{"id":10711,"date":"2021-08-22T07:32:34","date_gmt":"2021-08-22T05:32:34","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/il-y-a-clivage-et-clivage-2\/"},"modified":"2021-09-19T15:04:15","modified_gmt":"2021-09-19T13:04:15","slug":"il-y-a-clivage-et-clivage","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/il-y-a-clivage-et-clivage\/","title":{"rendered":"Il y a clivage et clivage"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1 \u2013 Laurence Kahn, Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p>Clivage, <em>Spaltung<\/em>&nbsp;: peu de termes dans le vocabulaire psychanalytique recouvrent un spectre clinique et th\u00e9orique aussi large. Raison pour laquelle Catherine Chabert et moi-m\u00eame avons retenu la citation de Freud \u00ab&nbsp;&#8230;quand les po\u00e8tes se plaignent de ce que deux \u00e2mes habitent dans la poitrine de l\u2019homme, et quand les psychologues populaires parlent du clivage du moi en l\u2019homme, c\u2019est cette d\u00e9sunion, ressortissant \u00e0 la psychologie du moi, entre l\u2019instance critique et le reste du moi, qu\u2019ils ont en t\u00eate, et non la relation d\u2019opposition, mise au jour par la psychanalyse, entre le moi et le refoul\u00e9 inconscient.<sup>1<\/sup>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>1919&nbsp;: il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une date charni\u00e8re puisque, dans la suite de \u00ab&nbsp;Pour introduire le narcissisme&nbsp;\u00bb et de <em>Deuil et M\u00e9lancolie<\/em>, Freud s\u2019appr\u00eate \u00e0 remanier de fond en comble la th\u00e9orisation des instances psychiques &#8211; et en particulier la division qui, au sein de la personne psychique, proc\u00e8de justement d\u2019une action de \u00ab&nbsp;clivage&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup> pour aboutir \u00e0 la diff\u00e9renciation entre \u00e7a, moi et surmoi.<\/p>\n\n\n\n<p>En v\u00e9rit\u00e9, d\u00e8s les <em>\u00c9tudes sur l\u2019hyst\u00e9rie<\/em>, la notion de clivage est pr\u00e9sente. Pas seulement dans la critique par Breuer et Freud du \u00ab\u00a0clivage de la conscience\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0clivage de la personnalit\u00e9\u00a0\u00bb, ant\u00e9rieurement propos\u00e9s par Binet et Janet. Le clivage appara\u00eet \u00e9galement sous la forme de la compr\u00e9hension d\u2019un syst\u00e8me de d\u00e9fense par dissociation, quand une repr\u00e9sentation inconciliable \u00e9veille un affect trop p\u00e9nible<sup>3<\/sup>. Ce que Freud souligne encore dans \u00ab\u00a0<em>L\u2019Histoire du mouvement analytique<\/em>\u00a0\u00bb<sup>4<\/sup>, quand il rappelle que, pour \u00e9lucider les \u00e9tats hypno\u00efdes correspondant \u00e0 des \u00ab\u00a0corps \u00e9trangers non assimil\u00e9s\u00a0\u00bb, il a con\u00e7u le \u00ab\u00a0clivage psychique\u00a0\u00bb comme le r\u00e9sultat d\u2019un m\u00e9canisme de rejet, initialement nomm\u00e9 par lui \u00ab\u00a0d\u00e9fense\u00a0\u00bb et, par la suite, \u00ab\u00a0refoulement\u00a0\u00bb. Qu\u2019\u00e0 la tr\u00e8s grande proximit\u00e9 des notions de d\u00e9fense et de refoulement s\u2019adjoigne d\u2019entr\u00e9e de jeu celle de clivage, indique par cons\u00e9quent combien il est difficile de cantonner cette notion \u00e0 la p\u00e9riode qui s\u2019ouvre en 1927. Mais il appara\u00eet surtout que la notion de clivage implique d\u2019embl\u00e9e la sph\u00e8re identificatoire et narcissique. Rapprochons simplement cette remarque datant de 1897, \u00e0 propos de la pluralit\u00e9 des personnes psychiques\u00a0: \u00ab\u00a0Le fait de l\u2019identification autorise peut-\u00eatre \u00e0 prendre cette \u201cpluralit\u00e9\u201d \u00e0 la lettre\u00a0\u00bb<sup>5<\/sup>, \u2026. rapprochons-la de ce que Freud d\u00e9veloppe trente-cinq ans plus tard dans 31<sup>\u00e8me<\/sup> Conf\u00e9rence<sup>6<\/sup>\u00a0: non seulement \u00ab\u00a0le moi est clivable\u00a0\u00bb \u2013 ce qui explique sa capacit\u00e9 d\u2019auto-observation \u2013, mais la \u00ab\u00a0n\u00e9o-cr\u00e9ation\u00a0\u00bb de l\u2019instance d\u2019auto-surveillance r\u00e9sulte du jeu conjoint du clivage et de l\u2019identification aux parents \u2013 l\u2019identification venant en \u00ab\u00a0d\u00e9dommagement\u00a0\u00bb du renoncement aux investissements d\u2019objets infantiles. Dans les deux cas, la part narcissique est l\u00e0, que l\u2019on retrouve, \u00e0 bas bruit ou explicitement, dans toutes les mentions de la <em>Spaltung<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Que ce soit dans <em>Les th\u00e9ories sexuelles infantiles<\/em><sup>7<\/sup> pour d\u00e9crire le destin de la part pulsionnelle irr\u00e9conciliable avec la morale civilis\u00e9e, ou dans <em>L\u2019Homme aux rats<\/em> quand l\u2019opposition entre la personnalit\u00e9 morale et le mal est dite \u00ab&nbsp;soud\u00e9e&nbsp;\u00bb avec l\u2019opposition entre conscient et inconscient, chaque fois l\u2019auto-reproche et l\u2019instance id\u00e9ale jouent leur partie. Ainsi, dans le cas de <em>L\u2019Homme aux rats<\/em>, la dimension meurtri\u00e8re est-elle au centre du conflit que Freud tente d\u2019\u00e9laborer avec son patient. Juste pour m\u00e9moire&nbsp;: celui-ci vient de lui rapporter comment, n\u2019allant pas au chevet de son p\u00e8re bien qu\u2019averti du danger qui pesait sur ses jours, il ne le revit pas avant sa mort. Pourtant, \u00e9crit Freud, l\u2019auto-reproche ne fut pas imm\u00e9diatement torturant. Et, pendant longtemps, il ne r\u00e9alisa pas le fait de cette mort. Il lui arrivait sans cesse, apr\u00e8s avoir entendu un bon trait d\u2019esprit, de se dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Cela, il faut que je le raconte \u00e0 mon p\u00e8re&nbsp;\u00bb \u2013 son imagination \u00ab&nbsp;incluant son p\u00e8re dans tous ses jeux, bien qu\u2019il n\u2019oubli\u00e2t jamais le fait de sa mort&nbsp;\u00bb<sup>8<\/sup>. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s-coup, \u00e0 l\u2019occasion du d\u00e9c\u00e8s d\u2019une tante, que se r\u00e9veilla le souvenir du manquement et qu\u2019il se traita de criminel. Clivage de l\u2019amour et de la haine, soit \u2013 la force de l\u2019amour expliquant l\u2019intensit\u00e9 du refoulement. Mais l\u2019enjeu narcissique est l\u00e0 quand le patient encha\u00eene en citant Nietzsche&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u201cJ\u2019ai fait cela\u201d, dit ma m\u00e9moire, \u201cje n\u2019ai pas pu faire cela\u201d, dit ma fiert\u00e9 qui reste implacable. Enfin, c\u2019est ma m\u00e9moire qui c\u00e8de&nbsp;\u00bb. Freud e\u00fbt-il \u00e9labor\u00e9 ce cas apr\u00e8s la r\u00e9daction de <em>Pour introduire le narcissisme<\/em>, la fiert\u00e9 e\u00fbt acquis le statut de levier narcissique du clivage qu\u2019elle va gagner \u00e0 partir de 1927.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, du clivage au clivage, Freud franchit le pas avec le texte sur le <em>F\u00e9tichisme<\/em><sup>9<\/sup>. Si la coexistence des deux \u00e9nonc\u00e9s (Oui, la femme ne poss\u00e8de pas de p\u00e9nis \/ Non, ce n\u2019est pas vrai, elle poss\u00e8de un p\u00e9nis, sinon tout gar\u00e7on est menac\u00e9 de perdre le sien)\u2026, si cette coexistence est articul\u00e9e au d\u00e9ni de la castration f\u00e9minine, c\u2019est que la d\u00e9fense par clivage est command\u00e9e par la r\u00e9bellion de la part de narcissisme dont la nature a pr\u00e9cis\u00e9ment dot\u00e9 le phallus. N\u00e9anmoins, la d\u00e9marche de Freud est ici complexe. Contre le terme de <em>scotomisation<\/em> propos\u00e9 par Laforgue, il soutient que \u00ab&nbsp;la plus vieille pi\u00e8ce de notre terminologie psychanalytique, le mot \u201crefoulement\u201d se rapporte d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce processus pathologique&nbsp;\u00bb. Inutile par cons\u00e9quent d\u2019en cr\u00e9er un nouveau. En revanche, il faut r\u00e9server le terme de \u00ab&nbsp;refoulement&nbsp;\u00bb \u00e0 la description du destin de l\u2019affect, tandis que le terme de \u00ab&nbsp;d\u00e9ni&nbsp;\u00bb d\u00e9signera avec exactitude le destin de la repr\u00e9sentation. En d\u2019autre terme, c\u2019est la perception qui est d\u00e9ni\u00e9e, tandis que l\u2019affect est refoul\u00e9, destin que Freud a justement jusqu\u2019alors r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la repr\u00e9sentation &#8211; consid\u00e9rant par exemple dans <em>Pulsions et destins de pulsions<\/em> que l\u2019affect, d\u00e9clencheur du processus du refoulement, ne peut, lui, qu\u2019\u00eatre r\u00e9prim\u00e9<sup>10<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>En v\u00e9rit\u00e9, cette complexit\u00e9 du nouage entre refoulement et clivage, Freud n\u2019y renonce jamais. \u00c0 ses yeux, le clair partage th\u00e9orique \u00e9labor\u00e9 en 1924 entre la d\u00e9fense par \u00ab&nbsp;n\u00e9gation d\u2019une partie du monde ext\u00e9rieur&nbsp;\u00bb et la d\u00e9fense par refoulement d\u2019une exigence pulsionnelle interne (partage \u00e9labor\u00e9 en particulier dans \u00ab&nbsp;La perte de la r\u00e9alit\u00e9 dans la n\u00e9vrose et la psychose&nbsp;\u00bb<sup>11<\/sup>) n\u2019a rien de limpide. Dans l\u2019un de ses tout derniers textes, l\u2019<em>Abr\u00e9g\u00e9 de Psychanalyse<\/em>, il y revient encore apr\u00e8s avoir r\u00e9examin\u00e9 les positions d\u00e9fensives \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans la psychose et dans la n\u00e9vrose&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les faits de clivage du moi que nous venons de d\u00e9crire ici, ne sont pas aussi nouveaux ni \u00e9tranges qu\u2019ils peuvent le para\u00eetre tout d\u2019abord. [\u2026] La diff\u00e9rence entre les deux est d\u2019ordre topique ou structurelle, et il n\u2019est pas toujours facile de d\u00e9cider \u00e0 laquelle des deux possibilit\u00e9s on a affaire dans chacun des cas&nbsp;\u00bb<sup>12<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ce, d\u2019autant que cette \u00ab&nbsp;tr\u00e8s habile fa\u00e7on de r\u00e9soudre la difficult\u00e9&nbsp;\u00bb qui consiste \u00e0 reconna\u00eetre le danger de la r\u00e9alit\u00e9 et \u00ab&nbsp;assumer l\u2019angoisse sous forme de souffrance&nbsp;\u00bb et en m\u00eame temps \u00e0 \u00ab&nbsp;\u00e9carter la r\u00e9alit\u00e9 et ne se laisser rien interdire&nbsp;\u00bb, cette solution adopt\u00e9e par le f\u00e9tichiste ne concerne pas que la coexistence de la perception de la disparition du p\u00e9nis et de son d\u00e9ni gr\u00e2ce \u00e0 la fabrication du substitut\/f\u00e9tiche. Quand Freud se reproche en 1927 la trop grande nettet\u00e9 de la diff\u00e9rence \u00e9tablie par lui entre <em>n\u00e9vrose et psychose<\/em>, il prend pour exemple de d\u00e9fense par clivage le traitement de la mort de leur p\u00e8re par deux jeunes gens. On constate alors que ce type de rejet peut s\u2019activer face \u00e0 toute effraction de la perte. Ainsi, dans le cas de ces jeunes gens, un courant de leur vie psychique ne reconnaissait pas la mort du p\u00e8re, tandis qu\u2019un autre courant en tenait parfaitement compte, sans que les deux courants s\u2019influencent \u2013 la d\u00e9chirure du moi permettant ainsi \u00e0 la pulsion de conserver sa satisfaction malgr\u00e9 l\u2019effroi, tandis que le tribut \u00e9tait pay\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais ajouter que c\u2019est bien de ce point que Melanie Klein, ici strictement freudienne, repart quand, en 1934, elle prend comme premier point d\u2019appui le processus cannibalique de la m\u00e9lancolie et la division de l\u2019objet face \u00e0 sa perte r\u00e9elle<sup>13<\/sup>. O\u00f9 l\u2019on voit alors que, entre le fantasme selon lequel l\u2019objet d\u2019amour peut \u00eatre conserv\u00e9 et prot\u00e9g\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de soi, et le fantasme d\u2019en \u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 du fait du cannibalisme m\u00eame, l\u2019introjection ne suffit pas \u00e0 faire face \u00e0 la menace pers\u00e9cutive. N\u00e9anmoins, selon Melanie Klein, les \u00ab\u00a0rigoureuses requ\u00eates des bons objets\u00a0\u00bb d\u2019\u00eatre abrit\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du moi malgr\u00e9 la haine du \u00e7a indiquent que, d\u2019embl\u00e9e, la fondamentale solidarit\u00e9 entre le moi et l\u2019objet \u00e9taye la conception d\u2019un clivage originaire et structurant- lequel devrait assurer protection contre le sadisme, la haine, le meurtre internes. Ce qui, dix ans plus tard, s\u2019explicite quand Melanie Klein \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Je crois que le moi est incapable de cliver l\u2019objet -interne et externe- sans qu\u2019un clivage correspondant se produise \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui-m\u00eame\u00a0\u00bb. Dans tous les cas, \u00ab\u00a0le sein pers\u00e9cuteur est maintenu bien \u00e0 part du sein id\u00e9al, de m\u00eame que l\u2019exp\u00e9rience de la frustration est s\u00e9par\u00e9e de celle de la gratification\u00a0\u00bb<sup>14<\/sup>. En un mot, les fronti\u00e8res entre le clivage de l\u2019objet et le clivage du sujet se brouillent ici aussi. Reste que, en constituant la menace d\u2019an\u00e9antissement par la pulsion de mort comme la source de l\u2019angoisse primordiale et en attribuant la d\u00e9fense fondamentale non \u00e0 la liaison pulsionnelle mais \u00e0 l\u2019activit\u00e9 primordiale du moi<sup>15<\/sup>, Melanie Klein m\u00e9tamorphose profond\u00e9ment la notion de clivage, m\u00eame si dans le d\u00e9cours de ce processus \u00ab\u00a0l\u2019objet devient en quelque mesure un repr\u00e9sentant du moi\u00a0\u00bb<sup>16<\/sup>. La profondeur de la m\u00e9tamorphose est \u00e0 la mesure de l\u2019\u00e9cart essentiel toujours maintenu par Freud entre mort et pulsion de mort. C\u2019est ici, face \u00e0 la perte et au deuil, que l\u2019usage de l\u2019objet dans le transfert prend place.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais cette question, Catherine Chabert va l\u2019approfondir en partant d\u2019un cas clinique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2 \u2013 Catherine Chabert, Jonas<\/h2>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re fois que je vois Jonas, je suis frapp\u00e9e par le contraste entre son apparence extr\u00eamement enfantine (il est vraiment petit pour ses 14 ans, il ne pr\u00e9sente aucun signe pubertaire) et la forte maturit\u00e9 qui se d\u00e9gage de ses propos. Il me fait part, quasi imm\u00e9diatement, du grand int\u00e9r\u00eat qu\u2019a suscit\u00e9 en lui l\u2019offre du m\u00e9decin consultant, d\u2019aller parler de lui \u00ab&nbsp;avec une dame&nbsp;\u00bb. Derri\u00e8re ses petites lunettes rondes, ses yeux p\u00e9tillent lorsqu\u2019il me d\u00e9clare, \u00e0 la fin de notre premier entretien&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vous savez, je pense qu\u2019il n\u2019y aura pas de probl\u00e8me, je peux tr\u00e8s bien parler avec vous, si vous voulez me prendre, bien s\u00fbr&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Jonas parle bien, en effet, de sa vie de jeune adolescent, de ses d\u00e9boires scolaires (auxquels il ne semble gu\u00e8re attacher d\u2019importance), de son petit fr\u00e8re nourrisson (qu\u2019il aime beaucoup), de sa nouvelle maison (qu\u2019il n\u2019aime pas), de ses copains, de leurs sorties ensemble\u2026 et surtout, surtout, Jonas revient it\u00e9rativement, r\u00e9guli\u00e8rement, intens\u00e9ment \u00e0 son p\u00e8re \u2013 et seulement \u00e0 lui. Je me d\u00e9cide \u00e0 lui dire que, avant de le rencontrer, je savais bien peu de choses de lui, mais que j\u2019avais connaissance d\u2019un \u00e9v\u00e9nement tr\u00e8s important de sa vie, la mort de sa m\u00e8re, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. Jonas se tait, puis&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne sais pas quand exactement c\u2019est arriv\u00e9. C\u2019est vrai, je ne vous en ai pas parl\u00e9. Je ne sais pas pourquoi. Mais vous comprenez (il me regarde droit dans les yeux) je ne me souviens pas de son visage, je n\u2019arrive pas \u00e0 le voir. On dirait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 gomm\u00e9 de ma t\u00eate. Pendant longtemps j\u2019ai essay\u00e9 de le retrouver, j\u2019ai fait beaucoup d\u2019efforts, mais je n\u2019y suis pas arriv\u00e9. Alors maintenant je laisse tomber&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019engagement transf\u00e9rentiel est tr\u00e8s rapide. Au second rendez-vous, Jonas arrive un peu excit\u00e9, il \u00e9tait tr\u00e8s content en sortant de chez moi, l\u2019autre jour, mais cette nuit il a fait un r\u00eave bizarre et s\u2019est r\u00e9veill\u00e9 en sueur. \u00ab&nbsp;C\u2019\u00e9tait <em>Le Grand Bleu<\/em>, vous avez vu le film&nbsp;? J\u2019\u00e9tais sur un bateau, avec un homme que je ne connais pas. L\u2019homme a fait descendre au fond de l\u2019eau une femme, pour qu\u2019elle aille attraper des poissons. Et puis le temps passait, et l\u2019homme ne remontait pas la femme avec la corde qui la reliait \u00e0 lui. Et le temps passait et j\u2019avais de plus en plus peur, parce que \u00e7a faisait vraiment longtemps qu\u2019elle \u00e9tait au fond, trop longtemps. Je la voyais \u00e0 travers l\u2019eau et les poissons commen\u00e7aient \u00e0 lui grignoter les ongles des pieds. Alors j\u2019ai voulu crier \u00e0 l\u2019homme de la sortir de l\u00e0, de la sortir de l\u2019eau, mais lui il n\u2019entendait rien. Alors je me suis mis \u00e0 le frapper, \u00e0 le frapper de toutes mes forces. Il \u00e9tait grand et tr\u00e8s costaud, c\u2019\u00e9tait comme si je tapais contre une porte ferm\u00e9e et puis je me suis r\u00e9veill\u00e9 et mon c\u0153ur battait \u00e0 grands coups&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Jonas raconta son r\u00eave tr\u00e8s tranquillement, d\u2019une voix un peu trop aigu\u00eb. J\u2019\u00e9tais tr\u00e8s touch\u00e9e par la beaut\u00e9 de ce travail de r\u00eave, par l\u2019intensit\u00e9 de la condensation, du d\u00e9placement, de la symbolisation. J\u2019\u00e9tais troubl\u00e9e par la survenue si rapide d\u2019une telle production. Et surtout, d\u00e9concert\u00e9e par l\u2019apparente lev\u00e9e de ce qui, au d\u00e9part, s\u2019\u00e9tait impos\u00e9 comme une forme de clivage, le maintien de deux courants contraires et totalement coup\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre&nbsp;: l\u2019un reconnait la r\u00e9alit\u00e9 de la mort de la m\u00e8re, l\u2019autre ne l\u2019admet pas. Les deux courants coexistent sans cohabiter. Un clivage de cet ordre pouvait-il \u00eatre r\u00e9solu par la seule rencontre transf\u00e9rentielle, par les retrouvailles illusoires d\u2019un objet perdu sans que la r\u00e9p\u00e9tition s\u2019en m\u00eale, sans la douloureuse travers\u00e9e qu\u2019impliquent \u00e0 la fois la cure et la confrontation \u00e0 la mort&nbsp;? Ou bien, \u00e9tait-ce l\u2019excitation des d\u00e9buts de l\u2019analyse, la pr\u00e9sence de l\u2019analyste et la perception de cette pr\u00e9sence charnelle qui produisaient un mouvement maniaque&nbsp;? Jonas parla longuement du film de Luc Besson et je lui fis remarquer que dans <em>Le Grand Bleu<\/em>, c\u2019est le p\u00e8re du gar\u00e7on qui reste au fond de l\u2019eau. Et lui d\u2019ajouter&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est vrai, on ne voit jamais sa m\u00e8re&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Au premier abord, aucune trace d\u00e9pressive chez Jonas\u00a0: si je reviens aux propositions cliniques de Freud concernant le deuil, je suis frapp\u00e9e par le caract\u00e8re strictement\u00a0<em>invers\u00e9<\/em>\u00a0de ses r\u00e9actions. Dans la m\u00e9lancolie comme dans le deuil, dit Freud<sup>17<\/sup>, on constate une d\u00e9pression profond\u00e9ment douloureuse, une suspension de l\u2019int\u00e9r\u00eat pour le monde ext\u00e9rieur (dans la mesure o\u00f9 il ne rappelle pas le d\u00e9funt), la perte de la capacit\u00e9 d\u2019aimer, l\u2019inhibition de toute activit\u00e9 (qui n\u2019est pas en relation avec le souvenir du d\u00e9funt). Or, au cours des premiers mois de la psychoth\u00e9rapie, je remarquais chez Jonas une stabilit\u00e9 de l\u2019humeur harmonieuse, un d\u00e9sir d\u2019aimer et un extr\u00eame attachement \u00e0 ses proches, et un seul type d\u2019inhibition &#8211; dans le domaine scolaire &#8211;\u00a0; choix singulier et signifiant en l\u2019occurrence puisque sa m\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 professeur et s\u2019\u00e9tait toujours occup\u00e9e de ses \u00e9tudes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pouvais penser alors, toujours en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Freud, que l\u2019\u00e9preuve de r\u00e9alit\u00e9 n\u2019avait pas montr\u00e9 la disparition de l\u2019objet aim\u00e9 et que \u00ab&nbsp;l\u2019exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent \u00e0 cet objet&nbsp;\u00bb n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 remplie. Quant \u00e0 la \u00ab\u00a0r\u00e9bellion\u00a0\u00bb, elle \u00e9tait brusquement apparue peu apr\u00e8s notre premi\u00e8re rencontre, d\u00e9clench\u00e9e par les pr\u00e9misses du transfert et saisie par le r\u00eave. Psychiquement, la mort de la m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas advenue, n\u2019\u00e9tait pas reconnue, ce qui permettait de comprendre l\u2019effacement de son image, la neutralisation des affects, et aussi les longues \u00ab&nbsp;ballades&nbsp;\u00bb de Jonas \u00e0 travers Paris qui ressemblaient fort \u00e0 des errances. \u00c0 la recherche de qui, de quoi&nbsp;? Jonas ne pouvait rejoindre le nouvel appartement familial parce que son p\u00e8re rentrait tard et que la pr\u00e9sence au foyer de sa nouvelle femme le confrontait in\u00e9luctablement \u00e0 l\u2019absence de sa m\u00e8re &#8211; mais aussi \u00e0 ses \u00e9mois \u0153dipiens doublement impossibles \u00e0 admettre&nbsp;: l\u2019interdit et la trahison se c\u00f4toyaient trop intens\u00e9ment pour qu\u2019une autre solution que celle du clivage soit trouv\u00e9e. Jonas \u00e9tait totalement colonis\u00e9 par ses attentes vis-\u00e0-vis de son p\u00e8re. Il s\u2019\u00e9tait incroyablement occup\u00e9 de cet homme effondr\u00e9 par la mort de sa femme. L\u2019enfant se levait t\u00f4t tous les matins, parfois d\u00e8s l\u2019aube, pour pr\u00e9parer le petit d\u00e9jeuner \u00ab&nbsp;pour qu\u2019il ne se r\u00e9veille pas tout seul&nbsp;\u00bb. S\u2019il n\u2019avait pas reconnu la disparition de sa m\u00e8re, il s\u2019\u00e9tait efforc\u00e9 d\u2019en effacer les effets d\u00e9vastateurs sur son p\u00e8re. Deux mouvements se condensaient dans cette concentration&nbsp;: une identification massive \u00e0 l\u2019objet perdu \u2013 mais non abandonn\u00e9 \u2013, ayant pour vis\u00e9e de se substituer \u00e0 l\u2019objet mort, et le d\u00e9ni de toute perception des signes de sa perte chez l\u2019autre. Ainsi se maintenait le clivage entre les deux courants, reconna\u00eetre la mort de la m\u00e8re, ne pas la reconna\u00eetre. Le remariage inattendu du p\u00e8re avait eu pour Jonas un effet traumatique majeur, sans doute parce qu\u2019il mena\u00e7ait ce processus de d\u00e9fense&nbsp;: Th\u00e9r\u00e8se \u00e9tait l\u00e0 parce que sa m\u00e8re avait disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9&nbsp;: Jonas ressemblait \u00e0 un petit gar\u00e7on de 12 ans et ce corps d\u2019enfant t\u00e9moignait de son attachement ind\u00e9fectible \u00e0 sa m\u00e8re. L\u2019image fixe, presque photographique de lui-m\u00eame qu\u2019il imposait aux regards des autres \u00e9tait comme une relique, inamovible, inchangeable. La mort avait laiss\u00e9 en suspens un espace qu\u2019il avait d\u2019abord d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment tent\u00e9 de combler en surinvestissant son p\u00e8re mais finalement la place de la m\u00e8re restait effac\u00e9e ou vacante, sans possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre habit\u00e9e par la pr\u00e9sence de son souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je retrouve ici ce qu\u2019\u00e9crit G\u00e9rard Bayle<sup>18<\/sup> \u00e0 propos du clivage dans ses rapports avec le visible et l\u2019invisible, la brillance et l\u2019obscurit\u00e9&nbsp;; l\u2019accent qu\u2019il accorde aux diff\u00e9rences d\u2019\u00e9clat, de l\u2019ombre \u00e0 la lumi\u00e8re m\u2019int\u00e9resse tout particuli\u00e8rement&nbsp;: il souligne le degr\u00e9 d\u2019investissement et le jeu qu\u2019il permet dans le maniement du clivage. L\u2019autre aspect des travaux de G\u00e9rard Bayle qui m\u2019int\u00e9resse tout autant, c\u2019est son interrogation sur le clivage du moi de l\u2019analyste, mobilis\u00e9 dans certaines cures, ou \u00e0 certains moments de cure. En associant les deux \u00e9l\u00e9ments &#8211; le degr\u00e9 d\u2019investissement et les mouvements contre-transf\u00e9rentiels -, je peux penser qu\u2019en contre-point du surinvestissement du p\u00e8re par Jonas, j\u2019investissais fortement la m\u00e8re laiss\u00e9e dans l\u2019ombre et cela probablement non seulement parce que je pensais que son effacement constituait un lieu de souffrance aigu\u00eb et co\u00fbteuse pour Jonas, mais aussi parce que je me d\u00e9fendais absolument d\u2019occuper cette place de m\u00e8re aupr\u00e8s de lui, je veux dire de m\u00e8re r\u00e9elle, comme je pouvais imaginer qu\u2019il me l\u2019assignait lorsqu\u2019il me <em>voyait comme personne<\/em>. Je ne voulais pas <em>\u00eatre<\/em> cette m\u00e8re, et j\u2019attendais plut\u00f4t de l\u2019incarner, d\u2019\u00eatre un objet de d\u00e9placement, un objet de transfert, et ce d\u00e9doublement que j\u2019op\u00e9rais, pourrait \u00eatre compris dans les perspectives ouvertes par G\u00e9rard Bayle, comme une \u00ab&nbsp;contamination&nbsp;\u00bb du clivage, une perm\u00e9abilit\u00e9 qui instaurait une forme de communication singuli\u00e8re entre mon jeune patient et moi&nbsp;: je pourrais en donner pour preuve ma complicit\u00e9, voire ma complaisance au sujet du <em>Grand Bleu<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Jonas arriva un jour tr\u00e8s excit\u00e9 \u00e0 sa s\u00e9ance, hypomane\u00a0: c\u2019\u00e9tait Mardi-Gras, il \u00e9tait d\u00e9guis\u00e9 en femme, portait une longue robe noire et \u00e9tait accompagn\u00e9 d\u2019un copain, lui aussi d\u00e9guis\u00e9, son jumeau semblait-il. Son excitation cachait mal pourtant une angoisse latente et opaque \u2013 que voulait-il montrer, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir le dire\u00a0? Il partit un peu d\u00e9confit\u00a0; son exub\u00e9rance s\u2019\u00e9teignit, il devint tr\u00e8s triste et inquiet, et une petite lumi\u00e8re se ralluma dans son sourire quand, \u00e0 la porte, je lui dis\u00a0: \u00ab\u00a0Je t\u2019attends la semaine prochaine\u00a0\u00bb. Je restais perplexe, saisie par le \u00ab\u00a0travestissement\u00a0\u00bb de Jonas. Je m\u2019attachai alors \u00e0 le comprendre comme partie prenante dans le processus de deuil, dans une vive identification \u00e0 l\u2019objet perdu. Ou alors comme produit conjuratoire, r\u00e9p\u00e9tition dans le transfert de cette identification massive \u00e0 une m\u00e8re active, lev\u00e9e t\u00f4t le matin, prenant soin des siens dans une quotidiennet\u00e9 rassurante, en apparence\u00a0: une identification maniaque masquant l\u2019identification m\u00e9lancolique au mort\u00a0; ou encore comme on en rencontre \u00e0 l\u2019adolescence, identification \u00e0 un objet flou, mal diff\u00e9renci\u00e9, o\u00f9 se confondent le moi et l\u2019objet. C\u2019est cette confusion que le clivage permet ensuite de d\u00e9faire, si l\u2019on consid\u00e8re que \u00e0 l\u2019instar de celui qui scinde l\u2019objet entre bon et mauvais dans la conception de M\u00e9lanie Klein, le clivage du moi est aussi une op\u00e9ration de diff\u00e9renciation. Dans le parcours qui va de l\u2019instauration de la position parano\u00efde-schizo\u00efde \u00e0 la position d\u00e9pressive et dans leurs allers-retours, la premi\u00e8re vient couronner, en quelque sorte, un premier processus de diff\u00e9renciation qui permet de distinguer, \u00e0 partir d\u2019exp\u00e9riences satisfaisantes ou non, le bon ou le mauvais objet, auquel s\u2019accole un moi bon ou mauvais, dont la qualification constitue le support de la diff\u00e9rence. Nous reviendrons plus tard sur les positions kleiniennes et la critique qu\u2019on peut en faire. Cependant, d\u00e8s maintenant, il me faut souligner que chez Jonas, je ne trouvais pas cette qualification bon\/mauvais, ni du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019objet, ni du c\u00f4t\u00e9 du moi. En revanche, le clivage du moi comme processus de d\u00e9fense au sens freudien, \u00e9tait, lui, pr\u00e9gnant. Revenons au texte de 1938<sup>19<\/sup>\u00a0: \u00ab\u00a0Seule la mort est pour rien\u00a0\u00bb, note Freud, presque furtivement lorsqu\u2019il \u00e9voque le conflit tragique qui oppose, dans le moi, la pulsion &#8211; ici clairement situ\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 de la sexualit\u00e9 et de la vie &#8211; et la r\u00e9alit\u00e9 du danger que le d\u00e9veloppement du plaisir pourrait mobiliser. \u00ab\u00a0Seule, la mort\u2026\u00a0\u00bb\u00a0: la mort serait-elle la seule r\u00e9alit\u00e9, cette but\u00e9e, ultime et in\u00e9luctable, contre laquelle Psych\u00e9 dresse ses instances et que la m\u00e9tapsychologie n\u2019aurait, jusque-l\u00e0, qu\u2019apprivois\u00e9e, en affirmant l\u2019existence d\u2019une tendance \u00e0 la d\u00e9liaison, d\u2019une pulsion de destruction\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 moins que le contraire advienne, et que le danger r\u00e9side dans la violence sexuelle du d\u00e9sir qui pousserait \u00e0 sacrifier l\u2019objet. Comment oublier qu\u2019au-del\u00e0 de la mort de sa m\u00e8re, Jonas \u00e9tait enfin travers\u00e9 par son adolescence portant \u00e0 son acm\u00e9 la sexualit\u00e9 infantile&nbsp;? Il avait effectivement chang\u00e9, il \u00e9tait pub\u00e8re et le d\u00e9guisement en gar\u00e7on\/fille venait m\u2019imposer perceptivement un refus conjuratoire de la diff\u00e9rence des sexes et de la castration par le maintien d\u2019une bisexualit\u00e9 na\u00efvement exhib\u00e9e. Dans cette s\u00e9quence, le clivage trouvait une sorte de r\u00e9solution au profit, en quelque sorte, d\u2019un r\u00e9investissement du refoulement. Sans trop m\u2019y attarder, je voudrais souligner les liens qui existent entre refoulement et clivage&nbsp;: les positions extr\u00eames \u2013 les unes rapprochant jusqu\u2019\u00e0 les confondre les deux m\u00e9canismes, les autres les excluant l\u2019un de l\u2019autre radicalement \u2013 doivent \u00eatre nuanc\u00e9es. Car si le clivage est \u00ab&nbsp;d\u00e9concertant&nbsp;\u00bb pour Freud, il le reste pour nous, malgr\u00e9 les tentatives r\u00e9it\u00e9r\u00e9es de le baliser et de le contenir, notamment en le consid\u00e9rant comme un indice diagnostique. Ce n\u2019est pas le propos de Freud&nbsp;: le clivage du moi ne concerne pas seulement le refus de la r\u00e9alit\u00e9 dans la psychose ou le refus de la castration dans la perversion. M\u00eame s\u2019il trouve des formes paradigmatiques dans ces deux affections, il peut se rencontrer ailleurs, dans d\u2019autres affections psychiques&nbsp;: le clivage du moi s\u2019offre comme moyen, comme processus de d\u00e9fense chez tout un chacun. Et notamment dans les mouvements compliqu\u00e9s du travail de deuil comme j\u2019ai tent\u00e9 de le montrer chez Jonas dont il est difficile de penser que son fonctionnement psychique rel\u00e8ve de la psychose, de la perversion, ou d\u2019un \u00e9tat-limite. C\u2019est bien le recours au clivage qui avait constitu\u00e9 un processus de d\u00e9fense indispensable, compl\u00e9mentaire en quelque sorte au refoulement&nbsp;: le clivage du moi concernant l\u2019admission et le refus de la r\u00e9alit\u00e9 de la mort de la m\u00e8re se doublait d\u2019un autre, associ\u00e9 \u00e0 deux modalit\u00e9s contraires du traitement de la perte, l\u2019une cachant l\u2019autre, la manie escamotant par le subterfuge d\u2019identifications complexes la part m\u00e9lancolique sous-jacente. Pourtant, c\u2019est au service du refoulement des d\u00e9sirs \u0153dipiens activ\u00e9s par l\u2019adolescence, que le clivage op\u00e8re de mani\u00e8re extr\u00eamement puissante, au point de masquer cette \u00e9vidence&nbsp;: nous le savons bien, la crainte de perdre l\u2019amour de la part de l\u2019objet est tapie dans l\u2019ombre de toute repr\u00e9sentation de d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici le r\u00e9cit d\u2019un r\u00eave de Jonas. Il dit que c\u2019est un r\u00eave p\u00e9nible et r\u00e9current, mais qu\u2019il n\u2019en a jamais parl\u00e9 jusqu\u2019ici parce qu\u2019il ne parvenait pas \u00e0 le finir, il se r\u00e9veillait toujours avant. Il dit que cette nuit, avant sa s\u00e9ance, il est enfin arriv\u00e9 au bout de ce r\u00eave. \u00ab&nbsp;C\u2019est l\u2019enterrement de ma m\u00e8re. \u00c7a se passe au bord de la mer, en haut d\u2019une falaise. Elle est dans un cercueil tout capitonn\u00e9 de soie. On va jeter le cercueil du haut de la falaise, dans la mer, et je m\u2019aper\u00e7ois que ma m\u00e8re est vivante dans son cercueil, qu\u2019elle appelle pour qu\u2019on ne la lance pas au fond de l\u2019eau. Mais personne ne l\u2019entend. La fin du r\u00eave, je l\u2019ai enfin r\u00eav\u00e9 cette nuit&nbsp;: je vois le cercueil tomber de la falaise, et s\u2019enfoncer dans la mer&nbsp;\u00bb. C\u2019est ainsi que la mort de la m\u00e8re put trouver sa place psychiquement, le r\u00eave est bien le t\u00e9moin de cette inscription, probablement du fait d\u2019un d\u00e9ploiement transf\u00e9rentiel qui permet la s\u00e9dimentation des identifications \u00e0 un objet perdu sans que le moi s\u2019y ali\u00e8ne. L\u2019usage du clivage soutient l\u2019utilisation de l\u2019objet dont Winnicott dit bien qu\u2019il devient possible d\u00e8s lors que cet objet est susceptible de survivre aux attaques destructrices qui le visent. Et cela, en r\u00e9sonance avec la conception freudienne selon laquelle un objet peut \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 condition d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 per\u00e7u, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 perdu, bien s\u00fbr, mais aussi \u00e0 condition qu\u2019il ait, autrefois, apport\u00e9 une satisfaction r\u00e9elle<sup>20<\/sup>. Ce que \u00ab&nbsp;r\u00e9elle&nbsp;\u00bb veut dire n\u2019est pas clair, et cependant, si on pense \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb comme \u00ab&nbsp;vivant&nbsp;\u00bb, alors la chance de Jonas, \u00e0 certains \u00e9gards, a \u00e9t\u00e9 d\u2019avoir aim\u00e9, d\u2019avoir ha\u00ef, une m\u00e8re dont l\u2019existence avait laiss\u00e9 en lui des traces vivantes. La question se pose de mani\u00e8re autrement plus compliqu\u00e9e, lorsque l\u2019objet mort n\u2019a jamais exist\u00e9. Comment, sans le fondement de sa perception, peut-il \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 puisqu\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 perdu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3 \u2013 Laurence Kahn, J\u00e9r\u00f4me<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u00e9r\u00f4me a cinq ans lorsqu\u2019il m\u2019est adress\u00e9. Ce petit gar\u00e7on, au visage ouvert, est devenu extr\u00eamement difficile depuis que s\u2019est d\u00e9clar\u00e9 un an auparavant un diab\u00e8te insulino-d\u00e9pendant qui provoque de fr\u00e9quents malaises. Avant, m\u2019expliquent les parents, J\u00e9r\u00f4me \u00e9tait un enfant vif mais assez tranquille. C\u2019est avec la cohorte des soins \u2013 contr\u00f4le du sang, piq\u00fbres quotidiennes, r\u00e9gime alimentaire &#8211; qu\u2019il est devenu \u00ab&nbsp;intenable&nbsp;\u00bb&nbsp;: les dosages sont compliqu\u00e9s, l\u2019\u00e9quilibrage de la glyc\u00e9mie aussi, l\u2019excitabilit\u00e9 de l\u2019enfant leur donne le sentiment de ne plus parvenir \u00e0 \u00e9tablir le contact avec lui. L\u2019angoisse provoqu\u00e9e par la maladie, la crainte de la m\u00e8re de se s\u00e9parer de l\u2019enfant \u2013 car elle seule parvient \u00e0 rep\u00e9rer les signes avant-coureurs de la survenue des comas \u2013 font de ce traitement un vrai champ de bataille. Parfois \u00ab&nbsp;il se laisse bien faire&nbsp;\u00bb, ajoute-t-elle. Et parfois, il refuse tout \u2013 J\u00e9r\u00f4me ayant alors des conduites qui mettent sa vie en danger, ce qui la plonge dans l\u2019effroi. Un effroi dont J\u00e9r\u00f4me me fait tr\u00e8s vite percevoir combien il est tout autant le sien. Lorsque je le re\u00e7ois seul dans la suite de l\u2019entretien avec ses parents, et alors qu\u2019il les a \u00e9cout\u00e9s tranquillement, dans l\u2019instant m\u00eame de leur d\u00e9part, sans la moindre marque de tristesse ou d\u2019inqui\u00e9tude, J\u00e9r\u00f4me se l\u00e8ve, renverse la chaise sur laquelle il est assis et, sous pr\u00e9texte d\u2019arranger une cabane, il jette par dessus les si\u00e8ges qu\u2019avaient occup\u00e9s son p\u00e8re et sa m\u00e8re&nbsp;; et puis il bouscule le tas. Il me regarde, \u00e9clate de rire et redonne des coups de pied dans l\u2019empilage. J\u2019essaye d\u2019enrayer le mouvement&nbsp;: il m\u2019a parl\u00e9 de cabane, je lui parle d\u2019abri\u2026La r\u00e9ponse fuse&nbsp;: \u00ab&nbsp;tais-toi&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Et il continue son charivari, ponctuant chaque geste d\u2019un retentissant \u00ab&nbsp;tais-toi&nbsp;!&nbsp;\u00bb, jusqu\u2019au moment o\u00f9 il me crie \u00ab&nbsp;ta gueule&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Un peu m\u00e9dus\u00e9e par le caract\u00e8re explosif de cette entr\u00e9e en mati\u00e8re, la fuite sur place, la peur, le d\u00e9sordre et l\u2019excitation augmentant, j\u2019interviens en lui interdisant de se faire mal et de me faire mal, et en ajoutant qu\u2019il peut me dire tout ce qu\u2019il veut, y compris tous les \u00ab&nbsp;ta gueule&nbsp;!&nbsp;\u00bb qu\u2019il a sur le c\u0153ur et dans la t\u00eate. Il me regarde fort \u00e9tonn\u00e9, abandonne les chaises, va vers la bo\u00eete de jouets pos\u00e9e sur la table et en extrait deux petits poupons qu\u2019il examine tr\u00e8s soigneusement et qu\u2019il repose.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque je le re\u00e7ois la seconde fois, J\u00e9r\u00f4me retourne aussit\u00f4t vers la bo\u00eete, me demande si je me souviens des poupons, si je les ai toujours, et aussi s\u2019il me reverra. Sa m\u00e8re lui a dit que oui. Oui, je le reverrai&nbsp;; et je pr\u00e9cise alors que je recevrai ses parents une fois sans lui. Il l\u00e2che les poupons. Et commence alors une s\u00e9ance d\u2019arts martiaux dans le vide&nbsp;: il donne des coups \u00e0 un ennemi imaginaire et se roule au sol. Cette fois, l\u2019ennemi, invisible, est parmi nous.. ce que je m\u2019appr\u00eate \u00e0 lui dire, quand il me coupe la parole avant que je l\u2019ai prise&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu te souviens pas que je t\u2019avais dit de te taire&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Et je me tais. \u00c0 quoi doit nous servir un tel silence&nbsp;? Simplement \u00e0 v\u00e9rifier que je n\u2019empi\u00e9terai pas, m\u00eame \u00e0 coup de mots, sur son territoire&nbsp;? que son corps lui appartient&nbsp;? qu\u2019il est, ici, le ma\u00eetre du jeu&nbsp;? Mais de quel jeu s\u2019agit-il, quand la relation \u0153dipienne de J\u00e9r\u00f4me avec sa m\u00e8re mobilise probablement toutes les ressources bisexuelles de l\u2019activit\u00e9 et de la passivit\u00e9 &#8211; lesquels trouvent dans le geste de la piq\u00fbre et dans la contre-attaque la mati\u00e8re de leur r\u00e9alisation autour d\u2019une seringue. Comme le souligne Bertrand Cramer, l\u2019une des particularit\u00e9s du diab\u00e8te est que la confusion entre l\u2019organique et le psychique permet justement de nier cette dimension fantasmatique &#8211; la maladie offrant la possibilit\u00e9 de rationaliser tous les mouvements psychiques en renvoyant les changements \u00e9motionnels \u00e0 des perturbations de la glyc\u00e9mie<sup>21<\/sup>. Seconde particularit\u00e9&nbsp;: le diab\u00e8te est une maladie qui ne laisse appara\u00eetre aucune l\u00e9sion visible ni aucune douleur. En ce sens, malgr\u00e9 sa gravit\u00e9, elle offre la possibilit\u00e9 d\u2019une mise en place de m\u00e9canismes de d\u00e9fense parmi lesquels l\u2019enfant peut faire fonctionner, concomitamment aux moments d\u2019annihilation, une omnipotence \u00e0 toute \u00e9preuve, visant \u00e0 d\u00e9nier ces moments d\u2019an\u00e9antissement et son impuissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, l\u2019affaire se compliqua quand, dans l\u2019entretien avec les parents, et \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une remarque que je fis concernant le coup de tonnerre qu\u2019avait d\u00fb \u00eatre la survenue du diab\u00e8te de leur fils, la m\u00e8re me r\u00e9pondit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oh&nbsp;! les coups de tonnerre, on y est habitu\u00e9s, m\u00eame si c\u2019est impossible de s\u2019y habituer&nbsp;\u00bb. Elle m\u2019expliqua alors que, plusieurs ann\u00e9es avant la naissance de J\u00e9r\u00f4me, ils avaient perdu un premier enfant. Cet enfant \u00e9tait mort durant son sommeil, d\u2019une mort subite du nourrisson. Il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert le matin, dans son berceau. Les parents, tr\u00e8s \u00e9mus, me d\u00e9crivirent alors longuement le b\u00e9b\u00e9 dans les bras de sa m\u00e8re, inerte, livide. Ils me dirent aussi de mani\u00e8re touchante comment, pass\u00e9 le moment de terreur, ils firent face, avec le sentiment que la vie ne serait plus jamais comme avant&nbsp;: cet enfant avait emport\u00e9 dans sa mort une forme de confiance dans ce qu\u2019ils \u00e9taient capables de faire ensemble. En les \u00e9coutant, outre l\u2019\u00e9motion, je r\u00e9alisais qu\u2019\u00e0 chaque malaise diab\u00e9tique, J\u00e9r\u00f4me offrait, en fait, \u00e0 sa m\u00e8re le spectacle de la m\u00eame mort \u2013 p\u00e2leur, inertie \u2013, ce qui \u00e9clairait autrement l\u2019effroi de cette femme. Une pens\u00e9e me vint&nbsp;: qui soigne qui dans cette affaire&nbsp;? L\u2019agitation de J\u00e9r\u00f4me n\u2019\u00e9tait-elle pas la meilleure m\u00e9thode pour rassurer sa m\u00e8re, puisqu\u2019il ne cessait de lui donner ainsi la preuve qu\u2019il \u00e9tait toujours vivant&nbsp;? \u00c0 ceci pr\u00e8s que, par les dangers qu\u2019il se faisait courir, il la mena\u00e7ait aussi de lui offrir \u00e0 tout moment le visage du disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne veux pas parler ici de \u00ab&nbsp;deuil non fait&nbsp;\u00bb de la part de la m\u00e8re. Tout d\u2019abord parce que je n\u2019ai pas eu cette femme en traitement et que des entretiens espac\u00e9s, centr\u00e9s autour de la relation que j\u2019entretenais avec l\u2019enfant vivant, ne me permettent nullement d\u2019avoir une id\u00e9e pr\u00e9cise de son mode de fonctionnement psychique. Et pour cette seconde raison que je suis, avec le temps, de plus en plus sceptique quant ce que l\u2019on entend par \u00ab&nbsp;deuil d\u2019un enfant&nbsp;\u00bb. La perte, dans ce cas, ne peut \u00eatre con\u00e7ue dans les limites de la perte d\u2019un objet, la part narcissique de l\u2019investissement de tout enfant par ses parents \u00e9tant essentielle. Et ce serait aussi aller vite en besogne que de voir dans l\u2019extr\u00eame excitabilit\u00e9 sans mots de J\u00e9r\u00f4me la transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle d\u2019un clivage, celui de l\u2019enfant r\u00e9verb\u00e9rant celui de la m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin de l\u2019entretien, les parents me pr\u00e9cis\u00e8rent que J\u00e9r\u00f4me \u00e9tait au courant et qu\u2019ils lui diraient qu\u2019ils m\u2019en avaient parl\u00e9. Mais, lorsque je voulus parler \u00e0 J\u00e9r\u00f4me de ce dont ils avaient fait \u00e9tat, il se boucha les oreilles et le \u00ab&nbsp;tais-toi&nbsp;\u00bb fut plus violent que jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e9rapie d\u00e9buta. Pendant des s\u00e9ances et des s\u00e9ances, J\u00e9r\u00f4me a bondi sur les chaises, sous les chaises, est sorti du bureau, est rentr\u00e9 dans le bureau. Si je parlais, j\u2019\u00e9tais l\u2019emmerdeuse, ce qui devint la cacateuse et la <em>cane-cateuse<\/em>. Pas de prise sur ses \u00e9clats de rire, ni de moments d\u2019arr\u00eats m\u00eame lorsqu\u2019il revenait vers deux poupons dans la bo\u00eete. Par ailleurs, les rares tentatives qui avaient \u00e9t\u00e9 faites de l\u2019autonomiser dans la gestion des ses hypoglyc\u00e9mies se soldaient par des \u00e9checs sauvages&nbsp;: quand on lui donnait quelques morceaux de sucre, ou bien il ne les prenait pas lors des premiers signes du malaise, ou bien il avalait tout d\u2019un coup, affolant son entourage. En fait, le rapport de force \u00e9tait omnipr\u00e9sent qui, en boucle, permettait \u00e0 J\u00e9r\u00f4me tout \u00e0 la fois de maintenir le principe d\u2019une d\u00e9pendance totale qui le prot\u00e9geait de son propre \u00e9crasement, tout en d\u00e9niant la r\u00e9alit\u00e9 de la maladie.<\/p>\n\n\n\n<p>Refoulement et clivage&nbsp;? Clivage de l\u2019objet ou clivage du sujet&nbsp;? Si je pose la question, c\u2019est que l\u2019emprise ainsi exerc\u00e9e par J\u00e9r\u00f4me peut \u00eatre reli\u00e9e \u00e0 la ronde infernale, d\u00e9crite par Melanie Klein, \u00e0 propos des angoisses primordiales d\u2019an\u00e9antissement. Contre un sadisme, qui menace l\u2019objet qui soigne, pourtant incorpor\u00e9 afin de le prot\u00e9ger, l\u2019activit\u00e9 de J\u00e9r\u00f4me exprimait la tentative d\u2019expulser au dehors dangers et mauvais objets<sup>22<\/sup>. Cette ronde infernale &#8211; entretenue autant par \u00ab&nbsp;la violence de l\u2019incontr\u00f4lable haine du sujet qui met l\u2019objet en p\u00e9ril&nbsp;\u00bb que par \u00ab&nbsp;la violence de son amour d\u00e9vorant&nbsp;\u00bb \u2013, on pouvait ainsi imaginer qu\u2019elle \u00e9tait la m\u00e9thode pr\u00e9caire gr\u00e2ce \u00e0 laquelle la partition entre le \u00ab&nbsp;bon&nbsp;\u00bb \u00e0 avaler et le \u00ab&nbsp;mauvais&nbsp;\u00bb \u00e0 recracher permettait \u00e0 J\u00e9r\u00f4me d\u2019administrer l\u2019angoisse primaire. Dans ce p\u00e9rim\u00e8tre, la position maniaque consistait avant tout \u00e0 nier le caract\u00e8re \u00e9crasant d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 psychique, o\u00f9 les pers\u00e9cuteurs &#8211; motions pulsionnelles destructrices et objets int\u00e9rio-ris\u00e9s vengeurs- avaient le visage du \u00ab&nbsp;sans visage&nbsp;\u00bb des comas, trace d\u2019un blanc qui inspirait la terreur et qu\u2019il fallait co\u00fbte que co\u00fbte expulser sadiquement.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant la cruaut\u00e9 du jeu prit un autre tour. Un jour, J\u00e9r\u00f4me, qui r\u00e9guli\u00e8rement prenait les deux poupons dans la bo\u00eete et les reposait, les manipula longuement puis les laissa tomber par terre en m\u2019ordonnant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ramasse, je te dis&nbsp;! ramasse-les&nbsp;\u00bb. Cet ordre, que j\u2019ex\u00e9cutais, devint un jeu qui se r\u00e9p\u00e9ta de s\u00e9ance en s\u00e9ance, sans qu\u2019il puisse ajouter quoi que ce soit \u00e0 ce \u00ab&nbsp;laiss\u00e9-tomb\u00e9&nbsp;\u00bb. Jusqu\u2019au moment o\u00f9 il laissa les poupons par terre et fit mine de les \u00e9craser avec son pied, en me regardant droit dans les yeux. Je ne dis rien, ni qu\u2019il avait peur de ce qu\u2019il faisait et des images qu\u2019il avait dans sa t\u00eate, ni qu\u2019il voulait me faire peur. La fois suivante, m\u00eame jeu, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019apparut un nouveau commandement&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c9crase-les, je te dis&nbsp;! \u00e9crase-les&nbsp;!&nbsp;\u00bb, ce que je ne fis pas. Ce qui devint, \u00e0 la s\u00e9ance suivante&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c9crase-les, je te dis. \u00c9crase-les&nbsp;; sinon, c\u2019est moi qui les \u00e9crases&nbsp;\u00bb, ce qu\u2019il ne fit pas davantage. Et puis&nbsp;:\u00ab&nbsp;Oh, l\u00e0, l\u00e0, t\u2019es m\u00eame pas capable de les \u00e9craser&nbsp;\u00bb \u2013 jeu qui \u00e0 nouveau se r\u00e9p\u00e9ta durant plusieurs s\u00e9ances jusqu\u2019au moment o\u00f9, \u00e0 la litanie des \u00ab&nbsp;\u00c9crase-les, t\u2019es m\u00eame pas capable de les \u00e9craser&nbsp;\u00bb, il ajouta&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oh l\u00e0, l\u00e0, t\u2019es m\u00eame capable de les sauver&nbsp;\u00bb&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors que j\u2019intervins, lui disant qu\u2019il pensait s\u00fbrement qu\u2019\u00e0 certains moments, il \u00e9tait comme \u00e9cras\u00e9 par le pied d\u2019un g\u00e9ant, que personne ne venait pour le sauver, et que j\u2019\u00e9tais m\u00eame pas capable d\u2019arr\u00eater \u00e7a. Grand silence, puis il me demanda&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u2013 \u00ab&nbsp;Par exemple quand tu fais des malaises&nbsp;\u00bb. Il se tut, ne prit pas la porte et recommen\u00e7a le jeu durant plusieurs s\u00e9ances. Il lui devint alors fort difficile de me quitter \u00e0 la fin des rendez-vous, ayant envie de tout casser et de tout remettre bien, de tout jeter et de tout garder. Quant \u00e0 moi, je ne cessais de me reprocher mon incapacit\u00e9 \u00e9vidente \u00e0 interpr\u00e9ter&nbsp;: c\u2019\u00e9tait moi qui avait introduit le diab\u00e8te et pas lui&nbsp;; et je ne disais rien du fait que les poupons ador\u00e9s et ha\u00efs \u00e9taient deux, hant\u00e9e que j\u2019\u00e9tais par le fait qu\u2019ils \u00e9taient tout \u00e0 la fois lui et l\u2019autre, mais absolument paralys\u00e9e par la conviction que dire quoi que ce soit de cet \u00e9v\u00e9nement \u00ab&nbsp;ext\u00e9rieur&nbsp;\u00bb ne ferait que renforcer la menace d\u2019empi\u00e9tement qu\u2019il \u00e9prouvait \u00e0 mon contact. Pourtant, juste avant les grandes vacances, il s\u2019empara du papier et d\u2019un feutre, griffonna h\u00e2tivement des traits, d\u00e9posa les feuilles dans le tiroir et me dit que c\u2019\u00e9tait des dessins que je devais finir pendant les vacances. J\u2019en conclus que mon coffre anal n\u2019\u00e9tait pas que destructeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ne s\u2019agissait-il que de destruction&nbsp;? Ou plut\u00f4t, si la destruction venait \u00e0 mon esprit sous la forme de l\u2019ench\u00e2ssement redoutable du terrassement par les malaises et de la disparition de l\u2019enfant a\u00een\u00e9, est-ce que le silence analogue qui frappait les deux \u00e9v\u00e9nements r\u00e9els m\u2019\u00e9clairait sur l\u2019embo\u00eetement \u00e9ventuel des deux d\u00e9nis \u2013 la mort de l\u2019enfant confirmant le fait que son diab\u00e8te pouvait effectivement le faire mourir&nbsp;? Dans ce cas, comment comprendre et la violence agressive du geste de J\u00e9r\u00f4me, et la violence qu\u2019il faisait conna\u00eetre \u00e0 sa m\u00e8re en multipliant les risques de comas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Au retour de l\u2019\u00e9t\u00e9, il arriva avec, sous le bras, un jeu de cubes dissym\u00e9triques. Ce jeu s\u2019appelait Badaboum, et consistait \u00e0 monter un \u00e9difice le plus haut possible avec ces formes instables qui \u00e0 la fin s\u2019effondraient. Assis tranquillement sur sa chaise, il assistait en jubilant \u00e0 ces effondrements, tout en comptant les points et en introduisant petit \u00e0 petit ce qu\u2019il appelait des \u00ab&nbsp;pi\u00e8ges&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de petits morceaux de papier ou de p\u00e2te \u00e0 modeler qui d\u00e9s\u00e9quilibraient mes constructions. J\u2019ai dit \u00ab&nbsp;assis tranquillement&nbsp;\u00bb, mais la tranquillit\u00e9 n\u2019\u00e9tait possible qu\u2019\u00e0 la condition expresse que ce soit lui qui gagne. Sinon, je voyais r\u00e9appara\u00eetre les \u00ab&nbsp;\u00e9crase-les&nbsp;\u00bb et la fuite hors de mon bureau. Or la difficult\u00e9 du moment \u00e9tait que son excitation \u00e9tait si intense qu\u2019il \u00e9chouait fr\u00e9quemment, malgr\u00e9 ce qu\u2019il appelait d\u00e9sormais \u00ab&nbsp;le jeu des pi\u00e8ges&nbsp;\u00bb. C\u2019est lui-m\u00eame qui s\u2019aper\u00e7ut que c\u2019\u00e9tait l\u2019anticipation de la victoire d\u00e9sir\u00e9e qui le faisait \u00ab&nbsp;rater&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;La victoire te fait peut-\u00eatre aussi tr\u00e8s peur&nbsp;\u00bb, lui ai-je dit &#8211; \u00ab&nbsp;T\u2019es dingue&nbsp;! Alors \u00e7a, pourquoi&nbsp;?&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;Que ce soit moi qui fasse badaboum la premi\u00e8re, et que tu restes seul&nbsp;!&nbsp;\u00bb, lui ai-je r\u00e9pondu. &#8211; \u00ab&nbsp;Eh ben, tu vas voir comment je t\u2019\u00e9crase&nbsp;!&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;Oui, tu as raison, lui ai-je alors dit, ce qui est vraiment bien dans ce jeu, c\u2019est qu\u2019on peut tout voir&nbsp;: comment \u00e7a monte bien en \u00e9quilibre, o\u00f9 est le pi\u00e8ge, quel cube fait tomber le reste&nbsp;; oui, on peut tout voir&nbsp;\u00bb\u2026 Il resta tr\u00e8s silencieux puis me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;pas comme dans le diab\u00e8te&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Je lui ai r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oui, j\u2019ai l\u2019impression que avec le diab\u00e8te, tu vois rien, ou tu vois plus rien&nbsp;; c\u2019est l\u00e0, \u00e7a te tombe dessus. Et, tu dois penser que les autres voient tout, \u00e0 ta place. Ici, c\u2019est toi qui m\u2019\u00e9crases.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment l\u00e0 que j\u2019ai mesur\u00e9 l\u2019importance de ne pas devancer la figuration par le sens. En l\u2019esp\u00e8ce, relier dans le \u00ab&nbsp;ne rien voir&nbsp;\u00bb \u00e0 la fois la disparition du fr\u00e8re et la disparition du monde dans le malaise, faire directement usage de l\u2019embo\u00eetement de deux r\u00e9els dans ce que je me repr\u00e9sentais comme le jeu d\u2019un clivage sur l\u2019autre aurait contraint J\u00e9r\u00f4me \u00e0 confirmer l\u2019organisation en double du mort et du vivant. Or le probl\u00e8me n\u2019\u00e9tait pas l\u2019organisation en double des deux poupons, mais l\u2019identification \u00e0 l\u2019enfant mort. Et l\u2019identification \u00e0 l\u2019enfant mort impliquait \u00e0 la fois l\u2019identification \u00e0 la m\u00e8re ayant perdu l\u2019enfant et l\u2019identification \u00e0 la m\u00e8re meurtri\u00e8re. Chaque refus de soin, chaque risque pris, chaque malaise r\u00e9it\u00e9raient l\u2019attaque contre cette m\u00e8re, en m\u00eame temps que le \u00ab&nbsp;\u00e9crases-le&nbsp;\u00bb, d\u00e9signant sa propre disparition, \u00e9tait aussi une tentative d\u2019\u00e9craser ou d\u2019effacer l\u2019autre, dont tout \u00e0 la fois il connaissait l\u2019existence r\u00e9elle et niait la disparition. L\u2019autre en lui&nbsp;? L\u2019autre en elle&nbsp;? L\u2019objet \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb les occupaient tous deux, sans que amour et haine puissent se dissocier, sans que puissent \u00eatre d\u00e9pos\u00e9es en un lieu psychique distinct les silhouettes confondues des enfants, sans que le v\u0153u de mort contre la m\u00e8re traverse ces zones demeur\u00e9es imperm\u00e9ables, sans que davantage les deux parties de J\u00e9r\u00f4me &#8211; celui qui s\u2019absentait dans le coma, celui qui vivait bel et bien comme karat\u00e9ka &#8211; puissent se diff\u00e9rencier. Le jeu conjoint de la haine et de l\u2019amour &#8211; sous la forme des deux courants&nbsp;: \u00ab&nbsp;t\u2019es m\u00eame capable de les \u00e9craser&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;t\u2019es m\u00eame pas capable de les sauver&nbsp;\u00bb &#8211; permit, une fois la r\u00e9alit\u00e9 de la menace de mort replac\u00e9e au centre de l\u2019espace transf\u00e9rentiel, que la dissociation d\u00e9livre sa r\u00e9serve de diff\u00e9renciation.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, J\u00e9r\u00f4me entra triomphant dans mon bureau, une jambe pl\u00e2tr\u00e9e et appuy\u00e9 sur des b\u00e9quilles. \u00ab&nbsp;M\u00e9fie-toi, me dit-il&nbsp;; c\u2019est comme des armes de guerre&nbsp;; \u00e0 l\u2019\u00e9cole, je leur tape dessus avec&nbsp;\u00bb. Et puis grand silence. Je lui demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 quoi tu penses&nbsp;?&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;\u00c0 ma jambe dedans&nbsp;\u00bb, me r\u00e9pond-il, \u00ab&nbsp;c\u2019est quoi une fracture&nbsp;? Tu sais, toi&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il commence alors \u00e0 m\u00e9diter sur ce qui se passe \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du pl\u00e2tre, il invente. Je crois qu\u2019il inventa non seulement parce que la disparition du membre avait cette fois un caract\u00e8re solide et que probablement il avait eu mal &#8211; deux traits absents de l\u2019exp\u00e9rience terrassante du malaise qui ne laissait aucune trace. Mais surtout parce que la perception de cette mutilation-l\u00e0 n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9ni\u00e9e. Elle devenait au contraire la mati\u00e8re, au sens propre, d\u2019un processus de division entre le dedans et le dehors qui n\u2019avait pu se stabiliser auparavant, en m\u00eame temps qu\u2019elle s\u2019articulait \u00e0 l\u2019\u00e9bauche d\u2019une angoisse de castration perlaborable.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019apr\u00e8s-coup en apr\u00e8s-coup, finalement les retrouvailles avec l\u2019autre part de lui-m\u00eame, o\u00f9 s\u2019\u00e9taient coagul\u00e9es la douleur de la m\u00e8re et la haine de l\u2019absent, passa par un mensonge, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019invention d\u2019une v\u00e9rit\u00e9. J\u00e9r\u00f4me fabriquait alors r\u00e9guli\u00e8rement une cabane pour les poupons, sur le mod\u00e8le de la cabane de la premi\u00e8re s\u00e9ance&nbsp;; et il ajoutait progressivement d\u2019autres jouets, pour qu\u2019ils ne s\u2019ennuient pas, y compris un vieux biberon en plastique trouv\u00e9 dans la bo\u00eete. Il commen\u00e7a \u00e0 les nourrir. Et puis il me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu sais, c\u2019est difficile de se souvenir de quand on ne savait pas qu\u2019il fallait s\u2019en souvenir (silence)\u2026 parce que on savait pas que \u00e7a partirait&nbsp;\u00bb. Je lui demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu crois qu\u2019il a eu beaucoup de choses qui sont parties comme \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Plein&nbsp;! \u2026., me dit-il. Et m\u00eame des choses que je suis le seul \u00e0 savoir que c\u2019est parti&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;Le seul&nbsp;; m\u00eame pas tes parents le savent&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u2013 \u00ab&nbsp;Non, m\u00eame pas eux&nbsp;\u00bb Il h\u00e9site&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu sais, j\u2019ai eu une s\u0153ur mongolienne. Tu vois, tu le savais pas&nbsp;! Personne le sait&nbsp;; c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s triste, elle est morte, c\u2019est qu\u2019elle \u00e9tait anormale. Tu connais les mongoliens, tu vois comme ils sont anormaux&nbsp;\u00bb\u2026 Immense silence&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ma m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s triste, quelque fois on va sur sa tombe, il y a sa photo \u2026\u00e7a, je m\u2019en souviens, m\u00eame si c\u2019est parti&nbsp;\u00bb. Faut-il, dans l\u2019apparition de ce r\u00e9cit dont l\u2019efficacit\u00e9 psychique tient \u00e0 sa d\u00e9formation, voir la transformation d\u2019un clivage en un refoulement&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">4 \u2013 Catherine Chabert, Clarisse<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette forme de clivage tr\u00e8s particuli\u00e8re &#8211; faut-il l\u2019appeler \u00ab&nbsp;narcissique&nbsp;?- qui semble couper corps et psych\u00e9 chez J\u00e9r\u00f4me, je la retrouve, dans des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes chez Clarisse, une jeune fille de 18 ans qui m\u2019est adress\u00e9e pour de tr\u00e8s graves troubles des conduites alimentaires. La premi\u00e8re image que j\u2019ai d\u2019elle est paradoxale, elle annonce une sc\u00e8ne tragique dont s\u2019absente la trag\u00e9dienne&nbsp;: les yeux un peu hagards mais tr\u00e8s d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, les cheveux en broussaille, et son beau visage d\u00e9form\u00e9 par l\u2019angoisse, voil\u00e0 Clarisse dans sa longue robe noire macul\u00e9e de salissures. L\u2019angoisse est impressionnante, en v\u00e9rit\u00e9, et semble uniquement apais\u00e9e par des crises de boulimies et de vomissements compulsives. Clarisse passe l\u2019essentiel de son temps &#8211; de sa vie &#8211; \u00e0 se remplir et \u00e0 se vider, engloutissant des quantit\u00e9s effrayantes de nourriture qu\u2019elle rejette aussit\u00f4t. Ces crises la laissent p\u00e9trifi\u00e9e de honte, d\u00e9vor\u00e9e par le sentiment de vivre comme un \u00ab&nbsp;sous-\u00eatre&nbsp;\u00bb, indigne de se montrer, indigne d\u2019\u00eatre regard\u00e9e, indigne d\u2019\u00eatre aim\u00e9e. Elle est emport\u00e9e par cette mortification it\u00e9rative, justifi\u00e9e par son \u00e9go\u00efsme, son repli relationnel, et l\u2019autosuffisance qui r\u00e9gissent les crises, alors que son id\u00e9al lui impose les valeurs contraires d\u2019altruisme, de communication et de d\u00e9vouement. Cet id\u00e9al familial est \u00e9rig\u00e9 en principe universel et Clarisse a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e avant tout dans le but de le satisfaire. Physiquement, il fallait se plier au mod\u00e8le corporel exig\u00e9 par sa m\u00e8re, \u00eatre longue, fr\u00eale et \u00e9lanc\u00e9e, et pour ce faire se soumettre \u00e0 un r\u00e9gime alimentaire permanent&nbsp;; moralement, il fallait se plier au mod\u00e8le de son p\u00e8re, dont la ferveur militante ordonne la vie familiale autour des principes fondamentaux de ses croyances religieuses.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfance est facile, une vie \u00ab&nbsp;claire et limpide&nbsp;\u00bb dit Clarisse, petite fille maigre et sage, \u00e9l\u00e8ve brillante, artiste dou\u00e9e. La pubert\u00e9 vient effracter ce pseudo-paradis par le bouleversement des premiers \u00e9mois sexuels qui font fuir Clarisse dans un mouvement de panique inextinguible, pr\u00e9liminaire au d\u00e9clenchement des crises. Elle est brutalement confront\u00e9e \u00e0 l\u2019existence de sensations qu\u2019elle condamne imm\u00e9diatement. Sa culpabilit\u00e9 est attis\u00e9e par la trop grande proximit\u00e9 de fantasmes incestueux dans la conviction quasi d\u00e9lirante d\u2019avoir s\u00e9duit activement son p\u00e8re et de passer pour son amante au regard des autres&nbsp;: il faut donc an\u00e9antir toute manifestation, tout signe de f\u00e9minit\u00e9 susceptible d\u2019exciter le d\u00e9sir de l\u2019autre. L\u2019hypersexualisation n\u2019a pas trouv\u00e9 de d\u00e9placements suffisants pour contenir l\u2019excitation qu\u2019elle engendre&nbsp;; seules les boulimies permettent son abrasion par la fr\u00e9n\u00e9sie qu\u2019elles impliquent et par l\u2019\u00e9tat d\u2019anesth\u00e9sie qu\u2019apportent secondairement les vomissements purificateurs. Cette fois, les articulations entre refoulement et clivage sont diff\u00e9rentes de celles \u00e9voqu\u00e9es \u00e0 propos de Jonas. Le clivage \u00ab&nbsp;narcissique&nbsp;\u00bb &#8211; peut-\u00eatre s\u2019agit-il d\u2019un clivage du moi particulier&nbsp;?- reprend \u00e0 son compte, en miroir, la division entre bons et mauvais objets, dans l\u2019incarnation de cette division au sens propre du terme. Il se d\u00e9veloppe dans une radicale coupure entre le corps et l\u2019\u00e2me (je dis \u00ab&nbsp;\u00e2me&nbsp;\u00bb et non \u00ab&nbsp;psych\u00e9&nbsp;\u00bb, pour conserver l\u2019ambigu\u00eft\u00e9, utile, du mot). En effet, chez Clarisse, l\u2019exaltation des repr\u00e9sentations id\u00e9ales d\u2019un esprit pur, s\u2019inscrit dans une forme de mysticisme qui colonise son espace psychique, par emprunt (ou empreinte) des images et des conceptions religieuses de son p\u00e8re. Quant aux conduites compulsives, leur emballement, leur m\u00e9canicisation, leur d\u00e9samination par coupure d\u2019avec les fantaisies initialement associ\u00e9es, les font basculer dans un forme de f\u00e9tichisme du geste indispensable au fonctionnement psychique qui s\u2019y ali\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a pas de compromis possible dans la mesure o\u00f9 cette activit\u00e9 compulsive nourrit elle-m\u00eame une culpabilit\u00e9 d\u00e9vastatrice et provoque progressivement d\u2019autres recours en actes&nbsp;: Clarisse vole du chocolat et des produits de beaut\u00e9. Des produits de beaut\u00e9 pour se faire belle et s\u00e9duisante, dans son miroir, mais d\u00e8s qu\u2019elle ach\u00e8ve son masque de femme, d\u00e8s que lui est renvoy\u00e9e cette image d\u2019elle, \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb, elle la d\u00e9truit in\u00e9luctablement. Le chocolat vient alors mortifier ce corps qui pr\u00e9tend se constituer comme source de d\u00e9sirs inavouables, corps violent\u00e9 par l\u2019ingurgitation et le rejet r\u00e9p\u00e9titifs de choses bonnes-mauvaises qui ne peuvent en aucun cas \u00eatre gard\u00e9es, confondant en quelque sorte le d\u00e9sir de prendre et celui d\u2019expulser. R\u00e9p\u00e9tition mortif\u00e8re et humiliante dont la vis\u00e9e d\u00e9sobjectalisante, au sens o\u00f9 l\u2019entend Andr\u00e9 Green, est \u00e9vidente par l\u2019attaque de la relation \u00e0 l\u2019objet mais aussi de \u00ab&nbsp;tous les substituts de celui-ci &#8211; le moi par exemple, et le fait m\u00eame de l\u2019investissement en tant qu\u2019il a subi le processus d\u2019objectalisation\u2026&nbsp;\u00bb<sup>23<\/sup>. Dans cette forme de rebroussement narcissique, c\u2019est le corps propre et l\u2019excitation dont il est porteur qui deviennent pers\u00e9cuteurs et doivent \u00eatre d\u00e9truits par l\u2019extinction des forces pulsionnelles, \u00e9prouv\u00e9es comme mauvaises, criminelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Les crises boulimiques et les vomissements scandent un double mouvement&nbsp;: l\u2019un nourrit une avidit\u00e9 d\u00e9l\u00e9t\u00e8re, signalant l\u2019existence d\u2019un moi mis\u00e9rable et d\u00e9pendant, l\u2019autre, par la purification qu\u2019il implique, maintient, au contraire, la p\u00e9rennit\u00e9 d\u2019un moi innocent et grandiose, un moi qui triomphe de l\u2019objet, emport\u00e9 par une \u00e9lation maniaque, victorieuse de la transgression. C\u2019est le clivage qui permet le d\u00e9ploiement de ce double courant&nbsp;: les deux composantes symptomatiques sont d\u00e9sarticul\u00e9es, elles se succ\u00e8dent et se r\u00e9p\u00e8tent sans lien v\u00e9ritable, impos\u00e9es par le rituel f\u00e9tichiste, sans qu\u2019une liaison quelconque soit retenue. Il s\u2019agit d\u2019un clivage que j\u2019appelle \u00ab&nbsp;narcissique&nbsp;\u00bb parce qu\u2019il se soutient de deux s\u00e9ries de repr\u00e9sentations du moi \u00e0 la fois contraires et \u00e9tanches&nbsp;: un moi id\u00e9alis\u00e9, \u00e9rig\u00e9 dans des figurations sublimes, voire divines, o\u00f9 l\u2019innocence et la puret\u00e9 rayonnent&nbsp;; et un moi violemment disqualifi\u00e9, condamnable, sombrant dans des images extr\u00eames, excr\u00e9mentielles ou orduri\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les perspectives kleiniennes qui respectent l\u2019id\u00e9e d\u2019une consubstantialit\u00e9 originaire du moi et de l\u2019objet, le clivage des objets peut repr\u00e9senter la forme projet\u00e9e d\u2019un moi divis\u00e9&nbsp;: au-del\u00e0 de la phase de d\u00e9veloppement qu\u2019elle stigmatise, cette op\u00e9ration offre un recours gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9gression, chaque fois que l\u2019angoisse devient intol\u00e9rable et notamment chaque fois que la perte, la frustration, c\u2019est-\u00e0-dire le danger d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 qui s\u2019oppose \u00e0 la satisfaction, menace le d\u00e9sir. Ce que M\u00e9lanie Klein d\u00e9signe sous le terme de \u00ab&nbsp;clivage de l\u2019objet&nbsp;\u00bb &#8211; que l\u2019usage freudien restreint au moi &#8211; recouvre par protection et projection, une division fondamentale du moi qui, en maintenant m\u00eame partiellement la pr\u00e9sence de l\u2019objet, assure au moi la satisfaction de son d\u00e9sir et la garantie de son existence. Mais le mouvement inverse peut aussi se produire&nbsp;: le rabattement du clivage de l\u2019objet bon\/mauvais, peut affecter les repr\u00e9sentations du moi par identification\/int\u00e9riorisation. C\u2019est alors la division du moi qui endosse et prend \u00e0 son compte la double valence de l\u2019objet. Au-del\u00e0 cependant, je me demande si, par des d\u00e9tours tr\u00e8s compliqu\u00e9s, Clarisse ne parvient pas \u00e0 assurer un d\u00e9ni de la castration dans ses significations les plus perverses&nbsp;: pas de bisexualit\u00e9 possible, pas de revendication phallique mais la destruction active des signes de sa f\u00e9minit\u00e9 qui pourtant survit \u00e0 ces attaques, et rena\u00eet de chaque crise. Victoire de l\u2019autosatisfaction, syst\u00e8me auto-\u00e9rotique qui vise \u00e0 d\u00e9nier, et y parvient, le d\u00e9sir pour l\u2019autre confondu avec le d\u00e9sir de l\u2019autre. Refus ou d\u00e9ni de la diff\u00e9rence, par clivage du moi puisque la diff\u00e9rence implique la prise en compte de l\u2019un et de l\u2019autre, par la comparaison qui permet de la signaler et de l\u2019identifier.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Clarisse, c\u2019est l\u2019autre versant de la s\u00e9duction qui prend le pas, non plus le d\u00e9sir de plaire et de charmer mais plut\u00f4t la tendance \u00e0 corrompre, renfor\u00e7ant encore le poids de la d\u00e9r\u00e9liction et de la mort&nbsp;: c\u2019est ce destin qui risque de s\u2019organiser dans la mortification d\u2019une sexualit\u00e9 expiatoire. Elle se situe, l\u00e0, en-de\u00e7\u00e0 de d\u00e9fenses narcissiques car elle ne parvient pas \u00e0 colmater les br\u00e8ches profondes d\u2019une atteinte du moi fondamentale, \u00e9cho d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 d\u2019une impossible attaque de l\u2019objet. La violence destructrice est massivement retourn\u00e9e contre un moi menac\u00e9 de d\u00e9labrement&nbsp;: le triomphe sacrificiel ne lui apporte de b\u00e9n\u00e9fices que transitoires et pr\u00e9caires du fait d\u2019un mode de fonctionnement psychique \u00e9tanche, qui ne permet pas de v\u00e9ritable circulation topique. Je pouvais craindre en effet que les \u00ab&nbsp;crises&nbsp;\u00bb de Clarisse s\u2019instaurent en un syst\u00e8me pervers, se r\u00e9p\u00e9tant ind\u00e9finiment selon une loi immuable, conduisant progressivement \u00e0 un isolement des conduites f\u00e9tichis\u00e9es, aboutissant \u00e0 une absence de conflictualit\u00e9 de ce secteur pervers avec le reste de sa personnalit\u00e9. Apr\u00e8s deux ans de psychoth\u00e9rapie, Clarisse s\u2019est engouffr\u00e9e dans un transfert n\u00e9gatif intense&nbsp;: rien ne lui convenait plus, ni les jours, ni les horaires d\u2019abord. Puis elle se mit \u00e0 disqualifier mon environnement&nbsp;: les marches des escaliers \u00e9taient trop hautes, le tapis hideux, mon bureau trop lumineux, trop froid, trop chaud, les fleurs dans le vase immondes. Puis le transfert n\u00e9gatif devint plus direct&nbsp;: elle d\u00e9testait ma mani\u00e8re de m\u2019habiller, ma coiffure, mes cheveux, le son de ma voix\u2026 Quant \u00e0 ce que je pouvais lui dire, rien ne pouvait le justifier&nbsp;: mes id\u00e9es \u00e9taient ridicules, les constructions que je lui proposais nulles\u2026 bref, la chose s\u2019imposait&nbsp;: il fallait qu\u2019elle arr\u00eate, il fallait qu\u2019elle me quitte et que je disparaisse \u00e0 ses yeux et \u00e0 ses oreilles, d\u00e9finitivement.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne vint donc plus, finalement avec l\u2019accord de son m\u00e9decin qui ne pouvait continuer \u00e0 soutenir la th\u00e9rapie car, envahie par des fantasmes de sc\u00e8ne primitive pers\u00e9cuteurs, Clarisse l\u2019accusait du pire. \u00c9videmment, j\u2019\u00e9tais frapp\u00e9e par ce tournant n\u00e9gatif et par le triomphe qu\u2019il signalait, un triomphe maniaque peut-\u00eatre soutenu par une toute-puissance qui annulait l\u2019acharnement m\u00e9lancolique&nbsp;: \u00ab&nbsp;Chez le maniaque, \u00e9crit Freud, le moi et l\u2019id\u00e9al du moi ne font qu\u2019un, de sorte que la personne, domin\u00e9e par un sentiment de triomphe et de satisfaction qu\u2019aucune critique ne vient troubler, se trouve libre de toute entrave, de tout reproche, de tout remords&nbsp;\u00bb<sup>24<\/sup>. Une solution peut-\u00eatre au clivage stigmatis\u00e9 dans la m\u00e9lancolie&nbsp;: \u00ab&nbsp;ces m\u00e9lancolies [\u2026] nous montrent le moi divis\u00e9, partag\u00e9 en deux parties dont l\u2019une s\u2019acharne contre l\u2019autre. Cette autre partie est celle transform\u00e9e par l\u2019introjection, celle qui renferme l\u2019objet perdu. Mais la partie qui se montre si cruelle [\u2026] ne nous est pas non plus inconnue. Cette partie repr\u00e9sente [\u2026] l\u2019id\u00e9al du moi&nbsp;\u00bb<sup>25<\/sup>. J\u2019oscillais entre le d\u00e9couragement, le sentiment d\u2019impuissance, d\u2019incomp\u00e9tence et l\u2019id\u00e9e que, malgr\u00e9 tout, ce traitement laisserait des traces, que cette violence, cette agressivit\u00e9, cette col\u00e8re prenaient, dans une certaine mesure une valeur et une fonction objectalisante&nbsp;: elle permettrait peut-\u00eatre, au-del\u00e0 de la mise en actes, qu\u2019une s\u00e9paration advienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a clivage et clivage&nbsp;: l\u2019infl\u00e9chissement dans l\u2019usage du concept est ais\u00e9ment perceptible. D\u2019une part, l\u2019accolement kleinien des qualificatifs bon\/mauvais aux objets cliv\u00e9s, infiltre la repr\u00e9sentation contrast\u00e9e des deux registres psychiques s\u00e9par\u00e9s sans appel. Il se pourrait m\u00eame que l\u2019un s\u2019\u00e9rige comme porte parole du \u00ab&nbsp;bon&nbsp;\u00bb et que l\u2019autre incarne le \u00ab&nbsp;mauvais&nbsp;\u00bb, les deux se distribuant de mani\u00e8res diff\u00e9rentes selon les principes d\u2019une morale partiale. Les applications psychopathologiques contemporaines, par ailleurs, voient s\u2019instruire une proc\u00e9dure d\u2019incompatibilit\u00e9 entre le clivage et le refoulement, comme si les deux m\u00e9canismes ne pouvaient en aucune mani\u00e8re cohabiter, comme si la pr\u00e9sence de l\u2019un excluait, <em>ipso facto<\/em>, celle de l\u2019autre. Ce n\u2019est pourtant pas le propos de Freud en 1938&nbsp;: son argumentation affirme, une fois de plus, le fondement sexuel de toutes les actions de l\u2019appareil de l\u2019\u00e2me. Le clivage, comme le refoulement, se produit sur le fond d\u2019une sc\u00e8ne originaire, d\u2019un drame de sexualit\u00e9 et de mort. Il s\u2019agit toujours et encore des enjeux et des destins du d\u00e9sir m\u00eame si des fantasmes communs appellent des modalit\u00e9s de traitement diff\u00e9rentes. Freud les dessine rapidement&nbsp;: pour les uns, la menace suffit pour que soit abandonn\u00e9e partiellement ou compl\u00e8tement la recherche du plaisir&nbsp;; pour les autres, ce renoncement ne s\u2019accomplit pas, au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une autre strat\u00e9gie qui semble, au premier abord, beaucoup plus satisfaisante puisqu\u2019elle m\u00e9nage \u00e0 la fois la r\u00e9alisation pulsionnelle et la soumission aux interdits.<\/p>\n\n\n\n<p>Le clivage du moi, pourquoi pas&nbsp;? Un processus de d\u00e9fense courant, banal, au service du plaisir, au service de la vie&nbsp;? Et pourtant, insidieusement, les mots sont l\u00e0, pris dans la description m\u00eame du processus, des mots port\u00e9s par une langue qui leur conf\u00e8re une r\u00e9sonance inoubliable. Certes, l\u2019\u00e9criture passe bri\u00e8vement, sans complaisance aucune, sur la maladie. Mais le risque, mais le danger sont ailleurs&nbsp;: ils sont dans la d\u00e9chirure du moi, dans une plaie qui s\u00e9pare, qui meurtrit, et qui ne gu\u00e9rira pas. \u00c0 moins que le transfert s\u2019en m\u00eale.<\/p>\n\n\n\n<p>Dix ans apr\u00e8s l\u2019arr\u00eat de se psychoth\u00e9rapie, Clarisse est revenue me voir. Mais ceci est une autre histoire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>S. Freud, 1919, \u00ab\u00a0L\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9\u00a0\u00bb, <em>OCF<\/em> XV, p. 169, n.1<\/li><li>S. Freud, 1915, \u00ab\u00a0Deuil et m\u00e9lancolie\u00a0\u00bb, <em>OCF<\/em> XIII, p. 268\u00a0; 1923, Le moi et le \u00e7a, <em>OCF<\/em> XVI, p. 262.<\/li><li>S. Freud, 1894, \u00ab\u00a0Les psychon\u00e9vroses de d\u00e9fense\u00a0\u00bb, <em>N\u00e9vrose, psychose et perversion<\/em>, PUF, 1973, p. 3- 4.<\/li><li>S. Freud, 1914, \u00ab\u00a0Contribution \u00e0 l\u2019histoire du mouvement psychanalytique\u00a0\u00bb, <em>OCF<\/em> XII, p. 253.<\/li><li>S. Freud, Manuscrit L, <em>Lettres \u00e0 Wilhelm Flie\u00df\u00a0: 1887-1904<\/em>, Paris, PUF, 2006, p. 306.<\/li><li>S. Freud, 1933, \u00ab\u00a0La d\u00e9composition de la personnalit\u00e9 psychique\u00a0\u00bb, <em>Nouvelle suite des le\u00e7ons d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse, OCF<\/em>, XIX, p. 141.<\/li><li>S. Freud, 1908, \u00ab\u00a0Des th\u00e9ories sexuelles infantiles\u00a0\u00bb, <em>OCF<\/em> VIII, p. 231.<\/li><li>S. Freud, 1909, \u00ab\u00a0Remarques sur un cas de n\u00e9vrose de contrainte\u00a0\u00bb, <em>OCF<\/em> IX, p. 135-214, ici p. 152-155<\/li><li>S. Freud, 1927, \u00ab\u00a0Le f\u00e9tichisme\u00a0\u00bb, <em>OCF<\/em> XVIII, p. 125-131<\/li><li>S. Freud, 1915, \u00ab\u00a0Le refoulement\u00a0\u00bb, OCF XIII, p.195-196 et \u00ab\u00a0L\u2019inconscient\u00a0\u00bb, <em>OCF<\/em> XIII, p. 216-218.<\/li><li>S. Freud, 1924, \u00ab\u00a0La perte de la r\u00e9alit\u00e9 dans la n\u00e9vrose et dans la psychose\u00a0\u00bb, <em>OCF<\/em> XVII, p. 37-41.<\/li><li>S. Freud, 1938, Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse, <em>OCF<\/em> XX, p. 302.<\/li><li>M. Klein, 1934, \u00ab\u00a0Contribution \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la psychogen\u00e8se des \u00e9tats maniaco-d\u00e9pressifs\u00a0\u00bb, <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Paris, Payot. 1968. P. 311-340.<\/li><li>M. Klein, \u00ab\u00a0Notes sur quelques m\u00e9canismes schizo\u00efdes\u00a0\u00bb in M. Klein et al., <em>D\u00e9veloppements de la psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, 1966, p. 274-300.<\/li><li>M. Klein, 1957, <em>Envie et gratitude et autres essais<\/em>, Paris, Gallimard, 1968, p. 32<\/li><li>M. Klein, 1952, \u00ab\u00a0Quelques conclusions th\u00e9oriques au sujet de la vie \u00e9motionnelle des b\u00e9b\u00e9s\u00a0\u00bb, in M. Klein et al., <em>D\u00e9veloppements de la psychanalyse<\/em>, op. cit., p. 187-222.<\/li><li>Freud S. (1915) \u00ab\u00a0Deuil et m\u00e9lancolie\u00a0\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em> tome XIII \u2013 1914-1915, Paris, PUF (2005), pp. 261-280.<\/li><li>Bayle G. (1988) \u00ab\u00a0Traumatismes et clivages fonctionnels\u00a0\u00bb, 1988, <em>RFP<\/em>, 6\/1988, pp. 1339-1354.<\/li><li>Freud S. (1938) \u00ab\u00a0Le clivage du moi comme processus de d\u00e9fense\u00a0\u00bb, in <em>R\u00e9sultats, Id\u00e9es, Probl\u00e8mes, II<\/em>, Paris\u00a0: PUF (1985).<\/li><li>Freud S. (1925) \u00ab\u00a0La n\u00e9gation\u00a0\u00bb, in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em> tome XVII \u2013 1923-1925, Paris\u00a0: PUF (1992), pp. 167-171.<\/li><li>B. Cramer, \u00ab\u00a0Aspects psychiatriques du diab\u00e8te juv\u00e9nile\u00a0\u00bb, in S. Lebovici et al., <em>Nouveau trait\u00e9 de psychiatrie de l\u2019enfant et de l\u2019adolescent<\/em>, Paris, PUF\/Quadrige, 2004, p. 1829-1838\u00a0; ainsi que B. Cramer, F. Feihl, F. Palacio-Espasa (1979), \u00ab\u00a0Le diab\u00e8te juv\u00e9nile, maladie difficile \u00e0 vivre et \u00e0 penser\u00a0\u00bb, <em>La Psychiatrie de l\u2019enfant<\/em>, Reflets 1958-1985, 1988, p. 281-342, et R. Debray, \u00ab\u00a0R\u00e9flexions actuelles \u00e0 propos d\u2019un cas de diab\u00e8te insulino-d\u00e9pendant apparu \u00e0 quatre ans\u00a0\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychosomatique<\/em>, 2003\/1, n\u00b0 23, p. 25-36.<\/li><li>M. Klein, 1934, \u00ab\u00a0Contribution \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la psychogen\u00e8se des \u00e9tats maniaco-d\u00e9pressifs\u00a0\u00bb, <em>Essais de psychanalyse<\/em>, Paris, Payot, 1968. pp. 311-340.<\/li><li>Green A. (1984), <em>La pulsion de mort<\/em>, PUF.<\/li><li>Freud S. (1921) \u00ab\u00a0Psychologie des masses et analyse du moi\u00a0\u00bb. <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, XVI, PUF (2003), p. 71<\/li><li>Freud, ibid. p. 47<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10711?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 \u2013 Laurence Kahn, Introduction Clivage, Spaltung&nbsp;: peu de termes dans le vocabulaire psychanalytique recouvrent un spectre clinique et th\u00e9orique aussi large. 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