d\u2019une intentionnalit\u00e9 et que cette organisation est intuitive <em>(intuited)<\/em>. C\u2019est cette construction qui rend l\u2019exp\u00e9rience primaire interpr\u00e9table, en dernier ressort, au niveau r\u00e9flectif et linguistique. En d\u2019autres termes, la r\u00e9flexion (signification explicite) ne produit pas un compte rendu fid\u00e8le de la signification implicite mais elle en capture l\u2019essence. C\u2019\u00e9tait, tr\u00e8s largement, la position de Husserl, qui a postul\u00e9 que l\u2019exp\u00e9rience primaire poss\u00e8de une forme morphologique avec des diff\u00e9renciations internes et une structure temporelle. La r\u00e9flexion peut accentuer ou intensifier l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue. Sartre est d\u2019accord en disant que la r\u00e9flexion ne r\u00e9v\u00e8le rien de nouveau, elle r\u00e9v\u00e8le seulement et th\u00e9matise ce qui est d\u00e9j\u00e0 familier dans l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue originaire et pr\u00e9r\u00e9flective. R\u00e9cemment, on a pu sugg\u00e9rer que le \u00ab moment pr\u00e9sent \u00bb v\u00e9cu est fortement organis\u00e9 autour des axes d\u2019une microstructure narrative intentionnelle, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019un sch\u00e9ma d\u2019intention sous-tend les exp\u00e9riences v\u00e9cues de courte dur\u00e9e, tout autant que des narrations dont le r\u00e9cit s\u2019\u00e9tend sur de longues p\u00e9riodes de temps (Stern). C\u2019est \u00e0 partir de ces formulations que nous posons que la signification implicite et la signification explicite sont des versions diff\u00e9rentes d\u2019une m\u00eame unit\u00e9 de distribution, \u00e0 savoir le sch\u00e9ma fondamental d\u2019intentionnalit\u00e9. Ainsi, nous adopterons la position selon laquelle la r\u00e9flexion (avec la verbalisation) agit aux fins de th\u00e9matiser, accentuer et intensifier l\u2019exp\u00e9rience implicite d\u00e9j\u00e0 structur\u00e9e. Mais elle peut aussi diluer, distancier et abstraire l\u2019individu de telles exp\u00e9riences v\u00e9cues. Les mouvements relationnels qui constituent la mati\u00e8re implicite pr\u00e9r\u00e9fl\u00e9chie d\u2019une psychoth\u00e9rapie sont construits sur l\u2019intention d\u2019alt\u00e9rer ou d\u2019adapter le champ intersubjectif. C\u2019est en ce sens que ces mouvements relationnels sont d\u00e9j\u00e0 structur\u00e9s intentionnellement lorsqu\u2019ils sont v\u00e9cus implicitement. La r\u00e9flexion prendra ces petits moments <em>(happenings)<\/em> structur\u00e9s intentionnellement et les accentuera, les intensifiera et les th\u00e9matisera en les rendant explicites linguistiquement. Comme la plupart des psychoth\u00e9rapeutes l\u2019attestent, la parallaxe introduite par le langage peut \u00eatre tr\u00e8s utile cliniquement car elle fournit un second point de vue.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019implicite et l\u2019explicite agissent comme une m\u00e9lodie et son ombre harmonique. Laquelle est la m\u00e9lodie et laquelle est l\u2019ombre ? Cela d\u00e9pend de ce sur quoi on porte son attention. Ce sont des pr\u00e9sentations diff\u00e9rentes du m\u00eame th\u00e8me, l\u2019un verbalis\u00e9, l\u2019autre mis en acte et v\u00e9cu. Il y a une autre fa\u00e7on de relier l\u2019implicite et l\u2019explicite : cela concerne la situation o\u00f9 quelque chose se passe qui est compris implicitement par deux partenaires. On peut y faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019aide d\u2019un simple label linguistique : \u00ab Ce qui s\u2019est pass\u00e9 quand\u2026 \u00bb Toute l\u2019exp\u00e9rience implicite est ainsi condens\u00e9e en un seul mot ou une phrase. Cela \u00e9vite le voyage souvent p\u00e9rilleux et difficile de la traduction, cependant cela rend l\u2019exp\u00e9rience disponible pour devenir un r\u00e9f\u00e9rent verbalis\u00e9 en vue d\u2019une \u00e9laboration linguistique ult\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, les \u00e9v\u00e9nements au niveau local ont d\u00e9j\u00e0 une signification implicite qui est structur\u00e9e en termes de sch\u00e9ma d\u2019intention. L\u2019acte de r\u00e9flexion qui g\u00e9n\u00e8re une signification explicite peut se produire parce que lui aussi est structur\u00e9 dans les termes du m\u00eame sch\u00e9ma d\u2019intention. Il en r\u00e9sulte deux pr\u00e9sentations similaires bien que diff\u00e9rentes. Elles peuvent avoir des relations diverses mais au final, la version explicite ne peut pas trop s\u2019\u00e9carter de la version implicite. Apr\u00e8s tout, le discours ordinaire est \u00ab \u00e0 propos de \u00bb quelque chose, il ne porte pas sur le langage de sa propre expression (comme en po\u00e9sie). Ce \u00ab quelque chose \u00bb n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019exp\u00e9rience directement v\u00e9cue qui avait \u00e9t\u00e9 comprise implicitement. Ce point de vue jette une lumi\u00e8re diff\u00e9rente sur la question des pr\u00e9curseurs comportementaux (gestuelle, etc.) du langage. Si on le suit, cela signifie qu\u2019il n\u2019y a pas de pr\u00e9curseurs. Il faut plut\u00f4t penser que le langage et l\u2019action partagent la m\u00eame structure sous-jacente, le sch\u00e9ma d\u2019intention. Ainsi, langage et action peuvent \u00eatre des pr\u00e9sentations s\u00e9par\u00e9es d\u2019une impulsion similaire, sans que l\u2019un soit la base sur laquelle l\u2019autre construit.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Mise en rapport du niveau local implicite avec le niveau narratif<\/h2>\n\n\n\n<p>Passer du niveau de signification implicite \u00e0 une narration faite \u00e0 un parent ou \u00e0 un th\u00e9rapeute repr\u00e9sente un grand saut. Le r\u00e9cit que l\u2019on peut faire de ses exp\u00e9riences pass\u00e9es et pr\u00e9sentes constitue une donn\u00e9e commune \u00e0 toutes les th\u00e9rapies verbales (Schafer, Spense), et une composante majeure des dialogues entre parents et enfants \u00e0 partir de l\u2019\u00e2ge de 4 ans (par exemple : \u00ab Que s\u2019est-il pass\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole aujourd\u2019hui ? \u2013 Eh bien, je\u2026 \u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Des miroirs d\u00e9formants diff\u00e9rents sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans cette transformation en narrativit\u00e9. L\u2019existence d\u2019un sch\u00e9ma d\u2019intention fondamental rend ce saut plus facile. Comme nous l\u2019avons dit plus haut, la narrativit\u00e9 se construit aussi autour d\u2019intentions. La structure narrative r\u00e9v\u00e8le comment nous passons au crible et interpr\u00e9tons le monde humain pour le comprendre \u2013 pour le rendre signifiant. Et \u00e0 nouveau, la destin\u00e9e d\u2019une intention (qu\u2019elle soit souhait, d\u00e9sir ou motif) en est la clef de vo\u00fbte. En d\u2019autres termes, nous red\u00e9couvrons le m\u00eame sch\u00e9ma d\u2019intention, mais \u00e0 plus grande \u00e9chelle. En ce sens, la plupart des compr\u00e9hensions implicites des intentions \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019\u00ab ici et maintenant \u00bb sont structurellement des microformes d\u2019une intentionnalit\u00e9 narrative, m\u00eame minimale.<\/p>\n\n\n\n<p>Une narration est constitu\u00e9e de plusieurs exp\u00e9riences implicites au niveau local. Celles-ci sont semblables aux briques d\u2019un r\u00e9cit autobiographique. Cependant, pour construire une narration, certaines bribes d\u2019exp\u00e9rience, mais pas toutes, sont s\u00e9lectionn\u00e9es (celles d\u00e9j\u00e0 format\u00e9es sous forme narrative par le sch\u00e9ma d\u2019intention). Ceci peut introduire une premi\u00e8re distorsion. Ces bribes d\u2019exp\u00e9rience peuvent \u00eatre aussi r\u00e9assembl\u00e9es dans un ordre chronologique diff\u00e9rent de celui dans lequel elles ont \u00e9t\u00e9 v\u00e9cues. Cela peut g\u00e9n\u00e9rer une distorsion d\u2019un autre ordre. Et d\u2019autres exp\u00e9riences peuvent se voir attribuer une importance ou un poids plus ou moins grand que celui qu\u2019elles avaient \u00e0 l\u2019origine. C\u2019est l\u00e0 un troisi\u00e8me type de distorsion. La structure narrative ouvre \u00e0 la narration un large espace pour fa\u00e7onner sa version de ce qui s\u2019est pass\u00e9. La narrativit\u00e9 ne recherche pas la v\u00e9rit\u00e9 historique, elle recherche une version vraisemblable de la vie telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue (Spence, Ric\u0153ur, Schafer). Ainsi, l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue au niveau local peut \u00eatre th\u00e9matis\u00e9e autrement lorsqu\u2019elle prend une forme narrative. D\u2019autres narrations appartenant \u00e0 des temps diff\u00e9rents (pass\u00e9 \u00e9loign\u00e9, pass\u00e9 proche, pr\u00e9sent) et d\u2019autres activit\u00e9s (lieu de travail, maison, transport) peuvent \u00e9galement se condenser pour construire une narration dont la g\u00e9n\u00e9ralisation les d\u00e9passe. C\u2019est certainement ce qui rend les interpr\u00e9tations potentiellement si aidantes. N\u00e9anmoins, ces narrations ne peuvent enfreindre la vraisemblance des exp\u00e9riences locales qui les constituent.<\/p>\n\n\n\n<p>Un r\u00e9cit n\u2019est pas seulement constitu\u00e9 de l\u2019abstraction de l\u2019exp\u00e9rience locale. S\u2019il n\u2019\u00e9tait qu\u2019abstraction, il serait plus une th\u00e9orie qu\u2019une narration. Il doit y avoir des \u00e9v\u00e9nements sp\u00e9cifiques d\u00e9crits au niveau local pour que le r\u00e9cit prenne vie et qu\u2019il devienne un compte-rendu convaincant de la vie d\u2019un individu particulier. L\u2019une des mani\u00e8res internes d\u2019\u00e9valuer un r\u00e9cit est de tester sa coh\u00e9rence. Et un aspect important de la coh\u00e9rence est que les exemples sp\u00e9cifiques ou les \u00ab vignettes \u00bb de la vie exp\u00e9riment\u00e9e implicitement \u2013 depuis le niveau local \u2013 soient coh\u00e9rents avec les abstractions qu\u2019ils sont habituellement charg\u00e9s d\u2019illustrer (<em>l\u2019Adult Attachment Interview<\/em> utilise la coh\u00e9rence d\u2019un r\u00e9cit comme une mesure importante). On propose \u00e0 une jeune m\u00e8re de donner un compte-rendu global de sa relation \u00e0 sa propre m\u00e8re. Puis, on lui demande de donner des exemples concrets de ces g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s sous forme de r\u00e9cits d\u2019exp\u00e9riences particuli\u00e8res v\u00e9cues avec sa m\u00e8re au niveau local. Les descriptions au niveau local sont alors \u00e9valu\u00e9es en fonction de leur ad\u00e9quation avec la cat\u00e9gorisation g\u00e9n\u00e9rale de fa\u00e7on \u00e0 obtenir une mesure de la coh\u00e9rence (Main, Kaplan et Cassidy). C\u2019est, bien s\u00fbr, ce que les th\u00e9rapeutes passent leur temps \u00e0 faire. Ils passent constamment des g\u00e9n\u00e9ralisations aux exemples sp\u00e9cifiques et vice versa, testant tour \u00e0 tour coh\u00e9rence et vraisemblance. <em>In fine<\/em>, cependant, la mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la vraisemblance d\u2019une g\u00e9n\u00e9ralisation (ou d\u2019un r\u00e9cit, d\u2019une interpr\u00e9tation, d\u2019une hypoth\u00e8se de travail) doit \u00eatre l\u2019exp\u00e9rience telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 directement v\u00e9cue implicitement et avant toute r\u00e9flexion. C\u2019est la seule \u00e9chelle de mesure de la vraisemblance par rapport \u00e0 ce qui est v\u00e9cu \u2013 un peu comme ce que l\u2019on peut conna\u00eetre implicitement de ses exp\u00e9riences personnelles. Et cette mesure est possible parce que les deux niveaux, implicite et narratif, ont la m\u00eame structure interne (un sch\u00e9ma d\u2019intention, vu \u00e0 des \u00e9chelles tr\u00e8s diff\u00e9rentes).<\/p>\n\n\n\n<p>Il reste la question de l\u2019\u00e9chelle. Les \u00e9v\u00e9nements au niveau local ne durent que quelques secondes. Les narrations d\u2019un v\u00e9cu peuvent s\u2019\u00e9tendre sur de longues p\u00e9riodes. Comment les rapprocher ? Les concepts de la psychodynamique sont ici essentiels. Sur quel spectre de comportement et d\u2019activit\u00e9 mentale les principes de la psychodynamique s\u2019appliquent-ils ? Si nous prenons l\u2019exemple d\u2019une structure de caract\u00e8re dans sa conception traditionnelle, les motivations, souhaits et d\u00e9fenses qui expriment la structure de caract\u00e8re se manifestent dans toutes les activit\u00e9s, des plus petites aux plus grandes : qu\u2019il s\u2019agisse de la couleur que vous portez, de votre exactitude ou de vos r\u00e9actions \u00e9motionnelles, bref, de votre style personnel qui impr\u00e8gne tout ce que vous faites. Si on laisse de c\u00f4t\u00e9 le caract\u00e8re, reste ouvert le d\u00e9bat qui consiste \u00e0 savoir si certaines fonctions du moi peuvent avoir une autonomie par rapport aux motivations issues du conflit. Pour autant que ces fonctions ne sont pas autonomes (la majorit\u00e9), les motivations inconscientes vont infiltrer toute pens\u00e9e, sentiment ou comportement \u00e0 un certain degr\u00e9, quel qu\u2019en soit le niveau. Qu\u2019y a-t-il donc de surprenant dans l\u2019id\u00e9e que les petits \u00e9v\u00e9nements au niveau local portent \u00e9galement la marque d\u2019influences psychodynamiques ? C\u2019est en ce sens que les significations implicites au niveau local sont comme des fractales, des structures qui gardent la m\u00eame forme \u00e9l\u00e9mentaire au travers de tout changement d\u2019\u00e9chelle. Ces significations implicites sont comme un monde dans un grain de sable. Bien \u00e9videmment, la narrativit\u00e9 (et l\u2019interpr\u00e9tation) est faite de beaucoup d\u2019\u00e9v\u00e9nements locaux imbriqu\u00e9s qui soit ont fait l\u2019objet d\u2019une abstraction, soit ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s comme exemple de l\u2019abstraction (pour d\u00e9montrer sa coh\u00e9rence). Un r\u00e9cit autobiographique est ainsi un m\u00e9lange d\u2019\u00e9v\u00e9nements locaux imbriqu\u00e9s, d\u2019\u00e9v\u00e9nements locaux abstraits et d\u2019\u00e9v\u00e9nements locaux illustratifs \u2013 tout cela pour cr\u00e9er une vue d\u2019ensemble qui est th\u00e9rapeutiquement utile parce qu\u2019elle offre une vision du v\u00e9cu sous un angle nouveau et plus inclusif. Cependant, la nouvelle vision ne peut contredire les \u00e9v\u00e9nements locaux qui la constituent. Il subsiste une derni\u00e8re probl\u00e9matique associ\u00e9e au niveau narratif. Les narrations ne sont pas seulement des histoires, elles sont aussi racont\u00e9es \u00e0 quelqu\u2019un et le r\u00e9cit se d\u00e9roule dans le moment pr\u00e9sent. Ceci est aussi vrai pour les narrations primitives d\u2019un enfant de 4 ans que pour celles d\u2019un adulte.<\/p>\n\n\n\n<p>La mani\u00e8re de raconter poss\u00e8de ses propres significations explicites et implicites, qui enrichissent l\u2019histoire. L\u2019histoire et sa narration convergent, m\u00eame si elles mettent en \u0153uvre des temps et actions diff\u00e9rents. C\u2019est la convergence que le th\u00e9rapeute entend et avec laquelle il travaille. C\u2019est une riche imbrication de l\u2019implicite et de l\u2019explicite. L\u2019\u00e9coute du r\u00e9cit d\u2019un patient implique, pour le th\u00e9rapeute, un voyage \u00e0 rebours du r\u00e9cit racont\u00e9 par le patient vers l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il engendre chez le th\u00e9rapeute ou celui qui l\u2019\u00e9coute. D\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, le r\u00e9cit du patient doit engendrer une exp\u00e9rience chez le th\u00e9rapeute (nous ne parlons pas du contre-transfert en particulier mais plut\u00f4t des images mentales et des sentiments qui se succ\u00e8dent lors de l\u2019\u00e9coute). Les mots portent la signification explicite, mais comment le sentiment de la signification implicite sp\u00e9cifique de ce qui s\u2019est pass\u00e9 au niveau local peut-il \u00eatre communiqu\u00e9 ? Le chemin va des mots prononc\u00e9s par le narrateur vers (virtuellement) l\u2019exp\u00e9rience ressentie au niveau local par l\u2019auditeur. Cela peut se produire de deux fa\u00e7ons. Des exp\u00e9rimentations r\u00e9centes montrent que des concepts-mots ne sont pas seulement stock\u00e9s au centre du langage et dans un syst\u00e8me global et a-modal (qui g\u00e8re l\u2019explicite), mais sont aussi rang\u00e9s dans des zones perceptives associ\u00e9es \u00e0 l\u2019essence du concept. Par exemple, les mots \u00ab creuse, grimpe, marche \u00bb sont stock\u00e9s dans des r\u00e9gions sp\u00e9cifiques du cerveau associ\u00e9es au mouvement, alors que des mots comme \u00ab couine, g\u00e9mit, chante \u00bb sont stock\u00e9s dans des r\u00e9gions sp\u00e9cifiques du cerveau associ\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9coute (James et Gautier). Il semble que l\u2019implicite et l\u2019explicite sont l\u2019un et l\u2019autre transmis par le seul canal des mots.<\/p>\n\n\n\n<p>Une deuxi\u00e8me voie peut \u00eatre sugg\u00e9r\u00e9e par les r\u00e9centes d\u00e9couvertes sur les \u00ab neurones-miroirs \u00bb. Ces derniers fournissent des m\u00e9canismes neurobiologiques possibles pour comprendre les ph\u00e9nom\u00e8nes suivants : lire l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit d\u2019autrui, particuli\u00e8rement ses intentions ; entrer en r\u00e9sonance avec les \u00e9motions d\u2019autrui ; partager l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un autre ; appr\u00e9hender une action observ\u00e9e (vocale autant que visible) de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir l\u2019imiter ; en bref, sympathiser avec quelqu\u2019un d\u2019autre et \u00e9tablir un contact intersubjectif (Gallese, Rizzolatti, Fogassi).<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00ab neurones-miroirs \u00bb sont adjacents aux neurones moteurs. Ils sont en action chez un observateur qui ne fait rien d\u2019autre que regarder une autre personne agir (par exemple, prendre un verre). Les modalit\u00e9s d\u2019action des neurones chez l\u2019observateur sont la r\u00e9plique exacte de celles qui auraient \u00e9t\u00e9 mises en \u0153uvre s\u2019il avait essay\u00e9 lui-m\u00eame de prendre ce verre. En bref, l\u2019information visuelle re\u00e7ue, lorsque l\u2019on observe quelqu\u2019un d\u2019autre agir, est enregistr\u00e9e dans le registre de la repr\u00e9sentation motrice \u00e9quivalente dans notre propre cerveau gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de ces neurones-miroirs. Cela nous permet de participer de fa\u00e7on directe aux actions d\u2019un autre sans avoir besoin de l\u2019imiter. Nous exp\u00e9rimentons autrui comme si nous ex\u00e9cutions la m\u00eame action ou ressentions la m\u00eame \u00e9motion. Ces m\u00e9canismes \u00ab comme si \u00bb ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9crits par Damasio et Gallese. Braten d\u00e9crit ce m\u00e9canisme comme \u00ab la participation altero-centr\u00e9e \u00bb. Cette participation \u00e0 la vie mentale d\u2019autrui cr\u00e9e un sentiment de ressentir\/partager avec\/comprendre, en particulier les intentions et les ressentis. J\u2019utilise le terme de \u00ab ressentis \u00bb plut\u00f4t qu\u2019\u00ab affects \u00bb intentionnellement, de fa\u00e7on \u00e0 inclure les sentiments, les sensations sensorielles internes et les sensations motrices, en accord avec la vision classique de Darwin sur l\u2019affect.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est vrai des mouvements visibles, comme prendre un verre, est aussi vrai des vocalisations incluant les mots. Les neurones-miroirs, pr\u00e9sum\u00e9s repr\u00e9senter les cordes vocales, la bouche et la langue en action, se mettent en marche au niveau central quand nous entendons quelqu\u2019un parler. Nous savons \u00e0 quoi ressemble l\u2019exp\u00e9rience qui consiste \u00e0 produire ce genre de son. (C\u2019est l\u2019une des raisons pour lesquelles l\u2019acte par lequel quelqu\u2019un se racle la gorge peut provoquer en nous une sensation dans la gorge. C\u2019est probablement aussi pourquoi les nouveau-n\u00e9s sont capables de tirer la langue par imitation.) Les \u00e9l\u00e9ments des sons parl\u00e9s, transmis de cette fa\u00e7on, incluent : la tension, l\u2019effort, l\u2019intensit\u00e9, la retenue, la m\u00e9lodie, le rythme, les harmoniques, ainsi que toutes les autres caract\u00e9ristiques paralinguistiques du son, c\u2019est-\u00e0-dire tout ce qui constitue le contexte de ressenti essentiel du mot entendu. Les fa\u00e7ons d\u2019\u00e9couter un discours sont moins diff\u00e9rentes que vous ne l\u2019imaginez de celles consistant \u00e0 regarder une danse ou une performance athl\u00e9tique. On ressent la performance et on y participe virtuellement. C\u2019est pour cette raison qu\u2019\u00e9couter un r\u00e9cit \u00e9voque in\u00e9vitablement des exp\u00e9riences affectives au niveau de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, c\u2019est-\u00e0-dire au niveau local, en concomitance avec la production d\u2019un \u00ab faire-sens \u00bb du mot.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a, de fa\u00e7on tr\u00e8s importante, la t\u00e2che plus \u00e9vidente du \u00ab faire-sens \u00bb explicite de ce qui est dit. Cet acte de \u00ab faire-sens \u00bb est aussi, en lui-m\u00eame, une exp\u00e9rience directe v\u00e9cue, pendant l\u2019\u00e9coute. Alors que les mots de chaque phrase du narrateur sont prononc\u00e9s, il y a, chez l\u2019auditeur, une compr\u00e9hension progressive de ce qui est dit explicitement et une cr\u00e9ation progressive d\u2019images de ce qui \u00e9merge. Des symboles se superposent aux images qui v\u00e9hiculent l\u2019exp\u00e9rience virtuelle des sensations et des ressentis. Ceci implique une recontextualisation, r\u00e9interpr\u00e9tation et alt\u00e9ration constante des images, au fur et \u00e0 mesure que les phrases sont dites. L\u2019auditeur ne pr\u00eate qu\u2019une attention partielle aux mots, une attention partielle aux images qui changent et aux ressentis virtuels qu\u2019elles \u00e9voquent. Ainsi, en allant du r\u00e9cit entendu \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, l\u2019auditeur passe au travers du langage comme au travers d\u2019un m\u00e9dium semi-transparent pour parvenir aux images et aux structures implicites. De sorte que, \u00e0 la fin de la phrase, l\u2019auditeur a deux exp\u00e9riences directes imbriqu\u00e9es : celle du flux implicite d\u2019affects, de ressentis et d\u2019images, et celle de la signification explicite. En d\u2019autres termes, le flux discursif de celui qui parle devient pour l\u2019auditeur une sorte de duo d\u2019exp\u00e9riences implicites et explicites.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00f4le des images qui apparaissent au cours d\u2019une narration ne peut jamais \u00eatre surestim\u00e9. Nombreux sont les cognitivistes et psycholinguistes actuels qui ont concentr\u00e9 leur attention sur le langage figuratif (la m\u00e9taphore, la m\u00e9tonymie, l\u2019ironie et les oxymores) plut\u00f4t que sur le langage litt\u00e9ral usuel (Gibbs). Par exemple, une \u00e9tude a montr\u00e9 qu\u2019on utilise 1,8 nouvelle m\u00e9taphore par minute. Lorsqu\u2019il s\u2019agit de sujets \u00e0 contenu \u00e9motionnel (comme en psychoth\u00e9rapie), le taux de langage figuratif augmente.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ancien point de vue \u00e9tait que pens\u00e9e et langage sont litt\u00e9raux de fa\u00e7on inh\u00e9rente. Le langage figuratif, par contre, \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme une \u00e9laboration, un ornement ou une d\u00e9viation du langage litt\u00e9ral, requ\u00e9rant un processus mental additionnel et un plus grand d\u00e9veloppement linguistique. Le point de vue actuel est que le langage figuratif est fond\u00e9 sur des structures pr\u00e9conceptuelles qui \u00e9mergent de l\u2019exp\u00e9rience corporelle et des situations exp\u00e9rimentales. Ces derniers constituent des modes de pens\u00e9e fondamentaux, ind\u00e9pendants du langage.<\/p>\n\n\n\n<p>Les m\u00e9taphores requi\u00e8rent, en g\u00e9n\u00e9ral, que deux images (\u00e0 cheval sur plusieurs domaines : perceptif, affectif, sensoriel, sensori-moteur, etc.) soient superpos\u00e9es et que des caract\u00e9ristiques communes soient capt\u00e9es. Cela signifie que la m\u00e9taphore appara\u00eet comme une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9mergente de la surimpression. Fondamentalement, les \u00e9l\u00e9ments du langage figuratif sont des sch\u00e9mas, des images ou des concepts non verbaux qui apparaissent naturellement lors de la rencontre de nos propres corps avec la nature. C\u2019est en ce sens qu\u2019ils sont des modes basiques de pens\u00e9e et d\u2019exp\u00e9rience. C\u2019est seulement secondairement que le langage utilise ces modes basiques. Ce point de vue est important lorsqu\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie du discours narratif.<\/p>\n\n\n\n<p>La structure narrative d\u2019une histoire racont\u00e9e contient une caract\u00e9ristique suppl\u00e9mentaire qui stimule l\u2019auditeur : une ligne de tension dramatique. Pour prendre la peine de raconter un r\u00e9cit, il faut ce que Bruner appelle \u00ab un trouble \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire un quelconque conflit, d\u00e9s\u00e9quilibre ou incompr\u00e9hension. Le sc\u00e9nario, avec sa pouss\u00e9e d\u2019intentionnalit\u00e9, doit r\u00e9soudre ce trouble. Ce sont en grande partie les r\u00e9solutions et les \u00e9cueils en chemin qui cr\u00e9ent la ligne de tension dramatique. Cela ajoute quelque chose d\u2019autre \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue de l\u2019\u00e9coute de l\u2019histoire. Il y a des r\u00e9v\u00e9lations, des impasses, des confrontations, des crises, des d\u00e9nouements, et autres \u00e9v\u00e9nements qui perturbent l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue de l\u2019auditeur comme seul le format narratif peut le faire.<\/p>\n\n\n\n<p>En dernier lieu, il y a encore un autre \u00e9v\u00e9nement qui se produit quand le r\u00e9cit et l\u2019\u00e9coute prennent place. L\u2019auditeur per\u00e7oit qu\u2019il est en train de vivre globalement la m\u00eame exp\u00e9rience que celle que le narrateur a v\u00e9cue et revit encore au moment o\u00f9 il la raconte. Et le narrateur per\u00e7oit que l\u2019auditeur partage cette double ou triple exp\u00e9rience. En bref, un \u00e9tat intersubjectif de partage d\u2019exp\u00e9rience prend place. Le champ intersubjectif de ce partage est constamment actif. Les d\u00e9placements au sein de ce champ intersubjectif procurent encore un autre niveau d\u2019exp\u00e9rience qui accompagne les exp\u00e9riences implicites et explicites d\u2019une narration-\u00e9coute. Au final, nous avons un trio.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons n\u00e9glig\u00e9 en connaissance de cause le probl\u00e8me du d\u00e9lai et de l\u2019amn\u00e9sie, dans la mesure o\u00f9 ils concernent les exp\u00e9riences directes implicites de l\u2019enfant au stade pr\u00e9verbal qui pourront trouver une repr\u00e9sentation linguistique plus tard, apr\u00e8s que le langage aura \u00e9t\u00e9 acquis. Cela pose des probl\u00e8mes suppl\u00e9mentaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9sumer, nous disons que la psychodynamique est \u00e0 l\u2019\u0153uvre et peut \u00eatre rep\u00e9r\u00e9e au niveau local, implicite, de l\u2019exp\u00e9rience. Nous faisons l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une structure mentale fondamentale, un \u00ab sch\u00e9ma d\u2019intention \u00bb, qui op\u00e8re \u00e0 ce niveau non verbal pour structurer l\u2019exp\u00e9rience. Le sens au niveau implicite peut \u00eatre en continuit\u00e9 avec le sens pr\u00e9sent\u00e9 sous forme linguistique, car ils utilisent tous deux le m\u00eame sch\u00e9ma d\u2019intention. De la m\u00eame fa\u00e7on, la version explicite de \u00ab ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00bb peut accentuer, intensifier ou th\u00e9matiser l\u2019exp\u00e9rience implicite, mais conserve sa familiarit\u00e9 avec celle-ci. En dernier lieu, les r\u00e9cits autobiographiques sont construits avec des \u00e9v\u00e9nements implicites intentionnellement structur\u00e9s. Pour cette raison, les r\u00e9cits doivent aussi demeurer proches des \u00e9v\u00e9nements intentionnels implicites \u00e0 partir desquels ils sont construits, m\u00eame s\u2019ils peuvent ajouter une large palette de points de vue nouveaux sur l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Texte paru dans A. Braconnier, B. Golse (sous la direction de), <em>B\u00e9b\u00e9s-ados : \u00e0 corps et \u00e0 cri<\/em>, Toulouse, \u00e9r\u00e8s, coll. \u00ab Le Carnet Psy \u00bb, 2008, p. 163-194. Traduction Drina Candilis-Huisman, avec la collaboration de Marie-H\u00e9l\u00e8ne et Philippe Huet.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10714?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La relation entre l\u2019exp\u00e9rience directe, les mots et les narrations soul\u00e8ve bien des questions. Quelle est, en particulier, la nature de la continuit\u00e9 ou de la transposabilit\u00e9 entre ces diff\u00e9rents niveaux ? 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