{"id":10712,"date":"2021-08-22T07:32:37","date_gmt":"2021-08-22T05:32:37","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/voix-off-transformations-et-appropriation-de-la-voix-a-ladolescence-2\/"},"modified":"2021-09-15T15:25:35","modified_gmt":"2021-09-15T13:25:35","slug":"voix-off-transformations-et-appropriation-de-la-voix-a-ladolescence","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/voix-off-transformations-et-appropriation-de-la-voix-a-ladolescence\/","title":{"rendered":"Voix off : transformations et appropriation de la voix \u00e0 l&rsquo;adolescence"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div><em>\u00ab&nbsp;Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui \u00e9tait adorable parce qu\u2019on sentait qu\u2019elle trahissait moins un d\u00e9faut de la langue qu\u2019une qualit\u00e9 de l\u2019\u00e2me, comme un reste de l\u2019innocence du premier \u00e2ge qu\u2019il n\u2019avait pas perdue&nbsp;\u00bb.<\/em><footer>(Proust, 1913, p.&nbsp;200)<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Par ses couleurs, ses intonations, ses accents, son \u00ab&nbsp;grain&nbsp;\u00bb (Barthes), la voix porte nos ressentis les plus intimes, notre pulsionnalit\u00e9 la plus primitive. Tant elle accompagne inconsciemment notre quotidien communicationnel, la voix nous para\u00eet \u00eatre une \u00e9vidence. Outil essentiel de relation et de partage des \u00e9motions, la voix pourtant est pour chacun une inconnue. Partie essentielle de notre \u00eatre le plus profond, la voix est de l\u2019ordre de l\u2019intime et de l\u2019extime, \u00e0 la fois connue et m\u00e9connue du sujet lui-m\u00eame, une \u00e9nigme pour la pens\u00e9e qui vient toujours trop tard pour la saisir et qu\u2019en outre elle menace, entre attraction et r\u00e9pulsion, fascination et inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 (Ferveur, 2016). C\u2019est du plus int\u00e9rieur de l\u2019\u00eatre parlant qu\u2019elle vient t\u00e9moigner, et l\u2019on sait combien on peut \u00eatre trahi par sa voix, tant celle-ci v\u00e9hicule une certaine v\u00e9rit\u00e9 des profondeurs.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Origines<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u2019abord li\u00e9es, reli\u00e9es \u00e0 la musique, \u00e0 la m\u00e9lodie de la \u00ab&nbsp;sonate maternelle&nbsp;\u00bb (Quignard, 1996), chez le b\u00e9b\u00e9, les vocalisations, les sensations c\u00e9nesth\u00e9siques ou kinesth\u00e9siques au niveau du diaphragme, des poumons, au niveau du syst\u00e8me larynx-palais-langue-dents-l\u00e8vres, l\u2019expulsion ou la r\u00e9tention de l\u2019air, contribuent aux premi\u00e8res exp\u00e9riences d\u2019unification sensorielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet exercice fantasmatique du <em>th\u00e9\u00e2tre de la bouche<\/em> (Meltzer, 1986) r\u00e9sume la synergie fine entre les perceptions sensori-motrices audio-phonatoires et les premi\u00e8res mises en images psychiques issues de l\u2019oralit\u00e9 et du sonore, \u00e0 la source des premi\u00e8res relations d\u2019objet prototypiques et formes de communication en route vers le langage.<\/p>\n\n\n\n<p>En retour, le <em>baby talk<\/em> ou <em>motherese<\/em> (parler-b\u00e9b\u00e9 adulte) est la mani\u00e8re dont l\u2019adulte va dialoguer avec son b\u00e9b\u00e9 et par l\u00e0 lui procurer des plaisirs acoustiques (base des premiers auto-\u00e9rotismes), par un red\u00e9ploiement et un <em>feedback<\/em> sonores et affectifs n\u00e9cessaires \u00e0 la construction de son sentiment d\u2019\u00eatre (Ferveur, 2007).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant aime entendre la voix de sa m\u00e8re, de son p\u00e8re, de chaque personne qui lui assure cette continuit\u00e9 ch\u00e8re \u00e0 D.W. Winnicott.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;<em>&#8211; Tante dis-moi quelque chose, j\u2019ai peur parce qu\u2019il fait noir. &#8211; \u00c0 quoi cela te servira-t-il, tu ne peux pas me voir&nbsp;? &#8211; \u00c7a ne fait rien, du moment que quelqu\u2019un parle, il fait clair.<\/em>&nbsp;\u00bb<footer>(Freud, 1905, p.&nbsp;186)<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans cette note ajout\u00e9e en bas de page des <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>, S. Freud avait bien rep\u00e9r\u00e9 l\u2019importance de la voix en lien avec l\u2019angoisse primaire de s\u00e9paration&nbsp;: voix rassurante, enveloppante et consolante, caressante autant que s\u00e9ductrice&nbsp;; voix fondamentalement attach\u00e9e aux impressions pr\u00e9coces d\u2019abandon ou d\u2019absence.<\/p>\n\n\n\n<p>Transitive par essence, la voix maternelle joue les interm\u00e9diaires entre la relation de soi \u00e0 soi et la relation de soi \u00e0 l\u2019autre, dans une bonne pulsation entre l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur. A partir de son plaisir d\u2019\u00e9coute, le b\u00e9b\u00e9 puis l\u2019adolescent s\u2019approprient les inflexions et les intonations de l\u2019adulte, dans un jeu polyphonique subtil qui permet de jouer avec une voix amplifi\u00e9e (Ferveur, 2015).<\/p>\n\n\n\n<p>Une voix id\u00e9ale qui soutient (le <em>holding<\/em> de Winnicott), pr\u00e9figurant celle du chanteur lyrique qui <em>porte<\/em> et <em>transporte<\/em>&nbsp;; babillage savant, vocalisations organis\u00e9es par les r\u00e8gles culturelles propres au chant, au c\u0153ur des <em>ph\u00e9nom\u00e8nes transitionnels<\/em> que l\u2019on retrouvera magnifi\u00e9s dans <em>l\u2019aire d\u2019exp\u00e9rience culturelle<\/em> (Winnicott, 1971) \u00e0 valeur parfois anti-traumatique pour certains adolescents.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9gine<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019adolescence de R\u00e9gine est marqu\u00e9e par l\u2019addiction \u00e0 l\u2019alcool et la voix \u00e9teinte de sa m\u00e8re. C\u2019est sa d\u00e9couverte la plus douloureuse&nbsp;: \u00ab&nbsp;celle qui a tant marqu\u00e9 ma vie, qui m\u2019a fait me replier sur moi-m\u00eame, sur mon secret honteusement gard\u00e9&nbsp;: ma m\u00e8re buvait. A douze ans, je ne comprenais qu\u2019une chose, c\u2019est que ce n\u2019\u00e9tait plus maman, la femme ivre qui titubait, qui ne pouvait plus parler, qui ne savait plus ce qu\u2019elle faisait. Pour moi, maman, c\u2019\u00e9tait cette femme du jour, belle, intelligente, pleine de vie, dr\u00f4le, f\u00e9ministe, dans ses robes \u00e0 plis, \u00e0 pois, \u00e0 jours, \u00e0 volants, avec ses grands yeux noirs p\u00e9tillants de malice, ses beaux cheveux sombres ondul\u00e9s. Maman, c\u2019\u00e9tait celle que tout le monde adorait litt\u00e9ralement et que moi, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9tester, \u00e0 ha\u00efr. Car pour moi, elle n\u2019\u00e9tait plus que cet \u00eatre du soir, hagard, sans raison, pitoyable, mais pour qui je ne pouvais avoir de piti\u00e9, comme mon p\u00e8re ou ma grand-m\u00e8re. Que de fois j\u2019ai vu celle-ci \u00e0 genoux devant elle, suppliant, pleurant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Margot, ne bois plus. Tu vas te tuer, me tuer, tu nous rends tous si malheureux&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette situation aura raison de la patience de sa grand-m\u00e8re qui habite alors avec eux, mais qui lass\u00e9e, impuissante, finira par partir. Adolescente, R\u00e9gine n\u2019a pas pardonn\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 la cause du d\u00e9part de cette grand-m\u00e8re qui comptait tant pour elle&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mannolini c\u2019\u00e9tait ma grand-m\u00e8re. Elle chantait faux comme un fer \u00e0 souder mais \u00e0 tue-t\u00eate, tout le temps. C\u2019est elle qui m\u2019a fait aimer le chant. Elle \u00e9tait l\u2019amour de ma vie. C\u2019est elle qui m\u2019a fait d\u00e9couvrir l\u2019op\u00e9ra. Son p\u00e8re, passionn\u00e9, lui avait donn\u00e9 le virus qu\u2019elle m\u2019a refil\u00e9 aussi sec\u2026 Bien s\u00fbr j\u2019\u00e9tais son grand amour, sa passion, sa fiert\u00e9\u2026 je faisais du piano &#8211; c\u2019\u00e9tait son id\u00e9e &#8211; et quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 chanter \u00ab&nbsp;pour de vrai&nbsp;\u00bb, alors ce fut le bouquet&nbsp;! \u2026 Mannolini c\u2019\u00e9tait son nom de jeune fille. Moi, au d\u00e9but, je disais&nbsp;: M\u00e9m\u00e9. Mais d\u00e8s qu\u2019elle m\u2019a racont\u00e9 son enfance dans un petit village italien pr\u00e8s de Lucca, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 s\u00e9duite par ces mots chantants, rebondissants, dont je comprenais mal l\u2019emploi\u2026 Quand elle parlait sa langue natale, je demandais \u00e0 chaque phrase&nbsp;: \u201cQu\u2019est-ce que tu dis&nbsp;? Quoi&nbsp;?\u201d. Je grimpais sur ses genoux, collais mon oreille tout contre sa bouche, ne comprenais pas mieux, mais je crois bien que ce chatouillement a fait que, plus tard, j\u2019ai parl\u00e9 italien sans l\u2019avoir jamais appris&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il y avait les soir\u00e9es chantantes, avec ses amis dehors sous la fen\u00eatre&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait toujours elle qui commen\u00e7ait&nbsp;: <em>O sole mio&nbsp;! ou Funiculi&nbsp;! Funicula&nbsp;!<\/em>\u2026 Mannolini avait une sorte de voix de basse mal \u00e9quarrie, tonitruante. Moi, bien s\u00fbr, je faisais \u00ab&nbsp;la haute&nbsp;\u00bb, et \u00e0 la fin, soutenue par le choeur d\u2019en bas, j\u2019en poussais toujours une bien haut et bien fort. Ce furent mes premiers applaudissements&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant ces ann\u00e9es tourment\u00e9es d\u2019adolescence &#8211; que R\u00e9gine d\u00e9crit traverser comme une \u00ab&nbsp;zombie&nbsp;\u00bb -, sa m\u00e8re a cependant \u00ab&nbsp;un coup de g\u00e9nie&nbsp;\u00bb. Elle lui propose de prendre des cours de chant. Tel un prolongement de Mannolini, sa premi\u00e8re professeure l\u2019impressionnera beaucoup&nbsp;: \u00ab&nbsp;La Kossa\u2026 chanteuse d\u2019op\u00e9ra \u00e0 la retraite, haute comme trois pommes \u00e0 genoux, et qui, \u00e0 soixante-dix ans pass\u00e9s, vous balan\u00e7ait encore des contre-<em>ut<\/em> \u00e0 casser les vitres&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9gine se rappelle avec \u00e9motion cette professeure qui, au-del\u00e0 du \u00ab&nbsp;joli filet de voix\u2026 comme une t\u00eate d\u2019\u00e9pingle&nbsp;\u00bb, entendit qu\u2019elle serait un jour \u00ab&nbsp;un grand soprano dramatique&nbsp;\u00bb, et qui, avec patience, constance et pr\u00e9caution l\u2019initia progressivement aux grands r\u00f4les f\u00e9minins de Faust, Otello et autres H\u00e9rodiade.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour de la mort de sa m\u00e8re, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e brutalement une nuit d\u2019une h\u00e9morragie c\u00e9r\u00e9brale, R\u00e9gine reste \u00ab&nbsp;fig\u00e9e, sans larmes, sans douleur&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai vu d\u00e9filer sans \u00e9motion apparente ces gens, tous ces amis qui pleuraient, criaient. J\u2019ai vu arriver ma grand-m\u00e8re effondr\u00e9e, et je lui ai demand\u00e9 froidement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi tu pleures&nbsp;?&nbsp;\u00bb\u2026 mon p\u00e8re avant qu\u2019on enferme maman, m\u2019a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand m\u00eame, embrasse-la.&nbsp;\u00bb T\u00eatue, bless\u00e9e, j\u2019ai r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi, puisque je ne l\u2019embrassais pas quand elle \u00e9tait en vie.&nbsp;\u00bb\u2026 Mais lui, douloureusement, fermement, m\u2019a prise par le cou et m\u2019a forc\u00e9e \u00e0 me pencher sur elle. Et pendant des nuits et des nuits, j\u2019ai fait ce cauchemar&nbsp;: je r\u00eavais qu\u2019elle \u00e9tait morte, que je l\u2019embrassais et qu\u2019elle me mordait la joue. Pourtant, combien je l\u2019aimais, maman, sans le savoir&nbsp;! Je ne voulais pas l\u2019admettre, jusqu\u2019\u00e0 ce jour o\u00f9 j\u2019ai entam\u00e9 une psychoth\u00e9rapie, \u00e0 quarante ans. Avec quelle chaleur je parlais d\u2019elle, vantais ses qualit\u00e9s et sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre&nbsp;; mon analyste, qui m\u2019avait lentement, longuement laiss\u00e9e m\u2019enthousiasmer, m\u2019a demand\u00e9 soudain, d\u2019une voix douce&nbsp;: \u00ab&nbsp;Alors, vous l\u2019aimez&nbsp;?&nbsp;\u00bb Je suis rest\u00e9e un long moment interloqu\u00e9e, arr\u00eat\u00e9e, silencieuse, choqu\u00e9e. J\u2019ai dit oui dans un brusque sanglot, et j\u2019ai pleur\u00e9. Je me suis ainsi rappel\u00e9e que je n\u2019avais pas pleur\u00e9 pour elle depuis vingt ans, depuis le jour de sa mort&nbsp;\u00bb (Crespin, 1997, 11-39).<\/p>\n\n\n\n<p>Si R\u00e9gine a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9e de la chute m\u00e9lancolique, c\u2019est pour une part gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019apport de vitalit\u00e9 de Mannolini durant sa prime enfance. Transposition artistique des premiers \u00e9changes sonores, le chant lyrique est un cadre de r\u00e9alisation sublim\u00e9e. Certainement le v\u00e9cu traumatique de la <em>petite R\u00e9gine<\/em> et toute l\u2019ambivalence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa m\u00e8re ne sont pas pour rien dans la fascination du public \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la voix de la <em>grande R\u00e9gine Crespin<\/em><sup>1<\/sup>, alors devenue une cantatrice de renom. Une voix qui, comme celle de sa grand-m\u00e8re, pouvait \u00eatre \u00ab&nbsp;<em>tonitruante<\/em>&nbsp;\u00bb en sc\u00e8ne dans Wagner, aussi bien que douce et mesur\u00e9e, comme dans son enregistrement de r\u00e9f\u00e9rence des <em>Nuits d\u2019\u00e9t\u00e9<\/em> de H. Berlioz. Une voix g\u00e9n\u00e9reuse, remplissant le vide laiss\u00e9 par celle d\u00e9prim\u00e9e de sa m\u00e8re, tout en rappelant les accents italiens de cette voix de \u00ab&nbsp;<em>basse<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>\u00e0 tue-t\u00eate<\/em>&nbsp;\u00bb, de Mannolini, intens\u00e9ment vivante et r\u00e9confortante, qui s\u2019entend, en <em>off<\/em>, comme voix de fond dans celle de la diva.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Mue<\/h2>\n\n\n\n<p>Du premier cri du nouveau-n\u00e9 au son d\u00e9velopp\u00e9 de l\u2019adulte, la voix est l\u2019expression pulsionnelle et libidinale par essence. De sa nymphe, l\u2019enfant entre dans la pubert\u00e9 par sa voix mu\u00e9e qui pr\u00e9sentifie les deux temps de la sexualit\u00e9. Le corps, et tout particuli\u00e8rement la voix &#8211; avec ses attributs sexuels et sexu\u00e9s -, devient l\u2019\u00e9picentre, le foyer incandescent de ce processus qui impose que l\u2019\u00e9tranger en soi devienne familier. C\u2019est le temps o\u00f9 se conjuguent pertes, d\u00e9couvertes et m\u00e9tamorphoses. Tout en questionnant le th\u00e8me de l\u2019identit\u00e9 sexuelle et de genre, la mue, pour les deux sexes, signe la confirmation d\u00e9finitive de l\u2019impossible fusion avec le corps maternel.<\/p>\n\n\n\n<p>A bien des \u00e9gards, la transformation du larynx est un v\u00e9ritable paradigme de la m\u00e9tamorphose de l\u2019adolescent. Arrim\u00e9e au registre pulsionnel, la voix, comme l\u2019\u00e9criture, figure les mouvements du corps, au c\u0153ur de l\u2019\u00e9laboration du mat\u00e9riau pubertaire&nbsp;; en somme tout ce qui se passe durant le travail du pubertaire (P. Gutton) dont le but est bien que \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb devienne un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les conflits identitaires et \u0153dipiens qui se rejouent \u00e0 l\u2019adolescence se refl\u00e8tent dans l\u2019acceptation ou non de cette voix en devenir. Dans cette qu\u00eate de l\u2019inou\u00ef, certains rat\u00e9s de la voix mu\u00e9e sont la marque d\u2019un corps changeant qui se donne plus \u00e0 entendre qu\u2019\u00e0 voir&nbsp;; changements qui ne vont pas sans heurts, r\u00e9sistances, \u00e9vitements ou, \u00e0 tout le moins, sans quelques d\u00e9tournements, que ce soit en la cachant, la d\u00e9niant, en l\u2019effa\u00e7ant, en l\u2019attaquant ou au contraire en l\u2019exhibant. Si l\u2019entr\u00e9e dans le temps pubertaire ouvre l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la g\u00e9nitalit\u00e9, l\u2019\u00e9vitement ou l\u2019attaque de ce processus signent chez l\u2019adolescent le refus de franchir ce seuil et le souhait de maintenir \u00e0 tout prix l\u2019investissement narcissique de son corps d\u2019enfant, avec toutes ses d\u00e9clinaisons et questionnements possibles autour du masculin et du f\u00e9minin, de l\u2019\u00e9tablissement de l\u2019identit\u00e9 de genre et de la transaction s\u00e9ductrice avec l\u2019objet d\u2019amour post-\u0153dipien.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;<em>Il n\u2019est plus cet ange, voix des dieux, (mais) un gar\u00e7on en train de devenir\u2026 un homme par le bas de sa voix et de son sexe\u2026. Si, au moins, le changement s\u2019op\u00e9rait dans l\u2019harmonie en autorisant de nouvelles capacit\u00e9s&nbsp;! Mais il n\u2019en est rien\u2026 En effet, l\u2019homme m\u00fbr est d\u00e9chu de ce registre de l\u2019aigu.<\/em>&nbsp;\u00bb.<footer>(Marty, 2007, p.&nbsp;131-132)<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Si la mue est le signe ind\u00e9fectible d\u2019une castration vocale fermant les portes d\u2019un paradis originel, quand on parle de <em>perte<\/em>, de <em>cassure<\/em>, c\u2019est de castration symbolique dont on parle. Attention au raccourci commun d\u2019appr\u00e9hender la mue comme une <em>perte<\/em> vocale r\u00e9elle barrant d\u00e9finitivement \u00ab&nbsp;cette facult\u00e9 \u00e0 rejoindre la voix de sa m\u00e8re.&nbsp;\u00bb (F. Marty, 2007, p.&nbsp;131). Bien au contraire, la mue est un <em>enrichissement<\/em>. Pour bruyant que soit le changement op\u00e9r\u00e9 par sa mue (qui fait gagner une octave grave), le jeune homme en devenir ne perd nullement sa <em>voix de t\u00eate<\/em>, ou m\u00e9canisme dit <em>l\u00e9ger<\/em>, voix qu\u2019il pourra \u00e0 tout moment solliciter de nouveau (dans le registre des contre-t\u00e9nors ou voix dite de <em>fausset<\/em>). Il n\u2019est pas r\u00e9ellement d\u00e9chu de l\u2019harmonie<sup>2<\/sup>, plus ou moins souples, plus ou moins assum\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Genre de voix<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans cet \u00e2ge ni-enfant ni-adulte, ni-homme ni-femme, la voix et sa transformation genr\u00e9e devient un marqueur de l\u2019identit\u00e9 sexu\u00e9e. Spontan\u00e9ment la voix parl\u00e9e signe l\u2019appartenance de genre. Au croisement de l\u2019individuel, du social et du culturel, le processus de la mue ouvre autrement la dialectique particuli\u00e8rement bien \u00e9tudi\u00e9e par C. David entre la bi-sexualit\u00e9 psychique, le jeu des identifications masculines et f\u00e9minines et l\u2019incompl\u00e9tude de chacun des sexes (David, 1992).<\/p>\n\n\n\n<p>Selon les cultures et les \u00e9poques, \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, l\u2019appartenance de genre est plus ou moins associ\u00e9e \u00e0 la nature du timbre et \u00e0 la hauteur de la voix parl\u00e9e&nbsp;: grave pour les hommes, aig\u00fce pour les femmes. Ce r\u00e9f\u00e9rencement est souvent source de m\u00e9prises quand le regard fait d\u00e9faut (au t\u00e9l\u00e9phone par exemple), ou d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 et de malaise quand il y a discordance entre la voix entendue et l\u2019apparence physique.<\/p>\n\n\n\n<p>Si dans les repr\u00e9sentations profanes on attribue la voix de <em>soprano<\/em>, \u00ab&nbsp;haute&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;t\u00eate&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ang\u00e9lique&nbsp;\u00bb, \u00e0 la voix \u00ab&nbsp;f\u00e9minine&nbsp;\u00bb, avant d\u2019\u00eatre la voix du f\u00e9minin, le registre de <em>soprano<\/em> est originairement la voix de <em>l\u2019infantile<\/em>. Que, culturellement, on associe la mue du gar\u00e7on \u00e0 la transformation d\u2019une blessure en instrument de conqu\u00eate, et, pour la fille, le signe de la m\u00e9tamorphose d\u2019un ang\u00e9lisme premier en parure attirante, n\u2019oublions pas que pour les deux sexes une mue s\u2019op\u00e8re, et que malgr\u00e9 cela chacun d\u2019eux garde sa voix de t\u00eate, et par l\u00e0 le secret des origines et de la myst\u00e9rieuse attraction pour l\u2019Eden perdu, reflet \u00e9nigmatique d\u2019un noyau f\u00e9minin primaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9f\u00e9rence au genre s\u2019inscrit de diverses mani\u00e8res dans l\u2019\u00e9volution de la culture musicale. Aujourd\u2019hui, faire travailler les registres de <em>fausset<\/em> \u00e0 des adolescents n\u2019est pas ais\u00e9. Et pourtant il est une \u00e9poque pas si lointaine o\u00f9 (et particuli\u00e8rement en France) les chanteurs t\u00e9nors l\u00e9gers &#8211; t\u00e9nors <em>di grazia<\/em> -, \u00e0 la voix de <em>falsetto<\/em> souple et virtuose \u00e9taient particuli\u00e8rement appr\u00e9ci\u00e9s comme canons de la s\u00e9duction \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra. Par ailleurs, il est un ph\u00e9nom\u00e8ne actuel en musique, peu \u00e9tudi\u00e9, que l\u2019on pourrait qualifier d\u2019homog\u00e9n\u00e9isation, une forme d\u2019androg\u00e9nisation qui gomme les effets de la mue, voire annule la diff\u00e9renciation des tessitures vocales gar\u00e7ons-filles (Ferveur, 2016). Dans le r\u00e9pertoire des <em>musiques actuelles<\/em>, cette uniformisation cr\u00e9e une nouvelle norme de composition des chansons par laquelle les chanteuses utilisent presque exclusivement le registre de leur <em>voix de poitrine<\/em><sup>3<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019inverse, il est remarquable de constater le nombre de chanteurs gar\u00e7ons qui chantent dans le haut m\u00e9dium, leur \u00e9vitant de s\u2019installer pleinement dans leur nouvelle voix grave, jusqu\u2019\u00e0 cr\u00e9er dans certains duos une ambigu\u00eft\u00e9 recherch\u00e9e autour d\u2019une voix commune<sup>4<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Une voix de neutralisation du sexuel&nbsp;; une voix en de\u00e7\u00e0 du f\u00e9minin et du masculin, qui recherche la beaut\u00e9 dans l\u2019effacement de la diff\u00e9rence des sexes, et poursuit le mythe de l\u2019originaire, les fantasmes d\u2019\u00e9ternit\u00e9 et d\u2019unisexualit\u00e9. On retrouve l\u00e0 l\u2019id\u00e9al port\u00e9 par la voix de Castrat<sup>5<\/sup> &#8211; voix du H\u00e9ros dans les op\u00e9ras Baroques &#8211; (Ferveur, 2019)&nbsp;; des voix qui dans la castration agie, incarnent le refus de cette blessure \u00e0 la gorge op\u00e9r\u00e9e par la mue, et inscrivent dans le son-m\u00eame l\u2019\u00e9nigmatique de la perte du paradis originaire associ\u00e9 \u00e0 la clart\u00e9 et \u00e0 la lumi\u00e8re, la voix de l\u2019Ange, comme l\u2019exprime si bien le jeune Marin.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Marin<\/h2>\n\n\n\n<p>Enfant chanteur ma\u00eetrisien, \u00e0 16&nbsp;ans le jeune Marin mue&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il avait honte, il ne savait o\u00f9 se mettre&nbsp;; les poils lui avaient pouss\u00e9s aux jambes et aux joues&nbsp;; il barrissait&nbsp;\u00bb (Quignard, 1991, p.&nbsp;41). Ce jour d\u2019humiliation et de d\u00e9chirement sonne pour le jeune Marin l\u2019arr\u00eat de sa carri\u00e8re prometteuse et son espoir de ma\u00eetriser un jour la voix humaine. \u00ab&nbsp;Il sanglotait et il suivit la rive pour retourner chez son p\u00e8re\u2026 La blessure qu\u2019il avait re\u00e7ue \u00e0 la gorge lui paraissait aussi irr\u00e9m\u00e9diable que la beaut\u00e9 du fleuve. Ce pont, ces tours, la vieille cit\u00e9, son enfance et le <em>Louvre<\/em>, les plaisirs de la voix \u00e0 la chapelle, les jeux dans le petit jardin du clo\u00eetre\u2026 C\u2019est alors qu\u2019il s\u2019\u00e9tait dit qu\u2019il allait quitter sa famille \u00e0 jamais, qu\u2019il deviendrait musicien, qu\u2019il se vengerait de la voix qui l\u2019avait abandonn\u00e9&nbsp;\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.&nbsp;42-44).<\/p>\n\n\n\n<p>Marin se jette alors \u00e0 corps perdu dans la ma\u00eetrise d\u2019un autre instrument, la viole de gambe&nbsp;; cet instrument, l\u2019un des plus proches de la voix humaine, gr\u00e2ce auquel Marin trouvera \u00ab&nbsp;la ma\u00eetrise de l\u2019imitation de celle-ci apr\u00e8s qu\u2019elle a mu\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la ma\u00eetrise de la voix basse, de la voix masculine, de la voix sexu\u00e9e, de la voix exil\u00e9e de sa premi\u00e8re terre&nbsp;\u00bb<sup>6<\/sup> (Quignard, 1987, p.&nbsp;33).<\/p>\n\n\n\n<p>La rencontre avec son futur ma\u00eetre de musique, Monsieur de Sainte-Colombe, sera d\u00e9terminante. Un ma\u00eetre qui, retir\u00e9 dans sa cabane, hant\u00e9 par ses souvenirs, tire de sa viole l\u2019essence-m\u00eame de la musique, la vraie, celle qui se partage et trouve, par surprise, convoque l\u2019\u00e9loquence muette des larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Une viole \u00e0 laquelle Monsieur de Sainte-Colombe a rajout\u00e9 une septi\u00e8me corde, pour \u00ab&nbsp;couvrir toutes les possibilit\u00e9s de la voix humaine&nbsp;: celle de l\u2019enfant, celle de la femme, celle de l\u2019homme, bris\u00e9e et aggrav\u00e9e&nbsp;\u00bb<sup>7<\/sup>. \u00ab&nbsp;Vous faites de la musique, Monsieur, vous n\u2019\u00eates pas musicien\u2026 Cependant votre voix bris\u00e9e m\u2019a \u00e9mu. Je vous garde pour votre douleur, non pour votre art&nbsp;\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.&nbsp;47-54). Une phrase cinglante du ma\u00eetre \u00e0 son jeune disciple, certes rabrouant les pr\u00e9tentions du jeune Marin-Marais<sup>8<\/sup> au lieu-m\u00eame de la castration, du manque fondamental, mais lui offrant dans le m\u00eame temps la possibilit\u00e9 de prendre autrement la parole et de la sublimer <em>via<\/em> son instrument.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Parole et silence<\/h2>\n\n\n\n<p>Une des exp\u00e9riences de l\u2019adulte en devenir est de prendre la parole&nbsp;; prendre la parole <em>devant<\/em> l\u2019autre, mais aussi \u00e0 l\u2019autre. \u00c0 ce titre, prendre la parole, donner de la voix, hausser le ton, comme beaucoup d\u2019adolescents tentent de le faire, s\u2019av\u00e8re parfois impossible, enfermant alors le processus d\u2019adolescence dans une sorte de latence prolong\u00e9e, marquant la difficult\u00e9 de se s\u00e9parer des objets d\u2019attachement premiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Parfois, l\u2019adolescent se mure dans le silence. Un silence qui n\u2019est plus respiration, attente, entre deux paroles, mais mutisme. Un silence d\u2019inertie aussi bien que tactique, que l\u2019adolescent nous enjoint de d\u00e9cripter. Qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un silence <em>sans mots<\/em> venant recouvrir l\u2019indicible du refoul\u00e9 et de l\u2019\u00e9nigme d\u2019un ressenti inconnu ou inavouable, ou d\u2019un silence <em>sans voix<\/em>, sans corps pulsionnel assum\u00e9, comme bien d\u2019autres manifestations symptomatiques \u00e0 l\u2019adolescence le silence est dans le cach\u00e9-montr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un silence bien souvent qui en dit long sur le combat int\u00e9rieur que l\u2019adolescent m\u00e8ne avec ses identifications. Un silence qui permet de ne pas faire entendre cette voix de grand, et, par-l\u00e0, de nier le vide de l\u2019absence, de la perte, et d\u2019assurer au perdu une pr\u00e9sence, une permanence. Mais un silence qui, paradoxalement, donne du poids aux mots&nbsp;; des mots au plus proche des liens intimes que la parole entretient avec la vie pulsionnelle et une certaine v\u00e9rit\u00e9 int\u00e9rieure dans laquelle l\u2019adolescent redoute de chuter.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans bien des cultures, la perte de la voix ang\u00e9lique est d\u00e9crite comme ce <em>falto de \u00e0ngel<\/em> (chute de l\u2019ange), que la langue espagnole nomme \u00e9galement si joliment <em>desangelado<\/em>, qui se traduit aussi par \u00ab&nbsp;tristounet&nbsp;\u00bb. La traduction anglaise de la mue, <em>voice break<\/em>, transmet bien cette id\u00e9e de cassure int\u00e9rieure, et, comme en espagnol, rend bien compte de ce mouvement de d\u00e9ch\u00e9ance, de chute, qui confine au <em>break-down<\/em> (Winnicott) et au risque d\u2019une m\u00e9lancolisation de la langue et de la parole inh\u00e9rents au travail de la perte et de la s\u00e9paration propre \u00e0 l\u2019adolescence.<\/p>\n\n\n\n<p>Les diverses <em>nov\u2019langues<\/em> des adolescents incarnent bien souvent ce d\u00e9sir de trouver une langue \u00e0 soi pour dire autrement ses \u00e9motions et pour c\u00e9l\u00e9brer fi\u00e8rement son \u00e9lection nouvelle. Une nouvelle langue pour s\u2019extirper du risque d\u00e9pressif, du risque d\u2019un cri rentr\u00e9 qui ne pourrait plus faire bouger le monde, ou provoquer l\u2019autre. Une nouvelle langue pour ne pas se figer dans un \u00e9ternel glacis m\u00e9lancolique du pass\u00e9 sans profondeur de champ et de perspectives. Une nouvelle langue, et une nouvelle voix, pour ne pas s\u2019enfermer dans un silence qui ne trouverait plus o\u00f9 laisser passer le geste de la voix o\u00f9 s\u2019inscrit la pulsion (Ferveur, 2018). Une nouvelle langue pour mordre dans la parole, pour mordre dans le monde. Une nouvelle langue pour vivre, pour aimer. Se situant dans le registre autant du vocal que de l\u2019audible, par une sorte de \u00ab&nbsp;<em>feed back audio-phonique<\/em>&nbsp;\u00bb (Marty, 2007, p.&nbsp;130), si la mue convoque sensoriellement le primat de l\u2019oralit\u00e9, elle convoque tout autant celui de l\u2019\u00e9coute dans l\u2019oralit\u00e9, tant \u00ab&nbsp;l\u2019oreille mange, d\u00e9vore, plus que les yeux&nbsp;\u00bb. Une \u00e9coute qui ravive in\u00e9vitablement ce qui reste \u00ab&nbsp;de ce qui a \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9 par l\u2019\u00e9coute&nbsp;\u00bb au plus t\u00f4t de la vie psychique, et qui revient, par l\u2019hallucinatoire, \u00ab&nbsp;hanter le sujet&nbsp;\u00bb (Green, 2005, p 23).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Marcel<\/h2>\n\n\n\n<p>Issu d\u2019une famille ais\u00e9e et cultiv\u00e9e, Marcel est un gar\u00e7on \u00e0 la sant\u00e9 fragile avec de graves difficult\u00e9s respiratoires caus\u00e9es par l\u2019asthme. D\u00e8s sa premi\u00e8re jeunesse, Marcel tombe sous le charme du th\u00e9\u00e2tre de Racine, \u00ab&nbsp;ces vastes images de douleur et de passion&nbsp;\u00bb et la \u00ab&nbsp;syntaxe vivante&nbsp;\u00bb de cette \u00e9criture dans laquelle, \u00ab&nbsp;entre les phrases\u2026 dans l\u2019intervalle qui les s\u00e9pare, se tient encore aujourd\u2019hui comme dans un hypog\u00e9e inviol\u00e9, remplissant les interstices, un silence bien des fois s\u00e9culaire&nbsp;\u00bb (Proust, 1905, p.&nbsp;191).<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s t\u00f4t va na\u00eetre chez lui le d\u00e9sir irr\u00e9sistible d\u2019\u00e9prouver acoustiquement, au th\u00e9\u00e2tre, l\u2019art d\u00e9clamatoire de la c\u00e9l\u00e8bre actrice de la <em>Com\u00e9die Fran\u00e7aise<\/em>, Sarah Bernhardt. Eu \u00e9gard \u00e0 l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 de Marcel, suivant l\u2019avis m\u00e9dical, ses parents ne seront pourtant gu\u00e8re favorables \u00e0 cette passion de leur fils jug\u00e9e excessive. D\u00e8s lors, le jeune Marcel sera obs\u00e9d\u00e9, \u00ab&nbsp;pr\u00e9occup\u00e9 du d\u00e9sir d\u2019entendre&nbsp;\u00bb. Il les suppliera tellement en r\u00e9citant \u00ab&nbsp;sans cesse la tirade adress\u00e9e par Ph\u00e8dre \u00e0 Hippolyte quand elle apprend que ce dernier est sur le point de quitter Tr\u00e9z\u00e8ne pour rechercher son p\u00e8re disparu \u00ab&nbsp;On dit qu\u2019un prompt d\u00e9part vous \u00e9loigne de nous&nbsp;\u00bb que sa m\u00e8re finira par c\u00e9der&nbsp;: \u00ab&nbsp;H\u00e9 bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois que tu auras tant de plaisir, il faut y aller&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin viendra le jour tant attendu de pouvoir approcher \u00ab&nbsp;ces choses\u2026 que (son) imagination avait tant d\u00e9sir\u00e9es&nbsp;\u00bb, de pouvoir entendre l\u2019actrice dans l\u2019acoustique du th\u00e9\u00e2tre, entendre cette \u00ab&nbsp;voix dor\u00e9e&nbsp;\u00bb seule en mesure de \u00ab&nbsp;toucher au sublime&nbsp;\u00bb de Racine&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les derniers moments de mon plaisir furent pendant les premi\u00e8res sc\u00e8nes de Ph\u00e8dre\u2026 Tout d\u2019un coup, dans l\u2019\u00e9cartement du rideau rouge du sanctuaire, une femme parut et aussit\u00f4t, \u00e0 la peur que j\u2019eus\u2026 \u00e0 ma fa\u00e7on, plus absolue encore\u2026 de ne consid\u00e9rer, d\u00e8s cet instant, salle, public, acteurs, pi\u00e8ce, et mon propre corps que comme un milieu acoustique n\u2019ayant d\u2019importance que dans la mesure o\u00f9 il \u00e9tait favorable aux inflexions de cette voix\u2026 je compris (\u2026). Mais en m\u00eame temps tout mon plaisir avait cess\u00e9&nbsp;; j\u2019avais beau tendre vers la Berma mes yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser \u00e9chapper une miette des raisons qu\u2019elle me donnerait de l\u2019admirer, je ne parvenais pas \u00e0 en recueillir une seule\u2026 J\u2019aurais voulu &#8211; pour pouvoir l\u2019approfondir, pour t\u00e2cher d\u2019y d\u00e9couvrir ce qu\u2019elle avait de beau &#8211; arr\u00eater, immobiliser longtemps devant moi chaque intonation de l\u2019artiste, chaque expression de sa physionomie\u2026 Mais que cette dur\u00e9e \u00e9tait br\u00e8ve&nbsp;! A peine un son \u00e9tait-il re\u00e7u dans mon oreille qu\u2019il \u00e9tait remplac\u00e9 par un autre (\u2026). Enfin \u00e9clata mon premier sentiment d\u2019admiration\u2026 Il semble que certaines r\u00e9alit\u00e9s transcendantes \u00e9mettent autour d\u2019elles des rayons auxquels la foule est sensible (\u2026). Je partageais avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire. Je n\u2019en sentis pas moins, le rideau tomb\u00e9, un d\u00e9sappointement que ce plaisir que j\u2019avais tant d\u00e9sir\u00e9 n\u2019e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 plus grand, mais en m\u00eame temps le besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en sortant de la salle, cette vie du th\u00e9\u00e2tre qui pendant quelques heures avait \u00e9t\u00e9 la mienne, et dont je me sentais arrach\u00e9 comme en un d\u00e9part pour l\u2019exil&nbsp;\u00bb (Proust, 1919, p.&nbsp;20-21)<sup>9<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Exil<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c9couter sa voix, s\u2019\u00e9couter, c\u2019est entendre celui que nous avons \u00e9t\u00e9, ou celle qui nous a abandonn\u00e9. C\u2019est entendre l\u2019\u00e9cho lointain de la voix maternelle, premier mod\u00e8le du plaisir auditif, \u00e0 la source duquel se fixe le plaisir narcissique de la musique et de l\u2019art vocal savants (Rosolato, 1978).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;La voix de certains \u00eatres a des gr\u00e2ces sensuelles irr\u00e9sistibles, la saveur irr\u00e9sistible des choses \u00e0 manger. On a faim de les entendre.&nbsp;\u00bb (Maupassant, 1888, p.&nbsp;1051). Lorsque Guy de Maupassant \u00e9crit cela, comme Marcel Proust, c\u2019est d\u2019un ailleurs dans la voix dont il nous parle, d\u2019un exil douloureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Aimer une voix, aimer une langue, \u00e0 en tomber amoureux, est une fa\u00e7on d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9treindre l\u2019exil&nbsp;\u00bb, de composer avec la perte ineffable de la voix de l\u2019enfance, dans une \u00ab&nbsp;qu\u00eate sans terme- au fond de soi &#8211; d\u2019une voix perdue, d\u2019une tonalit\u00e9 perdue&nbsp;\u00bb (Quignard, 1987, p.&nbsp;37).<\/p>\n\n\n\n<p>La voix est psycho-sexuelle. Si la perte de la voix ang\u00e9lique marque l\u2019entr\u00e9e dans la sexualit\u00e9 g\u00e9nitale, c\u2019est au prix du travail d\u2019apr\u00e8s-coup de l\u2019adolescence pour conqu\u00e9rir la voix de grand qui affirme, qui vocif\u00e8re. Avec la nouvelle gamme de sons, qui par leur caract\u00e8re d\u00e9sordonn\u00e9 s\u2019apparente parfois plus au registre du bruit qu\u2019\u00e0 celui du m\u00e9lodieux (on le voit dans le <em>beatboxing<\/em>), la voix de l\u2019adolescent fait entendre ce combat furieux pour la nouvelle voix qui s\u2019initie et montre le chemin que doit accomplir l\u2019adolescent pour accompagner psychiquement la g\u00e9nitalisation de son corps et accepter l\u2019exil, l\u2019abandon de celui de l\u2019enfance. Durant le deuxi\u00e8me temps du processus pubertaire, l\u2019enjeu, c\u2019est que le bruit rageur s\u2019estompe, se nuance, s\u2019incarne dans une m\u00e9lodie plus nuanc\u00e9e, plus \u00e9labor\u00e9e&nbsp;; que l\u2019adolescent se r\u00e9concilie, trouve un certain accord avec lui-m\u00eame et le monde des adultes, qu\u2019il \u00ab&nbsp;int\u00e9riorise, au lieu d\u2019expectorer et d\u2019externaliser, afin de trouver sa petite phrase, \u00e0 l\u2019instar de Proust et de sa Sonate de Vinteuil&nbsp;\u00bb (Castar\u00e8de, 2011, p.&nbsp;133).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Denis<\/h2>\n\n\n\n<p>A peine mu\u00e9, le premier coup de foudre de Denis sera pour la langue de Proust&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Que le jour est lent \u00e0 mourir par ces soirs d\u00e9mesur\u00e9s de l\u2019\u00e9t\u00e9<\/em>\u2026 Je lis le texte et je cesse tout \u00e0 fait d\u2019\u00e9couter la voix du professeur. Je ne sais ce que j\u2019\u00e9prouve en premier lieu, comment se fait la cristallisation. N\u00e9anmoins \u00e0 partir de cette phrase <em>Que le jour est lent \u00e0 mourir par ces soirs d\u00e9mesur\u00e9s de l\u2019\u00e9t\u00e9<\/em> cet ami me convainc\u2026 Je lis dans la stupeur et l\u2019\u00e9merveillement, \u00e9cras\u00e9 d\u2019admiration d\u00e9vote, sans voix\u2026 Je la r\u00e9p\u00e8te avant m\u00eame de lire la suite (\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis bouche b\u00e9e devant l\u2019extr\u00eame concomitance de ce qui est \u00e9crit et de ce qui jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent m\u2019a paru indicible, trop intimement enfoui dans les sensations les plus confuses. C\u2019est \u00e0 la fois une r\u00e9v\u00e9lation personnelle et universelle, effraction brutale de la propre int\u00e9riorit\u00e9, et d\u00e9voilement soudain de l\u2019humaine condition. Je crois devenir fou d\u2019intelligence sensible, le c\u0153ur travers\u00e9 de mille initiations nouvelles\u2026 Je parle \u00e0 voix haute, j\u2019aimerais vocif\u00e9rer ma joie (\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai le choc de cette exactitude&nbsp;: les jours sont lents \u00e0 mourir en \u00e9t\u00e9&nbsp;; la nuit vient trop tard&nbsp;; l\u2019ennui est \u00e0 son comble en ces apr\u00e8s-midi qui n\u2019en finissent pas, quand l\u2019hiver, lui, nous emm\u00e8ne plus facilement au lendemain\u2026 Je me laisse envahir par une \u00e9paisse humeur de solitude, reste complaisamment seul, \u00e0 ne savoir que faire, \u00e0 lire co\u00fbte que co\u00fbte, \u00e0 m\u2019attarder dans toute mon inutile patience, sans r\u00e9agir \u00e0 la faim, la fatigue, l\u2019envie de sortir, de voir des amis, d\u2019aller \u00e0 l\u2019aventure, d\u2019occuper ma jeunesse, d\u2019enflammer un peu mon adolescence (\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit tombe\u2026 d\u00e9fiant l\u2019obscurit\u00e9\u2026 j\u2019ai un peu peur. Lisant avec une ferveur religieuse, j\u2019ai la sensation que s\u2019op\u00e8re la conversion de la nuit en voix, que la voix s\u2019\u00e9claire, s\u2019enrichit, invente un objet, absent et pr\u00e9sent\u2026 Je parle tout seul\u2026 Je me l\u00e8ve, je voudrais aller dormir, les yeux me br\u00fblent, je parle tout seul. Avec Albertine, je perds et contracte l\u2019amour qui n\u2019a pas lieu, je perds et contracte l\u2019amour qui ne vient pas, que j\u2019attends ind\u00e9finiment, celui qui me manque et me fait enrager de d\u00e9sir&nbsp;\u00bb (Podalyd\u00e8s, 2008, p.&nbsp;17-21)<sup>10<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c9moi de voix<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tout rapport \u00e0 une voix est forc\u00e9ment amoureux.&nbsp;\u00bb (Barthes, 1982, p.&nbsp;247). Entre exil de soi et retour de l\u2019originaire, le premier amour, l\u2019amour de jeunesse, a pour principe de rompre le commerce familier que l\u2019on a avec soi-m\u00eame. Le premier amour adolescent n\u2019est jamais une nouveaut\u00e9 absolue, mais une premi\u00e8re fois redoubl\u00e9e dans laquelle la voix tient une place particuli\u00e8re. Avec un pouvoir \u00e9rotique \u00e9vident, parler, et <em>a fortiori<\/em> chanter, permet de montrer, d\u2019exprimer et d\u2019adresser son d\u00e9sir \u00e0 l\u2019autre. En chansons, ou par quelques mots habilement susurr\u00e9s, la voix \u00e0 le pouvoir de faire chavirer la raison de l\u2019adolescent au point de n\u2019\u00eatre plus soi-m\u00eame. Dans le m\u00eame temps, la voix, le chant de l\u2019amoureux qui se fait tendre et c\u00e2lin a le pouvoir d\u2019apaiser l\u2019effroi du premier \u00e9moi. C\u2019est tout l\u2019enjeu de la premi\u00e8re rencontre amoureuse adolescente, qui, fid\u00e8le aux investissements de l\u2019enfance, interroge autant le paysage connu d\u2019aujourd\u2019hui que celui de \u00ab&nbsp;l\u2019antiquement familier&nbsp;\u00bb<sup>11<\/sup> (Freud, 1919, p.&nbsp;252).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Samuel<\/h2>\n\n\n\n<p>Le premier amour de Samuel sera pour Peggy S, sa cousine. Un amour qui aura une fin tragique dans le contexte d\u2019une triste s\u00e9rie&nbsp;: d\u00e9c\u00e8s de Peggy de la tuberculose, puis, quelques mois plus tard, mort du p\u00e8re de Peggy (oncle, grand marchant d\u2019Art, qui initia Samuel \u00e0 l\u2019Art moderne), et mort du p\u00e8re de Samuel. Quelques ann\u00e9es apr\u00e8s, Samuel vivra une intense passion avec une autre Peggy, Peggy G., c\u00e9l\u00e8bre collectionneuse d\u2019Art moderne&nbsp;; passion tumultueuse et frustrante qui conduira le jeune Samuel \u00e0 abandonner l\u2019id\u00e9e d\u2019une carri\u00e8re comme marchand d\u2019Art et le faire revenir \u00e0 ses premi\u00e8res amours, la litt\u00e9rature.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien des ann\u00e9es apr\u00e8s, dans un r\u00e9cit \u00e0 la premi\u00e8re personne, Samuel exposera les ruminations cyniques d\u2019un jeune homme de fiction, ayant l\u2019habitude de ne jamais quitter sa chambre et sa maison&nbsp;; foyer qu\u2019il devra pourtant quitter brusquement apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de son p\u00e8re, pour se retrouver sur un banc o\u00f9 il exp\u00e9rimentera les troubles du premier amour&nbsp;: \u00ab&nbsp;On n\u2019est plus soi-m\u00eame, dans ces conditions, et c\u2019est p\u00e9nible de ne plus \u00eatre soi-m\u00eame, encore plus p\u00e9nible que de l\u2019\u00eatre, quoi qu\u2019on en dise\u2026 Son image \u00e0 elle reste li\u00e9e \u00e0 celle du banc, pour moi\u2026 de sorte que parler du banc\u2026 c\u2019est parler d\u2019elle, pour moi\u2026 je ne risquais pas d\u2019\u00eatre surpris, et pourtant elle me surprit\u2026 pour la premi\u00e8re fois de ma vie\u2026 j\u2019eus \u00e0 me d\u00e9fendre contre un sentiment qui s\u2019arrogeait peu \u00e0 peu, dans mon esprit glac\u00e9, l\u2019affreux nom d\u2019amour (\u2026). Oui je l\u2019aimais, c\u2019est le nom que je donnais\u2026 Je n\u2019avais pas de donn\u00e9es l\u00e0-dessus\u2026 J\u2019\u00e9tais donc quand m\u00eame en mesure de donner un nom \u00e0 ce que je faisais (\u2026). Lorsqu\u2019on est (soi-m\u00eame), on sait ce qu\u2019on a \u00e0 faire pour l\u2019\u00eatre moins, tandis que lorsqu\u2019on ne l\u2019est plus, on est n\u2019importe qui, plus moyen de s\u2019estomper. Ce qu\u2019on appelle l\u2019amour c\u2019est l\u2019exil, avec de temps en temps une carte postale du pays\u2026 Mon premier mouvement fut de m\u2019en aller (\u2026). Il ne se passa rien entre nous, ce soir-l\u00e0, et elle s\u2019en alla bient\u00f4t sans m\u2019avoir adress\u00e9 la parole. Elle avait seulement chant\u00e9 comme pour elle, et sans les paroles, heureusement, quelques vieilles chansons du pays. Elle avait une voix fausse mais agr\u00e9able&nbsp;\u00bb (Beckett, 1946, p.&nbsp;18-19)<sup>12<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce premier amour surprend &#8211; un sentiment inconnu et pourtant auquel on est \u00ab&nbsp;quand m\u00eame en mesure de donner un nom&nbsp;\u00bb -, et impose de risquer l\u2019exp\u00e9rience \u00e9trangement inqui\u00e9tante d\u2019une attraction irr\u00e9pressible qui, \u00e0 la faveur d\u2019une voix, d\u2019un accent, de \u00ab&nbsp;quelques vieilles chansons du pays&nbsp;\u00bb, peut \u00e0 tout moment raviver les forces enfouies d\u2019anciens \u00e9mois oubli\u00e9s\u2026 \u00ab&nbsp;l\u2019amour ce mal du pays&nbsp;\u00bb (Freud, 1919).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Voix <em>off<\/em><\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Quel est donc ce corps qui chante&nbsp;\u00bb, se demande R. Barthes&nbsp;? \u00ab&nbsp;C\u2019est tout ce qui retentit en moi, me fait peur ou me fait d\u00e9sir. Peu importe d\u2019o\u00f9 vient cette blessure&nbsp;: pour l\u2019amoureux, comme pour l\u2019enfant, c\u2019est toujours l\u2019affect du sujet perdu, abandonn\u00e9, que chante le chant romantique.&nbsp;\u00bb (Barthes, 1982, p.&nbsp;255)<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la mesure o\u00f9 elles redoublent la s\u00e9paration avec le corps premier, les transformations de la voix \u00e0 l\u2019adolescence inscrivent \u00e0 jamais l\u2019empreinte physique ind\u00e9fectible du mal de cet \u00e9loignement oblig\u00e9, et de la nostalgie qui l\u2019accompagne. T\u00e9moin quotidien du pacte secret que l\u2019adolescent conclut peu \u00e0 peu au plus profond de lui-m\u00eame, parl\u00e9e ou chant\u00e9e, la voix mu\u00e9e met en sc\u00e8ne un spectre, un fant\u00f4me, le fant\u00f4me d\u2019une voix, des voix, celles de l\u2019enfance, celles des \u00ab&nbsp;voix ch\u00e8res qui se sont tues&nbsp;\u00bb (Verlaine).<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil de notre d\u00e9veloppement, de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019adolescence, peu \u00e0 peu model\u00e9e, transform\u00e9e, mu\u00e9e au cours de nos multiples attachements et identifications aux personnages significatifs de notre histoire, la voix scelle le sceau de nos investissements narcissiques profonds qui nous lient ind\u00e9fectiblement \u00e0 cet organe pr\u00e9cieux et \u00e0 sa perte potentielle. A cet \u00e2ge, le travail int\u00e9rieur de la voix se fait tout particuli\u00e8rement dans la recherche de l\u2019accord avec soi-m\u00eame. Bien que cherchant \u00e0 se s\u00e9parer comme sujet diff\u00e9renci\u00e9 et sexu\u00e9, et \u00e0 se d\u00e9coller fantasmatiquement de ses objets internes et externes confondus, l\u2019adolescent vit le paradoxe qu\u2019aboutir ce processus de mutation vocale, c\u2019est entendre \u00e9merger dans sa voix, dans son accent et tics de langage, la voix de son p\u00e8re, la voix de sa m\u00e8re. Dans un mouvement de trouvailles et de retrouvailles m\u00eal\u00e9es, l\u2019adolescent exp\u00e9rimente comment, \u00e0 partir des inscriptions premi\u00e8res, le nouveau reste r\u00e9f\u00e9r\u00e9, affili\u00e9<sup>13<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019adolescent dans sa recherche d\u2019\u00e9dification entre s\u00e9paration-individuation et identification et fid\u00e9lit\u00e9 malgr\u00e9 tout aux investissements premiers, pr\u00eate l\u2019oreille \u00e0 ces \u00ab\u00a0visiteurs de la voix.\u00a0\u00bb (Roussillon, 2002)<sup>14<\/sup>. Echos qui se fraient un chemin <em>via<\/em> sa nouvelle voix porte-voix\u00a0; ombres vocales de l\u2019objet auxquelles il reste attach\u00e9 de fa\u00e7on ind\u00e9fectible, comme la modalit\u00e9 la plus essentielle et la plus jalousement gard\u00e9e des int\u00e9riorisations de l\u2019objet<sup>15<\/sup>. Une voix qu\u2019il devra adopter, pleinement introjecter\u00a0; une voix qui devra se nourrir de toute sa pulsionnalit\u00e9 de vie et accepter ce qui reste\u00a0: l\u2019impression vague d\u2019une \u00e9treinte, d\u2019un baiser, la r\u00e9sonance lointaine d\u2019un accent, d\u2019une m\u00e9lodie, d\u2019une voix\u2026 <em>off<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wrapper-children-grnote wp-block-list\"><li> R\u00e9gine Crespin (1927-2007), cantatrice fran\u00e7aise. Soprano dramatique qui a excell\u00e9 dans les r\u00e9pertoires fran\u00e7ais et allemand notamment, et a men\u00e9 une carri\u00e8re internationale sous la direction de chefs d\u2019orchestre tels que Georg Solti ou Herbert Von Karajan. <\/li><li>Physiologiquement on parle de&nbsp;<em>m\u00e9canisme l\u00e9ger<\/em>&nbsp;(sollicitant une musculature laryng\u00e9e fine) et de&nbsp;<em>m\u00e9canisme lourd<\/em>&nbsp;(faisant appel \u00e0 une musculature plus \u00e9paisse)&nbsp;; les terminologies de&nbsp;<em>voix de t\u00eate<\/em>&nbsp;(<em>m\u00e9canisme l\u00e9ger<\/em>) et&nbsp;<em>voix de poitrine (m\u00e9canisme lourd)<\/em>&nbsp;correspondant en fait \u00e0 la traduction subjective de sensations vibratoires exacerb\u00e9es soit dans le massif cr\u00e2nio-facial, soit dans la r\u00e9gion thoracique.<\/li><li><a id=\"no3\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2020-8-page-40.htm?contenu=article#re3no3\"><\/a>Dans une bande de fr\u00e9quence commune \u00e0 la voix haute masculine (t\u00e9nor chez le gar\u00e7on, alto chez la fille).<\/li><li><a id=\"no4\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2020-8-page-40.htm?contenu=article#re4no4\"><\/a>Jusqu\u2019\u00e0, parfois, ne plus pouvoir distinguer le gar\u00e7on de la fille, comme par exemple dans le duo entre Vanessa Paradis et le chanteur M dans&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La Seine<\/em>&nbsp;o\u00f9 les lignes vocales s\u2019inversent par moment&nbsp;: Vanessa Paradis chantant en voix grave en dessous du chanteur M chantant lui en voix de t\u00eate. Mais ce n\u2019est pas nouveau&nbsp;! De tout temps les compositeurs ont jou\u00e9 de cette possible ambigu\u00eft\u00e9 entre voix de femme et voix d\u2019homme. Songeons au magnifique travail d\u2019entrelacement vocal jusqu\u2019\u00e0 l\u2019indistinction des voix de t\u00e9nor (voix aigu\u00eb d\u2019homme en registre lourd) et de contre-t\u00e9nor\/contralto (originellement voix d\u2019homme en fausset), dans le sublime&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Et misericordia du Magnificat<\/em>&nbsp;de J.S. Bach.<\/li><li><a id=\"no5\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2020-8-page-40.htm?contenu=article#re5no5\"><\/a>N\u00e9e du compromis entre le fantasme de la voix de l\u2019ange (originellement l\u2019eunuque-chanteur tel que la culture musulmane l\u2019a initi\u00e9 dans la tradition liturgique espagnole mozarabe des IX<sup class=\"exposant\">e<\/sup>&nbsp;et X<sup class=\"exposant\">e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cles) qui se devait d\u2019\u00eatre aigu\u00eb pour louer le Dieu cr\u00e9ateur, et l\u2019interdit concernant les femmes de chanter la liturgie.<\/li><li><a id=\"no6\" class=\"no\" href=\"https:\/\/www.cairn.info\/revue-le-carnet-psy-2020-8-page-40.htm?contenu=article#re6no6\"><\/a>Parmi ses publications,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Les Voix humaines<\/em>&nbsp;est certainement sa plus c\u00e9l\u00e8bre.<\/li><li>Pour Monsieur de Sainte-Colombe, sa femme \u00ab&nbsp;\u00e0 la voix de basse, du moins de contralto&nbsp;\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.&nbsp;49).<\/li><li>Marin Marais (1656-1728), violiste-gambiste et compositeur fran\u00e7ais de la p\u00e9riode Baroque.<\/li><li>Marcel Proust (1871-1922).<\/li><li>Denis Podalyd\u00e8s (n\u00e9 en 1963), acteur, metteur en sc\u00e8ne, sc\u00e9nariste, Soci\u00e9taire de la&nbsp;<em>Com\u00e9die Fran\u00e7aise<\/em>.<\/li><li>\u00ab&nbsp;\u201cL\u2019amour est le mal du pays\u201d affirme un mot plaisant, et quand le r\u00eaveur pense jusque dans le r\u00eave, \u00e0 propos d\u2019un lieu ou d\u2019un paysage&nbsp;: \u201cCela m\u2019est bien connu, j\u2019y ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 une fois\u201d, l\u2019interpr\u00e9tation est autoris\u00e9e \u00e0 y substituer le sexe ou le sein de la m\u00e8re.&nbsp;\u00bb (<em>Ibid.<\/em>)<\/li><li>Samuel Beckett (1906-1989), \u00e9crivain, po\u00e8te et dramaturge irlandais.<\/li><li>En lien avec l\u2019apport identificatoire parental \u00e0 l\u2019origine de la constitution du Surmoi, dans&nbsp;<em>Le Moi et le \u00c7a<\/em>&nbsp;(1923), S. Freud d\u00e9crit l\u2019importance de la liaison des traces laiss\u00e9es par l\u2019exp\u00e9rience auditive des mots. Ces \u00ab&nbsp;voix du Surmoi&nbsp;\u00bb qui, pour vous J.L. Donnet, nous font parfois \u00ab&nbsp;poser cette question&nbsp;: qui parle&nbsp;?&nbsp;\u00bb (Donnet, 2007, p.&nbsp;1568).<\/li><li>\u00ab&nbsp;L\u2019ombre de l\u2019objet qui \u201cvisite\u201d ainsi le moi, le hante ou le \u201cposs\u00e8de\u201d, laisse des traces cliniques rep\u00e9rables&nbsp;: un acte ou un geste qui accompagne le mouvement psychique, un ton de voix, une formule particuli\u00e8re, une mimique ou une posture quand elles sont observables (<em>cf.<\/em>&nbsp;\u00ab&nbsp;Les visiteurs de la voix&nbsp;\u00bb, Actes du colloque des Arcs,&nbsp;<em>Bulletin du Groupe Lyonnais de Psychanalyse<\/em>.&nbsp;\u00bb (Roussillon, 2002, p.&nbsp;1828).<\/li><li>Une sorte d\u2019h\u00e9ritage des liens oubli\u00e9s et non symbolis\u00e9s que l\u2019on ne saurait trahir, signe de la fid\u00e9lit\u00e9 ind\u00e9fectible aux objets que l\u2019on nie avoir perdu. En somme, tout ce mouvement du deuil qui \u00ab&nbsp;<em>implique de l\u00e2cher la proie pour la repr\u00e9sentation, la d\u00e9pression prenant l\u2019ombre pour la proie, la nostalgie, elle, s\u2019attachant \u00e0 son \u00e9clat<\/em>&nbsp;\u00bb (Denis, 1997, p.&nbsp;221-226).<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10712?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui \u00e9tait adorable parce qu\u2019on sentait qu\u2019elle trahissait moins un d\u00e9faut de la langue qu\u2019une qualit\u00e9 de l\u2019\u00e2me, comme un reste de l\u2019innocence du premier \u00e2ge qu\u2019il n\u2019avait pas perdue&nbsp;\u00bb. 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