{"id":10710,"date":"2021-08-22T07:32:34","date_gmt":"2021-08-22T05:32:34","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-grand-amour-un-type-particulier-de-choix-dobjet-chez-la-fille-2\/"},"modified":"2021-10-02T20:30:17","modified_gmt":"2021-10-02T18:30:17","slug":"le-grand-amour-un-type-particulier-de-choix-dobjet-chez-la-fille","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-grand-amour-un-type-particulier-de-choix-dobjet-chez-la-fille\/","title":{"rendered":"Le grand amour. Un type particulier de choix d&rsquo;objet chez la fille"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est une belle et grande fille, une belle plante comme on dit, vive, joyeuse (un peu trop peut-\u00eatre), directe, d\u00e9pourvue d\u2019inhibition, semble-t-il, et extraordinairement \u00e0 l\u2019aise, d\u2019embl\u00e9e. Elle ne ressemble pas aux jeunes filles qui d\u2019habitude viennent me voir, elle se pr\u00e9sente comme une femme, une vraie, assumant ses formes un rien voluptueuses et une sensualit\u00e9 accrue par la pl\u00e9nitude de son visage et les couleurs de miel qui assortissent son teint et sa chevelure. Evidemment, quand on est analyste, on pr\u00eate grande attention \u00e0 ces \u00e9l\u00e9ments manifestes -nous perdrions beaucoup ne pas les percevoir- et en m\u00eame temps, l\u2019attention est alert\u00e9e par le dessous des mots et des choses (<em>Le dessous des choses<\/em> est le titre d\u2019un tr\u00e8s bel essai de Patrick Autr\u00e9aux). Le dessous, chez Ath\u00e9na\u00efs, appara\u00eet tout de suite dans le r\u00e9cit \u00e9v\u00e8nementiel qui sert de motif \u00e0 notre rencontre. Elle n\u2019a pas 20 ans, sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e est morte accidentellement un an plus t\u00f4t, peu de temps apr\u00e8s qu\u2019elle-m\u00eame ait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9prouv\u00e9e par une exp\u00e9rience particuli\u00e8rement traumatisante&nbsp;: le nouvel ami avec lequel elle entretenait une relation amoureuse intense, l\u2019avait violent\u00e9e et avait tent\u00e9 de la tuer, au cours d\u2019une crise de violence extr\u00eame, brutale, impr\u00e9vue. Soutenue par sa famille et surtout par sa s\u0153ur, elle avait port\u00e9 plainte, il y avait eu un proc\u00e8s et elle l\u2019avait perdu, le jeune homme ayant \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 \u00ab&nbsp;non responsable&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de notre premier entretien, elle pleure abondamment mais s\u00e8che tr\u00e8s vite ses larmes, et se laisse porter par une rage qu\u2019elle exprime avec une grande crudit\u00e9 de langage&nbsp;: elle parle fort et trouve les mots les plus rudes, les plus durs pour dire sa haine contre les hommes et tout autant contre la faiblesse des femmes qui se laissent rabaisser. Il appara\u00eet assez clairement pour moi qu\u2019une certaine ambivalence nuance sa d\u00e9marche&nbsp;: elle vient se plaindre de ce qu\u2019elle a subi, des causes ext\u00e9rieures, tangibles, et \u00e9videmment objectives \u00e0 un moment o\u00f9 justice ne lui a pas \u00e9t\u00e9 rendue. A ce moment pr\u00e9cis d\u2019ailleurs, c\u2019est davantage le verdict que l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique qui est objet de sa fureur et de son d\u00e9sespoir&nbsp;: sans doute, me dis-je, parce que ce verdict est susceptible de mettre \u00e0 nu ce qu\u2019elle tentait d\u2019\u00e9viter de penser jusqu\u2019ici, c\u2019est-\u00e0-dire, la part inconsciente qui pouvait produire du sens et lui permettre de s\u2019approprier ces \u00e9v\u00e8nements dont l\u2019advenue l\u2019avait totalement prise au d\u00e9pourvu, et dont elle n\u2019avait pu anticiper l\u2019irruption. La passivit\u00e9 impos\u00e9e restait intol\u00e9rable et jusqu\u2019ici, elle n\u2019avait pas pu la renverser en son contraire. Entendons-nous bien&nbsp;: je ne remets pas en cause l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique, je veux dire seulement qu\u2019un renversement de la passivit\u00e9 en activit\u00e9 reste possible si le sujet peut s\u2019approprier cet \u00e9v\u00e9nement en lui assignant un sens subjectif.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me faut passer par ce d\u00e9tour, en apparence sans grand lien avec le titre de mon expos\u00e9, pour l\u2019engager pour de bon. Je veux dire en effet que les \u00e9v\u00e8nements r\u00e9cents, par leur charge excessive de douleur, ont \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de la d\u00e9marche d\u2019Ath\u00e9na\u00efs m\u00eame si sa souffrance psychique \u00e9tait l\u00e0 depuis longtemps, depuis l\u2019enfance, depuis toujours. Mais ce d\u00e9tour, et les \u00e9v\u00e8nements qu\u2019il porte, me permettent aujourd\u2019hui d\u2019aller au plus vif de la sexualit\u00e9&nbsp;: l\u2019effraction et la mort qui l\u2019escortent, de mani\u00e8re plus ou moins visible, plus ou moins rep\u00e9rable. Avec Ath\u00e9na\u00efs, ce scandaleux compagnonnage \u00e9tait imm\u00e9diatement visible et rep\u00e9rable&nbsp;: ne pas le percevoir rel\u00e8verait d\u2019un d\u00e9ni massif, ne pas l\u2019entendre aurait \u00e9t\u00e9 une insulte pour elle et le m\u00e9pris dangereux d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 inattaquable. C\u2019est bien l\u00e0 une des caract\u00e9ristiques des traitements d\u2019adolescents et des jeunes adultes (peut-\u00eatre d\u2019ailleurs que cette caract\u00e9ristique concerne tous les d\u00e9buts de cure, tous les commencements du transfert)&nbsp;: nous sommes somm\u00e9s de croire \u00e0 la premi\u00e8re version, une premi\u00e8re version des faits, que ceux-ci t\u00e9moignent de la r\u00e9alit\u00e9 externe -objectivable- ou de la r\u00e9alit\u00e9 interne, c\u2019est-\u00e0-dire de faits psychiques. C\u2019est plut\u00f4t la suite \u00e0 donner \u00e0 cette premi\u00e8re adh\u00e9sion de l\u2019analyste, r\u00e9clam\u00e9e par le patient, consentie gr\u00e2ce \u00e0 la s\u00e9duction r\u00e9ciproque des deux partenaires, c\u2019est cette suite qu\u2019il convient de traiter avec attention et tact&nbsp;: entre la prise de parti manifeste -je suis de votre c\u00f4t\u00e9, c\u2019est vous que je d\u00e9fendrai envers et contre tous- et la hauteur dubitative qui assignerait \u00e0 cette premi\u00e8re version, un statut de sympt\u00f4me mensonger -comme cela se passe parfois avec les hyst\u00e9riques- la marge est \u00e9troite. Je crois que la position la plus fiable est celle dessin\u00e9e par Freud, \u00e0 propos du traumatisme&nbsp;: \u00e0 la fois dedans et dehors, ni tout \u00e0 fait externe, ni tout \u00e0 fait interne. En l\u2019occurrence, je me trouvais confront\u00e9e, avec Ath\u00e9na\u00efs, au double coup d\u2019une co\u00efncidence&nbsp;: une attaque sexuelle et une mort. Pas n\u2019importe lesquelles&nbsp;: l\u2019une et l\u2019autre venaient frapper avec une violence inou\u00efe deux mouvements fortement boulevers\u00e9s par la travers\u00e9e de l\u2019adolescence, certes, mais avec cette particularit\u00e9 remarquable&nbsp;: l\u2019\u00e9v\u00e9nement sexuel, et tout autant la mort de la s\u0153ur, avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9prouv\u00e9s comme un rabaissement dont le moi de la jeune fille ne pouvait sortir sans dommage.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de poursuivre la partie clinique de mon expos\u00e9, je souhaite revenir aux trois textes qui constituent <em>Les contributions \u00e0 l\u2019\u00e9tude de la psychologie amoureuse<\/em>. C\u2019est dans <em>Un type particulier de choix d\u2019objet chez l\u2019homme<\/em> que Freud officialise la d\u00e9couverte du complexe d\u2019\u0152dipe au masculin. Pas de n\u2019importe quelle mani\u00e8re, il faut le dire, puisque se d\u00e9ploient les diff\u00e9rentes caract\u00e9ristiques de ce type d\u2019objet d\u2019amour&nbsp;: l\u2019attraction pour des femmes de petite vertu, qui sont souvent d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9es dans un lien sexuel avec un ou d\u2019autres hommes, l\u2019id\u00e9alisation de ces femmes et le d\u00e9sir intense de les sauver. Si l\u2019on cherche du c\u00f4t\u00e9 des filles, et si l\u2019on laisse en suspens tous les mouvements de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine et notamment \u0153dipienne qui nourrissent les conceptions de l\u2019hyst\u00e9rie et les deux th\u00e9ories de la s\u00e9duction -suspens vertigineux c\u2019est s\u00fbr, puisqu\u2019il met en sommeil l\u2019essentiel des d\u00e9couvertes de la psychanalyse-, il faut attendre la conf\u00e9rence sur la f\u00e9minit\u00e9 (1932) pour trouver une v\u00e9ritable construction de l\u2019\u0152dipe au f\u00e9minin. Revenons en arri\u00e8re et au triptyque rassembl\u00e9 dans les <em>Contributions \u00e0 l\u2019\u00e9tude la vie amoureuse<\/em>&nbsp;: lorsqu\u2019en 1912, Freud traite du \u00ab&nbsp;plus g\u00e9n\u00e9ral des rabaissements&nbsp;\u00bb et qu\u2019il tente d\u2019expliquer pourquoi et comment le courant tendre et le courant sexuel ne s\u2019accordent pas toujours au regard du m\u00eame objet, chez les hommes, il ne prend en compte que ce qui, de la pulsion, rel\u00e8ve des mouvements libidinaux. Curieusement, l\u2019ambivalence n\u2019appara\u00eet pas dans ce texte et si les al\u00e9as de la survalorisation et de la disqualification sont longuement analys\u00e9s dans leurs alternances et leurs effets, la haine n\u2019est nullement convoqu\u00e9e dans ce d\u00e9bat. Bien s\u00fbr, le propos de Freud est une suite du pr\u00e9c\u00e9dent chapitre, une suite de <em>Un type particulier de choix d\u2019objet chez l\u2019homme<\/em>. La haine n\u2019y est gu\u00e8re pr\u00e9sente, non plus que l\u2019agressivit\u00e9 m\u00eame si la rivalit\u00e9 et la jalousie vis-\u00e0-vis des \u00e9ventuels nouveaux amants de la femme aim\u00e9e sont pr\u00e9sentes. Elles s\u2019inscrivent dans le contexte d\u2019un constat curieux&nbsp;: l\u2019homme n\u2019\u00e9prouve aucun de ces sentiments, aucune haine pour celui (ou ceux) qui l\u2019ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. C\u2019est l\u2019amour, la passion amoureuse pour les femmes de petite vertu, hautement estim\u00e9es, farouchement d\u00e9fendues qui domine le tableau. Peut-\u00eatre parce que, derri\u00e8re elles, derri\u00e8re ces \u00ab&nbsp;putains&nbsp;\u00bb, c\u2019est la m\u00e8re qui est cach\u00e9e&nbsp;: une m\u00e8re dont le m\u00e9rite exalte la puret\u00e9 et esquive la part sexuelle, sans doute par l\u2019exc\u00e8s de d\u00e9ception qui pourrait surgir, sans doute aussi par le risque de d\u00e9voiler une jalousie d\u2019autant plus insupportable qu\u2019elle conduirait au pire des ch\u00e2timents, ne plus \u00eatre aim\u00e9(e) d\u2019elle. Le premier amour se cache derri\u00e8re la repr\u00e9sentation de la putain, le premier amour, la m\u00e8re dont le fils ne se remet pas d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u par elle.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans le troisi\u00e8me texte du triptyque, <em>Le tabou de la virginit\u00e9<\/em>, que la crainte de l\u2019homme d\u2019un danger qui pourrait violemment le menacer appara\u00eet&nbsp;: la peur de la d\u00e9floration pourrait \u00eatre d\u00e9termin\u00e9e par la col\u00e8re de la femme contre l\u2019homme et son d\u00e9sir de se venger de lui. Je cite&nbsp;: \u00ab&nbsp;(\u2026) il redoute un danger et on ne peut rejeter le fait que toutes ces prescriptions d\u2019\u00e9vitement trahissent une crainte essentielle \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la femme. Peut-\u00eatre que ce qui fonde cette crainte, c\u2019est le fait que la femme est autre que l\u2019homme, qu\u2019elle appara\u00eet incompr\u00e9hensible, pleine de secrets, \u00e9trang\u00e8re et pour cela ennemie&nbsp;\u00bb (<em>Le tabou de la virginit\u00e9<\/em>, 1918, in <em>La vie sexuelle<\/em>, PUF, 2004, p.70). La suite est forte int\u00e9ressante, elle d\u00e9veloppe l\u2019objet de la crainte&nbsp;: l\u2019homme redoute d\u2019\u00eatre affaibli par la femme, il redoute d\u2019\u00eatre contamin\u00e9 par sa f\u00e9minit\u00e9 et cela du fait de l\u2019apaisement, de l\u2019effet \u00ab&nbsp;endormissant&nbsp;\u00bb du co\u00eft. Alors, la femme, forte des plaisirs qu\u2019elle dispense, peut susciter de la \u00ab&nbsp;consid\u00e9ration&nbsp;\u00bb chez l\u2019homme, elle peut donc l\u2019influencer. Bref, ce que Freud ne dit pas mais qui peut \u00eatre entendu tout de m\u00eame, est qu\u2019elle acquiert du pouvoir, et que, par l\u00e0-m\u00eame, elle pourrait devenir dominante. La liaison avec le texte qui se situe au milieu du triptyque, <em>Sur le plus g\u00e9n\u00e9ral des rabaissements de la vie amoureuse<\/em> n\u2019est pas \u00e9tablie. Six ann\u00e9es certes les s\u00e9parent, de 1912 \u00e0 1918, et on aurait pu attendre une connexion entre la \u00ab&nbsp;dominance&nbsp;\u00bb dangereuse de la femme et la n\u00e9cessit\u00e9 de la rabaisser&nbsp;: man\u0153uvre dont le logique s\u2019impose. Si le narcissisme des petites diff\u00e9rences justifie le rabaissement, que dire de la diff\u00e9rence des sexes&nbsp;! Sym\u00e9triquement, si l\u2019on peut dire, qu\u2019en est-il des types particuliers de choix d\u2019objet chez la fille&nbsp;? Peut-on y retrouver les caract\u00e9ristiques d\u00e9crites par Freud \u00e0 propos des hommes&nbsp;? Il est possible que, \u00e0 l\u2019abri de la morale sexuelle du d\u00e9but du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, il n\u2019ait pas pu poser la question aussi frontalement. Pour lui, c\u2019est le mod\u00e8le de l\u2019hyst\u00e9rie qui pr\u00e9vaut dans la sexualit\u00e9 f\u00e9minine, m\u00eame s\u2019il est infl\u00e9chi d\u00e8s 1914 par l\u2019incidence du narcissisme. On peut s\u2019exercer \u00e0 chercher des correspondances entre les types particuliers de choix d\u2019objets chez les deux sexes pour se saisir de leurs points communs et de leurs diff\u00e9rences et poser trois questions&nbsp;: quel type d\u2019homme peut constituer l\u2019\u00e9quivalent des femmes de petite vertu, quelle id\u00e9alisation, quel d\u00e9sir de sauver l\u2019homme aim\u00e9 pourrait-on trouver chez les femmes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La question du rabaissement et de la part sadique qui peut s\u2019y d\u00e9couvrir d\u2019abord, mais plus encore, la part destructrice pour le narcissisme de l\u2019autre susceptible d\u2019y \u00eatre engag\u00e9e peut orienter notre d\u00e9marche. Je m\u2019explique&nbsp;: entre 1912 et 1918, Freud a \u00e9crit <em>Deuil et m\u00e9lancolie<\/em> o\u00f9 il analyse un destin singulier du traitement de la perte. Si les premi\u00e8res phases du deuil et de la m\u00e9lancolie suivent des voies parall\u00e8les, presque semblables, leurs chemins se s\u00e9parent radicalement une fois le d\u00e9sinvestissement de l\u2019objet r\u00e9alis\u00e9. C\u2019est \u00e0 partir de ce moment que les destins du traitement de la perte divergent&nbsp;: dans le deuil, l\u2019\u00e9nergie pulsionnelle attach\u00e9e \u00e0 l\u2019objet perdu se tourne vers de nouveaux horizons, m\u00eame si, pr\u00e9cise Freud, l\u2019homme a du mal \u00e0 d\u00e9placer ses int\u00e9r\u00eats m\u00eame quand un nouvel objet lui fait signe\u2026 Du c\u00f4t\u00e9 m\u00e9lancolique, au contraire, il n\u2019y a pas d\u2019ouverture mais plut\u00f4t un retour, un rebroussement narcissique. Le mouvement m\u00e9lancolique s\u2019acharne violemment contre le moi qu\u2019il accable de tous les d\u00e9fauts, de tous les crimes, avec une force d\u2019autant plus intense qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9, au-del\u00e0 du \u00ab&nbsp;pauvre moi&nbsp;\u00bb accus\u00e9, c\u2019est l\u2019objet avec lequel il se confond qui est attaqu\u00e9. Il y a donc, dans le mouvement m\u00e9lancolique, un rabaissement du moi dont on pourrait penser qu\u2019il trouve un \u00e9cho substantiel dans le rabaissement de l\u2019objet aim\u00e9 de la passion amoureuse. L\u2019analogie peut \u00eatre encore soutenue par bien des traits communs&nbsp;: lorsqu\u2019il d\u00e9crit le mouvement m\u00e9lancolique, Freud insiste sur ses origines, et plus particuli\u00e8rement sur le faible investissement de l\u2019objet au b\u00e9n\u00e9fice de l\u2019investissement du moi. Et surtout, il insiste sur la d\u00e9ception par l\u2019objet, exp\u00e9rience d\u00e9terminante dans la mise en route du rebroussement narcissique. C\u2019est aussi au risque de d\u00e9ception par la m\u00e8re, d\u00e8s lors que sa sexualit\u00e9 se d\u00e9voile, que Freud rapporte le type particulier du choix d\u2019objet chez l\u2019homme et la coexistence surprenante de l\u2019id\u00e9alisation et du rabaissement, la premi\u00e8re venant masquer l\u2019autre. La d\u00e9ception par le p\u00e8re pourrait-elle, tout autant, d\u00e9clencher son rabaissement chez la fille ou bien cette d\u00e9ception est inimaginable et doit, toujours, concerner la m\u00e8re&nbsp;? Ce qui permettrait de maintenir une id\u00e9alisation ent\u00eat\u00e9e du p\u00e8re\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Poursuivons l\u2019analogie&nbsp;: la fin de la m\u00e9lancolie advient avec la manie et celle-ci assure le triomphe du moi sur l\u2019objet, une victoire du moi qui ne se laisse pas emporter par les voix mortelles de l\u2019objet d\u00e9finitivement perdu. C\u2019est l\u2019amour alors qui s\u2019exalte, saisi dans un mouvement passionnel qui confond et l\u2019objet et le moi. La passion de l\u2019amour n\u2019appara\u00eet jamais si vive que lorsqu\u2019elle op\u00e8re cette forme si particuli\u00e8re de d\u00e9collement qui l\u2019apparente \u00e0 la manie. La logique \u00e9conomique y impose sa loi&nbsp;: la libido retir\u00e9e de l\u2019objet perdu, retenue par l\u2019acharnement m\u00e9lancolique, vire en son contraire, lib\u00e9rant de folles quantit\u00e9s libidinales qui s\u2019attachent de mani\u00e8re relativement indiff\u00e9renci\u00e9e \u00e0 des objets massivement id\u00e9alis\u00e9s, trophiques pour le moi, au moins pour le temps d\u2019une illusion. La passion de l\u2019amour, celle qui stigmatise l\u2019\u00e9tat amoureux dans ses commencements, ne s\u2019inscrit-elle pas dans cette configuration conqu\u00e9rante&nbsp;? C\u2019est cette analogie clinique et m\u00e9tapsychologique qui soutient mon propos sur m\u00e9lancolie\/manie, masculin\/f\u00e9minin. A cet \u00e9gard, je rappelle les travaux de Fran\u00e7oise Neau sur le \u00ab&nbsp;masculin maniaque&nbsp;\u00bb, construit en r\u00e9sonance avec le \u00ab&nbsp;f\u00e9minin m\u00e9lancolique&nbsp;\u00bb que j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 il y a maintenant longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychoth\u00e9rapie d \u2018Ath\u00e9na\u00efs offre des \u00e9l\u00e9ments de figuration en r\u00e9sonance avec les probl\u00e9matiques attach\u00e9es \u00e0 un double mouvement dans la cure, le sexuel et l\u2019humeur, m\u00e9lancolique\/maniaque, les deux associ\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, sans d\u00e9roulement chronologique, tiss\u00e9s ensemble si fermement que tous les motifs qu\u2019ils produisent sont susceptibles d\u2019\u00eatre saisis dans ce double sens. L\u2019association du sexuel et de l\u2019humeur peut para\u00eetre provocante&nbsp;: je l\u2019ai choisie en pensant que, d\u00e8s lors qu\u2019on s\u2019attache au point de vue \u00e9conomique, il nous faut d\u00e9cliner les diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de traduction et de qualification des mouvements pulsionnels. Les liaisons inaugurales de la sexualit\u00e9 et de l\u2019angoisse en ouvrent le chemin. La tendance est forte, aujourd\u2019hui, qui place les affects essentiellement dans leurs rapports \u00e0 la pr\u00e9sence ou \u00e0 l\u2019absence de l\u2019objet. Ainsi sont accord\u00e9s la joie et la peine, reflets probables de la manie et de la m\u00e9lancolie qui en constituent les formes pathologiques. Et pourtant qui peut nier l\u2019intrication vive entre les \u00e9tats d\u2019affects et la sexualit\u00e9, surtout si celle-ci s\u2019inscrit dans une configuration amoureuse&nbsp;? Avec Ath\u00e9na\u00efs, je me suis efforc\u00e9e, dans un premier temps, de d\u00e9gager des repr\u00e9sentations, comme si cette mati\u00e8re &#8211; celle des repr\u00e9sentants-repr\u00e9sentations &#8211; s\u2019offrait d\u2019abord \u00e0 moi, comme si l\u2019affrontement trop direct, trop imm\u00e9diat avec les affects &#8211; lorsqu\u2019ils sont pris entre l\u2019excitation et le d\u00e9sespoir- devait \u00eatre devanc\u00e9 par des formes, des figures ou des images.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9coute Ath\u00e9na\u00efs, elle vient d\u2019avoir confirmation de sa r\u00e9ussite au concours qu\u2019elle pr\u00e9pare depuis des mois, souhait\u00e9 avec impatience&nbsp;; cette derni\u00e8re r\u00e9alisation la consacre, une r\u00e9ussite comme elle n\u2019avait pas os\u00e9 l\u2019esp\u00e9rer\u2026 Elle dit qu\u2019elle est \u00e9cras\u00e9e\u2026 \u00e9cras\u00e9e de succ\u00e8s\u2026 elle dit que c\u2019est trop\u2026 Je pense \u00e0 l\u2019\u00e9chec devant le succ\u00e8s, \u00e0 l\u2019ombre de l\u2019objet qui tombe sur le moi, au caract\u00e8re insupportable de la r\u00e9ussite et la culpabilit\u00e9 qu\u2019elle peut g\u00e9n\u00e9rer et aux satisfactions masochistes du rabaissement\u2026 Bref, une foule d\u2019id\u00e9es un peu confuses \u00e0 ce moment-l\u00e0 et que je d\u00e9velopperai plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Ath\u00e9na\u00efs se souvient d\u2019elle, enfant&nbsp;: elle \u00e9tait maladroite et grognon, une petite fille qui tombait tout le temps, qui ratait tout, image en n\u00e9gatif de sa s\u0153ur si belle, lumineuse et agile. Elle se souvient de ses robes d\u00e9chir\u00e9es, de ses genoux couronn\u00e9s, elle se souvient des poux qu\u2019elle attrapait \u00e0 l\u2019\u00e9cole, de la quarantaine et de l\u2019impossibilit\u00e9 de se d\u00e9barrasser de ces parasites. Elle se souvient de ces longues s\u00e9ances douloureuses que sa m\u00e8re lui imposait, passer sa chevelure au peigne fin, au d\u00e9m\u00ealoir pour tenter d\u2019en extirper les bestioles mauvaises qui la colonisait. Elle se souvient encore de ce moment d\u00e9chirant, o\u00f9 d\u00e9courag\u00e9e, sa m\u00e8re d\u00e9cida de couper ses longs cheveux, elle se souvient de ce moment o\u00f9, rencontrant son image dans la glace, elle avait cru y voir le visage d\u2019un \u00e9trange petit gar\u00e7on. Elle se souvient de sa place de mauvaise \u00e9l\u00e8ve, de la lenteur de ses apprentissages, de ses cahiers macul\u00e9s de taches, de son \u00e9criture ingrate, de sa lecture h\u00e9sitante, de sa nullit\u00e9 en calcul. Bref, elle avait redoubl\u00e9 une classe et du coup, perdu sa s\u0153ur, \u00e0 peine plus \u00e2g\u00e9e qu\u2019elle qui caracolait en t\u00eate, partout, toujours, distribuant g\u00e9n\u00e9reusement sa lumi\u00e8re et ses sourires. Elle pleure&nbsp;: hier elle est all\u00e9e sur sa tombe, elle est all\u00e9e parler avec elle, elle lui a apport\u00e9 ses chocolats pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s et aussi le dernier roman d\u2019un \u00e9crivain qu\u2019elles aiment passionn\u00e9ment, l\u2019une et l\u2019autre. Elle dit qu\u2019elle va r\u00e9guli\u00e8rement au cimeti\u00e8re, toute seule, car sinon, sa famille la prendrait pour une folle.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les d\u00e9buts de sa psychoth\u00e9rapie, Ath\u00e9na\u00efs souffre brusquement d\u2019un \u00ab&nbsp;mal du cou&nbsp;\u00bb incoercible et douloureux, pour lequel elle consulte compulsivement. Les douleurs disparaissent quand Ath\u00e9na\u00efs s\u00e9duit activement son\u2026 masseur\u2026 Activement, en contrepoids de l\u2019intol\u00e9rable passivit\u00e9 associ\u00e9e aux \u00e9v\u00e8nements traumatiques. Un d\u00e9tail auquel je n\u2019avais pas suffisamment pr\u00eat\u00e9 attention au d\u00e9but me retient aujourd\u2019hui&nbsp;: dans la liaison passionnelle qu\u2019elle nouait avec cet homme, j\u2019ai surtout d\u2019abord not\u00e9 le transfert lat\u00e9ral, le passage \u00e9rotique de l\u2019analyste vers le kin\u00e9sith\u00e9rapeute et bien s\u00fbr sa dimension transgressive. Ce que j\u2019ai n\u00e9glig\u00e9 rel\u00e8ve d\u2019une autre dimension&nbsp;; cet homme, si valoris\u00e9 sexuellement, n\u2019est pas \u00e0 la hauteur des ambitions intellectuelles et artistiques d\u2019Ath\u00e9na\u00efs, peu s\u2019en faut. Avec lui, elle ne peut pas vraiment parler, elle ne peut qu\u2019avoir des \u00e9changes sexuels\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>La culpabilit\u00e9 consciente d\u2019Ath\u00e9na\u00efs est d\u00e9vastatrice et d\u00e9passe tr\u00e8s largement celle de sa passion incestuelle. Qu\u2019a-t-elle donc \u00e0 se reprocher pour avoir la sensation d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 battue, quand son cou puis son corps entier deviennent douloureux&nbsp;? Des coups, Ath\u00e9na\u00efs n\u2019en a jamais re\u00e7us, c\u2019est elle qui les donne \u00e0 ses amants verbalement, lorsqu\u2019en s\u00e9ance, elle est travers\u00e9e de moments de rage et de d\u00e9ception dont la violence la submerge. Pas de mots suffisamment durs pour les d\u00e9stabiliser, pour les affaiblir, pas de formules assez cruelles pour les m\u00e9priser et les r\u00e9duire \u00e0 l\u2019impuissance. Celui-l\u00e0 m\u00eame qu\u2019elle a cherch\u00e9 \u00e0 s\u00e9duire, qu\u2019elle a conquis triomphalement et dont elle s\u2019enorgueillit d\u2019y avoir r\u00e9ussi, est transform\u00e9 en loque, en d\u00e9chet abominable &#8211; l\u2019inverse absolu de l\u2019id\u00e9alisation des femmes de petite vertu, et donc une forme de d\u00e9sid\u00e9alisation tout aussi suspecte. Ath\u00e9na\u00efs revendique ses mouvements de haine provocateurs et en m\u00eame temps, et sans lien avec ses acc\u00e8s, elle se sent mortifi\u00e9e, la honte est immense, taraudante. Pour elle, elle est sans cause car elle est convaincue que ses partenaires m\u00e9ritent ce traitement. La cause, elle la cherche plut\u00f4t dans son \u00e9tat d\u2019enfance, chez la petite fille peu s\u00e9duisante et ingrate qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9, \u00ab&nbsp;Bouboule&nbsp;\u00bb comme on l\u2019appelait, l\u2019horreur-enfant, une grosse, une b\u00eatasse, une empot\u00e9e qu\u2019elle a continu\u00e9 de porter en elle, de tra\u00eener avec elle sans jamais sans d\u00e9barrasser m\u00eame depuis qu\u2019elle a radicalement chang\u00e9. Car tout a chang\u00e9 au moment de l\u2019adolescence&nbsp;: en quelques mois, la pubert\u00e9 a transform\u00e9 le vilain petit canard. Elle devient, comme par magie, une belle jeune fille, \u00e9clatante de vie et de projets. Elle commence \u00e0 mieux travailler en classe, puis gagne de plus en plus de terrain. Lectrice acharn\u00e9e, p\u00e9trie de mots et d\u2019images, elle se transforme en \u00e9l\u00e8ve brillante ce qui lui permet ensuite de pr\u00e9parer les concours et de poursuivre la voie cr\u00e9ative qui l\u2019attire et l\u2019enchante. Elle a cru pouvoir atteindre les sommets de ses id\u00e9aux, nager dans le bonheur de ses conqu\u00eates et de ses r\u00e9ussites. Et la voil\u00e0, cass\u00e9e par la douleur, au fond du trou. Je dis&nbsp;: \u00ab&nbsp;Au fond du trou, avec votre s\u0153ur&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Elle est furieuse contre moi et crie qu\u2019il n\u2019est pas question pour elle de mourir, et que je vais bien voir qu\u2019elle n\u2019est pas morte. Dans les semaines qui suivent, elle part en campagne, \u00e0 la recherche d\u2019un nouveau partenaire qu\u2019elle s\u00e9duit avec la m\u00eame facilit\u00e9 que les pr\u00e9c\u00e9dents, et dont je m\u2019aper\u00e7ois qu\u2019il appartient, lui-aussi, \u00e0 une s\u00e9rie. C\u2019est un beau gar\u00e7on, un dragueur qui se laisse draguer, gentil et presque tendre mais qui s\u2019av\u00e8re tr\u00e8s vite, comme les autres, insuffisant \u00e0 la satisfaire sur le plan intellectuel. Quelques mois plus tard, elle le quitte et recommence.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entends que la passion qui anime la r\u00e9p\u00e9tition rejoint celle qui, dans le transfert, s\u2019articule au point exquis de l\u2019amour et de la m\u00e9lancolie. Le transfert, lorsqu\u2019il devient passion, ne contient-il pas l\u2019arrachement n\u00e9cessaire aux objets originaires&nbsp;? Le d\u00e9placement qu\u2019il ordonne, le recommencement qu\u2019il annonce, ne s\u2019\u00e9prouvent-ils pas comme une trahison, un manquement, un abandon des premiers objets d\u2019amour avec la hantise d\u2019\u00eatre trahi et abandonn\u00e9 par eux&nbsp;? Le prix \u00e0 payer alors, dans la protestation de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ces figures, serait l\u2019inflation d\u2019une r\u00e9p\u00e9tition sans fin, d\u2019une d\u00e9ception sans cesse r\u00e9it\u00e9r\u00e9e et son maintien pour le sacrifice qu\u2019elle signale. La passion de transfert et la douleur qu\u2019elle engendre pourraient s\u2019inscrire dans la dialectique d\u2019un moment m\u00e9lancolique &#8211; je dis m\u00e9lancolique parce que l\u2019objet \u00e0 perdre reste soustrait \u00e0 la conscience, inconnu, non identifi\u00e9&nbsp;; je dis m\u00e9lancolique aussi parce que la haine se retourne sur la personne propre dans un mouvement qui confond le moi et l\u2019objet et les unit irr\u00e9m\u00e9diablement. En quoi Ath\u00e9na\u00efs peut-elle para\u00eetre m\u00e9lancolique&nbsp;? Hors moments d\u2019effondrement en effet, c\u2019est plut\u00f4t la position inverse qui la caract\u00e9rise&nbsp;: l\u2019hyperactivit\u00e9, le th\u00e9\u00e2tralisme et l\u2019exub\u00e9rance de son discours, le ton p\u00e9remptoire, la force de sa voix s\u2019entendent parfois bien au-del\u00e0 d\u2019une labilit\u00e9 hyst\u00e9rique\u2026 Ath\u00e9na\u00efs peut appara\u00eetre plus ou moins discr\u00e8tement maniaque dans l\u2019intimit\u00e9 de ses s\u00e9ances&nbsp;: impossible alors, pour moi, de ne pas \u00eatre sensible \u00e0 l\u2019envers de cette agitation joyeuse, impossible de ne pas saisir, au-del\u00e0, l\u2019infini rabaissement d\u2019un moi soumis \u00e0 une culpabilit\u00e9 d\u00e9chirante et \u00e0 l\u2019attraction avec le mort qu\u2019elle entra\u00eene. Que la sexualit\u00e9 prenne sa place dans ces mouvements d\u2019humeur rel\u00e8ve d\u2019une \u00e9vidence&nbsp;: dans cette qu\u00eate compulsive, je reconnais une demande d\u2019amour immense et partiellement m\u00e9connue. Partiellement, dis-je, parce qu\u2019il arrive de plus en plus souvent qu\u2019Ath\u00e9na\u00efs se plaigne d\u2019une solitude qu\u2019elle n\u2019attribue plus seulement \u00e0 la disparition de sa s\u0153ur et que, plus intimement, elle laisse passer un d\u00e9sir d\u2019amour timide mais suffisamment pr\u00e9sent pour que je l\u2019entende et que, au-del\u00e0 des prestations conqu\u00e9rantes de la jeune fille, je saisisse les bribes de ses r\u00eaves de petite fille.<\/p>\n\n\n\n<p>La passion de sa vie, Ath\u00e9na\u00efs l\u2019a \u00e9voqu\u00e9e tr\u00e8s t\u00f4t, peut-\u00eatre m\u00eame au cours de notre premi\u00e8re rencontre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon grand amour, dit-elle, c\u2019est mon p\u00e8re, oui,oui je sais, vous allez me parler d\u2019\u0152dipe, mais moi je suis une fille, alors n\u2019essayez pas de me raconter les m\u00eames salades que les autres\u2026 Mon p\u00e8re, il m\u2019aime depuis toujours, il m\u2019a aim\u00e9e comme j\u2019\u00e9tais, m\u00eame quand j\u2019\u00e9tais moche et b\u00eate, alors maintenant, vous imaginez\u2026 Donc inutile de vous attaquer \u00e0 \u00e7a, \u00e7a ne me passera pas et d\u2019ailleurs, j\u2019ai bien raison, tous les autres mecs sont des nuls. Lui, il m\u2019aime, et \u00e0 \u00e7a, je ne renoncerai jamais&nbsp;! Je lui plais, pas comme ma m\u00e8re, je suis tout le contraire d\u2019elle, je ne lui ressemble absolument pas, donc pas de jalousie ni rien entre elle et moi\u2026 De toute fa\u00e7on mes parents sont ensemble depuis trente ans et ils sont ind\u00e9collables\u2026 Non, mon p\u00e8re je lui plais, parce que je suis MOI, MOI MOI et je crois que toute ma vie, j\u2019ai fait ce qu\u2019il fallait pour lui plaire \u00e0 lui&nbsp;! Les autres, j\u2019en ai rien \u00e0 battre&nbsp;\u00bb. Et la voil\u00e0 qui part, une fois de plus, dans un tonitruant discours de d\u00e9qualification des hommes, martel\u00e9 avec les intonations et le vocabulaire d\u2019une incorrigible Zazie\u2026 Elle donnerait enti\u00e8rement raison \u00e0 la conception freudienne du complexe d\u2019\u0152dipe et de son d\u00e9clin chez la fille. J\u2019en rappelle bri\u00e8vement le synopsis.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1932, dans la conf\u00e9rence consacr\u00e9e \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9, Freud insiste sur la double part, masculine et f\u00e9minine, qui se retrouve chez tout individu, avec cependant une nuance d\u2019importance car c\u2019est en elle que s\u2019immiscent les petites diff\u00e9rences, d\u00e9cisives&nbsp;: il serait utile de nous familiariser, \u00e9crit-il, \u00ab&nbsp;avec l\u2019id\u00e9e que le rapport selon lequel masculin et f\u00e9minin se m\u00e9langent dans l\u2019\u00eatre individuel est soumis \u00e0 des fluctuations fort consid\u00e9rables&nbsp;\u00bb. L\u2019identification hyst\u00e9rique accorde la pr\u00e9valence \u00e0 l\u2019identification \u00e0 l\u2019objet du d\u00e9sir de l\u2019autre, c\u2019est-\u00e0-dire, dans la configuration \u0153dipienne, \u00e0 l\u2019identification au p\u00e8re pour le fils, \u00e0 la m\u00e8re pour la fille. Dans l\u2019organisation \u0153dipienne \u00ab&nbsp;compl\u00e8te&nbsp;\u00bb, la double orientation du conflit pousse vers une double identification, au p\u00e8re et \u00e0 la m\u00e8re, selon la face positive ou invers\u00e9e du complexe. La dominance d\u2019une identification sur l\u2019autre -davantage au p\u00e8re plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 la m\u00e8re, ou l\u2019inverse- produit sans doute la r\u00e9partition nuanc\u00e9e de la bisexualit\u00e9 -\u00ab&nbsp;seulement l\u2019une plus que l\u2019autre&nbsp;\u00bb des deux tendances masculine et f\u00e9minine- et cette pr\u00e9valence est d\u00e9termin\u00e9e par le choix d\u2019objet d\u2019amour \u0153dipien. Celui-ci, cependant, par d\u00e9finition, exige le renoncement (m\u00eame partiel) \u00e0 l\u2019un ou \u00e0 l\u2019autre. Ce qui entra\u00eene une modification importante&nbsp;: si l\u2019identification \u00e0 l\u2019objet du d\u00e9sir de chacun, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 l\u2019un et \u00e0 l\u2019autre, au p\u00e8re et \u00e0 la m\u00e8re, dans le cadre d\u2019un \u0153dipe complet, constitue la toile de fond de la bisexualit\u00e9, le choix d\u2019objet (le p\u00e8re ou la m\u00e8re) exclut partiellement l\u2019un ou l\u2019autre du champ d\u2019investissement pr\u00e9f\u00e9rentiel et d\u00e9termine une orientation concomitante de l\u2019identification \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019un seulement plus qu\u2019\u00e0 l\u2019autre&nbsp;\u00bb. L\u2019identification hyst\u00e9rique, par cons\u00e9quent, implique le renoncement \u00e0 l\u2019objet du d\u00e9sir de l\u2019autre et ce renoncement est constitutif de son devenir. C\u2019est bien dans un contexte de perte qu\u2019op\u00e8re le mouvement d\u2019identification&nbsp;: la possibilit\u00e9 de renoncer t\u00e9moigne pour autant de la solidit\u00e9 du lien \u00e0 l\u2019objet et de la r\u00e9sistance de cet investissement. Au contraire, l\u2019identification narcissique est d\u00e9termin\u00e9e par un faible investissement \u00ab&nbsp;originaire&nbsp;\u00bb de l\u2019objet&nbsp;: en cas de d\u00e9fection ou de d\u00e9ception de la part de l\u2019objet, le retrait de l\u2019investissement suit une fili\u00e8re \u00ab&nbsp;anti-objectale&nbsp;\u00bb. Le surinvestissement narcissique vise alors \u00e0 pallier la lacune -insuffisance ou b\u00e9ance- qui absorbe des quantit\u00e9s plus ou moins importantes d\u2019\u00e9nergie pulsionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Les modalit\u00e9s de la \u00ab&nbsp;disparition&nbsp;\u00bb du complexe d\u2019\u0152dipe sont envisag\u00e9es dans les deux perspectives r\u00e9guli\u00e8rement privil\u00e9gi\u00e9es par Freud&nbsp;: celle de la dialectique du normal et du pathologique&nbsp;; celle de la diff\u00e9rence des sexes. D\u2019embl\u00e9e, Freud souligne que, au fondement m\u00eame du renoncement, ce sont les d\u00e9ceptions qui font succomber le complexe d\u2019\u0152dipe&nbsp;: le moment venu, le complexe tombe comme les dents de lait. La prise en compte de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition et la paradoxale recherche du d\u00e9plaisir sont ici laiss\u00e9es de c\u00f4t\u00e9&nbsp;: l\u2019attente d\u00e9\u00e7ue, la reconnaissance de l\u2019absence de satisfaction sont \u00e0 la source du d\u00e9tournement. C\u2019est plus tard, dans la r\u00e9p\u00e9tition en s\u00e9rie d\u2019histoires et de d\u00e9ceptions amoureuses \u00ab&nbsp;\u0153dipiennes&nbsp;\u00bb, que la compulsion se manifestera notamment comme motif d\u2019engagement dans la cure. Les p\u00e9nibles exp\u00e9riences sont in\u00e9luctables, ind\u00e9pendantes des \u00e9v\u00e9nements susceptibles d\u2019en fournir les motifs. Qu\u2019on emprunte la voie phylog\u00e9n\u00e9tique ou la conception ontog\u00e9n\u00e9tique, il nous faut admettre le naufrage du complexe d\u2019\u0152dipe, m\u00eame si, de ce naufrage, les vestiges se r\u00e9v\u00e8lent plus ou moins r\u00e9sistants.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019axe de la diff\u00e9rence des sexes oppose la radicalit\u00e9 de la destruction du complexe chez les gar\u00e7ons et son \u00e9nigmatique persistance chez les filles\u2026 au point que ces deux destins pourraient presque recouvrir ceux du normal et du pathologique&nbsp;! Chez le gar\u00e7on -faut-il le rappeler&nbsp;?-, la menace de castration repr\u00e9sente le motif le plus puissant et cette menace trouve son effectivit\u00e9 dans la perception de l\u2019absence de p\u00e9nis chez la fille. Chez celle-ci, il n\u2019y a pas d\u2019abandon du complexe d\u2019\u0152dipe mais plut\u00f4t une forme de substitution gr\u00e2ce au glissement le long de l\u2019\u00e9quation symbolique qui va du p\u00e9nis \u00e0 l\u2019enfant. \u00c0 l\u2019instar de la double configuration du complexe d\u2019\u0152dipe \u00ab&nbsp;complet&nbsp;\u00bb, un double destin coexiste chez tout un chacun, du fait de la bisexualit\u00e9 psychique et de la nature des identifications qui la sous-tendent. Que la \u00ab&nbsp;destruction&nbsp;\u00bb se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la forme \u00ab&nbsp;id\u00e9ale&nbsp;\u00bb alors que la survivance caract\u00e9riserait les d\u00e9rives de ces devenirs n\u2019exclut pas que la position masculine et la position f\u00e9minine soient actualis\u00e9es conjointement, et diff\u00e9remment, selon les forces qui les mobilisent sur la sc\u00e8ne int\u00e9rieure comme dans la vie amoureuse. Ces forces, lorsqu\u2019elles s\u2019\u00e9prouvent dans l\u2019in\u00e9luctable exp\u00e9rience de la d\u00e9ception, r\u00e9veillent la douleur de la perte et suivent les chemins singuliers que tracent le processus de deuil et celui de la m\u00e9lancolie&nbsp;: le renoncement aux objets d\u2019amour implique que ces objets soient perdus ou abandonn\u00e9s. C\u2019est \u00e0 ce point de suture tr\u00e8s pr\u00e9cis que s\u2019ancrent les identifications gr\u00e2ce auxquelles les conditions du d\u00e9clin de l\u2019\u0152dipe sont \u00e9tablies.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Ath\u00e9na\u00efs appara\u00eet une singuli\u00e8re construction \u0153dipienne qui d\u00e9voile l\u2019\u00e9tat d\u2019excitation de son auteur et se prolonge in\u00e9luctablement dans le r\u00e9veil d\u2019un fantasme de \u00ab&nbsp;rabaissement&nbsp;\u00bb qui inverse toutes les positions et tous les r\u00f4les compris dans ses formes habituelles. Si Ath\u00e9na\u00efs d\u00e9borde de col\u00e8re et de vengeance, si elle se laisse emporter vers un fantasme qui inverse les places habituellement assign\u00e9es aux personnages, elle n\u2019en saisit pas moins l\u2019impact de l\u2019autre sur elle-m\u00eame, empreinte qu\u2019elle subit en d\u00e9pit du contenu manifeste du sc\u00e9nario m\u00eame si la passivit\u00e9 requise dans cette sc\u00e8ne entra\u00eene une r\u00e9action de violence et de fureur incommensurables. Lorsque la fureur s\u2019\u00e9puise, la fin de la m\u00e9lancolie devient possible peut-\u00eatre parce que l\u2019objet est finalement si massivement disqualifi\u00e9, si rabaiss\u00e9, \u00e0 travers son substitut narcissique qu\u2019il est \u00ab&nbsp;abandonn\u00e9 comme sans valeur&nbsp;\u00bb. Le travail de la m\u00e9lancolie peut alors trouver ses b\u00e9n\u00e9fices et le moi \u00ab&nbsp;savourer la satisfaction de se reconna\u00eetre comme meilleur, comme sup\u00e9rieur \u00e0 l\u2019objet&nbsp;\u00bb. Peut-\u00eatre parce que la passion s\u2019\u00e9teint et que l\u2019objet dispara\u00eet avec elle. Dans les deux \u00e9tats si oppos\u00e9s et pourtant rapproch\u00e9s par Freud \u00e0 ce propos, l\u2019\u00e9tat amoureux et le suicide, \u00ab&nbsp;le moi, bien que par des voies tout \u00e0 fait diff\u00e9rentes, est \u00e9cras\u00e9 par l\u2019objet&nbsp;\u00bb. On peut comprendre alors \u00e0 quel point les forces narcissiques doivent se mobiliser pour combattre cette domination tyrannique, comment le rabaissement joue alors un r\u00f4le majeur dans le renversement de la passivit\u00e9 en activit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es d\u2019intense travail analytique, Ath\u00e9na\u00efs a arr\u00eat\u00e9 sa psychoth\u00e9rapie&nbsp;: tous les \u00e9l\u00e9ments \u00e9taient l\u00e0 qui permettaient de penser qu\u2019en effet, nous \u00e9tions arriv\u00e9es, toutes les deux, au terme de cette travers\u00e9e. Par la suite, elle est revenue r\u00e9guli\u00e8rement me voir, pour un ou deux entretiens, et c\u2019est seulement au bout de quelque temps que s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 moi le sc\u00e9nario de ces retours. En g\u00e9n\u00e9ral, Ath\u00e9na\u00efs arrive dans un \u00e9tat d\u2019excitation intense&nbsp;: l\u2019angoisse, le d\u00e9sespoir, et surtout la passion la d\u00e9vorent. Chaque fois, la m\u00eame conjoncture la conduit vers moi&nbsp;: elle a rencontr\u00e9 un homme, un nouvel amant qui fait trembler toute sa vie, remettre en cause tout ce qu\u2019elle a construit. Son d\u00e9chirement est excessif et incroyablement douloureux&nbsp;: elle est aux prises avec le m\u00eame choix impossible, une aporie, dit-elle. Curieusement, en parler avec moi l\u2019apaise\u2026 jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition de sa demande, un nouvel amant, une nouvelle passion, une douleur renouvel\u00e9e. La pr\u00e9paration de notre rencontre m\u2019a permis de porter attention \u00e0 un d\u00e9tail, si j\u2019ose dire&nbsp;: un homme en chasse un autre, mais le motif du d\u00e9sinvestissement du pr\u00e9c\u00e9dent est toujours le m\u00eame&nbsp;: Ath\u00e9na\u00efs met tout en \u0153uvre pour sa conqu\u00eate amoureuse, elle y parvient toujours\u2026puis au bout de quelque temps, sans m\u00eame laisser la lassitude s\u2019installer, une autre rencontre fait basculer l\u2019\u00e9quilibre pr\u00e9caire mais paradoxalement tenace qu\u2019elle entretient. Le doute l\u2019envahit en effet, un doute qui la tourmente et l\u2019endolorise avec une intensit\u00e9 incroyable\u2026 Mais un doute qui lui permet de toujours garder deux objets d\u2019amour en m\u00eame temps, l\u2019ancien, son p\u00e8re, auquel elle ne peut jamais tout \u00e0 fait renoncer et le nouveau pour lequel elle br\u00fble. Je d\u00e9c\u00e8le une singularit\u00e9 qui retient toute mon attention&nbsp;: la passion vient bien s\u00fbr de son impatience, de l\u2019extr\u00eame excitation qui la sous-tend, une excitation si forte, si violente qu\u2019elle devient douloureuse et insoutenable. Une passion en apparence purement sexuelle et aveugl\u00e9ment amoureuse car la r\u00e9p\u00e9tition du type particulier de choix d\u2019objet ordonne une \u00ab&nbsp;s\u00e9rie&nbsp;\u00bb au sens o\u00f9 l\u2019entend Freud&nbsp;: tous les \u00ab&nbsp;nouveaux&nbsp;\u00bb amants sont tr\u00e8s amoureux d\u2019elle, tr\u00e8s \u00e9pris de sa cr\u00e9ativit\u00e9 et de son intelligence \u00e0 elle, et elle r\u00e9pond parfaitement, presqu\u2019en \u00e9cho \u00e0 ces voies de l\u2019amour mais assez rapidement, comme je l\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 au d\u00e9but de mon expos\u00e9, ces hommes, tr\u00e8s surestim\u00e9s dans un premier temps, se r\u00e9v\u00e8lent insuffisants \u00ab&nbsp;culturellement&nbsp;\u00bb, ce ne sont pas de vrais interlocuteurs pour elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma derni\u00e8re rencontre avec Ath\u00e9na\u00efs s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e particuli\u00e8rement int\u00e9ressante. Ath\u00e9na\u00efs me laisse un message dramatique\u2026 J\u2019attends la suite, pensant que, cette fois encore, une brusque flamb\u00e9e sexuelle s\u2019est empar\u00e9e d\u2019elle. Elle me rappelle et tout \u00e0 coup m\u2019inqui\u00e8te, je lui propose un rendez-vous assez rapidement. Je la trouve tr\u00e8s mal, prise par l\u2019angoisse de devenir folle, tr\u00e8s envahie par des repr\u00e9sentations morbides alarmantes, prise par une excitation qui cette fois prend les formes troublantes d\u2019une menace d\u2019effondrement d\u00e9pressif aux limites de la perte du sentiment d\u2019exister. Le drame se transforme -pour elle- en trag\u00e9die&nbsp;: son p\u00e8re aime une autre femme. Elle vient de d\u00e9couvrir cette liaison, relativement r\u00e9cente. La douleur est atroce, et aucun raisonnement, aucun argument qu\u2019Ath\u00e9na\u00efs d\u00e9ploie, ne parvient \u00e0 la calmer&nbsp;: elle souffre d\u2019une jalousie barbare, sauvage, qui la laisse sans voix et sans force\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 partir de l\u00e0 que je souhaite conclure mon expos\u00e9. Et d\u2019abord, en rappelant ce que dit Freud \u00e0 propos du type particulier de choix d\u2019objet chez l\u2018homme&nbsp;: la jalousie vis-\u00e0-vis des femmes pr\u00e9c\u00e9dentes n\u2019est pas consciemment \u00e9prouv\u00e9e, elle s\u2019empare et se fixe sur des figures r\u00e9centes ou \u00e0 venir, rendant l\u2019amoureux suspicieux, m\u00e9fiant, parfois jusqu\u2019au d\u00e9lire. Chez Ath\u00e9na\u00efs, le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne appara\u00eet&nbsp;: de la premi\u00e8re femme, sa m\u00e8re, elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 jalouse, en apparence. C\u2019est la nouvelle, celle qui prend sa place, qui d\u00e9clenche sa folie douloureuse, m\u00eame si, raisonnablement, elle sait qu\u2019elle-m\u00eame a d\u00e9cid\u00e9 de quitter cette place, de ne plus l\u2019occuper. Quels \u00e9tranges d\u00e9placements, quelles permutations fascinantes ordonnent un tel bouleversement&nbsp;? Bouleversement banal, au demeurant, si l\u2019on se penche sur les r\u00e9seaux compliqu\u00e9s de la jalousie et de la parano\u00efa, et surtout des m\u00e9canismes de projection massifs qui y op\u00e8rent. L\u2019interpr\u00e9tation peut en \u00eatre relativement ais\u00e9e au regard de la passion \u0153dipienne&nbsp;: toujours \u00e0 l\u2019\u0153uvre, toujours active quelles qu\u2019en soient les configurations singuli\u00e8res, car depuis les commencements, Ath\u00e9na\u00efs ne r\u00e9p\u00e8te-t-elle pas le m\u00eame sc\u00e9nario, en changeant les places des diff\u00e9rents protagonistes&nbsp;? En \u00e9tant celle qui abandonne plut\u00f4t que celle qui est abandonn\u00e9e&nbsp;? En \u00e9tant celle qui trompe plut\u00f4t que celle qui est tromp\u00e9e&nbsp;? Et enfin, en provoquant chez ses partenaires une jalousie dont jusqu\u2019ici elle n\u2019a pas pu s\u2019approprier l\u2019exp\u00e9rience&nbsp;? Que dire enfin du transfert amoureux, et de la n\u00e9cessit\u00e9, pour Ath\u00e9na\u00efs de venir me montrer r\u00e9p\u00e9titivement, une fois son analyse arr\u00eat\u00e9e, qu\u2019elle peut me remplacer, que ses potentialit\u00e9s d\u2019amour demeurent toujours aussi vives et qu\u2019elles peuvent se fixer sur de nouveaux objets&nbsp;?<sup>1<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Curieuse fin d\u2019analyse, direz-vous\u2026 C\u2019est une \u00e9vidence, mais en m\u00eame temps elle met au jour ce que la passion transf\u00e9rentielle draine, ses restes qui prennent feu, \u00e0 nouveau, non pas seulement au th\u00e9\u00e2tre, sur la sc\u00e8ne de la cure, mais au-del\u00e0, dans le th\u00e9\u00e2tre de la vie \u00e0 travers le d\u00e9ferlement de l\u2019amour lorsqu\u2019il contient la part de passion qui continue de l\u2019habiter. C\u2019est cette part qui se transforme en impatience d\u2019aimer, dans la qu\u00eate parfois presque compulsive de nouveaux objets&nbsp;: l\u2019amour maniaque, -c\u2019est ainsi que je l\u2019appelle- qui vient ponctuellement masquer non seulement la perte, l\u2019abandon, la s\u00e9paration, mais les affects qui leur sont li\u00e9s, affects tristes dont la reconnaissance n\u2019est pas permise. Comme si, en effet, il n\u2019y avait pas de place, pas de droit d\u2019asile<sup>2<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Freud S. (1932) XIII<sup>e<\/sup> Le\u00e7on&nbsp;: <em>La f\u00e9minit\u00e9<\/em>, in <em>Nouvelle suite des le\u00e7ons d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em>, in O.C. XIX, Paris, France&nbsp;: PUF (2004), p. 197.<\/li><li>Freud S. (1920), <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>, in O.C. XV, Paris, France&nbsp;: PUF (2002), p. 273-338.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10710?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une belle et grande fille, une belle plante comme on dit, vive, joyeuse (un peu trop peut-\u00eatre), directe, d\u00e9pourvue d\u2019inhibition, semble-t-il, et extraordinairement \u00e0 l\u2019aise, d\u2019embl\u00e9e. 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