{"id":10708,"date":"2021-08-22T07:32:34","date_gmt":"2021-08-22T05:32:34","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/naissance-de-soi-par-la-terre-2\/"},"modified":"2021-09-18T12:30:27","modified_gmt":"2021-09-18T10:30:27","slug":"naissance-de-soi-par-la-terre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/naissance-de-soi-par-la-terre\/","title":{"rendered":"Naissance de soi par la terre"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le Modelage en atelier d\u2019art-th\u00e9rapie<\/h2>\n\n\n\n<p>Une prise en charge en th\u00e9rapie \u00e0 m\u00e9diation artistique peut \u00eatre int\u00e9ressante pour les personnes d\u00e9veloppant un Trouble des Conduites Alimentaires. En effet, ce dont souffre, entre autres, l\u2019individu, sont les exp\u00e9riences primaires qui n\u2019ont pas pu \u00eatre jou\u00e9es durant l\u2019enfance. La psych\u00e9 humaine est contrainte \u00e0 une exp\u00e9rience qui doit \u00eatre int\u00e9gr\u00e9e&nbsp;: il faut se l\u2019approprier. Avec du jeu et de l\u2019imagination, l\u2019individu peut explorer cette situation sous un autre angle et l\u2019appr\u00e9hender sous tous ses aspects. L\u2019art-th\u00e9rapie permet l\u2019exploration de son monde interne, et d\u2019\u00eatre acteur du processus de transformation&nbsp;: d\u2019une exp\u00e9rience de d\u00e9plaisir en une exp\u00e9rience int\u00e9grable. Elle peut \u00eatre symbolis\u00e9e en une forme susceptible d\u2019\u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e et assimil\u00e9e. L\u2019exp\u00e9rience intime que le b\u00e9b\u00e9 fait lors des interactions primaires est ici retrouv\u00e9e. Cette aire d\u2019exp\u00e9rience peut \u00eatre apparent\u00e9e \u00e0 l\u2019espace de l\u2019atelier o\u00f9 le jeu, l\u2019acte de faire et de se sentir en vie, peut \u00eatre \u00e0 nouveau possible. L\u2019atelier fonde un espace s\u00e9curisant. Pi\u00e8ce \u00e0 part, ferm\u00e9e, \u00e0 l\u2019abri des regards et des p\u00e9n\u00e9trations externes, bulle protectrice dans l\u2019institution, elle a fonction de <em>holding<\/em> et est propice au d\u00e9veloppement d\u2019une aire transitionnelle dans l\u2019espace de l\u2019atelier. Le langage utilis\u00e9 durant les s\u00e9ances est technique, centr\u00e9 sur la m\u00e9diation, il permet au sujet d\u2019acqu\u00e9rir les clefs n\u00e9cessaires afin de faciliter l\u2019expression de son imagination dans un objet, et trouver sa propre expression de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le m\u00e9dium utilis\u00e9 en atelier modelage, est la terre, mati\u00e8re sensorielle et, au sens propre, mall\u00e9able. Ses propri\u00e9t\u00e9s sp\u00e9cifiques par sa manipulation et sa r\u00e9versibilit\u00e9, en font une mati\u00e8re unique et transformable \u00e0 l\u2019infini, cr\u00e9ant ainsi une temporalit\u00e9 particuli\u00e8re et propre \u00e0 chacun. Une dimension m\u00e9taphorique r\u00e9side dans le processus cr\u00e9atif par ce va-et-vient constant entre \u00ab&nbsp;recherche &#8211; cr\u00e9ation &#8211; r\u00e9ajustements&nbsp;\u00bb. Le modelage de l\u2019argile permet une prise en main directe de la mati\u00e8re o\u00f9 le corps entre en contact et y laisse une trace, il cr\u00e9e une multitude de formes et d\u2019associations. C\u2019est un engagement physique dans lequel le tactile est stimul\u00e9 et stimule \u00e0 son tour une communication sensitive au monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, la peau d\u00e9couvre l\u2019espace ext\u00e9rieur au corps et son retentissement int\u00e9rieur. Comme l\u2019\u00e9nonce D. Anzieu, la peau est une sorte de reflet d\u2019une peau psychique non constitu\u00e9e, fronti\u00e8re avec l\u2019ext\u00e9rieur et permet l\u2019individuation. La perception tactile de l\u2019argile, sa sensation rassurante et d\u00e9lassante, peuvent \u00eatre un moyen de r\u00e9activer des souvenirs profonds. La peau est un syst\u00e8me perceptif capable de transformer une sensation cutan\u00e9e en ressenti int\u00e9rioris\u00e9 et de l\u2019ordre de l\u2019\u00e9motion. Ainsi, elle fait r\u00e9sonner les red\u00e9finitions des limites du corps et la constitution d\u2019une enveloppe int\u00e9grative du Moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons nous demander si les sensations de la terre, chez les patients souffrant d\u2019un trouble alimentaire, permettent de rejouer des sensations intra-ut\u00e9rines et des premi\u00e8res interactions m\u00e8re-b\u00e9b\u00e9 oubli\u00e9es&nbsp;? Est-ce que cette m\u00e9diation peut \u00e9veiller et mettre en lumi\u00e8re des fantasmes li\u00e9s \u00e0 la maternit\u00e9&nbsp;? Mais alors, faire na\u00eetre dans la terre ne serait-ce pas une fa\u00e7on d\u2019assister \u00e0 sa propre renaissance&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Vignette clinique&nbsp;: Pauline<\/h2>\n\n\n\n<p>Nous allons ici retracer le parcours en art-th\u00e9rapie de Pauline, jeune fille apparemment \u00ab&nbsp;sans histoire&nbsp;\u00bb dont l\u2019anorexie mentale d\u00e9bute \u00e0 13 ans, dans un contexte de deuil familial apr\u00e8s les d\u00e9c\u00e8s de la grand-m\u00e8re et de l\u2019oncle maternels. La perte de poids est alors la seule expression, corporelle, d\u2019une souffrance silencieuse. Durant sa longue hospitalisation \u00e0 l\u2019Institut Mutualiste Montsouris, le travail qu\u2019elle entreprendra en atelier d\u2019art-th\u00e9rapie se fera, accompagn\u00e9 de deux art-th\u00e9rapeutes successives&nbsp;; chacune suivant le cheminement de Pauline pendant 9 mois.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les 9 premiers mois d\u2019hospitalisation &#8211; D\u00e9borah Zacot<\/h2>\n\n\n\n<p>Lorsque Pauline arrive \u00e0 l\u2019Institut Mutualiste Montsouris, nous rencontrons une jeune fille tr\u00e8s impliqu\u00e9e venant r\u00e9guli\u00e8rement en atelier, investissant tr\u00e8s rapidement le modelage. Dans l\u2019atelier, elle est en lien avec ses pairs. Sa relation avec moi para\u00eet se jouer dans un double mouvement&nbsp;: d\u2019une part elle me tient \u00e0 distance en ignorant tout \u00e9change qu\u2019elle pourrait vivre comme trop intrusif, d\u2019autre part, elle cherche \u00e0 cr\u00e9er un lien, nous questionnant sur ma propre pratique, sur mes v\u00eatements, cr\u00e9ant ainsi un dialogue et une relation particuli\u00e8re qui s\u2019\u00e9toffera avec le temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant les premiers mois de sa prise en charge, Pauline est silencieuse, concentr\u00e9e, pensive. Puis, elle devient de plus en plus joyeuse, vivante, parfois m\u00eame tr\u00e8s anim\u00e9e et excit\u00e9e. La verbalisation \u00e9tant difficile pour elle en entretien, l\u2019espace de l\u2019atelier para\u00eet \u00eatre un lieu contenant et rassurant o\u00f9 elle peut d\u00e9poser la richesse de son monde interne. Pauline montre d\u2019embl\u00e9e une tr\u00e8s bonne appr\u00e9hension des volumes et des proportions, elle travaille la terre avec beaucoup d\u2019aisance technique. Elle met en sc\u00e8ne ses productions sur son \u00e9tag\u00e8re au fil de leur apparition.<\/p>\n\n\n\n<p>La 1<sup>\u00e8re<\/sup> figurine cr\u00e9\u00e9e est un petit personnage f\u00e9minin (5 cm). C\u2019est son premier jour d\u2019hospitalisation, lendemain de No\u00ebl et le d\u00e9but d\u2019un temps de s\u00e9paration d\u2019avec les parents. Pauline cr\u00e9e ce petit objet en une s\u00e9ance, de fa\u00e7on autonome et silencieuse. Elle l\u2019appellera par la suite \u201cla reine des neiges\u201d, et la destine \u00e0 sa m\u00e8re. Pauline importe t-elle \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019atelier une figure maternelle glac\u00e9e t\u00e9moin de ce qui s\u2019y passe&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle produira ensuite un visage f\u00e9minin qui va lui demander beaucoup de temps, de r\u00e9flexion, des frustrations, et des d\u00e9couragements. Parce qu\u2019elle met du temps, la terre va durcir, elle devient alors moins mall\u00e9able, chaque geste sur l\u2019argile doit \u00eatre pens\u00e9, r\u00e9fl\u00e9chi, le retour en arri\u00e8re est bien plus compliqu\u00e9 qu\u2019avec une terre molle et \u00e9lastique. Il est facile d\u2019enlever mais beaucoup moins de remettre. Tout geste devient alors presque d\u00e9finitif. Elle s\u2019inflige ainsi des difficult\u00e9s suppl\u00e9mentaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s un mois sur l\u2019\u00e9laboration de cette forme, Pauline va bloquer durant plus de 4 s\u00e9ances sur la bouche, n\u2019arrivant pas \u00e0 trouver la forme ad\u00e9quate. Vrai face-\u00e0-face, sorte de partie d\u2019\u00e9chec, je la vois r\u00e9fl\u00e9chir et h\u00e9siter longuement afin de d\u00e9cider quelle strat\u00e9gie adopter. Chaque mouvement va \u00eatre pens\u00e9, analys\u00e9, projet\u00e9, remis en question, rien n\u2019est laiss\u00e9 au hasard. Pauline exprime alors quelques moments d\u2019\u00e9nervements et d\u2019impatience. Est-ce la forme de la bouche ou le signifiant qui va ralentir son processus et m\u00eame le figer&nbsp;? Elle lisse \u00e9norm\u00e9ment la terre, de mani\u00e8re \u00e0 ne voir aucune asp\u00e9rit\u00e9, qu\u2019elle soit parfaite. Lorsque l\u2019objet est fini, Pauline en est tr\u00e8s fi\u00e8re, et l\u2019appelle \u201cM\u00e9duse\u201d personnage mythologique \u00e9vocateur de la puissance du f\u00e9minin, qui est d\u00e9capit\u00e9 et devient alors objet, masque de protection. Elle incarne l\u2019ambivalence du regard f\u00e9minin, qui attire et ensorcelle, s\u00e9duit et condamne, elle a le pouvoir de p\u00e9trifier tout homme mortel qui la regarde. M\u00e9duse, un mythe pr\u00e9-olympien d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 alors matriarcale nous questionne \u00e9galement sur le poids de cette lign\u00e9e matriarcale dans l\u2019histoire de Pauline. Toutefois, comme tout au long de son parcours o\u00f9 Pauline interpelle par la force symbolique et condens\u00e9e de ses productions, nous nous contentons d\u2019accueillir celles-ci ou ce qu\u2019elle en dit, sans jugement, ni interpr\u00e9tation.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la \u00ab&nbsp;M\u00e9duse&nbsp;\u00bb, Pauline se lance dans la production d\u2019une nouvelle t\u00eate&nbsp;: <em>Dark Vador<\/em>. L\u2019objet est de la m\u00eame taille que la M\u00e9duse, mais plus anguleuse, plus g\u00e9om\u00e9trique, plus sombre. Pauline va encore prendre beaucoup de temps pour cr\u00e9er cet objet, avec une terre qu\u2019elle laisse durcir. C\u2019est la m\u00eame technique, le m\u00eame processus et les m\u00eames difficult\u00e9s. Elle le creuse afin de faire un photophore&nbsp;: c\u2019est une t\u00eate vide. Mais, heureusement, lui n\u2019a pas de bouche, donc plus facile \u00e0 r\u00e9aliser selon elle. Le c\u00f4t\u00e9 obscur et sombre, a la bouche obstru\u00e9e. Cette cr\u00e9ation est destin\u00e9e \u00e0 son fr\u00e8re, elle la nomme finalement \u00ab&nbsp;Poulet&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s un certain temps, Pauline cr\u00e9e une nouvelle t\u00eate, toujours de la m\u00eame taille que les deux pr\u00e9c\u00e9dentes. C\u2019est un homme, Il lui fait penser \u00e0 son prof de maths. Elle l\u2019\u00e9maille de couleur sombre, les yeux verts, il devient machiav\u00e9lique&nbsp;: \u00ab&nbsp;il fait peur&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauline commence alors \u00e0 donner un sens \u00e0 cet ensemble, elle ordonne chaque objet&nbsp;: l\u2019alignement est bien r\u00e9fl\u00e9chi. Elle me conte alors pourquoi ils se positionnent ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>M\u00e9duse<\/em> est tellement belle, qu\u2019elle en a marre et se transforme en passant du tyran machiav\u00e9lique (le prof de maths) au c\u00f4t\u00e9 obscur <em>Dark Vador<\/em> (Poulet)&nbsp;\u00bb. Par cette narration nous nous posons alors la question de savoir si le fait de passer par le c\u00f4t\u00e9 obscur, sans bouche, orifice clos, sans rien qui entre et qui ne sort, permet enfin \u00e0 <em>M\u00e9duse<\/em> de devenir ce qu\u2019elle d\u00e9sire, et exprimer ses \u00e9motions. En quelque sorte s\u2019individuer.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que nous mettons en place un nouvel atelier&nbsp;: Argile et sens. Le but est de modeler en convoquant un sens, parfois index\u00e9, afin d\u2019appeler la m\u00e9moire corporelle \u00e0 impulser un processus cr\u00e9atif. C\u2019est s\u2019appuyer sur le sensoriel pour puiser l\u2019\u00e9motion et de nourrir la cr\u00e9ativit\u00e9. Pauline affectionne particuli\u00e8rement cet atelier et joue totalement le jeu, tr\u00e8s r\u00e9ceptive \u00e0 cette approche qui lui permet d\u2019explorer des techniques diff\u00e9rentes. A chaque s\u00e9ance elle se laisse aller et se concentre sur ses sensations, elle puise dans ses \u00e9prouv\u00e9s afin de leur donner une forme. Ses gestes sont plus spontan\u00e9s et plus libres, aussi le processus est plus rapide, elle produit un ou plusieurs objets par s\u00e9ance. Ses cr\u00e9ations sont tout en rondeur, les formes sont plus fluides et plus organiques, plus corporelles, moins ma\u00eetris\u00e9es. Ces objets seront des terrains de jeu&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est pas grave si ce n\u2019est pas parfait et pas fini&nbsp;\u00bb, elle y fera des essais de formes et couleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors d\u2019une s\u00e9ance sur le toucher, Pauline fait appara\u00eetre dans un petit bout de terre une forme qui va lui faire penser \u00e0 un f\u0153tus. Excit\u00e9e, elle dira \u00ab&nbsp;oh un petit b\u00e9b\u00e9, c\u2019est trop mignon&nbsp;!&nbsp;\u00bb, mais mouvement de recul, elle semble se figer et le transforme en un chat. Serait-ce la symbolisation de l\u2019enfant d\u00e9sir\u00e9, de l\u2019origine d\u2019un Moi, de l\u2019autre, sorte de gen\u00e8se en gestation d\u2019un monde intime&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lors d\u2019une de ces s\u00e9ances, Pauline va cr\u00e9er une ville qu\u2019elle nomme \u00e0 son nom. Elle l\u2019enrichit petit \u00e0 petit en y mettant des personnages miniatures. Par la cr\u00e9ation de ce monde onirique, imaginaire, son monde interne semble pouvoir, lui aussi prendre forme. Le th\u00e8me de la maison sera repris plusieurs fois avant mon d\u00e9part de l\u2019institution. Alors qu\u2019elle avait initi\u00e9 un mouvement d\u2019ouverture sur de grandes cr\u00e9ations, Pauline revient vers un travail dans la petitesse et l\u2019hyper-minutie. Une p\u00e9riode o\u00f9 des l\u00e9ments d\u00e9pressifs apparaissent.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se lance alors dans la production d\u2019une maison en bin\u00f4me avec une autre patiente. Elles commencent \u00e0 faire les nombreux meubles dans un format minuscule (1 cm). Cette production est source de grandes excitations, elles sont toutes deux exalt\u00e9es lorsqu\u2019un toilette ou des balais l\u2019accompagnant appara\u00eet. Pauline dirige les op\u00e9rations, et d\u00e9termine tout ce qui fait la d\u00e9co de la maison. Notons que le contenu de la maison existe avant l\u2019apparition du contenant, des murs. Pauline s\u2019\u00e9tonne de voir que tous les meubles ressemblent \u00e0 ceux qui sont chez elle&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est marrant j\u2019ai exactement les m\u00eames chez moi&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Dans cette maison ainsi cr\u00e9\u00e9e, vit une famille avec un enfant unique, une petite fille de 5 ans. Mais aucun personnage n\u2019est cr\u00e9\u00e9 r\u00e9ellement face \u00e0 la multitude d\u2019objets. Je demande qui vit dans cet espace, la r\u00e9ponse vient de but-en-blanc&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est vous&nbsp;\u00bb. Sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re o\u00f9 figurent ses productions, elle place le petit chat, le f\u0153tus, lov\u00e9 sur le lit parental.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette maison sans murs et inhabit\u00e9e, sauf peut \u00eatre de l\u2019art th\u00e9rapeute, ou plut\u00f4t le processus psychique engag\u00e9 durant cette production, pourrait repr\u00e9senter, suivant son v\u00e9cu, montre l\u2019\u00e9cart entre la charge fantasmatique et le d\u00e9faut de contenance psychique. C\u2019est le dernier projet que Pauline fait avant mon d\u00e9part, elle tenait \u00e0 ce qu\u2019il soit abouti, mais les murs n\u2019ont pas eu le temps d\u2019\u00eatre finis. Nous n\u2019avons pas abord\u00e9 le transfert qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9 en atelier, mais la s\u00e9paration apr\u00e8s ces 9 mois de prise en charge appara\u00eet comme une \u00e9preuve. Il sera pourtant essentiel au processus engag\u00e9, qui va se d\u00e9ployer \u00e0 travers la terre et permettre de poursuivre son chemin vers l\u2019individuation. Sur les soubassements construits durant cette p\u00e9riode, les murs vont par la suite s\u2019\u00e9lever.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Seconde partie de l\u2019hospitalisation &#8211; Barbara Maison<\/h2>\n\n\n\n<p>Pauline est r\u00e9guli\u00e8rement pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019atelier modelage. Elle est de bon contact et accueillante, tout en montrant une attitude assez d\u00e9fendue. Son aisance technique et son silence face \u00e0 ses projets, me met assez vite \u00e0 distance, et rend l\u2019\u00e9tayage plus difficile. Elle \u00e9voque \u00e9galement la mani\u00e8re dont travaillait ma coll\u00e8gue, ce qui montre l\u2019attachement qu\u2019elle lui portait, et par cons\u00e9quent une s\u00e9paration peu \u00e9vidente. Avec Pauline, notre rencontre est non verbale, pudique, la relation s\u2019\u00e9tablissant essentiellement \u00e0 travers nos \u00e9changes de regards et de sourires. Nous nous apprivoisons l\u2019une l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re production que Pauline r\u00e9alise au sein de notre atelier est une figurine f\u00e9minine repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, en argile brune, qui a pour caract\u00e9ristique d\u2019\u00eatre assez dure \u00e0 modeler de par sa rigidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une production de petite taille (6 cm), qu\u2019elle r\u00e9alise en une s\u00e9ance. Toute son attention se porte sur le dos tr\u00e8s arrondi dans sa posture. Elle lisse longuement les c\u00f4tes et la colonne vert\u00e9brale qui s\u2019av\u00e8re \u00eatre pro\u00e9minente. C\u2019est la premi\u00e8re fois que le corps entier appara\u00eet. Pauline repr\u00e9sente un corps ferm\u00e9 et verrouill\u00e9. Pendant qu\u2019elle cr\u00e9e, Pauline est calme, silencieuse et tr\u00e8s concentr\u00e9e, ce qui la coupe compl\u00e8tement du groupe. C\u2019est une p\u00e9riode difficile pour elle, marqu\u00e9e par une recrudescence anxieuse et des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9pressifs. Poursuivant la th\u00e9matique du corps f\u00e9minin, Pauline change d\u2019argile pour sa nouvelle production. Elle utilise cette fois la terre blanche lisse, qui a la particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre tr\u00e8s souple et mall\u00e9able, ce qui lui permet de la travailler avec aisance et dext\u00e9rit\u00e9. Nous observons \u00e0 travers cette production, un changement d\u2019\u00e9chelle (15 cm), et de posture corporelle&nbsp;: le personnage est debout, t\u00eate rejet\u00e9e en arri\u00e8re, bras ouverts et yeux clos. Le haut du corps est plein, \u00e9rotis\u00e9, avec les d\u00e9tails de la poitrine, \u00e9paules d\u00e9nud\u00e9es&nbsp;; en revanche, le bas du corps est \u00e9vid\u00e9. C\u2019est la femme photophore. Nous retrouvons ici la question de l\u2019enveloppe corporelle, et ce va et vient vers un corps avec ou sans consistance.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la continuit\u00e9 de la femme photophore, Pauline r\u00e9alise une nouvelle figurine f\u00e9minine au visage similaire \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9dente. Elle utilise de nouveau la terre blanche, lisse, prenant elle-m\u00eame la pause afin de servir de mod\u00e8le \u00e0 son personnage, en relevant son genou, croisant ses bras autour, et en inclinant l\u00e9g\u00e8rement sa t\u00eate sur le c\u00f4t\u00e9. Pauline est tr\u00e8s sensible au bon rapport des proportions et au mouvement du corps. Concernant son processus cr\u00e9atif, elle mod\u00e8le avec beaucoup plus de spontan\u00e9it\u00e9, et avec une vitesse d\u2019ex\u00e9cution \u00e9tonnante. Son aisance technique lui permet d\u2019attacher plus d\u2019importance \u00e0 l\u2019expression du corps, mettant l\u2019accent sur les rondeurs f\u00e9minines, en accentuant les courbes de la poitrine, des hanches et des fesses. Aussi, son rapport \u00e0 la terre est plus sensoriel, et \u00e9motionnel. Le corps est d\u00e9sormais plein et il s\u2019\u00e9rotise. Par ailleurs, c\u2019est un moment o\u00f9 Pauline reprend du poids et voit son corps se transformer. Au fur et \u00e0 mesure que le sympt\u00f4me anorexique tombe, la tristesse et les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9pressifs apparaissent. Suit la femme enceinte.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauline r\u00e9alise cette production en une s\u00e9ance, en terre blanche, douce et mall\u00e9able. Elle a une attitude tout \u00e0 fait bienveillante dans sa mani\u00e8re de modeler l\u2019argile, en la caressant, la lissant d\u00e9licatement, et par son regard tr\u00e8s attendri sur la posture de la femme qui pose, avec beaucoup de pr\u00e9ciosit\u00e9, sa main sur son ventre. La souplesse de l\u2019argile provoqua plusieurs accidents. La t\u00eate et les jambes furent plusieurs fois cass\u00e9es, or Pauline prit le temps de la restaurer avec patience et pers\u00e9v\u00e9rance. Cette production prend une valeur symbolique tr\u00e8s importante au sein du processus cr\u00e9atif de Pauline. Est-ce ici, le fantasme d\u2019\u00eatre la femme enceinte, ou d\u2019\u00eatre le b\u00e9b\u00e9 port\u00e9, contenu et d\u00e9sir\u00e9 dans le ventre de sa m\u00e8re, en fusion avec l\u2019objet primaire&nbsp;? L\u00e0 encore, la question de la contenance se pose entre le vide et le plein. Ce corps qui contient, est un corps habit\u00e9 par qui, par quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Par la suite, Pauline arrive \u00e0 l\u2019atelier avec l\u2019intention de r\u00e9aliser \u00ab&nbsp;un cheval de trait&nbsp;\u00bb, qu\u2019elle souhaite offrir \u00e0 sa m\u00e8re. Pour la premi\u00e8re fois, elle d\u00e9cide de prendre un pain d\u2019argile entier (10 kg), ce qui implique un changement de taille important au sein de son processus cr\u00e9atif. Pauline ose prendre sa place au sein de l\u2019atelier tant physiquement qu\u2019\u00e0 travers sa production. De ce fait, elle s\u2019engage corporellement en travaillant la terre avec des gestes pulsionnels, vifs et pr\u00e9cis. La duret\u00e9 de l\u2019argile brune et le gros bloc implique un changement de posture pour la travailler, alternant la position debout et assise. De m\u00eame qu\u2019elle s\u2019autorise \u00e0 se d\u00e9placer dans l\u2019atelier, lui permettant de changer de point de vue sur ce qu\u2019elle produit, et de prendre ainsi un certain recul. Son corps et sa pr\u00e9sence prennent vie alors que, jusque-l\u00e0, elle \u00e9tait beaucoup plus fig\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle creuse le bloc d\u2019argile avec les outils, d\u00e9grossit la forme, faisant na\u00eetre un corps de cheval&nbsp;; puis s\u2019interrompt brusquement. Elle met de c\u00f4t\u00e9 sa production en cours, assurant de la reprendre par la suite, puis prend un morceau d\u2019argile brune et r\u00e9alise en tr\u00e8s peu de temps, et avec beaucoup de dext\u00e9rit\u00e9 et de pr\u00e9cision un cheval de trait, qui devient finalement un tout petit format.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauline reprend ensuite la production mise de c\u00f4t\u00e9, pour agrandir le corps du cheval. Nous pouvons observer nettement sa capacit\u00e9 d\u2019alterner entre le grand et petit format. Avec la m\u00eame \u00e9nergie qu\u2019au d\u00e9but, Pauline travaille le haut du corps qui se transforme peu \u00e0 peu en un buste f\u00e9minin, prenant la forme d\u2019un Centaure (habituellement repr\u00e9sent\u00e9 sous des traits masculins). Elle insiste sur le travail de la courbe (poitrine, taille, croupe du cheval), et sur le rendu du mouvement qu\u2019elle cr\u00e9e dans la torsion du Centaure, la chevelure, la queue du cheval, ainsi que dans le geste du tir \u00e0 l\u2019arc. Ici le corps s\u2019inscrit dans quelque chose de puissant, et viril, tant \u00e0 travers sa posture que dans son attitude. Nous pouvons aussi remarquer le regard \u00e0 la fois s\u00e9ducteur et d\u00e9fiant du Centaure.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauline verbalise qu\u2019elle le cr\u00e9e pour elle-m\u00eame. Apr\u00e8s un temps d\u2019\u00e9change, Pauline peut dire qu\u2019elle voit une \u00e9volution entre ces diff\u00e9rents modelages. Lorsque le Centaure est termin\u00e9, Pauline a moins de d\u00e9sir et de plaisir \u00e0 cr\u00e9er. Elle a du mal \u00e0 se saisir de l\u2019\u00e9tayage et au niveau de sa symptomatologie, nous observons une profonde tristesse. Pourtant, c\u2019est \u00e9galement \u00e0 ce moment qu\u2019elle d\u00e9cide de finaliser sa maison, commenc\u00e9e pr\u00e9c\u00e9demment, en construisant les murs en pl\u00e2tre et en disposant tous les \u00e9l\u00e9ments selon chaque pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s un long moment d\u2019absence, Pauline revient \u00e0 l\u2019atelier et souhaite repartir sur un tr\u00e8s grand volume. Elle choisit un pain d\u2019argile blanche chamott\u00e9e, qui a pour caract\u00e9ristique d\u2019\u00eatre tr\u00e8s granuleuse et tr\u00e8s souple \u00e0 la fois. Elle engage de nouveau beaucoup d\u2019\u00e9nergie et de pulsionnalit\u00e9 \u00e0 travers sa gestuelle. Rapidement, elle donne \u00e0 voir un bassin de femme, assise, face \u00e0 elle, jambes \u00e9cart\u00e9es et genoux repli\u00e9s. Face \u00e0 cette sc\u00e8ne, Pauline arrache soudainement les deux jambes, pr\u00e9textant ne plus savoir comment s\u2019y prendre techniquement. Ce modelage de femme, dans cette posture pourrait donner \u00e0 voir la sc\u00e8ne primitive, ou une sc\u00e8ne d\u2019accouchement&nbsp;; objet qui fut refoul\u00e9 et d\u00e9truit instantan\u00e9ment. De cette m\u00eame terre na\u00eetra tout d\u2019abord un ange, qui se transformera par la suite de nouveau en corps de femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauline repart alors dans le moyen format, et r\u00e9alise une nouvelle figurine f\u00e9minine (15 cm). Le corps est repr\u00e9sent\u00e9 pleinement et en entier. Le haut du corps est model\u00e9 longuement avec beaucoup de douceur et de bienveillance (tout comme il avait \u00e9t\u00e9 travaill\u00e9 avec la femme enceinte). Elle insiste plus particuli\u00e8rement sur la poitrine et le t\u00e9ton. Les bras sont ouverts en berceau, accueillant un nourrisson en train de t\u00e9ter. Le bas du corps trouve sa stabilit\u00e9 par le socle repr\u00e9sent\u00e9 par la robe.<\/p>\n\n\n\n<p>En observant cette \u00ab&nbsp;Madone&nbsp;\u00bb, Pauline dit avoir une id\u00e9e g\u00e9niale&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vais r\u00e9aliser une cr\u00e8che&nbsp;\u00bb, avec beaucoup d\u2019entrain et une certaine excitation. Avec sa rapidit\u00e9 d\u2019ex\u00e9cution habituelle, due \u00e0 son aisance technique, Pauline r\u00e9alise Joseph, dans un premier temps agenouill\u00e9, les mains jointes, face \u00e0 la Madone&nbsp;; puis transforme la posture en le positionnant debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Marie, ses bras enveloppant chaleureusement ses \u00e9paules, avec un regard tendre vers l\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Pauline verbalise \u00e0 voix haute et avec assurance&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vais faire de Marie et Joseph un couple moderne&nbsp;; Marie n\u2019est plus prude&nbsp;\u00bb&nbsp;! A travers cette sc\u00e8ne, la sexualit\u00e9 est d\u00e9sormais possible. Pour la premi\u00e8re fois l\u2019homme est pr\u00e9sent\u00e9 sous une forme aimante et bienveillante. Plus le projet \u00e9volue, plus Pauline s\u2019anime et travaille la terre avec exaltation et pulsionnalit\u00e9. En une s\u00e9ance d\u2019atelier, elle cr\u00e9e les 3 rois mages en un seul bloc, tous trois genoux \u00e0 terre, les mains jointes en pri\u00e8re, rendant hommage au divin enfant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">En conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>La s\u00e9quence racont\u00e9e ici autour des productions de Pauline, sont \u00e0 l\u2019image des objets d\u2019arts, un reflet du contenu inconscient de l\u2019artiste. Cependant, toute \u0153uvre est aussi ouverture cr\u00e9atrice et donc condense des significations multiples. Toutefois, avant de consid\u00e9rer ce niveau, le travail pr\u00e9sent\u00e9 correspond \u00e0 une mise en forme des probl\u00e9matiques psychiques. L\u2019investissement du travail avec la terre, l\u2019heureuse rencontre de cette patiente avec la m\u00e9diation, par l\u2019interm\u00e9diaire de la relation th\u00e9rapeutique, donne \u00e0 cette s\u00e9rie de productions la valeur d\u2019exemplarit\u00e9 du parcours psychoth\u00e9rapeutique d\u2019une jeune adolescente hospitalis\u00e9e pour anorexie. Au fond, la qualit\u00e9 de ses productions pourrait se passer de commentaires autres que celui d\u2019un sobre r\u00e9cit du contexte. Mais, cela serait prendre le risque de donner au visible la primaut\u00e9 le situant en dehors d\u2019un parcours relationnel. Car, m\u00eame si Pauline reste l\u2019auteur de ses \u0153uvres, il ne reste pas moins que l\u2019accompagnement en continu, colore ces productions d\u2019une pr\u00e9sence qui peut t\u00e9moigner \u00e0 son tour. L\u2019impression g\u00e9n\u00e9rale qui se d\u00e9gage de cet accompagnement aura \u00e9t\u00e9 de voir se d\u00e9ployer dans une certaine ferveur cr\u00e9atrice la possibilit\u00e9 d\u2019un avenir de femme en r\u00e9cr\u00e9ant un pass\u00e9 pour arriver \u00e0 cette sc\u00e8ne finale. Sans doute que l\u2019essentiel se sera pass\u00e9 en arri\u00e8re plan, autour du cadre, celui d\u2019un espace psychique propre, soutenant le processus d\u2019individuation comme condition de la cr\u00e9ation. Ce qui permet d\u2019ajouter \u00e0 propos de celle-ci, que l\u2019on pourrait dire qu\u2019il se rejoue le Roman familial, recr\u00e9ant une famille id\u00e9ale fantasm\u00e9e, qui pourrait appartenir au pass\u00e9 ou l\u2019avenir. Une famille au sein de laquelle l\u2019enfant peut enfin trouver sa place, et devenir l\u2019\u00eatre d\u00e9sir\u00e9 et accueilli par ses parents, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une maison dont les murs ont enfin pu s\u2019\u00e9lever.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10708?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Modelage en atelier d\u2019art-th\u00e9rapie Une prise en charge en th\u00e9rapie \u00e0 m\u00e9diation artistique peut \u00eatre int\u00e9ressante pour les personnes d\u00e9veloppant un Trouble des Conduites Alimentaires. 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